Archives mensuelles : juin 2020

La Vie après Jeanne – 8

Chronique d’amours contingentes

L’un de nos points communs les plus forts, c’est notre goût pour la bonne cuisine. Vous vous souvenez peut-être que j’avais été séduit par son veau marengo, un plat délicieux que l’on ne trouve plus guère aujourd’hui, et que je m’étais bien gardé de lui révéler que c’était une des spécialités de Jeanne. Eh bien, le sien est aussi bon, sinon meilleur, ce que je pensais impossible !

Approvisionnée quasiment à la source, dans la boutique de son mari, Jackie avait eu la part belle de ce côté-là et sans doute toujours privilégié les plats de viande au détriment du reste, c’est normal, mais je dois avouer qu’elle sait tout autant accommoder au mieux les ressources du potager. À présent que je l’ai vue à l’œuvre de l’automne à l’été, je puis dire que c’est une cuisinière de premier ordre !

Je suis donc nourri « aux petits oignons », comme on dit, et ma crainte serait plutôt de manger plus qu’il ne faudrait vu mon activité. C’est pourquoi outre la gymnastique en chambre que nous pratiquons assidûment, je m’astreins chaque jour à une marche. Plus à aussi bonne allure que jadis, mais enfin, compte tenu de la ferraille que j’ai maintenant dans la jambe, je ne me plains pas. J’approche des quatre kilomètres à l’heure !

Le 5 août dernier, pour fêter le premier anniversaire de notre rencontre, j’avais projeté de lui concocter une surprise : un week-end dans un château-hôtel, couplé avec un terrain de golf et assez proche de chez moi. Heureusement que je suis passé au téléphone portable (grâce à elle, cadeau d’anniversaire), parce que, sinon, j’aurais éprouvé de la difficulté à réserver sans qu’elle le sût. Bref, je suis parvenu à mes fins. Oui, mais…

Le 5 tombait un mardi. Je me convainquis qu’au mois d’août c’était peut-être un avantage, car les week-ends devaient être complets. Ils l’étaient. J’avais pris la précaution d’appeler quinze jours à l’avance et pourtant nous caser deux jours en pleine semaine ne fut pas facile. Ne restait que la chambre la plus chère, c’était à prévoir, mais pour la circonstance, cela me convenait.

Le temps était annoncé estival pour la semaine entière. J’avais couvert les yeux de Jackie avant d’arriver pour que la surprise fût totale. Lorsque je lui ôtai son bandeau, elle poussa des « oh ! » et des « ah ! » de satisfaction. Elle était enchantée. Pour la première fois de sa vie, elle allait dormir dans un château ! La gentilhommière, sympathique du dehors, présentait un intérieur cossu et un parc admirable. Le 9 trous était superbe.

Jackie ne joue pas au golf, vous vous en doutez (je ne vois pas pourquoi je dis cela, c’est une sorte de parti-pris de classe de ma part, je retire le propos). J’ai retrouvé là quelques connaissances du temps où nous jouions avec Jeanne (cela faisait partie de nos contradictions, nous pratiquions le camping, mais jouions au golf !) et pu réaliser un parcours en leur compagnie. J’ai été plutôt mauvais sur le fairway, je suis trop rouillé, mais excellent sur le green. Jackie, pour sa part, a grandement apprécié la pergola et ses chaises longues où elle a dévoré toute la presse « people » en stock, cocktail en main.

À l’apéritif au club-house deux couples de golfeurs, l’un de pharmaciens, l’autre un notaire et ce qu’on appelait autrefois sa « poule », une blonde peroxydée, nous ont invités à nous joindre à eux pour le dîner. Difficile de refuser.

Mais, après deux « americanos » dans l’après-midi, plus deux « mojitos » avant le repas, Jackie, d’ordinaire tempérante, connaissait à l’heure de passer à table une légère ivresse et il arriva… ce qui devait arriver ! Un esclandre.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, mars 2020, 12e jour du confinement.

La Vie après Jeanne – 7

La télévision ! Parlons-en. C’est une source de tensions dans tous les couples d’aujourd’hui, je pense, et nous n’échappons pas à la règle.

Le premier sujet de discorde, c’est la télécommande. Elle voudrait l’avoir toujours à portée de main et zapper comme bon lui semble, autrement dit à tout bout de champ. J’ai horreur de ça. Ah, on était plus tranquille avant quand il fallait se lever pour changer de chaîne ! L’effort à fournir réfrénait les envies. Messieurs Adler et Polley(1), je ne vous remercie pas !

Le second motif de discussion, c’est le volume du son. J’entends moins bien qu’elle, je ne suis pas encore appareillé. Alors, nous passons notre temps à monter et descendre le son. C’est énervant.

Last but not least, le choix du programme ! Il n’y a qu’un téléviseur, chez elle comme chez moi, et certains soirs, nous n’arrivons pas à nous mettre d’accord. Elle préfère les films sentimentaux, moi ceux d’action, les émissions de variétés, moi les documentaires, c’est compliqué ! Elle a horreur des débats, moi j’aime bien. Nous avons dû établir des règles. C’est chacun son tour de faire des concessions. Si je regarde avec elle un film à l’eau de rose, elle doit consentir à regarder avec moi un débat politique, de société ou une émission littéraire. Difficile.

C’est comme cela que nous avons redécouvert que l’on n’est pas obligés de tout partager ! Depuis, cela va mieux. Elle a d’autres hobbies, moi aussi. Elle, la couture et le tricot, moi, la photographie et le modélisme. Nous y vaquons chacun de notre côté en cas de désaccord rédhibitoire sur la soirée. Mais je préfère de beaucoup l’avoir appuyée contre mon épaule dans le canapé ou même chacun dans son fauteuil, à portée de caresse.

Ah, je vous le dis, recomposer une vie à deux, c’est un vrai travail à durée indéterminée. Chaque jour, des sujets nouveaux surgissent qu’il faut tenter de régler au mieux.

C’est là le sel de cette vie nouvelle. Mais il faut avoir l’esprit alerte, savoir s’adapter et proscrire les certitudes. C’est le plus ardu, lorsqu’on avance en âge : on croit savoir, alors que l’on ne sait pas grand-chose !

Un autre sujet qui aurait pu devenir polémique, c’est la religion.

Vous le savez, je l’ai déjà dit, je crois (sans jeu de mots), je suis athée, ou plutôt agnostique. Comme Socrate, tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien. Je ne suis donc pas contre la religion. C’est une béquille comme une autre pour supporter la finitude de la condition humaine. Mais je suis fils de l’École Publique, un peu anticlérical, élevé dans une région où la rivalité public/privé était et reste vive dans bien des endroits.

Jackie, elle, vient d’une zone où l’enseignement privé est tout-puissant. Ses enfants l’ont fréquenté et ses petits-enfants perpétuent la tradition, dans des établissements plus proches d’un conformisme exacerbé que d’un modernisme avéré. Rapidement, c’est devenu un sujet tabou entre nous. Pour le reste, sa pratique est conforme à celle de la majorité des français : chrétienne de cœur, mais d’une observance minimale. Depuis son veuvage éclair, elle a cessé d’aller à la messe du dimanche (représailles contre l’injustice ?).

Nous nous retrouvons donc sur ce point et c’est fort bien.

J’ai évoqué un jour avec elle, il n’y a pas longtemps, le sujet de nos dernières dispositions, de ce point de vue. Je veux être enterré civilement, elle veut « passer à l’église », comme on dit. Soit. Je doute d’être obligé d’y entrer pour elle, j’espère ne pas l’être en tout cas. Mais si ce malheur devait m’arriver, je le ferais en sa mémoire, bien entendu, j’y ai déjà consenti pour divers proches.

Vous voudrez bien m’excuser d’avoir un peu plombé l’ambiance. Vous savez comment je procède dans cette chronique, je suis le fil de mes pensées, il est sinueux et un peu imprévisible.

(1) Inventeurs de la télécommande à ultrasons.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, mars 2020, 11e jour du confinement.