Archives mensuelles : avril 2016

Noir sur Rivabella

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I

Élisa est assise dans son salon, les cheveux relevés en chignon à son habitude, mais pas encore maquillée. Elle a gardé le peignoir passé au sortir de la douche. De son fauteuil, elle aperçoit l’arrière du panonceau apposé sur la clôture. Elle sait qu’en travers, l’agent immobilier a fixé  l’inscription : « Vendu ». Son mari et elle ont signé il y a trois mois un compromis de vente. Et ce matin elle réalise que, lundi prochain, il va lui falloir quitter « La Pommeraie » pour toujours.

Hier, Serge lui a fait visiter le chantier de leur future demeure. Cent cinquante mètres carrés entièrement de plain-pied, sur sous-sol, avec de grandes baies vitrées donnant sur une large terrasse. Et un chauffage à air pulsé. Une maison faite de modules préfabriqués, assemblés en quelques semaines. Un concept canadien. En bordure d’une petite route bien moins passante que celle-ci. Cela avance vite, trop vite à son goût. Dans quelques jours, ce sera prêt.

Ce n’est qu’à cent kilomètres d’ici, à proximité de la nouvelle usine, mais si loin pour elle de son bocage, de ses sœurs, de la ferme de ses parents, même si, à vieillir, ils sont de plus en plus insupportables de radinerie et que parfois lui vient le désir de s’en éloigner.

Finie la corvée de nettoyage des carreaux à petits bois, lui dit Serge. Finies les odeurs de fioul de la vieille chaudière. Fini l’escalier aux marches étroites qui menait aux chambres mansardées de leur chaumière normande.

Elle pense : « Finis les roses et le jardin qui faisaient ma fierté. Et de quoi aura l’air mon mobilier de style dans ce bâtiment moderne ? C’était bien la peine d’économiser sou après sou pour acheter du beau et aller le mettre à présent dans du laid ! Tant d’années pour me faire accepter de la bonne société, recevoir et être reçue… Recommencer ailleurs, je ne m’en sens pas la force… »

Ce matin, Élisa rumine de sombres pensées.

Tout est leur oeuvre ici. Plus de quinze ans de travaux de réparation, amélioration, agrandissement pour transformer une petite maison à colombages, une étable et une remise en une propriété que chacun regarde au passage.

Et voilà qu’il faut partir.

Le travail a dicté sa loi. La vieille usine n’est plus adaptée. Matériel trop vieux, plus aux normes. Serge s’est associé avec un autre dans une affaire plus importante, là-bas de l’autre côté de la plaine. Ils ne peuvent plus habiter ici.

 Il est parti très tôt ce matin avec la Jeep. Cela fait trois mois déjà qu’il ne rentre que le week-end. La vieille usine a été démantelée. Elle est seule toute la semaine avec Petit Jean.

Elle n’a rien dit. Tout cela est enfoui en elle, par dessus les drames passés, depuis les morts de la Guerre aux trahisons de l’Occupation jusqu’à la catastrophe du handicap de Petit Jean.

Ils passaient une semaine de vacances en Suisse. C’était au début de sa grossesse. Un enfant, enfin, au bout de dix ans de mariage, alors qu’ils n’espéraient presque plus !

Un médecin consulté sur place, à sa demande, lui avait prescrit du Softénon pour éviter les nausées ! Ce n’était qu’un des cinquante noms sous lesquels se cachait le poison de la Thalidomide. Elle n’en avait pris que pendant huit jours. Mais il était déjà trop tard.

Chaque minute en face de Petit Jean lui rappelle sa faute.

Elle ne le supporte plus.

C’est novembre. Il fait gris et froid.

Elle n’a pas déjeuné. Petit Jean dort encore. Dans une demie-heure, la femme de ménage va arriver.

Soudain, elle se lève, se rend dans l’entrée, ôte son peignoir pour passer son imper et chausse ses escarpins rangés au pied du vestiaire. Sur la console du téléphone, elle prend les clés de la voiture et sort sans bruit dans la cour.

La DS gris perle luit sous la remise.

Elle la démarre et prend la route qui mène aux plages du Débarquement.

C’est à Riva Bella que tout avait commencé. Dans la liesse des bals de la Libération. C’est là que tout doit finir.

II

Petit Jean prépare son petit déjeuner en écoutant la radio. D’habitude, c’est maman, mais ce matin, il est descendu tout seul, le premier. Il sait comment faire : il y a longtemps qu’il a mémorisé tous ses gestes.

D’abord, ouvrir le Frigidaire, prendre la bouteille de lait. Du placard à casseroles, sortir la plus petite. Verser le lait, mais pas jusqu’en haut, sinon après le bol est trop plein et quand il boit, il en renverse et maman gronde.

Ensuite, prendre l’allume-gaz qui est pendu à côté de la gazinière, tourner vers… la fenêtre le bouton en bas du côté où… enfin, il se comprend, et en même temps faire sortir la petite lumière au bout du tube en appuyant sur le manche.

La flamme bleue dessine un rond sur lequel il faut poser la casserole bien au milieu, sinon la queue brûle un petit peu et ça sent très mauvais. La bakélite, dit Maman.

Alors, il faut se dépêcher de mettre sur la table le bol, la cuillère et le couteau, le chocolat, le pain, le beurre et la confiture, sortir son rond de serviette du tiroir de la table et retourner surveiller le lait, parce que sinon, quand la peau du lait commence à faire des vagues, il veut sortir tout seul de la casserole, et ça peut éteindre le gaz et ça sent le brûlé et Maman doit frotter avec le tampon Jex.

Mais Petit Jean a bien fait attention et ce matin il a éteint le gaz juste quand le lait commençait à monter.

Maintenant, il essaie avec du mal de beurrer une tartine qu’il a coupée sur la planche à pain avec le couteau-scie. Le beurre est trop dur. Maman dit tout le temps : « Mets bien le couvercle du beurrier », mais il oublie toujours.

Une autre fois, il y a longtemps déjà, quand il a encore demandé pourquoi il n’avait pas autant de doigts que les autres enfants, Maman, les yeux rouges, a enfin répondu : « C’est parce que, quand tu étais dans mon ventre, j’ai pris un mauvais médicament ». Petit Jean l’a regardée sans bien comprendre ; quand il avait mal quelque part et que Maman lui en donnait un, après il était guéri ! Puis, il a demandé s’il existait un médicament qui faisait pousser les doigts quand il en manquait, mais Maman a dit que non. Alors, Petit Jean a compris qu’il faudrait qu’il apprenne bien à se servir de ce qu’il avait de main droite.

Petit Jean, par-dessus le beurre, étale une bonne couche de confiture d’abricots. Il ne sait pas encore s’il va tremper ou pas sa tartine dans son bol de Banania. Maman dit : « C’est écœurant », mais Petit Jean aime bien le mélange du goût du chocolat avec l’abricot.

Petit Jean est content : il a réussi à préparer son petit déjeuner, tout seul comme un grand. Avec son unique main gauche. Enfin, pas tout à fait, car maintenant, il sait bien se servir de son petit pouce droit et de son moignon, pour pousser et maintenir les choses.

Petit Jean a fini de déjeuner. Il met son bol, sa cuillère et son couteau dans l’évier. Pour montrer à Maman qu’il peut l’aider maintenant, il décide de les laver. C’est facile quand la petite flamme bleue du chauffe-eau est allumée : il suffit de tourner le robinet avec un point bleu, du côté de sa bonne main, puis le robinet avec un point rouge et surtout pas le contraire, parce qu’il pourrait se brûler ! Ça fait « Vlouf ! » et bientôt de l’eau tiède coule. Il a mis le petit couvercle en caoutchouc au fond de l’évier et versé du Mir dans l’eau. Ça fait des bulles. Le bol flotte et il s’amuse un petit peu à le faire naviguer sur la mousse.

Il ne peut pas essuyer. Avec une seule main, c’est trop dur. Alors, il renverse le bol sur l’égouttoir et pose à côté la cuillère et le couteau. Il ôte la bonde et ça fait glouglou, puis un drôle de bruit à la fin. Petit Jean regarde son ouvrage. Maman sera contente, c’est sûr.

Petit Jean monte l’escalier. Il entrebâille la porte de la chambre et voit le lit déjà fait.  La salle de bains est vide aussi. Alors, il redescend. La voiture du dimanche n’est pas sous l’appentis. Et Papa parti à l’usine depuis longtemps déjà avec la Jeep.

Mais pourquoi elle n’est pas à la maison ce matin, Maman ?

III

Les cabines abandonnées se serrent les unes contre les autres. Rivabella est déserte en ce froid matin de novembre.  Après un regard sur le siège passager vide, Élisa descend de la DS et ôte ses chaussures à talons pour marcher sur le sable humide. C’est marée montante. Gris-verts sous le ciel bas, les flots moutonnent à cause d’un petit vent d’Est. Vêtue de son seul imper mastic, elle s’avance vers la laisse de haute mer. Lorsque ses pieds entrent en contact avec la première vague, un long frisson secoue son corps ; elle défait les épingles de son chignon, les place machinalement dans sa poche, dénoue sa ceinture et s’avance vers le large, les yeux fermés. Un temps qui lui semble une éternité son corps flotte lorsqu’elle perd pied ; sa volonté lutte contre son instinct de survie pour que l’eau envahisse ses poumons, cela fait mal, elle suffoque, se débat encore malgré elle, s’enfonce et remonte plusieurs fois avant de disparaître enfin sous les eaux de Ouistreham.

Le malheur ne reviendra plus.

©Pierre-Alain GASSE, juillet 2008.

Victor et Rose

Victor, que n’as-tu écouté Rose
et persévéré dans la lecture et l’écriture ?

I

Un petit homme, béret sur la tête, teint basané, rasé de frais, s’avance d’un pas traînant sur la route du Vau Madec. Sa démarche est celle des anciens, habitués aux champs et aux sabots crottés. Il porte un complet sombre défraîchi, aux poches alourdies, une chemise qui fut blanche dont les pointes de col rebiquent et une cravate au nœud serré il y a des lustres. Voilà l’uniforme de sortie de Victor. Car on est dimanche et si le temps le permet, c’est jour immanquable de promenade pour cet ouvrier agricole retraité.

À trente ou cinquante pas derrière lui chemine Rose, son épouse, teint couperosé et poitrine imposante, coiffée d’un bibi à fleurs d’un autre temps ; sa robe imprimée laisse dépasser un bout de jupon. Son sac noir au bras, elle souffle à intervalles réguliers à cause de poumons asthmatiques et se dandine un peu en raison de cors qui la font souffrir, malgré ses souliers plats éculés.

Périodiquement, on l’entend réclamer : 

— Marche donc pas si vite, tu sais bien que j’ai mal aux pieds.

En vain, car Victor entend haut, surtout quand ça l’arrange. 

— Qu’est-ce que tu dis ? T’es trop loin, j’entends point.

Ils se promènent donc ensemble, mais séparés. Rose ahane en arrière-garde tandis que Victor trottine aux avant-postes de ce convoi singulier. Chacun confie au vent de la côte le soin de porter ses reproches à l’autre, Rose dans un français plus ou moins châtié, selon l’humeur, Victor dans son  parler habituel mâtiné de gallo :

— Oh, le maudit goret. Attends voir que je t’attrape ! fulmine Rose.

— Vlà ce que c’est de reprendre deux fois de tout. Elle ne peut plus arquer, la vieille ! ronchonne Victor.

Mais le vent, bonne pâte, n’en transmet que la moitié, voire le quart, moyennant quoi, à l’arrivée, la paix du ménage se trouve préservée.

II

Rose a été cuisinière-lingère à Paris dans une maison bourgeoise. C’est dans un dancing de Clichy que Victor l’a rencontrée lors de son casernement comme fourrier dans la capitale . Elle était accorte et pas bégueule en ce temps-là. Et Victor, à défaut d’être grand et bien bâti, savait être drôle et avoir la main légère à l’occasion. 

— Dis donc, mon mignon, tu voudrais pas me faire valser un peu ?

— Si fait, Mamzelle, et même voir le ciel à l’envers, si ça te dit.

— Tout doux, mon joli. Voyons d’abord comment tu te sers de tes pieds.

C’était plus qu’il n’en fallait pour que ces deux-là se donnent ensemble un peu de bon temps. Mais finalement, de la bagatelle au mariage, il ne s’était pas écoulé six mois. Juste le temps de trouver à louer une petite maison sur les fortifs du côté de Saint-Ouen, car il n’était plus question d’occuper une chambre de bonne sous le toit des patrons.

Loin de son Goëlo natal et de sa houe de journalier, ses deux ans de service effectués, Victor commença par dépérir en usine, avant de trouver à s’employer comme jardinier, par l’entremise de Rose. Mais les jardins d’agrément l’ennuyaient. Il assimilait les fleurs aux femmes : fragiles et trop délicates pour ses grosses mains de paysan. Son domaine à lui, à défaut de champs de blé ou d’orge à faucher, de choux à repiquer, de pommes de terre à butter ou arracher, c’était le potager.

Parlez-lui de bêcher : il vous retournait en une heure de temps un carré de jardin avec une telle régularité  et si profond qu’aucune charrue n’aurait fait mieux.

Parlez-lui d’amender. D’instinct, à émietter la terre entre ses doigts, voire même à la goûter, il savait, en fonction des cultures à accueillir, si elle avait besoin de maërl, de goémon, de cendre, de fumier, de corne torréfiée, de sang séché ou de compost, et en quelle proportion.

Parlez-lui de semer. Les légumes-feuilles en lune montante, les légumes-racines en lune descendante, il n’ignorait rien des savoirs anciens, connaissait les voisinages à pratiquer ou à proscrire, les alternances à respecter, les variétés résistantes, les recettes contre nuisibles et maladies.

Parlez-lui d’augurer. Le ciel, le vent, la lumière n’avaient pas de secret pour lui et il vous prédisait sans erreur le temps du lendemain.

III

L’heure de la retraite venue, chassé de son domicile par la construction du périphérique, Victor avait fait construire une maisonnette, avec les économies patiemment accumulées du ménage. Mais pas à Paris, non, jamais de la vie, pas question d’y finir ses jours. En son village natal, au bord de la route du Vau Madec, à quelques centaines de mètres du clocher. Sans compter dix bons ares de potager à s’occuper, en plus du clapier et du poulailler, tandis que Rose vaquait à ses fleurs, sa cuisine et son ménage.

Sa bêche sur l’épaule, on voyait aussi Victor s’en aller un jour ici, un jour là, accomplir les gros travaux dans les jardins du voisinage, sans autre trêve ni repos que le dimanche.

Pour tout cela, il lui suffisait de savoir compter, sans beaucoup d’école, car sa vie de tous les jours le confrontait sans cesse aux nombres, mais pour la lecture et l’écriture, c’était une autre paire de manches, et faute de pratiquer, son alphabet finalement s’était envolé. Pour toutes les formalités, il s’en remettait à Rose, qui avait fréquenté le Cours Complémentaire. Lui, se contentait de déchiffrer et d’ânonner les gros titres du journal, jusqu’à ce que l’entrée de la télévision dans la maison le conduise à y renoncer.

— Comment que tu feras, si je pars la première ? lui serinait Rose.

— Je s’rai parti ben avant, pour sûr, répondait Victor.

Victor et Rose avaient eu un fils, du temps de leur vie parisienne, auquel ils payèrent de correctes études. Celui-ci, à l’heure de prendre métier, s’en était allé vendre des assurances en Normandie, et là avait contracté mariage  sans même se donner la peine d’inviter ses parents. Sa mère était trop mal embouchée et les mains de son père trop calleuses pour sa parvenue de belle-famille, avait-il pensé.

Tout juste le voyait-on passer en coup de vent, de temps à autre, au gré de ses tournées, lorsqu’il fut devenu inspecteur pour le quart nord-ouest de la France. Quant aux visites de la bru, n’en parlons pas, on les compterait sur les doigts d’une main !

Tout cela pour dire que lorsque Rose tomba malade d’un cancer de l’œsophage, elle s’inquiéta aussitôt, non pas pour elle – à quoi bon ? – mais pour Victor. Comment se débrouillerait-il sans elle ? On opéra Rose. Elle usa ses dernières forces à tenter de ré-apprendre à lire et écrire à Victor. En vain. Plus rien ne rentrait dans sa vieille caboche. Rose développa des métastases ici et là. Elle qui avait toujours eu un si bon coup de fourchette ne prenait plus que du bouillon. Elle s’alita et dépérit, avant de s’en aller mourir à l’hôpital. 

On vit alors Victor errer sur les routes, l’échine courbée et l’âme en peine. La maison cessa de reluire, comme du vivant de Rose, des toiles d’araignées apparurent aux encoignures et les vitres se voilèrent peu à peu. 

IV

Victor continuait à bêcher plusieurs jardins alentour. Entres autres, chez un enseignant à la retraite, au dos fragile, avec lequel il ne manquait jamais d’échanger quelques propos sur le temps et le quotidien.

Et un jour, quelques mois après le décès de Rose, cet homme, qu’on appelait Monsieur Paul, vit venir à lui Victor, avec une gibecière gonflée. Il crut d’abord que l’ancien avait sacrifié plusieurs lapins et voulait le régaler d’un. Mais quelle ne fut pas sa surprise lorsque, sur le seuil du garage – Victor ne consentait jamais à entrer dans les maisons en tenue de travail – il sortit du carnier… un gros paquet de courrier !

 Les premières lettres de la pile avaient été ouvertes, les dernières même pas. Il y avait là-dedans depuis des relances des impôts, jusqu’aux relevés des Chèques Postaux, en passant par diverses factures impayées depuis plusieurs mois déjà.

Les factures habituelles, eau, électricité, etc., Victor s’en débrouillait en les présentant au guichet des P et T qui s’occupaient du règlement. Et comme on lui avait appris que toute peine mérite salaire, il glissait au Receveur un petit billet, repoussé d’abord avec mollesse avant d’être empoché d’une main preste.

Mais la maladie et la mort de Rose avaient provoqué une avalanche de paperasse à laquelle Victor n’entendait rien et devant laquelle il avait choisi de faire le gros dos, se contentant d’entasser les missives dans la soupière qui trônait sur le buffet. Jusqu’à ce jour, où il avait pris le taureau par les cornes et son courage à deux mains pour venir trouver son voisin.

Victor tournait son béret entre ses gros doigts :

— Faites excuse si je vous demande ça, Monsieur Paul,  mais vous pourriez-t-y m’aider à démêler cette affaire. Le tas ne fait que de grossir et j’y comprends rien. Le Receveur me dit que l’argent sur le compte courant diminue, que j’en ai d’autre qu’il faudrait mettre dessus. Mais les économies de Rose y sont déjà passées. Et quand elle était là, c’était tout le contraire que nous faisions. Alors, je sais plus que penser…

Son voisin n’avait encore jamais refusé un service.

— Faites voir, Victor, on peut toujours essayer, n’est-ce pas ?

Ouvrir, trier, classer. Répondre aux Administrations. Faire le compte des dettes accumulées. Plus de dix mille francs, tout de même. Monsieur Paul aida Victor à régler les factures les plus urgentes. Le compte courant fut bientôt vide, malgré le transfert des économies du livret de Rose, après son décès. Il fallut entamer celui de Victor.

— N’est pas Dieu possible qu’il m’reste que ça !

— L’enterrement a coûté cher, Victor, vous savez.  Ce serait bien de voir avec votre fils.

— Nenni. Il veut me mettre à l’hospice et je veux rester chez moi tant que je pourrai.

Finalement, alerté peut-être par la Poste, le fils se manifesta et pour le bien de son père, dit-il, sa propre tranquillité d’esprit, assurément,  – et son profit, qui sait ? – voulut placer Victor à la Maison de Retraite la plus proche et mettre le domicile en vente. Avec sa tête de breton, le bon vieux s’y opposa d’arrache-pied, tant et si bien qu’ils se brouillèrent de manière définitive.

Épilogue

Cela faisait plusieurs semaines que Monsieur Paul n’avait pas vu passer Victor devant chez lui, et lorsqu’il s’inquiéta auprès d’une voisine du sort du petit vieux, il s’entendit répondre :

— Vous n’êtes pas au courant, Monsieur Paul ? Le fils a fait venir les services sociaux, qui ont constaté que la maison était dans un état lamentable et l’ont autorisé à placer son père en maison de retraite, puisque Victor refusait d’aller habiter chez lui comme de recevoir une aide ménagère.

Deux ou trois années ont passé, je ne sais plus exactement. Un matin, un avis d’obsèques m’a appris le décès de Victor. Puis, le Département a fait vendre sa maison pour se rembourser de l’Aide Sociale, comme la loi l’y autorise.

À en juger par son entretien, la modeste tombe de Rose et Victor est rarement visitée.

©Pierre-Alain GASSE, janvier 2011.

La Madone des librairies

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AVERTISSEMENT

Cette nouvelle évoque des faits qui devraient réserver sa lecture à un public adulte.

I

Depuis une vingtaine de minutes, elle tourne autour des présentoirs, examinant les couvertures,  parcourant les présentations, soupesant les ouvrages, sans en retenir aucun. Très vite, son physique et ce comportement retiennent son attention.

Jolie, hâlée, cheveux châtains mi-longs, elle est vêtue d’une mini-robe corolle à motif imprimé mêlant le brun et l’orange et chausse des bottes à tige courte en cuir retourné noir. Curieux assemblage, qui pour autant, ne défigure pas sa silhouette gracieuse et sexy.

Il est venu retirer en magasin Bonita Avenue de Peter Buwalda, commandé une semaine auparavant. La vendeuse est occupée depuis un bon moment avec une cliente qui lui expose en long et en large ses préférences de lecture. Il attend donc au pied du comptoir et dispose de tout le temps d’examiner l’inconnue.

Son manège l’intrigue. Il est le seul homme dans les parages. En même temps, difficile de croire que c’est de lui dont elle veut se faire remarquer. Il a probablement le double de son âge !

Le voilà qui entreprend un tour des tables d’exposition dans le sens opposé au sien. Ils se croisent une première fois. Des effluves d’un parfum fleuri lui parviennent. Poursuivant son examen des ouvrages à l’étal, elle semble tout à son occupation quand un jeune homme vient lui tenir quelques propos à l’oreille.

Évidemment, une aussi jolie fille ne pouvait pas être seule ! Bien jeune cependant ce garçon, lui semble-t-il, pour être son compagnon, mari ou amant. Son petit frère alors ? Cette supposition l’arrange.

À peine arrivé, le jeune homme repart vers les rayons des CD et DVD et l’inconnue reprend sa lente pérégrination autour des tables chargées de livres. De plus en plus curieux. S’il osait…

Il vient de récupérer son ouvrage et se décide à opérer un second tour de table. Malheureusement, c’est celle des nouveautés et il n’a encore lu aucun des volumes qui s’y empilent. Impossible donc de donner négligemment un conseil de lecture, pour engager la conversation.

À présent, c’est le dernier d’Ormesson qu’elle a en mains  Un jour, je m’en irai sans en avoir tout dit. Voilà un auteur qu’il pourrait tout de même lui conseiller en confiance, pense-t-il alors.

Soudain, l’ouvrage tombe des mains de l’inconnue. Sur ses basques, il le ramasse et le lui tend avec un sourire et une question :

— Comment comprenez-vous ce titre ? Le « en » est intrigant, non ?

Ses yeux clairs le fixent un instant, glissent sur le titre du livre et reviennent sur lui :

— Vous trouvez ? Pour moi, c’est limpide. On ne dit jamais tout de sa vie, à personne, pas même à ses lecteurs.

— Vous avez sans doute raison.

Les doigts de la belle effleurent les siens en reprenant l’ouvrage. Une onde électrique lui parcourt l’épine dorsale.

Voilà comment ils se sont connus, Ève et lui.

II

Ce jour-là, ils vont boire un café, préférant la fraîcheur, l’intimité et la discrétion de l’arrière-salle à la fournaise et l’exposition de la terrasse.

Au final, elle n’a pas acheté le d’Ormesson, mais le dernier opus de l’islandais Arnaldur Indridason, Étranges rivages. Et celui-là, il l’a lu quelques semaines plus tôt. Facile de lui dire tout le bien qu’il en pense. Ce n’est pas original. La critique ne tarit pas d’éloges à son sujet.

Quand ils se quittent, d’un signe de la main, il se rend compte qu’elle l’a laissé parler et s’est très peu livrée. Le jeune homme qui lui a susurré quelque chose n’a pas reparu et il n’a pas osé la questionner.

Il  lui a dit qu’il passait souvent à la librairie le lundi après-midi. Elle a répondu : « Moi aussi. C’est mon jour de congé. C’est curieux que nous ne soyons pas encore rencontrés ».

Ils en sont restés là.

Et puis, sa bonne étoile…

Du moins, l’a-t-il cru, au début.

Le lundi suivant, dès quatorze heures, il arpente les rayons de la librairie, en quête de sa silhouette singulière.

Lorsqu’elle arrive, tout d’abord, il ne la reconnaît pas. Combinaison moulante de cuir noir, bottes de moto et casque à la main, avec ses gants dedans. Une motarde ! Quel changement ! Mais toujours autant de charme.

Dès qu’elle le voit, elle s’approche d’une démarche chaloupée.

— Bonjour, vous allez bien ?

Ils échangent une poignée de main ferme. Un bon point de plus. Il a en horreur les poignées de main mollassonnes.

— Beaucoup mieux, depuis que vous êtes là, mais j’ai failli ne pas vous reconnaître. Je m’attendais si peu…

Ce futur est plein de promesses. Il en accepte l’augure avec bonheur.

Ni l’un ni l’autre ne portent d’alliance. Seule une tourmaline rose et verte orne le majeur de la main gauche de la jeune femme.

Ils ressortent de la librairie sans le moindre livre. Bien mieux à faire.

L’été touche à sa fin, mais le soleil n’en a cure. Une brasserie se trouve là.

— Au soleil, je vais crever de chaud avec ma combinaison. Allons à l’intérieur. Vous buvez quoi ?

— Une blanche, peut-être.

Elle hèle le garçon tandis qu’ils se glissent côte à côte sur une banquette de moleskine dans le fond de la salle :

— Deux blanches, s’il vous plaît. Avec une rondelle de citron.

Il craint qu’elle ne mette son casque entre eux deux, mais elle le pose au pied de la table et se rapproche de lui. Le cuir souple de son pantalon touche à peine le jean du sien qu’il ressent la chaleur de sa peau. C’est absolument délicieux.

On leur apporte leurs verres et ils trinquent.

Se tournant vers lui, elle le regarde dans les yeux et dit sans sourciller :

— On fait quoi ? On va chez toi ou chez moi ?

>C’est si direct qu’il ne sait quoi répondre :

— Je ne sais pas. Comme vous… tu veux.

— Alors, chez moi. Ce n’est pas loin. Je t’emmène.

Il n’a pas enfourché de moto depuis des années.

III

Chez elle, c’est un ancien garage, transformé en loft. Le portail de métal a été conservé, avec sa petite porte de service, le tout repeint en gris souris.

Elle y rentre sa Kawasaki 500.

À l’intérieur, c’est une symphonie tricolore : les murs d’agglos ont été passés au noir, le sol est en béton ciré naturel, tandis que tout l’empoutrellement métallique est laqué de rouge. Un bloc cuisine central rouge et un énorme coin salon blanc occupent l’espace. Elle l’entraîne dans un escalier sonore qui conduit à une mezzanine sans rambarde :

— C’est un peu dangereux chez toi, dis donc.

— Oui, c’est vrai, ce n’est pas vraiment fini. Mais ce n’est pas tout à fait chez moi, non plus. C’est à mon père. Il est photographe et vit en ce moment aux États-Unis. Alors, je squatte ici avec mon frère.

— Alors, tu es… célibataire ?

— On peut dire ça, oui.

Réponse sibylline qui le satisfait pour l’instant.

Un lit, protégé par des paravents en laque de chine, se trouve devant eux.

Après avoir ôté ses bottes, elle fait glisser la fermeture-éclair de sa combinaison :

— Tu veux bien m’aider, c’est tellement ajusté, ce truc !

Et comment qu’il veut bien l’aider !

Il s’en est un peu douté, à son contact, sur la moto : elle est nue dessous. Enfin, presque : un minuscule string rouge, marqué d’une étoile en strass, voilà son seul sous-vêtement.

Ils n’ont pas dit un mot depuis son invitation à la dévêtir. À quoi bon ?

Il se dépouille à son tour de ses oripeaux. Dans la précipitation.

— Tu as ce qu’il faut, au moins ?

Il se souvient qu’un préservatif doit traîner dans son portefeuille depuis… trop longtemps. Une chance.

— Oui, oui, attends.

— Donne, je vais te le mettre.

Ensuite, en motarde émérite, elle entreprend de le chevaucher.

Tant de détermination devrait retenir son attention.

Mais son esprit ne cherche qu’à retarder une explosion à laquelle tout son corps aspire déjà…

IV

En effet, deux projecteurs de studio sont braqués sur son individu. Il a le geste réflexe de vouloir cacher sa nudité. Impossible !

Il est attaché par les poignets aux barreaux métalliques du lit à l’aide de menottes ! Et deux paires d’yeux le fixent.

Ève, à présent couverte d’un peignoir à motifs chinois, et son frère, en tenue de motard, se tiennent au pied de la couche.

— Ça y est, il sort des vapes. Pas trop tôt. J’ai bien cru qu’il allait falloir lui jeter un seau d’eau.

— Pour niquer mon pieu. T’es pas dingue ?

Il tente d’articuler un « Quoi? » ahuri, mais rien ne sort de sa bouche. Un large sparadrap la recouvre. Ève poursuit, toujours avec le plus grand calme :

— Eh, oui, il faut bien vivre et, comme tu l’as vu, je suis soutien de famille.

— Alors, tu nous files ta carte bleue avec le code. On te la rend dans une heure ou deux, si tout va bien, et on te libère ensuite.

Le débit de son frère est plus nerveux, saccadé, impatient :

— T’auras pas tout perdu, hein, mon salaud ? grimace-t-il.

— Bon, ta carte bleue, on l’a déjà, mais pas le code. Une fois sur deux, il suffit de bien fouiller pour le trouver, mais toi, t’es pas si con, tu ne l’as noté nulle part. Alors, il va falloir nous le donner maintenant !

Le visage d’Ève reste impassible. Mais, dans les yeux de son frère brille une lueur maligne qui le fait frissonner de la tête aux pieds. Ève s’approche, lui met un doigt sur la bouche, puis, d’un coup sec, arrache la bande adhésive qui le bâillonne. Il pousse un hurlement de douleur.

— Ta gueule ! glapit son frère. Alors, ce code, ça vient ?

— Vous pouvez toujours courir !

— Ils disent tous ça, au début, mais quand je me serai bien amusé avec toi, tu chanteras une autre chanson, crois-moi…

— Vous êtes complètement dingues !

— On nous l’a déjà dit, mais jusqu’ici personne n’a pu le répéter à qui que ce soit…

V

Un homme nu, lacéré de coups de fouet et la gorge tranchée, baigne dans une mare de sang, sur les draps d’un lit défait.

Clap de fin.

— Excellent. On garde tout. Igor, tu montes ça, fissa. Je veux que ce soit en ligne lundi. Et tu trouves un titre bien dégueu ! Les autres, vous remballez le matériel et faites le ménage.

— Et pour le « colis », chef ?

— Chaux vive et béton, comme d’habitude.

©Pierre-Alain GASSE, septembre 2013.

L’Indonésienne, Singapore maid

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I

Le ferry croisait dans Singapore Strait en direction du terminal de Tanah Merah. Décembre s’achevait sous des nuages poussés par les vents de sud-est. Accoudée au bastingage, une jolie indonésienne aux cheveux courts, vêtue à l’européenne, observait l’horizon, sa valise à ses pieds, cherchant du regard les gratte-ciel de la cité-état. La brume matinale ne permettait pas encore de distinguer la côte. Le navire était poussif. De  multiples couches de peinture bleue et blanche tentaient de tenir la rouille en respect, mais celle-ci pointait partout. Il n’y avait pas beaucoup plus de quarante mille nautiques entre son port d’embarquement et sa destination ; pourtant, c’est un autre univers qu’elle s’apprêtait à découvrir, le cœur à la fois oppressé d’angoisse et gonflé d’espoir.

Partir avait été si difficile !

Tout laisser, maison, famille, patrie, sans espoir de retour avant deux ans, peut-être, dans son lointain village natal de Java. Tel était le contrat signé avec l’agence qui lui avait trouvé ses futurs employeurs. Quand on est sans attaches, célibataire encore, c’est déjà difficile de tout laisser ainsi. Mais divorcée avec une adolescente à charge qu’elle avait dû mettre en pension, cela devenait un nœud au ventre quasi-permanent. Elle n’avait pas fermé l’œil la nuit dernière. Et bien peu dormi depuis la réception de son contrat, une semaine auparavant. Mais pour l’instant, l’excitation de l’inconnu l’empêchait encore de ressentir la fatigue.

Finies pour elle les interminables journées de travail dans la restauration. La cuisine, c’était sa vocation, mais ce métier n’avait pas d’horaires et sur les sites touristiques, c’était pire encore qu’ailleurs. Le client devait pouvoir s’alimenter à toute heure. Et à Tanjung Pinang, pas question d’une équipe de jour et d’une équipe de nuit, non. Dans le « food court » où elle travaillait, il fallait assurer fabrication et service de  sept heures du matin jusqu’à minuit. Dix-sept longues heures debout dans la chaleur des fourneaux ou la promiscuité de la salle et du trottoir, c’était selon. Travailler chez des particuliers, cela ne pouvait être que mieux, pensait-elle.

Elle aurait souhaité entrer au service d’expatriés européens, mais on lui avait fait comprendre qu’il fallait d’abord faire ses preuves chez des Chinois quand on était comme elle sans expérience en tant que « maid ». Hélas, c’étaient de loin les employeurs les plus intraitables : exigeants au dernier degré, méprisants voire carrément racistes, mauvais payeurs, et le pire pour elle, toujours à vous crier dessus, surtout les femmes, de leur voix haut perchée. Elle n’aimait pas beaucoup les Chinois.

Le ferry avait infléchi sa course en direction de la côte sud-est de Singapour. La houle de travers tapait contre la coque et soulevait des gerbes d’embruns. Elle en sentait le sel sur sa peau. Un léger mal au cœur dû à ce roulis l’avait saisie. Son estomac était trop vide et elle n’avait jamais eu le pied très marin. Seulement voilà, le ferry coûtait plus de trente dollars singapouriens et en roupies cela représentait déjà une petite fortune pour elle, alors l’avion, hors de question ! Elle opéra un bref calcul de tête : un million cinq cent mille au bas mot ! Deux mois et demi de son salaire passé !

Puis elle songea qu’avec les quatre cents dollars mensuels, nourrie logée, qu’elle allait gagner à présent, ses conditions d’existence et celles de sa famille allaient changer du tout au tout ! Le sourire revint sur son visage. Allons ! Cela valait bien quelques désagréments : ce mal de mer, ces Chinois… Elle imagina le sourire de ses parents lorsqu’ils recevraient les mandats qu’elle leur enverrait. Elle n’aurait plus à mendier des délais de paiement pour le pensionnat de sa fille. Sans compter les économies qu’elle comptait bien mettre de côté pour un jour rentrer au pays et réaliser son rêve : tenir son propre restaurant !

Un doute la saisit soudain. Avait-elle bien tous les papiers nécessaires à son entrée dans le pays ? Elle ouvrit son sac, y cherchant avec fièvre son passeport international et le visa qu’elle avait mis si longtemps à obtenir, son contrat de travail, sa carte d’embarquement. Ouf ! Tout était là. Elle referma avec soin la fermeture à glissière.

La côte se dessinait à présent dans un ciel rosissant. Elle voulut y voir un signe et se retourna. Les silhouettes  menaçantes des tankers et porte-conteneurs dont ils avaient coupé la route avec appréhension, s’alignaient dans le lointain.

À l’approche du Terminal, le capitaine du ferry fit retentir sa sirène.

Le navire manœuvra lentement pour s’approcher du quai. Lorsque les bouées de caoutchouc entrèrent en contact avec la jetée, deux marins sautèrent à terre pour passer les aussières autour des bittes d’amarrage.

Dix minutes encore, le temps qu’on abaisse les passerelles, et elle mettrait le pied sur sa nouvelle terre. Elle empoigna sa valise et se prépara à descendre avec la foule des touristes où se mêlaient quelques immigrants comme elle.

Prenant une longue inspiration, elle tenta de se rassurer d’un souhait murmuré : « Good luck, Ratih ! »

(à suivre)

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couvindodef

Éditions de la Rémanence

DISPONIBLE EN VERSION PAPIER ET NUMÉRIQUE

©Pierre-Alain GASSE, décembre 2014.

La Fille de l’Ankou*

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J’ai toujours aimé les buffets de gare à l’ancienne. Leur décor Arts Déco, leur atmosphère changeante, de ruche en effervescence aux heures de départ et d’arrivée des trains, et de chapelle recueillie dans l’intervalle, leurs serveurs ou serveuses en uniforme, tantôt nonchalants, tantôt débordants d’activité, leurs clients de passage en instance et leurs habitués perdus dans le fond d’un verre ou les ronds de fumée d’une énième cigarette…

Ce jour-là, c’est le désœuvrement qui m’avait fait pousser la porte vitrée. Quelques heures à tuer avant de rendre une visite de politesse à une personne malade. Et pas assez de courage pour entreprendre autre chose qu’une observation désabusée du monde devant un café ou un ballon de bière. Les définitions des mots croisés du quotidien dansaient devant mes yeux et les détours de pensée du verbicruciste m’échappaient comme tanches effarouchées par le brochet d’un étang.

J’ai levé les yeux. Elle était là, devant moi, assise dans l’autre coin de la salle à demi enfumée. Le juke-box ou ce qui en tenait lieu dévidait le fil musical d’une radio à la mode. Ses jambes, haut croisées sur une minijupe droite, disaient : « J’aime qu’on me regarde et qu’on me trouve jolie ».

inconnue

J’étais tout à fait d’accord. De jolies jambes, gainées de nylon chair. Une silhouette élancée. Des yeux clairs, encadrés de cheveux bruns, coupés court. Un pull, échancré en V sur une poitrine aguicheuse. Le garçon lui apporta le café qu’elle avait commandé, avec une courbette cérémonieuse, histoire de se rincer l’œil un peu plus, pensai-je, frustré.

L’instant d’après, son regard bleu-vert croisa le mien, quêtant, pensai-je, la confirmation que je l’observais. Je détournai ostensiblement les yeux. Je n’allais quand même pas répondre à la première sollicitation venue ! Attendre vingt, trente secondes. Observer d’un œil détaché le reste de la salle, puis revenir se poser sans insistance sur sa table. Et sur ses jambes. Pour qu’elle les décroise. Ce sera un premier test. Elle peut le faire par gêne et timidité et tirer sur sa jupe en signe de malaise, ou les recroiser de l’autre côté en cherchant à accrocher mon regard. Et alors, les vieux instincts du chasseur et de la proie seront de sortie. Mais qui sera la proie et qui sera le chasseur ?

Au bout de quelques instants, elle décroisa effectivement les jambes et j’aperçus la naissance d’un bas, l’espace d’un éclair. C’était un bon point. J’ai horreur des collants, briseurs de rêve et fossoyeurs du désir. Mais elle regarda ostensiblement ailleurs, elle aussi. Le jeu se compliquait. M’avait-elle déjà percé à jour ?

À l’horloge du buffet, l’aiguille des minutes rejoignait celles des heures sur le chiffre dix. Et le prochain départ était à dix heures treize. Quai A. Paris direct. C’est ce qu’affichait l’écran suspendu aux quatre coins de la salle. C’est alors que je remarquai qu’elle n’avait pas d’autre bagage que son sac à main, suffisamment vaste, il est vrai, pour une escapade d’une journée. Mais peut-être ses valises étaient-elles enregistrées et partait-elle pour un voyage au long cours ? Comment savoir ? Ou peut-être était-ce un de ces petits tapins de comptoir que l’on trouve parfois en province et que si je la suivais tout à l’heure aux toilettes… Mais cela cadrait mal avec son maintien, distingué sans affectation, et naturel sans une once de vulgarité.

D’un air désabusé, elle tourna sa petite cuillère dans sa tasse, souffla sur le breuvage brûlant avant de le porter à ses lèvres en un geste élégant, le petit doigt écarté, mais pas trop.

J’aimai cela. J’en fis autant, (le petit doigt en moins) et je sus qu’elle m’observait à son tour. Apparemment, il y avait concordance d’intérêt entre nous, ou concordance de désœuvrement. La pendule indiquait dix heures moins cinq.

La balle était dans mon camp. Et je ne savais trop quelle initiative prendre. Et devant mon indécision, la pendule indiquait dix heures à présent ! L’inconnue ne fumait pas et moi non plus. Inutile de chercher de ce côté-là. Quant à l’heure, nous l’avions sous le nez. J’eus l’impression soudaine que les minutes défilaient à la vitesse des secondes et que le haut-parleur allait annoncer l’entrée en gare du TGV Brest-Paris avant que j’aie réussi à entrer en contact. J’avais beau essayer de passer en revue tous les plans éculés des dragueurs professionnels, aucun ne me venait à l’esprit. J’étais pétrifié, incapable de penser, les yeux fixés sur ses yeux maintenant baissés.

Un bellâtre de dix ans mon cadet venait d’entrer et promenait son regard de prédateur sur l’assistance. Aussi prévisible qu’une abeille au-dessus d’un pot de confiture, je sus à l’instant qu’il allait me couper l’herbe sous le pied et je jurai en mon for intérieur tous les jurons de mon répertoire devant ma consternante bêtise. Comme prévu, il se dirigea droit vers la table attenante à celle de la demoiselle aux yeux bleu-vert, s’inséra derrière la banquette à côté d’elle et avant même de héler le garçon, se pencha vers l’inconnue en lui susurrant : « Est-ce indiscret de vous demander si vous prenez vous aussi le rapide pour Paris ? »

Les yeux bleu-vert se relevèrent, brillant soudain d’un éclat métallique et une voix au timbre glacé jeta à la face du goujat : « Occupez-vous de vos affaires, espèce de malotru ».

La réponse me ravissait tout autant que le vocable me surprenait dans la bouche d’une si jeune femme. Mais elle s’était levée, et pour mettre de la distance entre elle et cet importun, traversait la salle dans ma direction.

— Vous permettez ?

Incrédule, je jetai un regard sur ma droite et ma gauche. C’était bien à moi qu’elle s’adressait et ses yeux bleu-vert me souriaient. Je dus lui paraître complètement demeuré, mais enfin, au bout de quelques interminables secondes de confusion mentale, je réussis à articuler un banal : « Je vous en prie » déjà inutile, car elle occupait maintenant la banquette à mes côtés.

— Vous me délivrez de ce fâcheux. Merci.

Ce terme, dans sa bouche, me surprit à nouveau, mais, surpris, je l’étais déjà tellement qu’un peu plus ou un peu moins… La pendule indiquait dix heures sept.

— Vous allez sur Paris, vous aussi ?

Non, ce n’est pas moi qui venais de parler, mais elle. J’étais au pied du mur. Et deux réponses croisèrent mon esprit. La première était la vérité assaisonnée d’un grossier compliment : « Hélas, non ». La seconde, une fable cousue de fil blanc : « Oui, rendez-vous professionnel ». Mais c’est une troisième qui sortit de ma bouche je ne sais comment, mensonge encore quelques secondes auparavant devenu vérité incontournable, instantanément: « Maintenant, oui ! »

Elle ne releva pas le « maintenant », se contentant de ce « oui », franc, net et décidé :

— Alors nous pourrons voyager de conserve, si cela ne vous dérange pas ?

Tout à la réponse que je fis, convenue à souhait : « Mais pas du tout, au contraire », je ne remarquai pas tout de suite cette troisième expression saugrenue chez une fille de vingt ans ou pas beaucoup plus. La pendule indiquait dix heures dix et le haut-parleur grésilla que notre train entrait en gare.

Voyageurs sans bagages, nous nous levâmes avec ensemble et cet accord imprévu nous fit sourire. De l’autre côté de la salle, le bellâtre évincé nous fusillait du regard et lorsque, pour gagner le quai, nous dûmes passer près de sa table, je crus entendre mon inconnue marmonner entre ses dents : « Ne t’en fais pas, mon joli, ton tour viendra ».

— Pardon ?

— Non, ce n’est rien. Je me faisais la réflexion que ce buffet de gare est assez joli, avec son décor ancien et ses paravents à jours.

Je poussai la porte du quai devant elle. Son parfum boisé, légèrement musqué, me suivait et il me fallut un moment pour l’identifier. Mais, quand je l’eus reconnu, ma surprise fut totale : c’était… mais oui c’était celui de ma grand-mère, celui de ses bras qui m’entouraient quand elle me racontait une histoire pour m’endormir, là-bas à Valdauge, le pays béni de mon enfance.

— J’aime beaucoup votre parfum et il me semble le reconnaître. Puis-je vous demander son nom ?

— C’est un parfum ancien de chez Fragonard, un parfumeur de Grasse.

— Je me disais bien… Il n’est pas de votre époque, mais il vous va bien.

— Merci. C’est sans doute parce qu’il est de toutes les époques.

Nous étions peu nombreux à prendre le TGV de dix heures treize, ce jour-là et comme ma compagne voyageait en première, je n’eus aucune peine à trouver une place, face à elle, bien que je sois sans billet. Si ce n’était pas mon jour de chance….

Le convoi s’ébranlait, et mon inconnue croisait et décroisait ses jambes devant moi, tandis que le chef de train récitait sa litanie d’informations… Je crois bien qu’on me donnait le feu vert. Si ce n’est plus. De chasseur, j’eus comme l’impression fugace d’être devenu le gibier. Et un sentiment étrange m’envahit : derrière l’attirance se déployait comme un voile d’appréhension.

Ridicule, dites-vous. Sans doute, mais il faut me comprendre aussi : c’était la première fois qu’on me « draguait » aussi ouvertement. Une si jeune femme. Et moi, un homme de cinquante ans, ni beau, ni grand, ni riche. Alors quoi ?

Mais je fis comme vous. Je balayai d’un revers de main ces scrupules d’un autre âge. Après tout, j’étais libre comme l’air et n’étais-je pas entré dans ce buffet de gare à l’aventure ? Alors, puisque les circonstances étaient de mon côté, ce n’était plus le moment de reculer. J’entrai en conversation :

— Comment vous appelez-vous ?

Les yeux bleu-vert me sourirent et j’étais déjà totalement sous le charme de ses yeux rieurs, de sa bouche gourmande, de son corps fluide, de ses jambes élancées :

— Anastasie.

Je tombai des nues. De tous les prénoms de la terre, c’était bien le dernier que je m’attendais à entendre.

— Vraiment ? Comme l’épouse d’Ivan le Terrible ?

— Ou comme la sœur de l’empereur Constantin. Oui.

La civilisation latine, apparemment, n’avait pas de mystères pour elle. Moi, qui avais essayé de l’éblouir de ma maigre culture… Mieux valait revenir à des références plus récentes :

— Mais vous savez que c’est aussi un des surnoms que l’on a donné à la censure dans le monde des arts et des lettres.

— Oui, je sais. Et aussi à la machine de Monsieur Guillotin.

C’est curieux comme sa voix pouvait devenir froide et cassante par moments. Un frisson incontrôlé me parcourut l’échine.

— Et ce prénom chargé d’histoire ne vous pèse pas ?

— C’est le mien. Je n’y peux rien. Et vous, comment vous appelez-vous ?

— Pierre-Alain.

— C’est plus classique, en effet, avec un petit côté distingué, qui vous va bien.

— Merci.

Nous nous donnâmes une poignée de main plutôt cérémonieuse. À ses manières, j’avais l’impression d’essayer de séduire une femme plus âgée que moi. Mais l’ivoire de son front démentait cela.

Le bocage breton ou plutôt ce qu’il en reste, des champs trop grands, des talus trop rares, et des chemins trop plats, venait vers moi qui étais assis dans le sens de la marche tandis qu’elle le voyait s’éloigner au rythme des poteaux électriques ou téléphoniques qui longent les voies. Des nuages noirs couraient dans un ciel de traîne, laissant passer, de loin en loin, les rayons d’un soleil pâle qui doraient alors sa peau et la faisaient cligner des yeux.

Tandis que nous échangions les propos précédents, j’avais identifié un bruit connu et redouté : celui de la pince à composter du contrôleur annonçant son approche en frappant les tubes de l’armature des sièges. Et je m’apprêtais déjà à lui réciter une fable à ma façon pour expliquer mon absence de billet, quand ma voisine, en lui tendant le sien qu’elle venait d’extraire de son sac, dit avec son plus beau sourire :

— Monsieur n’avait pas pris son billet à l’avance et nous n’avons pas eu le temps à la gare…

J’acquiesçai en silence. Le contrôleur, souriant au sourire d’Anastasie, ouvrit son volumineux portfolio :

— Aucun problème. Je vais vous en établir un maintenant. Mais vous allez devoir me régler une taxe forfaitaire de 39 F.

Moi qui ai horreur de l’illégalité, paye mes impôts toujours avant l’heure, et mets deux francs dans le parcmètre pour aller acheter mon journal, je respirai, soulagé de m’en tirer à si bon compte.

Mais ma charmante voisine ne l’entendait pas ainsi. Elle minauda :

— Oh, s’il vous plaît, Monsieur le contrôleur, c’est à cause de moi si Monsieur n’a pas eu le temps de prendre son billet, je vous en prie, ne lui faites pas payer l’amende.

Le contrôleur, en train de rédiger mon billet, se gratta l’oreille. Il hésitait. On lui faisait souvent le coup. Mais il était trop jeune encore pour résister à Anastasie et son sourire enjôleur.

— Bon ça va, mais n’y revenez pas. Ça vous fera 267 F alors.

— Merci beaucoup, Monsieur le contrôleur.

Je lui tendis mon chèque. Il déchira d’un coup sec le premier exemplaire de la liasse de son carnet à souche et me le tendit :

— Bon voyage, Messieurs-dames.

Et il eut un petit geste mécanique, consistant à porter légèrement sa pince vers le côté gauche de sa casquette, comme pour esquisser un salut militaire, avant de s’éloigner plus avant dans le couloir.

— Merci de m’avoir évité la pénalité.

— Oh, ce n’est rien, croyez-moi.

J’étais fasciné par ses jambes. Ses pieds menus dans ses sandales à talons hauts aux brides argentées, ses chevilles fines, ses mollets galbés mais sans que saillent les différents muscles, ses genoux ronds et ses cuisses fuselées que le siège déformait un peu. Sa jupe les découvrait raisonnablement, laissant imaginer ce que j’avais déjà entrevu : la région délicieuse où s’achève le bas et se laisse toucher la chair palpitante et nue.

Bientôt mon trouble fut si visible que mon sexe ne m’obéit plus et que si nous n’avions pas été assis, on aurait vu une indécente érection gonfler mon pantalon. Je croisai les jambes à mon tour pour essayer de dissimuler un tant soit peu l’évidence. Jamais je n’avais été dans une situation aussi gênante.

Enfin, je repris suffisamment de contrôle sur le bas de mon individu pour me lever sans trop de honte, balbutier un « Excusez-moi » et fuir vers les toilettes, où j’entrai précipitamment, m’adossant à la porte pour reprendre mes esprits.

Au moment où je me retournais pour en tirer le loquet, celle-ci s’ouvrit et un visage aux yeux bleu-vert m’apparut, un doigt sur la bouche. Anastasie se glissa dans le réduit et c’est elle qui referma le loquet.

Point n’était plus besoin de paroles. Tout était évident et nos langues avaient mieux à faire que de parler. Les murs de l’endroit s’effacèrent. Ses odeurs fortes disparurent. Étroitement serrés entre le lavabo et la cuvette, souffles mélangés et mains fébriles, nous perdîmes toute pudeur pour nous enfoncer l’un dans l’autre avant l’explosion finale qui nous laissa souffle court et corps toujours tendu pour un second assaut, plus lent, mais toujours muet. Je sentais mon cœur de barbon cogner dans ma poitrine et mes tempes sur le point d’éclater. Anastasie me tenait enserré entre ses jambes de faon. Ses seins durcis me caressaient la poitrine et son sexe m’appelait plus profond. Ma vue se brouilla et je sentis que son plaisir allait être aussi ma perte. Je lui dis à l’oreille  : »Attends, attends, Anastasie, pas si vite ». Mais elle me retenait en elle et déjà je me sentais partir…

Et ce fut le choc. Un crissement infernal de boggies. Une odeur de métal chauffé à blanc. Des tôles qui s’entrechoquent. Des cris. Puis l’inconscience… Les secouristes relevèrent un cinquantenaire, trouvé pantalon sur les chevilles dans les toilettes de ce wagon, le visage ensanglanté et avec un gros hématome à la tête. On le reculotta, on le ranima puis on l’évacua jusqu’à l’hôpital de campagne, installé à la hâte près de là, dans la campagne mayennaise. C’est sur sa civière, dans le halo bleu des sirènes d’urgence, qu’il se souvint du choc et put articuler :

— Anastasie ? Où est Anastasie ?

— Vous vous sentez bien, Monsieur ? Il y avait quelqu’un avec vous dans le wagon ? Une femme, c’est cela ? Nous allons vérifier. Ne bougez pas. Restez allongé. Un médecin va vous examiner. Tout va bien, maintenant. Calmez-vous.

On l’examina. On pansa ses plaies, bénignes, une fois le sang étanché. Et la police vint l’interroger. Il décrivit la jeune femme qui l’accompagnait, relatant fidèlement leur rencontre, hormis le dernier épisode, bien entendu.

Mais on ne trouva aucune trace d’Anastasie, ni ce soir-là ni le lendemain ni jamais. Le billet correspondant à la place qu’elle occupait n’avait pas été vendu et le contrôleur de service reconnut lui avoir délivré un billet à lui, mais nia qu’aucune jeune femme ait accompagné ce monsieur, monté en gare de Saint-Brieuc dans le TGV 80268 de 10 h 13. Comme aucun incendie ne s’était déclaré, il était exclu qu’elle eût brûlé. Le scepticisme des enquêteurs devant ses déclarations s’accrut au fil des heures puis des jours. On le crut d’abord en état de choc, puis mythomane et il ne fut pas autorisé à rentrer chez lui, mais mis en observation dans une clinique.

Mais les examens et les tests pratiqués conclurent à sa bonne santé mentale. Car on le fit parler sous hypnose. Et il révéla le pot aux roses. Son ardent corps à corps avec Anastasie dans les toilettes du train. La dernière phrase qu’il avait prononcée avant le choc lui revint, avec la conscience de l’imminence de sa mort par crise cardiaque. Mais il en livra une autre, l’unique prononcée par Anastasie au cours de leur étreinte, qu’il n’avait pas eu le temps de mémoriser et que seules détenaient les arcanes de son inconscient : « On m’appelle tout près d’ici, Pierre-Alain, et je dois te quitter. »

Le déraillement du train, un attentat de l’A.R.B. provoqué par un talon de rail, jeté en travers de la voie, fit deux morts et vingt blessés. Et dans les dossiers de la Brigade Antiterroriste, à la rubrique complicités, dans l’affaire du TGV de 10 h 13 figurait ceci : « jeune femme brune d’une vingtaine d’années – aurait été vue en compagnie d’un voyageur – n’a pu être localisée ».

L’affaire fut classée trois ans plus tard, après qu’un contrôle de routine sur une départementale ait amené l’arrestation de deux étudiants dans la voiture desquels, sous un siège, traînait un tract de l’A.R.B. que le vent, la négligence, bref, le destin avaient caché là tout ce temps. Ils avouèrent. Furent jugés et condamnés durement, pour l’exemple, car le traumatisme de l’attentat du Mac Do de Quévert n’était pas encore levé. Et la police referma son dossier sur la mystérieuse jeune femme brune qui avait disparu au moment de l’accident.

Je vais encore dans les buffets de gare, mais plus à l’aventure. Maintenant, j’y attends une jeune femme brune aux yeux bleu-vert et aux jambes idéales, qui viendra fatalement me retrouver un jour. Non, l’Ankou n’est pas tout seul, il a une fille, je le sais bien, moi qui l’ai tenue dans mes bras. Et à présent, je suis prêt.

* personnification bretonne de la Mort, sous la forme d’un être masculin dont le rôle essentiel est d’emmener dans l’au-delà ceux dont la dernière heure est arrivée. (Gwenc’hlan Le Scouëzec – Guide de la Bretagne mystérieuse).

©Pierre-Alain GASSE, juin 2000. Tous droits réservés.

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katarinakatpix       Photo originale : Luke Ford 2006 - TextoPix B. Vauléon, 2013. 

« Neque porro quisquam est qui dolorem ipsum quia dolor sit amet, consectetur, adipisci velit… » ( Il n’existe personne qui aime la souffrance pour elle-même, ni qui la recherche ni qui la veuille pour ce qu’elle est… ).Cicéron, De Finibus Bonorum et Malorum (Liber Primus, 32)

Avant-propos

Sur la route nationale 137 Nantes-Rennes, avant Nozay, une inscription à la peinture blanche sur le tablier d’un pont intrigue le voyageur. Cela pourrait être un graffiti revendicatif, mais ce semble être du latin. Il s’agit en fait d’un faux-texte (tous les graphistes savent de quoi il retourne, pour les autres, voir (1), œuvre illégale, pleine d’humour et non signée d’un artiste plasticien nantais, Blaise Parmentier(2). Voilà l’origine du titre de cette nouvelle.

I

Dolorès sortit de la chambre. Dans le lit défait, au milieu des draps froissés, un jeune homme couché sur le ventre, fesses à l’air, semblait reposer paisiblement. Elle y jeta un dernier coup d’œil, connaisseur et vaguement humide. Allons, l’heure n’était plus aux étreintes ni épanchements. Ils avaient eu tout leur temps pour cela.

Aujourd’hui était un autre jour. Et ce soir, ou demain ou plus tard, selon son bon vouloir, elle succomberait dans d’autres bras. Du moins, le croirait-on.

Dans l’entrée, elle resserra son imper autour de sa taille, en releva le col et ajusta son chapeau au jugé. Elle ne voulait pas que la lumière pût éveiller quiconque. Ses mains, en tâtonnant dans l’obscurité, trouvèrent ses escarpins Pigalle, abandonnés là hier au soir.

 Tirant le pêne de la serrure, elle fit tourner à demi la lourde porte de chêne sur ses gonds ; ceux-ci gémirent légèrement et elle grimaça d’insatisfaction. Se glissant alors dans l’entrebâillement, elle referma aussi discrètement que possible.

Puis, chaussures à la main, dévala d’un pas léger le tapis rouge de l’escalier jusqu’à la grille du hall.

Même pas veuve, joyeuse et fière de l’être. 

S’encanailler chez les bourgeois, un rêve !

II

« En lingerie fine sous mon seul imper, ça te dirait ? » Aucun homme n’avait encore refusé cette proposition. Enfin, elle n’en était qu’à son deuxième. Mais l’envie de recommencer la titillait déjà.

Pour l’instant, il fallait qu’elle se dépêche. Pas question d’arriver à l’agence dans cette tenue. Le temps de repasser à son domicile, d’effacer les miasmes de la nuit et d’avaler quelque chose, elle risquait d’arriver en retard une fois de plus. Alors que Didier, son patron, envisageait de la prendre bientôt comme associée, ce n’était pas vraiment le moment ! De plus, elle avait aujourd’hui un gros budget à conquérir. Sa  marque de chaussures préférée venait de se séparer d’un partenaire historique et leur avait confié sa nouvelle campagne web. S’ils remportaient l’affaire, c’était la consécration pour DB WebComAgency.

Elle héla un taxi. Remarqua que le chauffeur fixait avec intérêt ses jambes assez haut découvertes lors de sa montée et rabattit aussitôt les pans de son imper :

— Regardez plutôt la route, s’il vous plaît.

L’homme détourna le regard en silence.

Dolorès sortit son poudrier, l’ouvrit et jeta un regard appréciateur au miroir. Puis extirpa de son fourre-tout Muraille de Chine un flacon d’eau micellaire et des lingettes de démaquillage pour occuper au mieux le temps du trajet. Elle se sentait en pleine forme. La journée allait être bonne.

III

Elle le fut. Au terme de deux auditions entrecoupées de longues attentes pour entendre leurs concurrents dans les locaux parisiens de la célèbre marque de chaussures à semelle rouge, DB WebComAgency fut sélectionnée et son projet retenu. Dolorès avait passé la soirée à fêter au champagne l’événement avec son patron et quelques proches collaborateurs.

Ce matin, au saut du lit, la bouche légèrement pâteuse, elle passait en revue, à son habitude, les éditions du matin sur sa tablette numérique, quand dans « 60 minutes » elle put lire ceci : « Un fils de bonne famille du 16e arrondissement retrouvé mort dans son lit. Le décès est inexpliqué et la famille a demandé une autopsie. Une enquête préliminaire a été ouverte ». Elle sursauta.

Bien entendu, il n’y avait pas d’adresse, mais le reste concordait. Vu le contexte, on allait sans doute « chercher la femme », c’est-à-dire elle. Et de nos jours, un seul cheveu suffit à identifier un suspect. Autant dire qu’elle risquait de se retrouver dans la base des ADN des affaires non résolues si la cause de la mort n’était pas reconnue comme naturelle. Heureusement qu’elle avait pris ses précautions. De toute façon, elle avait rendez-vous chez son coiffeur à 10 heures, pour changer de tête. C’était prévu de longue date, mais ça tombait bien.

IV

Après une période de chômage assez longue et plutôt mal vécue, Dolorès Ibarzola, bi-nationale franco-espagnole, avait retrouvé du travail dans sa spécialité, la conception graphique, deux ans auparavant.

Dans l’intervalle, elle avait dû accepter toutes sortes de petits boulots, depuis secrétaire médicale, jusqu’à vendeuse en boulangerie, en passant par gardienne d’enfants et même promeneuse de chiens !

Curieusement, toutes ces expériences l’avaient désocialisée. Par honte ou excès d’orgueil, elle avait fui sa famille et ses anciens amis, ne s’en était pas fait de nouveaux, avait commencé à mener une vie marquée du double sceau du mensonge et du mystère. Pour ses proches, elle était toujours designer web chez ABC Concept. Pour les autres, elle inventait au gré des circonstances.

En délicatesse avec son mari depuis de longs mois déjà, elle avait demandé et obtenu le divorce à ses torts, car il avait eu l’inconscience de la tromper chez eux avec la femme de ménage, une philippine sans papiers. Depuis, elle naviguait à vue d’aventure en aventure, libre d’attaches, laissant exploser une sexualité jusque-là refoulée. Cette fausse blonde de trente-huit ans, sexy en diable, n’avait vu et n’avait eu aucun mal à trouver des partenaires plus jeunes qu’elle, parfois beaucoup plus jeunes !

L’air du temps lui était venu en aide. Les « couguars » s’affichaient à la une de tous les magazines, on leur consacrait des études, des livres par dizaines. Les boîtes de courrier électronique débordaient de messages racoleurs à leur sujet. La société ne voyait plus que par ces femmes libérées  de 35 ans et plus.

Elle s’était donc sentie socialement légitimée. Pourtant, un vieux fond d’éducation religieuse catholique avait fini par remonter. Elle avait alors commencé à culpabiliser, à craindre de rencontrer par hasard l’un ou l’autre de ses jeunes amants d’occasion, de croiser leur regard, d’affronter leur jugement.

V

Un jour, une évidence s’était imposée. Puisqu’elle ne voulait pas ou ne pouvait plus renoncer à ses galipettes avec ces éphèbes, il fallait que, leur office terminé, ses amants disparaissent ! Oui, mais comment ? Foulant aux pieds toute morale et déontologie, une idée machiavélique avait alors germé dans son cerveau enfiévré.

Elle avait effectué quelques mois  plus tôt un remplacement dans un cabinet de cardiologie, en tant que secrétaire standardiste. Comme trop souvent, les codes d’accès au système informatique et aux bases de données des patients étaient simplistes, facilement mémorisables ou décodables et trop rarement renouvelés. Il lui fut donc aisé d’opérer une intrusion sur le serveur du cabinet, d’accéder aux fichiers qui l’intéressaient, d’effectuer un tri des malades les plus jeunes et même de trouver leurs adresses et numéros de téléphone.

Il ne lui restait plus qu’à les contacter d’un message aguicheur enregistré par voix de synthèse sur un téléphone portable qu’elle changeait après coup, pour qu’une fois sur trois ou quatre, la proie morde à l’hameçon et soit à sa merci.

La première fois, tout s’était déroulé à merveille. C’était un blondinet de vingt ans à peine, beau comme un dieu et armé comme Priape, mais atteint d’une valvulopathie cardiaque sérieuse. Les excitants lui étaient interdits et un exercice modéré recommandé.

Ils avaient fait l’amour à deux reprises, sans aucune trêve. Elle l’avait alors vu essoufflé, près de demander grâce, mais avait su faire ce qu’il fallait pour qu’il passe outre à la prudence et, lorsqu’il avait porté sa main à sa poitrine, elle l’avait chevauché de plus belle, comme une furie, avant que dans un dernier geste pour se libérer, il ne la renverse sur le côté. Trop tard, hélas !

Mais, quelle belle mort, non ?

VI

Le médecin de famille avait délivré le permis d’inhumer sans broncher : « infarctus du myocarde ». Affaire classée. Qu’est-ce qui avait foiré, cette fois-ci ? La première partie s’était déroulée sans anicroche. Elle et son nouveau partenaire avaient fait l’amour à mort, et c’était tombé sur lui, comme prévu. Alors ? La famille, suspicieuse, comme le sont tous les riches ! Elle n’aurait pas dû s’aventurer dans les beaux quartiers ni se risquer à forniquer sous le toit familial. À présent, elle était dans de beaux draps !

Les flics allaient s’en mêler. Retrouver ce chauffeur de taxi qui l’avait reluquée. Tracer ses appels téléphoniques et ceux du défunt. Explorer sa vie diurne et nocturne. Ça sentait le roussi. L’heure était venue de changer d’air.

Dolorès prépara une gentille lettre de démission pour l’agence : « Didier, je suis désolée, mais j’ai rencontré il y a quelques mois l’homme de ma vie et il m’a mise au défi de tout quitter pour aller vivre avec lui au soleil. J’ai choisi. Mille excuses pour la campagne L. que je ne pourrai pas conduire, merci pour tout et bonne chance pour la suite. Je t’embrasse. Dolorès. »

Elle ouvrit le premier tiroir de sa commode, en sortit son passeport espagnol, vérifia sa validité, compara son aspect actuel avec la photo, sourit de satisfaction, le joignit à son passeport français, entassa dans un sac différents vêtements, téléphona à plusieurs garde-meubles jusqu’à en trouver un qui accepte de débarrasser son appartement pour la fin du mois et remit sa clé dans la boîte à lettres du gardien avec les instructions nécessaires. Puis, elle prit le métro en direction de la porte de Bagnolet où se trouvait le terminus parisien d’Eurolignes pour Madrid.

Trois heures plus tard, pour moins d’une centaine d’euros en espèces, elle roulait en direction de la capitale espagnole, où elle débarqua au petit matin.

VII

L’analyse du téléphone portable du trépassé ne donna rien puisque Dolorès, après avoir écrasé la carte SIM à coups de pierre, avait jeté dans une benne celui avec lequel elle avait passé et reçu les appels concernés. La motorisation de la caméra de surveillance de ce secteur de l’Avenue de la Grande Armée était défaillante et l’appareil ne filmait plus qu’en plan fixe du mauvais côté. Pas de chance.

Mais la police, par routine devant un décès troublant, fit toutes les poubelles du quartier ce matin-là. Les gens jettent encore rarement leurs vieux mobiles ; celui qu’elle trouva fut donc passé au peigne fin. D’après le numéro IMEI, elle put remonter au lieu de fabrication, puis au grossiste et au revendeur et tracer l’achat que Dolorès avait réglé par… carte bancaire ! Fatale distraction. Son adresse fut bientôt trouvée et la coïncidence entre son appartement vidé du jour au lendemain, ce téléphone et le décès brutal du jeune homme ne tarda à sauter aux yeux des enquêteurs. On voulait l’entendre comme témoin assisté, dans un premier temps.

Didier montra la lettre qu’il avait reçue. Mais la police croit rarement aux coïncidences. Un fichier trouvé à l’agence sur son ordinateur, allait aider les enquêteurs lancés sur sa piste. Un jour, elle s’était amusée à l’aide d’un shareware et du lorem ipsum le plus courant à générer un faux-texte à partir de sa photo d’identité. Les policiers n’eurent qu’à opérer la manœuvre inverse pour obtenir un cliché assez fidèle qu’ils purent montrer à tous ceux qu’ils interrogèrent.

C’est ainsi qu’elle fut reconnue par le chauffeur de taxi qui révéla donc le lieu et l’heure à laquelle il avait chargé cette cliente en tenue intrigante : devant le domicile du décédé, vers quatre heures du matin. L’autopsie montra que la mort était survenue entre trois et quatre heures. Le rapport de cause à effet se confirmait.

Huit jours plus tard, une commission rogatoire internationale était établie au nom de Dolorès Ibarzola et transmise par Interpol à tous ses états membres.

Épilogue

L’autopsie du défunt du 16e mit en évidence une cardiopathie déjà sévère. Le légiste, comme l’expert requis, confirmèrent que dans ces circonstances, un usage immodéré du sexe allait provoquer la mort par infarctus.

Mais en l’absence de rapprochement avec le premier décès, ils ne purent établir qu’il s’était agi d’une arme létale, maniée par un Machiavel en jupons.

Et, finalement, le parquet décida de clore sans suite l’enquête préliminaire ouverte. La famille ne tenait pas plus que ça à ce qu’on révélât dans la presse que son jeune fils fréquentait des femmes qui avaient l’âge d’être sa mère, car en effet l’analyse des cheveux féminins retrouvés dans le lit avait montré qu’ils appartenaient à une personne de sexe féminin d’une quarantaine d’années.

Dolorès Ibarzola devrait donc pouvoir couler des jours paisibles, à défaut d’être heureux, quelque part en Espagne, si elle sait conjurer ses démons.

À moins que le remords ne fasse son office…

©Pierre-Alain GASSE, mars 2013.

(1) Texte sans valeur sémantique, permettant de remplir des pages lors d’une mise en forme afin d’en calibrer le contenu en l’absence du texte définitif. Généralement, on utilise un texte en faux latin (le texte ne veut rien dire, il a été modifié), le Lorem ipsum ou Lipsum, qui permet donc de faire office de texte d’attente. L’opérateur sait au premier coup d’œil que la page contenant ces lignes n’est pas valide, et surtout l’attention du client n’est pas dérangée par le contenu, il demeure concentré seulement sur l’aspect graphique. Ce texte aurait originellement été tiré de l’ouvrage de Cicéron, De Finibus Bonorum et Malorum (Liber Primus, 32) [d’après Wikipedia].

(2) Pour l’analyse de ce travail, voir ici : http://blaiseparmentier.com/more/texte-patrice-joly

 

Ne disais-tu pas que tu m’aimais ? – Chapitre 2

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J’ai quitté mon domicile de la Côte de Goëlo après déjeuner. Petit bagage. Carton de livres. Affiches. Marque-pages. J’espère n’avoir rien oublié.

Nationale 12, Saint-Brieuc, Lamballe, puis nationale 176, Dinan. Dol-de-Bretagne, Pontorson… Jadis, la traversée de chacune de ces villes allongeait la durée du trajet d’une bonne dizaine de minutes. À présent, une voie express les contourne toutes. Seule subsiste à double sens une portion dangereuse d’une quinzaine de kilomètres, jalonnée de macabres panneaux sur le nombre d’accidents et de morts. Et quelques goulots d’étranglement que la disposition des lieux n’a pas permis de résorber.

Si je connais bien cette route parce que c’est celle de ma Normandie natale, je ne l’ai pas empruntée depuis longtemps. Le Pays d’Auge, pour moi, ce ne sont plus que des souvenirs. De ma famille, il n’y a plus âme qui vive là-bas. Tout juste si j’y possède encore quelques hectares de terres héritées de ma mère. Sans grande valeur, au demeurant.

Je place Best of Sade dans le lecteur de CD et augmente un peu le volume. La voix chaude et veloutée de l’artiste envahit l’habitacle. Pourquoi cette fille est-elle devenue si rare ? On n’a rien enregistré de mieux dans le genre. Les orchestrations sont magistrales. Même si je crains un peu d’être déçu, il faut que j’achète d’urgence Soldier of Love, son dernier opus.Une heure et vingt minutes plus tard, je quitte la voie express pour monter la fameuse côte des M qui garde A. du côté Ouest. Je me souviens d’être venu y assister avec mon père à l’une des premières courses de côte qui y furent organisées. Pas le Tour de France, non, il ne devait y passer que beaucoup plus tard.

Le Monument au Général Patton, libérateur de la ville, dresse toujours sa massive obélisque en haut de la rue de la Constitution. Le char Sherman M4 qui trône au pied, avec son canon de 75 mm, aurait pu donner à la place un petit air inquiétant, n’était sa peinture toute fraîche.

La « Constit » ! C’était le principal terrain de chasse de ma bande, au temps béni de notre adolescence. Combien de fois avons-nous pu arpenter, de bas en haut et de haut en bas, ces quelques centaines de mètres de trottoirs, jalonnés d’arrêts incontournables ! La librairie Lasseron du bas de la rue pour acheter SLC ou l’Os à Moëlle, la galerie du Grand Passage pour nous réchauffer à moindres frais, les jours de froidure, l’un ou l’autre des bureaux de tabacs pour les Camel, les Pall Pall ou les Gauloises quand nous étions fauchés, le cinéma Star et sa cafeteria pour le billard… Des quatre coins de la ville, sous l’œil vigilant de boutiquiers et passants, garçons et filles venaient là pour s’observer, se rencontrer, se plaire, et plus si affinités. Mais alors, il fallait choisir d’autres lieux plus discrets, car, si vous étiez fils ou fille de commerçant, le moindre écart de conduite était observé et rapporté quasiment dans l’heure à qui de droit.

La rue a été mise en sens unique descendant. Les trottoirs élargis et redessinés. D’élégants candélabres jalonnent le trajet. J’arrive place de la Mairie où je trouve à me garer.

Du parking, toujours sommairement ombragé par des tilleuls amputés, les mêmes escaliers de granit descendent au Jardin de l’Évêché où trône la martiale statue de marbre du général Valhubert dont Charles X fit don à la ville natale du héros en 1828. Mais les grilles d’antan ont disparu.

Je revois soudain les tréteaux et les décors poussiéreux des compagnies théâtrales itinérantes qui s’installaient là pour des séances en plein air où se donnaient des drames classiques, des farces moyenâgeuses ou des opérettes dans leur âge d’or. Là, sur un banc inconfortable, j’avais entendu pour la première fois, avec ravissement, « Les Saltimbanques » de Louis Ganne dont mon père allait ensuite acheter le 33 tours que je conserve encore. Je me surprends à fredonner le naïf refrain de l’air vedette écrit par le prolifique Maurice Ordonneau en 1899, cet air qui convenait si bien aux années d’après-guerre :

C’est l’amour qui flotte dans l’air à la ronde
C’est l’amour qui console le pauvre monde
C’est l’amour qui rend chaque jour la gaîté
C’est l’amour qui nous rendra la liberté !

J’ai oublié les couplets, mais ça, c’est resté, paroles et musique !

Les pelouses où nous jouions au foot, mes copains et moi, quand le gardien n’était pas les parages, ont été transformées en parc de stationnement, mais l’allée majestueuse de grands tilleuls offre toujours ses ombrages fournis aux promeneurs. Le jardin a également conservé ses deux gradins auxquels on n’accède que par les extrémités. Trop long pour des gamins de douze ans.

Un jour, ne m’étais-je pas risqué à sauter du premier niveau en bas. Deux mètres cinquante environ. Arrivée en déséquilibre sur la souche d’un arbre coupé. Résultat : une entorse de la cheville gauche dont je m’étais bien gardé de révéler la vraie cause à mes parents. Vingt-quatre heures plus tard, je m’étais retrouvé de l’autre côté de la rue, dans la chambre d’un hôtel où un rebouteux donnait ses consultations deux fois par semaine. Tout juste si le bonhomme ne portait pas encore blaude et sabots, mais en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, il m’avait remis l’articulation en place. Moyennant un billet de 5 francs nouveaux.

Cela fait déjà beaucoup de souvenirs d’un coup ! Je ressens le besoin d’aller m’asseoir dans un des cafés que mes copains et moi avons assidûment fréquenté, en face de la Mairie, au temps de notre adolescence. La plupart d’entre nous fréquentaient l’Institut Notre-Dame, un petit séminaire de bonne réputation, qui présentait cependant un gros défaut à nos yeux : il n’était pas mixte ! C’est dire si nous enviions ceux dont les parents les avaient inscrits au Lycée, par conviction ou par économie. Ce café était plus ou moins à mi-chemin entre les deux établissements, sauf que du Lycée, cela descendait pour y venir, alors que de l’Institut, il fallait gravir un raidillon malaisé ! C’était l’un des premiers à installer une terrasse couverte moderne, avec de larges banquettes de moleskine, des tables couvertes de formica et surtout un juke-box avec les disques de toutes nos idoles : rock avant tout comme Eddy Cochran, Buddy Holly, Chuck Berry, Gene Vincent, Vince Taylor, Elvis Presley, Les Beatles, les Stones, Les Chaussettes Noires, Les Chats Sauvages, Johnny Halliday, mais folk aussi avec Pete Seeger, Woody Guthrie, Bob Dylan, Hugues Aufray, sans oublier les chanteurs à texte comme Gainsbourg, Georges Brassens, Bécaud, Brel, Ferré… plus quelques minettes françaises, Sylvie Vartan, Françoise Hardy, Sheila… C’était le début des années 60.

L’établissement existe toujours, mais a changé de nom, de look, et de multiples fois de propriétaires, bien entendu. Je m’assieds dans un coin et commande un café. Les visages de mes copains m’apparaissent alors : Christian, dont j’ai perdu la trace, Jean-Paul, parti trop tôt manger les pissenlits par la racine, Jean-Marie et Pierre, les deux frères, que je vois toujours, de temps à autre… Nous avions formé un groupe musical au nom révélateur : « Les Téméraires » ! Leur répertoire : du rock et du folk, surtout des reprises. Moi, incapable de tirer plus de trois accords de ma guitare et sans voix, j’avais dû me contenter du rôle de régisseur et présentateur. Puis apparaissent aussi ceux des filles qui gravitaient autour de nous ; pour l’essentiel, des monitrices du Gué de l’Épine, le centre aéré de la paroisse… Dominées par la figure emblématique de Martine, auréolée de son titre de miss locale et qui tournait toutes les têtes. Hélas, aucun d’entre nous n’avait réussi à la séduire. Mais un de nos autres copains, si. Grâce à ses deux ou trois ans de plus et son « titre » d’étudiant en médecine, il avait remporté la palme. Elle le dépassait d’une tête, mais sans doute trouvait-il de grandes compensations à cette petite humiliation !

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, 2015.

Quand le vin est tiré…

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 Prologue

Bénédicte Plassard, OPJ à la BRI de Rennes Centre, célibataire malgré elle depuis plusieurs mois, n’avait pas trouvé le moyen d’épuiser ses jours de récupération du premier semestre. Aussi est-elle un lundi matin de juin convoquée par le commissaire Dutertre qui lui signifie que les affaires étant un peu plus calmes, elle est en vacances à compter de cette minute.

— C’est un ordre, Plassard, il n’y a plus que vous qui n’avez pas pris toutes vos récup’. Ça fait désordre et ça complique la vie du service, alors, exécution !

— Bien, Commissaire. Et je reviens quand ?

— Commencez d’abord par partir, on vous rappellera si on a besoin de vous.

D’abord renfrogné, le joli minois de la policière tente de s’éclairer d’un sourire :

— Vous savez bien qu’au bout de deux jours de vacances, je m’em… quiquine, Commissaire.

— Peut-être, mais votre crédit RTT déborde et vos RPS aussi. Je n’ai plus de quoi vous les payer et on ne peut pas les verser sur votre compte épargne-temps. Alors, il faut m’utiliser tout ça avant vos congés annuels. Vous pouvez disposer, capitaine.

Bénédicte Plassard salue et sort du bureau.

I

Retrouvailles

Selon un bref calcul de tête, cela m’oblige à deux semaines d’inactivité, au bas mot. Vacances ! J’ai le mot en horreur. Pas la chose, non ! Faut pas pousser. Mais décidément, en ce moment dans ma vie, tout est vacuité !  À commencer par mon lit, vide de chez vide depuis… Je renonce à compter. Trop longtemps, en tout cas ! Ensuite, mon équipier Simon Le Lagadec dit Sim, qui a fait valoir ses droits à une retraite anticipée pour s’occuper de sa vieille mère ! À cinquante-deux ans ! Quelle misère ! Obligée de supporter des petits jeunes, nerveux comme des pur-sang, (dé)formés à la culture du résultat et à la déontologie trop souvent douteuse. Alors si maintenant, en plus, on me prive de boulot, c’est la totale ! Le vide sur toute la ligne.

Je retourne mettre un semblant d’ordre sur mon bureau, transmets à mon second les instructions pour les affaires en cours et sors d’un pas désabusé sur le Boulevard de la Tour d’Auvergne. Qu’est-ce que je vais va bien pouvoir foutre de tout ce temps ?

J’ai donné mon mobile-home de Pléneuf-Val André en location jusque début juillet. Impossible d’aller me dorer la pilule là-bas. Et de toute façon, la météo annoncée n’est pas terrible ! Le soleil dans les îles, je réserve cela pour cet été. Alors, quoi ? Une petite croisière en catamaran ? Je consulte mon compte en banque sur mon smartphone. Il n’est pas dans le rouge, mais à marée basse quand même. Ma dernière virée au Casino m’a coûté cher. C’était pour le service, mais je n’aurais pas dû jouer mon propre fric, après avoir perdu les 200 € que m’avait octroyés le Commissaire ! Total : la cagnotte du service est à sec et moi sur le sable !

Je m’attable à la première terrasse qui se présente sur le Boulevard et commande un café crème. Là, touillant distraitement un expresso bientôt froid, je m’abîme dans des pensées aussi grises que le ciel plombé de cette matinée, lorsqu’une voix mâle me hèle depuis le trottoir opposé :

— Bénédicte ?

Un homme brun élancé agite le bras dans ma direction. Arquant les sourcils, je tends les mains, paumes ouvertes, pour signifier mon ignorance. Le quidam prend cela pour une invite et traverse aussitôt la chaussée.

Pendant les quelques secondes que cela prend, ma procédure d’identification s’accélère et lorsque qu’il s’arrête devant moi, un prénom jaillit de mes lèvres :

— Julien !

Gagné. Rennes. Licence en Droit. Cela remonte à dix ans maintenant. Il avait  un look d’ado attardé. J’étais une risque-tout. J’ai passé le Concours d’Inspecteur de Police et l’ai obtenu. Nos chemins se sont séparés. Il a changé, en bien. Moi, pas apparemment, puisqu’il m’a reconnue, lui.

Nous nous embrassons comme de vieilles connaissances que nous sommes.

— Alors, qu’est-ce que tu deviens ? Toujours dans la Police ? demande Julien en me détaillant du regard tandis que lui fais signe de s’asseoir à ma table.

— Oui, oui, capitaine à la BRI d’en face. Et toi, avocat ? Magistrat du siège ? Ou du parquet ?

— Non, non, journaliste d’investigation, free lance.

— Ah bon ? On fait presque le même métier, alors ?

— On dirait bien. Mais pas avec les mêmes outils. À toi le flingue, à moi le stylo, enfin, le clavier et la souris.

Je vois là un raccourci journalistique aussi typique qu’erroné, mais m’abstiens de le relever.

— Et tu travailles sur quoi en ce moment ?

— Je ne peux pas te donner les détails, tu t’en doutes, mais là, je pars sur une enquête très près d’ici, à Saint-Suliac. Tu connais ?

— Ouais, un peu, c’est sur les bords de Rance, non ?

— Exact. Et toi, t’es sur quoi ?

— Que dalle. Mon boss vient de me mettre en congé pour quinze jours. Chômage technique. Des jours à récupérer avant la date fatidique. Ça m’emmerde. J’ai rien de prévu. Je sais pas trop quoi faire.

— Ça te dirait de m’accompagner ? Tu me servirais de couverture. Un couple, vrai ou faux, ça attire moins l’attention qu’un solitaire.

Je regarde Julien. Julien me regarde. Dans quoi vais-je me fourrer encore ? Les non-dits restent sous cape. Finalement, la paume de ma main droite va frapper la sienne :

— Tope-là, Juju !

Juju c’était son surnom, au temps de la Fac. Moi, c’était Béné.

— Mais on fait lit à part, OK ?

Julien écarte les mains, paumes ouvertes et levées comme pour dire : « Si tel est ton choix, d’accord ». Je choisis de me contenter de cette réponse équivoque.

II

Vingt-quatre heures plus tard, à Saint-Suliac (Ille-et-Vilaine)

Les chambres d’hôtes « Les Mouettes » se situent dans une pimpante bâtisse du bourg même de Saint-Suliac. L’une d’entre elles, au rez-de-chaussée, possède des lits jumeaux. Julien n’en a pas trouvé d’autre de libre sur la commune et il préfère loger au cœur de son champ d’investigation.

Nos deux nouveaux équipiers, habitués l’un comme l’autre à un minimalisme d’inspiration nordique très en vogue chez les gens de leur génération, à leur arrivée dans les lieux, trouvent le décor un peu suranné. Polis, ils n’en disent cependant rien à leur hôtesse, une veuve de marin, dans la soixantaine, plus vraie que nature. Peut-être en rajoute-t-elle un peu pour les touristes (accent du terroir, tablier bleu). La couleur locale, ça plaît bien. La propreté est impeccable, la literie modernisée et de plus, le rez-de-jardin leur convient tout à fait : ils pourront ainsi aller et venir à leur aise en toute discrétion. L’affaire est donc conclue : 58 € la nuit, petit déjeuner compris, durée à leur convenance ; en ce début juin, Dame Jeannine n’a rien de réservé avant le 15 prochain.

Sur la table de bois peint de la chambre, Julien a posé son ordinateur et sorti d’une chemise cartonnée divers articles de presse. Il se tourne vers Bénédicte assise en tailleur sur son lit et plongée dans un examen attentif des fleurettes de la tapisserie.

— Bon, tu m’écoutes Béné ? Voilà. J’ai été engagé par La Vigne, un magazine du monde viticole, de la viticulture et du vin pour réaliser une enquête sur les agissements des Chinois. Outre la contrefaçon qu’ils pratiquent à grande échelle, ils tenteraient, également, de cloner des cépages français, pour reproduire des crus bordelais classés sans payer les royalties prévues par les accords de l’OMC. Et la piste m’amène ici.

—  À Saint-Suliac ? De la vigne ? Tu rigoles ou quoi ?

— Pas du tout, ma chère. Figure-toi que jusqu’au siècle dernier, on y produisait du vin, blanc principalement, et ce depuis l’Antiquité !

— Alors, là, tu m’en bouches un coin ! Ça devait être de la piquette, en tout cas.

— Même pas. Au début, du temps des Romains, oui, mais ensuite la culture de la vigne a fait de tels progrès qu’au XVIe, il paraît même qu’un marquis de Quintin venait s’approvisionner sur la quinzaine d’hectares de vignoble qu’il y avait alors ici.

— Bon, d’accord, mais aujourd’hui à part quelques treilles, et encore ! y’a pas plus de raisin que de beurre en broche !

— Détrompe-toi ! Il y a même une association pour le renouveau du vin breton, et les bonnes années, les vignerons suliaçais produisent dans les quatre cents litres de vin. Qu’ils ont le droit de boire ou de donner, mais pas de vendre. C’est là le hic. Officiellement, les quatre départements bretons ne sont plus région viticole et l’Administration tolère, mais ne veut pas officialiser cette résurrection.

— Et pendant ce temps-là, les Chinois rachètent à tour de bras les domaines viticoles mis en vente ou dont les propriétaires ne peuvent résister à des offres de rachat mirobolantes. Ils ont commencé par des petits châteaux dans le Bordelais et l’Anjou, mais j’ai lu la semaine dernière que Gevrey-Chambertin venait de tomber dans leur escarcelle ! Mon bourgogne préféré ! Ça commence à bien faire !

— Madame donne dans le patriotisme à tout crin et boit du Gevrey-Chambertin ? Je ne savais pas que  la Police payait aussi bien ! Rassure-toi. Nos exportations de vin représentent encore plus de la moitié du marché chinois, mais il est vrai que les choses bougent très vite. L’an dernier, la progression du secteur a dépassé les 2O % ! L’engouement pour le vin est devenu un phénomène de société. Les financiers se sont emparés du créneau et la Chine est en passe de devenir le 5e pays consommateur au monde ; elle est déjà le sixième producteur !

— Tu me récites Wikipédia par cœur ou quoi ?

— J’ai fait mon boulot. Je me suis documenté. Mais, tu as raison, revenons à notre sujet. Je vais t’emmener voir les deux inventeurs de la vigne de Saint-Suliac. Nous avons rendez-vous demain matin à dix heures sur les pentes du Mont Garrot.

— Les inventeurs de la vigne ? Comme pour un trésor ? Sur les pentes du Mont Garrot ? C’est quoi, ce délire ?

— En 1996 on a retrouvé un vieux cep de vigne dans un taillis inextricable sur les pentes sud du Mont Garrot, un escarpement qui culmine à 73 m au-dessus du niveau de la mer, tout près d’ici. Mais, on verra ça demain. Si on se faisait une crêperie en attendant ? Je commence à avoir la dalle, moi, pas toi ?

— En voilà une idée qu’elle est bonne, moi, je dis.

— Alors, vendu !

Ils se retrouvent bientôt, à deux pas de leur logis, sur la terrasse du Galichon, l’unique crêperie du bourg, installée dans une vieille maison décorée avec goût.

Deux galettes « complètes », deux « andouille de Guéméné », deux crêpes « caramel au beurre salé » et six bolées de cidre plus tard, nos protagonistes ont l’estomac calé et l’humeur gaie. Bras dessus, bras dessous, ils entreprennent alors une petite promenade digestive par les ruelles du village jusqu’au port. C’est une belle soirée de fin de printemps. Le fond de l’air est doux. Le ciel, légèrement ennuagé, laisse le soleil déployer ses ors sur les eaux de la ria. Au Nord-ouest, l’oratoire de Notre Dame de Grainfollet, se découpe en ombre chinoise sur un horizon enflammé. Romantique à souhait, n’est-il pas ?

Julien en profitera-t-il pour tenter de ranimer les cendres du passé ? Bénédicte enterrera-t-elle au cours de cette enquête sa vie de célibataire à corps défendant ? Vous le saurez peut-être dans le chapitre qui vient.

III

Sur les pentes du Mont Garrot

En dépit d’une euphorie due sans nul doute au cidre du Val de Rance, ce soir-là, Bénédicte ne fait don de son corps qu’à Morphée, car à peine a-t-elle posé la tête sur l’oreiller qu’elle s’endort comme une bienheureuse. Et Julien, sur la béquille, comme le chante Lastic, ce « chanteur paillard et dépressif », bien de chez nous. (1).

Le lendemain matin, des ribambelles de nuages blancs courent dans le ciel de la ria, poussés par un vent frais qui ébouriffe les cheveux et pique les narines. À neuf heures, Julien, pense qu’il est grand temps de secouer sa coéquipière, qui dort toujours du sommeil du juste, pelotonnée, son oreiller dans les bras. Des souvenirs oubliés lui reviennent en mémoire. Il se revoit, dans sa chambre de la cité U, déshabillé par une Bénédicte entreprenante en diable. Elle s’est bien assagie, dirait-on. Il avance la main vers le lit voisin et lui secoue l’épaule :

— Béné, réveille-toi, il est neuf heures. Je te rappelle qu’on a rendez-vous à dix !

Moi, les yeux encore ensommeillés, je saute du lit, rabattant ma nuisette sur mes cuisses, et cours m’enfermer dans la salle de bains.

Trois quarts d’heure plus tard, nous entreprenons l’ascension du modeste promontoire, guidés par le GPS de notre téléphone : à peine 1,5 kilomètres nous sépare du sommet où on a donné rendez-vous à Julien. Bientôt, nous voilà devant les vestiges du moulin à vent de la Chaise. Sa toiture envolée, on l’a affublé d’affreux créneaux, à présent recouverts de lierre.

Du Mont Garrot, le regard embrasse toute la ria de la Rance depuis, me dit Julien, au sud-ouest, les superstructures du camp viking de l’anse de Vigneux qui abrita, paraît-il, deux dizaines de drakkars, au temps des Vikings, jusqu’à l’oratoire de N. D. de Grainfollet, au nord-est, d’où les femmes de marins guettaient le retour des bateaux, à l’époque de la Grande Pêche..

Passé ce moment culturel, nous commençons à redescendre le versant sud et soudain, au détour du chemin, sous les frondaisons des chênes et châtaigniers du talus, nous apparaît un vignoble de près d’un hectare, qui aligne ses échalas, dans le sens de la pente. Un peu plus loin, une vieille barrière ferme une entrée de champ. C’est le lieudit ‘La Vigne Blanche ». Comme on dit, y’a pas de fumée sans feu !

Les deux hommes qui nous attendent là, ont des airs de conspirateurs : ils ne veulent ni être filmés, ni qu’apparaissent leurs noms dans la presse. Soit, dit Julien, qui a mis son Nagra en route et pose sa première question :

— Comment tout cela a-t-il commencé ?

Le premier de nos interlocuteurs, un homme grisonnant et râblé, prend la parole :

—Voilà dix-huit ans bientôt, nous avons, Marcel et moi, débusqué dans un taillis lors d’une balade, un plant de vigne de raisin noir que nous avons fait analyser. Il était inconnu et il nous a fallu attendre presque dix ans pour apprendre que c’était un cépage de cuve, originaire de Saintonge, appelé Magdeleine noire des Charentes, (il mûrit précocement vers la Ste Magdeleine, le 22 juillet). D’autres études ont montré que ce cépage était la maman du célèbre merlot, dont le père n’est autre que le cabernet franc.

Julien opine du chef, mais pour moi tout cela reste plus obscur que du marc de café.

Le compère du premier vigneron, plus élancé et un peu plus jeune, poursuit :

— Entre-temps, avec un petit groupe de passionnés, on avait fondé une Association et entrepris de remettre sur pied une vigne sur les pentes du Mont Garrot, là où nous avions trouvé le premier plant. Ça n’a pas été sans mal. Entre les tracasseries de l’Administration et notre inexpérience, les premières années ont été rudes.

— Il a fallu trouver les terrains, défricher, planter, attendre, palisser, tailler… attendre encore. Et apprendre ! Les premières récoltes ont donné une horrible piquette, à peine buvable. Une fois, nous avons mis en bouteille avant la fin de la fermentation. Elles ont toutes explosé ! Mais à présent, nous produisons quelques centaines de bouteilles d’un vin blanc très honorable. D’ailleurs, le voici.

De la gibecière de sa veste de chasse, il vient de sortir une bouteille bourguignonne, humoristiquement étiquetée « Le Clos de Garo, Appellation bord d’eau non contrôlée ». Au-dessous, on reconnaît la silhouette crénelée du Moulin de la Chaise. C’est une bouteille de la cuvée 2011. Un cépage chenin, titrant 14°, toujours d’après l’étiquette.

Je m’exclame :

— Mais, alors, vous n’avez pas planté de magdeleine noire ?

— Hé, non. Il aurait fallu attendre trop longtemps, et la tradition n’attestait pas franchement de la culture de raisins noirs de cuve par ici. On se demande toujours comment ce pied est arrivé là. On s’est dégonflés. Pour l’instant. Car, avec le réchauffement climatique, si ça se trouve, on pourrait tenter le coup, maintenant. (ça, vous coupez, s’il vous plaît).

— Et celui-ci, vous en vendez ? demande Julien d’un air innocent.

— Taisez-vous, malheureux, c’est strictement interdit.  Non, il est réservé à notre consommation personnelle. D’ailleurs, comme nous sommes une vingtaine de membres, la production ne nous le permettrait pas. Mais on peut vous le faire goûter, si vous voulez.

Nous nous regardons en silence, puis je risque :

— C’est un peu tôt pour l’apéro, mais c’est si gentiment proposé qu’on ne peut pas refuser.

Alors, le premier vigneron tend au second un couteau suisse. La bouteille n’a pas de capsule-congé, bien entendu. Celui-ci ouvre le tire-bouchon et bientôt un sympathique « plop » vient troubler le gazouillis printanier des oiseaux.

De sa gibecière, l’homme a tiré quatre verres à dégustation, enveloppés dans un linge blanc. Il les répartit entre les présents et commence à les remplir.

Nous faisons tourner le vin dans nos verres, humons, puis attrapons une première goulée, pardon, gorgée. Bientôt, j’entends Julien dire :

— Belle fraîcheur en bouche, avec juste ce qu’il faut d’acidité. Ça me rappelle certains muscadets sur lie. Il n’est pas mal du tout, dites donc.

Je regarde Julien ébahie. Quand je l’avais connu, il ne buvait que du Coca et croyait que le pineau et le cognac, c’était pareil. Quels progrès !

— On ne vous le fait pas dire, reprennent en chœur nos deux interlocuteurs. On en est assez fiers, il faut bien l’avouer.

Au bout de la deuxième tournée, bouteille et verres vidés, mon naturel d’enquêtrice reprend le dessus et je questionne, avec une volubilité accrue :

— Bon, pour tout vous dire, on n’est pas venus seulement déguster « Le Clos de Garo » et vous entendre raconter son histoire, on est là aussi dans le cadre d’une enquête sur la pénétration des Chinois sur le marché du vin en France.

Nos interlocuteurs ouvrent des yeux comme des soucoupes.

— Le mois dernier, à Roissy, les douaniers ont intercepté un couple de chinois, de retour d’un voyage touristique dans notre pays. Leur périple les avait menés dans les principales régions viticoles du pays et dans leurs valises, pas la moindre bouteille de vin, mais… des greffes-boutures de nos cépages les plus réputés, sans la moindre facture d’achat et des échantillons de sol, soigneusement étiquetés.

— Mais, qu’est-ce qu’ils veulent faire de tout ça ?

— On suppose qu’ils veulent implanter de la vigne dans des terroirs ressemblant aux nôtres et à terme obtenir des cultivars adaptés à leurs climats.

— Mais c’est du brigandage pur et simple.

— Aujourd’hui, on appelle ça « espionnage économique », mais c’est la même chose.

— Et quel rapport avec Saint-Suliac ?

— Curieusement, il y avait un échantillon de sol et un futur greffon provenant de votre vigne !

Les deux vignerons tombent des nues :

— Pas possible !

— Du chenin blanc, implanté avec succès dans des régions aussi septentrionales, il ne doit pas y en avoir beaucoup, alors ça peut les intéresser.

— Ah ben, merde alors, ça, ça me la coupe, sauf votre respect, Madame.

Je fais signe que j’en ai entendu d’autres. Julien enchaîne :

— Auriez-vous déjà vu des Chinois circuler par ici, vous ?

Le premier vigneron se tourne vers son collègue :

— T’as déjà vu des Chinois par ici, toi, Marcel ?

— Dame, on n’est pas là à regarder la tête des touristes, nous ; des Asiatiques, il en vient surtout pour Saint-Malo par ici. Mais, des Chinois, je saurais pas dire. Faudrait voir avec le Syndicat d’Initiative, peut-être.

— Tu retardes, Marcel, c’est Office de Tourisme qu’il faut dire à présent.

— Ouais, j’m’en fous, c’est pareil.

— Est-ce qu’on peut vous demander quelque chose ? dis-je tout à trac :

— Mais faites donc, ma petite dame.

— Si jamais vous voyiez des Chinois rôder auprès de votre vigne, vous pourriez me faire signe ? fais-je en montrant ma carte de police et en tendant une carte de visite.

Mauvaise idée. L’homme se ferme comme une huître :

— Ça, je sais pas. On n’aime pas trop la police par ici.

Nous sentons qu’on n’apprendra rien de plus aujourd’hui et d’un regard décidons de remercier nos hôtes.

— Merci pour tout, l’histoire, l’apéro, et bon… vin pour cet automne !

Les deux hommes nous saluent d’un rapide coup de casquette, tandis que nous nous éloignons sur le sentier qui rejoint la baie.

Dès que nous sommes hors de portée de voix, Julien m’engueule :

— Mais qu’est-ce qui t’a pris de sortir ta carte tricolore ?

— Je sais pas, un réflexe, l’habitude…

— Ouais, hé bien, tu vas me faire le plaisir de la ranger au fond de ton portefeuille illico. Tu n’est pas en service, je te rappelle. Et tu viens de foutre notre couverture en l’air.

J’obtempère sans demander mon reste, car je sais bien que j’ai merdé grave.

Ce jour-là, Julien fait la gueule à Bénédicte jusqu’au soir. Leur voyage sur la Carte du Tendre s’annonce plein d’embûches et leur enquête est mal engagée.

Sauront-ils redresser la barre ?

IV

Un homme de science intrigant

Julien avait encore deux noms dans son carnet d’adresses : la fille du « Syndicat d’Initiative » comme avait dit le vigneron du mont Garrot et un universitaire du CNRS, spécialisé dans la vigne et le vin, domicilié sur une commune voisine. Rendez-vous est pris avec le second et une visite impromptue rendue à la première.

Celle-ci, une jolie brunette, fille de mareyeurs du cru, devant Julien, sort avec plaisir son relevé de fréquentation de l’année en cours et de l’année précédente : deux douzaines d’Asiatiques, la plupart chinois, ont franchi le seuil de son établissement en quête de renseignements touristiques, mais les vignes du Mont Garrot n’apparaissent pas dans les questions posées. C’est logique. Des espions de l’empire du Milieu un tant soit peu professionnels ne vont pas éventer leur présence aussi bêtement. Bénédicte, victime d’une survivance de jalousie aussi subite qu’inattendue, se hâte de tirer Julien hors de portée de cette rivale potentielle.

Après un déjeuner en terrasse d’huîtres, palourdes et bulots, gentiment arrosés d’une fillette de muscadet pas meilleur que le Clos Garrot, ils prennent le chemin voisin de la Ville ès Nonais.

Là, dans une longère habilement restaurée, sous une treille aux raisins encore à peine formés, les attend Jacques Saintilan, qui les invite à partager le café avec son épouse.

Julien, dans le cadre de la préparation de son enquête, a lu plusieurs articles de vulgarisation scientifique sur les cépages, leur obtention et les enjeux économiques qui s’y rattachent dont Saintilan est l’auteur. Mais il souhaite l’entendre de vive voix, pour confirmer ce qu’il a compris et sonder un peu le personnage.

L’homme est avenant et disert. Il suffit à Julien de tirer un bout de fil pour que se dévide, sans le moindre effort de sa part, une pelote entière. Un client comme ça, c’est du pain béni pour le journaliste !

Micro ouvert, il laisse donc son Nagra officier en silence.

« Vous savez, l’histoire des cépages, je ferais mieux de dire la science des cépages, autrement dit l’ampélographie, n’est pas quelque chose de récent. Ce sont les Romains, grands diffuseurs de la culture de la vigne, qui, avec Columelle, nous ont laissé les premières descriptions. Ensuite, si les Croisades ont notablement concouru à la diffusion de cette liane, aucun auteur ne semble s’être penché sur la question. Puis, à la Renaissance, Olivier de Serres n’a fait que traiter de la culture de la plante et ses modalités, mais ne s’est pas intéressé aux cépages proprement dits.

C’est le XIXe qui marquera le début réel de la science ampélographique avec la découverte des cépages américains, leur hybridation avec les nôtres, qui allait provoquer, hélas, l’importation du phylloxera, ce minuscule insecte qui ruina l’économie de la vigne en France, à partir de 1864, pour trente longues années, jusqu’à la découverte de variétés naturellement résistantes à ce nuisible.

Les travaux de classification les plus importants des temps modernes, on les doit au Français Pierre Viala, puis au russe Alexandre Negrul et à un autre Français, Louis Levadoux.

Mais finalement, c’est de la législation viticole, que va naître, après-guerre, la description la plus complète des différents cépages, et surtout de leurs appellations synonymes, grâce à une méthode mise au point par Pierre Galet. Et, aujourd’hui, au domaine de Vassal, dans l’Hérault, plus de 2300 variétés sont répertoriées.

Depuis la fin du XXe siècle, la génétique est venue au secours de l’ampélographie, comme pour la connaissance de tous les organismes vivants, et il il faudrait citer les travaux de Jean-Michel Boursiquot dans ce domaine.

Mais, trêve de considérations historiques, venons-en à une définition ; l’ampélographie consiste à décrire et classer les cépages en fonction d’un ensemble de descripteurs que l’Organisation Internationale de la Vigne et du Vin a fixé au nombre de 88 ! Pas moins ! Appliqués aux bourgeons, aux feuilles jeunes, aux rameaux, feuilles adultes, grappes et baies.

Figurez-vous qu’en appliquant ces critères, on recense aujourd’hui près de 5000 cépages dans le monde , connus sous 40000 noms différents. C’est vous dire l’importance de la culture de la vigne pour nos sociétés. »

Bénédicte, que ces doctes considérations commencent à ennuyer quelque peu, titillée par son instinct d’enquêtrice en mal d’efficacité, vient soudain rompre le fil de ce discours avec une question basique, mais bienvenue :

— Dites-moi, cher monsieur, l’arrivée des Chinois, sur le marché mondial du vin, a-t-elle, peu ou prou, à voir avec cette science ampélographique moderne ?

Julien en reste bouché bée, mais ne pipe mot, par crainte d’étouffer dans l’œuf la réponse attendue.

Jacques Saintilan, pas le moins du monde perturbé, embraye aussitôt dans le sens indiqué par Bénédicte :

— Bien entendu. Les Chinois disposent, depuis la nuit des temps ou presque, d’un vin de céréales (riz ou millet), proche du saké japonais. L’importation de la vigne, elle, venue d’Ouzbékistan, date, à ce qu’on sait, du premier siècle avant notre ère, au temps de l’empire Parthe. Mais, pendant longtemps, si le raisin de table et les raisins secs étaient très appréciés, le vin lui-même, pourtant connu, est resté une boisson exotique, presque un médicament.

Et il faudra attendre les missionnaires occidentaux du XIXe pour que se développe en Chine une vinification de masse, d’assez piètre qualité, par ailleurs !

Mais, depuis l’ouverture vers l’Occident des années 1980, c’est une croissance exponentielle que cette culture a connu. Avec des progrès immenses !

À tel point que l’on trouve à présent des vignobles étendus dans les provinces du Xinjiang, Gansu, Ningxia, Shandong, Hebei, Tianjin, Jilin, des régions du Nord de la Chine à pluviométrie limitée, entre les 35e et 42e parallèles.

Et deux cépages européens sont présents dans presque toutes ces zones de productions : le merlot et le cabernet sauvignon. Ce sont eux qui ont permis la création des premiers vins de qualité chinois, qui rivalisent aujourd’hui avec ceux de Californie, d’Australie, d’Afrique du Sud, d’Argentine et prétendent le faire demain, pour ne pas dire déjà,  avec ceux du Bordelais !

À ces mots, Bénédicte et Julien se tournent l’un vers l’autre pour échanger un regard complice qui n’échappe pas à leur interlocuteur. Il interrompt son propos pour poser cette question :

— Dites-moi, jeunes gens, ce qui vous amène exactement, plutôt que de me laisser pérorer dans le vide, que je voie si je peux vous être utile ou pas.

Après un nouvel échange de regards, nos deux amis décident alors de jouer cartes sur table et Julien prend la parole :

— Voilà : Je travaille pour la revue viticole La Vigne. On m’a chargé de réaliser une enquête sur les agissements des Chinois. Outre la contrefaçon qu’ils pratiquent à grande échelle, ils tenteraient, également, de cloner des cépages français, pour reproduire des crus bordelais classés sans payer les royalties prévues par les accords de l’OMC.

— Excusez-moi, mais on est bien loin du Bordelais et de ses grands crus classés ici. Si vous me disiez tout ?

— Bon,  d’accord, il se trouve que les Douanes ont saisi récemment, dans des valises de touristes chinois rentrant au pays, des greffons de chenin blanc et de magdeleine noire, provenant d’ici, le tout sans facture, bien entendu.

— Très improbable. Et comment sauriez-vous cela ?

— Un contact bien placé, rien de plus.

— Et…

— Et nous aimerions savoir quel peut être l’enjeu économique d’une telle manœuvre. Ses tenants et aboutissants.

— Vous me faites trop d’honneur. Je l’ignore complètement.

— Mais vous avez bien une petite idée…?

— Pas la moindre !

La réponse a fusé, courte et sèche. Bénédicte et Julien se regardent en silence. Pas de doute, il y a baleine sous gravier, comme on dit dans les chaumières.

— Dommage ! Dans ce cas, nous allons vous laisser en vous remerciant pour le café et… le petit cours sur l’ampélographie, dit Julien d’un ton insidieux.

Jacques Saintilan s’est levé et leur indique d’une main ferme la sortie de sa propriété.

— À une autre fois, peut-être, ne  peut s’empêcher d’ajouter Bénédicte, qui n’aime pas être congédiée avant l’heure.

Une fois remontés dans leur voiture, nos deux enquêteurs confèrent quelques instants :

— Bilan des courses : ce monsieur a quelque à voir avec les échantillons retrouvés à Roissy ou je veux bien entrer à la Trappe, dit Bénédicte.

— Ne parle pas de malheur, dit Julien, mi-figue mi-raisin…

Cette réponse énigmatique marquera la fin de cet épisode, si vous le voulez bien.

V

Le retour de Simon Le Lagadec

Tous les fils de notre enquête sont brisés. Mais une certitude nous habite à présent, Julien et moi : les vignerons du Mont Garrot, tout comme Jacques Saintilan, nous cachent quelque chose. Quoi ? Telle est la question.

— Qu’est-ce qu’on fait ? me demande Julien.

— Je vais faire appel à un ami, dis-je, parodiant un célèbre jeu télévisé, pour qu’il nous rencarde sur Saintilan et les deux autres. Ils ne me semblent pas très nets.

Simon Le Lagadec, dit Sim, par commodité et sans autre ressemblance avec le défunt comique qu’une calvitie précoce, avait rendu sa carte et son arme, pour s’occuper de sa vieille mère, à cinquante et quelques balais, à mon grand dam, car je regrettais beaucoup cet équipier débonnaire et sûr. Depuis son départ, je ne manque aucune occasion de faire appel à lui – à l’insu de ma hiérarchie, cela va sans dire – pour des travaux de renseignement dont je ne peux me charger moi-même.

Aussitôt dit, aussitôt fait.

Une sonnerie de téléphone antique se fait bientôt entendre :

— Allô, oui ?

— Salut vieille branche ! Alors, ça boume ? Et ta mère, ça va ?

Simon le Lagadec utilise encore des expressions des années soixante que je m’amuse à lui resservir.

—  Salut, Béné. Ouais, la routine, quoi. T’as du taf pour moi, on dirait ?

— Tu l’as dit, bouffi. J’aimerais que tu te rencardes sur un trio qui nous interpelle, Julien et moi, surtout un.

— Julien, c’est qui, celui-là ?

— Un ex à moi, du temps de la fac. Je suis en vacances et je l’aide dans une enquête sur le pinard. Tu vois si c’est sérieux !

— Et t’as mis ton nez là où il fallait pas, comme d’habitude.

— Ça se pourrait. Bon, voilà. Il faudrait suivre incognito un certain Jacques Saintilan, qui habite 35, rue du Garot, à la Ville ès Nonais, près de Saint-Suliac. C’est pas loin de chez toi, ça ?

— Vingt bornes à peu près.

— Il semble qu’on l’ait inquiété et il se pourrait qu’il bouge d’ici peu, mais, nous, on est grillés.

— Je peux être sur place dans une demi-heure. Le temps d’appeler la mamie-sitter.

— Super. On reste en planque, S’il sort, je t’appelle. Sa bagnole, c’est une Laguna noire, 255 FX 35. T’as toujours ta Kawa 750 ?

— Plus que jamais, tu penses !

Je hoche la tête : avec son passé de pilote de rallye, c’est pas demain que l’amour des grosses cylindrées va abandonner Simon.

— Alors, parfait ! Mais fais-toi discret. À plus.

Julien a écouté toute la scène d’une oreille admirative. Bénédicte est diablement efficace. Sa réputation n’est pas usurpée. Les souvenirs d’une étudiante brillante mais dissipée lui reviennent en mémoire. Elle était capable de faire trois choses en même temps : jouer au morpion, prendre des notes, lui faire du genou et souvent plus, pendant que lui, à ses côtés, avait bien du mal à se concentrer sur quoi que ce soit !

Il revient sur terre.

— On reste dans les parages, si j’ai bien compris ?

— Je viens de vérifier sur Woogle Maps. Saintilan habite dans un cul-de-sac. S’il sort en voiture, il passera par ce carrefour. Planquons-nous dans ce chemin creux, on le verra forcément passer.

Julien, que cette perspective réjouit visiblement, formule un accord enthousiaste.

Trop. Je m’empresse de réfréner ses ardeurs :

— Ne crois pas que tu vas en profiter, Juju. On n’est pas là pour ça.

— Dommage !

— Chaque chose en son temps !

Sur ces mots d’espoir (ou pas !), Julien gare son Alfa Romeo Giuletta 940 dans le chemin creux, prête à embrayer dans les roues de la Laguna noire Éxécutive de Saintilan.

Mon pressentiment est le bon : quinze minutes plus tard, après quelques mains baladeuses, facilement contrôlées, et un baiser volé à la sauvette par Juju, la Laguna noire croise notre cachette. J’ai demandé à mon ex de suivre le véhicule à bonne distance. Au bout d’un kilomètre, une grosse Kawasaki argent émet des appels de phare dans notre dos. C’est Simon. Je lui fais signe de nous doubler et de poursuivre la filature à notre place. Nous décrochons. Je lui transmets par téléphone tout ce que je n’ai pas eu le temps de lui communiquer lors de mon appel. Il crachote dans le casque-micro relié à son téléphone :

— Ben, dis donc, c’est quoi, ce binz ?

— Je ne sais pas encore très bien : simple espionnage économique ou entreprise mafieuse. Pour l’instant, seuls des délits sont avérés : sortie frauduleuse de marchandises sous embargo, infractions douanières. Mais ce qui intéresse Julien pour son article, c’est de remonter la filière jusqu’aux commanditaires, d’exposer à ses lecteurs le pourquoi et le comment.

— Si les triades chinoises sont là-dedans, faites gaffe où vous mettez les pieds, leurs méthodes sont expéditives, à ce qu’on dit.

— T’inquiète ! Tu me connais.

— Ouais, justement ! Je te conseille, si vous trouvez quoi que ce soit qui s’apparente à un crime, de prévenir procureur et commissaire aussitôt !

— OK, Simon. Tu vois bien que j’ai besoin de toi. Quand est-ce que tu reviens ?

 — Arrête avec ça, tu sais bien que je ne peux pas.

— OK, d’accord. Bon, tu me tiens au courant ?

— Ça marche !

Je raccroche.

Fini le bon temps ! L’ennui, avec des co-équipiers plus jeunes, c’est qu’ils me draguent tous, qu’une fois sur deux, je finis par coucher avec et que ça se termine toujours en eau de boudin, par une demande de mutation de leur part ou de la mienne ! La vie de couple dans la police, c’est pas de la tarte ! Et à ceux qui sont pas de la maison, « flic » ça fait peur, encore plus au féminin ! Alors, Julien ou pas Julien ? J’hésite à replonger. Le réchauffé, c’est pas trop mon truc. Pourtant, lorsque je le regarde, il se passe quelque chose, là, dans mon bas-ventre, que je n’ai pas ressenti depuis longtemps.

Fin de la minute d’auto-commisération.

Fin du chapitre aussi, tiens, pendant qu’on y est.

VI

Filatures

La berline noire file sur la départementale en direction de Pleurtuit. À l’approche de l’aérodrome de Dinard, elle oblique vers la zone où sont implantées les entreprises de maintenance aéronautique, puis repique vers les pistes. Simon, toujours à distance, s’arrête et sort son appareil photo et un téléobjectif d’une des sacoches arrière de sa moto. Il comprend lorsqu’il repère sur le tarmac un grand H blanc : l’héliport ! Bientôt, Saintilan ressort des bâtiments en compagnie d’un pilote. Tous deux se dirigent vers un Eurocopter EC 145, garé à proximité. Le dernier né de la coopération franco-allemande, habillé par Mercedes-Benz, à ce qu’on dit. Du haut de gamme. Ce client, ou son commanditaire, ont les moyens ! Pas de doute : un départ s’annonce. Sans commission rogatoire, impossible d’obtenir le plan de vol ! Il mitraille l’appareil et tout le personnel au sol.

Un quart d’heure plus tard, l’appareil décolle et met le cap à l’Est. Simon parierait qu’il va prendre la direction de la capitale. À destination d’un aéroport parisien ? Il fait son rapport à Bénédicte, laquelle, après avoir tergiversé un peu, se décide à appeler le Commissaire Dutertre, son supérieur.

Celui-ci contemple les plantes verres de son bureau qu’il vient d’arroser comme chaque lundi matin, à son arrivée. C’est un rituel, avant son second café de la journée. Ensuite seulement, l’expédition des affaires courantes peut commencer. C’est alors précisément que le téléphone sonne :

— Commissaire ?

— Plassard ? Qu’est-ce qui vous arrive encore ? Cela fait à peine trois jours que vous êtes partie en congés…

— Désolée, patron, je donne un coup de main à un ami journaliste d’investigation et on est tombés sur un type bizarre.

— Et…

— Si on pouvait vérifier ce qu’on a sur lui au sommier, ça nous aiderait beaucoup.

— Et pourquoi, je ferais ça, Plassard ?

— Parce qu’il semble que les Douanes soient déjà sur le coup.

Bénédicte n’oublie pas la vieille rivalité qui oppose son commissaire divisionnaire au service des Douanes, qui lui a plusieurs fois mis  des bâtons dans les roues lors d’enquêtes sur du trafic de drogue.

L’argument semble peser son poids.

—  Bon, expliquez-moi tout ça, Plassard, que j’y voie plus clair.

Bénédicte relate succinctement les informations en sa possession. Le commissaire est d’accord pour demander l’ouverture d’une information judiciaire au procureur si un lien s’avère entre les deux chinois retenus à Roissy et Saintilan. Il convient donc de filer ce dernier et pour cela d’avoir connaissance de la destination de son hélicoptère, s’il en est encore temps.

Bénédicte se prend à regretter d’avoir hésité avant d’appeler.

L’engin a une vitesse de croisière de 250 kilomètres/h environ. Dans une heure, il sera en région parisienne. Il convient de faire vite.

La machinerie judiciaire se met en branle. Une fois reçu le fax du procureur qu’il transmet aussitôt à la tour de contrôle de Pleurtuit, le Commissaire Dutertre se fait remettre le plan de vol de l’hélicoptère qui venait de décoller une demi-heure plus tôt.

Surprise : sa destination est un petit aérodrome de l’est parisien : Meaux Esbly. En matière d’aviation d’affaires, cela n’a rien d’exceptionnel, mais en l’occurrence, demeure intrigant.

Un coup de téléphone au Commissariat local permet, en un quart d’heure, de positionner deux inspecteurs à la sortie passagers de l’aéroport, munis de la photocopie du passeport de Saintilan que Dinard a également transmise.

Mais l’homme est sur ses gardes. À peine a-t-il repéré derrière les vitres deux silhouettes scrutant alternativement les visages et une feuille de papier, qu’il rebrousse chemin au pas de course pour emprunter la sortie réservée au personnel navigant, au milieu d’un petit groupe de pilotes et hôtesses.

Le temps que les deux fonctionnaires de police réagissent, l’oiseau s’est envolé. Tout juste les deux policiers peuvent-ils relever la plaque d’immatriculation du véhicule qui l’emporte. Pas de chance, un appel au service des cartes grises révèle qu’il doit s’agir d’un VTC clandestin. Impossible d’obtenir la destination de la course auprès de la centrale de réservation.

Par chance, l’informatique aidant, trente minutes plus tard, le propriétaire est identifié. Arrêté en douceur par deux policiers jouant les clients, il ne tarde pas à révéler la destination de sa course récente : un commerce dans une rue du triangle de Choisy. Le commissaire Dutertre, bientôt informé, demande la collaboration de la BRI parisienne.

Le VTC de Jacques Saintilan l’a effectivement déposé devant l’un des nombreux restaurants asiatiques qui ont depuis une trentaine d’années colonisé cette rue calme du 13e arrondissement qu’était la rue Baudricourt. L’établissement, pompeusement nommé « Au jardin d’Asie » présente la particularité d’une façade étroite et donc de salles en enfilade dans la profondeur du bâtiment, comme cela est courant dans la capitale.

Dans la dernière de ces salles, sur l’une des deux banquettes qui se font face, trois hommes sont assis. Le premier d’entre eux, petite natte dans le cou et moustaches tombantes, selon un modèle cher aux Français, n’est autre que le patron du restaurant. Le second, une sorte de Tarass Boulba élégant, une « sandale de paille »* de la Triade 14 K**, le troisième, moins massif, en costume trois pièces Armani, lunettes Ray Ban et montre Rolex représente assez bien le type chinois du parvenu. En face d’eux, sur l’autre banquette, Saintilan, les mains sur la table.

Tarass Boulba mène la conversation :

— Pourquoi ce rendez-vous précipité, Monsieur Saintilan  ? Votre voyage s’est-il bien passé ?

— Je dois vous mettre au courant de certains développements imprévus de notre affaire.

— Imprévu est un mot que je n’aime pas du tout, Monsieur Saintilan, vous le savez. Poursuivez.

— Il y a quelques heures, j’ai reçu chez moi la visite de deux personnes, qui se sont présentées comme journalistes de la revue française « La Vigne » réalisant une enquête sur les contrefaçons chinoises dans le domaine du vin.

— Voilà un début fâcheux en effet.

— Mais le plus fâcheux, c’est qu’elles m’ont innocemment révélé être au courant de la saisie récente des Douanes à Roissy.

— Le dernier lot d’échantillons demandé ?

— Exactement.

— Mais… il nous a été livré comme convenu, intervient le milliardaire.

— L’avez-vous examiné, lui demande Tarass Boulba ?

— C’est en cours, dans notre laboratoire.

— Eh bien, soit vos intermédiaires ont été retournés, soit ils ont été abusés. Dans les deux cas, des mesures s’imposent.

— Vous n’avez pas été suivi, j’espère, Saintilan.

— Une moto m’a inquiété un moment avant que je ne prenne l’hélicoptère, mais depuis, rien.

Impression fausse, nous le savons. Par chance, le milieu chinois parisien est très bien structuré, les multiples commerçants ayant pignon sur rue font office d’informateurs et toutes les allées et venues inhabituelles sont rapportées à qui de droit.

C’est ainsi qu’à ce moment un guetteur vient prévenir que deux véhicules suspects sont stationnés depuis bientôt une demi-heure aux entrée et sortie de la rue. Aussitôt, des gardes du corps évacuent les trois hommes par les arrière-cours. Une grosse Mercedes les prend en charge rue de Tolbiac.

À peine la destination de Saintilan est-elle connue qu’une équipe de policiers de la BRI parisienne a mis la rue Baudricourt sous surveillance et, miracle, la voiture de police banalisée stationnée à l’entrée repère un véhicule dans lequel on tente de faire baisser la tête à un passager arrière.

Avec deux feux de retard, une filature s’engage alors. La consultation, par les policiers, du système de contrôle automatisé, couplé avec le fichier des plaques d’immatriculation révèle dans les deux minutes qu’il s’agit de l’automobile d’un restaurateur de la rue. Bingo !

Le capitaine de police Martin et sa collègue hésitent : mettre le gyrophare, s’affranchir des règles de circulation et tenter une interpellation manu militari à deux contre trois ou se fondre dans le trafic et laisser leur proie les guider vers sa destination ? La réponse de leur hiérarchie crépite dans l’habitacle :

— Autorité à Delta One. N’intervenez pas. On met en place des véhicules de relève. Suivez vos clients sans vous faire remarquer. Code opération : POISSON PILOTE.

— Delta One à Autorité. Bien reçu.

La Mégane des deux policiers, insérée dans le trafic, progresse sans encombre derrière la Mercedes poursuivie jusqu’à la porte de Choisy. Là, un second véhicule la prend en chasse sur le périphérique. Elle se dirige vers le Nord. Porte de la Chapelle. Une troisième voiture intervient. Autoroute A1. Plus de doute. La Mercedes se dirige vers Roissy. Saintilan a décidé de filer. Qu’a-t-il donc de si grave à se reprocher ?

Le Commissaire Dutertre n’a pas assez d’éléments pour lancer un mandat d’arrêt contre lui. Pas d’autre solution que de le laisser partir.

VII

Chine, nous voilà !

Le patron vient de m’annoncer la mauvaise nouvelle.

Officiellement, je suis toujours en congés et absolument pas chargée de suivre Saintilan. Mais ni moi ni lui n’aimons qu’on fasse notre boulot à notre place. Personnellement, je garde un mauvais souvenir d’une enquête où j’ai été doublée par une mamie pas ordinaire, du temps où j’étais affectée au Commissariat de Lannion (cf. Quand Mam Goz s’en mêle). Enfin, là, c’est un peu différent puisque la pièce rapportée, je la connais, très bien même. N’empêche, maintenant que notre client est en passe de s’envoler pour la Chine, on fait quoi, Julien et moi ? Est-ce que son budget pour ce boulot lui permet d’aller enquêter à l’étranger ? Je lui pose la question :

— T’as de quoi suivre Saintilan jusque là-bas ?

Il sourit jaune.

— C’était pas vraiment prévu dans le devis, mais, bon, si tu m’accompagnais… ça nous ferait des vacances pendant lesquelles nous pourrions joindre l’utile à l’agréable, dit-il avec un petit clin d’œil en coin.

Julien vient de se souvenir qu’au Lycée Louis Guilloux, à Saint-Brieuc, j’ai fait partie des pionniers qui, dans les années 90, ont étudié le chinois 3e langue. J’ai même réalisé un voyage de quinze jours là-bas, en Terminale. C’est loin, mais je devrais pouvoir me débrouiller sur place. Je cherchais une destination de villégiature : en voilà une, toute trouvée ! Oui, mais c’est grand, la Chine. Ils venaient d’où, les Chinois arrêtés à Roissy ? La province de Shandong. C’est quoi, la capitale, là-bas ?

— Jinan, je crois.

— Première nouvelle. Il faut combien de temps pour obtenir un visa ?

— Un à deux jours, en urgence, si le dossier est complet, au lieu de cinq normalement.

— Quand ils vont voir nos professions, journaliste et flic, ça va pas être simple d’obtenir un visa de tourisme. Juste pour une semaine, en plus. Ça va paraître louche.

— Ton patron ne t’a accordé qu’une semaine de vacances, voilà tout. Et je peux être ton… fiancé, par exemple.

— Mais bien sûr. On peut aussi prendre deux vols différents, tu sais. Voyons d’abord ce que ça coûte.

Je pianote comme une malade sur mon smartphone. Paris-Jinan : 15 heures de vol, au minimum avec une ou deux escales. Meilleur prix autour de 800 €, moyenne autour de 1000 €. C’est pas donné quand même !

— Qu’est-ce qu’on fait ?, je demande à Julien.

Il me regarde et sourit :

— On lance les demandes de visa  en express et on réserve deux places sur un vol en partance dans trois jours. On essaiera de changer si ça va plus vite.

Je réfléchis un instant. Toutes mes économies vont y passer. Bah, tant pis :

— OK, c’est parti.

Nous remplissons les demandes de visa en ligne. Quatre pages assez détaillées. Prudemment, j’indique comme profession : fonctionnaire. Eh oui, mais ils demandent la fonction : agent spécialisé ? Résidence en Chine : je mentionne le nom d’un hôtel de moyenne gamme trouvé sur la Toile. Motif du déplacement : voyage de fiançailles ? Traitement express de la demande. C’est vingt euros de plus.  Julien demande un visa de tourisme également, mais sans cacher son activité. Ah ! J’ai failli oublier le formulaire médical. Deux pleines pages à faire remplir et signer par un médecin. Pourvu qu’on puisse transmettre le tout par e-mail ! Va falloir faire vite.

Ensuite, après exploration des comparateurs de prix sur le web, nous jetons notre dévolu sur un vol aller assez rapide (17h 55), malgré deux escales à Istanbul et Urumqi, assuré conjointement par Air France et China Southern. Seconde escale à Urumqi, c’est où ça ? Ah ! En Chine aussi ? Capitale du Xinjiang ? Première nouvelle !

Par contre, le vol retour, une semaine plus tard, bonjour ! Il passe par la Russie avec dix heures d’escale. Autrement dit, une nuit à Moscou, quoi !

Départ dans trois jours, Roissy, 18 h 55. Cool ! De Rennes, il y a un TGV direct qui arrive à 17 h 11. Il ne reste plus qu’à attendre nos visas électroniques. Je croise les doigts.

Nous rentrons aux « Mouettes » prendre congé de Dame Jeannine avant de regagner nos domiciles respectifs. Ou pas ? Je n’ai pas encore tranché. J’ai tout le trajet pour y réfléchir.

Finalement, ce soir-là, je suis revenue seule chez moi, pour achever les préparatifs de ce voyage imprévu. Trop de trucs dans la tête.

Hier lundi, en me renseignant sur le climat à Jinan, j’ai découvert que la ville est jumelée avec Rennes depuis 2002 ! Un contact téléphonique avec le Comité de Jumelage m’a renvoyé vers le Président de l’Association, qui m’a accueillie à bras ouverts en tant que sinisante. Quelques échanges de mails plus tard, je me  retrouve pourvue d’adresses de divers points de chute dans la capitale du Shandong.

Mon choix se porte sur une famille sino-française dont le mari a fait ses études à l’Université de Rennes, dans les mêmes années que moi. Son épouse est une bretonne de Quimperlé. Ils ont deux petites filles. Elle, enseigne le français au Lycée des langues étrangères de Jinan et lui est ingénieur en informatique. Je raconte une salade pour justifier ce voyage improvisé. Cela semble passer. Ils ont une chambre double à mettre à notre disposition pour l’équivalent de 25 € la nuit. Payable en dollars américains. C’est inespéré.  Ce doit être le signe que j’attendais. J’ai quitté Julien il y a quarante-huit heures maintenant et il me manque terriblement.

Nos deux premières étapes dans les zones viticoles du Shandong seront pour Yantai et Quingdao, respectivement à 445 et 350 kilomètres de notre point d’arrivée. C’est un peu loin, à notre échelle française et tout proche à l’aune chinoise. L’échelle des valeurs n’est pas la même dans ce pays grand comme dix-huit fois la France.

Notre logeuse mettra son véhicule à notre disposition. En bons fiancés français gastronomes, n’est-il pas logique que nous fassions du tourisme et visitions les plus grandes caves de la région ? Il y a quelques années encore, seuls les groupes dûment encadrés pouvaient pratiquer ce type de tourisme, mais l’émergence d’une « middle class » chinoise a créé un immense marché que le régime s’est donc résolu à ouvrir aux particuliers.

Julien m’a appris que les deux principaux domaines vinicoles de la province, Changyu Winery et Huadong Winery, en dépit de leur importance, ou justement à cause de leur croissance à deux chiffres, ne produisent pas eux-mêmes tous les raisins qu’ils vinifient et ont recours à des achats de moûts de producteurs indépendants, chinois et étrangers. C’est dans ces filières qu’une partie de la contrefaçon se cacherait aisément. En parcourant les sites internet de ces deux maisons de négoce, il a également eu la surprise de retrouver sur des clichés d’invités de marque… Jacques Saintilan ! D’où notre décision d’aller faire nos curieux de ce côté-là.

Hourra, mon visa électronique vient de tomber dans ma boîte mail ! Je n’ai plus qu’à l’imprimer et l’insérer dans mon passeport.

 Il faut que j’appelle Julien pour savoir s’il a reçu le sien aussi. C’est moins sûr. En dépit de sa spectaculaire ouverture commerciale, la Chine est encore politiquement verrouillée et se méfie toujours un peu des journalistes, freelance ou pas. Qu’est-ce que je fais, s’il ne l’a pas ? Je pars seule ? Ce serait la tuile ! C’est tout moi, ça, envisager le pire avant l’heure. Appelle donc, idiote !

Pas eu le temps. La réponse est tombée dans ma boîte mail. Positive. Mais je suis déçue. Je voulais entendre sa voix. J’envoie un texto. Professionnel : « Super ! J’ai le mien aussi. On se retrouve à l’aéroport demain 16 h ? ». J’aimerais qu’il me dise : « Non. Viens maintenant, 35 rue Vasselot, 2e gauche. Le code c’est ….. ». J’ai fait ma curieuse pour trouver son adresse. Mais moi non plus je ne me décide pas à faire le premier pas. J’ai peur. Sa réponse ne tarde pas : « Ça marche ! A demain. Je t’embrasse xxx. Julien ». Une bouffée d’espoir me remonte le moral. Allez, un petit bourbon et au lit. Ma valise est quasiment prête.

VIII

Tribulations policières et amoureuses 

L’aéroport de Jinan avec les superstructures apparentes de ses halls a un peu le look d’un hangar de foire-exposition. Rien à voir avec le luxe parfois tapageur de certains autres de par le monde. Situé à 33 kilomètres de la capitale, au nord de la ville de Yaoquiang, il voit arriver deux Français, un peu déphasés après une vingtaine d’heures de vol et deux escales.

Julien et Bénédicte récupèrent leurs bagages sans encombre et, leur fiche d’immigration soigneusement remplie, se dirigent avec un légère appréhension vers la file des étrangers au contrôle de la police des frontières.

Passeport et fiche en main, stationnés derrière la ligne jaune peinte au sol, le hasard des postes qui se libèrent plus ou moins vite et une injonction policière sans équivoque les séparent soudain. Julien, à gauche, tend son passeport à une jeune femme aux yeux très bridés, tandis qu’à droite, Bénédicte présente le sien à un fonctionnaire au visage impassible. On leur enjoint de retirer coiffure et lunettes. Une caméra les filme et un logiciel compare le cliché avec la photographie de leur document d’identité.

De longues secondes s’écoulent. La crainte d’un nom mal orthographié, d’une date oubliée, les étreint, mais ils se forcent à sourire. Puis Bénédicte entend divers coups de tampon donnés sur le passeport de Julien qu’on lui rend bientôt. Le voilà qui franchit la barrière.

Son policier à elle, semble plus suspicieux. Sur sa fiche, comme sur sa demande de visa, elle a indiqué comme profession : agent spécialisé. Et voilà la question qui fâche :

— What is your administration, miss ?

Le temps s’accélère. Pas d’échappatoire. Il faut répondre.

— Police laboratories, sir.

Bénédicte a opté pour une demi-vérité.

— You should have mentioned it !

— I’m sorry. I’m not on duty, just on engagement holiday.

Et d’esquisser un geste vers la silhouette de Julien, de l’autre côté des guérites de la police aux frontières.

La dernière partie de sa phrase s’est formulée toute seule, indépendamment de sa volonté consciente.

La main qui tient le tampon fatidique est suspendue en l’air depuis une vingtaine de secondes qui semblent s’éterniser. Finalement celui-ci s’abat sur son passeport, suivi de plusieurs autres et on lui enjoint d’avancer en lui rendant son sauf-conduit. Ouf !

De l’autre côté de la barrière, Julien ouvre de grands yeux en signe d’interrogation. Bénédicte le rejoint en courant et lui tombe dans les bras. Il ne demande pas mieux. Et les voilà en train d’échanger leur premier baiser depuis dix ans.

Mais Bénédicte ne veut pas encore totalement lâcher prise.

— Oh, la vache ! J’ai bien cru que je n’allais pas passer, ajoute-t-elle bientôt, détachant ses lèvres de celles de Julien. Bon, on y va ?

Scrutant la foule des visages et les multiples pancartes qui lui font face, elle remarque bientôt un écriteau avec son prénom, brandi un peu en arrière des autres par une jeune femme brune en jean et T-shirt siglé Breizh. Pas de doute, c’est leur hôte !

— Bonjour Mathilde !

— Bienvenue à Jinan, Bénédicte. Tu as fait bon voyage ?

Aux deux bretonnes, le tutoiement est venu naturellement et elles s’embrassent comme du bon pain, les trois bises rituelles. Julien, en retrait, attend. Bénédicte se tourne vers lui, puis vers Mathilde :

— Mathilde, je te présente Julien, mon fiancé.

Cela fait partie de leur couverture, mais Julien est quand même bien content d’entendre ces mots dans la bouche de Bénédicte.

— Enchanté, Julien.

ils se donnent une poignée de main, puis finissent par s’embrasser, eux aussi.

Trois quarts d’heure plus tard, dans le centre de Jinan, près du Lycée des langues étrangères, la Toyota Prius de Mathilde se gare sous un immeuble de brique et béton tout neuf. C’est la résidence dévolue aux professeurs étrangers.

L’appartement, au deuxième étage, est petit, à l’image de l’habitat chinois en général, mais bien agencé et confortable. Dans le salon, un canapé blanc fait face à un écran plat fixé au mur, devant une table basse aux lignes épurées.

Le mari de Mathilde, Lin Gao, parle un français châtié, appris en partie ici et en partie en France durant ses études supérieures, mais toujours avec ce phrasé saccadé si reconnaissable.

Ce sont les vacances scolaires et Mathilde s’offre à servir de guide à nos deux « touristes ». Ça tombe bien, car ici le permis international n’est pas reconnu et on ne peut pas louer de voiture sans chauffeur. De plus, la conduite chinoise est « particulière », assez peu respectueuse de la signalisation.

Ils conviennent rapidement d’une rémunération forfaitaire de 75 dollars par jour, plus le carburant (le prix du litre d’essence tourne autour de 1 dollar américain, soit presque 7 yuan). Mine de rien, une fois converti en monnaie locale, cela représente 10% du salaire annuel moyen d’un enseignant chinois !

Pour leur première soirée en Chine, leurs hôtes ont prévu un dîner typique de la cuisine de leur région, l’une des huit principales de Chine : des raviolis en bouillon, une carpe à l’aigre-douce, du maïs avec des crevettes séchées, du concombre de mer frit aux oignons et en dessert des poires en boule au miel. Le tout accompagné de riz blanc et de thé vert et d’une bouteille de Chardonnay pour faire honneur à leurs invités.

Sur la table ronde de la salle à manger, un carrousel central accueille les différents plats et chacun de le faire tourner pour se servir dans les différents bols garnis de nourriture le plus souvent prédécoupée. Tous ces mets mêlent habilement l’aigre, l’épicé, l’amer, le sucré et le salé ainsi que les textures : moelleux, croquant, juteux, grillé.

Le tout est excellent. Bénédicte et Julien se régalent sous l’œil amusé de leurs hôtes qui sourient gentiment de leur maladresse dans le maniement des baguettes.

— C’est toi qui as préparé tout ça, Mathilde ? demande Bénédicte admirative.

— Moi et Lin Gao, oui, avec l’aide de ma belle-mère qui est venue ce matin. Mes beaux-parents n’habitent pas très loin.

La conversation roule sans encombre sur la vie des uns et des autres, l’évolution si rapide de la Chine, la situation inquiétante de la France…

Le repas terminé, alors que les lumières de la ville s’emparent du paysage, leurs hôtes décident bientôt de se retirer, une fois la table desservie.

Lin Gao montre à Julien le mécanisme du canapé-lit, la table basse est poussée sur le côté, on leur indique la salle de bains et les toilettes.

— Vous devez être fatigués. Nous allons vous laisser vous reposer. À demain. Dormez bien.

Julien s’essaie bien à quelques manœuvres sous la couette, mais Bénédicte, par un reste de pruderie, le repousse –  « Pas ici, t’es fou, et puis je suis crevée. Allez, bonne nuit. » – avant de se pelotonner en chien de fusil contre lui.

IX

Découvertes et imprévus

En dépit de son modernisme, Jinan, la « cité des sources », est le creuset d’une très ancienne culture. La région est habitée depuis plus de 5000 ans. Entourée de lacs et de montagnes, ce serait un centre touristique apprécié si la qualité de l’air y était meilleure. Hélas, la ville fait partie des dix à l’atmosphère le plus polluée au monde ! Triste record. Les jours sans vent, une chape de brouillard recouvre la ville et les habitants sortent masqués. Ces jours-ci, c’est un peu moins pire. Le soleil parvient à percer de temps à autre. Mathilde et son mari nous ont concocté un programme de visites de trois jours, comprenant l’indispensable à leurs yeux.

Notre position d’invités, même payants, nous interdit d’y déroger et nous nous contentons de placer nos étapes vinicoles dans le programme pour les trois jours suivants.

Après une journée entière consacrée au lac Daming, le plus grand de la ville, son parc et ses multiples constructions et dépendances, notre première visite extérieure, le lendemain matin est pour la fantastique nécropole de l’empereur Quin et ses 8000 guerriers d’argile sur la Colline de WeiShan, à une quarantaine de kilomètres de la cité. On a beau les avoir vus à la télé, les contempler alignés en vrai, c’est impressionnant !

Puis, l’après-midi, Mathilde nous emmène à la falaise aux mille bouddahs à une trentaine de kilomètres au sud-est. Le chiffre « mille » est une hyperbole ; en réalité, on n’en a recensé qu’un peu plus de deux cents, et c’est déjà beaucoup, de toutes tailles, répartis dans de multiples de petites grottes, creusées dans une falaise de soixante-trois mètres de haut. Malheureusement, la Révolution Culturelle et les pillards ont dépouillé la plupart de ces statues de leur tête.

Le lendemain, nous découvrons également le parc Baotu et ses sources, les geysers de Heihu, sans oublier le temple de Lingyan et sa forêt de stupas.

Le quatrième jour, enfin, après un copieux petit déjeuner composé d’une soupe de nouilles aux crevettes, d’une crêpe de riz à l’œuf, de longs beignets de pâte frite rappelant les churros, de petites brioches cuites à la vapeur et – concession européenne – d’un yaourt au miel, le tout arrosé de thé noir, c’est le ventre bien lesté que nous prenons congé de Lin Gao, en partance pour son travail, pour prendre la direction de la côte est, heureux d’aller respirer sous des cieux un peu plus clairs.

Valises bouclées et chargées dans la voiture de Mathilde, le véhicule prend la direction de Quingdao, à 350 kilomètres de là. Quatre heures d’autoroute nous attendent, si tout va bien. Il nous faut rejoindre la G2, puis emprunter la G22. Notre premier arrêt touristique sera pour le mont Lao, haut lieu du taoïsme.

Mathilde nous explique qu’il longe la côte sur 87 kilomètres, comporte plusieurs pics et culmine à 1133 mètres. Qu’il faudrait notre séjour entier pour en visiter tous les temples, les palais, les gorges, les cascades. Mais elle veut d’abord nous emmener à Liuquing, c’est de là que l’on a la meilleure vue sur la mer, et aussi nous faire visiter le temple Taiquing et ses palais.

C’est beau, calme, reposant, mais tous ces toits qui rebiquent, toutes ces chinoiseries multicolores, c’est toujours un peu la même chose, non ? me souffle Julien qui n’est pas très sensible à la culture chinoise et à la spiritualité taoïste. Je bous d’impatience, moi aussi, mais je fais contre mauvaise fortune bon cœur et m’extasie à chaque fois que Mathilde, qui a dû faire cette visite de nombreuses fois avec parents et amis de passage, me signale un aspect intéressant.

Heureusement, le premier domaine viticole qui nous intéresse se trouve près de là, sur une des collines du mont Laoshan, dite des Neuf Dragons, et nous n’avons aucune difficulté à convaincre Mathilde d’y faire un arrêt. Les bâtiments du Château Quarry, du nom de son fondateur, et les chais, blancs aux toits rouges, sont imposants. Sur les coteaux environnants, ondulent soixante-dix hectares de vignes de treize variétés européennes classiques.

Le domaine initial s’est considérablement développé sur d’autres propriétés un peu plus éloignées et totalise aujourd’hui près de 750 ha de vignoble. L’ensemble tient autant du parc paysager que du domaine viticole classique. Pépinières, pergolas, fontaines, lacs peuplés de cygnes noirs et de carpes koï,  cascades, tables et bancs de pique-nique, sans oublier salle de dégustation et boutique de vente, tout est fait pour la relaxation et l’agrément des visiteurs. De nombreux mariages s’y célèbrent.

Ceci dit, une question me taraude : que chercher, où chercher ? Le flair a besoin d’indices et des indices, pour l’instant, wallou.

Nous décidons de suivre la visite guidée. Cinquante yuan par personne. Mathilde préfère rester se reposer dans les salons prévus à cet effet. Je jauge sa silhouette et l’interroge du regard. Elle me fait un petit signe d’assentiment. Un héritier est en route. Je m’en étais un peu doutée hier soir. Elle n’avait pratiquement pas bu de vin.

La visite sera en anglais, les Français ne sont pas encore assez nombreux pour avoir droit à des visites dédiées. Les raisins sont déjà bien formés en cette mi-juin et les vignes ont belle allure. Les Chinois les conduisent sous une forme particulière, un tronc et deux cordons palissés. Des rosiers agrémentent toutes les têtes de rangs et préviennent de l’arrivée des maladies.

Mais ce sont les chais qui vont nous étonner le plus. Il y en a deux immenses : le premier rempli de cuves inox, le second de barriques de chêne. La capacité totale de ces cuves et barriques est énorme. Je remarque des noms de matériels français, mais aussi australiens, américains et sud-africains.

Et soudain, au détour d’une allée dans la salle des cuves de stockage, en grande conversation avec un petit groupe d’hommes en blouse blanche, qui aperçois-je ? Jacques Saintilan ! Je n’en crois pas mes yeux. Le méga coup de bol ! Je me planque derrière une grande perche hollandaise et tire Julien par la manche. Je ne crois pas que le suliaçais nous ait vus. Je sors un bob de mon sac et remets mes lunettes de soleil sur mon nez. Julien enfonce sa casquette jusqu’aux yeux. Nous nous laissons glisser vers l’arrière du groupe pour nous faufiler bientôt derrière une cuve et remonter la salle par le côté gauche jusqu’à hauteur du groupe de Saintilan.

Nous sommes à portée de voix maintenant. On parle chinois. Un peu vite pour moi. Au ton, je comprends néanmoins qu’il s’agit d’un « remontage de bretelles » et qu’il est question d’échantillons, de valises, de pépinières, de français curieux. Mais c’est nous, ça ! Je ne peux pas traduire à Julien, qui m’interroge du regard. Je lui intime de se tenir tranquille.

Le groupe s’éloigne vers une sortie latérale qui donne sur le vignoble. Nous suivons à distance. Heureusement, les parcours sont fléchés en mandarin et en anglais. Et je viens de lire « Orchard ». À droite toute ! Nous sommes sur la bonne voie. La pépinière est entourée d’une haute charmille. Nous découvrons deux serres et des alignées de plants en pots soigneusement étiquetés. Certains sont en feuilles déjà. Un système d’arrosage automatique court au-dessus de nos têtes. Courbés en deux, pour ne pas dépasser le soubassement des serres, nous parcourons les travées : tous les principaux cépages français de nos régions sont là, du chardonnay au malbec en passant par le pinot, le merlot, le syrah, le riesling, sauvignon, gewurtztraminer, etc. Étiquetés en français ! Mais pas de magdeleine noire ! Jusqu’à ce que nous arrivions à un carré de dimensions plus modestes : là, une cinquantaine de pieds, en pots également. Déjà en végétation aussi, mais sans nom. Seul, un écriteau en mandarin dit « 布列塔尼« . Je déchiffre : « Bù liè ta ní » Bretagne ! Euréka ! Avec mon téléphone, je photographie tout ce que je peux : pot, plant, cal, feuilles, bourgeons. Il faudra comparer avec la base de données du Domaine de Vassal.

—Petite madame faire curieuse…?

Je sursaute comme un cabri.  Un costaud aux couleurs de la société – bordeaux et blanc cassé – me scrute d’un regard peu amène et dit dans un anglais approximatif :

— Ici interdit visiteurs. Vous pas lire écriteau ? Pas faire photos. Vous donner carte mémoire tout de suite, s’il vous plaît.

Me saisissant par un bras, il m’entraîne vers la sortie de la serre et me montre deux pictogrammes éloquents : un sens interdit et un appareil photo barré. Je tente de ruser :

— Je suis entrée de l’autre côté. C’est pour ça que je n’ai pas vu les panneaux.

— Panneaux de l’autre côté aussi. Vous mentir. Obéir maintenant.

Je réfléchis à toute allure. Julien a dû entendre le mec arriver et se planquer. Je ne l’ai pas dans mon champ de vision. Mais le gars est balèze et sur ses gardes. Laissons de côté la force et jouons plutôt la ruse.

J’ai dans la poche gauche de mon blouson une autre carte mini SD et quelques dons de prestidigitation, hérités d’un oncle magicien. J’ouvre la trappe de mon appareil, détourne un instant l’attention de mon chaperon et lui tend la mauvaise, tandis que la bonne réintègre ma poche discrètement.

L’homme plie et replie plusieurs fois en deux le mince carré de plastique jusqu’à ce qu’il se brise. Les méthodes sont expéditives, ici, on dirait.

— Vous pouvoir partir. Et suivre le groupe, toujours.

Et de tendre le bras dans la direction souhaitée.

Qu’est-ce que  j’ai bien fait, tout à l’heure, de ramasser ce petit autocollant de couleur, distribué aux membres des groupes et tombé par terre. Négligemment collé à mon revers, il vient de me sauver la mise !

Je m’éloigne, sous le regard vindicatif du gardien. Pas de Julien en vue. Où est-il passé ? Je repars vers le vignoble où j’aperçois, au loin, les taches multicolores des visiteurs.

Au détour d’un rang de ceps aux raisins déjà formés, derrière un rosier-églantier énorme, qui vois-je ? Mon Julien, en train de visionner toutes les photos du vignoble qu’il vient de faire. J’avais oublié qu’il était censé faire un reportage !

— Bon, je crois que j’ai ce qu’il me faut, me dit-il tout sourire.

— T’étais passé où ? J’ai failli me faire alpaguer. Je suis tombée sur un truc. Je te raconte après. On ferait mieux d’y aller. Mathilde va commencer à trouver le temps long, non ?

En fait, insensible au brouhaha des cohortes successives de visiteurs, Mathilde dormait du sommeil du juste, affalée dans un pouf poire, dans un coin du hall d’accueil.

X

Représailles

— Messieurs, il va falloir agir. Veuillez m’excuser, mesdames, mais ce qui va suivre n’est pas de votre ressort.

Au premier étage du Château Quarry, dans une salle aux dimensions impressionnantes et au décor versaillesque, autour d’une table marquetée qui semble naufragée dans la pièce, cinq hommes et deux femmes sont réunis : le patron du domaine, un anglais dans la cinquantaine, son adjoint chinois, un autre chinois au physique de Jackie Chan, Jacques Saintilan, la patronne d’un grand restaurant de Quingdao et une consœur de Yantai.

C’est Alan Quarry qui vient de parler. Une petite cinquantaine, teint rubicond, silhouette svelte et crinière blanche. Il fait un signe à son adjoint qui prend à son tour la parole :

— Nous sommes confrontés à une intrusion concertée venue de France. Nos vigiles ont surpris deux prétendus touristes en train de prendre des photos dans le carré « Bretagne » de la pépinière. En réalité, il s’agit d’un journaliste qui travaille pour une revue appelée « La Vigne » et d’un officier de la police criminelle.

— Comment le savez-vous ? demande une des deux femmes présentes.

— Parce qu’ils ont imprudemment payé leurs tickets avec leurs cartes bancaires respectives et que nos spécialistes informatiques n’ont eu aucun mal à retrouver leurs données à partir de là, répond le sosie de Jackie Chan.

— Que savent-ils ? Que cherchent-ils ? interroge alors le patron du domaine.

C’est l’homme des Triades qui reprend la parole, d’un ton courroucé :

— Ils sont sur vos traces, Saintilan, contrairement à ce que vous pensiez, et cherchent  vraisemblablement à remonter les filières frauduleuses de notre système viticole. Or, vous savez bien que le développement du marché est tel que, sans l’apport de celles-ci, nous ne pourrions répondre à la demande. Et si nous nous en passons, ce sont les vins étrangers qui viendront combler le vide. Est-ce ce que nous voulons ?

Un chœur de « non » énergiques résonne dans la salle.

— Donc, il nous faut régler ce problème au plus vite. Et si possible, en douceur. Il ne faudrait pas que la politique et la diplomatie s’en mêlent.

— Que proposez-vous ? demande Alan Quarry au représentant des Triades.

— D’abord, que Saintilan rentre en France au plus vite. Si c’est uniquement lui qui les intéresse, ils le suivront et nous devrions en être rapidement débarrassés. Et si ça ne suffisait pas, nous pourrions cacher de l’opium, par exemple, dans leurs bagages et les faire expulser ou emprisonner, c’est à voir.

— Mesdames, messieurs que ceux qui approuvent ce plan lèvent la main, lance alors Alan Quarry, en montrant l’exemple.

Six autres mains se lèvent.

— Bien. Adopté. La séance est levée. Vous pouvez disposer. Saintilan, restez un instant, je vous prie.

Jacques Saintilan blêmit. Le ton de « du bâton rouge »*** ne lui a pas plu du tout. Il a bien senti qu’on rejetait sur lui la responsabilité de ce qui arrivait. Et il ne sait que trop ce dont sont capables les Triades, lorsqu’elles ne sont pas contentes. Si Alan Quarry le lâche, il ne donne pas cher de sa peau.

— Monsieur Saintilan, vous repartez demain matin. Deux de nos hommes vont vous reconduire à votre hôtel et vous accompagneront à l’aéroport. Nous avons fait modifier votre billet de retour, à vos frais, bien entendu, et je crains que nous ne devions nous passer de vos services à l’avenir. Vous n’auriez jamais dû parler à ces deux « journalistes ». Si vous êtes arrêté, nous porterons plainte contre vous pour rupture de la clause de confidentialité de votre contrat. Bon voyage.

Ouf ! Il s’en tire bien. Alan Quarry lui a tourné le dos et s’éloigne vers le fond de la « Galerie des Glaces » de son château. À l’autre extrémité de la salle, de chaque côté de la porte, deux hommes sont postés. Ses nouveaux « gardes du corps ». Pas question de tenter de leur fausser compagnie. Fin de partie. Il comptait changer son bateau pour un plus grand et plus luxueux, repéré au dernier salon de La Rochelle. Cela devra attendre.

XI

Cap au Nord et fin de partie

Nous descendons en ville. Sur les conseils de Mathilde, nous avons réservé des chambres dans un petit hôtel tout neuf du bord de mer, à des prix défiant toute concurrence, pour nous : 12 € la nuit ! De notre balcon, nous avons vue sur la Marina. Ce soir, le ciel est relativement dégagé.

À l’abri des oreilles indiscrètes, je peux exposer à Julien ce que j’ai découvert. C’est-à-dire, pas grand-chose, finalement, sinon que ces gens ont quelque chose à cacher, puisqu’ils veulent nous empêcher de regarder ! Et moi, quand on veut m’interdire de fouiner, ça produit à coup sûr l’effet contraire !

La première question qui se pose est : pourquoi ce trafic de greffes-boutures dont la valeur marchande ne dépasse guère un euro le pot, une fois plantées ? Et ce, d’autant plus que le voyage dans des conditions de température et hygrométrie incontrôlées peut occasionner des pertes importantes.

 Le plus probable est que l’on soit encore dans une phase d’expérimentation, ce que semble confirmer le petit nombre de plants présents dans ce carré de la pépinière que j’ai photographié. Mais si l’entreprise parvient à créer et acclimater sous ce climat un nouveau cultivar, résistant, productif et doté de caractéristiques œnologiques plus intéressantes que ceux déjà implantés, alors ce peut être le jackpot pour elle, à moyen et long terme. Et rien de vraiment criminel dans tout ça ! Des infractions, douanières pour l’essentiel, qui ne sont pas vraiment de mon ressort.

Seconde question : chez qui et par qui ont été réalisées les opérations préalables de greffage et stratification de ces plants bretons ? Un nom vient tout de suite à l’esprit : Saintilan. Une visite chez lui s’impose. J’envoie aussitôt ces conclusions par SMS au patron. En langage codé, car je me méfie du contrôle des communications par les Chinois. À lui de convaincre le Procureur d’établir un ordre de perquisition. La matière est mince. J’ai des doutes.

Julien me fait la gueule. Il pensait que le cadre plus ou moins romantique de la Marina favoriserait ses entreprises amoureuses, mais cette enquête à la c…  ne me sort pas de la tête et, du coup, je l’envoie balader ! Ce soir, nous dormirons tous les deux à l’hôtel du cul tourné !

Demain, nous remontons jusqu’à Yantai, cité de plus de six millions d’habitants, ce qui à l’échelle de la Chine, en fait une « petite » ville. Jumelée avec Quimper et Angers ! Angers, cela se comprend, car Yantai est le siège de la Changyu Winery, mais Quimper ? Mathilde nous a recommandé de ne pas rater le parc national de Kunyu, l’île de Zhifu, le temple Zhulin, et le musée du vin du groupe CHANGYU, bien entendu.

C’est par là que nous commencerons. Par la S24, c’est à 240 kilomètres de notre hôtel, soit trois heures et demie de route environ, nous prévient Mathilde.

À notre arrivée, miracle, le ciel est bleu et l’air pratiquement dépourvu de pollution. Nous respirons enfin à pleins poumons pour la première fois depuis notre arrivée.

 Entouré de 135 ha de cabernet franc, appelé ici cabernet Gernischt, l’énorme et austère château gris et blanc Changyu Chateau Castel, outre un musée du vin, abrite des chais imposants et un cellier voûté de près de deux mille mètres carrés, enterré à sept mètres sous terre. Là s’alignent des milliers de barriques et tonneaux dont certains peuvent contenir jusqu’à 15 000 litres ! Le gigantisme à la chinoise.

Ici, la production de vin à grande échelle a débuté en 1892, avec le fondateur de l’entreprise, le diplomate et businessman Zhang Bishi. Mais le « chateau » (sans accent circonflexe) que l’on visite ne date que de 2002 et de la coopération avec le groupe vinicole français Castel. Changyu est aujourd’hui le premier groupe vinicole chinois et le 10e au plan mondial, nous apprend-on avec fierté.

Au cours de la visite, (50 yuan, avec dégustation de deux vins blancs, corrects, sans plus), on nous présente le projet pharaonique de cité de la vigne et du vin. Cet ensemble viti-vinicole s’étalera sur 413 hectares. On y trouvera de gigantesques chais dédiés à la production de vins et spiritueux, ainsi qu’un centre d’affaires international, un institut de recherche, des animations œno-touristiques et un vignoble autour de quatre répliques de châteaux français. Coût estimé : un milliard de dollars américains ! Julien et moi avons une moue d »écœurement. Les Chinois continuent de croire que l’argent peut tout acheter. Sortons d’ici !

Nous logeons dans un ApartHotel, tout près de la plage. C’est neuf, fonctionnel et impersonnel à souhait, mais bon marché : 30 € la nuit !

Une fois installés, nous nous rendons jusqu’à l’île de Zhifu, la mal nommée. En effet, elle est rattachée à la terre ferme depuis bien longtemps. On aurait presque pu y venir à pied en longeant le rivage de la baie, mais cela nous faisait quand même deux bonnes heures de marche et pour Mathilde, c’était trop.

L’îlot, de dix kilomètres de long sur un de large, est rocheux et enserre, face à la mer de Bohai, diverses plages, tantôt resserrées ou plus majestueuses et plusieurs complexes touristiques. Nous grimpons jusqu’au point culminant, puis allons voir The Old Lady Stone, un rocher au profil féminin, paraît-il, avant de rentrer au bercail.

Après le dîner en terrasse, Julien et moi écourtons la promenade digestive avec Mathilde. Nous avons mieux à faire. Depuis le temps que je me retiens ! À peine rentrés dans la chambre, nos vêtements volent aux quatre coins de la pièce. J’espère que les cloisons ne sont pas en papier mâché…

Nous avons fait des progrès tous les deux, depuis la fac. Surtout Julien, pour mon plus grand plaisir ! Au moment de remettre le couvert pour la troisième fois, je l’interromps quelques instants :

— Eh ben, dis donc Juju !

— Quoi ?

Un reste de lucidité me fait tourner ma langue sept fois dans ma bouche avant de poursuivre :

— J’avais oublié que tu étais aussi doué…

— Tu rigoles ?

— Non, même pas ! dis-je en riant, avant de prendre à mon tour la position dominante pour l’assaut final…

Le lendemain matin, nous prenons la route pour nous rendre au Mont Kunyu, à cinquante kilomètres au sud-est. Avec ses neuf cent mètres, c’est la plus haute montagne de l’est de la péninsule du Shandong et un magnifique parc naturel, nous dit-on.

La seule chose que j’en connaisse, c’est qu’il est le siège d’une école de Kung-Fu de renommée internationale. Jeunes et moins jeunes des deux sexes et du monde entier viennent ici suivre des stages d’entraînement d’un mois avec de grands maîtres des arts martiaux. Je me souviens d’un collègue venu y parfaire la connaissance de son art.

Effectivement, la montagne est couverte d’arbres centenaires luxuriants, parmi lesquels coulent de nombreux ruisseaux clairs. D’innombrables gorges mystérieuses et profondes la sillonnent, largement épargnées encore par les êtres humains. Le bruit des chutes d’eau et le chant des oiseaux sintègrent harmonieusement à la tranquillité des lieux. Les pics embrumés ajoutent une touche de mystère. C’est un lieu parfait pour le pique-nique que nous a prévu Mathilde. Nous partons sac au dos pour une petite randonnée apéritive.

Ça et là, des temples taoïstes de tous âges, où se recueillent des fidèles. L’école Shaolin d’arts martiaux, pour sa part, est un laid et austère bâtiment de pierre et béton, fermé par un large portail métallique rouge. Je suis déçue. Je m’attendais à ce qu’elle soit abritée dans des locaux typiques, vieux de plusieurs centaines d’années. De toute façon, on ne visite pas, mais d’après leur site Internet, il y a tout le confort moderne. Elle n’a qu’une douzaine d’années d’existence, après tout, à la différence d’autres, plus anciennes.

Notre dernière visite sera pour le temple Zhulin, sur notre route de retour. Julien n’y tenait pas trop, mais je n’ai pas voulu contrarier notre guide et chauffeur.

Demain, il nous faudra avaler les quatre cent cinquante kilomètres de la route du retour jusqu’à Jinan.

Samedi, nous rentrons en France. 

Heureusement que j’étais venue pour autre chose que le boulot, parce que, de ce côté-là, la moisson est mince ! Nous avons peut-être donné un petit coup de pied dans une fourmilière, mais pas plus.

Par contre, côté vie privée, je suis aux anges, merci, mais je me pose des questions : j’aurai trente-sept ans cette année et j’ai commencé ce métier au siècle dernier ! Il va être temps que je me pose. Si je veux avoir des enfants, c’est maintenant ou jamais. 

En plus, sérieux, je crois que je viens de trouver le futur père.

Alors, quand le vin est tiré…

Commissaire Dutertre, vous risquez d’avoir une mauvaise surprise d’ici peu !

Épilogue

Dans les locaux de la BRI de Rennes, septembre 2014.

Chers collègues,

Lorsque j’ai « sommé » le Capitaine Plassard de prendre le reliquat de ses congés, il y a trois mois, j’étais loin d’imaginer les conséquences que cela allait entraîner pour ce service (sourires dans l’assistance).

Partie en vacances célibataire, elle nous est revenue fiancée et a décidé, aujourd’hui, de faire valoir ses droits à la retraite après quinze ans de service actif, pour fonder une famille. (applaudissements timides).

C’est son droit le plus strict, mais cela nous affecte, car cette brigade va perdre un de ses éléments moteurs.

Alors, permettez-moi de rappeler ici quelques faits marquants de la carrière, courte, mais bien remplie, du Capitaine Plassard.

À sa sortie de l’école de police avec d’excellentes notes et le grade d’Inspecteur, elle est affectée, selon ses vœux, au Commissariat de Saint-Brieuc. Le chef-lieu des Côtes d’Armor était assez tranquille à l’époque ; elle y a fait ses premières armes aux côtés de notre collègue Simon Le Lagadec, qui a été longtemps son équipier. Tous les deux ont résolu des affaires aussi complexes que celle dite des Cavaliers de la Pleine Lune et surtout celle, sordide, de ce prédateur qui se faisait appeler Pete Duraler, pendant la canicule de 2003.

Dans son dernier rapport, le Commandant Le Puil, alors commissaire là-bas, notait déjà, je cite : « seule femme inspecteur du commissariat, Bénédicte Plassard, est un élément de valeur, dotée de qualités d’observation et d’un sens du terrain certain, mais aux réactions souvent vives et parfois rétive à l’autorité » (petits rires dans l’assistance). 

Après quelques années dans la « cité gentille », nous la retrouvons, promue au grade de Capitaine, mais mutée contre son gré dans le Trégor, à Lannion, à la suite d’une erreur lors d’une enquête sur un trafic de drogue (légers remous dans le public). 

Néanmoins, le Commissaire Principal Dumortier, dans son dernier rapport notait que « Le Capitaine Plassard accomplit son service avec le plus grand sérieux et obtient des résultats au-dessus de la moyenne du service… parfois avec un peu de chance, ce qui, dans ce métier, est un atout ». Comprenne qui pourra cette allusion, mais je crois me souvenir d’une enquête sur un trafic de fausse monnaie, qui n’aurait jamais été résolue sans le concours d’une institutrice à la retraite, bien connue dans le Trégor et surnommée « Mam Goz ».

Enfin, il y a cinq ans, elle nous rejoignait, chose un peu curieuse pour cette « fille de la Côte ». Dans ce laps de temps, elle aura eu à connaître et résoudre la fameuse affaire dite « du fourgon », ce braquage de 11 millions d’euros sans violence, qui a défrayé la chronique et enflammé les esprits.

Alors, voilà, aujourd’hui, Le Capitaine Plassard remet son arme, son insigne et sa carte pour aller vivre sa vie. Nos savons tous que ce métier est difficilement compatible avec la vie de famille. Les nôtres en souffrent assez. Nous ne pouvons donc la blâmer de ce choix et lui souhaitons bonne chance.

Chers collègues, levons nos verres à la santé, au bonheur et à la réussite du Capitaine Plassard, dans sa nouvelle vie ! (applaudissements nourris).

(1)http://dai.ly/x7xqyo

* Responsable des affaires extérieures d’une Triade.

** Triade originaire de Hong Kong, née en 1947 à Canton pour soutenir le Guomindang, 20 000 membres répartis en Chine populaire, à Macao, en Australie, au Canada, aux États-Unis, dans plusieurs pays de l’Union européenne, en Russie, à Taïwan, aux Philippines et au Japon.

*** Le « Bâton rouge », spécialiste en arts martiaux, est chargé du respect de la loi interne à chaque Triade.

©Pierre-Alain GASSE, janvier 2015.

       

L’Arrêt manqué

nantes-busway-mercedes-citaro-02Il pluvine sur Nantes. Une bruine légère, presque aussi froide que les pieds d’une veuve, enveloppe la ville et Rue Copernic, l’abribus déborde.

C’est la fin du 25e Festival du cinéma espagnol et je rentre d’une séance au Katorza.  Un film déprimant au possible sur les émigrants latinos qui tentent à tout prix de réaliser leur rêve : entrer aux États-Unis. Un rail-movie à trois personnages, un peu maniquéen : l’indien tzotzil se fait tirer comme un lapin par la Migra à la frontière, la fille du trio, déguisée en mec, est embarquée par des rançonneurs de migrants pour grossir leurs bataillons de prostituées et le héros guatémaltèque finit ouvrier dans un abattoir de Chicago ou toute autre ville américaine au climat équivalent. Pas nouveau, mais émouvant quand même.

Je suis dans ces pensées lorsqu’un bus articulé arrive. Ligne C1, Haluchère-Batignolles-Gare de Chantenay. C’est le mien.

Nous montons, en troupe pressée. Je m’installe en face d’une dame âgée, bon chic bon genre : manteau bleu pervenche, chapeau cloche en feutre assorti, foulard rose. Soudain, une bordée de collégiens prend le bus d’assaut, poussant devant elle et jusqu’à nous un vieux monsieur, coiffé d’un chapeau genre Inspecteur Gadget et vêtu d’un imperméable passe-muraille. Il ne lui manque qu’une fine moustache pour avoir l’air d’un ancien militaire.

La vieille dame, assise côté allée, glisse côté fenêtre sur la place restée libre.

— Puisque vous vous êtes si aimablement poussée, je me dois de m’asseoir, fait le monsieur, inclinant légèrement le buste, avant de prendre place.

Et d’embrayer aussitôt, après avoir jeté un regard désabusé sur la troupe désordonnée qui l’entoure, sans se soucier le moins du monde si sa voisine souhaite converser avec lui :

 —Tous ces jeunes, je me demande bien ce qu’ils vont devenir, dans quatre, six ou dix ans. Sans diplôme, ils iront pointer à Pôle Emploi, et pour peu qu’ils en aient plusieurs, on leur dira que c’est trop ! Et pendant ce temps-là, on cherche des bouchers, des plombiers, des pâtissiers, des chaudronniers, des menuisiers… et on n’en trouve pas ! Ce con de Giscard, il y a quarante ans, voulait revaloriser le travail manuel, on voit ce que ça a donné. J’avais voté pour lui, moi !

La dame, ne voulant pas paraître impolie, s’essaie à répondre, aussi prudemment que possible :

— Vous trouvez qu’il y a beaucoup de jeunes dans cette ville ?

— Vous n’avez qu’à aller faire un tour Place Royale le soir, vous verrez, ils sont là en grappes, ça bourdonne comme un nid de frelons…

— Vous savez, moi, j’ai quatre petits-enfants en âge de travailler maintenant et il y en a qui est au chômage depuis un an. Je l’entends dire : j’ai un rendez-vous la semaine prochaine, j’ai une entrevue avec mon conseiller le mois prochain, mais jamais encore je ne l’ai entendu dire, ça y est, on me fait confiance, je suis pris en CDI. Il faudrait qu’ils aient de l’expérience avant de commencer, c’est absurde !

Les vitres du bus se sont couvertes de buée et nous voyageons à l’aveuglette, d’autant que l’affichage des stations ne fonctionne pas ou n’a pas été activé par le chauffeur.

 — Et ce n’est pas avec le gouvernement qu’on a que ça va s’arranger, moi je vous le dis. Remarquez, avant ce n’était pas mieux !

Ma voisine lève un œil suspicieux sur son interlocuteur, avant de poursuivre, diplomatiquement :

 — Je suis d’accord avec vous, mais, moi, ce qui m’inquiète surtout, c’est plutôt le nombre de personnes âgées. Je ne vois que des vieux comme moi. Les gens vivent si longtemps aujourd’hui et il y a si peu de travail que je sais pas comment les jeunes générations vont pouvoir faire pour supporter tout ça. Mais, je bavarde, je bavarde, alors que je descends à la prochaine.

— On est où là ?

— On vient de dépasser Mellinet, il me semble.

Le monsieur se lève d’un bond :

— Mais c’était là que je descendais, je vais rue Chaptal ; à St-Aignan, ça va être beaucoup plus long pour moi. Zut, j’ai raté mon arrêt.

Et l’élégante dame en bleu de dire sotto voce, tandis qu’elle se lève à son tour :

— Bien fait !

©Pierre-Alain GASSE, avril 2015.

Ne disais-tu pas que tu m’aimais ? Chapitre 1

jardindesplantes

À la ville de ma jeunesse.

I

Je viens de publier mon premier roman à compte d’éditeur. Par hasard. Après trois recueils de nouvelles. Il y a quelques mois, j’ai découvert qu’une collègue d’atelier littéraire figurait au catalogue d’une petite maison du Sud de la France. Chose rare, ils acceptaient les manuscrits numériques ; c’est ainsi que j’ai tenté ma chance en envoyant mon dernier opus, à peine achevé. Quinze jours après, miracle, je recevais une réponse positive. C’était en juin. Neuf longs mois d’attente plus tard, l’objet de mes rêves est entre mes mains. Couverture élégante. Mise en page soignée. Un peu cher. Et me voilà qui m’apprête à me rendre à mon premier salon littéraire. À passer dans la lumière. Toujours sous pseudonyme, certes, mais exposé quand même. Cela m’angoisse un peu.

Cette fois, ce n’est pas le hasard qui a guidé mon choix, mais le souvenir. La ville de A. est en effet celle où j’ai vécu depuis l’âge de sept ans et trois mois jusqu’à mon départ pour l’Université.Les auteurs sont légion, pour ne pas dire pléthore, et il faut s’y prendre de plus en plus longtemps à l’avance pour trouver place dans un salon littéraire, m’avait-on dit. Le thème retenu : « Témoignages d’ailleurs », correspondait tout à fait à mon ouvrage intitulé « L’Indonésienne, Singapore maid », mais je n’avais reconnu aucun nom qui pût me parrainer parmi les responsables de l’association organisatrice. J’ai donc soumis ma candidature sans trop d’espoir. Elle a été acceptée. Deuxième coup de dés chanceux.

Dans cette cité provinciale, un demi-siècle plus tôt, je n’étais que le fils d’un petit commerçant de la vieille ville, un débitant de tabac, journaux, bimbeloterie, mercerie, installé au pied de la Basilique Saint-Gervais. Un « hors venu », arrivé le ler janvier 1955, depuis le Pays d’Auge, dans les bagages d’un père atteint d’une maladie incurable et d’une mère encombrée de quatre garçons dont j’étais l’aîné.

Y revenir en écrivain, même débutant, est donc, non pas encore une consécration, mais déjà une forme de revanche.

Je me revois, en culottes courtes, victime d’un eczéma purulent, la tête tondue coiffée d’un béret qu’on m’avait autorisé à garder en classe. En butte aux lazzi sur la cour de récréation de l’école primaire Saint-Joseph.

La consonance finale de mon nom m’avait fait surnommer « Napoléon » et on me serinait à tue-tête la scie bien connue : « Napoléon est mort à Sainte-Hélène/Son fils Léon lui a crevé l’bidon/On l’a r’trouvé, assis sur une baleine/En train d’sucer les fils de son cal’çon ». À force, ça lasse.

J’étais petit et malingre. Sur la cour, j’avais donc dû afficher profil bas. Mais je m’étais rattrapé en classe. Il me fallait réussir. À la fois pour répondre aux attentes de mes parents qui se saignaient aux quatre veines afin de nous assurer, à mes frères et moi, une bonne éducation, mais aussi pour retrouver suffisamment d’estime de moi-même. Cela avait été le cas, une fois passée une pénible période d’adaptation.

Les maîtres, en ce temps-là, n’étaient pas tendres. L’orthographe et les tables de multiplication rentraient souvent dans les têtes à coups de règle sur les doigts. Parfois même, on vous obligeait à vous agenouiller de longues minutes sur la vôtre. Malheur à ceux qui avaient cru bon d’en avoir une en métal !

À la maison aussi, calottes et fessées pouvaient pleuvoir. Nul ne s’en émouvait. C’était encore le temps des blouses grises, des encriers et porte-plume, des WC à la turque, du cidre et du vin à la tireuse, du tabac gris et des gitanes maïs. La France de l’après-guerre apprenait à manger du pain blanc et découvrait ébahie les appareils ménagers.

Je chasse d’un dodelinement de la tête ces quelques souvenirs d’enfance épars pour revenir à mon actualité et préparer mon déplacement du lendemain.

Mon premier problème est de composer ma tenue vestimentaire. Comment m’habiller ? Les nouvelles noires étant mon fonds de commerce, un camaïeu de noir et de gris s’impose-t-il ? Ou, au contraire, faut-il jouer le contraste, voire l’opposition ? Ma nature discrète me conduit à pencher pour la première solution. Je m’en convaincs bientôt. De toute manière, ma garde-robe est vraiment trop pauvre pour envisager sérieusement la seconde.

Une deuxième difficulté se présente, à peine celle-ci est-elle résolue. Combien d’ouvrages emporter ? Tout mon stock ou seulement deux ou trois douzaines ? D’après mon expérience récente dans ma commune de résidence, deux suffiront largement, pensé-je de prime abord. Mais, à cette voix de la raison s’oppose aussitôt celle de la vanité qui me souffle : « Tu aurais l’air fin, si des exemplaires venaient à te manquer ! » Prudence est mère de sûreté. Et puis, je ne possède qu’une centaine de livres, tout au plus.

Troisième souci et non des moindres. Quelles dédicaces ? C’est là un exercice que je ne maîtrise pas encore très bien. Entre le plat et banal « Pour Untel ou Machine. Cordialement » que je déteste et la prolixité pratiquée à l’occasion, il me faut réfléchir à quelques formules brèves mais bien senties définissant mon ouvrage. La qualité des dédicaces peut-elle être un outil de fidélisation du lecteur ? Moins que celle du livre, cela va sans dire, mais quand même…

Dernier point : vérifier les coordonnées du lieu où se tiendra le salon, les horaires et les moyens de m’y rendre en temps et heure. C’est le plus facile. Je connais la ville. Mais elle a dû bien changer en… quarante-cinq ans ! L’avoir traversée une fois ou l’autre dans l’intervalle ne me met pas à l’abri d’une surprise ou d’une déconvenue. Je consulte le site internet de l’association organisatrice, imprime le plan annexé. Salle Victor Hugo. Inconnue au bataillon. Place Carnot.

Devant le Jardin des Plantes ! Ça, je connais, plutôt deux fois qu’une ! Impeccable pour se garer. C’était sur cette place que s’installaient les cirques. Là que j’avais vu, les yeux ronds et le cœur au bord des lèvres, les Orsola monter aux tours de Notre-Dame-des-Champs, à pied et à moto sur leur filin. De toute manière, ce sera fléché, il y aura des affiches. Pourquoi est-ce que je m’inquiète ?

Je décide de partir la veille, tout en sachant que les organisateurs ne me rembourseront sans doute pas ma nuit d’hôtel, considérant que les 150 km à peine qui me séparent de la Cité des Abrincates ne justifient pas une telle dépense. On verra bien. C’est que je veux avoir le temps de prendre le pouls de la ville, de redécouvrir les lieux que j’ai fréquentés, les rues que j’ai arpentées. Retrouver des gens que j’ai connus est plus illusoire, cinquante ans après. Comment les reconnaîtrais-je ? Comment me reconnaîtraient-ils ? Le temps sur tous aura imprimé sa marque. Et je ne pense pas que dans le sexagénaire chenu au léger embonpoint que je suis devenu quiconque puisse reconnaître le gamin coiffé en brosse de mes douze ans ni même l’adolescent boutonneux de mes dix-sept !

Bien entendu, j’aimerais séjourner à l’Hôtel Restaurant de la Croix d’Or. Du temps du Monsieur Bertheaume père, c’était là que ma famille se réunissait les jours de fête. Trois fois seulement en quinze ans, en réalité, car c’était un gros sacrifice financier pour mes parents. Pour ma communion à moi, mon frère cadet et les jumeaux. Devenu l’établissement le plus renommé de la ville dans les années soixante, il l’était resté sous la direction du fils. Mais à présent que le petit-fils du fondateur vient de l’auréoler d’une troisième étoile, peut-être serait-ce un peu cher pour un écrivain encore sans recettes. Je me promets d’y prendre un repas, tout en me rabattant pour dormir sur l’Hôtel Patton, aussi central, mais plus abordable.

Ce vendredi soir d’avril, ayant tourné et retourné dans ma tête toutes ces questions, je finis par trouver un sommeil apaisé.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, 2015.