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L’Amour au temps du coronavirus – 2

Annabel

 

— Mais pourquoi me suis-je intéressé à elle, dis-moi ?

— Parce que tu es toujours « en chasse », pardi !

— C’est faux ! Simplement, elle était là devant mes fenêtres, au 3e étage de l’immeuble d’en face. Je ne pouvais pas ne pas la voir !

— Dis plutôt que tu as joué le voyeur, une fois de plus. C’est ton passe-temps favori !

— Je voudrais bien t’y voir en ces temps de confinement !

— C’est tout vu ! Tu aurais dû refermer les rideaux de ton quatrième ; au lieu de ça, tu as placé ta lunette astronomique devant ses fenêtres. De ta position dominante, tu pouvais l’observer à loisir, n’est-ce pas ?

— Ça ne s’est pas passé comme ça du tout !

— Eh bien, raconte !

— C’était au printemps, pendant un épisode de canicule. Toutes les fenêtres étaient ouvertes et tout le monde se baladait dans les appartements en petite tenue, voire moins encore.

— Et…

— Je l’ai vue, un matin, sortir de la salle de bains de son studio, enturbannée et nue, pour aller vers ce que je suppose être son dressing. Elle a pris et enfilé une petite culotte de coton blanc et tiré le voile de la fenêtre pour achever de se vêtir. C’est impressionnant comme rétine et cerveau sont performants pour enregistrer en un instant tout un tas d’informations dans ces circonstances : son corps hâlé, sa chute de reins admirable, ses seins ronds et blancs, ses jambes longues et fines, sa toison dorée, ses yeux clairs, sa bouche pulpeuse… Je l’avoue, tout cela s’est fixé à jamais, je crois, dans ma mémoire. Ne me manquait que la couleur de ses cheveux, mais j’en avais bien une idée, quand même ! Voilà comment elle est devenue mon odalisque !

— Et, comme ce genre de vision est addictif au plus haut point, il a fallu que tu recommences pour retrouver l’onde de plaisir que tu as ressentie ce matin-là.

— C’est l’occasion qui fait le larron, n’est-ce pas, et comme j’étais bloqué chez moi, il m’a été facile de m’organiser pour observer ses fenêtres, presque en continu, à ses heures de présence dans l’appartement. Je me levais plus tôt qu’avant, pour être en poste au bon horaire, vers sept heures et demie, sauf le week-end où c’était plutôt neuf heures.

— Et, naturellement, tu as franchi les étapes suivantes du voyeurisme : tu as pris des photos ou tu l’as filmée, passant de l’inconvenance au délit !

— C’est venu après qu’elle se soit absentée pendant plusieurs jours, le déconfinement venu. J’avais ressenti un tel manque durant ces journées, qu’à peine revenue, je l’ai fixée sur la pellicule pour pouvoir la revoir à mes heures perdues, quand elle était au travail ou à faire ses courses. J’ai fait du noir et blanc, parce que j’ai tout le matériel de développement à la maison.

— Et voilà comment tu es passé de l’obsession à la névrose !

— Sans doute ! J’ai tapissé l’intérieur des portes de l’armoire de ma chambre de ces clichés volés. Je les regardais quand j’étais seul.

— J’imagine le reste… Et c’est pas beau !

— Je sais. J’aurais dû chercher à la rencontrer bien plus tôt, avant tout ça.

— Quand as-tu appris son nom ?

— Par l’annuaire téléphonique, d’abord, puis, un jour, je suis descendu dans la rue et entré dans son immeuble derrière un visiteur qui m’a tenu la porte. Sur les boîtes à lettres, j’ai lu la confirmation que je cherchais : Mlle Annabel Duchemin, 3e gauche. À présent j’avais son nom, son prénom, son adresse, son numéro de téléphone et je savais qu’elle n’était pas mariée. Le contraire m’aurait étonné, vu que je n’avais encore vu aucun homme dans l’appartement.

— Ça ne t’a pas empêché de devenir jaloux ?

— Comment tu sais ça ?

— Je te connais comme si je t’avais fait !

— Oui, bon, je me suis mis à me méfier de toute visite masculine qu’elle aurait pu recevoir : le facteur, le type de l’EDF, le moindre démarcheur. Heureusement, l’immeuble a un Digicode. N’entre pas chez elle qui veut.

— Sauf toi, par les fenêtres.

— Si tu veux, mais c’est différent.

— C’est bien pire, tu veux dire, eux ce sont des visites autorisées, toi, c’est un viol d’intimité.

— Tout de suite les grands mots… Ce n’est pas un crime, quand même.

— Un crime, non, un délit, oui, passible d’un an d’emprisonnement et de 15000 € d’amende, mon vieux.

— Ah ! J’ignorais.

— Eh bien, tu le sais, maintenant. Qu’est-ce que tu comptes faire ?

— Je ne sais pas. Rien. Je ne peux pas. Je suis accro.

— Ça va mal finir tout ça. Elle va te voir, te dénoncer. Les flics, un de ces jours, vont sonner à ta porte. Et cet hiver, le mauvais temps venu, rideaux tirés, tu feras quoi ?

— Il me restera mes photos d’elle !

— Tu fais pitié, tu sais !

— Tais-toi, ma conscience !! Je ne le sais que trop que je fais pitié, depuis que je suis cloué dans ce fauteuil roulant !

©Pierre-Alain GASSE, novembre 2020.

L’Amour au temps du coronavirus – 1

Fresque en cours d’achèvement sur Venice Beach (Californie) © Mario Tama, avril 2020, DR.


Selma et Milos

Avant-propos

Ce titre – qui parodie celui d’un roman célèbre de Gabriel García Márquez – voudrait être celui d’un recueil à venir, illustrant des situations et des comportements induits par la pandémie que connaît le monde actuellement.

La fiction présentée ici, qui en est le premier item, s’inspire d’une dépêche de l’AFP, parue le 21 août 2020, en pleine léthargie estivale.

Tous les prénoms utilisés sont, bien entendu, fictifs. Seuls la localisation et le dénouement sont exacts. Le reste, tout en s’inspirant du réel, relève de la création romanesque.

Pierre-Alain GASSE, septembre 2020

Prologue

Besançon, France, août 2020.

La cité est calme encore, mais les guetteurs sont déjà en place. Ces deux ados, là, casquette à l’envers et masque sous le nez, qui font du skate dans les allées entre les blocs en sont. Ces deux plus grands qui fument, protection sous le menton, sur les marches du bloc d’en face aussi. Et pas mal d’autres que vous ne repérez pas, que vous ne voyez pas, mais qui vous suivent à la trace, dès que vous pénétrez sur leur territoire. Les plus jeunes ont huit, dix ans, les plus âgés treize, quatorze. Après, les meilleurs deviendront dealers à leur tour. Ils se font leur argent de poche comme ça et c’est bien plus que leurs parents ne pourraient leur donner. La plupart des familles sont au courant, et toutes redoutent que leurs garçons ne soient recrutés, car à la moindre désobéissance au chef, les représailles sont lourdes.

Dans une heure, le deal va commencer ; un ballet de voitures, qui ne coupent même pas leur moteur pour la plupart. Un type masqué sort d’un immeuble, jette un regard alentour avant de s’approcher de la vitre baissée. Tu passes commande, il t’annonce le prix et rentre à nouveau dans l’immeuble. Le temps d’aller chercher la came dans sa cachette ou chez une des nourrices et il revient vers toi. Il est ganté. Une poignée de main rapide et la voiture s’éloigne. Un ou des billets roulés contre un papier blanc plié, un cacheton ou une gélule. La marchandise a changé de main en quelques secondes et le néophyte n’en a rien vu.

I – Selma/Ali

Il y a deux ans de cela, Selma et ses frères, ses parents ont émigré de Kula, un petit village d’une centaine d’habitants, rattaché à la ville de Zenica, au centre de la Bosnie-Herzégovine pour venir à Besançon. Ce n’était pas une destination au hasard. Depuis la guerre du Kosovo, ils ont de la famille ici. Et ils savent que la ville abrite une forte communauté des Balkans.

C’est ainsi qu’ils ont emménagé dans un immeuble qui regroupe des émigrés d’origines diverses, serbe, croate, bosniaque, kosovare, albanaise, non sans rivalités, altercations et règlements de comptes périodiques. Dans l’exil, ce qui les unit semble plus fort que ce qui les divise, mais les limites sont très fragiles.

À l’étage au-dessus d’eux habite une famille chrétienne orthodoxe d’origine serbe. Le père est mécanicien chez Swatch. Ils ont trois enfants : un fils aîné et deux fillettes et fréquentaient la paroisse Saint-Basile dans le quartier Saint-Claude, avant le confinement.

Chez elle, ils sont cinq aussi. Son frère Ali, de vingt-deux ans, elle, qui en a dix-sept et un petit dernier de huit ans.

Sa famille à elle fréquentait la mosquée Souna, rue de Vesoul. Tout près du gymnase Saint-Claude. Mais elle est fermée pour l’instant.

Pour elle, ce n’est pas la joie. Elle a dix-sept et déjà on parle de la marier. Sa mère cherche un bon musulman dans leurs relations, quelqu’un qui ne deale pas et ne se drogue pas. Le métier importe moins. Heureusement, ça ne court pas trop les rues par ici.

Mais elle est inquiète. Au lycée en première, elle connaît des filles qu’on a mariées contre leur gré et qu’elle n’a plus revues ensuite. Adieu les études ! Finis les rêves de métier valorisant. Leur horizon : maternités à répétition, la soumission au mari et des tas d’interdits : ne pas fumer, ne pas boire, ne pas danser, ni écouter de la musique à la mode ou s’habiller sexy pour sortir. Peut-être même porter le voile, alors que chez elle, depuis son arrivée en France, elle ne le porte pas ! Bon, c’est vrai que maintenant avec la Covid et le masque, ça change un peu la donne !

Chaque jour ou presque depuis quelque temps, Selma s’arrange pour remonter à l’appartement vers 19 heures. Elle espère chaque fois croiser l’inconnu du dessus, mais son grand frère a vite éventé son manège. Ce soir, il l’a retenue par le bras sur le palier, avant qu’elle ne rentre à la maison :

— Tu fais quoi avec ce mécréant, p’tite sœur ?

— Mais rien du tout, t’occupe, est.ce que je te demande, moi, ce que tu glandes avec tes potes, dans les caves de l’immeuble ou en bas de la cage d’escalier ?

— Tu ne me parles pas comme ça, d’accord ? Ce serait risqué pour toi qu’on sache que tu fais la tepu avec un roumi. Parfois, il se passe des trucs dans les caves, comme tu dis.

— D’abord, je fais la tepu avec personne et toi, tu prétends me protéger, tu surveilles mes tenues, mes copines, mes sorties et tu veux me livrer à tes potes ? C’est dégueulasse ! Tu me lâches ou je m’arrache d’ici !

Joignant le geste à la parole, Selma se débat pour se libérer de l’emprise d’Ali et y parvient.

— Maman a raison. Il est grand temps de te trouver un mari pour t’apprendre la vraie vie.

— Bouffon, va !

L’ouverture de la porte par leur mère, attirée par les éclats de voix, met fin à la prise de bec, alors qu’Ali s’apprêtait à lever la main sur sa sœur.

— Qu’est-ce que vous faites à crier sur le palier ? Allez, rentrez. Après, on sera en retard pour la prière de Maghrib.

Chez Selma, on ne discute pas les ordres de sa mère. Même son père file doux.

II – Selma/Marie

Au lycée Claude-Nicolas Ledoux, en troisième, il y a deux ans, Selma a fait la connaissance de Marie, une fille de commerçant de son quartier qui est devenue sa meilleure amie. Marie est roumi, mais Selma s’en fout. Elles ne parlent jamais de religion.

Ce dont elles parlent le plus, c’est des garçons, bien sûr. De plus en plus, depuis qu’elles sont au lycée. La plupart des filles ont déjà un petit copain. Elles, pas encore.

Marie a un frère qui est dans un autre établissement ; l’année où il devait rentrer en seconde, il n’y avait plus de place ici, il a été affecté à Louis Pergaud. C’est comme ça que Selma a vu son voisin ailleurs que dans l’escalier. Lui et le frère de Marie étaient venus attendre des filles de son lycée à la sortie des cours.

Tout de suite, elle est tombée sous le charme de ce grand brun baraqué, mais ce jour-là, il ne l’a absolument pas calculée. Lui et son copain n’avaient d’yeux que pour une bombe blonde, qui faisait tourner toutes les têtes du lycée et dont la réputation flambait sur les réseaux sociaux.

Selma aurait voulu la faire rentrer six pieds sous terre, cette bâtarde !

Par le frère de Marie, elle a pu savoir comment s’appelait son copain : Milos.

Alors, lorsque ce soir-là, en rentrant à l’appartement, elle a croisé Milos, elle n’en a pas cru ses yeux.

Elle savait que ce garçon habitait la cité, mais son immeuble, non. Leurs horaires ne coïncidaient pas, sans doute. Et vu de près, il était encore mieux.

Marie le lui a bien dit.

— S’il te plaît, fonce, parce que celui-là, il ne va pas rester longtemps sur le marché. D’ailleurs, si tu n’en veux pas, moi j’y vais !

— T’as pas intérêt !

— OK, d’accord. Je te le laisse.

Marie est du genre qui plaît beaucoup, aux garçons comme aux filles : longue silhouette, courbes voluptueuses, yeux bleus et chevelure blonde bouclée.

Selma serait presque son opposé : plus petite, plus mince, yeux noirs et cheveux assortis qui lui atteignent le bas du dos lorsqu’ils sont dénoués. Elle est très fière de ses cheveux et refuse de les couper.

Quand Selma a appris à Marie que ce garçon habitait son propre immeuble, un étage au-dessus, celle-ci s’est écriée :

— Alors ça, ma vieille, si c’est pas un signe… !

Normalement, ils n’ont pas trop d’occasions de se rencontrer. Mais ils peuvent se croiser dans l’escalier de l’immeuble, le soir.

En effet, c’est Milos, en fils serviable, qui descend les poubelles quand il va prendre son service. Il est vigile de nuit pour une société de gardiennage (le nom est écrit dans le dos de son blouson) et travaille en binôme avec un maître-chien.

Avec sa coupe militaire, ses rangers, son pantalon et son blouson de toile noire, il lui faisait un peu peur, vraiment, au début.

Mais elle a vu comment il est avec les petits, super protecteur et gentil et ça l’a rassurée un peu. Et l’idée que ce grand gaillard puisse la protéger à la place de la tutelle tatillonne de son frère lui a bientôt traversé l’esprit.

III – Selma/Milos

La rencontre entre Selma et Milos a donc été provoquée. Un soir, alors qu’il dévalait les escaliers avec le sac poubelle, celle-ci s’est arrangée pour qu’il la bouscule sur le palier où elle le guettait.

— Pardon, je ne t’ai pas fait mal ?

Selma se frottait le coude gauche avec insistance.

— Non, non, ça va.

— Fais voir.

Selma a tendu son bras soi-disant endolori.

Ce premier contact peau contre peau, elle s’en souvient encore. Une sorte d’onde électrique l’a parcourue de la tête aux pieds.

Elle s’est laissé masser le coude quelques instants, puis son éducation stricte a repris le dessus :

— Merci. Ce n’est rien. Ça va aller. Il faut que je rentre maintenant.

Mais avant d’ouvrir la porte de l’appartement familial, elle a réussi à demander :

— Tu t’appelles comment ?

— Milos. Et toi ?

— Selma.

— Bon. À bientôt, jolie Selma.

— Oui, OK, salut Milos.

Selma a été déstabilisée par ce compliment impromptu et a répondu de manière un peu brusque, ce qu’elle a aussitôt regretté.

IV – Milos/Dragan

Dragan est le meilleur ami de Milos. Encore en terminale au lycée, tandis que Milos, de deux ans son aîné, a été embauché dans une entreprise de surveillance, grâce à son physique et sa connaissance des arts martiaux.

Ce jour-là, Dragan et lui étaient allés attendre des filles à la sortie du lycée Ledoux. Ils avaient dans le collimateur une grande blonde aux cheveux bouclés, mais ce jour-là, pas moyen d’intégrer son cercle d’admirateurs, en garde rapprochée autour d’elle.

Par contre, Dragan a repéré une autre blonde, moins tapageuse, mais plus jolie à son goût. Elle est en première au lycée Ledoux, elle aussi, et a une copine brune qui regarde avec insistance dans leur direction :

— Eh, Milos, regarde la brune, à gauche, on dirait qu’elle veut te pécho !

— Eh bien, qu’elle vienne, je n’ai rien contre.

— Mais tu veux pas y aller, toi ?

— Écoute, il paraît que les filles sont nos égales. Pourquoi je devrais toujours faire le premier pas ?

— C’est idiot, ton truc. T’as tout à y perdre.

— On verra.

— En tout cas, moi je vais parler à la blonde.

— OK, mec. À plus, alors.

Après un check poing contre poing, Dragan s’éloigne. en direction de Marie et Selma.

V – Selma/Amina

Amina s’est arrangée pour rester seule avec sa fille aînée. Le père joue aux dominos au café, comme tous les soirs. Son fils, Ali, doit traîner en bas avec ses potes. Le plus jeune est allé jouer à la console chez un camarade dans l’immeuble d’en face.

Le thé est servi, avec les pâtisseries traditionnelles sur la table basse ronde qui trône au salon.

— Selma, viens t’asseoir à côté de moi. J’ai à te parler…

Selma s’exécute avec un peu de mauvaise volonté. Elle pressent une conversation pénible.

— Ma fille, tu as dix-sept ans passés et ton père et moi avons pensé qu’il était temps de te chercher sérieusement un mari.

— Mais maman, je ne veux pas me marier, je suis trop jeune, je veux poursuivre mes études après mon bac.

— Des études, pour quoi faire ? Est-ce que j’en ai fait, moi, des études ? Pour être une bonne épouse et élever des enfants, ya pas besoin d’études, Les études, ça finit toujours par tourner la tête. Qu’est-ce que tu penses de Sofiane, le fils de Youssef, le marchand de primeurs ? Celui-là ferait un bon mari, Inch’Allah ! Il est sérieux, ne fume pas, ne boit pas et il prendra la suite de son père au commerce. Tu pourrais tenir la caisse, un jour.

— Maman, tu me vois en train de vendre, des pois chiches, de la semoule, des tomates et des poivrons ? Eh bien, tu n’as pas beaucoup d’ambition pour moi, dis donc.

— Mon ambition pour toi, ma fille, c’est que tu me donnes de beaux petits-enfants, Inch’Allah ! Voilà.

— J’en aurai, un jour, quand je l’aurai décidé et avec qui j’aurai décidé.

— Ça, ma fille, c’est ce que tu rêves, mais la vie, c’est autrement. Pour finir, je voulais te dire que ton père et moi avons invité Sofiane et sa famille pour la prochaine rupture du jeûne, l’Aïd-el-Fitr. Comme ça, nous pourrons faire connaissance.

— Maman !!!

— C’est comme ça. Tu discutes pas, s’il te plaît.

Selma s’est levée brusquement pour aller s’enfermer dans sa chambre en claquant la porte. Décidément, le cadre familial est de moins en moins supportable pour elle.

VI – Selma/Milos

Après leur rencontre-choc dans l’escalier, Selma et Milos se sont revus souvent, au mépris des avertissements d’Ali, des prétentions de ses parents et des injonctions du gouvernement dues à la situation sanitaire. De faux hasards au début en vrais rendez-vous ensuite, une fois le déconfinement intervenu, ils ont rapidement franchi les étapes d’une relation amoureuse secrète pour bientôt chercher à l’assumer au grand jour.

— Selma, j’ai plus envie qu’on s’embrasse dans les coins et qu’on se voie sur les toits ou dans les caves. On est grillés de partout. Tes parents vont l’apprendre sous peu, c’est sûr. Je voudrais pouvoir passer une nuit entière avec toi,, que tu te réveilles dans mes bras., dans un lit à nous….J’ai un boulot, pas trop mal payé, je suis prêt à t’épouser si tu veux de moi…

— Milos chéri, tu crois pas que tu vas un peu vite ? Il n’y a que trois mois que l’on se fréquente. Comme tu dis, on n’a pas encore passé une nuit entière tous les deux.

— Tu veux pas vraiment de moi, c’est ça ? T’amuser un peu, d’accord, mais t’engager, non.

— Excuse-moi, Milos, mais tout ça va trop vite, tu sais. Est-ce qu’on est capables de se supporter toute une journée ? On n’en sait rien. Alors, toute une vie…

— Moi, je sais que tu es la femme de ma vie, Selma, je n’ai aucun doute là-dessus.

— Moi non plus, Milos, je n’ai pas de doute, mais j’ai trois ans de moins que toi et je ne serai majeure que dans six mois. Franchissons les étapes pas à pas, si tu veux bien. Présente ta demande à mes parents, fiançons-nous et dans un an, nous verrons. Ce serait plus raisonnable, tu ne crois pas ? D’ailleurs, même si on le voulait, on ne pourrait pas organiser en ce moment de fête de mariage avec la famille. Les regroupements de plus de dix personnes sont interdits, non ?

Une barre de contrariété vient froncer le front de Milos. Il lui faut bien reconnaître que des deux, c’est Selma la plus raisonnable.

— La fête, on s’en fout un peu, non ? Bon, pas nos familles, c’est sûr.

— Mais vu la situation, elles ne voudront jamais se lancer là-dedans, Milos. Financièrement, ce serait difficile aussi. Ton père est en travail partiel, non ? Mon frère au chômage, mon père en invalidité. On se serre déjà la ceinture.

— Et moi qui voulais te faire une surprise : la semaine prochaine, c’est la Pentecôte pour les chrétiens et le lundi est férié, C’est vraiment con que les campings ne rouvrent que mardi. Ça nous aurait fait un week-end de trois jours. On aurait pu partir quelque part tous les deux. Mais je vais quand même essayer de poser ma semaine. L’Italie vient de rouvrir ses frontières. Qu’est-ce que tu en dis ?

— En Italie ? T’es pas ouf ? Avec tous les cas de virus qu’il y a eu chez eux ! Et partir comme ça…

— Je ne sais pas, chez toi, tu ne peux pas dire que tu vas chez ta copine Marie ?

— Je suis déjà allée dormir chez elle une ou deux fois, mais là, maintenant, avec la Covid, ça me paraît compliqué. Et on irait où, les frontières ne sont pas encore rouvertes ?

— Non, mais le 15 les passages seront à nouveau autorisés et à l’intérieur de l’Union européenne une carte d’identité suffit. Alors, on pourrait faire ça, partir jusqu’à dimanche, on verra où. Je te prendrais chez Marie, disons, jeudi matin, dix heures, ça t’irait ? Tes parents et les siens se connaissent ?

— Non.

— Bon, comme ça, ils n’iront pas cafter. Tu pourrais même me présenter comme ton petit copain.

— Non, je ne crois pas que ça soit possible. Avec le virus, c’est tout juste si ma mère me laisse aller acheter le pain, alors quitter la maison plusieurs jours…

— Il ne reste plus qu’une solution, dans ce cas.

— Laquelle ?

— Partir sans rien dire.

— Fuguer ? Mais t’es ouf grave ! Et les bagages ?

— On s’en fout, tu enfiles deux tenues l’une sur l’autre et c’est bon.

— Tu crois ça, toi ? C’est bien une idée de keum.

— Ce sera notre premier week-end en amoureux, tu te rends compte ?

— Oui, Milos, mais c’est un double saut dans l’inconnu que tu me demandes, tu le sais ?

— Tu as raison, c’en est un pour moi aussi.

Un long baiser vient sceller ce programme encore voilé d’incertitudes et de mystère.

VII – Amina/Ali

— Ali, ta sœur n’est pas rentrée, tu sais où elle est ?

— Non. Je ne l’ai pas vue depuis hier soir.

— Ouh, c’est bizarre, ça, je vais voir dans sa chambre.

Dans la chambre de lycéenne bien rangée de Selma, le traversin a été mis en chien de fusil sous la couette, pour simuler la présence d’un corps, ce qu’Ali et sa mère voient tout de suite. Alors, ils comprennent que Selma a fugué. Amina commence à se tirer les cheveux, tout en proférant des imprécations dans sa langue natale. Ali, lui a tout de suite identifié un coupable.

— Ah, le fils de pute ! Si je le trouve, je lui pète la gueule !

— Mais, de qui tu parles, mon fils ?

— De qui je parle ? Mais du roumi avec qui Selma sort, tiens !

— Comment ça, ma fille sort avec un roumi et sans me le dire ? Et toi, non plus !

— J’avais pas vraiment compris avant ce soir, maman. Ils font tout en scred.

— Mais tu crois que…

— Si c’est pas fait, ça va se faire, c’est sûr, s’ils sont partis pour le week-end, c’est pas pour enfiler des perles !

— Ouh, la, la ! Avec un roumi, Mais c’est qui ?

— Le fils du mécanicien serbe du dessus.

— Milos, le vigile ?

— Ouais, c’est ce tarba, je suis sûr. Je l’ai vu rôder autour d’elle.

— Il faut réunir la famille, ton oncle et ta tante, ton cousin. Il faut qu’on décide ce qu’on va faire.

— Il faut aller à la police, d’abord, il y a enlèvement de mineure. Selma n’a pas encore dix-huit ans.

— Non, non, pas la police. La police, c’est toujours des ennuis. On va régler ça entre familles, comme on fait chez nous. Va chercher ton père au café et dis-lui que Selma a fugué.

— OK, m’man, j’y vais.

VIII – Milos/Selma

Parc naturel du Haut-Jura, France, fin mai 2020.

Le lac de Constance les attirait tous les deux, mais ils ne voulaient plus attendre. Finalement, ils ont décidé de passer ces quelques jours de liberté dans un camping du parc naturel du Haut Jura, au bord d’un lac, à deux heures de route de chez eux. Cette année, plus que jamais, et pour eux plus que pour d’autres encore, il s’agit de fuir la foule.

Milos est majeur, on lui a loué un mobile home sans la moindre difficulté. Il lui a fallu simplement négocier pour ne payer que quatre nuits ; normalement les locations se font à la semaine, mais cette année, tout est bon pour ne pas perdre des clients.

Les voilà installés. Tout le confort pour deux cents euros. Ça les étonne. Ils sont arrivés masqués, c’est la loi jusqu’au bord de la piscine. C’est un peu grand pour eux deux, habitués à vivre à l’étroit dans des appartements des années soixante-dix, depuis leur arrivée en France.

Sur un petit plateau, dans le salon, du gel hydroalcoolique et deux masques. Cette année, les cadeaux de bienvenue ont changé !

Pour entrer dans la chambre, Milos a pris Selma dans ses bras et lui a fait franchir le seuil comme dans les films. Ça a fait rire la jeune fille. Il l’a déposée sur le lit.

— Alors, qu’est-ce que tu en dis ?

— C’est trop beau ! J’ai l’impression de vivre un conte de fées, j’te dis pas !

— Qu’est-ce qu’on fait ? On essaye le lit tout de suite ?

Selma n’a pas répondu, mais a attiré Milos contre elle, enlevé son masque et le sien, puis dénoué ses longs cheveux bruns.

C’est le jour un de sa nouvelle vie. Elle en a décidé ainsi.

IX – Selma/Milos

Ils ne sont pas beaucoup sortis durant ces trois jours. Juste le temps nécessaire pour aller s’alimenter au bar-restaurant du camping.

Ah, si, ils ont quand même fait le tour du lac à pied une fois et une sortie en pédalo une autre fois.

C’est samedi soir. Le week-end en amoureux s’achève. Demain, il faut rentrer.

Allongés sur le lit, ils fantasment leur retour à la maison ; Selma est inquiète :

— Ça va être ma fête. Je vais prendre cher, c’est sûr. Privée de téléphone et de sorties pendant plusieurs semaines, au minimum.

— Si tu veux, je viens avec toi et j’annonce à tes parents ce soir même que je veux t’épouser.

— Pour ça, il faudrait que tu te convertisses à l’Islam, Milos et encore ! Le fils d’un ancien « tigre  d’Arkan »1, rends-toi compte !

— D’abord, j’ai rien à voir avec le passé de mon père et dans six mois, tu seras majeure, ils ne pourront plus rien empêcher !

— C’est mon oncle et mon frère que je crains, plus que ma mère et mon père. Mon oncle Mohamed, il a viré intégriste, plus ou moins. Je ne sais pas trop qui il fréquente… Mais, là j’ai contrevenu à je ne sais combien de sourates du Coran : enfreindre l’autorité familiale, pratiquer le sexe hors mariage, coucher avec un roumi, que sais-je encore… Il va être furieux contre moi, c’est sûr.

— Moi, je crois qu’il faut que l’on montre notre détermination, que l’on ne nous fera pas changer d’avis et que l’on s’aime vraiment.

— Oui, tu as sans doute raison, mais j’ai peur Milos, j’ai peur…

— Écoute, voilà ce que je te propose : ce soir, on prévient nos familles de là où on est et on leur dit qu’on rentre demain. On saura au moins si la police nous cherche ou pas.

— Et demain, tu m’accompagnes ?

— Oui, je t’ai dit.

— Bon, d’accord.

— Qui téléphone le premier ? Toi, Selma ?

— Euh, oui.

— Tu vas appeler qui ? Ta mère, ton père, ton frère ?

— Ma mère…

Elle prend son téléphone et s’éloigne vers le salon du mobile home.

X – Selma et Milos/Amina, Ibrahim, Ali, Mohamed, Mariam

Un peu contre toute attente, les parents de Milos ont décidé d’accompagner leur fils et sa fiancée chez les parents de celle-ci. Ils ne sont pas opposés à ce mariage. Ils connaissent Selma de vue. C’est une fille sérieuse à leurs yeux. Et ce qu’ils veulent avant tout, c’est le bonheur de leur fils. Qu’importe si elle n’est pas chrétienne.

C’est donc tous les quatre qu’ils se présentent au premier étage de l’immeuble, devant la porte de l’appartement des parents de Selma.

Un coup de sonnette, puis deux. Selma n’a pas osé ouvrir avec sa clé. La porte s’ouvre. C’est sa mère, qui éclate aussitôt :

— Ah, te voilà enfin, dévergondée. Tu as mis la honte à toute la famille ! Tiens !

Une gifle monumentale vient de frapper Selma, qui n’a pas eu le temps d’esquiver ni de se protéger. Elle est là, interdite, sur le seuil, quand des bras masculins la tirent à l’intérieur et l’emmènent vers une pièce du fond de l’appartement. C’est son oncle Mohamed, en djellaba, chèche sur la tête, qui éructe des malédictions en arabe.

— Ma petite, tu vas connaître le châtiment des femmes impures prescrit par le Prophète, l’enfermement. Plus celui que les Français ont réservé aux leurs, il n’y a pas si longtemps.

Milos et ses parents sont poussés dehors par Ali et son père. La porte claque, On entend une clé tourner deux fois dans la serrure.

Dans la chambre, Selma est assise de force sur une chaise. Elle se débat, on lui attache les bras et les jambes à la chaise avec deux ceintures. Elle crie : « au secours ! » Alors, on la bâillonne avec du ruban adhésif renforcé gris.

Puis, sa tante Mariam empoigne une grande paire de ciseaux et, sans ménagement, coupe au plus court, mèche par mèche, les cheveux longs de Selma, qui roule des yeux effarés. Elle s’évanouit quelques instants. C’est le ronronnement d’un instrument électrique qu’elle entend à présent. Une sensation d’acier froid sur son crâne.

On est en train de la tondre !

Ceci s’est passé en France, ce mois d’août 2020. Il n’était pas possible de le taire.

© Pierre-Alain GASSE, septembre 2020.

1 Milice serbe durant la guerre du Kosovo.

La Vie après Jeanne – 7

La télévision ! Parlons-en. C’est une source de tensions dans tous les couples d’aujourd’hui, je pense, et nous n’échappons pas à la règle.

Le premier sujet de discorde, c’est la télécommande. Elle voudrait l’avoir toujours à portée de main et zapper comme bon lui semble, autrement dit à tout bout de champ. J’ai horreur de ça. Ah, on était plus tranquille avant quand il fallait se lever pour changer de chaîne ! L’effort à fournir réfrénait les envies. Messieurs Adler et Polley(1), je ne vous remercie pas !

Le second motif de discussion, c’est le volume du son. J’entends moins bien qu’elle, je ne suis pas encore appareillé. Alors, nous passons notre temps à monter et descendre le son. C’est énervant.

Last but not least, le choix du programme ! Il n’y a qu’un téléviseur, chez elle comme chez moi, et certains soirs, nous n’arrivons pas à nous mettre d’accord. Elle préfère les films sentimentaux, moi ceux d’action, les émissions de variétés, moi les documentaires, c’est compliqué ! Elle a horreur des débats, moi j’aime bien. Nous avons dû établir des règles. C’est chacun son tour de faire des concessions. Si je regarde avec elle un film à l’eau de rose, elle doit consentir à regarder avec moi un débat politique, de société ou une émission littéraire. Difficile.

C’est comme cela que nous avons redécouvert que l’on n’est pas obligés de tout partager ! Depuis, cela va mieux. Elle a d’autres hobbies, moi aussi. Elle, la couture et le tricot, moi, la photographie et le modélisme. Nous y vaquons chacun de notre côté en cas de désaccord rédhibitoire sur la soirée. Mais je préfère de beaucoup l’avoir appuyée contre mon épaule dans le canapé ou même chacun dans son fauteuil, à portée de caresse.

Ah, je vous le dis, recomposer une vie à deux, c’est un vrai travail à durée indéterminée. Chaque jour, des sujets nouveaux surgissent qu’il faut tenter de régler au mieux.

C’est là le sel de cette vie nouvelle. Mais il faut avoir l’esprit alerte, savoir s’adapter et proscrire les certitudes. C’est le plus ardu, lorsqu’on avance en âge : on croit savoir, alors que l’on ne sait pas grand-chose !

Un autre sujet qui aurait pu devenir polémique, c’est la religion.

Vous le savez, je l’ai déjà dit, je crois (sans jeu de mots), je suis athée, ou plutôt agnostique. Comme Socrate, tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien. Je ne suis donc pas contre la religion. C’est une béquille comme une autre pour supporter la finitude de la condition humaine. Mais je suis fils de l’École Publique, un peu anticlérical, élevé dans une région où la rivalité public/privé était et reste vive dans bien des endroits.

Jackie, elle, vient d’une zone où l’enseignement privé est tout-puissant. Ses enfants l’ont fréquenté et ses petits-enfants perpétuent la tradition, dans des établissements plus proches d’un conformisme exacerbé que d’un modernisme avéré. Rapidement, c’est devenu un sujet tabou entre nous. Pour le reste, sa pratique est conforme à celle de la majorité des français : chrétienne de cœur, mais d’une observance minimale. Depuis son veuvage éclair, elle a cessé d’aller à la messe du dimanche (représailles contre l’injustice ?).

Nous nous retrouvons donc sur ce point et c’est fort bien.

J’ai évoqué un jour avec elle, il n’y a pas longtemps, le sujet de nos dernières dispositions, de ce point de vue. Je veux être enterré civilement, elle veut « passer à l’église », comme on dit. Soit. Je doute d’être obligé d’y entrer pour elle, j’espère ne pas l’être en tout cas. Mais si ce malheur devait m’arriver, je le ferais en sa mémoire, bien entendu, j’y ai déjà consenti pour divers proches.

Vous voudrez bien m’excuser d’avoir un peu plombé l’ambiance. Vous savez comment je procède dans cette chronique, je suis le fil de mes pensées, il est sinueux et un peu imprévisible.

(1) Inventeurs de la télécommande à ultrasons.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, mars 2020, 11e jour du confinement.

La Dame de Gargilesse

La Dame de Gargilesse

ou

La Délectable Histoire de Sylvestre Courtecuisse

Au sud du Berry, « protégé des vents froids par plusieurs étages de collines et blotti au fond d’un bassin masqué par la verdure »(1), se trouve un village nommé Gargilesse-Dampierre. La première partie de son nom, il la tire du modeste affluent de la Creuse qui coule à ses pieds, la seconde d’un petit bourg situé à cinq kilomètres de là.

Sur son piton schisteux, Gargilesse a vu, depuis l’époque gallo-romaine, plusieurs châteaux successifs édifiés, détruits, reconstruits. Celui qui subsiste aujourd’hui date de 1750 et on le doit à Olympe Rozée de Chevigny, veuve du capitaine de cavalerie Louis-Charles du Breuil du Bost.

C’est un gros manoir dix-huitième, accolé à l’église du village et encore protégé par la porte flanquée de deux tours rondes du château-fort d’antan.

Pour sa part, l’église Saint-Laurent-et-Notre-Dame, du XIIe siècle, qui le jouxte, mêle un style roman prédominant à quelques prémices du gothique. Un clocher aveugle, court et carré la couronne. Sous le chevet et le transept, une crypte romane, ornée de fresques remarquables, compense la déclivité du terrain. On dit qu’autrefois château et église communiquaient secrètement par là.

Le village, de trois cents et quelques habitants, est connu pour abriter une des demeures de prédilection de George Sand, aujourd’hui transformée en petit musée.

Algira, ou la Villa Manceau, comme l’appelait encore la romancière, du nom de son compagnon de l’époque, a été aménagée pour l’écrivaine en 1858 et réaménagée par ses descendants, un siècle plus tard, pour accueillir le public.

En dépit de sa taille, le village, qui figure sur la liste des plus beaux de France depuis des lustres, accueille plusieurs manifestations culturelles de renom. Des concerts de musique classique à l’initiative d’un harpiste de renommée internationale venu s’installer ici. De nombreuses expositions de peinture aussi, car depuis deux siècles, les peintres ont fait de cette contrée de la Creuse une sorte de « vallée-atelier ». Sans compter les multiples animations touristiques habituelles dans ces endroits de villégiature privilégiés : marchés artisanaux, spectacles de rue, journées du livre, etc.

Tout ceci pour dire que Gargilesse-Dampierre, avec ses hauts toits de tuiles plates, ses maisons de schiste et calcaire colonisées par la vigne vierge, sa rivière serpentine, est un de ces villages où il fait bon vivre, si l’on est sensible au calme, à la beauté simple, à la nature sans apprêt.

Avec des nuances cependant. Depuis l’avènement des vacances et du tourisme, de juin à fin septembre, c’était l’agitation, certains disaient l’envahissement. D’octobre à mai, un calme pénétrant, que d’aucuns qualifiaient de morne ennui.

Sylvestre Courtecuisse, en dépit de son intérêt bien compris, comme nous le verrons, appartenait aux premiers et vivait au bas du village, dans la modeste demeure léguée par ses parents.

Quarante-cinq années avant celle-ci, il était annoncé pour le 28 décembre ; il n’arriva que le 31. Ses parents, respectueux d’une tradition fainéante qui voulait que l’on donne au nouveau-né le prénom du saint ou de la sainte du jour, l’avaient donc appelé Sylvestre, au lieu d’Innocent !

S’il se félicitait de cet heureux coup du sort, il se lamentait par contre de porter le patronyme de Courtecuisse.  Il est des noms de famille de toutes sortes, des plus ronflants aux plus terre-à-terre, des plus nobles aux plus plébéiens, et tous ne sont pas bien portés, cela va sans dire. Mais dans le cas de Sylvestre, il était d’une évidence irrémédiable que le sien ne lui allait pas ! Il avait toujours été le plus grand partout où il était passé, de la maternelle au collège, du dispensaire au service militaire, des enfants de chœur à la chorale paroissiale.

Vous l’avez compris, Sylvestre Courtecuisse, avait été élevé dans la religion, « catholique, apostolique et romaine » par une mère bigote et un père indifférent, mais soucieux de lui inculquer une éducation à principes.

Tout confit en religion qu’il fût, il n’en restait pas moins un grand « dépendeur d’andouilles » et un pécheur invétéré, surtout contre le dixième commandement, celui qui prescrit, entre autres, de ne convoiter ni la femme d’autrui, ni sa servante.

Car la nature avait pourvu Sylvestre d’un appendice en rapport avec sa taille et les femmes ne s’y trompaient pas. Le bruit courait au village que pas une entre seize et soixante ans ne lui aurait fait défaut. Pucelle, mariée, veuve, nonne même, aucune qui rechignât à « voir le loup » en sa compagnie !

L’abbé qui le confessait s’en arrachait les rares cheveux qui lui restaient et bien qu’il le soupçonnât de vantardise, il recevait généralement confirmation de ses méfaits de la bouche même de ses paroissiennes !

Sylvestre était brocanteur. Après des études décousues chez les bons pères de La Châtre, ayant raté son brevet plusieurs fois, son père l’avait placé en tant que commis chez un professionnel de ses amis. C’est là qu’il s’était pris d’amour pour les vieilleries de tous acabits et avait développé une habileté manuelle sans pareille pour toutes sortes de réparations et remises en état. Avant son décès, son patron lui avait cédé son commerce, un pas-de-porte constitué d’une ancienne boutique de quincaillerie, suivie d’une cour, d’une remise et d’un garage, tous pleins à craquer.

Sylvestre avait une passion curieuse : il accumulait les vases de nuit, pots de chambre et autres seaux hygiéniques dont il possédait une collection de plus de trois cents pièces, suspendues par l’anse à des crochets vissés aux poutres et solives de son magasin.

Étant donné sa taille, qui dépassait le mètre quatre-vingt-dix, il lui fallait circuler avec précaution dans la boutique sous peine de se retrouver le nez dans un de ces ustensiles ! Mais, par une sorte de mémoire du corps étonnante, il donnait de manière inconsciente les mouvements de tête nécessaires au moment opportun et jamais on ne l’avait vu ni entendu s’y cogner.

Tout l’été, il se terrait dans sa demeure voisine, épiant la vie à travers les petits carreaux de ses croisées, pestant contre les tenues débraillées des envahisseurs et refusant de commercer avec eux. À la boutique, un écriteau délavé pendait au bec-de-cane : « En course – Réouverture :      heures ». Mais l’espace réservé pour inscrire à la craie l’heure du retour restait désespérément vide et les éventuels clients étrangers se cassaient le nez sur une porte fermée à toute heure de la journée.

Les autres, ceux du cru, savaient qu’il fallait attendre septembre pour que Sylvestre fasse prendre l’air à ses possessions, astique ses cuivres, nettoie ses miroirs, encaustique ses armoires et daigne recevoir le public.

Ses parents lui avaient légué, outre la maison où il habitait, un bas de laine bien garni, fruit de décennies d’économies et de placements judicieux ; Sylvestre Courtecuisse ne travaillait pas par besoin, mais par désœuvrement et pour son plaisir. Il était donc un bon parti, dans tous les sens du terme.

Hélas, si bien des filles et femmes des environs avaient réussi à le mettre dans leur lit, ou plutôt lui dans le sien, encore que bien souvent ce Casanova exécutât la chose en des lieux qui en étaient dépourvus, aucune n’avait pu jusqu’ici lui passer la corde au cou. Hormis quelques heures de plaisir, il n’avait jamais rien promis à aucune et toutes s’étaient contentées de ce qu’il leur avait donné.

Restait un cas à part : celui de la « Dame de Gargilesse ».

Éléonore de Montmirail, d’une noblesse obscure, mais argentée, ce qui n’est pas si courant de nos jours, s’était installée au Château sept ou huit ans avant les faits racontés, après l’avoir racheté aux héritiers descendants de Louis-Charles du Bost et d’Olympe de Chevigny. Pour échapper à un père tyrannique, elle s’était mariée jeune à un financier parisien plus âgé qu’elle qui lui avait donné deux enfants coup sur coup avant de la laisser veuve avec un capital qui se comptait en dizaines de millions.

Âgée d’une trentaine d’années, c’était une femme en tous points singulière : grande, racée, rousse incendiaire, cavalière émérite, athée notoire. Au village, on l’appelait « La Châtelaine », à l’extérieur : « La Dame de Gargilesse ». Il y avait déjà là de quoi intriguer et faire jaser le plus grand nombre. Elle n’en avait cure, vivait à sa guise, donnait au château des fêtes somptueuses auxquelles elle conviait tout le gratin de la contrée et collectionnait les amants comme d’autres les toilettes ou les paires de chaussures.

Sylvestre Courtecuisse ambitionnait de devenir un de ceux-là, mais n’y était pas encore parvenu et cet objectif occupait le plus clair de ses pensées.

Comme tous les Casanova, ce qu’il aimait, c’était la conquête et, comme beaucoup de chasseurs, la prise, une fois capturée l’intéressait assez peu. Mais cette fois, c’était différent. Éléonore de Montmirail opposait de la résistance. Elle voulait choisir, pas être choisie. Et cela changeait la donne.

Il avait déjà été invité au Château à l’occasion de plusieurs fêtes et n’avait pas manqué « d’entreprendre » Éléonore. Sans autre résultat qu’un regard hautain et un refus poli de toutes ses avances.

Sylvestre, entre autres qualités, possédait celle de la persévérance. Les rebuffades de sa belle rousse ne le désespéraient donc pas, pas plus qu’elles ne l’incitaient à renoncer. Entre deux rencontres, il allait se consoler ailleurs, ce qui, bien évidemment ne plaidait pas beaucoup en sa faveur auprès de la Châtelaine, si celle-ci apprenait que la liste des conquêtes de notre brocanteur s’était encore allongée.

Les choses allaient ainsi depuis bientôt deux ans lorsque se produisit un fait nouveau.

C’était arrivé lors de la dernière fête donnée au château : un bal vénitien en l’honneur du 33e anniversaire de la flamboyante maîtresse des lieux.

La Châtelaine n’avait pas lésiné sur la dépense : au soir du jour anniversaire, des flambeaux de résine brûlaient dans un alignement parfait sur l’allée qui, une fois franchi l’ancien pont-levis, conduisait à l’huis de la demeure. Là, des laquais en livrée aux couleurs préférées d’Éléonore, bleu et or, annonçaient les invités d’une voix de stentor, avant leur entrée dans la salle de bal.

Masqués, emperruqués, poudrés, les conviés à la fête, en costumes grand siècle, de location pour les plébéiens ou sortis de la naphtaline des armoires pour les nobles encore argentés, glissaient à petits pas sur les parquets au point de Hongrie du château, chacun au bras de sa chacune.

Sur l’estrade dressée au fond de la salle de bal, devant un miroir qui dédoublait la pièce en profondeur et révélait la face cachée des musiciens, se tenait un mini-orchestre de chambre : clavecin, violoncelle, violon, alto, clarinette, hautbois, flûte et contrebasse.

Ils jouaient la musique baroque qui convenait : Charpentier, Couperin, Purcell, Haendel, Albinoni, Vivaldi… et les danses se succédaient sans discontinuer : chaconnes, pavanes, passacailles, gavottes, gigues, menuets, rigodons et sarabandes remplissaient la soirée de leurs rythmes lents ou rapides, enjoués ou guindés.

De nouveaux valets en livrée bleue et or se chargeaient d’abreuver et nourrir cette  assistance nombreuse, circulant les bras chargés de plateaux remplis de coupes de champagne et de petits fours chauds et froids, sucrés et salés.

Sylvestre était arrivé alors que la fête battait presque son plein. On allait découper le gâteau d’anniversaire. Celui-ci apparut porté avec précaution sur un pavois par deux laquais poudrés. Ils le disposèrent sur une desserte installée le long d’un des grands côtés de la salle. C’était un gâteau à étages, comme il convient, tout de génoise, crème pâtissière, crème mousseline et crème Chantilly, surmonté d’un buste réduit en chocolat blanc de l’Amphytrionne, couronné d’une extraordinaire chevelure de sucre filé aux spectaculaires boucles et torsades rousses. Du grand art qui arracha des « Oh ! » et des « Ah ! » de surprise et d’admiration à toute l’assistance. Le pâtissier, un Meilleur Ouvrier de France reconnaissable à son col tricolore, suivait, toque en tête, le couteau à la main. Les applaudissements redoublèrent.

Des piles d’assiettes à dessert reposaient sur d’autres dessertes vers lesquels convergèrent les convives. La musique à présent jouait en sourdine. Le pâtissier s’avança vers Éléonore qui donnait encore le bras à son cavalier de la dernière danse, lui tendit le couteau et s’avança avec elle vers son chef d’œuvre. La « Châtelaine » commença alors le découpage, sous les conseils du maître, tandis que s’avançaient les couples, assiette en main, pour recevoir leur portion de pâtisserie, leur ration de crème et leurs fragments de chevelure en sucre filé.

Vint le tour de Sylvestre, tricorne en tête, bas de soie blancs, veste à basques et culotte à la française aux couleurs de sa belle, un loup de velours noir sur le visage.

— Ah, vous voilà, Monsieur Sylvestre. Vous avez belle allure, ma foi.

— Pas tant que vous, Éléonore. M’accorderez-vous une danse, après que nous ayons dégusté ce somptueux dessert ?

— Je ne sais si vous la méritez, pendard que vous êtes !

— Je suis le plus fidèle de vos dévots, vous le savez bien…

— Fidèle, comme vous y allez, ce n’est pas ce qu’on me dit.

— Fidèle en pensée, je vous le jure ; pour le reste, le corps a ses exigences, ce n’est pas vous qui me contredirez…

— Certes non, j’aurais mauvaise grâce à le faire, mais, quand même, Marie-Madeleine, une novice, vous auriez pu vous abstenir, non ?

— On jase beaucoup, vous savez.

— Sans doute.

— Alors, cette danse ?

— Peut-être, nous verrons…

Sur ces paroles dilatoires d’Éléonore, Sylvestre s’était incliné et retiré de la file qui s’impatientait derrière lui, pour aller consommer son dessert à l’écart.

Tandis qu’il savourait, à petites bouchées, sa part de gâteau, l’onctuosité des crèmes lui rappela celle de la peau laiteuse d’Éléonore et les cheveux de sucre la senteur inégalée de sa longue chevelure bouclée, dans laquelle il rêvait de plonger ses doigts et enfouir sa tête. L’effet ne tarda pas à se faire sentir. Une excroissance douloureuse et peu décente vint gonfler sa culotte. « Palsambleu ! Cette diablesse m’échauffe trop les sangs ! Il faut que cela cesse ».

Sylvestre rêvait donc d’un tête-à-tête, d’un cinq à sept et pour tout dire même d’une nuit entière avec Éléonore.

L’orchestre entamait un menuet. Sylvestre se plaça dans le rang des hommes et, au fil des figures, à un moment donné, fut ramené en face d’Éléonore.

— Vous voyez que vous n’avez pas besoin de ma permission ?

— Vous vous gaussez. C’est à peine si nous avons le temps d’échanger trois phrases, entre deux changements de cavalier.

— Et cette métaphore de votre vie amoureuse ne vous plaît pas ?

— En l’occurrence, non, Madame.

Et, alors qu’ils passaient près d’une tenture, Sylvestre fit un pas de côté, entraînant sa cavalière dans le passage qu’elle dissimulait. Elle allait crier quand la bouche de Sylvestre vint se plaquer sur la sienne.

Les lèvres d’Éléonore se défendirent d’abord, puis s’adoucirent lentement avant de se livrer finalement pour épouser celles de Sylvestre en un fougueux baiser. Lorsqu’ils reprirent leur souffle, elle susurra juste :

— Enfin ! Vous en avez mis du temps. Je me demandais si vous vous décideriez jamais !

— Vous ne me donniez aucun espace propice, méchante !

Le reste de la conversation fut remis à plus tard, car il se trouve que ce passage menait à la chambre d’Éléonore et c’est elle qui entraîna Sylvestre par la main jusqu’à l’alcôve qui s’y trouvait.

Et là se livra le plus joli des combats amoureux que l’on ait vu depuis longtemps. La passion contenue a de ces débordements que l’on ne saurait exprimer entièrement. Les préliminaires furent bâclés, c’est certain, et le premier assaut livré sans ménagements, à l’initiative des deux affamés. Le second fut moins emporté. À l’issue de quoi, un autre appétit leur vint.

Par bonheur, la chambre d’Éléonore disposait de ressources insoupçonnées. Elle y avait fait intégrer un réfrigérateur table-top, comme dans un hôtel, et se levant pour l’ouvrir, comme la Vénus de Botticelli, elle en ressortit une bouteille de Dom Pérignon, un poulet froid et un sachet de pommes chips.

La scène fut sans témoins et c’est heureux, car l’image de la « Dame de Gargilesse », dans le plus simple appareil, allongée sur le ventre, les fesses en l’air, un pilon de poulet à la bouche, ses boucles rousses dans les yeux, aux côtés d’un Sylvestre assis, dont le sexe peinait encore à s’assagir, n’aurait pas manqué d’enflammer les esprits.

Ils firent ripaille et s’aimèrent encore.

À quoi bon vous en dire plus ? Ces deux-là étaient faits pour s’entendre, dans un lit j’entends, et cette nuit-là, ils s’entendirent si bien que la fête s’acheva sans que l’on ait revu la Châtelaine, et si débordements sonores il y eut, ils furent couverts par les notes et les accords de l’orchestre.

Au matin, dans le désordre de leurs draps, aussi curieux que cela paraisse, ils se vouvoyaient encore, bien qu’ils n’ignorassent plus rien de leurs intimités respectives. Ce verrou-là n’avait pas sauté.

Faut-il y voir le signe qu’aucun des deux n’entendait aliéner sa liberté chérie au-delà de corps à corps amoureux, aussi passionnés fussent-ils ? Sans doute.

Toujours est-il que chacun continua à mener sa vie comme par le passé, à l’exception de trois soirs par semaine, où l’on voyait Sylvestre franchir le pont-levis du Château.

Tant et si bien qu’à Gargilesse, on ne vous le dira pas, mais c’est un secret de Polichinelle, si je puis dire, et un polichinelle justement, Éléonore finit par en ramasser un dans le tiroir, comme on dit vulgairement.

Cette grossesse délia les langues comme jamais. La paix des ménages s’en trouva altérée. Qu’un mâle du village couche à l’occasion avec cette diablesse de Châtelaine, passe encore, mais lui faire un enfant, ça non ! Les conjectures allaient bon train. Mais il fallut attendre de voir le poupon et ses soixante centimètres à la naissance pour savoir qui était le père.

Roux comme sa mère, grand comme son géniteur, ici tous l’appellent « le fils du brocanteur » alors qu’il se nomme en réalité Louis-Armand de Montmirail. Sylvestre désirait ardemment le reconnaître, mais les deux amants convinrent que le patronyme de Courtecuisse ne pouvait seoir à quiconque et surtout pas à leur fils. Louis-Armand s’en est trouvé anobli.

La plaisanterie la plus commune au village est la suivante : Monsieur et Madame Courtecuisse ont un fils, comment s’appelle-t-il ? De Montmirail !

Je vous parle d’un temps….

Sylvestre et Éléonore ont tous les deux des cheveux blancs à présent. Hier, on a mis le château en vente. Éléonore est partie habiter chez sa fille à Paris.

C’est « le fils du brocanteur » qui tient la boutique. Il vient d’avoir trente ans. Toujours célibataire. Son père l’aide encore un peu. Mais, depuis le départ d’Éléonore, Sylvestre s’est assombri. Il erre dans la brocante, entre les pots de chambre suspendus au plafond et marmonne des litanies de prénoms féminins. Le dernier de la liste est toujours le même : Éléonore.

©Pierre-Alain GASSE, novembre 2016.

 (1) Les Plus beaux villages de France, Sélection du Reader’s Digest, 1981.