Pierre Marchand est de retour !

jackie et pierre

« Moi, Pierre Marchand, je reprends aujourd’hui la plume pour vous raconter l’incroyable aventure vécue depuis l’accident de voiture qui mit une fin brutale à mon tour de France mémoriel.

Refaire sa vie, comme on dit, n’est pas une mince affaire, encore moins à mon âge ; c’est une gageure, pleine d’embûches, de doutes, de déconvenues, mais aussi de surprises, de joies et même de petits et grands bonheurs.

C’est ce que vais tenter de vous faire partager, au long de ces jours et semaines. »

Chronique d’amours contingentes

I

Je n’y croyais pas, mais c’est arrivé. Et à mon âge (soixante-dix neuf ans dans l’année), c’est une drôle d’aventure, je vous assure.

Peut-être faut-il d’abord que je vous résume les épisodes précédents.

Jeanne et moi avons été mariés de 1942 à 1996, mais nous nous étions connus auparavant, en 1936, durant les premiers congés payés. Autrement dit, nous avons vécu pendant cinquante-quatre ans, côte à côte, main dans la main. Ce n’est pas rien.

Elle est partie sans crier gare, d’une septicémie foudroyante, au cours d’une banale opération de prothèse de hanche, il y a deux ans, et cet été-là, en mémoire d’elle, j’avais décidé de retourner sur tous les lieux de vacances où nous avions été si heureux, elle, moi et notre fils Paul, aujourd’hui disparu lui aussi.

J’ai raconté cela dans un carnet de voyage, intitulé « Voyage en Nostalgie », que mon éditeur a finalement décidé de titrer : « Le Vieux qui ne voulait pas oublier ». C’était plus porteur, disait-il.

Cela s’est concrétisé un peu malgré moi. C’est ce que je vais vous raconter maintenant avec ce qui s’est ensuivi.

Je venais de déjeuner d’une entrecôte charolaise, accompagnée de légumes de saison, à la terrasse d’un restaurant sobrement nommé Le Charolles, dans la ville du même nom. Et, après moult hésitations et un examen de conscience approfondi, j’avais décidé de faire étape à Saint-Julien l’Ars, à une quinzaine de kilomètres de Poitiers.

Pourquoi cet arrêt, au milieu de nulle part, me direz-vous ?

Eh bien, il se trouve qu’à l’aller, une panne mécanique mineure m’avait immobilisé quarante-huit heures dans cette bourgade sans hôtel et que je m’étais retrouvé logé chez l’habitant. Plus précisément chez une ancienne bouchère, veuve comme moi et de douze ans ma cadette. Nous avions sympathisé (cf. « Voyage en Nostalgie » pour les détails) et elle m’avait invité à m’arrêter à nouveau chez elle, lors de ma remontée vers le Nord. Réflexion faite, je venais de trancher positivement.

C’est donc un peu euphorique et peut-être alourdi par mon repas, je ne sais, que j’avais repris ma route vers l’Ouest. Mais en pleine ligne droite, un peu avant Montmorillon, sur la D54, j’ai percuté un malencontreux platane, exécutant un vol plané qui s’est achevé contre un round-baller de paille, heureusement pour moi.

Enfin, c’est ce qu’on m’a raconté bien plus tard. La police, les médecins et « elle ».

Sur le siège avant, lors de l’accident, se trouvait mon carnet de route, avec le nom, l’adresse et le numéro de téléphone d’une certaine Jacqueline Dupontel. C’est elle que les gendarmes ont prévenue, en l’absence d’autres indications.

Sans sa présence de presque tous les instants à mon chevet, serais-je revenu à la vie, avec un poumon perforé et trois fractures ?

J’en doute.

J’étais prêt à rejoindre Jeanne, mais un fil ténu m’a retenu.

Déjà, merci pour ça, Jackie.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, mars 2020.

Une vidéo de présentation

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Édito de janvier

Je viens de retrouver ce texte, vieux de treize ans déjà et, comme je ne me souviens pas de l’avoir publié, j’ai pensé qu’en ce début d’année, il pouvait tout à fait servir d’édito. Le voici donc.

Écrire

Je me réveille, le dernier rêve de la nuit encore en tête, avec une seule pensée : l’écrire. Je retrouve les gestes de chaque matin et je me dis une fois de plus : n’y a-t-il pas dans cette succession de rites minuscules une pépite à polir, une pierre précieuse à extraire de sa gangue ? Tout en buvant mon thé, j’ouvre le journal à la recherche d’un écho, d’une nouvelle, d’un fait divers qui accrocherait l’imagination et déclencherait le mécanisme mystérieux de l’inspiration. Je reprends la lecture entamée, roman ou nouvelle, et je me surprends à guetter, au-delà de l’intrigue, la phrase qui fera tilt et me servirait d’accroche, d’exergue, de point de départ. On me rend visite et chacun de surveiller ses propos, en me disant : « Tu ne vas pas mettre ça dans une de tes nouvelles, au moins ? » Qui sait ?

Je m’assieds à mon bureau, ouvre mon courrier électronique et consulte celui de mes lecteurs avec l’espoir d’y trouver un nouveau message. Critique, encouragement, louange. Cela importe assez peu. L’important est d’être lu et de faire réagir.

Il fait si noir dans la nuit du créateur.

Ce métier est sans repos. Sa matière, c’est la vie.

Écrire.

Oui, je veux écrire. Dire le réel et l’irréel, le rêve et la raison, l’amour et la folie, la joie et la peine. La vie et la mort. Écrire jusqu’au bout du jour, écrire jusqu’au bout de mes jours.

Laisser mes doigts courir sur le clavier, trouver les mots, les assembler, phrases, paragraphes, chapitres, les effacer, les corriger. Couper. Copier. Coller.

Lire, relire. Chercher le rythme. Le ton, la voix.  Ôter, remettre. Rajouter. Supprimer.

Lire, relire. Corriger, vérifier, soupeser.

Lire, relire, m’émouvoir. Garder. Rejeter.

Tester.

Reprendre.

Paginer.

Qu’il est long le chemin d’une idée, d’un projet, aux quelques pages finales, au texte archivé, au copyright enregistré !

Une succession de signaux électroniques file sur des serveurs toujours en éveil.

Quelque part dans le monde, une personne, dix, vingt, cent, plus, peut-être, les jours de chance, jettent sur leur clavier un mot, un nom, un titre, une phrase.

Sur un écran apparaît un texte que l’on zappe, le plus souvent.

Mais, de temps à autre, ses premières lignes retiennent l’attention et incitent à la découverte.

Alors, parfois, a lieu le miracle et l’on voit renaître dans un cœur, dans une âme, l’émotion qui avait donné vie au texte lu.

©Pierre-Alain GASSE, 11 janvier 2007.

Rue des Trois Rois

Chronique de temps révolus

I

Depuis l’écroulement de la cathédrale Saint-André en 1794, la ville s’était dotée d’un nouveau sanctuaire, qu’elle avait mis plus d’un siècle à achever, dans un style pompeux qui l’embourgeoisait davantage encore.

Que l’accès principal à ce mastodonte néo-classique se fît par la rue des Trois Rois était pour le moins paradoxal, car c’était une des plus courtes et des plus étroites de la vieille ville. Des rois en question, nul ne savait rien, sinon qu’il y aurait eu là jadis une auberge du même nom.

En montée, évasée en bas, légèrement incurvée à partir du numéro 6, sa forme d’entonnoir en avait pourtant fait la voie royale pour tous les cortèges, religieux comme civils : communions, confirmations, mariages, enterrements, fêtes patriotiques… Pas une cérémonie qui ne la vît parcourue, de la place Saint-Aubert à la place Saint-Gervais, à pleine chaussée, car ses trottoirs étroits permettaient à peine de se croiser. Les jours de marché, des paysannes des alentours y étalaient pourtant, dans la partie haute, leur production potagère excédentaire : salades, fraises, ciboulette, oignons blancs, radis, dans des boîtes à sucre et de petits cageots, qu’elles avaient transportés sur le porte-bagages de leur vélo ou de leur Mobylette.

Une autre de ses particularités était de présenter moitié plus de façades du côté pair que du côté impair, douze contre six, conséquence sans doute de l’incendie qui l’avait en partie ravagée le lundi des Rameaux de l’an 1597. On avait reconstruit plus grand.

C’est là, dans un commerce de tabacs-journaux-mercerie-bimbeloterie, coincé, hélas, côté pair au numéro 20, entre une boutique d’épicerie et un salon de coiffure pour dames, que j’ai débarqué avec ma famille et nos maigres possessions le premier janvier 1955, au cœur d’un hiver encore rigoureux.

J’allais y vivre dix ans, de huit à dix-huit ans.

Le commerce était exigu et l’arrière-boutique tout autant. Elle servait pourtant de cuisine, salle à manger et séjour à la famille de six personnes que nous étions. Autant dire que tout geste inutile était proscrit. Cette pièce de vie ouvrait d’un côté sur la boutique, par une porte vitrée aux carreaux inférieurs protégés des regards curieux par des vitrophanies, de l’autre sur une courette cimentée, jadis commune avec celle de l’épicerie voisine, mais à présent coupée en deux par un mur de parpaings. L’espace suffisait à peine pour y étendre notre linge. L’escalier d’accès aux deux étages de la maison, fermé par un bardage de planches, se trouvait dans cette cour et desservait aussi deux petites pièces au-dessus de la remise qui occupait le fond de la cour. C’était la réserve à tabac. Avec un lit d’appoint pour le visiteur de passage.

Deux chambres à chaque étage du logis ; la plus grande avait deux fenêtres qui donnaient sur la rue, la petite, à l’arrière, prenait le jour d’une seule ouverture. Nous étions quatre garçons qui y dormions par paires – aîné et cadet ensemble au second, les jumeaux au premier, sur des sommiers sans bois de lit, des matelas de laine et, les nuits froides, des édredons de plume rebondis.

Les meubles de la chambre du haut se résumaient à une grande armoire normande en merisier et une autre, plus petite, en chêne.

S’y adjoignit lorsque j’entrai au collège, une table que mon père recouvrit de Moleskine verte pour la transformer en bureau.

Les parents, pour leur part, disposaient d’une chambre à coucher complète, lit, chevets et armoire à glace en chêne, de style années 40, et d’une commode à quatre tiroirs en merisier, venue d’un côté ou l’autre, je ne sais lequel.

La remise comportait une grande cheminée qui attestait peut-être d’une ancienne activité artisanale. Là se trouvaient nos réserves de charbon et de pommes de terre, l’établi de menuisier de mon père, son coffre à outils, le garde-manger familial et tous les « barrassiaux »* d’une maisonnée de six.

Des W.C. avec chasse d’eau, clos, avaient été construits près de l’entrée, mais le confort moderne s’arrêtait là. Pas de salle de bains ni même de cabinet de toilette. Il fallait sacrifier à ses ablutions sur l’évier ou dans un tub**, en réalité une bassine à lessive haute et ovale, qui trouvait là double emploi.

Le chauffage se résumait à celui de la cuisinière à charbon, installée devant la cheminée de la pièce, au foyer alors condamné.

Puis, la grande chambre du deuxième eut droit à un petit poêle Godin en fonte émaillée brune, où nous brûlions des boulets, avec parcimonie, les jours de grand froid. À charge pour nous de monter le seau rempli depuis la remise. Corvée qui fut l’occasion de nombreuses prises de bec.

Mais c’était l’exiguïté de la pièce principale qui guidait notre vie.

Une table en formica bleu et pieds inox, avec quatre chaises et deux tabourets, occupait le centre. Avec ses deux petites rallonges, nous pouvions monter à huit convives. Un placard « moderne » meublait tout le côté droit, du sol au plafond : une penderie, une niche qui finirait par accueillir un téléviseur au début des années 60, des rangements pour la vaisselle et l’épicerie. Je l’ai toujours connu, mais je me demande aujourd’hui si c’est mon père qui l’a construit ou s’il était déjà installé à notre arrivée.

De l’autre côté, le fourneau, l’évier et au-dessus le petit chauffe-eau à gaz butane, seul luxe de la maison.

Le jour, nous vivions donc les uns sur les autres. Pas de place pour jouer dans la cour quand il y avait du linge à sécher. Interdiction de jouer dans la rue en sens unique, où les voitures qui se multipliaient prenaient toute la chaussée. Restaient nos chambres et les deux parcs de la ville : le Jardin des Plantes et sa célèbre vue sur la baie du Mont-Saint-Michel, le Jardin de l’Évêché, son kiosque à musique, son allée de tilleuls et sa statue du Général Valhubert. Autant dire que nous en connaissions tous les recoins et que nos ballons ont traversé tous leurs espaces.

Le commerce de détail me semblait alors une sorte de boulet au pied, dont vous ne vous défaisiez qu’une fois le verrou tiré. Et encore ! C’est à ce moment précis qu’un retardataire frappait au carreau pour un paquet de Gauloises ou de Gitanes, une revue, ou pire, un timbre-poste dont la vente vous rapportait à peine un centime de franc !

L’autre moment de prédilection des « enquiquineurs » pour rester poli, c’était l’heure des repas et, dans ces moments-là, notre mère étant aux fourneaux, quand nous eûmes atteint, nous les deux aînés, un âge suffisant pour compter et rendre la monnaie, notre père nous enjoignait de nous lever de table pour aller « servir ». Corvée qui pouvait se répéter plusieurs fois par repas, tous les jours de l’année, sauf le dimanche après-midi et quelques jours fériés ! Car nous n’avions pas de voiture et nos parents ne prenaient pas de vacances. Mais nos grands-parents, nos oncles et tantes, nos parrains et marraines venaient chercher l’un ou l’autre, deux au maximum, aux périodes de congés scolaires pour un séjour d’une ou plusieurs semaines. Sinon, c’était le centre aéré de la paroisse. Qui nous plaisait souvent davantage, mais le choix ne nous appartenait pas.

Cela aurait pu suffire à nous guérir de la bosse du commerce. Ce fut mon cas et celui de mon cadet. Les jumeaux qui nous suivirent opteraient eux pour les métiers de bouche, la boulangerie-pâtisserie pour l’un, la charcuterie pour l’autre, mais à l’époque, ils n’étaient pas en âge de se lever de table pour aller servir la clientèle !

Mais laissez-moi vous présenter les commerces de ma rue, tout du moins ceux dont je me souviens :

Dans le bas de la rue, du côté droit, il y avait une boutique de marchand de meubles, de beaux meubles d’ébénisterie. Le fils du propriétaire, qui allait prendre la succession de son père, était un homme non pas en avance sur son temps, je ne dirais pas ça, mais féru d’image et de cinéma. Il disposait d’un projecteur de films en 16mm et je me souviens qu’aux fêtes carillonnées, il régalait tous les mômes du quartier de projections des films de Charlot et Max Linder dans sa vitrine. Nous étions là, qui avec son pliant, qui assis sur ses talons, le nez sur la devanture, à nous esclaffer aux pitreries du dandy miséreux ou du clown triste. Ce monsieur fut mon parrain de confirmation et je dois toujours avoir dans une boîte à bijoux la médaille qu’il m’offrit à cette occasion.

En face, dans un immeuble reconstruit après-guerre, il y avait une poissonnerie, plus moderne donc que le reste des autres commerces, avec des étals en céramique et ses aquariums pour les crustacés et les truites d’élevage.

Plus loin, du même côté, je me souviens d’un commerce, enterré d’une marche ou deux, où l’on vendait du cidre, du vin, de la bière et des spiritueux. Cidre et vin à la tireuse, bière Valstar en litres, bouteilles étoilées consignées comme toutes à cette époque-là. J’étais ami avec le fils de la maison.

Plus haut encore de ce côté, une boucherie. Par la suite, je m’intéressai un temps aux deux filles de la maison. Le commerce devait être prospère, car je me souviens que le ménage disposait d’un véhicule et d’une maison de campagne aux bords de la Sée, où nous fûmes conviés une fois ou l’autre, probablement pour assister au phénomène du « mascaret »***.

Ensuite venait le logis d’une famille dont j’ai oublié les métiers, c’est confus dans ma tête. Mais une chose est sûre : le fils, plus âgé que nous, jouait de l’accordéon, acquit même une petite notoriété dans la contrée et nous impressionnait beaucoup. Il finit par monter un orchestre et se lança dans l’animation de bals et soirées.

Juste après notre boutique se trouvait celle d’un coiffeur pour dames, dont l’épouse était une vraie gravure de mode, souvent d’un blond peroxydé. Ils avaient une certaine aisance et je crois me souvenir qu’ils roulaient en DS, luxe suprême de l’époque. On disait aussi que le mari était un époux trompé.

Juste avant, une petite épicerie où nous étions souvent mandés par notre mère, à l’heure de midi, pour quérir le légume, l’ingrédient ou l’épice qui manquait ce jour-là pour le repas.

En face de celle-ci, la façade latérale d’une pharmacie dont l’entrée principale se trouvait sur la place. Le propriétaire, coiffé en brosse, avait une allure d’ancien militaire, mais surtout plusieurs filles d’une grande beauté, en particulier l’aînée. Hélas, socialement, elle n’était pas de mon monde et j’étais condamné à l’admirer sans trop rêver.

Au bas de la rue, sur la place Saint-Aubert, se trouvait dans une habitation entièrement reconstruite après-guerre, la librairie des Trois Rois, un établissement tenu par un monsieur, qui du premier janvier au 31 décembre arborait un nœud papillon en guise de cravate, sous une petite moustache taillée rase. Sa boutique présentait l’immense avantage de mettre en vitrine les derniers albums de Tintin, Blake et Mortimer, Johan et Pirlouit… qui n’avaient pas cours chez moi. Je me contentais donc de regarder les couvertures et d’imaginer le contenu…

Il advint que la municipalité – soucieuse de la santé publique – voulût remplacer les conduites d’eau potable en plomb par de moins nocives et mieux calibrées pour les usages nouveaux ; et l’on éventra donc notre rue.

Et devinez quoi, au droit de notre maison, les terrassiers, déterrèrent bientôt, plusieurs os brisés, à l’évidence humains, et un crâne entier ! Un crâne complet avec sa mâchoire inférieure et la plupart de ses dents.

Cela n’avait rien d’étonnant, car avant la construction de la basilique, le cimetière devait être autour de l’église, comme c’était la coutume. Quoique d’aucuns avancèrent qu’il pouvait bien s’agir d’un squelette allemand, car on se souvenait d’un traquenard tendu à l’occupant vingt ans plus tôt dans cette rue. Hypothèse farfelue : qui aurait osé enterrer sa victime sur place ?

Les ouvriers ne virent que des avantages à me laisser le principal ossement trouvé, ce qui les libérait d’une déclaration en mairie et de tracasseries multiples. Mes parents, d’abord réticents devant cette macabre trouvaille, se rendirent à ma proposition de la remettre à l’Institution dont j’étais élève, en classe de seconde.

Pendant plusieurs jours, je dépoussiérai et astiquai donc le crâne du défunt, jusqu’à le rendre plus que présentable. Il lui fallait un nom et, sans bien savoir pourquoi, j’optai pour Oscar ; cela sonnait bien à mes oreilles. Durant ce temps, il va de soi que je jouai et rejouai dans ma chambre la célèbre tirade d’Othello, « Être ou ne pas être… » avec Oscar dans la main, au grand dam de mon frère qui alla jusqu’à menacer de renvoyer l’objet d’où il venait, c’est-à-dire dans la rue !

Pour le mettre en sécurité une fois pour toutes, je décidai donc de le porter sans délai à mon professeur de Sciences naturelles, l’Abbé Gournay, surnommé Trompette ou encore Tuba pour les latinistes, qui fut le seul professeur de toutes mes longues études, à noter les devoirs au millième de point ! Et qui ne m’avait pas trop en sympathie, croyais-je, pour d’obscures raisons liées à ma tendance à la contestation. Aussi espérais-je, avec ce don inespéré, remonter quelque peu dans son estime.

Hélas, il n’en fut rien.

En adulte averti et responsable, avant de me féliciter pour ma trouvaille, il commença par m’interroger sur sa provenance, me rappelant au passage que la violation de sépulture était un délit passible de un à cinq ans d’emprisonnement et de 100 000 à 600 000 francs d’amende ! Fichtre ! Dans quel guêpier m’étais-je fourré ? Je lui expliquai le contexte, la tranchée dans ma rue, les travaux, etc. Il poursuivit en précisant qu’en cas de découverte fortuite d’un cadavre, à l’état de squelette ou non, tout déplacement des restes du corps devait se faire en présence d’un Officier de police judiciaire, sous peine d’encourir l’accusation de viol de sépulture !

C’était la mouise complète. J’étais atterré. L’abbé Gournay, voyant ma mine déconfite, me demanda de rester après la fin du cours que je vécus dans un état d’angoisse indescriptible.

Nous conférâmes un long moment sur les solutions envisageables. En l’état, l’établissement ne pouvait garder ce crâne, sauf à se rendre coupable de recel. Aller le porter au Commissariat risquait de déclencher une enquête qui montrerait à coup sûr qu’il avait été prélevé illégalement… Je passai sous silence, bien entendu, le fait que j’avais failli récupérer également deux os longs, sans doute un tibia et un péroné.

Au bout d’un moment, il me questionna ainsi :

─ Dites-moi, mon petit, ces travaux dans votre rue, sont-ils terminés ?

─ Non, non, mon père, les ouvriers sont toujours à refaire les branchements d’eau. Il n’y a que le bas de la rue qui soit déjà rebouché.

─ C’est parfait, c’est parfait. Alors, voilà ce que vous allez faire : ce soir, à la nuit, discrètement, vous remettez le crâne au fond de la tranchée, vous jetez quelques pelletées de terre par dessus, et vous allez vous coucher en récitant deux pater et trois ave pour votre pénitence. Moi, qui ai reçu votre confession, suis tenu au secret. Cette affaire est maintenant entre le Ciel et vous et le Ciel, croyez-moi, a bien d’autres chats à fouetter ! Allez en paix.

Ainsi fut-il fait.

Oscar a retrouvé sa dernière demeure et moi ma tranquillité.

Je suis repassé il n’y a pas très longtemps rue des Trois Rois. Je n’aurais pas dû.

Il y a toujours une boucherie, à l’entrée de la rue au numéro un, mais la famille qui l’a tenue pendant trois générations a tiré sa révérence. Au numéro vingt, c’est un maître d’œuvre en bâtiment qui a pris possession de la maison où nous habitions. Et entre ces deux points, tout a changé, je n’ai rien reconnu. On m’a dit que les commerces qui s’installent ne tiennent pas plus de deux ans.

Seule, en perspective, au bout de la rue, la basilique Saint-Gervais demeure, insensible aux changements d’époque, sinon aux outrages du temps.

© Pierre-Alain GASSE, septembre 2019.

* Objets divers sans valeur (parler gallo d’Ille-et-Vilaine).

** Grande bassine plate en zinc, dans laquelle on fait ses ablutions.

*** Vague, de hauteur variable, provoquée par le flux ascendant, qui remonte le cours d’une rivière.

Les Deux « Majas »

Majo, maja : personne qui habitait certains quartiers populaires de Madrid à la fin du XVIIIe et au début du XIXe, dont les tenues vestimentaires étaient voyantes et les manières précieuses et désinvoltes.

Grand dictionnaire Larousse bilingue français-espagnol

La « Maja vêtue » ©Francisco de Goya (v. 1800-1803)

La « Maja nue » ©Francisco de Goya (entre 1790 et 1800)

fantaisie historique

À aucun moment de ma vie agitée, je n’ai songé que je raconterais ce que vous allez lire. Mais de multiples créanciers me poursuivent et je n’ai pas trouvé de meilleure solution pour me délivrer un temps de ces vautours. Voici donc la scandaleuse histoire d’un tableau unique et ce récit avec lequel je veux rendre hommage à celle qui l’a inspiré et qui continue d’être le guide et l’astre de ma vie.

J’ai fait la connaissance de Pepita dans l’atelier de Francisco Goya par un matin ensoleillé qui mettait en lumière son visage et ses boucles brunes. Elle était alors très jeune et son corps avait la sveltesse et la fraîcheur de cet âge heureux dans toute sa plénitude.

Elle posait pour le peintre, allongée sur une ottomane en velours sombre bleu-vert, adossée à des coussins de percale blanche à volants, les bras croisés derrière la nuque, ce qui fait que ses seins pointaient singulièrement.

En soi, cette attitude est déjà fort suggestive, mais ce qui vous saisissait au plus haut point et ce qui me laissa sans voix et comme hébété quelques instants quand j’écartai le rideau qui protégeait la porte de l’atelier, c’est qu’elle était plus nue qu’Ève chassée du Paradis, sans le moindre pampre de vigne pour cacher sa poitrine et la toison de son pubis.

L’amour entre par les yeux, à ce que l’on dit. C’est bien vrai, parce que moi je suis tombé amoureux fou d’elle immédiatement et sans remède. Bien que je doive avouer que dans un premier temps, le plus apparent fut le violent désir que j’eus du corps ainsi offert.

J’approchais alors des trente ans et n’étais pas trop mal de ma personne. J’arborais ce matin-là le grand uniforme de colonel de la garde royale, avec les insignes de mon nouveau titre de Prince de la Paix décerné par le Roi quelques semaines auparavant en récompense de la signature du Traité de Bâle avec la France. Je portais donc le pantalon blanc ajusté qui va avec cet uniforme et soudain apparut à mon entrejambe le gonflement gênant d’une énorme érection que je n’ai pu contrôler.

— Remettez-vous, colonel, je vous prie, dit-elle, en me fixant, le rose aux joues, mais sans esquisser le moindre geste pour perdre la pose qu’elle assumait pour le peintre.

— Veuillez me pardonner, Mademoiselle, mais je crains que cela soit impossible.

— Vouloir, c’est pouvoir, dit mon confesseur.

— C’est qu’il n’a pas vu ce que j’ai sous les yeux.

Un léger sourire apparut sur ses lèvres fines.

Je fus libéré de cet embarras par le peintre qui considéra que la séance était terminée en posant une dernière touche rosée sur la pointe du sein gauche et en faisant signe à la jeune fille qu’elle pouvait se couvrir avec le drap blanc sur lequel elle était allongée.

Ce fut là notre première rencontre.

La modèle partie, j’entrai en affaire avec le peintre :

—  Quel que soit le prix que l’on vous a promis pour ce tableau, je vous en donne le double !

— Pour l’instant, ce n’est qu’une étude et personne ne me l’a commandée, mais je crois que je vais devoir la vêtir si je veux pouvoir la vendre sans que l’Inquisition me cherche noise à nouveau.

— Gardez-vous en bien, malheureux, ce serait criminel, certes pas contre la morale, mais contre l’art, ça, je peux vous l’assurer.

— Si je ne veux pas l’enfermer dans un cabinet secret, je ne vois pas d’autre solution ; mes ennemis sont puissants et à l’affût du moindre faux-pas de ma part. On murmure déjà qu’il s’agit d’un portrait de la Duchesse d’Albe et que j’aurais changé le visage pour tenter de cacher le fait qu’elle est ma maîtresse.

— Et est-il vrai qu’elle est le modèle ?

— Absolument pas. Votre Excellence a pu constater que ce que j’ai peint correspond au corps de cette jeune fille.

— Et comment s’appelle cette beauté ?

— Votre Excellence devrait le savoir : elle fait partie de ses gens : son père, artilleur, est mort, mais vous avez recueilli la veuve et les trois enfants, il y a plusieurs années. Celle-ci est l’aînée, elle vient d’avoir seize ans, si elle ne m’a pas menti à ce sujet.

— Et sa mère la laisse poser pour le peintre du Roi dans le plus simple appareil ?

— Sans père, frère ni fiancé pour la surveiller et avec son caractère, je crois que la mère n’a grand voix au chapitre, même si j’ai dû insister pas mal et si l’argent ne faisait pas défaut à la maison, je pense que j’aurais essuyé un refus. Elle a quand même posé deux conditions : que je lui verse une moitié en acompte et que je change le visage de cette vénus, ce que j’ai accepté.

— Répondez-moi, bon sang, comment s’appelle-t-elle ?

— Josefa Petra Francisca de Paula de Tudó y Catalán, Alemany y Luesia, mais tout le monde l’appelle Pepita Tudó.

— Elle est donc noble ?

— À ce qu’il semble, mais sans le sou.

— Et, en posant ainsi, elle ne craint pas l’excommunication ?

— C’est possible, mais il faut bien manger, non ?

— Eh bien, considérez que je vous passe commande de cette vénus de Pepita Tudó au prix que vous me direz. Elle ira rejoindre la Vénus au miroir de Velázquez et une autre de Luca Giordano d’après le Titien dans mon cabinet secret. À une condition toutefois…

— Et laquelle ?

— Que vous gardiez le secret sur toute cette affaire.

— Je m’en doutais. C’est bon. Marché conclu !

C’est ce jour-là que j’ai commandé à Francisco de Goya, peintre en titre du roi Charles IV, pour une somme que je préfère garder pour moi, le tableau qui devait me valoir tant d’avanies.

Par la suite, sachant qu’elle faisait partie de mes gens, j’ai rendu visite à de nombreuses reprises à la famille de Pepita Tudó, sous des prétextes divers, mais elle m’a battu froid pendant assez longtemps, comme j’ai déjà dit. J’ai dû batailler plusieurs semaines avant qu’elle ne m’accorde un rendez-vous seule en tête-à-tête, plusieurs autres avant qu’elle ne se laisse embrasser et trois longs mois avant que nous ne devenions amants. Moi, je n’étais pas habitué à autant de résistance de la part de la gent féminine.

Mais bientôt, la Reine, qui me poursuivait de ses assiduités et à laquelle je ne pouvais rien refuser, étant donné que je lui devais ainsi qu’au Roi la plus grande part de mon enviable condition, conçut une horrible jalousie de ma relation avec Pepita.

Pour m’éloigner d’elle, elle a ourdi mon mariage avec une cousine germaine du Roi, Marie-Thérèse de Bourbon et Vallabriga, comtesse de Chinchón, qu’elle a fait sortir de son couvent de Saint-Clément de Tolède pour l’occasion. Elle avait presque le même âge que Pepita, mais elle était très réservée, élevée dans la religion, les travaux d’aiguille et les œuvres de charité.

Elle et sa famille avaient grand intérêt à ce mariage parce qu’il effaçait la sentence que le roi Charles III avait décrétée contre la famille et les proches de Don Louis de Bourbon, son traître de frère.

Quant à moi, entrer ainsi dans la famille du Roi ne se pouvait refuser d’aucune manière. J’ai donc dit oui.

Mais sans cesser de voir Pepita. Figurez-vous que lorsqu’elle a enfin cédé à mes avances, j’ai réussi à la faire venir avec les siens dans le palais où nous vivions avec ma femme.

C’était une situation curieuse, c’est certain, connue de tous, à ce qu’il paraît, y compris de l’offensée, qui en conçut une forte colère à mon encontre. Je ne la lui reproche pas. Je ne crois pas que j’aurais toléré une telle folie de sa part.

Mais jamais, depuis le jour où je l’ai trouvée nue dans l’atelier de Goya, je n’ai pu me libérer de Pepita.

Elle m’a donné deux enfants et quand mon épouse est morte, nous avons immédiatement légalisé notre mariage morganatique pour leur donner mon nom et bien que nous vivions séparés depuis bon nombre d’années à cause de l’inimitié du nouveau Roi, nous n’avons jamais cessé de correspondre. « Chère amie que j’aime », lui dis-je depuis que se sont éteints les feux de la passion.

Et bien qu’elle vienne de déclarer à un journaliste que « mon seul véritable amour a été la Reine Marie-Louise », je vous jure que c’est faux.  

Mais il est temps que je vous raconte la dernière partie de l’histoire de ce fameux tableau, que Ferdinand VII a fait saisir avec tous mes biens, quand il est monté sur le trône.

Aux premiers temps de mes amours avec Pepita, je voulais pouvoir avoir sous les yeux jour et nuit la vénus qu’elle avait inspiré à Goya.

Mais le caractère scabreux du tableau empêchait qu’il fût à la vue de tous. C’est ainsi que peu de temps après avoir acheté la première vénus, j’en ai commandé une autre, habillée en « maja » au peintre et j’ai fait installer dans mon bureau les deux tableaux avec un système de poulies qui laissait voir la « maja nue » lorsqu’on relevait la « maja vêtue » et vice-versa.

L’effet de la manœuvre était phénoménal. Goya a très bien su donner à sa « manola » l’air provocant qui convenait et quand le spectateur, après avoir imaginé le corps dissimulé sous les voiles légers, découvrait la version dénudée, il restait totalement médusé par l’aguichant naturel et la splendide beauté de la femme qu’il avait sous les yeux.

Ils sont peu nombreux ceux qui , comme moi, ont pu jouir de ce spectacle, mais je suppose qu’il aura marqué leur mémoire, comme ce fut le cas pour la mienne.

Vous savez tout ou presque à présent. Le reste n’est que scories de l’histoire qui ne méritent pas chronique.

Rédigé en la Ville et Cour de Madrid, le 22 mai de l’an de grâce 1836, par moi, signataire, Manuel Godoy y Alvárez de Faria, qui fut Prince de la Paix et de Bassano, duc d’Alcudia et de Sueca.

©Pierre-Alain GASSE, avril 2019.