Archives mensuelles : mai 2020

La Vie après Jeanne – 6

jackie et pierre

Et Jackie, allez-vous dire ?

Eh bien, je lui trouve beaucoup de qualités, c’est vrai.

Outre le physique qui m’a séduit, je n’y reviens pas, c’est une femme généreuse et pleine d’empathie pour les autres, ce qui est moins mon cas, je l’avoue volontiers. Le revers de la médaille, c’est qu’elle serait dépensière, si je la laissais faire. Bon, je ne suis pas pingre, mais mes parents m’ont appris très tôt la valeur de l’argent et, comme tous ceux qui ont connu la guerre, j’ai toujours peur de manquer. En conséquence de quoi je me ressers de chaque plat, au cas où il n’y aurait rien à manger au prochain repas, j’entasse des vieilleries parce cela pourrait peut-être servir un jour de pénurie et j’achète souvent en double pour la même raison.

Mais je m’écarte de mon sujet. Jackie, donc.

Elle est un peu soupe au lait et prend la mouche assez facilement, vous l’avez peut-être déjà constaté. Par chance, je suis né d’humeur égale et si je ne réponds pas à ses piques, la querelle s’éteint d’elle-même en quelques minutes. C’est quelque chose que je n’ai pas compris tout de suite, il m’a fallu plusieurs semaines.

— Tu fais encore ton dos rond ? Libre à toi, Pierre, mais je te préviens, je ne changerai pas d’avis.

En réalité, elle est incapable de tenir une position intransigeante longtemps, c’est contraire à sa nature généreuse et spontanée.

Elle est aussi tactile que je suis réservé en la matière et me met parfois mal à l’aise en public, mais au fond, cela me plaît beaucoup.

Question niveau d’études, éducation et culture, j’ai étudié un peu plus qu’elle, c’est vrai. Son cursus s’est arrêté après ce qui s’appelait alors le Brevet Supérieur d’Études Commerciales. Puis, elle s’est mariée et a secondé son mari à la boutique. Moi, j’ai obtenu mon CAP d’horloger chez mon père, puis passé au Lycée Technique de Morteau, une des plus réputées écoles horlogères de France, l’équivalent de ce qui ne s’appelait pas encore le Brevet de Maîtrise.

Par inclination naturelle, j’ai sans doute lu davantage qu’elle, ou du moins pas la même chose. Alors qu’elle s’est surtout contentée de littérature dite « de gare » et de revues sentimentales ou de mode (il y a chez elle des collections entières de Bonnes Soirées, Modes et Travaux, Nous Deux et Confidences) j’ai exploré un peu tous les pans de la production française. J’essaie à présent de l’amener à découvrir les auteurs que j’aime. Elle commence à apprécier Genevoix, D’Ormesson, George Sand, Gide… mais reste insensible à Boris Vian, Ponge, Vialatte, Pergaud…, qui figurent parmi mes auteurs favoris. Dans le genre policier, qui n’est pas son fort, parlez-lui à la rigueur d’Agatha Christie, de Simenon ou de Maurice Leblanc, mais surtout pas de Frédéric Dard ! Elle a horreur de la vulgarité, et me reprend à chaque « Bon Dieu ! » que je lâche.

Ceci dit, elle n’a que l’embarras du choix, Jeanne était une lectrice avertie et la bibliothèque est bien remplie. Alors, il nous arrive maintenant de lire de concert une heure ou deux (nous nous couchons tôt, inutile de vous dire pourquoi) lorsque les programmes télévisés ne nous agréent pas.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, mars 2020, 10e jour du confinement.

La Vie après Jeanne – 5

jackie et pierre

Chronique d’amours contingentes

Cette bonne entente au lit, ciment de tous les couples qui veulent durer, je ne vous apprends rien, n’est pas une panacée pour autant. Il y a des désaccords qui résistent à tous les traitements, pour agréables et bénéfiques qu’ils soient !

Mes visites au cimetière en sont un.

Après le décès de Jeanne et ma sortie de l’établissement de soins de suite, j’avais pris l’habitude de me rendre sur la tombe de feue mon épouse, au cimetière de Saint-Laurent, chaque matin, avant midi. Non pas que je croie à la vie éternelle, cela m’a passé dès après ma communion solennelle, mais c’était pour moi, outre une promenade hygiénique, l’occasion de soliloquer à loisir et de commenter les avancées de ma relation avec Jackie, parfois à voix haute d’ailleurs, ce qui ne laissait pas d’intriguer les bigotes habituées du lieu.

Eh bien, figurez-vous qu’elle aurait voulu que je cesse et que je me contente de fleurir sa tombe à la Toussaint, comme tout le monde, arguant du fait que, elle, ne passe pas son temps dans le cimetière de Saint-Julien ! Je lui ai rétorqué que je n’en savais rien et qu’au final, je m’en moquais.

Cela ne lui a pas plu du tout, du tout. Nous avons fait chambre à part pendant deux jours.

C’est quand je l’ai vue sortir sa valise de dessous le lit, que je me suis résolu à mettre de l’eau dans mon vin. Nous avons transigé à une fois par mois.

J’y vais pendant qu’elle est chez le coiffeur. Jackie renouvelle son indéfrisable (ah, c’est vrai qu’on dit permanente aujourd’hui) avec régularité. Je la dépose, car elle ne conduit pas, je fais mon tour, je vais la rechercher et elle ne me demande pas où j’étais. Voilà le modus vivendi auquel nous sommes parvenus, non sans mal, sur ce sujet.

C’est sans doute la clé du problème dans la recomposition d’une vie à deux : il faut se défaire d’habitudes anciennes pour en acquérir de nouvelles avec le conjoint, compagnon ou compagne qui arrive. Certaines se prennent aisément, en particulier dans l’euphorie fusionnelle des premiers temps, mais d’autres, souvent plus révélatrices de travers que de qualités, sont plus ardues à perdre.

En ce qui me concerne, c’est le cas de ma propension exagérée – maladive, dit Jackie – au rangement et à la propreté. Déformation professionnelle, d’horloger bijoutier, sans doute, mais acquise depuis si longtemps, en réalité depuis l’enfance dans le sillage de mon père, qu’il m’est très difficile d’y remédier.

Je ne supporte pas le désordre. Ma devise : une place pour chaque chose et chaque chose à sa place ! Et j’abhorre la saleté.

Jackie vous dirait que je suis maniaque au plus haut point, mais elle exagère beaucoup. Il y a un sujet sur lequel je concède qu’elle a raison : ma voiture ! Cette DS 21 décapotable crème et café des années soixante, j’y tiens comme à la prunelle de mes yeux ; davantage encore depuis qu’elle a été accidentée et réparée. Après chaque sortie, je l’astique du plus petit chrome à la dernière des surfaces de cuir et à Jackie, cela lui tape sur les nerfs. Je le comprends, mais c’est plus fort que moi.

Je me demande parfois si elle n’en est pas jalouse ! Heureusement, cela lui passe quand nous roulons, capote baissée, et que l’on se retourne à notre passage !

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, mars 2020, 9e jour du confinement.

La Vie après Jeanne – 4

jackie et pierre

Chronique d’amours contingentes

C’est un autre des miracles de cette affaire. J’ai retrouvé une vigueur que je croyais enfuie. Il suffit que Jackie me pose la main sur la cuisse pour qu’aussitôt mon corps réagisse. Et de belle manière, vous pouvez m’en croire. C’est inespéré !

Comme le temps nous est compté (surtout le mien, j’en conviens), nous en profitons, autant que faire se peut, car si les femmes n’ont pratiquement pas de limites en ce domaine, et Jackie encore moins, je crois bien, il n’en est pas de même pour moi, vous vous en doutez bien. Alors, elle m’a initié aux accessoires qui permettent de m’économiser un peu !

Je connais le qu’en dira-t-on de Saint-Julien-l’Ars : « Elle va l’enterrer en moins de six mois, c’est sûr, avec le tempérament qu’elle a ! » et je m’en moque bien. À Saint-Laurent, nous sommes encore épargnés, son installation chez moi est trop récente.

Je lui dis « chérie », vous l’avez noté, je pense, le terme m’est venu tout naturellement lors de son premier séjour chez moi (entre nous, je l’utilisais déjà avec Jeanne) mais elle, curieusement, continue à m’appeler « Pierre », comme au premier jour. Par contre, nous avons abandonné le vouvoiement d’un accord tacite lorsque je suis sorti du coma artificiel.

Inutile de vous préciser qui a fait le premier pas pour passer de l’amical à l’intime. C’est Jackie, bien entendu. Cela a commencé par un chaste baiser sur les lèvres, alors que j’étais enfin débarrassé de tous mes tuyaux sur mon lit de souffrance, à la fin d’une de ses visites. C’est devenu un rituel à partir de ce jour-là.

Pour le reste, nous avons profité de circonstances plus ou moins consciemment provoquées, en terrain neutre. C’était lors d’un week-end improvisé à La Rochelle. J’étais arrivé la veille chez Jackie. Il faisait beau et la côte était à deux heures de route à peine. Alors, dès le samedi matin, après une nuit passée dans nos chambres respectives, nous avons pris la Nationale 147 et pour midi, nous étions sous les arcades du centre-ville de la capitale de l’Aunis.

C’est là qu’un Logis de France, rue du Minage, à huit minutes à pied du port, nous a tendu les bras et que le coup de pouce du destin s’est produit. Nous pensions nous contenter de lits jumeaux, mais il ne restait plus qu’une chambre avec un grand lit. Nous nous sommes regardés, Jackie a souri et nous avons dit oui.

J’avoue que j’ai été un peu tendu le reste de la journée. Si Jackie est une femme fort bien conservée pour son âge, consciente de ses charmes, moi, que voulez-vous, j’accuse mes presque quatre-vingts ans : habillé, je trompe un peu mon monde, j’ai encore de la prestance, mais mis à nu, j’ai l’air d’un échalas aux os qui pointent ici et là, aux muscles amaigris, à la peau flasque et couverte de taches de vieillesse. Je tentais de me rassurer en me disant qu’elle m’avait déjà vu en pire état à l’hôpital, mais pour tout dire, au fil des heures qui passaient, je n’en menais quand même pas large !

Le dîner en tête-à-tête achevé, à parler de choses anodines, après une petite promenade digestive, nous avons regagné notre chambre, tiré les rideaux, puis les doubles rideaux. Jackie a investi la salle de bains après que je me sois lavé les dents. Je me suis déshabillé à la hâte et, revêtu de mon plus beau pyjama, me suis glissé sous les draps.

Jackie, fine mouche qu’elle est, ressortie nue de la salle de bains, a pris tout son temps pour enfiler une seyante nuisette, avant de me rejoindre.

J’ai éteint la lumière et il paraît que j’ai fait des étincelles !

Je n’en crois rien. Pure flatterie de sa part. Disons que j’ai tenu ma place, sans faiblir. C’est déjà pas si mal.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, mars 2020, 8e jour du confinement.