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La Vie après Jeanne – 7

La télévision ! Parlons-en. C’est une source de tensions dans tous les couples d’aujourd’hui, je pense, et nous n’échappons pas à la règle.

Le premier sujet de discorde, c’est la télécommande. Elle voudrait l’avoir toujours à portée de main et zapper comme bon lui semble, autrement dit à tout bout de champ. J’ai horreur de ça. Ah, on était plus tranquille avant quand il fallait se lever pour changer de chaîne ! L’effort à fournir réfrénait les envies. Messieurs Adler et Polley(1), je ne vous remercie pas !

Le second motif de discussion, c’est le volume du son. J’entends moins bien qu’elle, je ne suis pas encore appareillé. Alors, nous passons notre temps à monter et descendre le son. C’est énervant.

Last but not least, le choix du programme ! Il n’y a qu’un téléviseur, chez elle comme chez moi, et certains soirs, nous n’arrivons pas à nous mettre d’accord. Elle préfère les films sentimentaux, moi ceux d’action, les émissions de variétés, moi les documentaires, c’est compliqué ! Elle a horreur des débats, moi j’aime bien. Nous avons dû établir des règles. C’est chacun son tour de faire des concessions. Si je regarde avec elle un film à l’eau de rose, elle doit consentir à regarder avec moi un débat politique, de société ou une émission littéraire. Difficile.

C’est comme cela que nous avons redécouvert que l’on n’est pas obligés de tout partager ! Depuis, cela va mieux. Elle a d’autres hobbies, moi aussi. Elle, la couture et le tricot, moi, la photographie et le modélisme. Nous y vaquons chacun de notre côté en cas de désaccord rédhibitoire sur la soirée. Mais je préfère de beaucoup l’avoir appuyée contre mon épaule dans le canapé ou même chacun dans son fauteuil, à portée de caresse.

Ah, je vous le dis, recomposer une vie à deux, c’est un vrai travail à durée indéterminée. Chaque jour, des sujets nouveaux surgissent qu’il faut tenter de régler au mieux.

C’est là le sel de cette vie nouvelle. Mais il faut avoir l’esprit alerte, savoir s’adapter et proscrire les certitudes. C’est le plus ardu, lorsqu’on avance en âge : on croit savoir, alors que l’on ne sait pas grand-chose !

Un autre sujet qui aurait pu devenir polémique, c’est la religion.

Vous le savez, je l’ai déjà dit, je crois (sans jeu de mots), je suis athée, ou plutôt agnostique. Comme Socrate, tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien. Je ne suis donc pas contre la religion. C’est une béquille comme une autre pour supporter la finitude de la condition humaine. Mais je suis fils de l’École Publique, un peu anticlérical, élevé dans une région où la rivalité public/privé était et reste vive dans bien des endroits.

Jackie, elle, vient d’une zone où l’enseignement privé est tout-puissant. Ses enfants l’ont fréquenté et ses petits-enfants perpétuent la tradition, dans des établissements plus proches d’un conformisme exacerbé que d’un modernisme avéré. Rapidement, c’est devenu un sujet tabou entre nous. Pour le reste, sa pratique est conforme à celle de la majorité des français : chrétienne de cœur, mais d’une observance minimale. Depuis son veuvage éclair, elle a cessé d’aller à la messe du dimanche (représailles contre l’injustice ?).

Nous nous retrouvons donc sur ce point et c’est fort bien.

J’ai évoqué un jour avec elle, il n’y a pas longtemps, le sujet de nos dernières dispositions, de ce point de vue. Je veux être enterré civilement, elle veut « passer à l’église », comme on dit. Soit. Je doute d’être obligé d’y entrer pour elle, j’espère ne pas l’être en tout cas. Mais si ce malheur devait m’arriver, je le ferais en sa mémoire, bien entendu, j’y ai déjà consenti pour divers proches.

Vous voudrez bien m’excuser d’avoir un peu plombé l’ambiance. Vous savez comment je procède dans cette chronique, je suis le fil de mes pensées, il est sinueux et un peu imprévisible.

(1) Inventeurs de la télécommande à ultrasons.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, mars 2020, 11e jour du confinement.