L'Indonésienne(1)

Novella

danseuse indonésienne

Woman with green scarf dancing - Wikipedia Commons (Riza Nugraha, 2008)

I

Le ferry croisait dans Singapore Strait en direction du terminal de Tanah Merah. Décembre s'achevait sous des nuages poussés par les vents de sud-est. Accoudée au bastingage, une jolie indonésienne aux cheveux courts, vêtue à l'européenne, observait l'horizon, sa valise à ses pieds, cherchant du regard les gratte-ciel de la cité-état. La brume matinale ne permettait pas encore de distinguer la côte. Le navire était poussif. De multiples couches de peinture bleue et blanche tentaient de tenir la rouille en respect, mais celle-ci pointait partout. Il n'y avait pas beaucoup plus de quarante mille nautiques entre son port d'embarquement et sa destination ; pourtant, c'est un autre univers qu'elle s'apprêtait à découvrir, le cœur à la fois oppressé d'angoisse et gonflé d'espoir.

Partir avait été si difficile !

Tout laisser, maison, famille, patrie, sans espoir de retour avant deux ans, peut-être, dans son lointain village natal de Java. Tel était le contrat signé avec l'agence qui lui avait trouvé ses futurs employeurs. Quand on est sans attaches, célibataire encore, c'est déjà difficile de tout laisser ainsi. Mais divorcée avec une adolescente à charge qu'elle avait dû mettre en pension, cela devenait un nœud au ventre quasi-permanent. Elle n'avait pas fermé l'œil la nuit dernière. Et bien peu dormi depuis la réception de son contrat, une semaine auparavant. Mais pour l'instant, l'excitation de l'inconnu l'empêchait encore de ressentir la fatigue.

Finies pour elle les interminables journées de travail dans la restauration. La cuisine, c'était sa vocation, mais ce métier n'avait pas d'horaires et sur les sites touristiques, c'était pire encore qu'ailleurs. Le client devait pouvoir s'alimenter à toute heure. Et à Tanjung Pinang, pas question d'une équipe de jour et d'une équipe de nuit, non. Dans le "food court" où elle travaillait, il fallait assurer fabrication et service de sept heures du matin jusqu'à minuit. Dix-sept longues heures debout dans la chaleur des fourneaux ou la promiscuité de la salle et du trottoir, c'était selon. Travailler chez des particuliers, cela ne pouvait être que mieux, pensait-elle.

Elle aurait souhaité entrer au service d'expatriés européens, mais on lui avait fait comprendre qu'il fallait d'abord faire ses preuves chez des Chinois quand on était comme elle sans expérience en tant que "maid". Hélas, c'étaient de loin les employeurs les plus intraitables : exigeants au dernier degré, méprisants voire carrément racistes, mauvais payeurs, et le pire pour elle, toujours à vous crier dessus, surtout les femmes, de leur voix haut perchée. Elle n'aimait pas beaucoup les Chinois.

Le ferry avait infléchi sa course en direction de la côte sud-est de Singapour. La houle de travers tapait contre la coque et soulevait des gerbes d'embruns. Elle en sentait le sel sur sa peau. Un léger mal au cœur dû à ce roulis l'avait saisie. Son estomac était trop vide et elle n'avait jamais eu le pied très marin. Seulement voilà, le ferry coûtait plus de trente dollars singapouriens et en roupies cela représentait déjà une petite fortune pour elle, alors l'avion, hors de question ! Elle opéra un bref calcul de tête : un million cinq cent mille au bas mot ! Deux mois et demi de son salaire passé !

Puis elle songea qu'avec les quatre cents dollars mensuels, nourrie logée, qu'elle allait gagner à présent, ses conditions d'existence et celles de sa famille allaient changer du tout au tout ! Le sourire revint sur son visage. Allons ! Cela valait bien quelques désagréments : ce mal de mer, ces Chinois... Elle imagina le sourire de ses parents lorsqu'ils recevraient les mandats qu'elle leur enverrait. Elle n'aurait plus à mendier des délais de paiement pour le pensionnat de sa fille. Sans compter les économies qu'elle comptait bien mettre de côté pour un jour rentrer au pays et réaliser son rêve : tenir son propre restaurant !

Un doute la saisit soudain. Avait-elle bien tous les papiers nécessaires à son entrée dans le pays ? Elle ouvrit son sac, y cherchant avec fièvre son passeport international et le visa qu'elle avait mis si longtemps à obtenir, son contrat de travail, sa carte d'embarquement. Ouf ! Tout était là. Elle referma avec soin la fermeture à glissière.

La côte se dessinait à présent dans un ciel rosissant. Elle voulut y voir un signe et se retourna. Les silhouettes menaçantes des tankers et porte-conteneurs dont ils avaient coupé la route avec appréhension, s'alignaient dans le lointain.

À l'approche du Terminal, le capitaine du ferry fit retentir sa sirène.

Le navire manœuvra lentement pour s'approcher du quai. Lorsque les bouées de caoutchouc entrèrent en contact avec la jetée, deux marins sautèrent à terre pour passer les aussières autour des bittes d'amarrage.

Dix minutes encore, le temps qu'on abaisse les passerelles, et elle mettrait le pied sur sa nouvelle terre. Elle empoigna sa valise et se prépara à descendre avec la foule des touristes où se mêlaient quelques immigrants comme elle.

Prenant une longue inspiration, elle tenta de se rassurer d'un souhait murmuré : "Good luck, Ratih !"

II

À l'extérieur de la gare maritime, Ratih sortit de son sac le plan du Métro imprimé avant son départ. On était samedi et son contrat prenait effet le 1er janvier, dans deux jours. Le rendez-vous avec son nouvel employeur était à neuf heures dans les locaux de l'agence de recrutement, en centre ville. D'ici là, pour se loger, elle avait réservé un lit dans un hôtel bon marché du quartier indien. Mais deux nuits, cela représentait quand même un sacré trou dans son budget d'émigrée. Elle étudia le trajet pour s'y rendre : treize stations et deux changements depuis Tanah Merah. Mais cet arrêt était encore loin. À pied, n'allait-elle pas se perdre ? Venue une fois à Singapour pour une excursion sur l'île touristique de Sentosa, il y avait plusieurs années de cela, elle ne connaissait rien de la ville. Elle se résolut à héler un taxi. Dix minutes plus tard et sept kilomètres plus loin, celui-ci la déposait devant la bouche du MRT.

La station rutilait : du marbre au sol et sur les murs, des escalators silencieux, des lumières tamisées, une musique de fond. Pas un papier par terre. Ni mendiant ni poivrot à l'horizon. Et surtout, de l'espace, énormément d'espace. Un pass à douze dollars entama un peu plus son budget. Le présentant avec quelque appréhension au portillon automatique, celui-ci s'ouvrit et elle put descendre sur le quai de l'East West Line.

Des panneaux lumineux clignotaient pour annoncer l'arrivée imminente du train. Des parois protectrices de verre s'écartèrent. Au sol, devant chaque porte, des traits de peinture jaune et des inscriptions enjoignaient aux voyageurs de se ranger sur le côté pour laisser descendre avant de monter. La discipline des gens l'étonna. Dans la rame articulée dont toutes les voitures communiquaient, deux rangées de sièges se faisaient face. On aurait pu manger par terre. La climatisation la fit frissonner. Elle sortit un châle de son sac et s'en couvrit les épaules.

Ayant trouvé un siège, elle scruta la signalétique : dans quatre stations, son premier changement pour prendre la Circle Line. Puis trois stations avant d'emprunter la North East Line jusqu'à sa destination. Allons, cela ne semblait pas si compliqué ! Mais le TransJakarta dont son pays était si fier, à côté, c'était le Moyen Âge !

L'entourait une foule bigarrée de Chinois, Indiens, Malais, Sri Lankais, Indonésiens et divers passagers à la peau blanche dont elle était incapable de déterminer l'origine : Européens, Américains, Australiens ? À ses yeux, tous ceux-là se ressemblaient. Quand à leurs accents, impossible de les préciser. Elle remarqua que nul ne dévisageait quiconque. On lui avait dit qu'ici les communautés vivaient en bonne harmonie. Elle voulut le croire.

Tout ce modernisme l'avait oppressée et, à son arrivée dans Little India, sa poitrine s'allégea soudain d'un poids. Elle retrouvait un décor, des costumes, des odeurs, qui lui étaient plus familiers. Au détour d'une rue, un temple et la figure apaisante de Ganesh. Des femmes en saris chatoyants. Des effluves parfumés de gingembre, cumin, curcuma. S'étant adressée dans un anglais châtié à la réceptionniste de son hôtel pour routards, elle s'entendit souhaiter la bienvenue dans sa langue régionale : "selamat datang di Singapura". Le sourire lui revint alors.

Elle avait retenu l'établissement le moins cher, mais le lieu lui parut propre. C'étaient des dortoirs de huit lits, superposés deux par deux. Une chance, il était tôt, aucun n'était encore occupé. Une couchette supérieure, près de l'unique fenêtre de la chambre, fut son choix. Sur le palier, il y avait des consignes métalliques pour sacs et valises. Parfait. Elle se rafraîchit dans la salle de bains, qui était spartiate, mais correcte, fit son lit, mit sa valise en sûreté et s'apprêta à partir en repérage.

Il lui fallait localiser son agence de recrutement sur Orchard Road, principale artère commerçante de la ville, et calculer son temps de trajet pour être à l'heure lundi. Ensuite, place à un peu de tourisme. C'est qu'elle devrait attendre un hypothétique "day off" pour retrouver cette liberté. Entre-temps, ses sorties se limiteraient sans doute aux courses, et encore, peut-être pas.

En vingt minutes à pied, elle atteignit la Mecque du luxe. Aucun domaine ne manquait à l'appel. Toutes les grandes marques mondiales étaient là. Vêtements, bijoux, parfums, meubles, déco, voitures... : Gucci, Dior, Vuitton, Saint-Laurent, Versacce, Burberry, Rolex, Longines, Lancia, Mercedes, Maserati, Ferrari etc., etc. Une litanie enivrante. Tous ces noms qui pour elle n'étaient que des publicités détaillées avec envie dans des revues feuilletées à la sauvette, s'étalaient sous ses yeux ébahis, dans des décors de marbre, de verre et d'acier. Les étiquettes, quand il y en avait, affichaient un nombre de zéros à faire tourner la tête.

Elle resta en arrêt un long moment devant la cathédrale de marbre rose de Ngee Ann City, un énorme centre commercial, dont les deux tours dominaient le paysage. C'était la période des fêtes et, à défaut de véritables sapins de Noël, des répliques gigantesques, de plastique, de métal, de verre, avaient poussé sur les trottoirs, devant les principales enseignes.

Après un rapide aller-retour de part et d'autre de la partie centrale de la rue, elle trouva assez facilement au numéro 304 la plaque de son agence. Ses bureaux occupaient plusieurs étages au-dessus d'une grande enseigne de la consommation.

Son estomac criait famine. Mais déjeuner dans ce quartier visiblement destiné aux riches ne serait-il pas ruineux ? Alors, elle s'en retourna vers Little India et dans la première échoppe venue, pour trois dollars cinquante, engloutit une laksa de poulet brûlante, tout en réfléchissant à ce qui l'attendait le lendemain.

Sa plus grande crainte, c'était cette énorme maison de béton, verre et acier sur Sentosa, de l'autre côté du terrain de golf, qu'on lui avait montrée en photo. Si elle était seule, comment faire pour entretenir ces trois étages, préparer les repas et s'occuper du fils unique de la maison ? Impossible ! Et la station de métro la plus proche qui était à près de trois kilomètres !

Sa seconde crainte, c'était d'être soumise à l'autorité maniaque et méprisante d'une aïeule, ce qui est si fréquent dans les familles chinoises où la cohabitation des générations est la règle.

Sa troisième crainte, c'étaient ses conditions de logement en tant que "live-in" maid. Elle avait entendu dire que certaines familles n'hésitaient pas à loger la leur dans le "bomb shelter", un réduit sans fenêtre, menu d'une porte blindée à cabestan ! Elle était un peu claustrophobe et ne pourrait supporter de telles conditions.

Bien d'autres craintes encore l'habitaient, mais à quoi bon les détailler et s'angoisser davantage ? Demain serait un autre jour.

III

Comme bien des matins singapouriens - apprendrait-elle avec le temps - lorsqu'elle s'éveilla, le soleil filtrait à travers des nuages d'aspect inoffensif. Ses premiers rayons dessinaient sur la porte de la chambre la claire-voie du store demeuré entrouvert. Un instant, elle eut l'impression d'être en cage. Allons, c'était le grand jour. Le premier de sa nouvelle vie. Il ne fallait pas s'attarder à des présages ridicules.

Ses compagnons de chambrée dormaient encore. Elle se leva sans bruit pour aller prendre sa douche. Puis choisit avec soin sa tenue. Ordinairement vêtue d'un short et d'un T-shirt, elle opta ce jour-là pour un sarong en coton imprimé plus traditionnel et une tunique à manches courtes. Le tout dans un camaïeu de tons bruns et or discrets. Et ses sandales de cuir fauve. Il fallait ressembler le plus possible à l'image que l'on attendait d'elle. Ensuite, elle aviserait. Pas de maquillage, donc, aujourd'hui. Déjà, peut-être ses cheveux courts à l'européenne paraîtraient-ils déplacés. Elle envisagea de mettre un foulard et décida finalement que non.

Dans la rue, elle se paya un café, mais ne put rien avaler de plus. Alors, elle refit à pied son trajet de la veille jusqu'au 304 Orchard Road.

À neuf heures moins le quart, elle prit l'ascenseur jusqu'au douzième étage de l'immeuble, posant avec appréhension le doigt sur le chiffre 12. Cette cage mobile ne lui disait rien qui vaille. Mais elle n'eut pas le temps de s'attarder là-dessus. Quelques secondes plus tard, les portes s'ouvrirent sur un hall majestueux où une hôtesse renseignait les visiteurs :

— Bonjour. Je suis Ratih. J'ai rendez-vous avec M. Wu.

La jeune fille, en tailleur fuchsia, arborait un sourire commercial rehaussé par un rouge à lèvres brillant du plus bel effet. Feuilletant un listing, elle répondit, avec une inclinaison du buste :

— Tout à fait, Miss Ratih. Veuillez prendre un siège. Je vais prévenir M. Wu de votre arrivée.

Une porte dissimulée dans la cloison de bois précieux qui se trouvait derrière elle, la fit disparaître. Un temps qui parut interminable à Ratih s'écoula. Puis, l'hôtesse réapparut :

— Suivez-moi. M. Wu vous attend.

Les deux femmes empruntèrent plusieurs couloirs, puis enfin, on la fit entrer dans un bureau immense. Derrière une table de verre et d'acier, où trônaient plusieurs téléphones, un petit homme, au cheveu rare, les yeux perçants chaussés de lunettes rondes à reflets bleus, dépassait à peine du fauteuil de cuir blanc dans lequel il était assis. M. Wu était chinois et n'avait pas d'âge. C'était le patron de l'agence. Ratih s'immobilisa à quelques mètres du bureau et s'inclina sans piper mot.

— C'est bien, vous êtes à l'heure. M. et Mme Chang vont arriver dans quelques minutes. Juste le temps de vous expliquer les termes de votre contrat. Asseyez-vous.

Ratih posa le bout de ses fesses sur le fauteuil qui se trouvait derrière elle.

M. Wu sortit d'une chemise posée devant lui, quelques feuillets dont il commença la lecture d'une voix monocorde et nasillarde. De temps à autre, il levait le nez et cherchait le regard de Ratih pour s'assurer qu'elle avait bien compris le sens de tel ou tel article. Celle-ci se contentait d'assentir sans mot dire.

En résumé, tout juste si ses employeurs n'avaient pas droit de vie et de mort sur elle. Elle serait payée au tarif minimum de quatre cents dollars négocié récemment par le gouvernement et aurait deux dimanches de liberté par mois. Son assurance médicale serait payée par ses patrons ainsi qu'un billet d'avion tous les deux ans pour retourner chez elle pour une durée d'un mois. Sa famille ne pourrait pas lui rendre visite chez ses employeurs. Mais elle aurait le droit de recevoir du courrier. Elle devrait faire le ménage, les courses, la cuisine, conduire et aller chercher le fils de la maison à l'école, surveiller ses devoirs et ses différentes activités.

Ratih parapha et signa chacune des pages du contrat qui lui donnait le statut envié de FDW* et vit que M. Wu faisait la grimace devant son écriture soignée. Il s'était adressé à elle dans un anglais rapide et avait pu constater qu'elle n'avait aucune difficulté de compréhension. Le principal avantage des indonésiennes, c'est qu'elles étaient moins chères, parce que leur niveau d'anglais était censé moindre. Aurait-il affaire avec une tête bien pleine, une marie bas-bleu ? Il ne manquerait plus que ça. Non, vu ses origines, cela ne se pouvait. Il releva la tête.

Ratih se tenait droite, sur le bord de son fauteuil, les yeux baissés. Allons, elle serait comme les autres, docile à souhait, trop heureuse d'échapper à sa misérable condition pour goûter au miracle économique singapourien. Il ne fallait pas qu'il se plante. M. Chang appartenait à l'une des plus puissantes familles de la presqu'île. Et possédait la principale chaîne de supermarchés du pays. Non, il n'avait pas le droit à l'erreur.

Une sonnette tinta. L'hôtesse entra suivie de deux personnes. Jeunes. Ratih eut peur tout d'abord qu'elles fussent plus jeunes qu'elle. Elle se leva. La femme, passe encore, mais le maître, ce serait gênant. Chinois, tous les deux, ils étaient grands et beaux. Élégamment vêtus de soie, à l'européenne. Un costume bronze pour le maître, sur une chemise ouverte qui laissait voir un collier aux lourds maillons d'or. Un tailleur vert olive pour Madame sur un corsage de soie grège, escarpins et pochette assortis, les cheveux relevés en un chignon banane et deux rangs de perles autour du cou. Les lèvres fines, les ongles des mains et des pieds étaient soigneusement laqués d'un rouge presque noir.

Des gens aussi bien vêtus, Ratih n'en avait vu qu'au cinéma. Elle ne savait quelle conduite adopter. Ce furent ses maîtres qui s'approchèrent pour la saluer. Une poignée de main franche et cordiale, lui sembla-t-il. Elle-même prolongea ce salut en portant sa main droite à son cœur.

M. Wu s'était levé. Il indiqua un siège à ses hôtes. Tout le monde se rassit. M. Wu poussa vers M. et Mme Chang les feuillets du contrat et leur tendit un stylo-plume. L'un après l'autre, ils signèrent et paraphèrent les différentes pages de leurs idéogrammes et y ajoutèrent la transcription en pinyin, la romanisation usuelle du mandarin. Puis M. Chang, poussa vers M. Wu un chèque muni de plusieurs zéros. Celui-ci le lissa de la main et les deux hommes échangèrent un regard entendu.

La partie formelle de la transaction était achevée. L'hôtesse avait apporté du thé et du café dans la partie salon du bureau et M. Wu y entraîna tous les participants.

La conversation prit alors un tour anodin, presque mondain. Instinctivement, Ratih aida l'hôtesse dans le service du thé et du café, ce que M. Wu et M. & Mme Chang parurent apprécier grandement. Puis, les questions pratiques arrivèrent :

— Où sont vos bagages, Ratih ?

— À la consigne de l'hôtel, Monsieur. 531 Serangoon Road.

— Très bien. Notre chauffeur passera les prendre tout à l'heure. Pensez-vous pouvoir préparer le repas de midi ? Notre précédente cuisinière nous a quittés hier soir. Elle avait fait les courses.

— Aucun problème, Madame, Monsieur. Combien serons-nous ?

— Nous deux uniquement. Plus vous et le chauffeur. Notre fils déjeune à la cantine. Vous avez carte blanche.

— Très bien. Merci.

Ratih se rasséréna. Dès qu'il était question de cuisine, elle ne craignait plus rien ni personne. Elle se sentit plus légère, tout d'un coup. Allons, cela ne s'était pas si mal passé !

Il n'était pas dix heures, lorsque Ratih monta à côté du chauffeur dans la limousine qui attendait en bas des bureaux, Monsieur et Madame Chang prenant place à l'arrière. Sur un signe, la Rolls Royce démarra. C'est à peine si l'on entendait le moteur et les fauteuils de cuir beige s'adaptaient à votre morphologie.

Les riches ont de drôles de jouets pensa Ratih en fermant les yeux quelques instants pour mieux savourer ce luxe si nouveau pour elle.

IV

Ratih n'avait jamais rien vu de tel. L'extrémité sud de l'île de Sentosa était un dédale de canaux et d'îles artificielles où s'était édifié tout un quartier pour millionnaires. Sur des parcelles de quelques centaines de mètres carrés, voisinaient de luxueuses villas de deux ou trois étages dont la surface habitable équivalait à celle du terrain sur lequel elles étaient bâties. Chacune avec sa piscine, cela va sans dire, son ascenseur intérieur, le plus souvent, et un yacht immaculé amarré au quai attenant, toujours. Elle apprendrait bientôt en furetant sur Internet que leur prix variait entre quinze et trente millions de dollars singapouriens. Des sommes impossibles même à imaginer en monnaie de son pays !

M. et Mme Chang avaient jeté leur dévolu sur une villa moderne, mais sans trop de tape-à-l'œil. Située sur Ocean Drive, elle comportait cinq chambres plus celle de la "maid". La maison était aussi équipée d'une "wet and dry kitchen". Ce fut la première chose que Ratih remarqua lorsqu'on lui fit visiter. Les chambres des maîtres, comme celle des invités étaient immenses, à l'aune de la salle à manger et du salon. Sa chambre à elle, attenante à la "wet kitchen", tenait dans huit mètres carrés à peine, dans lesquels on avait réussi à faire tenir un WC et une douche, un lit d'un mètre soixante-dix de long et une minuscule armoire. Heureusement, ses possessions tenaient dans une seule valise, qui coulissait juste sous son lit.

Le second étage, couronné d'un auvent rappelant les toitures asiatiques, était entièrement occupé par une chambre d'amis et sa salle de bains privative. La pièce ouvrait sur une vaste terrasse d'où l'on avait une vue splendide sur les îlots urbanisés alentour ainsi que sur le "Singapore Strait" tout proche.

Au premier étaient distribuées trois chambres avec leurs salles de bains.

Au rez-de-chaussée, l'immense living-room, avec mezzanine, donnait sur une terrasse couverte qui s'avançait dans la piscine. Le long du mur opposé courait l'escalier, à balustrade de verre et sans contremarches, qui donnait accès aux étages. Une table de douze couverts meublait l'espace repas. La cuisine s'ouvrait à une extrémité sur celui-ci, de l'autre sur la terrasse. La chambre d'enfant complétait ce niveau. Elle comprit aussitôt ce que cela voulait dire. La nuit, ce serait à elle de se lever !

Ce premier matin, Ratih n'eut pas le temps d'en emmagasiner davantage. Sinon de remarquer encore que le marbre, le verre et l'acier inoxydable régnaient en maîtres. Elle eût préféré davantage de bois. Cela demande moins d'entretien. Elle fit une rapide évaluation de sa charge de travail. Les sols de marbre devraient être lavés tous les jours. Dans les chambres, c'était du parquet, une chance ! Mais que de surfaces vitrées ! Et avec un enfant, bonjour les traces de doigts !

Une fois pris en compte les impératifs horaires de ses patrons, on lui laissa déterminer l'amplitude de sa journée de travail. Lorsqu'elle annonça qu'elle serait debout à six heures et se retirerait dans sa chambre à vingt et une heures, M. et Mme Chang furent enchantés. Ces quinze heures quotidiennes de labeur leur parurent une juste contrepartie au cadre de travail hors pair qu'ils offraient à leur employée.

Il était plus de onze heures et elle avait un repas de quatre couverts à préparer. Elle ouvrit frigo et congélateur. Ils regorgeaient de victuailles. Pas forcément celles qu'elle aurait aimé y trouver. Elle examina les fruits. De l'ananas, des fruits du dragon, des longanes, des pommes d'eau, pas de durian, ouf ! Les légumes verts : des tomates pas trop mûres, des haricots verts, des mange-tout, du chou, des courgettes, du concombre, du mesclun. Parfait. Du congélateur, elle sortit de grosses crevettes roses, des noix de coquilles st-jacques et un beau filet de barramundi. Elle avait tout ce qu'il lui fallait. Restait à trouver l'huile, les condiments et le riz. Ce fut un jeu d'enfant.

C'était son premier repas. De l'impression qu'il laisserait pouvaient dépendre bien des aspects de sa vie future. Mais elle avait peu de temps à sa disposition. Cuisine locale ou internationale ? Sans qu'elle sût très bien comment il s'était opéré, son choix se porta sur un mix :

Entrée : noix de st-jacques dorées au beurre et crevettes flambées au cognac, accompagnées de mesclun au vinaigre de Xérès. Cadeau d'une amie française, la recette n'avait jamais déçu personne.

Plat : papillote de sea-bass** accompagnée d'un riz thaï noir, sauce hollandaise.

Dessert : fruits rafraîchis.

Ratih ne pensait plus à rien d'autre que la cuisine qu'elle allait préparer. Le timing, les temps de décongélation et de cuisson, les assaisonnements, les accompagnements, la présentation.

Tout allait bien.

V

Singapour, samedi 1er janvier 2011.

Ma chérie,

Aujourd'hui, ici, c'est comme "Nyepi day" chez nous, mais la vie ne s'arrête pas ; beaucoup de gens sont en congé, c'est tout. Il est vingt-deux heures. Ma première journée de travail vient de s'achever et je t'écris dans mon lit. J'aurais tellement de choses déjà à te raconter ! Ce pays est incroyable ! Mes patrons habitent sur une presqu'île artificielle une maison toute vitrée, à deux étages, avec une piscine. Ils ont moins de quarante ans et un petit garçon de sept ans qui s'appelle Cho. Il a les yeux bien plus bridés que ses parents et semble très sérieux. Son anglais est moins bon que le mien, heureusement. Celui de M. et Mme Chang est excellent, presque sans accent. M. Chang est propriétaire de supermarchés et Mme Chang possède un magasin d'antiquités chinoises. Je suis bien installée, avec des toilettes et une douche pour moi seule, mais ma chambre est un peu petite. Je vais arrêter là pour ce soir, parce que mes yeux se ferment tout seuls. Je t'embrasse, ma chérie. Travaille-bien et pense à moi comme je pense à toi.

Ta maman qui t'aime.

Ratih

Temanggung, Mercredi 5 janvier 2011.

Maman,

J'ai reçu ta lettre ce matin. Elle n'a pas mis très longtemps à arriver. Quatre jours. Au début, je n'ai pas reconnu ton écriture. Avant, comme je rentrais plus souvent, tu ne m'écrivais pas. C'est le cachet et le timbre qui m'ont dit que c'était toi.

Maintenant, c'est le soir et le temps d'étude est terminé. J'ai un moment pour t'écrire avant l'extinction des lumières. Je comprends que tu vas avoir beaucoup de travail avec cette grande maison. Mais je suis heureuse de savoir que tu es confortablement installée. J'espère que tu vas bien t'entendre avec M. et Mme Chang et Cho.

Ici, à la madrasa, ça va. C'est comme l'an dernier. Seulement, j'ai hâte aux prochaines vacances pour retourner à la maison voir pépé et mémé. La vie de pensionnaire, c'est monotone. Et toi, quand pourras-tu venir me voir ? Tu le sais déjà ? Ma copine Nadya, sa mère est "maid" aussi à Singapour, et elle n'a pas pu venir la voir depuis plus d'un an.

Les résultats, ça va aussi. Je n'ai pas de note au-dessous de la moyenne. J'ai fait des progrès en calligraphie et en orthographe et j'ai eu un A en histoire de l'islam lors du dernier contrôle.

Bisous, maman.

Lia

P.S. : Pour mon anniversaire, j'aimerais avoir un smartphone. Comme ça, on pourrait se parler, s'envoyer des photos et des vidéos. Ce serait bien mieux.

VI

La vie suivait son cours. Un mois déjà s'était écoulé depuis la prise de fonctions de Ratih dans la famille Chang. Comme souvent en cette saison à Singapour, des orages, parfois violents, éclataient presque tous les après-midi et il fallait fermer en catastrophe les baies vitrées de la villa Paradise de crainte de voir la foudre suivre les courants d'air et frapper ou traverser le logis.

En ville, des éclairs immenses zébraient le ciel en déroute, des cataractes d'eau envahissaient les canaux d'évacuation qui serpentaient dans la cité et les innombrables passages couverts accueillaient en grappes les passants surpris par l'orage.

Depuis l'enfance, Ratih redoutait la foudre. D'instinct, comme les animaux, mais aussi par un ancestral atavisme culturel dont son éducation n'avait pu la défaire.

Mais, dans cette maison, vitrée de toutes parts, où se sentir à l'abri ? Alors, elle tirait les rideaux, baissait les stores et, si aucune tâche urgente ne la retenait, courait se réfugier dans son réduit, éclairé par une toute petite fenêtre. Si elle avait pu, elle se serait terrée au garage, mais M. & Mme Chang ne le permettaient pas. Dans leur fonds culturel taoïste, Lei-tsou président du ministère du Tonnerre et des orages n'était pas maléfique et seul son adjoint Lei-kong, chargé de punir les humains de leurs crimes les plus secrets, était à craindre. Ratih, d'éducation musulmane teintée de javanisme, méconnaissait ces divinités de la religion traditionnelle chinoise, mais prenait sur elle et tentait d'acquérir le calme de ses maîtres.

Malgré tout, elle ne se sentait pas à l'aise sur Sentosa Island. Ici, pas de vie collective, ni le fourmillement d'activités auquel elle avait toujours été habituée. Chaque villa de la partie résidentielle de l'île était un petit camp retranché de luxe. Dans leurs moments de solitude, les "maids" communiquaient brièvement entre elles, d'une terrasse ou d'un balcon à l'autre, par signes et parfois par signaux lumineux, selon un ingénieux code que Ratih apprit au marché d'une employée plus ancienne qu'elle dans le job. Presque toutes avaient à présent un téléphone portable, mais l'utiliser pendant les heures de travail était fortement déconseillé.

Au début, le chauffeur l'emmenait en limousine faire les courses. Mais, très rapidement, elle avait demandé à y aller seule, par ses propres moyens. À présent, il la déposait seulement à la gare du Sentosa Express qu'elle empruntait jusqu'à Vivo City, le plus grand centre commercial d'Asie, à ce qu'on disait. Et souvent, elle partait en métro de Harbour Front Station jusqu'aux rues animées et aux commerces populaires de Little India, Chinatown ou Tiong Bahru où les étals lui parlaient et où elle savait trouver viande, poisson, fruits, légumes et épices à des prix plus honnêtes à ses yeux que ceux des beaux quartiers. La voiture passait ensuite prendre les grosses commandes chez les commerçants, ou bien ceux-ci livraient directement. Elle rentrait quand même toujours avec son caddie plein à ras-bord.

En tant que cuisinière, on lui témoignait la plus grande confiance et elle avait appris et retenu aisément les préférences de chacun des membres de la famille. Mrs Chang adorait le sucré et son époux avait un faible pour le sucré-salé. Quant à Cho, il n'y a que la viande qu'il rechignait à manger ! Mais au point de piquer des crises homériques. Heureusement, Ratih approuvait tout à fait la règle que Mrs. Chang avait mise en place : "Tu n'es pas obligé de manger si tu n'aimes pas, mais tu dois goûter, et si tu ne goûtes pas, tu n'auras rien d'autre." Le savoir-faire de Ratih aidant, de présentations ludiques en variations gustatives, cette maxime, de semaine en semaine, allait tomber en désuétude, au grand contentement des parents.

Pour le reste, Cho était un enfant énigmatique, secret et enfermé dans un monde dominé par les héros des dessins animés dont il s'abreuvait à longueur de journée, quand il n'était pas en classe. Il ne se déplaçait jamais sans ses deux héros préférés, Superman et Buzz l'Éclair et si, par malheur, l'un des deux venait à être égaré, c'était la panique dans la maison, jusqu'à ce que l'on retrouve le précieux jouet. En réalité, ils avaient été achetés en double exemplaire, pour couper court à de longues et fastidieuses recherches.

Les parents avaient inscrit leur fils à la prestigieuse CNIS, la Chinese International School et chaque matin le chauffeur l'emmenait jusqu'au 60 Dunearn Road, à douze kilomètres de la maison. L'uniforme de rigueur était presque assorti aux bâtiments du campus : T-shirt blanc et pantalon ou short bordeaux. Cho était bon élève, mais pas très appliqué, comme le sont souvent les garçons. Ratih était chargée de veiller à la bonne tenue de ses cahiers et M. Chang ne tolérait aucune mauvaise appréciation. Chaque écart était sanctionné d'une retenue sur l'argent de poche que Cho recevait chaque semaine, depuis l'âge de cinq ans. C'était un des principes fondamentaux de l'éducation vue par M. Chang : la valeur de l'argent devait être acquise et respectée le plus tôt possible.

Le soir, dans sa chambrette, des pensées contradictoires assaillaient Ratih : certes, sa nouvelle condition lui permettait de subvenir aux besoins de ses vieux parents et aux frais d'éducation de Lia ; évidemment, elle ne regrettait pas l'époque où son mari l'injuriait et la battait chaque fois qu'il avait bu trop de bière ou d'alcool de riz. Mais tant de choses lui manquaient cependant : une vraie vie de femme, tout d'abord, car elle était jeune encore, sa famille ensuite, son pays aussi.

En épouse bafouée et maltraitée, elle se méfiait à présent de tous les hommes, sans pouvoir pour autant s'empêcher de regarder avec envie ceux qui lui plaisaient. Elle savait qu'un jour ou l'autre, il lui faudrait choisir entre conserver son emploi et retrouver une vie normale avec une maison et la chaleur des bras d'un compagnon. Le mariage, non merci, elle avait déjà donné. Son plan, c'était d'économiser assez d'argent pour pouvoir ouvrir un petit restaurant dans sa ville natale et elle se donnait cinq ans pour cela. Alors, chaque soir, Ratih tirait des plans sur la comète, avant de s'endormir d'un sommeil entrecoupé de songes, tantôt érotiques, tantôt dramatiques, dont, chaque matin, elle balayait prestement le souvenir.

VII

Au début de mai, il arriva que le chauffeur de la villa Paradise dut rompre son contrat et regagner sa lointaine province natale du Sichuan pour prendre soin de ses parents malades, en accord avec la coutume ancestrale toujours en vigueur dans les campagnes.

C'est ainsi que Ratih vit débarquer Li Tsou, un jeune chinois de Hong Kong, venu le remplacer.

L'ancien chauffeur était un cinquantenaire ventripotent aux allures de bouddha poussif. Li Tsou avait un corps d'athlète et vingt-cinq ans de moins.

Fidèle à ses engagements, Ratih adopta aussitôt une attitude de défiante froideur vis-à-vis du nouvel arrivant. Et celui-ci la lui rendit bien : avec ses trente-cinq ans passés, Ratih n'était pas de sa génération et Li Tsou la regarda d'abord avec tout le distant respect dû à une aînée.

Quelques semaines passèrent ainsi. Chaque matin ou presque, le nouveau chauffeur emmenait Ratih prendre le Sentosa Express. Son statut d'employée ne lui permettait pas de monter à l'arrière de la limousine où seuls le petit Cho et ses parents avaient le droit de s'asseoir. Aussi Li Tsou et Ratih furent-ils amenés à se côtoyer quotidiennement, même s'ils n'échangeaient que les seuls propos nécessaires à l'accomplissement de leur service :

— Bonjour, Mrs Ratih. Où allons-nous ce matin ?

— Bonjour Li Tsou. À la gare du Sentosa Express, s'il vous plaît.

— Certainement, Mrs Ratih.

À quelque temps de là, Mme Chang remarqua que Ratih mettait du fard à joues et à paupières ainsi que du rouge à lèvres pour aller au marché, à l'inverse de ses habitudes. Elle s'en ouvrit aussitôt à son mari, car la principale hantise des employeurs de "maids" était le non-respect de la clause implicite de chasteté qui leur était imposée. Les contrats étaient léonins : en cas de découverte de relations intimes au domicile de l'employeur, ou pire encore, en cas de grossesse, c'était la rupture et le renvoi immédiat au pays, avec pertes et fracas.

À ce stade, Ratih ne s'était encore rendu compte de rien. Puis, un matin, alors qu'elle parachevait son maquillage devant la glace, elle prit soudain conscience du motif de cet acte : ne cherchait-elle pas de nouveau à plaire ?

Mais à qui, grands dieux ?

Il ne lui fallut pas longtemps pour trouver la réponse à cette troublante question.

Et cela l'effara.

Tous ses plans, d'un coup d'un seul, se retrouvaient mis en danger.

VIII

À partir de ce matin-là, Ratih ne cessa plus de songer à Li Tsou. Moitié pour s'en éprendre chaque jour un peu plus avec délices, moitié pour s'en déprendre pied à pied avec obstination.

Madame Chang, qui était fine mouche, eut tôt fait de subodorer l'affaire. Mais son époux ne voulut pas entendre parler de devoir se séparer d'un nouveau chauffeur qui le changeait agréablement de l'ancien, pas plus que Madame Chang ne voulut envisager de renoncer à Ratih dont le service lui donnait entière satisfaction.

Un statu quo prudent s'instaura donc après que celle-ci eut été mise en garde à mots à peine couverts.

Quelques semaines passèrent ainsi jusqu'à ce que l'insolente beauté de Li Tsou achève ses ravages, au cœur même de la maisonnée. Ce qui peut survenir finit toujours par se produire.

Madame Chang, épouse trop souvent délaissée par un mari accaparé par ses affaires et plusieurs maîtresses, succomba à son tour. Et pas seulement de manière platonique. Cela se passa au garage, sur la banquette arrière de la limousine de Monsieur dont le chauffeur lustrait la carrosserie à la peau de chamois :

— Bonjour, Madame. Que puis-je pour vous ? murmura Li Tsou étonné de voir sa patronne devant lui, en petite tenue, ce matin-là.

— Approchez, Li Tsou, je vais vous le dire, susurra la bouche cerise de Mme Chang, entrouvrant les pans de son peignoir de soie tandis que ses yeux amande cherchaient le regard du chauffeur.

Madame Chang avait d'admirables seins en poire, une toison discrète et un tatouage de serpent enroulé autour de la cuisse gauche.

— Je vous en prie, Madame...

— C'est moi qui vous en prie, Li Tsou !

De caressant, le ton s'était fait impératif. Susie Chang n'était pas de celles à qui l'on résiste et Li Tsou pas en mesure de refuser quoi que soit à sa trop jolie patronne. Sa place était en jeu, dans un cas comme dans l'autre. Il devint donc l'amant de Susie Chang, pour le plaisir et par obligation.

Mais ils furent démasqués en plein effort, un autre matin, à quelque temps de là, alors que Ratih descendait des bouteilles vides au garage. Madame Chang, jupe retroussée et culotte baissée, contre la Rolls Royce, exultait mezzo voce tandis que son chauffeur s'ahanait à la tâche, pantalon et caleçon sur les chevilles.

Ratih, de surprise mêlée de désespoir, défaillit en poussant un cri strident. Les bouteilles qu'elle portait se fracassèrent sur les marches en béton de l'escalier qu'elle dévala, roulant évanouie sur les tessons jusqu'aux pieds de Li Tsou.

Les amants coupables se rajustèrent en toute hâte et la relevèrent ensanglantée, sans savoir si elle avait passé le quart tournant de l'escalier au moment de sa bruyante et spectaculaire chute.

Qu'avait-elle vu et entendu ?

Lorsqu'elle rouvrit les yeux, c'est le regard apeuré de Li Tsou que Ratih vit penché sur elle. Puis, celui, inquiet, de Mme Chang. Mais pour qui s'inquiétait la belle chinoise ? Pour Ratih ? Peut-être. Pour elle-même et le chauffeur ? Sans aucun doute.

Sous le choc encore, Ratih tenta d'analyser sa situation : si elle parlait, Li Tsou serait certainement renvoyé, pour sauver les apparences, et c'était bien la dernière chose qu'elle voulait. Ses esprits retrouvés, elle affirma donc avoir glissé sur l'une des premières marches de l'escalier. Le casque de son baladeur, retrouvé près d'elle, accrédita l'idée qu'elle n'avait rien entendu. Les deux autres se regardèrent un instant et, dans le doute, choisirent... le silence ! Il fallait d'abord panser les plaies de la blessée, qui saignait d'abondance.

À part une entaille plus profonde au genou gauche, qui nécessita quelques points aux urgences du Singapore General Hospital, le reste n'était que coupures superficielles, sur les bras, les jambes, le buste. Du visage, seul le menton avait été légèrement touché et là une simple suture adhésive fit l'affaire.

De ce jour, les relations entre Li Tsou et Ratih ne furent plus les mêmes. Le chauffeur pressentait que l'employée de maison connaissait son secret et lui savait gré d'avoir gardé le silence. Maintenant, ils devisaient de tout et de rien, comme des collègues qu'ils étaient, lors des trajets en limousine. De tout, sauf de ce qui était survenu dans le garage, bien entendu.

Ratih était persuadée qu'après l'alerte qu'elle avait donnée il ne s'y passait plus rien, mais aurait bien voulu se faire petite souris dans l'arrière-boutique de Madame Chang à Dempsey Hill. Li Tsou n'emmenait-il pas sa patronne là-bas tous les matins pour dix heures ? Elle avait remarqué que plusieurs fois par semaine, il ne rentrait pas à la Villa Paradise avant midi et se rongeait les sangs à ce sujet. Par trafic normal, c'était à moins d'une demi-heure de trajet. Mais que faire ?

Pour dissimuler ses blessures le temps qu'elles cicatrisent, elle avait porté des chemisiers fermés, des manches longues et des pantalons corsaires tout un mois, malgré la chaleur. Lorsque enfin elle put aller et venir bras nus, remettre ses shorts habituels et ses petits hauts décolletés, Li Tsou lui en fit compliment et Ratih se sentit rougir de plaisir.

Avec sa patronne aussi les relations changèrent. Mme Chang savait bien qu'il n'était pas dans l'intérêt de Ratih d'éventer auprès de son époux sa relation adultère avec le chauffeur, mais ayant deviné depuis le début la secrète inclination de son employée pour l'apollon chinois, elle ne pouvait s'empêcher, malgré la différence d'âge, de la considérer comme une rivale qu'il fallait maintenir en respect.

Ratih reçut interdiction de descendre au garage sans ordre explicite et Mme Chang convainquit son mari que les jours où Cho n'allait pas à l'école, il n'était ni nécessaire ni convenable que Li Tsou véhicule la bonne. Un vélo suffirait bien à ses besoins.

Dans un premier temps, Ratih parut s'accommoder de ce durcissement et Mme Chang en fut soulagée. À tort, car ces restrictions ne firent qu'exacerber les sentiments de l'employée de maison pour le chauffeur. Ainsi se nourrit la passion.

IX

Temanggung, 15 juin 2011. MMS

Mama,

Merci tout plein pour le cadeau d'anniversaire. Il est super ! Mes copines en bavent de jalousie. Ayah m'en a envoyé un aussi. Il n'a pas oublié cette fois ! Le colis est arrivé juste le bon jour, comme le tien. Je te joins une photo de moi avec. Bon, j'aurais autant aimé qu'il ne soit pas rose, mais il est vachement bien quand même, hein ? J'ai déjà mis pas mal de musiques dessus, mais je ne peux l'écouter que le soir ; en principe, dans la journée on n'a pas le droit.

Encore merci pour le smartphone. Maintenant, on va pouvoir se parler, s'envoyer des messages et des photos et même se voir, si tu installes Skype. Allez, bisous, j'ai encore un truc à faire avant l'extinction des feux. Y'a pas intérêt à se faire piquer après, sinon c'est confisqué !

Lia

Ce message, reçu alors qu'elle venait de refermer la porte coulissante qui isolait sa chambre de la wet kitchen à laquelle elle attenait, éveilla en Ratih des sentiments contradictoires. D'un côté, elle était très heureuse d'avoir pu contenter sa fille, mais de l'autre, bien consciente de compenser par l'argent son douloureux éloignement et aussi vaguement jalouse que le cadeau du père ait un peu éclipsé le sien !

Certes, elle avait obtenu du tribunal une mesure d'éloignement de cet homme dangereux, mais avait dû se résoudre à inscrire sa fille comme pensionnaire dans une madrasa pour couper court à un projet de mariage aussi prématuré qu'avantageux pour son ex-mari.

C'est une vie à l'occidentale que Ratih ambitionnait pour son enfant et la voir porter le hidjab et pratiquer un islam rigoriste était un crève-cœur pour elle, mais les juges avaient donné raison au père sur ce point jusqu'à la majorité de Lia ou... son mariage !

Dans quelques mois, sa fille atteindrait la majorité sexuelle de 16 ans en vigueur dans son pays. Ratih était inquiète. Lia avait changé. Qu'est-ce que c'était que cette manière de s'exprimer ?

Puis ses pensées s'éclaircirent en changeant d'objet. Aujourd'hui, Li Tsou et elle avaient partagé un café à Vivo City, en attendant que l'on charge dans la voiture les commandes qu'elle avait passées. Pourvu que Madame Chang, cette tigresse, ne l'apprenne pas !

Ratih avançait ses pions à petits pas. M. Chang se départait rarement de son sérieux et Li Tsou était d'un naturel mélancolique. Alors, durant leurs courtes rencontres, elle tentait de l'amener à rire avec les devinettes, les charades, les plaisanteries, plus souvent grivoises qu'on n'aurait pu le penser et parfois aux dépens de leurs maîtres, que les maids, inventaient, perfectionnaient et se répétaient entre elles, lors de leurs retrouvailles dominicales, dans les parcs et lieux de loisir de la ville. Elle y réussissait de mieux en mieux.

En sa compagnie, le jeune chinois semblait se détendre. Logique, il ne craignait plus rien d'elle.

Ainsi, jour après jour, semaine après semaine, Ratih gagna-t-elle la confiance du chauffeur. Mais comment aller au-delà ? Comment détacher Li Tsou de la "tigresse" ? Comment l'amener à elle ?

X

Le travail d'employée de maison, pour être varié n'en demeure pas moins répétitif. En quelques mois, Ratih était ainsi passée de l'appréhension à la découverte, puis à l'habitude et enfin à la routine.

Levée à six heures, douchée, vêtue, elle commençait par nettoyer les sols de marbre du rez-de-chaussée de la villa Paradise. En une demi-heure, à grands coups de lavette humide, c'était chose faite. Le temps qu'ils sèchent, elle prenait son petit déjeuner, debout dans la cuisine ou assise à la table haute qui en occupait le centre : un thé ou un café, un verre de jus de fruit ou un fruit, du pain pré-tranché grillé et de la margarine. Puis, elle mettait en route une machine à laver, pliait le linge sec de la veille, préparait un brouillon de liste de courses. Toutes les semaines, Mme Chang lui allouait un budget à cet effet. À elle de le gérer au mieux.

Vers sept heures, apparaissait M. Chang. Elle lui préparait et servait son petit déjeuner sur la table de la terrasse, le plus souvent. Lui rapportait la presse que le livreur avait déposée dans la boîte à lettres. Entre les journaux, son portable et sa tablette numérique, M. Chang levait rarement les yeux sur elle. À huit heures, il demandait son veston et commandait la voiture. Li Tsou, qui embauchait à sept heures trente, attendait dans le garage en la lustrant. Les bureaux de M. Chang sur Marang Road, étaient à un quart d'heure à peine.

Cho, qui venait de se lever, embrassait son père et courait s'installer devant la télé où Ratih lui servait son petit déjeuner, qu'il avalait tant bien que mal. Des céréales avec ou sans lait, selon l'humeur du jour, un peu de pain grillé ou un pancake et un jus de fruit. Douché de la veille au soir, il n'avait plus qu'à se laver les dents et revêtir son uniforme. À huit heures et demie, Li Tsou déposait Ratih au Sentosa Express, puis emmenait Cho jusqu'à son école. Vers neuf heures trente, il reviendrait prendre Madame Chang, pour la conduire à son magasin et, jusqu'à son retour, Ratih ne cesserait plus d'être inquiète.

Lorsqu'elle revenait des courses, Ratih arrangeait les lits, renouvelait le linge, étendait sa première lessive, mettait en route une seconde, le cas échéant. Ensuite, elle passait l'aspirateur dans les chambres. Il était midi. Elle ouvrait le réfrigérateur et composait son déjeuner avec les restes de la veille, puis prenait son repas, dans la cuisine ou plus rarement sur la terrasse, tout en consultant ses mails et son compte Facebook. Une découverte qui datait d'un mois à peine et l'occupait déjà plus qu'elle n'aurait voulu. Mais au moins pouvait-elle communiquer plus facilement avec ses collègues à travers le groupe secret qu'elles avaient formé : The Sentosa's FDW Girls. Une trentaine de filles, philippines, sri lankaises, indiennes, malaises ou indonésiennes comme elle. Souvent réservées, voire effacées devant leurs maîtres, elles pouvaient exprimer là leur véritable nature, non sans risques, mais le savaient-elles ?

Un café rapidement avalé, sa journée de travail se poursuivait avec les tâches périodiques : laver les vitres, une fois par mois, un étage à la fois, envoyer au pressing les vêtements délicats, tous les quinze jours, nettoyer à fond les deux cuisines chaque samedi, repasser le linge, tous les deux jours en principe... entretenir plantes vertes et fleurs coupées, chaque jour ou presque et j'en oublie !

À seize heures, le chauffeur qui revenait après avoir déjeuné en ville dans quelque food court bon marché, emmenait Ratih chercher Cho à l'école. C'était son deuxième moment de félicité de la journée : elle pouvait s'asseoir à côté de Li Tsou, laissant Cho jouer à la console sur l'immense banquette arrière.

Le plus souvent, Madame Chang rentrait en taxi, mais lorsqu'il lui prenait envie de shopping, elle redemandait la voiture en fin d'après-midi.

Tout en surveillant les devoirs de Cho, après le goûter, Ratih s'attelait à la préparation du menu du soir, seul repas que toute la famille prendrait en commun, à vingt heures. Puis elle donnait son bain à l'enfant, avant de mettre le couvert.

Cuisiner, servir, débarrasser, mettre le lave-vaisselle en route, c'est à peine si elle-même trouvait le temps de se nourrir, picorant quelques bouchées entre ses aller-retours de la cuisine à la salle à manger ou la terrasse, selon que la soirée était ventée, orageuse ou belle.

Souvent, elle ne parvenait pas à respecter son souhait de cesser son service à vingt et une heures.

Ainsi passaient les jours de Ratih, du lundi au samedi. Le dimanche était un peu plus détendu, mais avant de prendre sa liberté, deux fois par mois, il lui fallait encore préparer le repas du soir, que ses patrons réchaufferaient et se serviraient seuls, en maugréant contre la législation qui limitait leurs droits.

Bien que ses journées passassent sans temps mort aucun, depuis plusieurs semaines maintenant, les pensées de Ratih, à n'importe quel moment et sans qu'elle y prît garde, allaient vers Li Tsou, la distrayant de ses tâches et l'amenant à commettre diverses erreurs. Ainsi laissa-t-elle un jour le fer à repasser brunir une chemise de M. Chang. Comme il en avait tout un stock, elle la fit disparaître. À quelque temps de là, c'est le bain de Cho qu'elle laissa déborder, inondant la salle de bain. Sans compter diverses préparations qui sortirent du four charbonneuses et malodorantes.

Reprends-toi, ma fille, ou tu vas finir par perdre ta place, se dit-elle enfin le jour où Cho tomba dans la piscine en courant après son ballon, sans qu'elle l'ait vu. Comme elle, il ne savait pas bien nager et utilisait encore des brassards. Il avait bu la tasse deux fois, mais par chance, avait pu se saisir de la perche d'apprentissage qu'elle lui tendit. Cette bêtise-là, il fallut bien la confesser et Mme Chang lui passa un savon mérité :

— Où étiez-vous quand Cho est tombé à l'eau ?

— J'étais au bord de la piscine, mais à l'autre bout, Madame.

— Je ne veux pas que Cho joue au ballon autour du grand bain, c'est compris ?

— Oui, oui, Madame.

— Bon, tenez-vous-le pour dit. Je vous paye aussi pour surveiller Cho, pas pour bayer aux corneilles !

Mais, en dépit de tous ces avertissements, Ratih ne parvenait pas à chasser Li Tsou de son esprit. Ni de jour, ni de nuit, où il venait envahir des rêves de plus en plus cauchemardesques, exutoire salutaire ou funeste prémonition ?

XI

Juillet et août s'étaient écoulés dans cet état de tension épuisant. La gaieté naturelle de Ratih avait disparu : on ne l'entendait plus chantonner dans la maison, comme au début de son amour pour Li Tsou. Son visage ne s'éclairait plus que rarement de ce sourire éclatant qui l'illuminait en permanence auparavant. Ses jours étaient sombres et ses nuits bien plus encore. Il lui prenait envie de pleurer à la moindre contrariété. Madame Chang s'en aperçut bientôt et la questionna :

— Que vous arrive-t-il, Ratih ? Je vous vois bien triste depuis quelque temps. Vous ne vous plaisez plus chez nous ?

— Si, si, Madame, beaucoup.

— Vous avez des soucis personnels, alors ?

Ratih baissa le regard et fit de la tête un non timide qui voulait dire oui. Impossible de dire à Mme Chang qu'elle était éperdument amoureuse de son amant ! Elle se contenta d'un demi-mensonge :

— C'est ma fille qui me donne du souci, elle a quinze ans, bientôt seize et son père voudrait la marier au plus vite. Moi non et elle non plus, je crois, mais elle change et ces changements m'inquiètent.

Madame Chang qui entendait garder ses distances avec son employée et ne voulait pas se transformer en confidente, coupa au plus court :

— Je comprends que cela soit compliqué, en effet, à cet âge-là. Mais ce n'est sans doute qu'un mauvais passage. Dans quelques semaines, j'en suis sûre, vos craintes auront disparu.

— Je l'espère, Madame, je l'espère.

Le visage impassible et parfait de la "tigresse" ne trahissait aucune de ses pensées, mais ses yeux de jais fixaient Ratih, en quête des émotions de la jolie indonésienne. Celle-ci sentit qu'il fallait briser ses défenses pour être crédible. Elle éclata en sanglots.

Cela eut le don d'exaspérer sa patronne :

— Allons, Ratih, reprenez-vous. Ce n'est pas si grave. Que votre fille se marie, un peu plus tôt ou un peu plus tard, c'est bien le cours des choses, non ? Si cela arrive, je vous donnerai congé pour assister au mariage, soyez-en assurée. Et maintenant, séchez ces larmes et remettez-vous au travail.

— Oui, madame, tout de suite, madame.

Fin de l'épisode.

Le lendemain de cette algarade avec sa patronne, lorsqu'elle ouvrit l'application FB de son smartphone, Ratih vit une pastille d'alerte. C'était un message de Puji, une compatriote qui travaillait chez une autre famille chinoise, en dehors de la presqu'île. Cette famille occupait tout le dernier étage d'une tour de quarante et menait la vie dure à son employée. Depuis plusieurs semaines déjà, Puji était déprimée, ses amies l'avaient bien vu lors de leurs sorties dominicales. Elle avait tout juste vingt ans, sa famille lui manquait, on l'éreintait à la tâche et la mère de sa patronne, qui régentait la maisonnée, ne ratait pas une occasion de la rudoyer, de l'humilier, voire de la frapper.

Aussi, ce matin-là, au lieu de ramener le linge qui séchait sur les perches tendues depuis le balcon, montant sur un tabouret, puis sur la balustrade, Puji se laissa-t-elle choir sans un mot, sans un cri, sur l'asphalte du parking. Le bruit mat de son corps percutant le sol fut couvert para le ronronnement incessant de la ville autour. À peine quelques lève-tôt, comme elle, virent-ils une ombre passer devant leurs fenêtres.

Le message de Puji, posté juste avant de sauter, disait : "Bonne chance, les filles ! Pour moi, c'est fini. Love. Puji." Ses patrons tentèrent de faire croire à un accident du travail, comme il s'en produit quelques dizaines touts les ans, à Singapour parmi les FDW, peu habituées à vivre dans les étages de gratte-ciel. D'ailleurs une obligation de tendre des filets anti-chutes était à l'étude pour tenter d'éradiquer ce fléau. La vérité, c'est que bon nombre de ces chutes sont des suicides dont l'avènement des portables a rendu l'identification plus aisée.

L'événement jeta une consternation silencieuse dans toute la communauté des travailleuses domestiques chez qui la nouvelle se répandit comme une traînée de poudre. Ratih se figea dans sa carapace.

La loi des séries. Jamais deux sans trois. Superstitieuse, comme tous les Asiatiques, elle implorait les dieux bienveillants de lui venir en aide, dans cette mauvaise passe. Elle avait raison. Un troisième coup du sort n'était pas loin.

XII

La vie dans une madrasa, pour une adolescente un peu rebelle, n'était pas une partie de plaisir. Et Lia, depuis son 15e anniversaire, estimait avoir franchi l'étape de l'obéissance aveugle, aussi bien aux préceptes coraniques ancestraux qu'aux exhortations familiales de toutes sortes.

Ses grands-parents, qui l'accueillaient lors des week-ends et pendant les petites et grandes vacances, rencontraient de plus en plus de difficultés à se faire obéir.

Cela commença par la tenue vestimentaire. Lia refusa de porter hors de l'école le hidjab uni réglementaire et s'en acheta plusieurs de couleurs vives, imprimés de motifs divers ou même brodés de paillettes, tels qu'on peut en voir sur les passerelles des défilés de mode ou dans les grandes villes des pays islamiques les plus libéraux.

Ce fut bientôt le maquillage : rouge à lèvres, fard à paupières, blush et gloss apparurent dans sa trousse. En contravention avec toutes les règles du bon islam. Au risque de se voir sanctionner par la police des mœurs, cet effrayant escadron de cagoulés en noir et vert, chargé de faire respecter la charia dans toute sa rigueur, capable de vous bastonner en public au moindre écart, même si ses victimes de prédilection du moment étaient les punks qu'il tondait et envoyait en camp de rééducation.

Mais cela ne s'arrêta pas là. Avec son smartphone, Lia put bientôt ouvrir un compte FB, créer son profil, se choisir un avatar aux yeux bleus et y poster photos et commentaires.

Sa jolie frimousse ne laissa pas indifférent. Les amis de ses amis voulurent faire partie de son réseau. Elle répondit oui à tous. Des tas de filles, évidemment, mais pas mal de garçons aussi.

Au début, dans l'enthousiasme de la nouveauté, Lia avait communiqué assez fréquemment par vidéo avec sa mère. Mais bientôt, après quelques remontrances sur sa tenue ou le lieu dans lequel elle se trouvait lors de l'appel, elle préféra s'en tenir à des MMS moins compromettants. Finalement, elles convinrent d'un rendez-vous bimensuel, à jour et heure fixes, qui les arrangeait toutes les deux.

Mais un matin, ayant tapé sur son clavier par simple curiosité ou juste prémonition le nom de sa fille, Ratih aboutit sur le profil FB de Lia et y découvrit deux photos de celle-ci en compagnie d'un garçon nommé Bagus. Son sang de mère ne fit qu'un tour. Elle saisit son téléphone et appela sa fille.

Le visage de Ratih apparut sur le portable de Lia :

— C'est toi, maman ?

— Oui, Lia, ce n'est que moi. Dis donc, c'est quoi cette photo sur ton profil FB avec ce Bagus ? C'est qui ?

— Quoi, maman, tu es allée sur mon profil ? On n'est pas amis. Comment as-tu vu cette photo ? Tu as un compte FB aussi ?

— Je l'ai vue parce que tu n'as pas protégé l'accès à tes photos. N'importe qui peut les voir. Mais réponds à ma question, s'il te plaît. C'est qui, ce Bagus ?

— Maman ! C'est ma vie privée. Ça ne te regarde pas. De toute manière, y'a rien à dire.

— Ton père est au courant ?

— Ça ne va pas ?

— Méfie-toi, Lia, s'il apprend que tu fréquentes des garçons, tu vas te retrouver mariée avant d'avoir su comment.

— On n'est plus au Moyen Âge, maman !

— Et si tu tombais enceinte ?

— Maman, je ne serai pas enceinte avant d'être mariée, je te le promets.

— Je suis loin de toi et je ne voudrais pas qu'il t'arrive ce qui est arrivé à cette Sharifa, décédée deux jours après un avortement clandestin, l'année dernière..

— Maman, arrête d'envisager toujours le pire ! Et ne me questionne plus là-dessus. Je ne te répondrai pas. Est-ce que je te demande, moi, si tu couches avec le chauffeur de ton patron ?

Un long silence s'ensuivit. Ratih, interloquée, mal à l'aise, percée à jour, ne savait quoi répondre. Finalement, elle raccrocha sans un mot.

XIII

Début décembre, la vie avait pris un cours curieux à Villa Paradise. M. Chang vaquait à ses affaires, publiques et privées, énigmatique et distant avec toute la maisonnée, depuis son chauffeur jusqu'à son épouse. Celle-ci poursuivait Li Tsou de ses assiduités, avec constance et passion. Lui, assumait sa double fonction de voiturier-gigolo avec une humeur de plus en plus sombre. Cho, enfant unique, conformément à la politique souhaitée par la mère patrie, menait la vie dure à tous avec ses caprices d'enfant roi.

Et Ratih, impuissante victime, se consumait d'amour pour Li-Tou et d'épuisement à la tâche.

Aussi bien huilé que soit le mécanisme d'une relation adultère, survient toujours, tôt ou tard, le grain de sable qui suffit à l'enrayer, met la puce à l'oreille du cocu et finit par dévoiler le pot aux roses. C'est une constante de la vie sociale.

Malgré une jalousie de plus en plus féroce, Ratih, avait su se préserver jusque-là de toute révélation à son employeur. Elle avait compris qu'il ne saurait supporter l'humiliation que cela représenterait pour lui et que le prix à payer serait leur licenciement, à Li Tsou et elle, et leur retour au pays par le premier avion en partance. Pourquoi n'habitaient-ils pas le même pays ? Tout aurait été plus simple, alors.

Mais il faut croire que son subconscient désapprouvait la décision stoïque qu'elle avait appliquée jusque-là. Malgré elle, des signes, de moins en moins ténus, lui échappèrent au fil des jours et des semaines. Un matin, par exemple, alors qu'elle servait à M. Chang son petit-déjeuner, sur la terrasse, et que celui-ci s'enquérait de son épouse, elle s'entendit répondre, de but en blanc :

— Madame est levée depuis un moment déjà, Monsieur. Elle est descendue au garage.

— Au garage ? À cette heure ? Pour quoi faire ?

— Je ne sais pas, Monsieur. Donner quelque instruction au chauffeur, je suppose.

— Merci, Ratih, vous pouvez disposer.

Le cœur de Ratih battait la chamade. Elle avait bien conscience d'avoir prononcé deux phrases de trop, mais qu'y faire à présent ?

Rien ne se produisit, pourtant, cette semaine-là.

Quelque temps plus tard, un après-midi, Susie Chang redemanda la voiture pour réaliser divers achats, comme elle en avait l'habitude. Et Ratih, la mort dans l'âme, vit partir la limousine, avec comme un mauvais pressentiment.

Le même après-midi, vers 15 h, M. Chang, de son bureau fit appeler un taxi par sa secrétaire pour se rendre au 50 Keong Saik Road, dans Chinatown. C'était l'adresse d'un hôtel quatre étoiles de style rétro, le 1921, installé dans d'anciennes "shophouses". Là, on pratiquait le "day use", autrement dit la location de chambres à l'heure, dans la journée. Discrétion assurée. Paiement en cash uniquement. Escort girl ou maîtresse attitrée..., laissons à M. Chang ce petit secret.

Vers 17 heures, alors qu'il redescendait par l'escalier, moins fréquenté que l'ascenseur, un couple en attendait l'ouverture dans le hall. Ni l'homme ni la femme ne le virent, mais lui eut parfaitement le temps de reconnaître... son épouse et son chauffeur !

Animal à sang froid, M. Chang marqua un temps d'arrêt et attendit que les portes de l'ascenseur se referment pour regagner le vestibule, d'où il sortit en hâte avant de s'engouffrer dans un taxi.

Lorsque son chauffeur ramena Mme Chang à la Villa Paradise, la police de l’immigration attendait celui-ci sous le porche de la maison. Susie Chang comprit aussitôt que tout était fini ! L'annulation pour faute grave de son permis de travail, demandée sur Internet par son employeur, lui fut signifiée. En effet, dès son départ de l'hôtel 1921, M. Chang avait envoyé sur place un détective privé qui avait fait irruption dans la chambre des amants une heure plus tôt, prenant un cliché des plus compromettants pour tous les deux et synonyme de renvoi dans son pays pour le chauffeur. À Singapour, on ne badine pas avec certaine morale de classe. Les travailleurs immigrés sont priés de se reproduire entre eux. Quant aux "maids", tout juste tolère-t-on qu'elles possèdent un dildo pour leur satisfaction personnelle !

Le trajet de retour avait été sinistre. Li Tsou s'était fermé comme une huître et Susie Chang se tordait les mains de rage et de dépit. Le chauffeur eut quinze minutes pour récupérer ses affaires dans sa chambre de location, encadré par deux agents et fut aussitôt conduit au centre de rétention annexé à l'aéroport. Là, il attendit le premier avion pour Hong Kong, à la fois soulagé et conscient qu'il ne pourrait pas remettre les pieds à Singapour avant bien longtemps. Une page de sa vie se tournait.

Ratih, qui avait observé toute la scène depuis la terrasse, demanda à voir le médecin et se fit porter pâle, pour éviter les regards de ses patrons. Elle se coucha sans dîner, pleura une bonne partie de la nuit en silence et ne s'endormit qu'au petit jour, les yeux rougis.

XIV

Mme Chang ne crut pas au hasard. Tout un tas de petits signes prirent cohérence dans son esprit enfiévré. Telle un fauve en cage, elle tournait en rond dans sa chambre, en proie à une sourde colère contre son mari, son chauffeur et... Ratih :

"Comment n'ai-je pas vu les regards énamourés que cette bécasse jetait au chauffeur ? Et pourquoi au début, ai-je laissé Li Tsou l'emmener tous les jours au Sentosa Express ? Quelle idiote je fais ! À défaut d'être aimée de lui, elle m'a balancée à mon mari, j'en suis sûre ! J'ai bonne mine maintenant. Obligée de courber l'échine devant quelqu'un qui ne se gêne pas, de son côté, et depuis longtemps, je le sais. Et j'aurai beau arguer que c'est le chauffeur qui m'a entreprise, ce sera difficile à croire. Même s'il a fait les frais de ce flagrant délit, quelle humiliation pour moi !!! Cela ne va pas se passer comme cela. Il faut que je me venge. Pas de mon mari, c'est trop risqué, c'est lui qui a l'argent, mais de cette pécore. Tant pis, nous nous passerons de ses services. Après tout, nul n'est irremplaçable. Mais comment faire avaler cela à mon époux ? Il faut que je réfléchisse calmement. Je vais trouver. Je dois trouver."

Susie Chang, la tête entre les mains, s'était assise sur le drap de soie noire de son lit. Des images de ses étreintes avec Li Tsou frappaient avec force contre ses paupières closes. Elle ne parvenait pas à les chasser. De rage, elle se leva soudain pour s'emparer d'une jarre Ming héritée de ses beaux-parents. Le vase, en grès émaillé bleu turquoise et aubergine, trônait sur un guéridon proche : il s'en alla fracasser le sol de marbre de la chambre et 25000 dollars de céramique se dispersèrent dans la pièce. Malgré l'estafilade provoquée par un éclat vengeur, Mme Chang se sentit mieux tout à coup.

Personne n'était accouru. Et pour cause : son ennemie était partie au ravitaillement à Vivo City ; elle avait vu le taxi démarrer. M. Chang était à son bureau et Cho à l'école. La vie lui parut soudain plus légère.

Ne venait-elle pas de faire coup double ? D'abord, obtenir une facile vengeance à l'encontre de son mari, qui, outre la valeur intrinsèque de l'objet, était attaché à ce vase comme à la prunelle de ses yeux, pour d'obscures raisons familiales. Mais ce n'était pas tout : elle le tenait, le motif de renvoi de Ratih !

Elle se rendit dans sa salle de bains, jaugea et soigna l'éraflure à la cuisse gauche provoquée par la chute de la jarre et revêtit un ensemble pantalon-tunique vert d'eau, le cœur apaisé, sans rien toucher au désordre de la chambre, avant de commander une voiture pour se rendre à sa boutique. Tout juste laissa-t-elle la chambre en courant d'air, afin d'accréditer la thèse d'une saute de vent soudaine, moins compromettante pour elle qu'une supposée maladresse que Ratih nierait certainement.

Le piège était en place.

XV

Lorsqu'elle revint du marché, Ratih perçut tout de suite quelque chose d'anormal dans la maison, sans identifier quoi. Elle alla déposer ses courses dans la cuisine, puis entreprit de les ranger dans le réfrigérateur, le congélateur, les différents placards dévolus à cet effet.

Au bout de quelques minutes, elle se rendit compte qu'elle n'avait pas frissonné à son retour Villa Paradise, comme cela lui arrivait d'ordinaire à cause de la climatisation trop fraîche que ses maîtres affectionnaient.

Elle fit le tour des pièces du rez-de-chaussée. Tous les appareils fonctionnaient et étaient correctement réglés. Elle consulta la station météo, qui lui révéla que la température ambiante était supérieure de deux degrés à celle habituelle. Quel était ce mystère ?

Elle se décida alors à monter à l'étage, vit d'abord par la porte grande ouverte de la chambre des maîtres les voilages volant au vent, puis des éclats de céramique éparpillés sur le sol devant la baie vitrée. Elle courut fermer celle-ci, en évitant soigneusement les tessons, puis son attention se porta sur la crédence voisine : alors, elle comprit que le vase Ming, auquel M. Chang tenait tant, avait été renversé par les rideaux, agités par les rafales d'orage. Elle ne connaissait pas la valeur exacte de ce vase. M. Chang lui avait seulement dit qu'il valait "très cher". Malheur !

Elle se prit la tête dans les mains, s'assit sur un coin du lit et passa en revue ses faits et gestes de la matinée. Rapidement, elle fut certaine de ne pas avoir ouvert la fenêtre ce matin-là. Elle avait fait la chambre après les départs du maître au bureau et de Cho à l'école. Il ne restait qu'une possibilité : la "tigresse" avait ouvert et oublié de refermer. Mais pourquoi aurait-elle ouvert, avec la chaleur qu'il faisait déjà dehors ?

Ratih, bien vite, formula in petto une première explication : sa maîtresse avait voulu tirer vengeance de son époux infidèle, en l'attaquant, sur un terrain très sensible, celui de l'argent. S'il y avait une chose dont M. Chang avait horreur, c'était d'en perdre, aussi minime qu'en fût la quantité. Et selon ses dires, ce vase valait une petite fortune. Sans compter que c'était un souvenir de famille.

Puis, Ratih, se ravisa. Cette explication ne pouvait être la bonne. Cela ne tenait pas la route. Que représentait un vase Ming, même de très grande valeur, par rapport à la fortune de M. Chang ? Une minuscule goutte d'eau ! Selon les cotations les plus récentes, la valorisation de Chang Pte Ltd n'était-elle pas de plusieurs centaines de millions de dollars singapouriens ? C'était ce qui se disait, du moins, entre maids, lorsqu'elles comparaient la situation de leurs maîtres respectifs.

Il lui fallait donc trouver une autre explication. Elle n'en voyait qu'une possible : la "tigresse" voulait lui faire porter la responsabilité de cet accident domestique qu'elle avait sans doute elle-même provoqué. Et lui demander de rembourser, même si le vase était assuré, ce qui était probable. Hélas, elle ne le pourrait pas et ce serait un motif de renvoi.

Alors, Ratih comprit enfin quel était le but ultime de la manœuvre de Susie Chang : lui faire payer la perte de Li Tsou et ce qu'elle pensait être une dénonciation de sa part. En la renvoyant en Indonésie !

Impossible de faire disparaître les traces du méfait. Ce serait pire : on l'accuserait de vol. Pour un résultat identique, déshonneur en sus ! Ne lui restait qu'à attendre avec résignation la volée de bois vert que l'accident allait lui valoir.

XVI

Contrairement à ses attentes, ce fut M. Chang qui revint le premier ce soir-là. À peine était-il rentré que Ratih alla se prosterner devant lui, les larmes aux yeux :

— Je vous demande pardon, M. Chang, mais en rentrant du marché, j'ai trouvé... le vase Ming de votre chambre... par terre... cassé.

D'abord ébahis, les yeux de M. Chang lancèrent soudain des éclairs, sa main se leva, puis se rabaissa lentement. Ratih, qui avait esquissé un mouvement de recul réflexe, ravala un sanglot et poursuivit :

— La fenêtre était ouverte et les rideaux volaient au vent ; pourtant je suis certaine de ne pas avoir ouvert ce matin.

— Taisez-vous ! Je ne veux rien entendre. Cette fenêtre ne s'est pas ouverte toute seule ! Cette jarre vaut au moins cinquante mille dollars ! Vous savez combien d'années de salaire il vous faudra pour me rembourser : dix ans ! Disparaissez de ma vue !

La voix de M. Chang était montée dans les aigus et avait repris le rythme saccadé et l'accent de sa province natale.

Accablée, Ratih tourna les talons et sortit aussi vite que le lui permit l'entrave de son sarong. Au moins ne l'avait-il pas menacée de renvoi. Mais comment ce vieux vase un peu ébréché pouvait-il valoir cinquante mille dollars ? Il avait dû exagérer, ce n'était pas possible. Il fallait qu'elle regarde sur Internet.

Elle n'en eut pas le temps. De la cuisine où elle s'était réfugiée, elle entendit Mme Chang qui arrivait.

Celle-ci déposa son chapeau et son sac à main, puis monta pour se rafraîchir et se changer. Ratih entendit la porte de la chambre s'ouvrir, puis un cri perçant de surprise retentit :

— Oh, bloody hell !

Cette vulgarité en anglais sonna archi-faux aux oreilles de Ratih. Un ordre comminatoire suivit :

— RATIH, ICI, IMMÉDIATEMENT !

L'heure du jugement dernier était arrivée.

Lorsque Ratih pénétra dans la pièce, Susie Chang était en train de prendre des photos des dégâts avec son téléphone portable. Son époux apparut bientôt dans l'embrasure.

— Expliquez-vous, Ratih !

— À mon retour des courses, j'ai trouvé la fenêtre ouverte et le vase par terre, Madame, ... cassé par le vent, je suppose.

— Je me moque du comment, Mademoiselle ! Je constate - nous constatons - que votre négligence a provoqué la destruction d'une œuvre d'art vieille de deux cent cinquante ans, d'une grande valeur, à laquelle nous étions sentimentalement très attachés. C'est impardonnable.

— Ce n'est pas moi, Madame, je vous jure...

— Quelle que soit la manière dont c'est arrivé, VOUS êtes responsable ! Lorsque j'ai quitté cette maison ce matin, ce vase était intact et vous en aviez la garde, comme de tout ce qu'il y a ici. Vous avez failli à votre mission. C'est une cause de rupture de contrat.

Susie Chang se tourna vers son mari, quêtant son approbation, avant de poursuivre, avec une sorte de jubilation dans la voix :

— VOUS ÊTES RENVOYÉE, RATIH !

Monsieur Chang tenta d'intervenir :

— Et si elle s'engageait à travailler gratuitement pour rembourser ?

— Comment le pourrait-elle ? Et comment pourrions-nous lui faire confiance à présent ? Je ne te l'ai pas dit, mais Cho a failli se noyer dans la piscine le mois dernier. Elle était trop loin de lui.

Ce fut le coup de massue final. La cause était entendue. La "tigresse" avait gagné.

Quarante-huit heures plus tard, Ratih bouclait sa valise pour se rendre dans un hall d'embarquement de Garuda Indonesia Airlines, au Terminal 3 de l'aéroport de Changi, à une demi-heure de route de là. Son contrat prévoyait son rapatriement aux frais de son employeur, même en cas de rupture unilatérale. C'était toujours mieux que rien.

Six heures du matin. Dans une heure quarante-cinq minutes, elle atterrirait à Jakarta.

Le ciel était lourd. Une chape de pollution pesait sur Singapour, qu'on aurait dite à l'unisson du cœur de Ratih. En fouillant son sac pour préparer le prix du taxi qui l'amenait à l'aéroport, elle venait de retrouver une clé égarée de Villa Paradise. Alors, elle avait demandé au chauffeur de s'arrêter à l'extrémité de Sentosa Gateway et avait jeté le sésame dans les eaux du Singapore Strait ! Avec ses illusions.

À présent, isolée sur une banquette éloignée dans le hall d'embarquement A18, elle se revoyait, un an plus tôt, arrivant par le ferry de Tanjung Pinang au terminal de Tanah Merah. Elle était pleine d'inquiétudes alors, c'est vrai, mais remplie de tant d'espoirs aussi !

Mais son cœur l'avait trahie. Pour un amour impossible, elle avait risqué son travail et avait tout perdu : et cet amour et son travail. Li Tsou était rentré à Hong Kong et Mme Chang s'était vengée à ses dépens de paroles mal maîtrisées. Comme ceux des ailes du papillon, les battements de ce cœur pouvaient avoir de funestes conséquences !

Elle secoua la tête pour chasser ce lourd passé encore si frais et tenter de se tourner vers son proche avenir. Ses économies s'élevaient à quelques milliers de dollars seulement et allaient fondre comme glace au soleil, le temps qu'elle retrouve un travail dans son pays. Mais au moins ne serait-elle pas à la rue et pourrait-elle subvenir quelque temps aux besoins de sa famille. Trois mille cinq cents dollars, cela représentait plus de trente-trois millions de roupies, soit, mais qui pouvait vivre aujourd'hui avec les 700 000 roupies du salaire moyen ?

Puis, elle songea à Lia. Sa fille ignorait encore tout de son sort. Dans un premier temps, Ratih avait prévu de présenter son retour comme un congé inespéré pour les fêtes de fin d'année. Ce n'était sans doute pas une bonne idée, mais elle n'avait pas trouvé le courage d'avouer la vérité.

XVII

À neuf heures, de la gare routière de Gambir, dans la touffeur et le trafic invraisemblable de la capitale, Ratih prenait un bus pour sa ville natale de Temanggung. Huit heures de route l'attendaient. Heureusement, les bus BSM Citra étaient confortables et climatisés à présent. Ce n'étaient plus ceux de son enfance, étouffants et déglingués.

Elle allait refaire à l'envers le trajet qui cinq ans plus tôt l'avait amenée à l'embarcadère de Tanjung Priok, le port de Jakarta. Elle y avait pris le ferry pour Tanjung Pinang : deux jours de traversée et près de neuf cents kilomètres d'une mer pas toujours facile à naviguer sur des bateaux chargés à ras bord et souvent bons pour la retraite. Là, quatre années de labeur épuisant dans un "food court" l'avaient décidée à tenter sa chance à l'étranger. Aujourd'hui, elle ne voulait pas subir l'humiliation de revenir dans cette ville les mains vides ou presque. C'est pourquoi elle regagnait les terres de ses ancêtres.

Ce seraient d'abord des paysages de plaine côtière, où alterneraient zones de cultures - rizières et autres plantes vivrières - et zones urbanisées jusqu'à Pekalongan, puis la route commencerait à s'élever en bifurquant vers l'intérieur, en direction du kabupaten(4) de Central Java. Jusqu'au plateau de Dieng, où se trouvait Temanggung, sa terre natale, dominée à l'ouest par les sommets tutélaires du Sundoro et du Sumbing.

Ces deux volcans régnaient en maîtres craints et respectés sur les rizières et les champs de tabac qui avaient fait depuis des siècles déjà la richesse de la contrée. Le Sumbing était le plus elevé et le plus sage aussi : on ne l'avait vu se mettre en colère qu'une fois, au dire des anciens, et c'était il y a très longtemps. Par contre, son frère, le Sundoro, était plus ombrageux. Ratih n'avait pas assisté à son dernier emportement, quelques années avant sa naissance, mais ses parents lui avaient souvent raconté le spectacle saisissant des coulées de lave dans la nuit et la panique des paysans fuyant leur avancée.

À la date anniversaire de cette éruption et pour éviter qu'elle ne se reproduise funestement, aucun paysan javanais respectueux de sa culture originelle n'aurait manqué d'aller déposer un "sesajen", une offrande de fleurs et de nourriture dans un temple - quelle qu'y soit la religion professée - pour préserver ou rétablir l'harmonie entre l'homme et l'univers.

Assommée par les rebondissements des trois derniers jours, qui l'avaient vu passer du statut envié de "singapore maid" à celui méprisé de rapatriée, recrue de fatigue et bercée par le sourd ronronnement de l'autocar, Ratih sombra bientôt dans un sommeil réparateur dont elle n'allait sortir que six heures plus tard.

Déjà, les sommets jumeaux se profilaient à l'horizon, le premier coiffé d'une couronne de nuages blancs, le second tête nue, à son habitude. La route s'élevait à présent dans les rizières et les champs de tabac. Tout le corps de Ratih reconnaissait le paysage : le camaïeu des verts, les senteurs qui flottaient dans l'air, les paysans courbés sur leurs rizières, les buffles au piquet sur les talus, les maisonnettes de bois, de brique crue ou de torchis, les toits de tuiles, de tôle ou de palme.

Cinq ans après, elle notait aussi beaucoup de changements : le plus impressionnant, c'étaient tous ces téléphones portables dernier cri que l'on voyait dans les bus, dans les champs, sur les trottoirs des villes et les rues poussiéreuses des villages ! La publicité aussi avait progressé à pas de géant, gagnant les pignons des habitations, les coins des rizières, les bas-côtés des routes, pour se transformer en une effrayante jungle kitsch et flashy aux abords et à l'intérieur des villes.

Au-dessous d'elle, les terrasses plongeaient maintenant jusque dans la plaine, offrant une vue idyllique et lui rappelant ce que disait son vieux maître d'école, qu'à l'époque coloniale, les artistes voyageurs avaient inventé le terme "Mooi Indie", la belle Inde, pour désigner la région.

Et voilà qu'une double appréhension la gagnait à mesure que le bus approchait de sa destination finale : à celle de devoir avouer son renvoi à ses proches s'ajoutait celle de se sentir étrangère à présent sur cette terre qui semblait avoir tant changé !

XVIII

Le bus était entré dans la ville et s'avançait par la rue Coyodan. Un temple bouddhique y jouxtait un pensionnat coranique : c'était là qu'étudiait Lia. Le cœur de Ratih se serra en pensant à sa fille. Puis, ils traversèrent le quartier chinois avec ses maisons cossues appartenant aux gros planteurs de tabac, avant de s'engager dans le quartier musulman. Bientôt, elle aperçut le minaret de la grande mosquée. Enfin, apparut la modeste gare routière. Au bout de la rue, un temple taoïste se dressait à quelques pas d’une église catholique.

Pendant près de trois siècles, Temanggung avait ainsi offert au monde l'image d'une cité où régnait une tolérance paisible entre toutes les religions. Mais Ratih savait que dans ce domaine aussi, rien n'était plus comme avant ! Les islamistes radicaux avaient gagné du terrain et l'année de son départ, la brigade antiterroriste avait donné l'assaut à une maison voisine de celle de ses parents, à la recherche de Noordin Mohammed Top, le criminel le plus recherché du pays. Mais, ce jour-là, elle avait fait chou blanc.

Depuis, des plaques de zinc scellaient la bâtisse et un cordon de policiers la gardait nuit et jour.

Son voyage en autocar s'arrêtait là. Il lui faudrait parcourir en becak(5) les derniers kilomètres, car ses parents exploitaient des terres situées à la lisière de la ville, qui, telle un poulpe géant, étendait chaque jour un peu plus ses tentacules sur la campagne environnante.

Vingt minutes plus tard, l'engin pétaradant s'arrêtait devant une typique maison carrée en teck, munie de volets verts. Le toit de tuiles, à faible pente sur le pourtour, s'élevait à 60° au centre. Le bruit attira sur le seuil une femme d'une soixantaine d'années, accroupie à cuisiner un curry de poulet sur un trépied surmontant des braises posées sur une plaque de fonte. Vêtue d'un caraco paille et d'un sarong vert olive, elle leva les bras au ciel avant de porter ses mains à sa poitrine. Un cri de surprise incrédule sortit de sa bouche :

— Ratih ! C'est toi ?

— C'est moi, maman.

Les deux femmes tombèrent dans les bras l'une de l'autre, mêlant leurs larmes de joie. Cela faisait plus de deux ans qu'elle ne s'étaient pas vues.

— Viens, rentrons, je vais te faire du thé. J'ai cuit des petits gâteaux ce matin, comme une prémonition, tu vois.

— Papa n'est pas là ?

— Non, il est en ville depuis ce matin. Il est allé vendre un peu de tabac. Tu aurais pu le croiser. Il ne va pas tarder maintenant.

Une demi-heure plus tard, en effet, alors que les deux femmes devisaient sous l'auvent sud de la maison, la chaîne mal graissée d'une bicyclette se fit entendre dans le soir qui tombait. L'oreille exercée de la mère de Ratih reconnut ce son et dit à voix basse :

— Le voici qui arrive. Il va tomber des nues en te voyant. Je vais le prévenir pour le préparer, le docteur a dit qu'il fallait ménager son cœur.

Puis élevant le ton, alors que le cycliste mettait pied à terre à l'entrée de la cour :

— Dépêche-toi, nous avons une visite imprévue. Notre fille est là.

Le vieil homme, bouche bée, resta immobile quelques instants, au pied de son antique vélo qu'il appuya consciencieusement contre l'enclos. Puis, d'une démarche chaloupée à mi-chemin entre le pas et la course, les bras tendus en avant, il traversa l'espace qui le séparait des deux femmes, un sourire édenté aux lèvres :

— Que les dieux soient remerciés, aujourd'hui a été une bonne journée, j'ai vendu tout mon tabac et ma fille est revenue !

Ratih embrassa longuement son père dont la première question fut :

— Mais, comment... ?

Ratih ne le laissa pas terminer et, sans l'avoir prémédité, la mauvaise nouvelle sortit de sa bouche :

— Ils m'ont renvoyée, papa !

Les deux parents échangèrent un long regard, puis la mère de Ratih baissa les yeux, tandis que son père pointait un doigt accusateur sur sa fille :

— Malheureuse ! Qu'as-tu fait ? Tu avais la fortune dans tes mains et tu l'as laissée tomber ! Comment allons-nous subsister à présent ? Tout augmente tous les jours, sauf le prix du tabac. Et les études de Lia ? Qui va les payer ? Pas son panier percé de père, en tout cas. Jamais plus tu ne trouveras de travail à l'étranger maintenant, tu le sais ? Nous nous sommes saignés aux quatre veines pour toi et Lia et voilà comment tu nous remercies ! Ne remets plus les pieds dans cette maison, je te chasse, fille indigne !

La mère de Ratih, tirant son mari par la manche, essaya de l'amadouer un peu :

— Laisse-lui un peu de temps pour se retourner, tout de même...

Le vieil homme, le front barré de profondes rides de contrariété, secoua plusieurs fois la tête dans tous les sens, puis lâcha sa sentence :

— Une semaine, pas plus.

Ratih s'inclina en signe d'obéissance :

— Je vous paierai ma pension et aussi les frais d'internat de Lia jusqu'à la fin de l'année scolaire.

Le mot de la fin tomba bientôt :

— Tu sais où est ta chambre.

C'est donc le ventre creux et la tête tourbillonnante de pensées contradictoires que Ratih retrouva la natte d'avant son départ. Mais, rapidement, exténuée par le long voyage et le choc émotionnel qu'elle venait d'endurer, un sommeil agité la gagna.

XIX

Quarante-huit heures plus tard, Ratih quittait le domicile familial pour s'installer dans une petite chambre en ville. Malgré les exhortations de sa mère, elle n'avait pas voulu attendre le terme du délai octroyé par son père. Sa fierté le lui interdisait.

Villa Paradise, son réduit était exigu, mais neuf, propre et sans parasites. Ici, elle trouva, dans le secteur du marché, pour l'équivalent de 50 dollars singapouriens la semaine, une chambrette aux peintures écaillées, une douche d'où coulait avec peine un filet d'eau froide, des cafards et cloportes dans les recoins humides et des punaises dans la literie, sans compter les fourmis dont les colonies dessinaient leurs trajectoires sur les murs et le sol.

Passé le premier effroi, cela lui rappela ses conditions de vie d'enfance, quand son père et sa mère tiraient le diable par la queue pour nourrir la famille et vivaient à six, avec ses grands-parents paternels, dans une baraque proche de l'insalubrité. Elle s'efforça de considérer tout cela comme provisoire. D'ailleurs, cela le serait forcément, parce qu'à ce tarif-là, ses finances n'y résisteraient pas longtemps.

Une dernière épreuve l'attendait : annoncer à Lia son retour, avant que quelqu'un d'autre ne le fasse. Bien plus que celle de son père, qui l'avait prise un peu au dépourvu, mais ne l'étonnait pas outre mesure, elle craignait la réaction de sa fille.

Depuis deux ans, Lia, en effet, s'était habituée à une vie dans laquelle sa part d'indépendance s'était accrue, en dépit de son inscription dans une école coranique aux préceptes fermes. Son père, comme la plupart des divorcés, compensait son éloignement par des cadeaux souvent extravagants au lieu de subvenir à l'essentiel et elle... n'avait guère fait mieux. Quant à ses parents, ils étaient un peu dépassés par l'évolution de leur petite fille, hier agréable et obéissante, aujourd'hui indépendante et rebelle. Le retour sous l'autorité maternelle ne serait peut-être pas si simple, Ratih en était consciente...

Elle s'avançait par la rue Coyodan, l'appréhension au ventre. C'était vendredi soir, l'heure de la sortie des classes. Des grappes de jeunes filles, longue jupe bleue, surplis et voile blanc, franchissaient le portail de la madrasa toute proche. Les garçons, pantalon bleu pervenche et chemise blanche à col officier, empruntaient un autre portail, distant d'une dizaine de mètres. Les cours n'étaient pas mixtes, bien entendu.

Ratih se posta sur le trottoir d'en face et commença à scruter les visages des élèves qui, cartable à la main et sac sur le dos, s'éloignaient vers leur domicile, les bus, les tuk-tuk ou, pour les plus riches, les automobiles avec chauffeur venues les chercher.

D'ordinaire, Lia, prenait un cyclo-pousse pour rentrer chez ses grands-parents. Ratih le savait et regardait alternativement le porche de l'école et la file des engins garés le long du trottoir, à cent mètres de là.

Soudain, elle se figea. Lia avançait dans sa direction ; son cœur se mit à faire des bonds dans sa poitrine. Ce qu'elle avait grandi ! Son visage, encadré par le hidjab, lui apparaissait moins rond, plus du tout enfantin. C'était une jeune fille à présent. Elle souriait. Ratih pensa qu'elle l'avait repérée et agita la main avec joie.

Hélas, au lieu de changer de trottoir, elle poursuivit son chemin jusqu'à un groupe de garçons, qui discutaient devant l'autre portail de l'école, et là, s'approcha d'un grand jeune homme, plutôt beau, qui lui prit son sac et le chargea sur ses épaules.

Un nom se forma aussitôt sur les lèvres de Ratih : Bagus ! Elle l'avait oublié, celui-là. Sans plus réfléchir, elle s'avança vers le groupe, à grandes enjambées et, sous les regards interrogateurs, dit d'une voix tremblante d'émotion :

— Bonjour. Lia, excuse-moi, mais j'ai besoin de te parler.

Lia, bouche bée, ouvrait des yeux comme des soucoupes :

— Maman ? Mais, qu'est-ce que tu fais là ? Qu'est-ce qui se passe ? C'est papi et mami ? Il est arrivé quelque chose ?

— Non, non, ils vont bien, ne t'inquiète pas. Mais viens, ne restons pas ici.

Lia se détourna pour échanger un regard d'excuse vers Bagus, ouvrant les mains, paumes vers le haut, pour signifier son incompréhension. Celui-ci lui rendit son sac sans un mot.

Les deux femmes s'éloignèrent. Ce fut Lia qui prit la parole la première, une certaine agressivité dans la voix :

— C'est quoi, ce cirque ? Tu pouvais pas me téléphoner avant de venir au lieu de me pourrir la vie devant mes copains comme ça ? Ça ne se fait pas.

— Je vais te le dire, Lia, mais tu ne m'embrasses pas d'abord ?

— Si, si, bien sûr.

Mère et fille s'étreignirent brièvement, Ratih, avec chaleur, Lia, sur la défensive.

— Viens, allons boire quelque chose. Après, tu rentreras à la maison.

— Tu... tu ne rentres pas avec moi ?

— Non..., je vais t'expliquer, viens.

Quelques centaines de mètres plus loin, elles trouvèrent une succursale d'une chaîne locale de fast-food, où elles s'installèrent dans un coin, Lia devant un Coca, Ratih devant un jus de fruit frais. Cette dernière tournait son verre entre ses mains, ne sachant par où commencer, sous le regard interrogateur et inquiet de Lia. Enfin, elle se décida à parler :

— Voilà. J'ai dû rentrer, parce que... j'ai été renvoyée de mon travail.

Lia en serait tombée de sa chaise.

— Renvoyée ? Mais, qu'est-ce que tu as fait ?

— On m'accuse d'avoir brisé un vase de collection de grande valeur, cinquante mille dollars, paraît-il. Mais ce n'est pas vrai. Ce n'est qu'un prétexte.

— Un prétexte ? Pour quoi ?

— Un prétexte trouvé par la patronne pour se venger de moi.

— Se venger de toi ? Je n'y comprends rien.

— Le patron a surpris sa femme et le chauffeur ensemble, et la patronne me soupçonne de l'avoir dénoncée.

Ratih passa sous silence le reste du contexte. Mais Lia était fine mouche.

— Le beau chauffeur de Hong Kong ? Je vois. Règlement de comptes Villa Paradise. Et maintenant, c'est moi qui vais payer les pots cassés, merci du cadeau. Comment on va payer ma pension, maintenant ?

— Peut-être que ton père... en attendant que je retrouve du travail ici.

— Papa, l'argent lui brûle les doigts. Il dépense tout au fur et à mesure, tu le sais bien. Et toi, en admettant que tu retrouves du travail ici, de toute façon, tu vas gagner des clopinettes par rapport à que tu recevais à Singapour. Comment est-ce que tu as pu perdre une place en or pour une affaire de cul ?

— Lia, je te ne permets pas...

— Je suis trop dégoûtée. Je rentre. Tu t'es engueulée avec Papi, alors ?

— Je suis le déshonneur de la famille, paraît-il ; il m'a mise à la porte. J'ai pris une chambre en ville.

Lia s'était levée, le rouge aux joues, les yeux jetant des éclairs :

— De mieux en mieux. Mais, putain, t'avais pensé quoi ? Qu'on allait te féliciter ? Tu nous as tous mis dans la merde, oui. Tiens, je préfère me tirer.

— Lia, attends...

Mais déjà Lia avait claqué la porte, s'éloignant en courant vers nulle part...

Sa terrible dispute avec Lia avait laissé Ratih dans un abattement et un désespoir d'une profondeur insondable.

Un à un, ses rêves s'étaient évanouis, ses attachements rompus, ses espoirs envolés.

Si lointain désormais son rêve de posséder un jour un petit restaurant à son nom, où elle aurait pu faire découvrir aux visiteurs les mille saveurs de la cuisine de son pays. Ne lui restait plus que le nom, anglais, qu'elle avait pensé lui donner : At Ratih's.

Si douloureuses les trois ruptures successives et trop rapprochées avec ceux qu'elle portait dans son cœur : Li Tsou d'abord, ses parents ensuite, et Lia, sa fille, enfin.

En quelques jours, tout s'était écroulé autour d'elle : son dernier amour avait regagné son pays natal, elle avait été injustement renvoyée de son travail, puis abandonnée par son père au nom du déshonneur qui retombait sur la famille et finalement rejetée par sa fille.

C'était beaucoup trop de douleurs et d'humiliations accumulées. Son cœur n'y tenait plus. À quoi se raccrocher dorénavant ? Rentrée dans sa chambre, Ratih s'effondra sur son lit et pleura longtemps sur cet immense gâchis. Avant de ressortir dans la nuit du côté des hôtels à touristes.

On ne tarda pas à l'aborder. Elle finit par se laisser inviter. Et, quelques verres plus tard, gagna ce soir-là, en dollars américains, l'équivalent d'un mois de pension de Lia. Au prix d'une humiliation supplémentaire, mais pour avoir une chance de remonter, ne lui fallait-il pas toucher le fond ? Et au moins avait-elle, pendant quelques heures, trompé sa solitude, oublié ses soucis et évité les parasites de son miteux galetas. Qu'elle finit pourtant par regagner, en pleine nuit, faussant compagnie à son partenaire endormi et empruntant l'escalier de secours de l'hôtel pour ne pas attirer l'attention du personnel.

Le lendemain, à son réveil tardif, encore embrumé de vapeurs d'alcool, lorsqu'elle aperçut par la fenêtre de son logement le sommet déjà ennuagé du Mont Sundoro, Ratih fit une promesse. Elle se jura d'offrir au dieu tutélaire un "sesajen" à la mesure de ses fautes : elle entreprendrait seule l'ascension du volcan, qui culminait quand même à 3151 m au dessus du niveau de la mer. Une fois là-haut, au bord du cratère, elle verrait...

XX

Quarante-huit heures plus tard, vêtue de sa tenue de jogging et chaussée de baskets aux grips déjà érodés, Ratih chargea dans un petit sac à dos parka citadine, bonnet et gants. une lampe frontale, deux litres d'eau, deux paquets de biscuits et fruits secs, son téléphone, puis enfourna dans une poche quelques billets de 1000 roupies pour un voyage au retour incertain. Ce soir-là, elle prit le bus pour le village de Kledung, situé à 20 km de là, dans la passe qui séparait les deux volcans frères, à 1400 mètres d'altitude.

Pour avoir une chance de voir le jour se lever depuis le sommet dans un ciel sans nuages, objectif avoué de tous les grimpeurs, il fallait partir avant minuit et gravir trois cents mètres de dénivelé positif à l'heure. Pour un randonneur entraîné, c'était déjà une bonne moyenne, alors, pour elle, ce seraient six heures de souffrances, sans aucun doute, mais Ratih craignait moins la douleur physique que les blessures morales accumulées.

Arrivée au camp de base, ayant acquitté le péage de 3000 roupies et signé le registre d'entrée, elle dîna sur place d'un bol de nouilles, puis, vers 23 heures, entreprit la traversée des terres cultivées au pied du sommet. Bientôt, sur sa droite, Batu Besar, encore appelé Big Rock, laissa entrevoir sa silhouette massive, sous le clair de lune.

Soudain, une cohorte de moto-taxis la doubla en klaxonnant. Des touristes, candidats à l'ascension, qui voulaient économiser leurs forces en se faisant amener deux cents mètres plus haut, là où finissait l'étroite route pavée et commençait à serpenter la piste dans les plantations de pins.

Dans la forêt, Ratih fut guidée, dans les sections droites, par les points lumineux des lampes frontales de ses devanciers et progressa assez rapidement jusqu'au camp n°2, à 2120 m d'altitude. Elle dut simplement enjamber ou contourner quelques arbres tombés en travers du chemin, puis traverser deux petits ponts de bois sur des crevasses, lorsque la forêt céda la place aux broussailles.

Une fois dépassé ce point de contrôle et après dix minutes de pause pour se réhydrater, le chemin se fit plus raide et plus pierreux, le sol plus raviné et plus piégeux. Paradoxalement, l'humidité nocturne le rendait un peu moins glissant. À partir de ce point, sa progression devint plus lente, Elle avançait, courbée en deux, tentant de discipliner son souffle et de mettre ses pas dans le pinceau de lumière de sa lampe. La température avait chuté de plusieurs degrés. Elle ressentait à présent une sensation de fraîcheur sur le visage et avait remonté la fermeture-éclair de son blouson.

Deux heures plus tard, elle atteignait le point de contrôle n° 3 à 2500 m d'altitude, le souffle court, les cuisses et les mollets durcis, et fut prise d'une fringale qui lui fit dévorer la moitié de ses provisions. La vue commençait à se dégager sous le ciel étoilé et le clair de lune ; derrière elle se profilait l'élégante silhouette de Gunung Sumbing, le jumeau du Sundoro. Un vent frais l'obligea à revêtir parka, bonnet et gants.

Sur le flyer qu'elle avait ramassé au camp de base, se dessinaient à partir de là les impasses vers les faux sommets des faces sud-ouest et sud-est. Elle redoubla donc de prudence, mais dut quand même rebrousser chemin à deux reprises sur de très courtes distances, heureusement. Malgré tout, le découragement commençait à l'envahir. Après quatre heures de marche devenue éreintante, seule sa volonté réussissait à lui faire mettre un pied devant l'autre et celle-ci commençait à faiblir, elle le sentait bien.

Enfin, les broussailles cédèrent la place à de longues graminées qui à présent tapissaient le versant ; de temps à autre, de gros rochers dressaient leurs ombres fantomatiques au milieu de ce paysage de pampa abrupte. Un regain d'espoir s'empara de Ratih qui luttait de toutes ses forces pour ne pas s'arrêter : elle savait que si elle s'asseyait ou s'allongeait, elle ne pourrait plus se relever.

Aidée d'un bâton noueux ramassé dans la forêt, elle continua d'avancer coûte que coûte, pas après pas.

Finalement, alors que l'aube s'annonçait dans le lointain, elle déboucha sur une pelouse rase où se dessinait la trajectoire finale et rectiligne vers le sommet. L'oxygène raréfié l'obligeait à de longues inspirations d'air frais qui retardaient sa progression.

Diverses lueurs clignotaient autour du cratère, signe que ses devanciers l'avaient atteint depuis un bon moment.

L'aube rougeoyait déjà, illuminant avec majesté un ciel entièrement dégagé, lorsqu'elle atteignit enfin le bord du cratère. Il y en avait deux en fait : un premier, coiffé d'une calotte de lave, laissant échapper des vapeurs de soufre, comme une cocotte-minute, et un second, plus profond, rempli d'une eau verdâtre. Plus effrayant que spectaculaire. Un trou énorme, des éboulis, une odeur d'enfer et, sur le pourtour, des arbustes rabougris, des tas de pierres entassées par les visiteurs, gravées de noms et d'initiales. Ratih pensa que le dieu qui habitait là ne pouvait être bienveillant.

Elle contourna le sommet par la gauche pour se diriger vers un petit plateau herbeux connu sous le nom d'Alun Alun, d'où un sentier redescendait vers le village de Sidegang, situé face nord, à 1900 mètres d'altitude. Quelques grimpeurs de la veille avaient monté là leurs tentes igloo pour être sûrs de ne rien rater du spectacle de ce matin. C'est là, au bord de l'apoplexie, les jambes tremblantes et la vue trouble, que Ratih se laissa choir sur le sol et... perdit connaissance.

Lorsqu'elle rouvrit les yeux, des visages étaient penchés sur elle, quelqu'un lui prenait le pouls, on l'avait enveloppée dans une couverture de survie. Elle se crut d'abord à l'hôpital, mais s'aperçut bientôt qu'elle était couchée dans l'herbe. Et la mémoire lui revint : elle avait gravi, seule dans la nuit, le Sundoro ! Alors, elle pleura, d'abord silencieusement, puis à chaudes larmes. Une voix masculine rassurante lui parvint :

— Je suis secouriste. Ne vous en faites pas ! Vous êtes épuisée, c'est tout. Il faut reprendre des forces. Votre organisme s'est mis en stand-by pour économiser ses ressources. Vous allez vite récupérer. On vous a trouvée à temps. Votre hypothermie est légère. Par contre, pas question de redescendre toute seule. Vous allez venir avec nous. Commençons par vous hydrater et vous alimenter. Il vous reste quelques provisions. Nous allons compléter avec les nôtres. Dans deux heures, vous devriez être capable de nous suivre jusqu'à Sidegang. C'est la voie la plus rapide. Ça va aller, vous allez voir.

Confortablement emmitouflée, nourrie et abreuvée, Ratih put contempler à loisir l'aube gagner tous les sommets environnants, Jusqu'à 90 km à la ronde, la vue s'étendait, délivrant un spectacle éblouissant. Du bleu nuit, le ciel vira par tous les ors, écarlates et carmins, avant de passer à l'azur, quand le soleil eut complètement émergé de derrière les montagnes. Alors, la beauté du monde la submergea et elle pleura encore. De joie, cette fois, et avec la conscience retrouvée que si sa vie actuelle ne valait pas grand-chose, rien ne valait la vie, ne serait-ce que pour contempler la nature, indomptable et imprévisible, mais d'une splendeur à laquelle il eût été fou de renoncer !

Elle fut arrachée à sa contemplation par ses sauveurs. Il ne fallait plus trop tarder, car dans deux heures, les nuages, poussés par les vents d'ouest, couvriraient le sommet et le plateau de Dieng. La visibilité alors serait si réduite que le premier kilomètre de descente deviendrait bien plus difficile. Ratih ne le savait pas, mais en terrain volcanique, celle-ci est souvent plus périlleuse que la montée, les pierres, légères, des éboulis et sentiers roulant plus facilement sous les pieds et rendant l'équilibre très instable.

C'est donc rassérénée et prête à un nouveau départ que Ratih redescendit du Mont Sundoro, encadrée par une équipe australo-canadienne de randonneurs qui lui prodigua soins et assistance. La descente leur prit quatre heures, mais Ratih arriva debout, saine et sauve, à Sidegang.

De là, elle put contacter Lia, qui tomba des nues lorsqu'on lui raconta le dépassement d'elle-même réalisé par sa maman. En perçut-elle tout le caractère désespéré ? Ce n'est pas certain.

Ce qu'il advint ensuite est de l'ordre de l'intime et dépasse le cadre de ce récit. Laissons notre héroïne et sa fille à la joie de retrouvailles plus apaisées que les précédentes. Espérons avec elle qu'aux jours sombres du passé récent puisse succéder un avenir plus souriant. Et, maintenant que nous connaissons son histoire, ses sentiments et son courage, croisons les doigts avec force pour qu'enfin se réalise le vœu formulé un an plus tôt, en posant le pied sur le sol singapourien :

Good luck, Ratih !

(1)Ce texte présente la version originale du roman publié en 2015, dans une version remaniée, par les Éditions de la Rémanence sous le titre "L'Indonésienne, Singapore maid", l'employée de maison indonésienne.

(2)Foreign Domestic Worker : employé(e) de maison étrangère : un des nombreux permis de travail très encadrés existant à Singapour.

(3)poisson pouvant correspondre à de nombreuses espèces, parmi lesquelles figure le barramundi, et dont la chair rappelle celle du bar.

(4) division administrative indonésienne, correspondant plus ou moins à notre département.

(5) cyclo-pousse indonésien de l'île de Java.

©Pierre-Alain GASSE, avril 2014.

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