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La Vie après Jeanne – 7

La télévision ! Parlons-en. C’est une source de tensions dans tous les couples d’aujourd’hui, je pense, et nous n’échappons pas à la règle.

Le premier sujet de discorde, c’est la télécommande. Elle voudrait l’avoir toujours à portée de main et zapper comme bon lui semble, autrement dit à tout bout de champ. J’ai horreur de ça. Ah, on était plus tranquille avant quand il fallait se lever pour changer de chaîne ! L’effort à fournir réfrénait les envies. Messieurs Adler et Polley(1), je ne vous remercie pas !

Le second motif de discussion, c’est le volume du son. J’entends moins bien qu’elle, je ne suis pas encore appareillé. Alors, nous passons notre temps à monter et descendre le son. C’est énervant.

Last but not least, le choix du programme ! Il n’y a qu’un téléviseur, chez elle comme chez moi, et certains soirs, nous n’arrivons pas à nous mettre d’accord. Elle préfère les films sentimentaux, moi ceux d’action, les émissions de variétés, moi les documentaires, c’est compliqué ! Elle a horreur des débats, moi j’aime bien. Nous avons dû établir des règles. C’est chacun son tour de faire des concessions. Si je regarde avec elle un film à l’eau de rose, elle doit consentir à regarder avec moi un débat politique, de société ou une émission littéraire. Difficile.

C’est comme cela que nous avons redécouvert que l’on n’est pas obligés de tout partager ! Depuis, cela va mieux. Elle a d’autres hobbies, moi aussi. Elle, la couture et le tricot, moi, la photographie et le modélisme. Nous y vaquons chacun de notre côté en cas de désaccord rédhibitoire sur la soirée. Mais je préfère de beaucoup l’avoir appuyée contre mon épaule dans le canapé ou même chacun dans son fauteuil, à portée de caresse.

Ah, je vous le dis, recomposer une vie à deux, c’est un vrai travail à durée indéterminée. Chaque jour, des sujets nouveaux surgissent qu’il faut tenter de régler au mieux.

C’est là le sel de cette vie nouvelle. Mais il faut avoir l’esprit alerte, savoir s’adapter et proscrire les certitudes. C’est le plus ardu, lorsqu’on avance en âge : on croit savoir, alors que l’on ne sait pas grand-chose !

Un autre sujet qui aurait pu devenir polémique, c’est la religion.

Vous le savez, je l’ai déjà dit, je crois (sans jeu de mots), je suis athée, ou plutôt agnostique. Comme Socrate, tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien. Je ne suis donc pas contre la religion. C’est une béquille comme une autre pour supporter la finitude de la condition humaine. Mais je suis fils de l’École Publique, un peu anticlérical, élevé dans une région où la rivalité public/privé était et reste vive dans bien des endroits.

Jackie, elle, vient d’une zone où l’enseignement privé est tout-puissant. Ses enfants l’ont fréquenté et ses petits-enfants perpétuent la tradition, dans des établissements plus proches d’un conformisme exacerbé que d’un modernisme avéré. Rapidement, c’est devenu un sujet tabou entre nous. Pour le reste, sa pratique est conforme à celle de la majorité des français : chrétienne de cœur, mais d’une observance minimale. Depuis son veuvage éclair, elle a cessé d’aller à la messe du dimanche (représailles contre l’injustice ?).

Nous nous retrouvons donc sur ce point et c’est fort bien.

J’ai évoqué un jour avec elle, il n’y a pas longtemps, le sujet de nos dernières dispositions, de ce point de vue. Je veux être enterré civilement, elle veut « passer à l’église », comme on dit. Soit. Je doute d’être obligé d’y entrer pour elle, j’espère ne pas l’être en tout cas. Mais si ce malheur devait m’arriver, je le ferais en sa mémoire, bien entendu, j’y ai déjà consenti pour divers proches.

Vous voudrez bien m’excuser d’avoir un peu plombé l’ambiance. Vous savez comment je procède dans cette chronique, je suis le fil de mes pensées, il est sinueux et un peu imprévisible.

(1) Inventeurs de la télécommande à ultrasons.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, mars 2020, 11e jour du confinement.

Le « Fou » de Locronan

C’était le milieu des années trente et, de père en fils, depuis trois générations, sa famille tenait un café-épicerie-quincaillerie-bourrellerie – il en restait encore – sur la Place des Charrettes, à Locronan.

L’endroit, jadis au carrefour de deux voies romaines, était occupé depuis les temps néolithiques, nous révèlent les fouilles, mais c’est Anne de Bretagne, venue en pèlerinage invoquer Saint Renan pour enfanter, qui avait élevé ce bourg au rang de ville en 1505.

Pendant près de deux siècles, la culture du chanvre et l’industrie des toiles à voile y avaient apporté la prospérité. Richesse pour les marchands, les tisserands et misère pour leurs ouvriers. Les premiers se firent bâtir de belles demeures sur la place de l’Église et alentour, les seconds logeaient dans des conditions déplorables dans la rue Moal et ses écarts, où ils trimaient du point du jour à la nuit tombée.

Au XIXe siècle, le village, revenu à une agriculture de subsistance, devint assez misérable. Il faudra attendre le vingtième et la remise en valeur progressive du patrimoine, les débuts du tourisme culturel et les premiers vacanciers pour ramener la prospérité enfuie.

Tel était le cadre de naissance de Matthieu Le Troquer.

Fils aîné, suivi de trois sœurs, ce Matthieu-là n’était pas ordinaire.

Dès l’enfance, ses manières avaient attiré l’attention par leur étrangeté. La « folie » de notre héros était alors commune, banale, quelconque, mais déjà pas mal inconvenante : il adorait faire caca dans les pots de fleurs ! Et allait jusqu’à vider ceux qu’il trouvait pleins avant d’y déposer sa malodorante obole ! Au grand dam de ses parents.

Puis, lui vint une autre manie : regarder par le trou des serrures. Anodine aux premiers temps, cette mauvaise habitude devint problématique par la suite.

Dévidons le fil des événements.

C’est d’abord au détriment de sa famille que Matthieu exerça ses coupables talents. Selon un plan courant à l’époque, les chambres de la demeure, au premier étage du commerce, ouvraient toutes sur le même couloir. Mais la logique qui avait présidé aux affectations se révéla fâcheuse en fin de compte. En effet, dans celle du bout dormaient les parents, puis venait la chambre de Matthieu, ensuite celle de sa sœur cadette Andréa, et enfin celle des deux jumelles, Esther et Judith. Suivant l’ordre des naissances, donc.

Cette configuration malencontreuse allait permettre au garçon d’espionner bientôt ses géniteurs. Après s’être laissé surprendre, deux ou trois fois, accroupi devant le trou d’une serrure, il renonça à cette pratique peu sûre pour en adopter une nouvelle, plus sophistiquée et d’une meilleure sécurité.

Cela se concrétisa lorsque dans l’atelier de son père, bricoleur à ses heures, il découvrit, à neuf ou dix ans, le maniement de la vrille, du vilebrequin et de la chignole. Ces trois outils l’émerveillèrent à un point tel qu’il passa des heures à s’exercer au perçage de trous dans toutes les planches qu’il trouva. Avant de mettre ses nouvelles aptitudes au service de ses manies.

À l’époque, les cloisons intérieures des maisons étaient encore en bois et les tapisseries sombres et chargées, ce qui lui facilita grandement la tâche. L’orifice qu’il pratiqua dans la paroi mitoyenne de ses parents était dissimulé dans sa chambre à lui par un portrait ovale aisé à écarter ; précautionneux, il s’assura qu’il n’était pas trop repérable de l’autre côté. La chance fit qu’il tombât sur l’orifice du fusil d’une scène de chasse !

C’est ainsi qu’avant d’avoir eu la moindre lecture à ce sujet, Matthieu, avait vu ses parents faire la bête à deux dos, sans rien y comprendre, mais sans pouvoir détacher son œil ébahi de la cloison !

Il eut le malheur de rapporter la chose sur la cour de récréation, fut bientôt instruit par de plus éveillés que lui et se retrouva affublé du nom argotique que l’on donnait alors aux sages-femmes et autres accoucheuses : guette au trou !

Dorénavant, dans la poche intérieure de son veston, une vrille de bon calibre, la pointe vissée dans un bouchon, ne le quittait plus, et si vous le laissiez dans une pièce le temps suffisant, vous risquiez de le retrouver en train de forer autant d’orifices que de murs en bois dans celle-ci.

Son obsession scatologique se combinant avec ce voyeurisme naissant, il s’attaqua bientôt aux édicules d’aisances, au fond du jardin de chacun, d’un accès relativement facile, dans un bourg de campagne. Il y a toujours un passage suffisant pour un gamin dans un grillage fatigué ou une haie dégarnie.

Dans un  premier temps, il recherchait les nœuds du bois à sa hauteur dans les planches des cabanes avant de les faire sauter pour épier les besoins de ses concitoyens. S’il n’en trouvait aucun, il recourait à ses outils pour parvenir à ses fins.

C’est un vice assez répandu. Qui n’a jamais dû boucher d’abord un ou plusieurs trous avec du papier-toilette, avant de procéder à ses besoins sans risquer d’être épié par un œil inquisiteur ?

La nature a veillé à nous donner des rythmes réguliers, ce qui facilita grandement la tâche du sacripant. Il avait remarqué, en allant à l’école par le chemin qui longeait l’arrière des clos du village, que la boulangère descendait le plus souvent aux gogues à l’heure de son passage.

C’était une femme plantureuse, au décolleté généreux, qui lorsqu’elle relevait ses jupes découvrait des cuisses imposantes et un fessier majuscule. Malheureusement, la mode était encore aux culottes fendues, et pour la petite commission, la boulangère ne laissait pas percevoir grand-chose. Aussi Mathieu aspirait-il chaque fois à ce qu’il s’agisse de la grosse envie, pour la voir baisser pavillon.

Sa mésaventure initiale l’avait rendu prudent et il ne se risquait plus à confier aux premiers venus sur la cour de récré ses découvertes anatomiques et sexuelles.

À l’adolescence, ses méfaits redoublèrent et l’onanisme vint s’ajouter à la liste de ses péchés. Il pratiqua un nouveau trou, cette fois dans la cloison qui le séparait de sa sœur et la vit ainsi passer de fillette à jeune pubère.

Il avait à présent délaissé la boulangère, qui n’avait plus grand-chose à lui cacher, pour sa fille aînée, gironde et potelée à souhait, prénommée Anne.

Mais les sentiments bientôt vinrent se mêler à la curiosité malsaine. Lors de la Grande Troménie, qui tombait cette année-là, Matthieu, devenu joli garçon, décida de s’approcher de la blonde Anne.

On était début juillet ; les blés avaient été coupés, les chemins nettoyés, les reposoirs construits au pied des calvaires… Tout était prêt pour permettre à la foule de pèlerins d’arpenter les douze kilomètres sacrés, à travers la plaine du Porzay et la Montagne du Prieuré.

Ce dimanche-là, Matthieu aperçut Anne sur le parvis de l’église consacrée au Saint, avec les autres filles de son âge, dans les atours du costume traditionnel, attendant comme lui la sortie des bannières. Elle portait avec une grâce infinie la coiffe de lingerie brodée, avec sa collerette montante de tulle froncé, le corsage deux pièces et la jupe de velours noir magnifiquement rehaussés d’or, le tout surmonté d’un tablier de satin bordé de dentelle.

Lui, pour sa part, arborait son chapeau de feutre à ruban et boucle, sa veste de drap bleu du pays glazik à encolure de velours et broderie et un pantalon noir, rayé de blanc.

Ce qu’elle était belle en coiffe et costume breton !

À la station de St-Anne-la-Palud, il la suivait de loin ; au calvaire de Saint Guénolé, il s’en rapprochait déjà ; à la chaire de Saint Ronan, il était derrière elle et à la Fontaine Saint Eutrope il se retrouva à son côté, sans trop savoir comment cela s’était produit.

Après la procession, la fête païenne reprit ses droits avec le fest-deiz. Solitaire et réservée, Anne ne dansait qu’avec des filles, mais Matthieu s’enhardit quand même à lui proposer une gavotte en couples qu’elle n’osa refuser.

Quelques semaines plus tard, dans un autre pardon, il lui volait un baiser qu’elle le laissa prendre en rougissant. Ils commencèrent à se fréquenter. Devenus plus intimes, un soir qu’il avait un peu bu, peut-être, il lui avoua qu’il l’avait observée à son insu et que c’était ainsi qu’il l’avait trouvée jolie.

Imprudentes paroles ! Elle lui avait aussitôt retourné une gifle monumentale et signifié que tout était fini entre eux. Hélas, elle eut le tort de rapporter l’incident à une amie qui ébruita l’affaire sans tarder.

Comme toujours, de bouche à oreille, la chose enfla, l’échotier local y vit matière à chronique moralo-humoristique et c’est ainsi que l’auteur du méfait se retrouva, sous sa plume, affublé du qualificatif infamant de « fou » de Locronan.

Alors que sa vie prenait la voie d’une normalisation, cet échec fit  retomber Mathieu Le Troquer dans ses travers de plus belle et ce qui devait arriver arriva : l’une de ses victimes alla trouver les gendarmes et porta plainte, suivie par plusieurs autres.

Les pandores mirent une surveillance en place et… voilà notre homme pris sur le fait, l’œil rivé à un trou pratiqué dans… les toilettes du curé ! Le mystère de la soutane, sans doute… Le scandale n’en fut que plus retentissant, allez savoir pourquoi.

Au tribunal d’instance, ses camarades d’école, puis de collège, ses parents et ses sœurs durent témoigner des petits et grands travers de « Guette au trou ». De son éducation « par le petit bout de la lorgnette » si l’on peut dire et des dérèglements qui s’étaient ensuivis.

La condamnation pécuniaire et l’obligation de soins sont choses pénibles, mais  supportables et justes ; l’opprobre, lui, est bien plus lourd à vivre. Même si, avec l’installation des premiers WC et salles de bains dans les maisons, il s’est trouvé un peu assagi par la force des choses, quoi qu’il fasse et puisse dire, pour tout le monde désormais, Matthieu Le Troquer est et restera le « fou » de Locronan !

Au moins, jusqu’à ce qu’un autre fait divers plus marquant relègue celui-ci aux arcanes de la petite histoire.

©Pierre-Alain GASSE, décembre 2016.

(1) Procession catholique de douze kilomètres en l’honneur de Saint Renan, qui a lieu tous les six ans entre les 2e et 3e dimanches de juillet, et reprend le circuit en douze stations d’un culte celtique, gaulois et druidique.

(2) « pays » regroupant 25 communes autour de sa capitale, Quimper, également capitale de Cornouaille. C’est le drap bleu (glaz) employé pour la fabrication des costumes masculins qui est à l’origine du nom.

(3) litt. fête de jour, en breton.

(4) forme de pèlerinage principalement rencontrée en Bretagne. Organisé à une date fixe récurrente, dans un lieu déterminé et dédié à un saint précis, le pardon comporte une messe et une procession en extérieur vers un lieu sacré suivant un parcours déterminé. Les reliques du saint et des bannières font partie de la procession (Wikipedia).

Le Vide-maison

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©B. Vauléon, 2015.

Chronique de la vie ordinaire

I

Ils baissent les volets roulants, éteignent les lumières, sans couper l’électricité ni mettre la chaudière en veille. Les “nouveaux” souhaitent que la maison soit chauffée à leur arrivée. Demain matin, eux ont rendez-vous à dix heures chez le notaire pour signer et remettre les clés. Samedi, les acquéreurs emménagent.

Voilà quinze ans de leur vie qui s’en vont ! En plus des murs, il a l’impression d’avoir bazardé les heures et les jours de travail, liquidé les week-ends, les vacances, passés à aménager cet endroit, bref, vendu pour une bouchée de pain tout un pan de sa vie.

Il se trouve que, tous comptes faits, actif et passif s’équilibrent. Une opération blanche, comme on dit, en jargon financier. Ne leur restent plus donc que des photos, des souvenirs, quelques objets et la nostalgie d’un temps où ils étaient plus jeunes, avec plus d’énergie qu’aujourd’hui.

Jusque-là, leurs projets les avaient toujours amenés à acquérir, aménager, transformer, aller de l’avant. Et voilà que c’est la deuxième fois en quelques années qu’ils se défont d’un bien. Sentiment bizarre. Une marche arrière s’est enclenchée, leur semble-t-il.

Ils montent dans l’auto, encombrée de leurs dernières possessions. Ultime coup d’œil dans le rétroviseur, avant de tourner la clé du démarreur. Voilà, c’est fini. Le clocher du village s’éloigne dans le miroir.

Ils ne reviendront plus qu’à la Toussaint fleurir les tombes familiales du petit cimetière, pelotonné au pied de son église.

II

Pendant quatorze ans, ils avaient fait de cette ancienne demeure des parents de sa femme, dans un petit bourg d’Argoat, à la fois un gîte touristique et leur résidence secondaire*. Mais depuis la dernière crise économique, la clientèle s’était raréfiée, les séjours raccourcis et le prix du gaz naturel envolé. Les recettes ne couvraient plus les charges. Des petits-enfants éloignés les attiraient ailleurs. Il fallait en tirer les conséquences. Le 31 décembre de l’année précédente, le gîte avait été fermé. Alors, la mort dans l’âme, ils avaient décidé de mettre en vente, avant que les premières réparations d’importance ne s’imposent.

Oui, mais il y avait tellement de biens à vendre dans ce coin de Bretagne intérieure qu’aucune agence immobilière ne voulait même se déplacer pour visiter. Sauf une qui visait la clientèle anglaise, friande de ces parages armoricains. Hélas, avec le renchérissement de la vie et la baisse des retraites Outre-Manche, le nombre de candidats à une installation en France avait rétréci comme peau de chagrin. Le notaire lui-même se montrait peu empressé à venir estimer le bien. Restaient Internet et les sites de petites annonces en vogue. C’est de là qu’au final allait venir le salut, après une bonne année de vaine attente.

Certes, il avait fallu baisser le prix demandé de dix bons pour cent, car le marché était atone, déprimé, presque à l’étale. Alors, ils s’étaient résolus à ce sacrifice. Et moins d’une semaine plus tard, un poisson mordait à l’hameçon.

Ce fut d’abord un e-mail en réponse à leur annonce. D’une certaine Nathalie qui voulait savoir combien de terrain il y avait autour de la maison et si le tout-à-l’égout était raccordé. C’était dit dans l’annonce, mais bon… son message était plus que bienvenu, presque inespéré, alors pas question de chipoter. Réponse. Coup de téléphone.Prise de rendez-vous pour une visite.

Se présente un couple dans la quarantaine avec un enfant de douze ans, muet comme une carpe. Madame, bavarde comme une pie, elle, a l’air enchantée de ce qu’elle découvre. Monsieur est plus réservé. Il est chasseur et a besoin de terrain pour loger ses chiens. L’affaire s’annonce mal. À chaque point positif que Madame met en avant, Monsieur répond : oui, mais mes chiens ?

La moutarde lui en monterait presque au nez ; ils serrent les dents, il leur faut se montrer patients. Comment ferrer cette unique touche ?

Visite achevée, ils invitent la petite famille à prendre un café, comme l’on fait par là-bas. Et c’est autour de la table que l’affaire va se dénouer. Il n’est pas question d’argent, le prix leur convient. Tout bien considéré, un petit chenil pourrait sans doute être construit dans un angle du terrain, si les voisins ne s’y opposaient pas. Décision est prise de consulter Monsieur le Maire à ce sujet. Les réserves de Monsieur s’affaiblissent. Ils mettent dans la balance quelques menus poids supplémentaires pour faire pencher le fléau de leur côté : le bois de chauffage restant, l’électroménager en place et deux ou trois objets de décoration, qui ne leur feront aucunement défaut, ils ne sauraient où les mettre.

Et c’est ainsi que deux heures après avoir franchi le seuil, debout dans l’entrée, par un appel à leur notaire, ces premiers et uniques visiteurs enterrent une promesse d’achat qu’ils devaient signer le lendemain, pour convenir d’une autre à signer le… surlendemain ! Ces gens sont pressés. Ou girouettes. Ou les deux. Pour d’obscures raisons fiscales, ils veulent entrer dans la maison avant la fin de l’année.

III

On est fin septembre et une tâche ardue s’annonce alors : faire place nette en moins de trois mois, vider le logement de tous ses meubles et ceux-ci de tout leur contenu avant le bout de l’an. Chez eux, c’est plein. Leurs enfants révèrent le dieu IKEA et ne veulent rien de ces antiquités bretonnes. On dit que les Compagnons d’Emmaüs ne se déplacent plus aussi loin des villes. Les professionnels du genre demandent de l’argent pour vous débarrasser de vos biens. Voilà comment ils décident d’organiser un vide-maison sur une semaine, avant d’envisager le recours à ces rapaces. Oui, mais ce n’est pas une si mince affaire pour des novices en la matière comme eux !

Quelques jours plus tard, il envoie son épouse en éclaireuse dans la commune voisine, où justement ce week-end-là, un jeune couple vide son logement. Elle revient enthousiasmée : en quarante-huit heures, ces gens ont pratiquement vendu toutes leurs possessions ! Il n’y a qu’une condition : pratiquer de tout petits prix, lui dit-elle. Soit. Quant aux formalités administratives préalables, il n’y en a qu’une : obtenir l’autorisation de la mairie concernée. L’événement est prévu du mardi 10 au dimanche 15 novembre. Un jour férié, plus un week-end dans l’intervalle retenu, ce n’est pas trop mal comme conjonction.

Une semaine plus tard, la réponse arrive, positive, avec deux conditions toutefois : assurer fléchage et stationnement (pas de problème) et prévoir un extincteur à l’intérieur des locaux accueillant le public (arrh ! Celle-là, il ne l’avait pas vue venir, heureusement, il dispose d’un vieil appareil à poudre qui devrait faire l’affaire).

Une dizaine de jours avant le jour J, l’info est lancée sur les réseaux sociaux (gratis), une radio locale (cher, mais qui veut la fin…). L’affichage sur place, lui ne sera réalisé que la veille (trop tôt, les panneaux risqueraient de disparaître). Il connaît assez bien les lieux pour estimer le nombre nécessaire – une vingtaine devrait suffire pour flécher un kilomètre en amont et en aval du bourg. Reste la question de la dimension et des supports.

Un site dédié aux vide-maisons, vide-greniers et ventes au déballage lui fournit des affichettes et des flèches, au format A4 dont il modifie et complète les modèles en quelques clics. Rouge et noir pour les affiches, bleu pour les flèches et le stationnement. C’est un peu juste question visibilité, mais le A3 supposerait un investissement en bois double. Et pas question de tenter le carton à cette époque de l’année : rien que l’humidité nocturne le ramollirait et s’il pleut un tant soit peu ou s’il y a du vent, n’en parlons pas…

En quête de supports, il inventorie son minuscule atelier : d’anciennes étagères de placard en contre-plaqué y attendent des jours meilleurs. Il trace des rectangles de 40 x 30. Sans parvenir à vingt, mais pas loin. D’autres étagères, en Isorel, d’une armoire-housse, vont elles aussi connaître une dernière vie. Longue séance de sciage à l’égoïne, c’est tout l’outillage dont il dispose. Il remercie son père, menuisier, de lui en avoir appris le maniement correct.

En ce qui concerne les piquets, il est plutôt démuni. Et d’abord, quelle hauteur ? Petite simulation : un mètre devrait suffire. Il se rend au magasin de bricolage le plus proche, rayon tasseaux et voliges. Ça tombe à pic, un lot de 10 tasseaux de pin, de section 20×20 en deux mètres de long est soldé à 12 € ! Une aubaine.

Il est tellement content de son achat qu’il scie précipitamment les dix en deux parties égales d’une coupe droite, avant de s’apercevoir qu’il aurait dû les scier en biseau pour ne pas avoir à les tailler en pointe ensuite ! Errare humanum est, perseverare diabolicum. Il taille derechef les biseaux. Ne reste plus qu’à assembler piquets et panneaux, mettre les affichettes et flèches sous pochette transparente, fermer celles-ci d’un scotch avant de les punaiser sur les panneaux. Direction, le coffre de la voiture, en attendant le jour J.

À ce stade, il n’est pas mécontent de lui.

IV

Il avait déjà passé un temps certain sur Internet à repérer le prix des meubles. Hélas, les armoires régionales, même restaurées par un ébéniste, ne sont pas en vogue et ne valent guère plus d’une centaine d’euros. Quant au mobilier breton, comme la salle à manger et la chambre à coucher, c’est pire, personne n’en veut, les brocantes en sont pleines. S’en débarrasser contre un peu d’argent ne va pas être facile !

Restent quelques petits meubles, desserte, bar, meuble télé d’angle, tables de chevet et les principaux objets de décoration qu’il avait patiemment restaurés : une baratte, un pulvérisateur en cuivre, des fers à repasser, un moulin à café, une balance Roberval et une partie de ses poids, une balance romaine, un bidon à lait en alu, des gamelles d’écolier, des douilles d’obus sculptées, un seau étamé, un fer à cheval, etc. : de une à quelques dizaines d’euros, la centaine, peut-être, pour les plus gros…

Et maintenant, il faut attendre d’être sur place pour estimer tout le reste, vaisselle, literie, outillage, autres objets de décoration… puis composer des lots, les étiqueter et les exposer. Vaste programme !

Il pressent que la veille du jour J va être une journée bien remplie. Et s’apprête à s’endormir sur cette pensée positive lorsqu’une lueur clignote dans son cerveau : il faut une caisse, sinon deux, et de la monnaie ! Nous sommes à J-15 et la banque la mieux organisée demande un délai de dix jours pour fournir deux cents euros en petite monnaie ! C’est qu’il n’y a presque plus d’argent en espèces dans les banques, à part des billets dans les distributeurs ! Tout est entreposé dans les centre-forts des sociétés de transport de fonds. Par chance, le lendemain au guichet, on l’assure qu’il est encore dans les délais. Ouf !

V

Deux semaines plus tard, ils ouvrent la maison pour ce qui va être leur dernier séjour entre ses murs et, dès l’entrée, l’ampleur de la tâche les assaille.

D’abord, délimiter l’espace d’exposition des objets mis en vente : la salle de séjour s’impose, mais il faudrait en retirer la double porte pour faciliter la circulation et donner une vue panoramique depuis le hall d’entrée.

Ensuite, disposer sur le pourtour les surfaces de présentation : à gauche devant le buffet, la table de la salle à manger avec ses rallonges, puis un plateau mélaminé sur tréteaux le long du mur, avant le canapé et ses fauteuils : devant la cheminée, rien, puis à droite, devant les fenêtres, le meuble télé d’angle, la table basse, la baratte, la desserte roulante de la cuisine et le meuble-bar. Ça risque d’être juste !

Sur le sol, dans l’espace central, un tapis en laine des années soixante-dix et dessus, du matériel audio-visuel : radio à transistor, radiocassettes, platine tourne-disques, lecteur CD, lecteur-enregisteur de DVD, paire d’enceintes et une cinquantaine de vinyles de tous genres.

Ah ! ne pas oublier : des vases de toutes tailles et sortes, en verre, en opaline, en faïence, céramique, porcelaine, cristal non, disposés çà et là, et des assiettes décoratives bretonnes, des plantes vertes, des bibelots, des jeux de société…

Dans la cuisine, à part la table en merisier et les chaises paillées, tout est réservé par ou pour les nouveaux propriétaires. Le visiteur pourra passer directement pièce suivante. C’est la buanderie, où sur la table de salon de jardin et une vieille porte plane posée sur deux autres tréteaux, sont exposés le matériel de bricolage, jardinage et entretien de la maison.

L’outillage est celui d’un paysan, bricoleur, mais assez peu soigneux. Pinces, tenailles, clés à douille, faucille, arrosoir en zinc, jerrican du même métal, vilebrequins, mèches, meule…, balance de meunier, bêche, pioche, scie à bûches… escabeaux, diable, vieux vélos. L’unité de base ici sera-t-elle le billet de 5 € ? Il en doute.

À l’étage, dans les quatre chambres, les armoires vidées de leurs entrailles et les lits mis à nu montrent des draps de toutes couleurs, des couvertures d’après-guerre, des couvre-lits au crochet et autres édredons matelassés, à côté d’articles plus récents : oreillers, taies et sous-taies et une ou deux petites couettes.

Dans la chambre du milieu, l’armoire-bibliothèque d’époque Napoléon III en bois de palissandre et placage, le seul meuble d’un peu de valeur du logis, donne à voir sa collection de titres de France-Loisirs, ses romans policiers, et ses livres pour enfants des bibliothèques rose et verte.

Mais revenons au rez-de-chaussée.

À son épouse, il confie le soin délicat de trier la vaisselle des buffets et placards, hormis celle qu’ils vont utiliser dans la semaine, puis de composer des lots, les étiqueter et les exposer. D’abord, les verres : il y en a plus de douze douzaines, de toutes sortes et toutes tailles : en verre, en cristal, à pied, sans pied, à vin, à eau, à jus de fruits, à whisky, muscadet, porto, à liqueur… Les assiettes et les tasses, c’est du même tonneau, en plus dépareillé, depuis l’Arcopal aux modestes porcelaines, les séries sont rarement complètes, le temps a prélevé sa dîme, parfois plus ! S’y ajoutent poêles, casseroles et faitouts et une incalculable quantité de couverts ordinaires.

Voilà la grande table et le plateau mélaminé couverts en rangs serrés d’une armée d’ustensiles présentés sous leur meilleur jour. C’est incroyable que tout cela ait pu tenir ramassé dans deux buffets et quelques placards ! Ils s’asseyent pour contempler le chantier. Ça suffit pour ce soir, demain sera un autre jour. Le grand jour !

Juste avant de monter se coucher, il songe : où vont-ils opérer le contrôle et les encaissements ? Il ne s’agit pas qu’on entre et sorte comme dans un moulin par toutes les issues. Allez, il n’y aura qu’un accès : la porte principale. Dans le hall d’entrée, il dispose un petit banc-coffre et une chaise, entre la porte de la cuisine et le vestiaire : cela lui servira de comptoir.

Extinction des feux.

VI

Sommeil agité. Réveil précoce. Petit déjeuner rapide. Les affiches disent dix heures, mais ils savent, par ouï-dire, qu’il y a toujours une petite avant-garde à se présenter plus tôt.

Cela ne manque pas de se produire. Il vient à peine d’accrocher au portail et sur la porte d’entrée les affichettes annonçant l’événement qu’un premier couple se présente.

Des Rennais en balade, disent-ils. Des accros des vide-maison, brocantes et autres vide-greniers, à l’affût des meilleures affaires, pense-t-il. Ils ont l’œil averti et ne font aucun commentaire. Au final, un sucrier en verre moulé rose en forme de fraise, des années trente, retient leur attention. Il est mis à prix dix euros, ils le voudraient pour cinq. C’est le début de la vente, trop tôt pour solder. Réponse négative. Ils s’en vont, promettant de repasser à l’occasion. Comme vous voudrez, messieurs-dames, y’a pas de souci !

À part deux voisines, venues en curieuses, seuls un homme et son fils d’une vingtaine d’années se présentent ce matin-là.

Le père ressortira avec un arrosoir en acier zingué et un jerrycan Desmarais Frères du même métal contre deux billet de dix. Plus inattendu, une biche au galop en céramique qui trônait sur la cheminée a tapé dans l’œil du fils, qui empruntera cinq euros à son père pour repartir avec le farouche animal sous le bras !

Avant midi, un raoût de voitures envahit le bourg et le parking proche. Un repas en l’honneur d’un commissaire de police parisien a été organisé in memoriam à l’initiative de l’un de ses amis, en ce jour du 11 novembre. Le café-restaurant – le seul commerce à subsister avec la coopérative agricole – reprend une vie qu’il n’a pas connue depuis longtemps !

Et vers quinze heures, après avoir bien mangé et bien bu, toute une cohorte de villageois en goguette s’en vient faire un tour chez eux. Inespéré !

Ce sont les femmes qui arrivent en avant-garde pendant que leurs hommes finissent d’arroser le déjeuner au bar.

Un premier quarteron d’épouses fait le tour du logis et voilà bientôt, qui intéressée par un lot de verres à pied, qui par une sauteuse Tefal presque neuve, une autre par une série d’assiettes à dessert en faïence à décor bleu, la dernière par le meuble télé de coin, en chêne, de style rustique.

Mis à prix cent euros, il le baisse à quatre-vingt-dix pour ferrer cette bonne touche. Madame hésite, son mari est encore au bar, elle ne voudrait pas commettre un impair… Finalement, elle décide de consulter son époux avant décision. Pour tenter d’emporter le morceau de suite, on la prévient du risque qu’elle court de voir lui échapper l’affaire. En vain.

Elle est à peine sortie qu’une autre amatrice se présente. Il lui met le marché en mains, lui signale qu’une autre personne est intéressée. Courte hésitation. Allez, vendu. Aussitôt une étiquette “Réservé” est placée sur le meuble, car elle ne pourra l’emporter que demain ou après-demain. Entre nous soit dit, cela arrange tout le monde.

Oui, mais voilà la première acheteuse qui revient accompagnée. Il prend son air le plus désolé pour annoncer la mauvaise nouvelle.

— Pourquoi est-ce que tu ne l’as pas acheté tout à l’heure ? grommelle le mari.

— Je ne voulais pas décider sans toi.

— Ouais, et tu vois le résultat ? Il y a des moments où il faut savoir décider seul, ma chère.

— Oui, je sais, je n’ai pas osé.

— Tu n’as pas osé, tu n’as pas osé, tu as pourtant déjà acheté bien pire sans me demander mon avis.

— Justement.

Cela tourne à la scène de ménage et devient gênant. Il voit l’instant où pour se sortir d’affaire, le couple va faire une offre supérieure et les mettre dans l’embarras de choisir entre la parole donnée et l’appât du gain. Mais non. La raison l’emporte. Ouf ! Mari et femme repartent en chicanant encore.

L’inédit, c’est que cette dame reviendra à nouveau le lendemain, avant l’enlèvement du meuble, sans oser toutefois surenchérir. Une sorte de visite d’adieu pour un gros regret, visiblement !

Mais voilà que s’avance Monsieur le Maire, accompagné d’un couple. Visite de courtoisie, dit-il. Il fait son tour, non sans omettre de vérifier discrètement que ses prescriptions on été respectées, et annonce une visite de son épouse dans les jours prochains.

C’est le coup de feu. La maison est pleine et il n’est pas facile de veiller au grain, tout en conversant avec les nouveaux arrivants.

Se présente soudain un lointain petit cousin de son épouse. Ancien commerçant au verbe haut, c’est lui qui est à l’origine du repas d’où vient la foule. Embrassades. Nouvelles. Potins. Madame a déjà fait mettre de côté quelques articles de ménage. Mais il préfère redonner un coup d’œil, on ne sait jamais.

Finalement, il retiendra huit chaises paillées en hêtre tourné, les six de la cuisine, plus deux autres des chambres. Huit pour le prix de sept, à dix euros pièce, c’est une bonne affaire, même si c’est un modèle courant du commerce. Ah, et aussi la desserte à roulettes, en chêne, avec son plateau de service !

Quelques lots de vaisselle et de verres plus tard, la journée s’achève. Il compte dans la caisse les maigres centaines d’euros déjà encaissées, plus une ou deux à venir. Allons, ce n’est pas trop mal pour un début ! Et surtout, ça débarrasse !

Portes fermées, le soir venu, ils contemplent le chantier : malgré tout ce qui est déjà parti, la masse d’objets restante est impressionnante ; ils n’auront pas trop des quatre jours suivants pour en venir à bout !

VII

Une routine s’installe. Vérifier les fonds de caisse (ne laisser que quelques billets, on ne sait jamais). Il plie la petite liasse restante dans la poche arrière de son pantalon. Changer quelques prix, à la hausse rarement, à la baisse le plus souvent. Composer des lots. Renouveler le stock de papier journal pour emballer la vaisselle. Trouver des cartons.

Les visites se succèdent à rythme modéré. La banquette trois places en chêne et ses deux fauteuils intéressent une femme d’une commune voisine. C’est le lot le plus cher de la vente. Il partira contre six billets de cinquante, après marchandage. Celle-ci est habituée à décider seule ; son mari ne peut plus se déplacer. Elle semble contente de son acquisition. Son fils, qui passera ensuite prévoir l’enlèvement, paraît moins satisfait : il pense que son père, une fois assis dans un des fauteuils, sera incapable de se relever ; il les trouve trop bas.

Ils apprendront ensuite par une voisine de cette famille qu’il n’en est rien, que le père est aux anges et que tous sont finalement satisfaits de cette emplette. Tant mieux !

Deux autres lots, de même mise à prix l’inquiètent : la chambre et la salle à manger bretonnes, acquises à bon prix par ses beaux-parents dans les années soixante-dix. La première, avec son armoire trois portes, son bois de lit et son chevet, pourrait encore trouver preneur, car ses sculptures sont discrètes, mais la salle à manger.. c’est une autre paire de manches !

Eh bien, figurez-vous que le lendemain se présente un couple d’agriculteurs voisins, la cinquantaine bien tassée, intéressé par le buffet bi-corps en chêne, la table marquetée, ses deux allonges et les six chaises paillées à dossier haut. Lui est visiblement handicapé à la suite d’un accident du travail et elle avec des difficultés à marcher à cause d’orteils sectionnés par une machine agricole, dira-t-elle.

Marchandage, comme il se doit. On se met d’accord. Demandent encore que la toile cirée Bulgom qui recouvre la table soit par-dessus le marché. Accordé.Eux sont trop contents de voir partir cet encombrant ensemble.

Ce sont une remorque découverte et un plateau de tracteur qui débarrasseront ce mobilier à quelque temps de là. Ces gens de la campagne ne sont qu’à moitié soigneux. Ils n’ont pas prévu grand-chose pour arrimer la cargaison et la protéger des intempéries. Et la pluie menace. Par chance, de vieux couvre-lits, rideaux et couvertures sont là pour leur venir en aide !

Le jour d’après, un sexagénaire débraillé avec un vieux break enlèvera, à leur grande surprise, les vélos d’adolescentes de leurs filles, un escabeau alu de 5 marches, un autre en acier et bois de 8, patiemment remis en état par ses soins, et un chariot de transport à demi-rouillé. Pas bien cher, évidemment.

Un brocanteur voisin, appelé et rappelé, finira par venir emporter la table de cuisine en châtaignier – fabriquée par son défunt beau-frère, sur des pieds tournés par feu son beau-père – et un petit chaudron en fonte, de ceux que l’on suspendait à une crémaillère dans l’âtre et que sa mère avait utilisé comme pot à géranium, pendant plus de trente ans.

Puis, un de ses neveux et sa compagne viendront charger un matelas quasi-neuf et le réfrigérateur. Ils donneront également à ces habitués des vide-greniers tout un lot de vaisselle, ustensiles et bibelots qui n’avaient pas encore trouvé acquéreur. À eux d’en tirer le meilleur parti !

VIII

Dès le premier jour de la publication de la vente, une jeune femme l’avait contacté pour savoir s’ils pratiquaient aussi le don pur et simple à des organisations caritatives. Il avait répondu par l’affirmative en demandant à son interlocutrice de le rappeler à l’issue des cinq jours de vente. Ce qu’elle fit. Ils convinrent d’un rendez-vous pour le samedi matin suivant. Son collègue et elle travaillaient et ne pouvaient se libérer avant.

Il leur fallut donc rester jusque-là. Par chance, un lit subsistait là-haut et pour les repas, ils remplacèrent la table et les chaises de la cuisine par celles du salon de jardin. Cela avait un petit air de camping improvisé !

Il s’attendait à un petit camion ou, au minimum, une fourgonnette à l’enseigne de l’une des deux organisations bénéficiaires. Il n’en fut rien. Deux jeunes gens dans la trentaine se présentèrent avec une voiture particulière anonyme et un break d’artisan auquel était attelée une remorque découverte. Cela l’inquiéta un peu. Étaient-ils vraiment accrédités ?

Il faillit poser la question qui fâche, mais un sursaut de réalisme le fit reculer au dernier moment : après tout, ce qu’ils voulaient, c’était qu’on les débarrasse du mobilier restant. Alors, qu’importait le pedigree des preneurs ?

Mais rapidement, à la manière qu’avaient ces gens de repérer les meubles et objets à enlever, à l’ordre dans lequel ils les prenaient et plaçaient dans les véhicules, ils comprirent qu’ils avaient l’habitude du job.

Avant leur arrivée, il avait desserré, avec un clou tordu, les goujons d’assemblage de l’armoire et du bois de lit de la chambre. Ils commencèrent à en passer les morceaux par la fenêtre. Penché à l’extrême sur l’appui, il retenait un pan d’armoire qu’un ami allait récupérer sur la terrasse, lorsqu’il entendit un léger craquement : il venait de se casser une côte flottante pour la troisième fois en quelques années ! Lorsqu’une partie du corps a été fragilisée, il ne faut pas grand-chose pour qu’elle se brise à nouveau.

La chambre fut bientôt chargée, en dépit de l’incident. Et le responsable de leur dire :  » je vous la prends, mais je ne suis pas du tout sûr qu’aucun de nos bénéficiaires en veuille ! Des réfugiés, peut-être…, à la rigueur ».

Impossible de passer les sommiers à ressorts par les ouvertures et difficile de les descendre par l’escalier étroit sans abîmer les peintures. Lors des travaux de rénovation, ils avaient été entreposés dans les chambres, emballés dans des housses de plastique, et n’avaient pas quitté l’étage. Il fallut se résoudre à les scier en deux à l’égoïne avant de les emmener à la décharge en voyages successifs dans la Kangoo réquisitionnée pour la circonstance.

La grande chambre paraît immense à présent. Dans celle d’à côté reste l’armoire-bibliothèque en palissandre qu’ils pensent confier à un dépôt-vente.

La suivante est totalement vide elle aussi et dans la dernière, demeure une armoire en châtaignier réservée par les nouveaux propriétaires. À l’intérieur, ils ont entassé les différents petits objets que ces derniers ont souhaité acquérir.

Dans l’entrée trônent toujours le miroir et le petit banc-coffre qui gardent leur emplacement.

Dans la cuisine, le buffet-dressoir en merisier lui aussi va continuer à occuper sa place contre le mur du fond.

Dans leur voiture, ils chargent quatre cartons dans lesquels sont entassés différents bibelots de petite valeur qui n’ont pas trouvé amateur et qu’ils essaieront de caser dans une prochaine brocante, un porte-manteau perroquet démontable et des plaques de cheminée en fonte qui leur sont restées sur les bras, elles aussi.

Dans quelques jours, d’autres meubles, d’autres bibelots, d’autres tableaux, chargés ou pas d’histoire, remplaceront tous ceux que le vide-maison a emportés.

©Pierre-Alain GASSE, mai 2016.

*Cf. la nouvelle « Roz Brune », 2000.