Week-end à Prague

Prague - île Detsky

Une vingtaine de photographies de Prague illustrent cette nouvelle. Elles s'ouvriront dans une fenêtre pop-up lorsque vous cliquerez sur chaque lien. Prenez simplement soin de la refermer, sinon la suivante ne s'ouvrira pas

I

Les quais de la Vlatva émergent à peine de la brume enveloppante de novembre. Les vendeurs les plus matinaux d'estampes, tableaux et photos n'ont pas encore terminé de déballer leur marchandise sur Karluv Most dont les statues fantomatiques montent la garde entre Staré Mesto et Mala Strana. Un premier clocher y égrène les coups de huit heures. Les flèches de la cathédrale Saint-Guy lui répondent du haut de Hradcany, puis d'autres dans la ville basse de la rive droite. Ce vendredi matin, comme tous les jours que Dieu fait, Prague s'éveille au rythme décalé de ses cent clochers.

Le col de son pardessus relevé et les mains dans ses poches, un homme longe les quais de la rive gauche, en direction du Pont Charles. Il vient de dépasser le musée de la Poste et poursuit son chemin vers les embarcadères des bateaux du pont Cechov. Ses semelles de crêpe doivent crisser légèrement sur les petits pavés de grès de la promenade, assemblés en mosaïques géométriques. Si vous aviez comme moi, des jumelles à fort grossissement pour l'observer, vous verriez qu'il est de type méditerranéen - cheveu noir, teint basané - mais que des lunettes teintées cachent son regard. Taille moyenne, la quarantaine, menton volontaire, nez proéminent, lèvres charnues. De sa démarche souple, se dégage une impression d'assurance et de force tranquille.

Alors que je pensais qu'il allait disparaître de ma vue en entrant dans Staré Mesto pour gagner le Pont Charles par la rue Krizovnicka, le voilà qui emprunte le pont Manesov, qui le précède et prend la première rue à main gauche. Je devine qu'il va rejoindre Karluv Most par la rue du Séminaire. Patience. De mon perchoir, je devrais le voir s'engager sur le pont, si la brume se lève encore un peu. Ces jumelles russes sont étonnantes.

J'ai à peine eu le temps d'aller faire un tour aux toilettes et de reprendre mon poste d'observation qu'il apparaît de nouveau dans mon viseur. L'heure est bien matinale et le pont trop dépeuplé pour que le contact se prenne ce matin : pour ce genre d'opération, les spécialistes préfèrent généralement l'anonymat de la foule : en cas de problème elle offre une protection des plus efficaces. Il s'agit plutôt d'un parcours de repérage. Mais les ordres sont formels : ne pas quitter notre homme ni des yeux ni d'une semelle pendant la durée de son séjour à Prague. J'ai atteint le fond de mon Thermos de café. L'heure de la relève est venue. J'appelle Milos, mon équipier, qu'on a pourvu d'un micro-émetteur :

— Notre client va arriver dans ton secteur dans deux ou trois minutes. Tu le prends en charge et tu me tiens au courant.

— OK, ça roule, ma poule.

— Garde tes familiarités pour toi, tu veux...

II

Vendredi 5 novembre 1999, 13 h. L'aéroport de Prague, situé à dix-neuf kilomètres au nord de la capitale, attend le vol Sabena en provenance de Bruxelles. Sur les écrans de contrôle, la mention "landing" s'affiche et se met à clignoter. Un homme, en pardessus d'angora et chapka de fourrure, se lève d'un pas souple pour se diriger vers la zone d'arrivée des vols internationaux. A travers les vitres de la salle des bagages, il observe les voyageurs qui, peu à peu, s'agglutinent autour des tapis-roulants pour récupérer valises et sacs de voyage qu'ils entassent sur des chariots.

Repérer un couple en provenance de Bruxelles, avec comme bagages une valise Samsonite bleu marine et un sac polochon noir, marqués tous les deux du logo vert et bleu du département des Côtes d'Armor : Ne pas perdre de vue le sac polochon. La marchandise est à l'intérieur.

Telles sont les instructions orales qu'il a soigneusement enregistrées dans un coin de sa mémoire.

Un couple d'une cinquantaine d'années, mari et femme vêtus tous deux d'anoraks bleu marine, vient de récupérer les deux bagages décrits.

Son propre bagage à la main, il leur emboîte le pas, fait semblant d'hésiter sur le trottoir, devant les navettes et les taxis, prêtant l'oreille aux ordres qui sont donnés, généralement dans un anglais succinct. Une bise frisquette balaie le parking. Le couple costarmoricain vient de héler le chauffeur d'une navette :

— Hôtel Bila Labut, please. Yes ?

— Yes, of course.

L'homme à la chapka de fourrure s'avance :

— Me too.

— OK. Your luggage, please.

Les voilà installés, à trois sur la banquette arrière du monospace ; le chauffeur démarre, tandis que sa liaison radio crachote en slovaque.

Il essaie, dans un anglais assez fluide, de nouer une conversation :

— Where do you come from, gentlemen ?

C'est le Français, un petit homme à lunettes dorées et barbiche poivre et sel, qui répond le premier :

— France, Brittany, for some holidays, you know..

— And you, sir ?

— Greece, for business.

— Is it the first time you're coming to Prag ?

— Yes, we never came in Eastern Europe before. This journey is a present of our daughters for our thirtieth marriage anniversary, you know.

— Oh ! splendid ! I'm sure you'll envoy Prag a lot. It's such a beautiful place !

— We hope so, thank you.

L'homme d'affaires grec s'est tu, regardant ostensiblement par la vitre latérale. La radio du chauffeur recrachote, ce qui meuble le silence. Après avoir traversé les beaux quartiers des villas diplomatiques, les voilà en vue des quais de la Vlatva qu'ils franchissent par le pont Stefanikov. La navette enfile l'avenue de la Révolution, qui mène à la place de la République, puis tourne à gauche dans Na Polici. Deuxième à gauche, quelques centaines de mètres plus bas, voilà l'hôtel Bila Labut, tout près de l'église Saint-Pierre. Le trajet a duré vingt minutes.

Le portier de l'hôtel est sur le seuil et s'empare de leurs bagages, pendant qu'ils règlent le forfait de la course. A la réception, l'hôtesse d'accueil, une jolie rousse aux yeux verts, sourit de toutes ses dents

— Good evening. You're welcome. Do you have a reservation, please?

— Yes, we do. Mr and Mrs Lefranc, from France.

— Good. Let me see... Yes, it's OK.This is your key, room 503. Have a nice stay.

— And you, sir ? Oh! It's a pleasure to see again, Mr. Stavros. How long will you stay, this time. ?

— I don't know exactly : three or four days, I suppose.

— Good. Don't worry. You've got the same room as usual.

— Thank you.

Le liftier vient de charger leurs bagages dans le spacieux ascenseur. Stavros Mikoulidès s'arrête au premier, tandis que M. & Mme Lefranc poursuivent jusqu'au cinquième. On se salue poliment.

III

Ce que Stavros Mikoulidès ne sait pas, c'est que sa chambre d'hôtel a été truffée de micros et de caméras. Le liftier, son complice, vient de lui monter le sac de sport des Français. Le Grec n'attend pas d'un geste brusque, il fait glisser la fermeture éclair et retire du dessus du sac un paquet de sept à huit centimètres d'épaisseur sur soixante de long et vingt de large, enveloppé de plastique noir et scellé avec ces larges bandes adhésives marron qu'on utilise couramment. Il a été glissé là à Bruxelles par un autre homme de la filière. Ça a l'air correct. Mais il faut néanmoins ouvrir et vérifier le contenu. On ne sait jamais.

Mâchouillant un bout de crayon, devant son écran de télésurveillance, dans les locaux de la police praguoise, l'inspecteur principal Stefan Sweig n'en croit pas ses yeux : contrairement à son attente, ce n'est pas de la drogue, ni cannabis, ni cocaïne, que contient ce paquet, mais de la fausse (ou de la vraie) monnaie ! Des dollars ! En billets de 100. Recyclage d'argent sale ou contrebande de fausse monnaie, il est encore trop tôt pour le dire, car d'ici, il a du mal a voir si les billets sont neufs ou usagés, mais la prise a l'air bonne. Le tuyau reçu, la semaine dernière, n'était pas crevé ! Il y en a bien pour 100 000 dollars !

Reste à savoir maintenant à qui est destinée la marchandise ou ce qu'elle doit servir à payer, si ce n'est pas de la monnaie de singe.

Mikoulidès et le liftier n'ont pas échangé un seul mot. Le Grec referme le sac de voyage et son acolyte ressort. Trois minutes à peine se sont écoulées. M. et Mme Lefranc vont recevoir leur bagage d'un instant à l'autre. Ni vu ni connu, j't'embrouille. Leur rôle de passeurs malgré eux est achevé. Demain, d'autres touristes tout aussi innocents prendront la relève. Jusqu'à ce qu'un grain de sable vienne gripper la machine. Et encore. Pour un colis intercepté, combien passeront à travers les mailles du filet, si filet il y a ? Il a fallu six mois, pour remonter jusqu'à Mikoulidès, et par deux fois déjà, il leur a filé entre les doigts.

Stavros Mikoulidès, du geste d'un homme habitué à manier l'argent, vient de vérifier une première liasse. Il hoche la tête, puis la dépose dans un attaché-case, ouvert sur le lit. Et ainsi de suite jusqu'à la dernière. Ses deux mains, posées de chaque côté du couvercle le rabattent aussitôt, puis ses deux pouces man½uvrent les fermoirs. Il fait tourner les molettes de la serrure à numéros. Son complice vient de mettre en boule l'enveloppe plastique qu'il maintient ainsi comprimée avec les bandes adhésives. Ils s'apprêtent à sortir de la chambre et disparaissent du champ de la caméra de Stefan Sweig. Sans être suffisant pour les juges, ce document, c'est ce qu'ils ont de meilleur pour l'instant contre Mikoulidès. Mais il n'est pas encore échec et mat.

IV

Ouf ! Nous voilà arrivés. La chambre est assez spacieuse, lumineuse, bien chauffée, la salle de bain, claire et fonctionnelle, le minibar rempli à souhait, et le matelas très correct. Pour obtenir quatre étoiles françaises, ce serait sans doute un peu court, mais à cheval donné...

L'hôtel nous ayant pourvus d'un bloc de papier à lettres, j'y jette ces quelques premières impressions de voyage. Je ne dirai rien du vol Sabena (je crois avoir déjà évoqué ce sujet lors de notre voyage à Berlin), qui s'est déroulé sans encombre aucun.

Le liftier, qui avait oublié de mettre un bagage dans l'ascenseur, vient de rapporter notre sac de voyage et je l'ai gratifié d'un billet de vingt couronnes, mais je ne sais trop si c'est peu ou beaucoup. Enfin, il avait l'air content. Marie est en train de prendre possession des étagères et cintres de la penderie, des tiroirs de la commode et des chevets, bref elle marque notre nouveau territoire.

— Dis donc, c'est bizarre, je croyais avoir mis ton écharpe et tes gants sur le dessus du sac, et je les retrouve dans la pochette du devant.

— Tu croyais, eh bien ! c'est que tu ne les avais pas mis là où tu croyais justement.

—Oui, tu as sans doute raison. Mais pourtant, je suis presque sûre...

— Dis donc, il est deux heures, qu'est ce qu'on fait ?

— Je sais pas. Je finis de ranger. Une petite sieste et une première ballade de découverte, non ?

— OK, d'accord. Je vais toujours savourer une petite bière en attendant.

Dans le minibar, deux Staropramen de 33 cl n'attendent que ça. Il y a aussi des alcools et du vin, mais franchement, à Prague, ce serait un crime de ne pas boire de bière, non ?

En sirotant ma bière - mousse onctueuse, couleur ambrée, goût inimitable - je regarde le plan de ville qu'on m'a remis à la réception. Il y a la liste des rues, aussi ai-je vite fait de repérer l'hôtel. Ce n'est effectivement pas loin de la Place de la Mairie. Les filles n'avaient pas menti. Mais c'est encore plus près des quais. J'hésite un peu, et puis une idée d'une première boucle me vient : prendre les quais près de l'hôtel, traverser le pont Manesov - oui, c'est bien celui-là, rejoindre le Pont Charles de l'autre côté, puis par la rue Karlova revenir à Starometske Namesti, la Place de la Mairie: cela nous donnera déjà l'occasion de jeter un premier coup d'½il sur plusieurs des principaux monuments de Prague : le fameux Pont Charles, bien entendu, mais aussi l'horloge astronomique de la Mairie et toutes les curiosités de la Place : ses maisons de tous les styles, du roman au rococo, en passant par le gothique et le baroque, ses cafés et leurs accueillantes terrasses, Notre-Dame de Tyn, le palais Kinski, la statue de Jean Huss, l'église Saint-Nicolas...Pour un premier après-midi, cela devrait suffire, non ? Je calcule que cela doit faire dans les cinq kilomètres. Prague, à nous deux !

V

Notre homme joue les touristes avec assiduité, le bougre ! Aujourd'hui, il a troqué manteau et chapka de fourrure contre un anorak multipoches et une casquette à visière. Et l'attaché-case contre un sac-photo. Depuis ce matin que je lui colle aux basques, j'ai bien dû parcourir six ou sept kilomètres. Et, en plus, il ne s'arrête presque jamais. Un café dans la matinée, et même pas une petite bière dans l'après-midi. Sobre comme un chameau, cet homme-là ! Heureusement qu'on n'est pas en plein été, sinon je ne tenais pas la distance, moi ! Et si encore, il avait décidé de faire du tourisme dans la ville basse ! Mais pensez-vous, c'est Hradcany qu'il a décidé de visiter aujourd'hui, et je me suis payé tous les escaliers jusqu'au château. Moi je vous le dis, la filoche, c'est pas une vie pour les gros ! Enfin, heureusement, il a déjeuné dans ce vieux restaurant de Loretanske namesti, U Svece Matouse, et j'ai pu m'y payer un bon gros goulash, tout en le surveillant du coin de l'½il sans être vu, grâce à un jeu de miroirs qu'il y a dans la salle.

Pour l'instant, il est dans Zlata Ulicka, la Ruelle Dorée. Et ses maisonnettes d'artisans. J'ai profité de la cohue pour placer un mouchard électronique dans son sac-photo. C'est incroyable ces nouveaux matériels : j'ai dans les mains un truc de la taille d'un game-boy : il ya dedans le plan de toute la ville et de tous les édifices accessibles au public, et je le suis à la trace sur mon écran. Je ne peux pas le perdre,... à moins qu'il ne se fasse piquer son appareil-photo, mais ça m'étonnerait parce qu'il fait vachement gaffe, moi j'vous l'dis ! J'ai bien cru que j'allais pas pouvoir lui coller le mouchard, mais dans la queue devant l'ancien domicile de Kafka, il a décidé de changer sa pellicule, alors il a ouvert les deux petites poches extérieures arrondies qu'il y a à chaque extrémité de son sac-photo - un truc vert et bordeaux, assez compact - Sans doute qu'il ne se rappelait plus dans laquelle il avait mis les bobines de secours, et pendant qu'il était occupé à charger le film, j'ai pu laisser tomber discretos le mouchard : c'est vachement bien fait, on dirait exactement une pile de flash. Même s'il la trouve, y'a peu de chances pour qu'il la balance.

Dommage qu'ils n'aient pas pu mettre un micro dedans en plus, parce qu'alors, je pouvais rentrer à la boutique et le suivre et l'entendre, en sirotant une petite bière. Mais là, les ordres sont formels : ne pas le quitter des yeux : son contact doit être identifié à tout prix. depuis le temps qu'il nous mêne en bateau, le salopard ! Le mouchard, c'est seulement une sécurité, au cas où il me repérerait et entreprendrait de me semer, ce qui n'est déjà pas à la portée du premier venu, car je connais la ville sur le bout du doigt, et lui pas !

Mais je papote, je papote, le voilà qui ressort. Je peux ranger mon joujou pour l'instant et reprendre mes jumelles. Oh, là là, c'est pas vrai, le voilà qui remonte vers le couvent de Strahov, maintenant. Mais, il est increvable, cet homme-là. Moi, j'ai les pieds en compote. Il est temps que je retourne mon imper (les réversibles c'est pratique pour les filoches), que je change la forme de mon bitos en feutre, et que j'enlève ma moustache et mes lunettes. Avec des oiseaux de ce calibre-là, faut pas mégoter sur les détails, moi j'vous l'dis, ou alors, vous pouvez aller vous faire voir chez Plumeau ! Bon, allez, j'y retourne.

Voilà que j'entends mon nom dans mon oreillette (on dirait un sonotone, mais c'est ma liaison avec Stefan Sweig, mon chef, et mon micro est dans mon n½ud de cravate) :

— Milos, qu'est ce que tu fabriques ? J'ai dit : au rapport toutes les deux heures, c'est clair, non ?

— Ouais, excusez, mais R.A.S. On quitte N.D. de Lorette, en direction de Strahov.

— Bon. Je suis à l'hôtel. J'ai fait enlever micros et caméras. On a ce qu'il nous faut comme ça.

XYZ (tu parles d'un nom de code ! Autant l'appeler Stavros Mikoulidès, puisque c'est comme ça qu'il se fait appeler) vient de jeter un rapide coup d'½il à son guide Baedeker, il bourre soigneusement sa pipe et l'allume en se retournant pour se protéger du petit vent frais qui souffle sur Hradcany. Il me fait face soudain, à une vingtaine de mètres et tandis que des effluves d'Amsterdamer viennent me chatouiller les narines, j'ai l'impression fugace qu'une lueur s'allume dans son regard. Merde ! il m'a peut-être repéré. Mais il se détourne et repart de son pas tranquille. Il vaut mieux que je laisse tomber. Je marche sur mon lacet et me baisse pour en refaire le n½ud. Tout en le renouant, j'appelle Stefan Sweig :

— Milos à Autorité : suis obligé de rester en plan B.

Le plan B, c'est le suivi à distance à l'aide du mouchard, mais l'inspecteur principal Stefan Sweig a compris, il gueule dans mon oreillette :

— Tu t'es encore fait repérer, ducon ? Bon rapplique ici, on change.

Je sens que ça va être ma fête, moi j'vous l'dis.

VI

Prague est magnifique sous le soleil. Ce matin, elle s'est déprise de la brume vers dix heures, et depuis un ciel d'un bleu profond a remplacé les nuages effilochés des premières heures de la matinée. Nous refaisons notre itinéraire d'hier soir jusqu'au pont Charles. Sur la place de la Mairie, la sombre statue vert-de-gris de Jean Huss se détache, en perspective, des murs blancs de l'église évangélique Saint-Nicolas. Des groupes de touristes sont abordés par les rabatteurs en costume des spectacles musicaux et concerts de toute nature qui sont donnés chaque jour dans les multiples salles de la ville. En perruques poudrées, jaquette à basques, bas blancs et escarpins, pour les hommes, robes grand siècle décolletées pour les femmes, ils battent le pavé, tapant du pied et soufflant dans leurs mains, pour se réchauffer, car le fond de l'air est encore très frais. Ce sont des étudiants polyglottes, payés à la commission, mais la concurrence est rude : Mozart, Dvorak, Tchaïkovsky, Grieg, Bach, Haëndel, et quelques autres sont mis à toutes les sauces, et les billets se vendent un peu à la tête du client : il faut marchander.

La foule des promeneurs et badauds de tout poil arpente le pont Charles, admirant les photos sépia ou noir et blanc si romantiques qui ont fait sa célébrité, les maisonnettes de céramique multicolore qui reproduisent les plus vieilles demeures de la cité, et les marionnettes à fil des artisans de Bohême. Des japonais mitraillent avec ensemble tout ce qui entre dans leur objectif ; quelques routards, sac au dos, prennent le pouls de la ville ; en attendant le chaland, les artistes vaquent à leur art, boivent leur café, font leur correspondance, discutent entre collègues : ici, on ne hèle pas le client, on le laisse venir, passer et repasser avant qu'il ne se décide à acheter ou à demander un simple renseignement.

Il est trop tôt pour acheter : mieux vaut attendre d'avoir vu d'autres marchés artisanaux, quoique les prix soient probablement plus ou moins les mêmes. Bah ! Attendons quand même.

Par la rue Mostecka et ses vieilles boutiques, nous montons jusqu'à Malostranske Namesti, la place principale du quartier de Mala Strana, le "Petit Côté". Les facades fraîchement crépies d'ocre, vert amande, rose pâle ou orangé des palais renaissance, baroque ou rococo, éclairent d'une lumière quasi-printanière la sombre masse arrière de l'église Saint-Nicolas, sa coupole verte et son clocher décentré. L'intérieur est en travaux. On est en train de restaurer et repolir tous les marbres et stucs, et de redonner aux fresques de la voûte et de la coupole leurs vives couleurs d'origine. Quoique inachevé, l'ensemble est une symphonie baroque de toute beauté, pour qui aime. Personnellement, ce n'est pas ma tasse de thé, mais c'est néanmoins admirable, et j'admire donc.

Avant d'entreprendre le reste de la montée vers Hradcany, ce ne serait pas une mauvaise idée que de faire une pause-café : nous entrons dans le premier "kavarna" venu : dans une salle, un peu en contrebas de la rue, attablés autour de petites tables rondes placées devant une banquette de moleskine rouge, praguois et touristes boivent, qui de la bière, qui du café, dans la fumée bleutée de quelques cigares. Il fait bon, l'atmosphère est chaleureuse, cela donne envie de s'attarder un peu. Il ya bien quelques (insup)portables pour vous ramener à la fin du XXe siècle, mais sinon on pourrait se croire transporté cinquante ou soixante ans en arrière sans problème.

Nous déployons notre plan sur notre petite table pour essayer de repérer le meilleur itinéraire. De là où nous sommes, le mieux à faire est sans doute de monter par la rue Nerudova jusqu'au couvent de Strahov, et ses célèbres bibliothèques de philosophie et de théologie, qui abritent plus de cinq cent mille volumes sous des voûtes baroques à fresques et sur des étagères qui sont des chefs d'½uvre d'ébénisterie. Dixit le guide Visa.

Hélas, lorsque nous y parvenons, nous trouvons porte close : c'est l'heure du déjeuner. Mais, du belvédère, qui surplombe les jardins de Mala Strana, on embrasse toute la ville de Prague, dont les clochers et palais s'harmonisent à merveille avec les tons automnaux des espaces boisés, et le bleu purifié du ciel. C'est un moment de calme, un peu magique, le temps paraît avoir suspendu son vol ; mais non, mon estomac crie famine, en lâchant quelques borborygmes : il est temps de chercher pitance. Du côté de Notre-Dame de Lorette, toute proche, nous devrions trouver ce qu'il nous faut.

En contrebas du massif Ministère des Affaires Etrangères, autrefois Palais Cernin, s'élèvent les élégants bâtiments de Loreto, un des plus beaux exemples de l'architecture catholique flamboyante, face à l'austérité protestante, redit mon guide de poche. Il est une heure et le carillon de vingt-sept cloches de son fin campanile entonne un cantique à la Vierge, dont je reconnais la mélodie, mais impossible de retrouver le titre. Mais trêve de dévotions. A Prague, après 14 heures, inutile d'espérer se faire servir. Alors, entrons si vous le voulez bien, dans le "restaurace" le plus proche, sans plus tarder. Il s'appelle "U Svece Matouse" et c'est un des plus anciens de la ville, paraît-il.

A gauche de l'entrée, le bar et les cuisines, à droite, deux salles, ou plutôt une grande salle divisée par une cloison à jours. Nous nous installons près d'une fenêtre, au fond de la première salle, à une table de quatre, mais c'est que toutes les tables de deux sont déjà occupées. A côté de nous justement, un monsieur de type méditerranéen, dans la quarantaine, cheveu noir et teint basané, termine son repas. Je l'examine à la dérobée. Ce pourrait être quelqu'un des Balkans ou quelque chose comme cela. Mais voilà le garçon qui s'avance avec la carte. Inutile, nous avons déjà choisi : goulasch pour deux, une grande bière et de l'eau, s'il vous plaît. Tout cela en anglais, bien entendu, quoique "pivo", bière, figure déjà à mon vocabulaire, vous l'aurez deviné.

De bonnes vieilles odeurs de cuisine roborative et familiale chatouillent les narines : choucroute, goulasch, tartes salées, tartes sucrées. Si MacDonald sévit déjà en plusieurs endroits de la ville basse, il n'est pas encore monté jusqu'ici, Dieu merci. Bon appétit !

VII

— Vous savez, je crois qu'il nous balade, pour nous occuper, inspecteur. Quelqu'un d'autre pendant ce temps-là va refiler le colis dans notre dos, si ce n'est déjà fait. On va encore se faire avoir, moi j'vous l'dis !

— Ah ! tu as compris ça tout seul ! C'est bien, Milos, tu fais des progrès ! Mais ce que tu devrais te demander, c'est comment il a su qu'on le pistait, et s'il le savait à l'hôtel, parce que, dans ce cas-là, ça change tout...

—Ça change tout quoi ?

— Premièrement, ça voudrait sans doute dire qu'il y a une taupe chez nous, mais pourquoi diable aurait-il pris le risque de se laisser filmer quand même ? Ça sent vraiment le coup fourré. On sera fixé quand on aura l'origine des billets, d'après les numéros qu'on a filmés, c'est-à-dire pas avant demain, au mieux.

— Vous pensez à quoi, chef !

— A rien du tout, mais j'ai un mauvais pressentiment.

— Il a pu avoir un moment d'égarement aussi.

— Tu rigoles ou quoi ? Un gaillard de ce calibre ?

— Et le mouchard, qu'est-ce-que ça donne ?

— Tu parles ! S'il t'a vraiment repéré, il va le trouver, le mettre dans la poche de n'importe qui, et on va encore être refaits. Ah, on est mal, moi j'te l'dis !

— Mais patron, c'est mon expression ça !

— Et alors ? C'est pas écrit Milos dessus, non ?

— Bon, qu'est-ce qu'on fait ?

— Toi, tu es grillé, alors tu restes là, au matos, et moi je retourne au contact. Que dit le mouchard pour l'instant ?

— Du côté du Pont Charles, apparemment.

— Bon, j'y vais. Procédure habituelle.

— OK, boss !

VIII

Stavros, à nous deux !

Finalement, l'inspecteur principal Sweig n'était pas mécontent de pouvoir s'occuper personnellement du grec. En deux années de traque, il avait appris non pas à estimer son adversaire, cela serait exagéré et pour tout dire déplacé, mais au moins à ne pas le mésestimer ni le sous-estimer.

Pendant longtemps Interpol avait cru que Stavros Mikoulidès n'était qu'un malfrat spécialisé dans l'écoulement de toutes sortes de marchandises volées en Europe vers la Turquie et le Moyen-Orient. Sous couvert de vente de pièces détachées d'automobile, il se déplaçait dans tout le bassin méditerranéen, et la police des frontières avait fini par remarquer qu'il avait bien le même véhicule, de la même couleur, à chaque fois, mais que la peinture avait toujours l'air neuve et le kilométrage erratique. Mais désossée plusieurs fois, la berline s'était toujours révélée clean, et le numéro de moteur toujours identique !

Jusqu'au jour où un inspecteur se souvint de l'histoire belge du passeur de vélos contrôlé en vain pendant des années pour son chargement de je ne sais plus quoi, alors que c'était des vélos qu'il passait, jour après jour, au nez et à la barbe des douaniers.

Il avait fallu un an pour prouver que le moteur des Mercedes volées, toujours du même modèle, était envoyé séparément à son destinataire, que les caisses étaient repeintes de la couleur et équipées du vrai moteur de la Mercedes de Mikoulidès, dont les papiers étaient ainsi toujours en règle. A l'arrivée, on remontait le bon moteur, Mikoulidès se faisait renvoyer le sien par camion ou par le train et le tour était joué.

Il avait été condamné à deux ans pour ce trafic, et depuis sa libération, avait complètement changé d'orientation. On le suspectait d'avoir donné dans la drogue, mais les caméras de l'hôtel introduisaient un doute, puisqu'il n'y avait pas eu d'échange argent/marchandise jusqu'ici. Peut-être était-il un de ces passeurs d'argent sale vers les coffres et les comptes à numéros des banques de Suisse ou du Lichtenstein. C'était ce qu'il lui fallait prouver !

Grâce au mouchard électronique, Stefan Sweig retrouva la trace de Stavros dans Staré Mesto, sur Na Prikope, à hauteur du magnifique Palais Savarin, partiellement colonisé par un MacDo. On devait le prendre pour un adolescent attardé à le voir ainsi manipuler en pleine rue les boutons de ce qui ressemblait à un écran de game-boy, la petite antenne en plus ! Donc, le Grec n'avait pas repéré le mouchard, et peut-être n'avait-il rien deviné non plus à l'hôtel ! Cela lui redonna confiance, mais il décida de rester à distance, pour ne pas risquer le même incident que Milos.

Son "client" l'emmena d'abord sur l’avenue Narodni aux guichets du moderne théâtre de la Lanterne Magique, où il prit une place pour le spectacle du lendemain, quasiment au premier rang. S'il jouait les touristes, on peut dire qu'il fignolait la composition ! Puis, après s’être payé un café au fameux café Slavia, de l’autre côté de l’avenue, en face du Théâtre National, il revint vers le Pont Charles et se paya un des spectacles de marionnettes de la rue Karlova. Cette fois, c'était trop ! Stefan pensa que, l'obscurité de la salle aidant, il pouvait l'y suivre, mais il attendit que la cloche de début du spectacle sonne pour entrer. L'homme qu'il avait vu vendredi matin dans ses jumelles et l'après-midi sur l'écran vidéo, était bien là sur les gradins de bois de la petite salle, devant le castelet des marionnettistes. A sa gauche, un couple de touristes, dans la cinquantaine, en anorak bleu marine, barbichu à lunettes dorées et petite blonde. A sa droite, deux étudiantes américaines, à en juger par leurs tee-shirts. Grâce à ses lunettes infrarouges, il voyait la salle comme en plein jour ! Le nouveau gouvernement avait vraiment bien fait les choses question matériel. Mais question paye, ce n'était pas encore ça !

Le spectacle commença. Un truc mythologique, Orphée aux enfers, ennuyeux à mourir selon lui, mais enfin, à chacun ses goûts ! Dire qu’à la séance précédente, c’était une adaptation de Don Quichotte ! Ce serait d'autant plus facile pour lui de ne pas se laisser distraire. Mais il eut beau scruter, rien ne se produisit : pas d'échange d'aucune sorte, avec ses voisins, pas le moindre contact ni visuel, ni physique repérable. C'était à devenir chèvre !

Au bout d’une petite heure, la salle se ralluma et les spectateurs se bousculèrent dans l'escalier en colimaçon qui ramenait dans le minuscule hall d'entrée. L'inspecteur s'apprêtait à sortir dans les derniers, quand il remarqua devant lui le sac-photo du barbu à lunettes dorées. Un déclic se fit dans son esprit. C'était le même, il l'aurait juré, que celui de Stavros. Ce ne pouvait être une coïncidence. Il se repassa mentalement le film de l'heure écoulée. De quel côté Stavros avait-il posé le sien ? A sa gauche ou à droite ? Et le barbu ? A un moment, ne l'avait-il pas pris sur ses genoux pour y prendre un kleenex ? Et de quel côté l'avait-il reposé ?

A tous les coups, il y avait eu échange sous son nez ! Mais maintenant, qui suivre ? Il opta pour les touristes, puisque le mouchard lui permettrait toujours de retrouver Stavros. Mais, plus maintenant, s'il y avait eu échange ! Trop tard, celui-ci avait disparu. Il appela Milos dans son micro-cravate :

— J'ai une touche. Rapplique dans dix minutes avec un véhicule, du côté de Karlovo. J’ai cru entendre qu’ils voulaient aller par là.

— Bien reçu. J'arrive.

IX

C'est d'une cellule, dure et froide, d'un commissariat praguois que j'ai été autorisé, après bien des tergiversations, à écrire cette page de mon journal de voyage. Et ce soir, mon épouse est seule, dans notre chambre d'hôtel, sous bonne garde. C'est qu'aujourd'hui, la journée a été plus que mouvementée ! Enfin, disons l'après-midi.

Ce matin, nous sommes allés à l'ancien cimetière juif de la rue Hrbitova, perdus au milieu d'une marée de pèlerins, parlant yiddish et portant kippa, cherchant d’un air grave, les noms de parents et amis parmi les quatre vingt mille inscrits sur les murs de la synagogue Pinkas. Le ciel était bas et l'air presque glacé. Après un rapide circuit au mileu des pierres tombales que cinq siècles, les bombes, le terrain instable ont fait s'affaisser en tous sens, et un coup d’½il jeté au tombeau de rabbi Low, le père du Golem, nous sommes allés visiter les expositions de la Salle de Cérémonies attenante. Nous voulions en sortant, acheter quelques souvenirs aux étals de la rue Hrbitova, mais pas de chance, c'était shabbat et tous les rideaux étaient baissés. Alors nos pas nous ont menés jusqu'à l’imposante synagogue espagnole de la rue Dusni. Après tout cela, le temps était venu de déjeuner et nous nous sommes retrouvés non loin de là, rue Parizská, au Barock Café. Un établissement branché qu’on nous avait conseillé, décoré de portraits géants de stars hollywoodiennes inoubliables. Nos tagliatelle à la carbonara, eux, ne l'étaient pas. A côté de nous, un jeune couple, visiblement en voyage de noces, s'était offert le menu le plus cher, et tout le personnel s'attroupait à sa table. Finalement, le plus original, c'était les toilettes, tapissées de noir et or !

Cet après-midi, nous avions décidé de flâner dans Nové Mesto, la ville nouvelle, qui date quand même de 1348 ! En partant des Champs-Elysées locaux, la place Venceslas, (Vaclavské namesti), jusqu'au Musée des Sciences Naturelles, le Národni Muzeum. Puis nous nous dirigeâmes, par la rue Vodickova, vers la Mairie de Nové Mesto et un couple d'églises à ne pas rater, paraît-il (dixit.... toujours le même).

Le soleil, qui s'était levé en début d'après-midi, commençait à décliner à présent et, assis sur un banc du square situé devant le bâtiment renaissance et sa tour carrée, je m'apprêtais à changer la bobine de film de mon appareil-photo, lorsqu'un jeune homme m'accosta pour me demander en français (sommes-nous si reconnaissables que cela ?) si je pouvais lui indiquer le chemin du cimetière juif. Nous y étions ce matin, lui dis-je et je m'apprêtais à lui montrer sur le plan qu'il me tendait le chemin à suivre, lorsque deux hommes en civil nous abordèrent d'un ton civil également mais autoritaire, en anglais, puis en français :

— Police de Tchéquie - dit le plus âge des deux en me montrant une plaque. - Vos papiers s'il vous plaît.

Mon jeune interlocuteur sortit un passeport de je ne sais quel pays. Je tendis également le mien, avec un peu d'appréhension, car mon épouse avait laissé le sien à l'hôtel.

Le policier chargé de faire le gentil, les prit, les examina et nous les rendit sans un mot, mais avec un hochement de tête. Son collègue, plus polyglotte mais moins aimable, reprit dans un français correct et d'un ton sec :

— Veuillez nous suivre sans opposer de résistance jusqu'au commissariat pour un contrôle. Vous avez de l'argent sur vous ? Combien ? Où l'avez-vous obtenu ? Vous savez qu'il est très risqué pour vous de changer dans la rue. Il y a énormément de trafic de fausse monnaie ici à Prague ? Vous n'avez pas changé d'argent dans la rue ? Pouvez-vous me montrer vos billets, s'il vous plaît.

Mon interlocuteur juif, sortit quelques billets qu'on examina et qu'on lui rendit, en lui enjoignant de s'éloigner de nous, ce qu'il fit sans demander son reste, content de s'en tirer à si bon compte, car visiblement on l'avait pris pour un trafiquant de fausse monnaie. Quelque peu rassuré par ce traitement, j'obtempérai également et montrai l'argent tchèque que j'avais retiré le matin même au distributeur le plus proche de notre hôtel, avec le ticket de retrait que la machine m'avait délivré.

La somme, cinq mille couronnes, parut modeste au Pandore, qui insista :

— Vous n'avez pas d'autre argent sur vous, des dollars ?

Je fis non de la tête. Des dollars, non, mais j'avais des francs français, cinq ou six cents francs encore. Je me tus. Allait-il me fouiller ?

Garée de l'autre côté de la place, une fourgonnette marquée "Policie" nous attendait. Nous échangions ma femme et moi des regards interrogateurs et inquiets, mais en silence, puisque nos "hôtes" parlaient aussi français.

Dix minutes plus tard, dans les locaux de la police, on nous fit vider toutes nos poches, ainsi que mon sac-photo : ô surprise, ce n'était pas mon appareil, qui était dedans, (le mien est un Minolta et celui-là était un Canon, plutôt mieux que le mien d'ailleurs). Je ne comprenais rien à cette substitution, mais, au ton et à l'attitude de nos interlocuteurs, je captai fort bien que nous étions dans de beaux draps ! Je demandai à téléphoner au Consul de France, ce qui me fut accordé au bout d'un moment, après que l'un des policiers eut montré à son collègue avec un air de victoire, une espèce de pile-bouton, comme celle du flash de mon appareil. Je comprenais de moins en moins. Une heure plus tard, le consul était sur place, et après un entretien avec les policiers, il m'informa que j'étais soupçonné de complicité de trafic de fausse monnaie et que mon interrogatoire allait commencer en sa présence.

On me montra une vidéo et si je n'avais pas déjà été assis, je serais tombé sur le cul : on y voyait, dans une chambre de nôtre hôtel un homme que je reconnus comme étant celui que j'avais entrevu au restaurant U Svece Matouse, sortir de NOTRE sac de voyage (facilement identifiable grâce aux logos des Côtes d'Armor) une quantité importante de dollars américains. J'étais atterré.

J'eus beau jurer que j'ignorais tout de la provenance de cet argent, rien n'y fit. On me révéla que cet homme (un grec, à ce que je compris) assistait également au spectacle de marionnettes avec nous, et qu'à la faveur de l'obscurité, il avait échangé son sac-photo contre le mien, les deux étant identiques en tous points. Et comme on n'avait rien trouvé dans le sien, si ce n'était le mouchard électronique qu'on y avait caché, on en concluait que c'était dans le mien qu'il y avait quelque chose d'intéressant. On voulut me faire dire quoi : de l'argent encore, des documents, de la drogue, que sais-je. Je n'en pouvais mais et je finis par m'effondrer dans une crise de nerfs, qui laissa mes interlocuteurs de marbre, mais parut émouvoir quelque peu le Consul, qui, alors qu'on allait me mettre en cellule, me fit signe de ne pas désespérer, qu'il allait prendre les choses en main avec l'Ambassade.

N'empêche. Se trouver au bloc, sous une accusation grave, dans son propre pays est déjà une situation peu enviable, mais dans un pays étranger dont on ne parle pas la langue, cela vous fait vite toucher le fond.

Avant l'extinction des feux de ma première nuit en prison, je pus téléphoner à mon épouse, dont je compris, au petit déclic qui se produisit lorsqu'elle décrocha, que son téléphone avait été mis sous écoutes. J'essayai d'abord de le lui faire comprendre, sans trop y réussir, puis, je songeai que cette tactique ne pouvait que conforter mes geôliers dans leurs soupçons, s'ils percevaient que je retenais mes propos. De son côté, elle avait essayé de mobiliser nos relations en France. Mais c'était le week-end, il fallait maintenant un peu de temps.

X

— Vous le croyez, vous, inspecteur, le mangeur de grenouilles ?

— Je ne te savais pas francophobe, Milos, dis donc ! Non, mais je trouve qu'il n'a pas le profil du trafiquant, et je commence à me demander si Stavros ne nous a pas encore joué un tour de cochon à sa façon.

— Je ne vois pas comment, chef.

— Eh bien, imagine qu'il t'ait effectivement repéré à Hradcany. Il a dû alors suspecter qu'on l'avait filmé à l'hôtel. C'était mal barré pour lui, sauf s'il pouvait nous faire croire qu'il n'était que le maillon faible de la chaîne, et que le gros poisson était ailleurs. Il a su, sans doute par le personnel de l'hôtel, et de toute manière le circuit habituel des touristes est connu, que les Lefranc iraient voir les marionnettes. Il connaissait déjà leurs bagages. Il a pu se procurer un sac-photo de la même marque...

— Mais, chef, il l’avait déjà à Hradcany, ce sac-photo...

— Oui, c’est vrai, un coup de chance, mais c’est un modèle couramment vendu dans toute l’Europe. J’ai vérifié. Bref, en pratiquant l'échange, il nous faisait croire que c'était Lefranc le vendeur et que c'était l’homme à suivre, ce que nous avons fait, lui laissant sans doute le temps de déguerpir !

— Mais Lefranc n’a pas les épaules...

— Exact. Visiblement, ce qui lui arrive le dépasse. On n’a rien trouvé dans ses bagages, les écoutes ne donnent rien et je crois qu’il ne sait rien. Si, dans quarante-huit heures on en est au même point, le délai de garde à vue en matière de trafic de drogue et fausse monnaie sera écoulé, et le juge va nous demander de le relâcher.

— Espérons que le mandat d’amener lancé contre Stavros va donner quelque chose et qu’en les confrontant... Stavros a été vu à l’aéroport, ils logent dans le même hôtel, ils ont visité Hradcany le même jour, et on les retrouve aux marionnettes ensemble, ça fait beaucoup, non ?

— Justement, Milos, ça fait trop ! Il n’aurait jamais dû être à l’aéroport, ni loger dans le même hôtel, s’ils sont vraiment complices. C’est contraire à toutes les règles du métier, et cela ne ressemble pas à Stavros d’oublier les règles. Non, j’y crois de moins en moins à cette complicité active. Complicité passive, sans doute. Et le reste, un écran de fumée que Stavros a improvisé pour se donner de l’air. Ce qu’il a réussi. C’est pas encore cette fois qu’on va avoir la médaille de la Reconnaissance, Milos.

— Rien à cirer de leur médaille. Moi, ce que je veux, c’est un nouvel appartement. Ça fait cinq ans qu’on attend, moi, ma femme et les gosses, dans nos quarante-cinq mètres carrés. C’est plus tenable.

— Eh, oui, Milos, je sais.

Le téléphone sonna. L’inspecteur Stefan Sweig décrocha. Son interlocuteur fut bref. Au bout d’une à deux minutes, Sweig reposa lentement le combiné en disant, l’air ahuri :

— Ça alors, je n’en reviens pas !

— Qu’est-ce qui y’a, chef ?

— Il faut libérer Lefranc, tout de suite. C’est un flic français en mission contre Stavros, qui a fait des siennes là-bas aussi.

— Mais enfin, ça tient pas debout, chef . Pourquoi, il n’a rien dit au Consul ?

— Il ne voulait pas griller sa couverture, bien imitée d’ailleurs. Jamais, je n’aurais pensé...

— Et sa femme ?

— C’est vraiment la sienne, à ce qu’on sait. Renforcement de couverture. Elle ne sait pas ce qu’il fait exactement.

— Et occasion de faire du tourisme aux frais du Gouvernement ! Ces français, tous les mêmes ! Dès qu’ils peuvent frauder....

— Et l’argent ?

— Le vrai - des dollars en provenance de Colombie - a été intercepté à Bruxelles par des collègues de Lefranc. Stavros n’a que de la monnaie de singe, fort bien imitée apparemment.

— Et pourquoi, on n’a pas été mis dans le coup, nous ?

— Comme Stavros nous avait déjà filé dans les pattes deux fois, de manière bizarre, on suspectait une taupe dans nos services.

— Qui ça on ?

— Les Français, Interpol...

— Putain, elle est dure à avaler, celle-là !

— Ouais, et moralité : Stavros court toujours.

— Jamais deux sans trois, chef, j’vous l’avais bien dit !

— La partie n’est pas finie, Milos, on va faire parler le liftier et faire équipe avec les Français.

— Quoi ? Ça, c’est la meilleure !

— En tout cas, ce sont les ordres, Milos, et je peux te dire que ça vient d’en-haut.

— Le...le Président ?

— Ses services, Milos. Faut quand même pas rêver...

Le ciel s'était assombri sur la Vlatva. Le soir tombait sur Prague. Un week-end de Novembre s’achevait, et aux cent clochers de la ville, le tintement des angélus se répondait. Sur le Pont Charles, dans la brume qui s’élevait du fleuve, les derniers touristes arpentaient le pavé, sous les halos orangés des réverbères.

©Pierre-Alain GASSE, avril 2000. Tous droits réservés.

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