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L’Homme debout de Domme

Cette histoire brode sur une légende, c’est dire son degré de véracité !

 I

« Appelé homme debout ou cabinet selon les régions, ce meuble est en noyer, il ouvre en façade par deux portes et un tiroir. Les portes sont à pointes de diamant et le tiroir est encadré d’une grosse moulure ; bien que moins grasses, des pointes de diamant ornent aussi les panneaux de côté. Il repose sur des pieds tournés en façade et le bas est agrémenté d’une importante corniche. Au-dessus et au-dessous du tiroir, le corps est ceinturé de petites moulures en corniche également et le tout est coiffé d’une autre plus imposante, caractéristique des meubles du Sud-Ouest. Il a conservé ses serrures et ses clefs d’origine.
Époque fin du XVIIe siècle. Origine Sud-Ouest. Restaurations d’usage. Dimensions : largeur au niveau de la corniche supérieure 115 cm, largeur : 87 cm, hauteur : 219 cm, profondeur : >60 cm, prix : 2050 € ou offre directe. »

Ce soir-là, lorsque Constantin Lartigue découvrit cette annonce sur un site d’enchères, il cliqua immédiatement sur le nom du vendeur – un professionnel de Toulouse – et appela sans plus attendre. Depuis le temps qu’il cherchait une pièce de ce type pour finaliser l’ameublement de sa demeure dans la bastide, il ne fallait pas laisser filer l’occasion ! Sa bourse allait en souffrir, mais il n’avait rien trouvé de comparable à meilleur marché. Ces meubles d’époque Louis XIII étaient devenus rares et parmi les plus onéreux dans leur catégorie. Et il avait sous les yeux un très beau spécimen ! Il mit une option sur l’objet, prit rendez-vous pour une visite et monta se coucher. Cette journée finissait mieux qu’elle n’avait commencé. La pluie persistante avait révélé une infiltration, sans doute due à quelque tuile cassée qu’il lui faudrait remplacer. Dans l’attente, il avait mis un seau sous le goutte-à-goutte incriminé, avec au fond une serpillière pliée pour limiter le bruit.

Au matin, une brume légère enveloppait la petite cité périgourdine encore endormie de Domme. Protégée sur trois côtés par ses murailles et, pour le dernier, par sa falaise de plus de deux cents mètres. au-dessus de la Dordogne, le soleil naissant la dégageait peu à peu. L’atmosphère, lavée des miasmes de la pollution, était fraîche et pure. En ouvrant ses volets sur le paysage incomparable à ses yeux de la vallée de la Dordogne, avec au nord-est la falaise du « cingle » de Montfort, Constantin y puisa une énergie nouvelle et entreprit aussitôt une gymnastique matinale, qu’il avait interrompue quelques mois plus tôt, au décès de son épouse. Il se trouvait en pleine série de « pompes » lorsqu’il se souvint du rendez-vous pris la veille au soir et un sourire vint remplacer la grimace qui barrait déjà son visage. Allons, les mauvais jours semblaient s’éloigner !

II

Constantin Lartigue, 43 ans, veuf sans enfant de Sophie Duplessis, emportée par un cancer du pancréas en quelques semaines, avait failli sombrer dans un dépérissement programmé après ce coup de sort. Sophie et Constantin formaient un couple fusionnel que tous enviaient dans le village de Domme. Libraires, ils travaillaient ensemble et ne s’étaient pas quittés un seul jour depuis leur rencontre dans la boutique que Constantin avait héritée de son père.

Leur première séparation avait eu lieu le jour de l’hospitalisation en urgence de Sophie  à l’hôpital Jean Leclaire de Sarlat. Cette nuit-là, Constantin n’avait cessé de se tourner et retourner dans son grand lit froid, pour ne trouver le repos que deux ou trois heures avant l’aube. Hélas, trois semaines plus tard, la séparation devenait définitive.

Passée l’épreuve des obsèques, la tension nerveuse qui l’avait tenu debout tous ces premiers jours de deuil, brutalement abandonna Constantin. Il cessa d’ouvrir la boutique, de se raser et de s’alimenter. Il errait entre l’appartement et la boutique, vidait une à une toutes les bouteilles d’alcool de la demeure, avant de sombrer n’importe où dans un sommeil éthylique.

Ses amis durent finalement se faire ouvrir la maison, pour lui éviter un naufrage annoncé. Ils l’obligèrent à signer son entrée dans une clinique spécialisée, à deux cents kilomètres de là. Il devait y rester trois  mois.

À sa sortie, ce n’était plus le même homme. Amaigri de dix kilos, il avait perdu la plupart de ses cheveux dont le reste avait blanchi et parlait d’une voix empâtée au débit ralenti.

Il fallut du temps encore pour que l’effet des neuroleptiques s’atténue puis disparaisse et que Constantin retrouve une mobilité et une élocution normales. Il rouvrit sa boutique. Les clients fidèles revinrent. La vie reprit son cours, sauf que, pour ne pas prendre ses repas seul face au mur ou l’écran du téléviseur, Constantin déjeunait et dînait désormais à l’auberge voisine. À ce compte-là, il ne gagnait pas d’argent, mais l’assurance vie qu’il avait souscrite en faveur de Sophie quand elle avait hérité de sa mère, lui permettait cette dépense.

Il avait déjà, du vivant de Sophie, du goût pour les meubles anciens. Ils s’étaient meublés chez le brocanteur du coin. Et la librairie avait conservé ses rayonnages d’antan, son échelle coulissante, ses comptoirs de bois ciré, comme du temps de son père. Ses amis ne furent donc pas surpris de le voir bientôt courir ventes aux enchères, brocantes et vide-greniers de tout le département. Mais à force d’acheter, vendre aussi devint nécessaire, car l’appartement et ses annexes, même sans Sophie, n’étaient pas extensibles.

Voilà comment Constantin Lartigue devint brocanteur amateur d’abord, puis professionnel bientôt, ce type de commerce s’avérant plus rémunérateur dans un village touristique comme Domme qu’une simple librairie. Les parutions nouvelles, sitôt publiées, sitôt oubliées pour la plupart, disparurent des étagères et présentoirs. Il se cantonna aux livres anciens et éditions rares pour collectionneurs et spécialistes et libéra de l’espace pour des meubles et bibelots en tous genres. Ce voisinage composait une boutique étonnante, chaleureuse, à son image, où l’on respirait l’encaustique et le vieux papier.

Située place de la Rode, un des deux foirails de la ville, la boutique n’occupait pas un emplacement de premier choix sur la place fleurie de la Halle, mais la bastide, fondée en 1239 par Philippe le Hardi, n’était pas si grande, avec moins de mille habitants, qu’on n’achevât, en moins d’une demi-heure, le tour de son trapèze en passant devant chez Constantin, qui, en fin de compte, trouvait cet emplacement tout à fait à son goût.

III

En matière de commerce, quel qu’il soit, il ne convient pas de garder les deux pieds dans le même sabot ! Tant que l’on ne possède pas chez soi l’objet de son achat, on demeure à la merci d’un surenchérisseur, d’un vendeur dénué de parole, voire d’un escroc. Constantin avait donc pris rendez-vous au plus vite pour le lendemain, onze heures. Pas loin de deux cents kilomètres à parcourir l’attendaient. « Dépêche-toi, si tu veux être à l’heure », s’entendit-il marmonner.

Sa séance de gymnastique matinale s’en trouva abrégée et le petit déjeuner avalé debout dans la cuisine, en écoutant les informations régionales. Une brève retint l’attention de Constantin : on venait de découvrir lors de travaux dans une possession de la Commanderie des Andrivaux, près de Périgueux, un coffret emmuré. Les spécialistes l’avaient daté du XIVe siècle et lorsqu’on força le fermoir rouillé, à l’intérieur reposait, soigneusement enroulée, une moitié de parchemin. Celui-ci représentait une sorte de carte ou plan, accompagné d’un texte dont la majeure partie avait été soustraite. N’en subsistait que la première ligne qui disait en latin : « vae cui sine fide vera hoc legerit! » – malheur à qui aura lu ceci sans foi véritable ! – et une série tronquée de « dessins » ressemblant fort à un langage codé.

Aussitôt ressurgirent les spéculations sur le mythique trésor des Templiers, supposément caché en divers endroits, avant la dissolution de l’ordre par le pape Clément V, le 22 mars 1312. Mais sans la seconde partie du document, autant chercher une aiguille dans une botte de foin ! Que dis-je ? Une botte de foin. Un grenier entier ! Rien qu’en France, on dénombrait plusieurs centaines de grandes « commanderies » ! Il n’empêche qu’une recrudescence de visiteurs de tous acabits fut notée dans les sites templiers des alentours dès le lendemain de la publication de la nouvelle ! Les trésors, réels ou mythiques, étaient toujours source de fantasmes !

Constantin pensa que le mécréant qu’il était n’aurait pas été le bienvenu dans une telle affaire et, consultant sa montre, finit d’avaler précipitamment son café. Puis, ayant fermé à clef la librairie-brocante, il monta dans son fourgon, vérifia le stock de couvertures et sangles nécessaires au bon transport de son acquisition, et prit la direction de Toulouse.

Deux heures et demie plus tard, il se garait devant la façade d’un marchand de meubles anciens, proche du cimetière de Rapas, au sud-ouest de la ville. Le propriétaire était un curieux homme, à la voix de fausset, au profil d’aigle, au crane déplumé, d’âge indéfinissable et manières efféminées.

— Bonjour, cher monsieur, je vous attendais, vous voilà donc l’heureux acquéreur de cette merveille ?

Il désignait un cabinet en noyer, à pointes de diamant, moulures et corniche, de plus de deux mètres de haut, d’un équilibre parfait, qui trônait dans la boutique.

Constantin jaugea le meuble d’un regard averti, émettant un petit sifflement admiratif, puis il entreprit une revue de détail méthodique : d’abord, il fit le tour du meuble, en apprécia les assemblages à tenon et mortaise, à queue d’aronde, les embrèvements, l’état des moulures et de la corniche. Puis, il l’ouvrit, examina l’intérieur, tira le tiroir qui coulissait parfaitement, manœuvra les clefs des portes. Le meuble avait été restauré très soigneusement, sans doute au siècle dernier, par un précédent propriétaire. Sa patine était très belle et seuls le fond, qui avait dû souffrir de l’humidité, ainsi que les pieds tournés, avaient été remplacés. Pas de doute, cette pièce valait son prix ! Il sortit son carnet de chèques et son stylo…

— Cela doit être un crève-cœur de se défaire d’une si belle pièce, dit-il bientôt en tendant le formulaire rempli, daté et signé à son interlocuteur, qui se frottait déjà les mains…

— En effet, mais, vous savez, dans ce métier, si les sentiments prennent le dessus sur la raison, c’est le début des soucis…

— Vous n’avez pas tort. Mais, pour ma part, je compte bien garder ce meuble tant que je vivrai. Bon, je vais chercher mon diable, des couvertures et des sangles.

— Je vais vous aider…

IV

Constantin tressautait presque d’impatience sur le siège de son véhicule à l’idée d’installer son acquisition au cœur de sa demeure. Pas question de le mettre en bas, dans la boutique : il ne voulait pas être obligé de répondre à tout bout de champ que ce meuble n’était pas à vendre ; or, il était persuadé qu’il attirerait les regards de tous, comme il avait captivé le sien. Non, il l’installerait dans son appartement, s’il consentait à passer par l’escalier ancien un peu étroit de son logis.

Cette entreprise eut lieu dès le lendemain, avec le renfort d’un ami de longue date, taillé en athlète et toujours prêt à rendre service. Délesté de ses portes, de sa corniche et de son tiroir pour alléger son poids, le noble objet – Constantin tirant, son ami poussant et portant – gravit donc un étage, sans autre dégât qu’une petite rayure sur la peinture du mur, causée par un angle découvert. Ouf !

Ayant équipé le meuble de patins, son nouveau propriétaire put à loisir le glisser sur le parquet ciré de l’appartement. Mais où l’installer ? Entre les deux fenêtres de la salle ? Il suffirait de retirer le tableau qui s’y trouvait. De biais, dans un angle du salon et l’utiliser comme bar ? Ou bien au fond du couloir de l’entrée, à la place du miroir qui agrandissait l’espace ? Aucune de ces solutions n’agréa Constantin.

En fin de compte, le « cher » meuble trouva place dans la seule pièce de l’appartement qui affichait un manque évident, la chambre à coucher de Constantin, orpheline de Sophie, son désordre permanent, ses robes, ses chapeaux, ses chaussures, portés un beau matin chez le fripier, quelques semaines auparavant.

Ayant sorti le tiroir de son logement, ce fut au moment d’entreprendre d’en revêtir le fond d’un papier protecteur avant d’y ranger ses chaussettes, que Constantin remarqua quelque chose d’insolite. Le fil du bois de la planchette de fond différait, dessus et dessous ! Quel était ce mystère ? Réflexion faite, une seule explication logique à cela : deux épaisseurs de bois, autrement dit, un double-fond ! Cette découverte estomaqua Constantin. Oui, mais comment l’ouvrir ?

Il posa avec fièvre l’objet sur son bureau. À première vue, l’embrèvement semblait tout ce qu’il y avait de plus normal. Il examina la face supérieure du fond. Elle était ajustée, mais sur trois côtés, ne semblait pas insérée dans une rainure. Fixant dessus une ventouse, Constantin essaya de la tirer vers lui. En vain. Il retourna le tiroir et remarqua alors que le montant arrière était dédoublé dans son épaisseur et assemblé avec rainure et languette, alors que la face avant était montée à queue d’aronde. Une partie serait-elle amovible ? Il remit le tiroir à l’endroit et, après l’avoir ventousée, tira la face interne du montant arrière vers le haut. Miracle ! La pièce de bois sortit sans trop d’effort de ses rainures, libérant le panneau de fond, contre lequel elle reposait, dans une feuillure. Il ne restait plus à Constantin qu’à sortir celui-ci de la rainure avant pour découvrir, bien à plat, ce qu’il identifia presque aussitôt comme… un parchemin ! Ou plutôt un bout de parchemin. Le bord gauche, en effet, était déchiré. Il était couvert d’une série de 36 lignes de deux, trois ou quatre mots écrits à l’aide de signes à mi-chemin entre des hiéroglyphes et un alphabet. D’alphabet, Constantin n’en connaissait que trois, latin, grec et cyrillique. Et celui-là ne ressemblait à aucun de ceux-là. Mais il y en avait tant d’autres !

Parchemin. Il consulta ses livres. On en avait utilisé jusqu’au XVe. C’est alors qu’il établit le rapprochement avec la brève entendue la veille à la radio : ce rouleau découvert dans un coffret emmuré, près de Périgueux. La description collait. Il aurait donc, sans le vouloir, mis la main sur le morceau manquant ? D’une possible carte du supposé Trésor des Templiers ? Ce fragment pouvait remonter à la dissolution de l’Ordre, en effet. C’était proprement incroyable !

Il se reprit. « Ne t’emballe pas ! Il te faudrait encore réunir les deux parties du parchemin et parvenir à déchiffrer ces lignes. Tes huit années de latin sont un peu loin… et cet alphabet paraît bien mystérieux ! ».

V

Les commanderies et fermes templières étaient nombreuses dans la région. Tout le monde ou presque avait entendu parler du mythique trésor de l’Ordre des Chevaliers du Temple. Les chasseurs de trésors, périodiquement, annonçaient des trouvailles qui jusqu’ici, avaient toutes fini en eau de boudin. Constantin décida de se replonger dans les livres, pour rafraîchir ses connaissances.

La plupart des avis autorisés concordaient : le trésor aurait été réparti en au moins trois convois, sans compter les leurres destinés à tromper les sbires du Roi, de chariots qui, après diverses étapes dans des établissements templiers, chartreux ou des chevaliers teutoniques, auraient fini dans différents pays limitrophes.

« Une première partie du trésor aurait atteint, dit-on, le Portugal, par le Sud-ouest de la France, puis la plage de Saint Jean de Luz où elle fut rejointe ensuite par une flotte de dix-huit galères parties de Boulogne. Elle prit alors le large en direction du Portugal où le roi se déclara protecteur de l’Ordre et devint du coup ennemi de la France et du pape.

Une seconde partie du trésor partit vers le Nord et l’Est de la France et s’évanouit quelque part autour de Liège et de Strasbourg.

Une troisième partie du trésor (selon la très sainte règle de la Trinité) aurait parcouru la France vers le Sud-Est, via les différentes abbayes des Chartreux et cela jusqu’en Italie, par le port de Gênes, où le trésor fut dispersé entre l’ordre de Malte et celui de Jésus-Christ, au Portugal. »(1)

Combien d’étapes avaient dû respecter ces convois nocturnes, protégés par des hommes déguisés en marchands ? Celui du Sud-Ouest serait-il passé par la commanderie des Andrivaux ? C’était ce qu’il convenait d’établir en premier.

Constantin, fin connaisseur de la nature humaine, aurait parié qu’à chacune des étapes, ceux qui avaient permis cette fuite de capitaux vers l’étranger, n’avaient pas manqué de prélever au passage leur dîme, voire davantage. D’où la possible existence de plusieurs « petits » trésors. C’était son hypothèse.

Il commença par établir une carte aussi précise que possible des principales commanderies  des Templiers entre Paris et Saint-Jean-de-Luz. Vaste entreprise. Cette fois, il dut renoncer aux livres pour recourir à l’Internet. Le principal site dédié à l’Ordre en recensait des centaines ! Classées par département et par ordre alphabétique, ce qui ne faisait pas du tout son affaire. Il dut donc opérer des allers-retours entre sa vieille carte de France Michelin et la liste proposée. Au bout de quelques heures de ce va-et-vient, il disposait d’une sélection arbitraire, mais cohérente. Il s’interrogea ensuite sur la distance que pouvait parcourir nuitamment un convoi de chariots plus ou moins lourdement chargés. Pas bien grande, pour sûr. Pas plus de 6 à 8 lieues parisiennes selon le terrain, autrement dit, entre 20 et 25 kilomètres, au mieux. Cela signifiait un nombre important d’étapes (entre 30 et 40) et des risques multipliés. Pas étonnant que ce trésor se soit évanoui dans la nature ! C’est qu’il y avait 230 lieues à parcourir entre la capitale et la côte basque ! Bref, entre quatre et cinq semaines de voyage ! Une éternité par les temps incertains d’alors.

Constatation encourageante : à l’époque, l’itinéraire le plus direct entre Paris et Saint-Jean-de-Luz passait bien par Périgueux ! Après Étampes, Orléans, Vierzon, Châteauroux, Limoges, et avant Bergerac, Marmande, Mont-de-Marsan et Dax. Le passage d’un convoi par la Commanderie des Andrivaux s’avérait donc plausible. Celle-ci avait été fondée en 1139. Et de 1297 à 1306, le précepteur en avait été Géraud de Lavernhe, maître de l’Ordre en Périgord, qui fit partie l’année suivante des soixante-dix Templiers emprisonnés à… Domme ! Curieuse coïncidence ! Mais difficile d’aller plus loin, sans autres éléments. Il décida alors de s’intéresser de plus près au texte du parchemin.

VI

En fouinant dans le dédale des sites consacrés aux Templiers, il découvrit des allusions à un « chiffre des Templiers », puis à un alphabet du même nom, dérivé de la Croix des Béatitudes. En fouillant encore, il finit par en trouver une représentation graphique.

C’était une série de six croix pattées différentes dont chaque branche correspondait à une lettre. La première, faites de flèches aux pointes tournées vers l’intérieur, correspondait, en tournant dans le sens des aiguilles d’une montre, aux lettres A, B, C, D. La seconde, formée de triangles isocèles, à H, F, G, E. La troisième, composée de cerf-volants convexes aux pointes toujours vers l’intérieur, à I, L, K, M. Le N, à part, était représenté par un X. Les trois dernières croix reprenaient le tracé des trois premières, mais avec un point à l’intérieur de chacune des figures et correspondaient respectivement aux lettres O, P, Q, R, puis S, T, U, V et enfin X, Y W, Z.

Le J manquait. Rien d’étonnant à cela. Il ne s’était différencié du I qu’au XVe siècle. Le U avait pris son indépendance du V au Moyen Âge, leur présence à tous deux était logique, mais celle du W l’étonna davantage, car il lui semblait que cette lettre avait été la dernière à intégrer notre alphabet. Cependant, en cherchant son origine, il découvrit qu’elle remontait à Chilpéric 1er, autrement dit, bien avant la création de l’Ordre des Templiers en 1129 ! Muni de cette table de correspondance, il entreprit alors de déchiffrer son bout de parchemin.

Ce qui se révéla être de la poésie rythmique en latin moyenâgeux disait, en trois strophes de douze vers :

O Fortuna,
velut luna
statu variabilis,
semper crescis
aut descrescis;
vita detestabilis
nunc obdurat
et tunc curat
ludo mentis aciem,
egestatem,
potestatem
dissolvit ut glaciem.
Sors inmanis
et inanis,
rota tu volubilis,
status malus,
vana salus
semper dissolubilis,
obrumbratam
et velatam
mihi quoque niteris,
nunc per ludum
dorsum nudum
fero tui sceleris.
Sors salutis
et virtutis
mihi nunc contraria,
est affectus
et defectus
semper in angaria;
hac in hora
sine mora
cordis pulsum tangite,
quod per sortem
sternit fortem
mecum omnes plangite

Une complainte à la chance et à la déesse Fortune, apparemment ! C’était une combinaison de tétrasyllabes et d’hexasyllabes avec une structure de rimes plates et embrassées assez complexe : aabccbddeffe, qui se répétait dans les trois strophes. Constantin pensa d’abord utiliser sa grammaire et son vieux Gaffiot (2) pour affiner le sens, mais avant il eut la bonne idée de taper le premier vers « O Fortuna » dans son navigateur. Qui le renvoya immédiatement vers un article de Wikipedia où figurait l’origine et, miracle, une traduction du poème : c’était un des plus connus des « Carmina Burana », ces chants laïcs du XIIIe siècle, trouvés dans l’abbaye de Benediktbeuern, en Bavière, en 1800 et des poussières. 

Ô Fortune,
comme la Lune
de nature changeante,
toujours croissant
ou décroissant ;
Vie détestable
oppressante
puis aimable
par fantaisie ;
Misère
et puissance
se mêlent comme la glace fondant.
Sort monstrueux
et insensé,
Roue qui tourne sans but,
distribuant le malheur,
et le bonheur en vain
insaisissable toujours ;
Ombrée
et voilée
pour moi sans but ;
Maintenant par jeu,
j’offre mon dos nu
à ta méchanceté.
Le cours de la santé
et du courage
me sont contraires,
affligé
et défait
toujours asservi.
À cette heure
sans plus tarder
ses cordes vibrantes m’affectent ;
Alors le destin
comme moi frappe le fort
et chacun se lamente !

La traduction aurait pu être plus proche du texte latin, pensa Constantin à la lecture, mais enfin, c’était acceptable. Par contre, qu’on ait pris le soin de coder ce texte n’avait aucun sens ! Et même en admettant qu’il y ait un jeu de mots sur « Fortune », cette nouvelle lecture du poème ne laissait aucun espoir aux chercheurs du Trésor ! Tout ceci ressemblait fort à un savant leurre. Une détestable impression d’avoir été mené en bateau s’empara de lui.

Cependant, quelque chose dans le for intérieur de Constantin lui soufflait de ne pas abandonner si vite, de chercher encore, de ne pas se laisser décourager pour si peu ! Il songea que la malédiction initiale devait bien servir à quelque chose, elle aussi, en sus de son admonestation. Il la rapprocha du texte, en compta les mots, le numéro d’ordre de leurs lettres dans l’alphabet, les additionna, les ventila de diverses manières. Rien. Il décida alors de laisser reposer. La nuit porte conseil, disaient les Anciens. Il alla donc se coucher et s’endormit bientôt d’un sommeil rempli de formules ésotériques, de codes secrets et de sens cachés.

Au matin, il eut l’idée d’établir une correspondance entre le nombre de lettres de chacun des mots de la « malédiction » : vae cui sine fide vera hoc legerit ! et le poème : 3-3-4-4-4-3-7. Il prit le 3e vers, puis le 6e, puis le 10e et ainsi de suite. Observant ensuite le premier mot de chacun de ces vers, « statu vita egestatem et semper mihi est », il eut alors un choc : cela avait du sens ! Mais pas celui qu’il espérait : cette phrase, en latin de cuisine certes, disait ce qui en français pourrait s’exprimer ainsi : « Et la pauvreté est toujours l’état de ma vie ». Enfer et damnation ! On se fichait bien de lui ! Ce parchemin n’était donc qu’un jeu, une fausse piste, un trompe-couillon ! Et le couillon, dans l’affaire, c’était lui, qui avait passé presque quarante-huit heures pleines à courir après une chimère, il en était persuadé à présent !

Il hésita un moment sur la conduite à tenir, brûler ou pas ce maudit vélin, puis en fin de compte, après l’avoir photocopié, le replaça dans son logement, le double fond par dessus, et inséra à nouveau le montant arrière du tiroir dans ses rainures. Il retourna le tiroir, en couvrit le fond avec le papier qu’il avait préparé, puis rangea ses chaussettes, dont beaucoup étaient dépareillées depuis le décès de Sophie, sans qu’il en ait découvert la raison. Un mystère de plus ! Mais, il avait sa dose pour aujourd’hui.

De toute manière, cela ne lui déplaisait pas de porter des chaussettes de couleur différente.

S’étant autorisé un vieux whisky pour la première fois depuis bien longtemps, verre en main, assis dans un rocking-chair en rotin face à son homme debout, Constantin admirait le meuble et se demandait dans combien de temps, de jours, de mois, d’années, une autre personne que lui découvrirait à nouveau le parchemin et se lancerait à son tour dans une improbable quête ?

Il s’endormit bientôt, du sommeil du juste, en songeant que dans ces affaires, ce n’était pas tant le résultat qui importait que la recherche en elle-même.

VII

Ce furent les premiers rayons du soleil sur son visage qui le réveillèrent au petit matin, tout ankylosé dans son fauteuil. Il avait oublié de fermer les volets ! Mais cette nuit inconfortable avait été profitable : en effet, durant son sommeil, s’était insinuée en lui l’idée que le message codé qu’il avait découvert relevait d’une pure construction du hasard et qu’il convenait sans doute de ne pas en rester là.

C’est alors qu’il décida de pousser ses investigations jusqu’à Périgueux et la Commanderie des Andrivaux, non sans se documenter un peu plus auparavant.

C’est ainsi qu’il découvrit qu’à la suite d’un couvent de Bénédictines fondé en l’an mil et démantelé pour cause de mauvaises mœurs, les Templiers s’étaient installés aux Andrivaux en 1133, construisant l’église Saint-Maurice, un logis pour les frères, un cimetière, une lanterne des morts, un moulin et un pigeonnier. La commanderie avait petit à petit pris de l’importance puisque, lorsque les choses tournèrent mal pour eux, en 1309, pas moins de soixante-dix chevaliers y furent arrêtés.

Après la dissolution de l’Ordre par le Concile de Vienne en 1312, la Commanderie et ses biens passèrent à un ordre frère, celui des Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem. En 1372, après les destructions de la guerre contre l’Anglais, elle se trouve réduite à quatre frères ; en 1460, elle est rattachée à celle de Condat. En 1562, apparaît aux Andrivaux la famille De Chilhaud, qui peu à peu va exercer les pouvoirs autrefois dévolus aux Commandeurs.

En 1659, on comptait « 50 feux et 140 communiants » aux Andrivaux. En novembre 1789, le décret créant les municipalités élues avait amené comme premier maire le prieur de l’abbaye voisine de Merlande. Le 18 juillet 1809, Napoléon signait le décret qui rattachait Les Andrivaux à la commune contiguë de Chancelade, dont le hameau fait toujours partie aujourd’hui.

En 1818, le conseil de fabrique (le conseil paroissial d’alors), en accord avec la mairie, vu l’état de l’église, décidait sa démolition, mais le Préfet Marcillac évitera la destruction de la crypte.

Constantin apprit encore que sous la maison De Chilhaud, on avait découvert un souterrain menant à une salle voûtée, avec deux issues dans la campagne. C’était dans cette salle, récemment déblayée de l’éboulement qui l’avait comblée qu’on avait découvert le coffret emmuré avec le fameux parchemin.

Bon. Il lui fallait à présent préparer son expédition. Sa destination se trouvait à une heure et demie de route, mais il n’avait pas envie d’effectuer l’aller-retour dans la journée. Au diable l’avarice ! Un peu de tourisme ne lui ferait pas de mal après tous ces mois de vie recluse. Depuis qu’il habitait l’un des plus beaux villages de France, c’est-à-dire depuis sa naissance, Constantin était habitué aux vieilles pierres, aux bâtiments de cachet. Il chercha donc un hébergement dans ce goût et tomba, à quatre kilomètres de son objectif sur un petit château du XIXe transformé en hôtellerie de standing. Les chambres dans la bâtisse auraient grevé son budget, mais une dans l’Orangerie ferait son affaire. Et si les prix du restaurant étoilé l’effrayèrent, ceux du Bistrot, installé dans une verrière, lui convinrent tout à fait. Un coup de téléphone plus tard, c’était réglé. Il y avait même une offre « soirée étape » à laquelle son statut de brocanteur lui donnait droit. Parfait !

Muni de ce viatique, d’un bagage léger et de l’original du parchemin récupéré par-dessous ses chaussettes, il prit la route, non pas dans son prolétaire fourgon, mais avec son vieux roadster Triumph Spitfire MK1, donné par son père pour ses vingt ans et qui n’était pas sorti du garage depuis la mort de Sophie. Celui-ci s’enorgueillissait de son acquisition en 1962 et lorsque Constantin adolescent moquait sa couleur vert bouteille, son père lui serinait qu’il était « conifer green » avec un fort accent anglais du sud-ouest. Ce souvenir amena un sourire sur ses lèvres. Il aimait son bruit particulier, les vitres latérales coulissantes de l’habitacle, la souplesse de son moteur et sa consommation modérée ; moins, outre sa couleur, la rudesse de sa suspension, sa capote démontable dont l’arceau se rangeait dans le coffre et son tableau de bord minimaliste, mais à cheval donné, on ne regarde pas les dents, n’est-ce pas ?

VIII

Le soleil rayonnait et c’est capote repliée qu’il avala les quatre-vingt-dix kilomètres de routes sinueuses, le coude à la portière et le nez au vent, en prenant tout son temps. La Triumph ne supportait aucune erreur de conduite. Le moindre coup de frein intempestif pouvait terminer en tête à queue ! Ce matin, il s’était levé d’humeur badine. Les contrariétés passées avaient été remisées au magasin des accessoires. Et c’est dans d’excellentes dispositions qu’il prit ses quartiers au Château des Reynats, avant de mettre le cap sur la commanderie voisine.

Une grille fermait la cour trapézoïdale délimitée par les deux corps de bâtiments principaux ; c’était aujourd’hui propriété privée. Plus loin, le pigeonnier, couronné de ronces et de lierre, attendait une remise en état. La lanterne des morts avait disparu. Quant à la maison De Chilhaud, elle avait connu des travaux conservatoires encore inachevés. De l’église Saint-Maurice, il ne restait qu’une carcasse à ciel ouvert et la crypte.

Après l’annonce diffusée à la radio, la presse locale s’était emparée de l’affaire, avec reportage photographique et interviews. Il ne fut pas trop difficile à Constantin de retrouver l’inventeur du parchemin. Un archéologue de la DRAC Nouvelle Aquitaine, qui travaillait sur le site de Limoges, mais natif de Chancelade où il avait conservé un pied-à-terre. Fort logiquement, c’était vers lui que le propriétaire du site s’était tourné pour une expertise des lieux, au moment des travaux de déblaiement et consolidation de la salle voûtée. En inspectant les parois de la salle, celui-ci avait remarqué une pierre de taille marquée d’une croix templière et scellée d’un mortier différent de celui du reste de la pièce. Il avait demandé son descellement et mis à jour dans la cavité découverte le coffret du parchemin.

Il y avait eu discussion sur le caractère de trésor de la découverte. Mais, au bout du compte la notion de hasard fut écartée et la qualité de trésor déniée. Le propriétaire, la commune de Chancelade, bien encombrée de ce parchemin, en avait alors fait don au Service Régional de l’Archéologie où il se trouvait toujours en dépôt et analyse.

Maxence de Montplaisir ne paraissait pas son âge. À l’aube de la quarantaine, on lui en aurait donné dix de moins ! C’était une brune aux yeux clairs, aux cheveux mi-longs, au front haut et petit nez retroussé. Des lèvres charnues et une dentition parfaite d’une blancheur éclatante lui donnaient un sourire ravageur. Élancée et sportive, bien des hommes lui tournaient autour, mais jusqu’ici elle ne s’était attachée à aucun, échaudée par un premier mariage raté, dont elle avait gardé une petite fille de six ans.

Constantin était persuadé d’avoir affaire avec un homme. Aussi ne put-il cacher son étonnement, lorsqu’il se trouva en face de la jeune femme, au bar de son hôtel :

— Vous êtes Maxence de Montplaisir ?

— Eh oui ! Et une habituée des quiproquos. La faute à mes parents vieille France. Mais mes amis m’appellent Maxou. Que puis-je pour vous ? Votre e-mail m’a intriguée.

— C’est une histoire incroyable. Voilà…

Et, devant un café, il exposa en détail à la jolie archéologue l’achat de son « homme debout », la découverte du tiroir à double-fond, du parchemin, le rapprochement qu’il avait opéré avec la trouvaille des Andrivaux, ses tentatives d’élucidation du message codé et l’interprétation à laquelle il était parvenu.

Maxence de Montplaisir l’avait d’abord écouté, bouche bée, avant de partir d’un grand éclat de rire lorsqu’il avait fait état de sa lecture finale.

— Vous n’allez quand même pas apporter foi à cette construction farfelue ?

— Vous savez ce que c’est, j’y ai cru, tout en ayant envie de ne pas y croire, c’est humain, non ?

— Humain, sans doute, en effet, mais pas du tout scientifique. Montrez-moi votre découverte, qu’on vérifie d’abord qu’il s’agit bien des deux morceaux d’un même écrit.

Maxence avait obtenu de la conservatrice adjointe, Hélène Mousset, l’autorisation de voyager avec la pièce « des Andrivaux » aux fins de confrontation avec celle dorénavant dite « de Domme ». Nos deux protagonistes, avec ensemble, sortirent chacun d’un porte-documents une chemise contenant le précieux parchemin, qu’ils posèrent à plat sur la table basse devant laquelle ils étaient assis. Les fines dentelures de la déchirure correspondaient, à l’exception de quelques-unes qui avaient été endommagées au fil des ans.

— Vous y croyez, vous, au Trésor des Templiers, demanda Constantin à Maxence, alors que leurs têtes se touchaient presque au-dessus du précieux écrit ?

— Je ne crois pas, je cherche… répondit-elle dans un sourire. Tant que toutes les hypothèses n’ont pas été vérifiées et écartées, il reste de l’espoir, non ? Et il y en a tellement…

— Alors, vous pensez que…

— Pour l’instant, je ne pense rien. Authentifions d’abord ces deux morceaux de parchemin. Nous verrons ensuite. Chaque chose en son temps, si vous voulez bien.

Constantin, en face de Maxence, était disposé à vouloir quoi que ce soit, pourvu que ce fut avec elle. Celle-ci nota son trouble.

— Remettez-vous, il n’y a là rien d’extraordinaire.

— Pour vous, peut-être ; pour moi, il en est tout autrement, je vous assure.

IX

Le parchemin découvert par Maxence, représentait clairement un plan de la Commanderie des Andrivaux au XIVe siècle. Sur un fond cadastral, on y voyait l’église Saint-Maurice, la commanderie qui la jouxtait ; en face le bâtiment annexe ; plus loin, au fond de la cour ainsi délimitée, le pigeonnier. Y figuraient encore la source, le cimetière et sa lanterne des morts, et de l’autre côté de la route qui serpentait devant la commanderie, la maison De Chilhaud et quelques autres. Mais aucune indication littérale ou chiffrée n’y était inscrite.

En dessous, la « malédiction » latine en écriture gothique rotunda, et donc, au-dessous encore, le fameux chant codé des « Carmina Burana ». Les trois dessinés et rédigés avec la même encre, semblait-il, légèrement brunâtre.

Tout le problème, confirma Maxence, était de savoir s’il fallait établir une correspondance ou pas entre ces trois éléments, et si oui, laquelle et comment ? La solution « hasardeuse » de Constantin ne tenait compte que des deux premiers, par force, puisqu’à l’heure de son élaboration, il n’avait pas connaissance du plan.

Ce soir-là, Maxence refusa l’invitation à dîner de Constantin. Elle devait rentrer à Limoges. Mais ils convinrent d’un autre rendez-vous, dans les locaux de la DRAC. Maxence voulait tenter de dissuader Constantin de remettre son parchemin à sa place originelle pour le confier, lui aussi, à l’institution qui pourrait ainsi poursuivre plus aisément les recherches sur le message codé. Elle ne lui cacha pas qu’en cas de succès, de découverte de quoi que ce soit, il ne serait au mieux que co-inventeur.

C’est alors que Constantin, appliquant la maxime de Danton devant l’Assemblée le 2 septembre 1792, « De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace ! » proposa à Maxence un marché : il accèderait volontiers à sa demande si elle voulait bien l’associer à la suite des investigations. Ce n’était plus tant le trésor putatif des Templiers qui l’intéressait que la compagnie de l’archéologue !

Chacun y trouvant son intérêt, ils topèrent là.

Maxence n’était pas de ces filles qui laissent les hommes les choisir ; d’autant plus après son expérience passée, mais cette fois, tout en voyant clair dans le jeu de Constantin, elle se disait que, somme toute, ce libraire-brocanteur semblait plutôt drôle et attendrissant. Ses chaussettes dépareillées l’amusaient beaucoup. Aujourd’hui, celle du pied gauche arborait les couleurs du drapeau américain et l’autre flamboyait d’un rouge coquelicot. Rafraîchissant, non ?

Les analyses de laboratoire confirmèrent la contemporanéité des deux parties du parchemin, que l’encre datait du XIVe siècle, qu’il s’agissait d’un vélin de qualité supérieure, de dimensions 32 x 46 cm, assez courantes à l’époque. L’écriture utilisée, la gothique rotunda, encore appelée « lettre de somme », venait d’être inventée. Point final.

Maxence se persuadait peu à peu que ce document avait servi de pense-bête, de carnet de notes regroupant des informations disparates : une matrice cadastrale recyclée en plan sommaire de la commanderie, une complainte qu’on avait voulu garder par écrit… Mais pourquoi le codage ? La fausse piste était la réponse la plus sensée. Ce qui la surprenait le plus, c’était ce plan, sans aucune légende. C’était illogique.

Retirant le parchemin de la table lumineuse sur laquelle il était posé, elle farfouilla dans un tiroir jusqu’à trouver une bougie qu’elle alluma avant d’approcher avec précaution le vélin de la flamme.

Bientôt, à la chaleur de celle-ci, on vit apparaître au bas du plan une série de chiffres séparés par des points. Comme si la légende avait été rédigée à l’encre sympathique ! Maxence croyait que celle-ci avait été inventée vers 1700 par une alchimiste allemande, mais elle savait aussi que l’une des plus simples d’entre elles était le jus de citron, que les Croisés ne pouvaient manquer de connaître.

X

La bougie avait révélé la série de chiffres et nombres suivante : 6.9.10.5.23.2.4.21.17.1.8.7. Tout comme Constantin, Maxence pensait que la phrase latine avait de l’importance dans le déchiffrement du message éventuel. Et à présent, il devenait possible d’établir une correspondance entre les lettres des mots latins et les nombres inscrits sur le plan. Elle s’y attela, partant de l’hypothèse que chaque nombre désignait une lettre de la phrase d’exergue ; le problème consistait à savoir où couper les mots formés : les deux premières donnaient une préposition : « in » ; la 10e était le F de « fide » ; la 23e le G de « legerit ». Avec la 5e et la 2e, cela formait le mot « fuga ». La 4e était un C, la 21e le L de « legerit ». Avec la 17e qui était un A, la 1e un V, la 8e un I et la 7e un S, cela donnait le mot « clavis ». « in fuga clavis » : la clef [est] dans la fuite, traduisit d’abord imprudemment Maxence, avant que Constantin ne lui fasse remarquer que in + ablatif s’employait pour un complément sans mouvement, dans le cas contraire, c’était l’accusatif qu’il fallait utiliser. Mais dans ce cas « fuga » ne pouvait avoir son sens premier ! Ils appelèrent alors le Gaffiot à la rescousse : rien,  à part la fuite, au propre et au figuré ! L’internet, alors. Et là, surprise : le mot latin fuga avait aussi donné en français ancien le mot « fuie » : petit abri en forme de tour destiné à nourrir et loger les pigeons. « La clef se trouve dans le pigeonnier ! » Cette fois, le message s’adaptait parfaitement au contexte. Mais quelle clef, celle d’un coffre, d’une salle, ou la clef de l’énigme ?

Munie de ces éléments, Maxence pouvait demander l’ouverture d’une campagne de fouilles dans le pigeonnier de la Commanderie, mais la paperasse prendrait du temps : vérification sur le cadastre du propriétaire actuel du sol et du bâtiment, notification de la demande de fouilles, établissement d’un calendrier, consultation d’entreprises spécialisées, devis, autorisation de crédits… ; bref, c’était l’affaire de plusieurs mois avant le début des travaux éventuels.

— Je ne peux pas attendre tout ce temps-là, décréta Constantin !

— Moi… non plus, confessa Maxence, encore à demi-retenue par son éthique de fonctionnaire.

En fin de compte, ils décidèrent d’aller « jeter un coup d’œil » sur place. Constantin lui fit les honneurs de son carrosse anglais. Durant le trajet, ils devisèrent de tout et de rien, de jazz, de cuisine, de vacances, par phrases courtes, coupées de silences éloquents, car le bruit de la Triumph ne facilitait pas les longues conversations. Mais un œil extérieur n’aurait pas manqué de remarquer que ces deux-là  semblaient se plaire ensemble !

On accédait librement au colombier par l’arrière. Construit en 1133, c’était un bâtiment octogonal dont chaque face dépassait les deux mètres de large, en pierres d’appareil des carrières toutes proches de Chancelade, coiffé d’une coupole circulaire maçonnée également et fermé par une porte cloutée, avec un arc en plein cintre. La végétation empêchait de voir avec netteté les lauzes de la toiture en encorbellement. La porte avait été remplacée au XVIIIe siècle, estima Maxence, après les vicissitudes révolutionnaires sans doute. Elle résista à la poussée. Fermée par une serrure à garniture, mais crochetable avec n’importe quel passe-partout, estima Constantin. Dans le coffre de son véhicule, il disposait toujours d’une petite trousse à outils et, avec une tige métallique plate, il ne lui fallut pas cinq minutes pour confectionner l’outil nécessaire, sous les regards apeurés de Maxence qui lui répétait sans cesse : « On va pouvoir refermer au moins ? C’est de la violation de domicile, ça ! Vous allez nous mettre dans de beaux draps. »

La porte tourna bientôt sur ses gonds en grinçant, découvrant trois étages de boulins, ménagés dans l’épaisseur du mur et séparés par une ligne de pierres en légère saillie. Une estimation rapide fit dire à Maxence qu’il devait y en avoir entre sept cents et mille ! À un mètre cinquante du sol environ, une autre ligne de pierres plates en saillie plus large, la « randière », courait tout autour de l’édifice, pour éviter que les nuisibles n’escaladent à la recherche des œufs ou des petits. Par contre les échelles tournantes avaient disparu et l’orifice d’envol au centre de la coupole était obstrué par la végétation. Au sol, des couches d’excréments solidifiés, sauf au milieu, où une sorte de petit bassin recueillait les eaux de pluie qui devaient abreuver les animaux.

Ils n’étaient pas beaucoup plus avancés. La clef qu’ils cherchaient – si clef il y avait – pouvait se trouver dans n’importe quel nid ! Impossible sans matériel de poursuivre l’exploration. Par acquit de conscience et pour n’être pas entrés pour rien, ils passèrent néanmoins la main dans toutes les niches de la première rangée de boulins, la seule à se trouver à leur portée. Mais ils ne rapportèrent que du guano séché, des restes de plume et des toiles d’araignées !

Maxence, avertie des subterfuges utilisés au Moyen Âge, n’était pas loin de penser que tout ceci avait été destiné à retarder des pillards éventuels. S’il y avait eu un trésor entreposé dans la salle voûtée, le coffret au plan, qui à l’origine devait se trouver dans le logement du Précepteur de la Commanderie, n’avait peut-être comme objectif que de distraire les assaillants, de les diriger vers le colombier et ses centaines de cachettes. Et pendant qu’ils s’escrimaient à déchiffrer le message à triple détente, les « richesses » pouvaient être évacuées discrètement par les souterrains et chargées sur des chariots en attente.

— Alors, vous croyez qu’il n’y a plus rien à trouver ici…

— Rien de plus que ce que nous avons déjà, j’en suis presque persuadée.

— Mais pourquoi a-t-on emmuré le coffret dans la salle voûtée à une date postérieure à sa construction ?

— Pour préserver un des mythes templiers, probablement, à une époque de destructions, sans doute la Révolution. Et quand bien même nous trouverions une clef, à quoi nous servirait-elle ? Nous ne disposons ni de coffre à ouvrir, ni de cachette où pénétrer. Je crois qu’il est temps de partir d’ici.

Constantin, du regard embrassa les rangées de boulins, dans la pénombre du colombier. Maxence sentit qu’il restait en lui de la curiosité insatisfaite et lâcha sa dernière carte pour obtenir son départ.

— Si je réussis à obtenir un permis de fouilles, je vous promets de revenir, mais avec les éléments dont nous disposons, je n’y crois pas trop.

— OK, allons-nous-en !

Épilogue

À l’aide de son passe-partout d’occasion, Constantin réussit à tirer la porte du pigeonnier pour clencher avant de la refermer à clef, posant ainsi un voile sur son intrusion.

À peine assis dans la décapotable, Maxence à ses côtés, il se tourna vers elle :

— Maxence, j’aimerais beaucoup vous montrer « l’homme debout » dans lequel j’ai découvert le parchemin. Sans me vanter, c’est une très belle pièce, fin XVIIe. Accepteriez-vous une invitation de dernière minute ?

On était vendredi soir. Un week-end de trois jours s’annonçait, car le lundi suivant était férié et chômé.

Cette ficelle pas bien fine et ces gros sabots suffiraient-ils à retenir Maxence de formuler le « oui » qui lui brûlait les lèvres ? Elle ressentait plus qu’une envie, un besoin de rester encore en compagnie de Constantin. Tout cela était-il bien raisonnable ? Si vite, si fort ? D’un autre côté, cette semaine, Eulalie, sa fille, la passait chez son père…

Elle choisit de s’accorder encore un petit délai de réflexion :

— Allez, roulez, petit bolide ; de toute manière, il faut que je passe chez moi, je vous donnerai ma réponse en arrivant, d’accord ?

Constantin sourit à la formule, prit cette réponse dilatoire pour un oui à venir et embraya dans un crissement de pneus qui souleva une volée de graviers. Allons, décidément, cette semaine sa vie avait repris des couleurs. Au bout du bout, un trésor se cachait bien dans cet « homme debout » !

1) Dominique Jongbloed in Chroniques des plus énigmatiques trésors : http://www.chasses-au-tresor.com/generalites/chasseurs-de-tresors/le-tresor-des-templiers.html

(2) En 1923, l’éditeur Hachette confie au philologue et grammairien Félix Gaffiot la mission de créer un dictionnaire latin-français, rapidement surnommé Le Gaffiot. Après rédaction de milliers de fiches, l’ouvrage paraît enfin en 1934. Il se distingue par ses illustrations et par sa netteté typographique. Depuis, il est régulièrement réimprimé, en version complète ou abrégée, et une nouvelle édition complétée et modernisée est parue en 2001.

©Pierre-Alain GASSE, juin 2017.

L’Affaire de Collonges-la-Rouge

Maison de la Sirène – Collonges-la-Rouge ©B.Vauléon, 1987

I

Dans un village du Sud corrézien, un homme tournait comme un lion en cage dans son mobile home. Il venait de regarder sur son vieux magnétoscope une cassette qu’il connaissait par cœur, tellement il l’avait visionnée de fois. C’était un film X, acheté par correspondance aux Pays-Bas, bien des années auparavant. Il ne comprenait pas les rares dialogues qui parsemaient l’ouvrage, mais peu lui importait. Il n’avait d’yeux que pour l’héroïne, une jeune starlette pas farouche, qui cédait avec joie à tous les fantasmes d’un producteur qui concentrait les pires clichés du genre. Une blonde paille aux yeux d’un bleu profond, déliée, aux courbes parfaites, à qui il rêvait chaque nuit de faire subir tous les outrages imaginables !

Alors, quelle stupéfaction quand il avait cru reconnaître son égérie dans le village voisin !

Il s’était renseigné : un couple de Hollandais avait retapé un vieux manoir à l’abandon et vivait là une bonne partie de l’année. La femme était une ex-miss de beauté et, en fouinant sur Internet, il avait découvert qu’après son couronnement, lors d’une période de vaches maigres, elle avait tourné quelques films pornographiques sous le pseudonyme de Wanda. Puis, elle avait rencontré cet homme d’affaires fortuné qui lui avait offert le mariage et la respectabilité.

Aujourd’hui, elle avait quinze ans de plus, mais le même port de tête, la même poitrine aguicheuse, les mêmes jambes longues et fines, la même cambrure de reins… C’était elle, il en était persuadé !

Il se tenait à carreau depuis son divorce, mais là, ce n’était plus possible. Elle était trop près de lui, il la lui fallait, et vite !

Il commença à passer en revue les plans envisageables.

Absente tout l’été, elle était un peu sortie de son esprit, remplacée par de petites estivantes en short, auxquelles il avait eu beaucoup de mal à résister, mais il l’avait revue ce matin, en allant livrer du bois dans une maison du bourg. Tee-shirt échancré dévoilant une épaule, short multipoches, et tennis blanches, c’était une vraie bombe ! Une explosion avait eu lieu dans sa tête. Il ne pouvait plus attendre. Ce serait pour ce soir.

 II

 On pourrait croire que dans nos villages de province la vie s’écoule plus paisiblement qu’ailleurs. Eh bien, l’on se trompe ! Les passions humaines y sont les mêmes qu’en ville et conduisent à des débordements identiques. Seules les tentations, jadis, y étaient moins nombreuses. Mais, aujourd’hui, à l’heure d’Internet et des réseaux sociaux, sur ce plan, bourgades, cités, métropoles et capitales se valent, pour peu que la 3G, l’ADSL et le haut débit y parviennent.

À la fin du siècle dernier, notre région a été marquée par une ténébreuse affaire, un double meurtre resté inexpliqué, à 20 kilomètres à peine de chez nous, à Cressensac. Un couple anglo-batave avait été retrouvé étranglé dans une forêt éloignée de son domicile, bâillonné, pieds et poings liés. Vingt ans après, la presse en parlait encore. Pourquoi ce double crime a-t-il enflammé les imaginations à ce point ? C’est sans doute que la femme était jeune et belle et son mari encombré d’un passé sombre et mystérieux, fait d’un riche premier mariage, d’émigrations successives et d’escroqueries d’envergure.

Tout ceci pour dire qu’en matière criminelle, il n’est pas bon bec que de Paris, tant s’en faut.

Notre village devait jusqu’ici la seconde partie de son nom à la couleur du grès dont sont bâties nos maisons : rouge. Et voilà que c’est au sang répandu qu’on voudrait l’associer à présent !

Depuis 35 ans, grâce à notre grand homme Charles Ceyrac, nous sommes le premier des « Plus Beaux Villages de France » et le site le plus visité du Limousin. Il faut dire qu’avec sa dizaine de châteaux et manoirs, ses multiples maisons anciennes, ses divers monuments publics et son reste d’enceinte, plus de la moitié du village est classée ou inscrite aux Monuments Historiques. Et que voir le soleil levant ou couchant enflammer nos rues et nos façades est un spectacle qui ne s’oublie pas de sitôt !

À ce riche passé correspond une vieille noblesse, souvent désargentée hélas, qui peine à entretenir son patrimoine et s’est vue contrainte à l’aliéner au profit d’étrangers fortunés en mal de légitimité historique.

C’est ainsi qu’au cœur du village le manoir de la Barrière avait été vendu, dix ans en arrière, à des Hollandais comme il y en a beaucoup par ici, qui l’avaient restauré de leur mieux et y vivaient dix mois sur douze, fuyant l’arrivée des touristes en juillet et août au profit de villégiatures plus calmes.

Joss Vanderlaeren avait fait fortune dans les logiciels pour collectivités, au point de détenir, avant sa retraite, un des dix premiers groupes mondiaux en ce domaine. Veuf sans enfant, sa jeune seconde épouse, Annelore, longue liane, archétype de la blondeur scandinave, était une ex-miss Pays-Bas. Et, après quelques années de vacances passées entre Limousin et Périgord, séduits par le village, le climat, la cuisine et la proximité de nombreux compatriotes, le couple avait acquis, pour quelques centaines de milliers d’euros, le manoir de la Barrière, laissé en piteux état par des héritiers peu intéressés par ce gouffre financier.

Affable et loquace, parlant un français châtié avec un soupçon d’accent, l’homme avait intégré au fil des ans les différents cercles sociaux du secteur, le club de golf de Puy d’Arnac, le Lion’s Club d’Ussel, la Société Scientifique Historique et Archéologique de Corrèze, et bien entendu, l’Association des Amis de Collonges, dont il était devenu l’un des principaux mécènes… Son épouse, plus effacée, gardait ses distances et avait des relations plus réduites, se complaisant dans la culture de ses roses, des parties de bridge et l’éducation de ses deux enfants, garçon et fille, de dix et sept ans.

Un couple apparemment sans histoires, donc. Mais toute vie cache des mystères, petits ou grands.

C’est ainsi qu’il y a deux ans, alors que débutait ce que nous appelons ici « la saison calme », celle où les commerçants s’octroient des congés bien mérités, où les artisans commencent à reconstituer leurs stocks et où les simples résidents comme nous se réapproprient leur village, l’eau de la fontaine prit dans la nuit une couleur nouvelle, incongrue, inquiétante : rouge sang !

 III

 Pas de cadavre de chat, chien ou autre au fond des bassins. L’eau, après avoir continué à couler rougeâtre du bec d’arrivée pendant une heure ou deux, était redevenue limpide. Qu’elle ait pris la couleur de nos pierres pouvait s’expliquer de diverses manières. La plus banale : une variante de la blague de la lessive, à laquelle nous étions périodiquement confrontés par des noctambules en mal d’amusements. Tous les villages où subsistent des fontaines connaissent ces désagréments. Il pouvait aussi s’agir d’une pollution accidentelle ou volontaire de la nappe phréatique qui approvisionnait la bourgade. Le crime de sang, voilà bien la dernière explication à laquelle il fallait songer, tout de même !

Au matin, chacun, mis au courant par la rumeur, qui chez le boulanger, qui à la maison de la presse, qui dans la rue même, s’en alla aussitôt au logis, à pas pressés, vérifier que sa maisonnée n’était pas concernée. Cela s’était passé après minuit, parce que, de conciliabule en conciliabule, on sut rapidement que Monsieur Lorféon, le plus insomniaque de nous tous, qui, pour tromper l’ennui, promenait son basset artésien toutes les nuits ou presque, était passé devant la fontaine alors que sonnaient les douze coups et n’avait rien remarqué d’anormal.

— Peut-être n’avez vous rien vu parce c’était nuit noire, que l’éclairage public était éteint et la lune absente ? lui fut-il rétorqué.

— Mon chien aurait flairé l’odeur du sang, je vous l’assure, répliqua-t-il.

— Mais d’abord, qui a dit que c’en était ?

C’était vrai, ça, quel était l’oiseau de malheur qui avait lancé cette idée stupide ? Il y avait sûrement une autre explication. Un prélèvement fut réalisé et envoyé au laboratoire d’analyses de Tulle, mais ça allait prendre un peu de temps.

À midi, on n’avait encore rien trouvé d’anormal ; les gendarmes, deux par deux, réquisition d’ouverture en main, allaient de maison en maison, rue après rue, et revenaient, toutes les heures, rendre compte à Monsieur le Maire, qui s’apprêtait à convoquer le Conseil Municipal en séance extraordinaire pour le soir même. Les délais habituels n’étaient pas respectés, mais aux grands maux, les grands remèdes !

À quinze heures, tous les maisons occupées du centre bourg, c’est-à-dire près de deux cents, avaient été visitées. En vain. Ni mort ni blessé, nulle part. Restaient tous les écarts, les résidences secondaires éparpillées dans la campagne et les logements fermés ou vacants de la commune. À peu près autant. Il fallut se résoudre à faire venir deux serruriers pour ouvrir toutes les portes closes. Cela prendrait un sacré bout de temps !

Et le bétail ? Peut-être un prédateur errant, chien, loup, félin échappé d’un cirque ou de chez un particulier…, avait-il égorgé une proie, près de la source ? Hypothèse rassurante, mais hélas, on constata bientôt qu’il n’en était rien. Le captage s’avéra indemne de toute pollution.

Au soir, le résultat des analyses tomba. C’était bien du sang qui était dilué dans l’eau et non un colorant quelconque. Du sang humain, d’un individu de sexe masculin !

 IV

 Bigre ! Cela se compliquait. On pouvait donc suspecter une blessure sérieuse ou une mort. Les gendarmes avertirent le Procureur de Brive qui désigna comme enquêteur un OPJ de la Brigade de Recherches, en attendant de diligenter sur place une équipe du GIR de Limoges, si l’on découvrait un cadavre.

Depuis le passage des pandores de maison en maison, le village était en émoi. Les conversations n’avaient plus qu’un objet : le possible crime commis ; les commerçants en oubliaient de demander à leurs clients le but de leur visite, les vieux couples reléguaient leurs querelles aux calendes grecques et les amoureux de tout poil en perdaient le désir de l’autre ! La divulgation – on ne sait comment – du résultat du prélèvement opéré dans la fontaine ne fit qu’augmenter la tension d’un cran.

Immédiatement, les imaginations se mirent à battre la campagne et les soupçons les plus fous à circuler ; selon une loi atavique vieille comme le monde, on commença par cibler les étrangers, les hors-venus, les pièces rapportées. Il se trouvait qu’il y en avait beaucoup. Trop.  Dans chaque famille ou presque on recensait un ou plusieurs membres concernés et chacune accusait l’autre ! La piste se perdit dans les méandres familiaux.

On se rabattit ensuite sur les originaux, les hors-normes, les marginaux. Le champ des possibles se restreignit, mais resta néanmoins trop important pour dégager un consensus.

Les vieux réflexes révolutionnaires ressurgirent alors et l’on porta son dévolu sur les plus riches, toujours soupçonnés des turpitudes dont les pauvres n’ont pas les moyens.

En l’occurrence, le choix se réduisait à une poignée de châtelains, hommes d’affaires et commerçants aisés, connus de tous. Mais un seul de ceux-là avait une femme jeune et belle, susceptible de pousser au crime : Joss Vanderlaeren ! Et lui, c’était un hors-venu, étranger de surcroît, comme son épouse, et il collectionnait les fossiles et les voitures anciennes ! C’était donc là un homme dont on avait tout lieu de se méfier, non ? Et sa femme est tellement plus jeune que lui, vingt ans au moins, n’est-ce pas ? Trente, vous dites ? Ça finit toujours mal des mariages comme ça. C’est pas sûr qu’ils soient mariés ? Comment vous savez ça, vous ? Chez le notaire, lors d’une vente ? Ah, bon !…

En quelques heures, les propriétaires du Manoir de la Barrière se retrouvèrent sous le feu des interrogations. Nul n’avait vu Annelore de la journée. Pas plus que Joss. Avaient-ils pris leurs quartiers d’hiver au village, d’ailleurs ? Après tout, on n’était qu’à la mi-septembre. Peut-être étaient-ils toujours sur une île au soleil ou en croisière sur un océan quelconque ?

Lorsqu’un témoignage digne de foi rapporta avoir vu la Jaguar vert bouteille du couple anglo-néerlandais quelques jours auparavant, leur absence commença à paraître louche.

Cette information, recueillie par le Capitaine Soubeyrol, renforça la conviction populaire : c’était autour du Manoir de la Barrière qu’il fallait chercher la clé du mystère !

Devant le mutisme des forces de l’ordre, l’opinion publique, emmenée par un quarteron de résidents de vieille souche, revanchards et xénophobes, décida de prendre les choses en main et de mener contre-enquête. On allait voir ce qu’on allait voir ! Ce mystère ne leur résisterait pas longtemps.

À leur tête se trouvait Goulvestre Le Sénéchal, qui déduisait de son nom de famille une ascendance prestigieuse qu’aucun arbre généalogique ne venait corroborer. C’était le Receveur des Postes. Il y avait aussi Mademoiselle de Carignan, Coralie de son prénom, vieille fille montée en graine, qui consacrait sa vie à nourrir les chats errants, Gonzague Porthus, pharmacien qui se prétendait encore apothicaire, c’est vous dire sa modernité, et Pierre Godefroy, un restaurateur de la place, aux étonnantes moustaches en guidon de vélo !

Cette équipe élut quartier général dans l’arrière-salle de l’auberge et tint séance tenante son premier conseil : il fut décidé d’ouvrir l’œil, en organisant, chaque nuit, des rondes en binôme toutes les deux heures. On vit donc, ce premier soir, à minuit, deux heures, quatre heures et six heures du matin, Godefroy flanqué de Coralie, couple des plus improbables vu que l’une était aussi grande que l’autre était rond, et le Receveur, suivi à petite distance de Porthus, qui traînait la jambe, parcourir le village, gourdin en main et sifflet en bouche, tels des « serenos »(1) castillans expatriés en terre limousine, prêts à fondre sur tout danger qui ne fût pas trop grand.

C’était une nuit claire, étoilée ; l’air, rafraîchi, exhalait les dernières senteurs de l’été : une belle soirée ! Hélas, mis à part quelques chats sur lesquels Coralie s’apitoya, un ivrogne face contre terre qu’ils adossèrent plus confortablement contre un mur et ce noctambule invétéré de Lorféon et sa saucisse sur pattes de basset artésien, aucune des deux équipes ne vit rien d’anormal. Nib. Chou blanc sur toute la ligne.

Le jour se leva sur une population encore plus remplie de perplexité et d’inquiétude que la veille.

 V

   Au petit matin, les investigations reprirent dans le village. Sur la foi du renseignement recueilli par le Capitaine Soubeyrol, une équipe se rendit au manoir de la Barrière. Tous les volets étaient clos et les pandores durent se faire ouvrir la demeure avec l’aide de la voisine qui gardait un jeu de clés. Celle-ci n’avait pas vu les propriétaires, mais, bien entendu, ils possédaient chacun leur trousseau.

 Quel ne fut pas l’effarement des gendarmes de découvrir dans le jacuzzi attenant à la piscine, tel Marat dans sa baignoire, le cadavre de Joss Vanderlaeren, un large blessure d’arme blanche au niveau du cœur ! Celle-ci, un couteau à émincer, gisait au fond du bassin. Mort et plus que mort. Le corps était déjà froid. La bonde avait été retirée, l’arrivée d’eau fermée, et le sang de la victime s’était écoulé dans le trop-plein de la piscine à débordement voisine. Comment ce sang avait-il pu colorer de manière transitoire l’eau des bassins de la fontaine proche, c’était un mystère ! Mais dans ces villages anciens, les réseaux présentent bien des anomalies et tous les branchements, non seulement ne sont pas aux normes, mais font parfois fi de la légalité.

Aucune trace du reste de la famille. La voiture était dans le garage. Les valises défaites. Les brosses à dents dans les verres. Un branle-bas de combat général fut lancé. Cette fois, il y avait cadavre, disparition et selon toute vraisemblance, enlèvement ! Ça commençait à faire beaucoup !

Le Capitaine Florence Mangin, après de brillantes études de psychologie, avait passé et réussi le concours de l’ENSOP et, à sa sortie de l’École de Cannes-Écluse, s’était spécialisée dans la criminologie, et plus particulièrement celle des tueurs en série au GAC de Rosny-sous-Bois. Avec le temps, elle était devenue l’une des quatre ou cinq spécialistes féminines de cette problématique dans la Gendarmerie Nationale. La quarantaine avenante, parfois séductrice, elle avait l’art des questions qui vont droit au but et pointent là où ça fait mal. Au dernier moment, elle fut adjointe au groupe du GIR dépêché de Limoges.

Deux heures plus tard, les « combinaisons blanches » opéraient leurs premières constatations et prélèvements. Le légiste délivra quelques informations : le suicide était à écarter, dit-il, la victime étant gauchère et le coup ayant été porté de la main droite.

— Comment pouvez-vous dire ça aussi vite, docteur ?

— Qu’il était gaucher ? Très simple. La présence d’une callosité sur la le côté droit de son majeur gauche nous indique que ce monsieur tenait son stylo préférentiellement de cette main.

— Wouah ! Et que le coup a été porté par un droitier ?

— Ça, c’est un peu plus compliqué. Il faut examiner les lèvres de la blessure. Elles sont différentes dans l’un et l’autre cas. Je n’entre pas dans les détails techniques… Ce sera dans mon rapport.

Étant donné l’arme utilisée, un couteau à émincer de cuisinier, sans doute emprunté à l’espace barbecue tout proche, la profileuse tendait à écarter un criminel voyageur, qui préfère en général une arme plus facile à dissimuler. Elle penchait pour une piste locale, très locale même.

Rien ne semblait avoir été volé. Déformation professionnelle ou intuition confortée par le physique et le passé de l’épouse enlevée, elle fit rechercher dans les fichiers, sur les cinq dernières années, tous les meurtres par arme blanche commis par des délinquants sexuels. Trente fiches apparurent sur le territoire français, quinze dans la moitié sud du pays. Mais aucun des quinze fichés du sud ne résidait dans les environs.

On se trouvait sans doute en présence d’un « nouveau » criminel, voire un criminel d’occasion, de circonstance. La disparition du reste de la famille pouvait faire penser à un enlèvement, contrarié par le mari, qui avait payé de sa vie sa présence importune. En tout cas, le seul coup porté avait été fatal ! Une certaine force donc, ou au moins beaucoup de détermination. Et, étant donné l’angle de pénétration de l’arme, l’agresseur devait être de taille moyenne, moins de 1,70 m. L’expression du cadavre fut le second élément qui interpella le Capitaine Mangin. Bouche et yeux grands ouverts, Joss Vanderlaeren manifestait une infinie surprise – on le serait à moins – mais ni crainte ni frayeur. Connaissait-il son agresseur ? La mort avait été instantanée ou presque – cœur transpercé de part en part – et les empreintes des chaussures de l’assassin étaient absentes du plancher en teck, sur le pourtour de la piscine.

En fin de matinée, une fois les techniciens de la BRIJ repartis vers leur base, se tint en Mairie une assemblée de crise réunissant Monsieur le Maire et ses dix conseillers, le Capitaine Mangin et les trois hommes de son équipe, le Major commandant la Brigade de Meyssac et son Adjoint, le Capitaine Soubeyrol. L’atmosphère était tendue et les nerfs à fleur de peau.

— Monsieur le Maire, que comptez-vous faire pour ramener la sécurité dans le village, vous avez vu qu’une sorte de milice d’autodéfense s’est constituée et a opéré des rondes cette nuit ?, attaqua un conseiller d’opposition, d’une voix perchée et impatiente.

— Oui, calmez-vous, je suis au courant, merci, et j’ai même rappelé au responsable autoproclamé les limites légales de l’exercice.

— Ça n’a servi à rien, cette surveillance a bien été déjouée, reprit le contradicteur, acerbe.

— En effet, et ceci nous amène à penser que le criminel connaît bien les lieux et le contexte local, intervint le Capitaine Mangin. Étant donné la rigidité presque maximale du cadavre lors des constatations, le légiste situe le meurtre dans une fourchette de six à huit heures avant son examen.

— C’est-à-dire ?

— Entre minuit et deux heures du matin. Il faut attendre les résultats de l’autopsie pour plus de précisions.

— Dès que la presse va éventer cette affaire, des hordes de curieux vont défiler par ici, intervint un autre conseiller.

— Tranquillisez-vous, nous allons mettre en place un dispositif de sécurité pour les tenir à distance, coupa le Commandant de la Brigade.

— Peut-être, mais il faut quand même préserver l’accueil des touristes ; n’oubliez pas que c’est ce qui nous fait vivre, reprit un conseiller commerçant.

— L’urgence, c’est de retrouver l’épouse de la victime et ses enfants, intervint le Capitaine Mangin. Ont-ils été enlevés par le meurtrier ? Je suis très inquiète. Si la cible était la femme de Joss Vanderlaeren et le mobile sexuel, je doute fort que l’assassin s’encombre des deux enfants. Cette affaire s’avère complexe et mystérieuse.

— Un signalement et un avis de recherches national vont être lancés dès que nous aurons les photos nécessaires. Nous attendons la commission rogatoire du Juge pour fouiller le Manoir de la Barrière. Je suppose que nous en trouverons là-bas.

— Et ça va durer combien de temps tout ce cirque ?, éclata un conseiller qui contenait sa colère depuis un moment.

— À situation exceptionnelle, dispositif d’exception. C’est l’affaire de quelques jours, pas plus, j’en suis persuadé, enchaîna le Commandant de la Brigade et je demande la collaboration de tous.

— Vous l’avez, trancha Monsieur le Maire, d’un ton péremptoire.

— Bien, dans ce cas, je crois que nous pouvons lever la séance pour aujourd’hui ; mesdames, messieurs, à demain, même heure, sauf imprévu d’importance.

 VI

 À une vingtaine de kilomètres de là, vers l’Ouest, un abri sous roche connu depuis les temps préhistoriques était le théâtre d’un drame poignant. Au milieu de la nuit, un petit utilitaire d’artisan avait remonté la rampe d’accès caillouteuse qui menait au terre-plein et trois personnes en étaient descendues, mains entravées et yeux bandés : une femme et deux enfants, houspillés par un homme trapu au regard illuminé. Au siècle dernier, le fond de la grotte avait été fermé par le propriétaire du lieu à l’aide d’une cloison de bois, pour y entreposer divers matériels. Une porte métallique cadenassée en condamnait l’accès. C’est là qu’il attacha à des anneaux scellés dans le roc, au fond d’espèces de box, cloisonnés de planches, la mère dans l’un, le frère et la sœur dans l’autre.

— Je vous en supplie, ne leur faites pas de mal, je ferai ce que vous voudrez, libérez-les, s’il vous plaît… gémit Annelore, secouée de tremblements incoercibles, dans son français teinté d’accent hollandais.

— Silence, Wanda, je verrai, il est possible que je les libère, cela va dépendre de toi, mais pour l’instant, il vaut mieux qu’ils restent ici.

Les deux enfants, serrés l’un contre l’autre, sanglotaient, tremblants de peur, recroquevillés contre la cloison de bois qui les séparait de leur mère.

Leur ravisseur jeta dans chacun des box une couverture mitée.

— Je ne peux pas rester maintenant. Je reviendrai bientôt. Inutile de vous agiter : il n’y a personne à moins d’un kilomètre d’ici. Soyez sages, mes jolis…

Les prisonniers entendirent le cliquetis d’un cadenas à combinaison que l’on enclenche, puis la voiture s’éloigna dans la nuit et l’obscurité se referma sur leurs larmes. Annelore, libérée du fardeau de l’angoisse, éclata en longs sanglots convulsifs, accompagnés par ceux plus plaintifs de ses enfants.

— On est où, maman, finit par demander le garçon ? Pourquoi il t’a appelée Wanda, ce type ?

Annelore, qui n’avait pas relevé ce détail, comprit alors que ce qu’elle avait toujours craint était arrivé : son passé sulfureux l’avait rattrapée !

— Je ne sais pas, un fantasme, sans doute. On doit être dans une cave, ça sent un peu l’humidité.

L’enfant se retint de demander à sa mère ce qu’était un « fantasme ». Ça devait se rapprocher de « fantôme », non ?

— Non, maman, on n’a pas descendu de marches.

— C’est vrai, tu as raison, Joris. Une grange ou une grotte, alors peut-être. Il y en a beaucoup dans la région. Le sol, on dirait de la terre ou du sable. Si je pouvais enlever mon bandeau…

— En frottant ta tête contre la cloison, peut-être, reprit le garçon…

Annelore, une fois de plus, fut surprise par le sens pratique et l’ingéniosité de son fils, qui devait tenir cela de son père. Elle mit aussitôt à l’œuvre ce judicieux conseil, tentant de faire remonter le nœud serré du bandeau vers le haut de sa nuque. Au bout de quelques minutes, elle s’écria :

— Ça y est ! On est dans une espèce de grotte, au fond de boxes en bois, fermés par une cloison de planches à claire-voie et une porte métallique grillagée avec un cadenas à combinaison. Mais ma chaîne est trop courte pour aller jusque-là.

— Essaie de remettre ton bandeau, maman, pour qu’il ne s’aperçoive de rien. Ça pourrait l’énerver !

— Oui, oui, tu as raison.

Jana, la sœur cadette de Joris, restée silencieuse jusqu’à ce moment, jubila soudain :

— J’ai réussi ! J’ai réussi, en faisant mes mains toutes petites, j’ai réussi à les sortir des anneaux des menottes !

— Super ! dirent Joris et Annelore à l’unisson. C’est logique, tes poignets sont plus petits que les miens, il a dû serrer jusqu’au dernier cran, mais c’est pas vraiment prévu pour les enfants. Moi, ça coince trop, j’ai essayé, mais ça marche pas, poursuivit son frère.

— Va jusqu’à la porte, passe tes mains à travers le grillage si tu peux et tente de manœuvrer le cadenas. Tu fais tourner les trois molettes d’un cran à chaque fois, en partant du zéro : 000, 001, 002, ainsi de suite jusqu’au 9. Avec un peu de chance, ça peut marcher.

— Maman, ça va prendre beaucoup trop longtemps, il y a mille combinaisons possibles !

— Mille ? Comment tu sais ça, toi ?

— On a vu ça en maths, c’est 103. Non, j’ai un meilleur truc, je l’ai vu sur YouTube, mais il faut un peu de force. Essaie de me libérer d’abord, Jana.

La petite s’exécuta, mais les poignets de Joris étaient bien enserrés dans les anneaux de ses menottes, impossible de les dégager sans la clé qui les ouvrait. Il eut soudain une idée. Sa mère avait les cheveux relevés en chignon. Ça pouvait marcher.

— Maman, dit-il, est-ce que tu as des épingles à cheveux sur toi ?

— Oui, plusieurs, pour tenir mon chignon.

— Passe-m’en deux à travers la cloison, si tu peux les prendre, je vais essayer d’ouvrir mes menottes avec.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Annelore courba la tête sur ses genoux, tentant de retirer de ses mains entravées deux des épingles de son chignon. Elle y parvint à son troisième essai et les passa aussitôt à son fils. L’enfant retira d’abord l’embout plastique de la première pince, l’ouvrit et en recourba l’extrémité en l’insérant entre deux interstices du bois de la cloison, de façon à obtenir un crochet de trois ou quatre millimètres de haut. La tige de métal passait juste entre le bord du trou de la clé et l’axe de celle-ci. Il commença à tourner le crochet, dans un sens, puis dans l’autre, tentant d’accrocher le cliquet qui bloquait la menotte. L’épingle avait tendance à tourner dans sa main et il dut s’y reprendre plusieurs fois avant qu’un petit déclic se fasse entendre et libère sa première main. C’était beaucoup plus facile maintenant pour la seconde. En cinq minutes, il fut libéré.

— Ça y est, maman, je me suis détaché, je vais faire les tiennes maintenant. J’arrive !

Hélas, un bruit de moteur s’était fait entendre. Et des pas résonnaient sur les silex de la montée. Trop tard, il n’avait plus le temps.

— Jana, baisse ton bandeau et repasse tes mains dans tes menottes, je vais faire pareil pour qu’il ne s’aperçoive de rien, mais sans les bloquer.

— Surtout, les enfants, restez tranquilles, quoi qu’il me fasse, dit Annelore en se tordant les poignets convulsivement.

 — Me revoilà. Alors, mes jolis, on a été sages ? Vous devez avoir soif, tenez, je vous ai apporté à boire.

Il tendait à chacun une petite bouteille d’eau qu’il venait d’ouvrir. Malgré leur méfiance, les enfants ne purent résister et s’en saisirent de leurs mains supposément entravées. Ils burent à grandes goulées. Le liquide avait un goût bizarre. Bientôt, ils sentirent qu’ils perdaient contact avec la réalité. Dans une sorte de voile cotonneux, ils entendirent encore qu’une voix doucereuse leur disait :

— Faites de beaux rêves…

— À nous deux, maintenant, ma toute belle, dit le ravisseur en passant dans le box d’Annelore. Il sortit une petite clé de sa poche et ouvrit ses menottes. Recroquevillée contre la cloison, Annelore tremblait de tous ses membres.

— Déshabille-toi !

La voix était blanche, tranchante, impérieuse. Elle y céda.

C’était la fin de l’été. Elle ne portait qu’un tee-shirt échancré, un short à poches multiples et des baskets.

Elle baissa son short : un string rouge apparut. Ce fut le signal.

Dans un geste brusque, l’homme se dégrafa, son sexe dressé en avant et se rua sur sa proie sur laquelle sa masse imposante s’affala.

D’une main, il arracha le triangle rouge, et s’enfonça sans ménagement dans sa victime, en soufflant bruyamment.

Annelore était dans un état second, comme hors de son corps, abandonnée à son ravisseur, seul son esprit résistait encore.

Ce fut bref.

Ahanant sur elle, une main sur son bâillon par sécurité, il se libéra bientôt avec un cri de bête, avant de se redresser et de se ragrafer.

— Toi, t’es trop bonne, il faut que je te garde encore un peu.

Annelore s’était évanouie. Il la rattacha, la rajusta, avant de charger les enfants endormis un par un sur ses épaules pour les déposer dans sa camionnette.

— Ces deux-là, je vais les balancer dans un ravin par là, ni vu ni connu.

 VII

 Les quinze fiches des délinquants sexuels du secteur étalées sur son bureau, Florence Mangin réfléchissait. On en avait logé treize ; trois encore en prison, cinq interdits de séjour dans le département et cinq autres tranquilles depuis la fin de leur peine. Leurs alibis tenaient. Il en restait deux. Absents à leur dernière adresse connue, un avis de recherches avait été lancé et leur photo transmise à toutes les brigades. Il fallait attendre, mais cela lui pesait un peu plus à chaque heure qui passait sans information nouvelle.

Elle examina la première des deux fiches restantes : c’était celle d’un pédophile, ex-instituteur des environs, dénoncé par des élèves devenus adultes. À sa sortie de prison, il avait disparu au volant d’un camping-car, plus de dix-huit mois auparavant. Elle n’y croyait pas trop.

L’autre fiche était celle d’un violeur récidiviste, que la presse avait affublé du qualificatif « du violeur aux volets clos », car il s’introduisait chez ses victimes en été, à l’heure de la sieste, quand on tire les volets, fenêtres ouvertes, pour garder la fraîcheur à l’intérieur des maisons. Mais l’enlèvement n’était pas son mode opératoire habituel. D’ordinaire, il sévissait sur place.

En l’absence de revendication, c’était une des principales difficultés du dossier : ne pas savoir si le ravisseur en voulait à l’argent de la famille, aux enfants, à la femme, ou à tout cela en même temps ! Il était possible qu’elle se trompe complètement de profil et de cible, mais elle avait décidé, dans un premier temps, de suivre son instinct et celui-ci lui disait qu’il y avait une motivation sexuelle à tout cela ! La présence du mari avait sans doute contrarié les plans du ravisseur, qui n’avait pas voulu renoncer à sa proie et s’était résolu à enlever la famille restante de manière improvisée. C’était un peu improbable, mais le sang-froid n’est pas toujours le propre de ces criminels.

Ce dernier suspect était un ouvrier agricole nommé Edmond Favart, qui travaillait à la tâche chez les producteurs de « vin paillé » des deux cantons de Meyssac et Beaulieu-sur-Dordogne. Dernier domicile connu : Branceilles. À même pas dix kilomètres de Collonges ! On ne l’avait pas trouvé là-bas. Pas étonnant. Après sa première incarcération pour viols, dans les années quatre-vingt-dix, sa femme avait demandé le divorce et ne connaissait pas sa nouvelle adresse. On disait qu’il avait acheté un mobile home d’occasion qu’il tirait avec un vieux tracteur jusqu’aux exploitations où il trouvait de l’embauche. Manque de chance, sa condamnation avait eu lieu avant la mise en service du Fichier National Automatisé des Empreintes Génétiques et donc son ADN était inconnu. Impossible de le comparer avec les prélèvements réalisés !

Florence Mangin appela ses hommes au rapport et désigna la fiche épinglée au tableau devant elle :

— Vous concentrez les recherches sur cet homme. Attention, il peut être violent.

Aucun autre véhicule que son tracteur n’était enregistré à son nom, selon la préfecture. Il aurait donc volé une voiture ou une fourgonnette ? On examina les déclarations de vol du mois en cours et du mois précédent, dans le département. Rien. Mais on était en zone limitrophe avec le Lot. On étendit la recherche. Une camionnette d’artisan non siglée avait disparu une semaines avant, une nuit à Condat, à une dizaine de kilomètres de là !

— Les vendanges vont commencer. Vous faites le tour de toutes les exploitations viticoles des communes concernées, en civil et voiture banalisée pour ne pas éveiller l’attention. Il y en a une vingtaine. Vous vous les répartissez. Dès que vous logez notre homme ou son véhicule, vous me prévenez, avant toute intervention. c’est compris ?

Tous les membres du groupe de recherches opinèrent du chef.

— Bon, au boulot ; communications sur le canal 31. Rompez !

VIII

Il ne voulait pas seulement abuser de Wanda une fois et passer à autre chose, non. Wanda, il la voulait à sa disposition jusqu’à ce qu’il s’en lasse, c’est pourquoi il avait pensé à un enlèvement. Il savait où la garder. Mais l’affaire avait mal tourné. Malgré un repérage des lieux en règle. La malchance, quoi ! Il était tombé sur le mari. Ce jour-là, à cette heure-là, d’après ses renseignements, il aurait dû être en réunion au Lion’s Club de Brive ! Pourquoi n’avait-il pas vérifié si sa voiture était au garage ? Contrarié, il n’avait pas supporté cette entrave à son désir exacerbé. Sans réfléchir, il s’était emparé d’un couteau sur le serviteur du barbecue et l’avait planté d’un coup, d’un seul dans la poitrine de Joss Vanderlaeren. Celui-ci n’avait même pas eu le temps de porter les mains à son cœur. Aorte sectionnée, il s’était avachi dans le jacuzzi. Dans un réflexe charitable, Edmond avait débondé l’appareil et fermé l’eau, pour lui éviter une noyade post-mortem, avant de retirer l’arme ! Un flot de sang rouge avait jailli, sans le toucher. Cette fois, il portait des gants fins de latex, pas comme la première, où il avait laissé ses empreintes partout ! On apprend quand même un peu de ses erreurs ! Sa camionnette était à cul devant le portail : alors, il avait ouvert sans bruit la baie coulissante qui donnait dans le salon, le couteau ensanglanté encore à la main.

Wanda lisait une revue, les jambes repliées sous elle, dans le canapé blanc. Elle avait crié ; réveillés en sursaut, les enfants qui dormaient en haut, étaient descendus, apeurés. Il avait poussé tout le monde, sous la menace de son arme jusqu’aux portes arrière ouvertes de son véhicule, leur avait lié les mains et scotché la bouche, avant de les allonger sur le sol et de les recouvrir d’une bâche de chantier. Il avait jeté le couteau dans la piscine, puis avait pris, tous feux éteints, la direction d’Esclauzur. Tout cela en à peine quinze minutes.

À présent, il roulait dans la nuit, réfléchissant à la suite des événements. Avec un second mort sur la conscience, qu’avait-il à perdre ? Si on le rattrapait, il était bon pour perpète ! Mais, au moins, avant, il aurait une compensation ! Et quelle compensation ! Mais pourquoi avait-il embarqué aussi les chiards ? Il donna un coup de poing rageur sur le volant qui lui arracha une grimace de douleur. À chaque fois, c’était pareil. Quand il était trop en manque, ça l’empêchait de réfléchir correctement. Merde !

Ne rien précipiter. Les gosses pouvaient aussi servir de monnaie d’échange, en cas de cavale. Mais, pas de doute, c’était un loupé. Il n’allait quand même pas baiser leur mère devant eux ! Ou bien si ? Un sourire pervers affleura sur son visage. Son beau-père lui avait fait subir bien pire, mais était-ce une raison ? Il faut dire aussi que sa mère n’était pas un cadeau. Il chassa ces images importunes de son passé pour retrouver celle de Wanda. Depuis des années maintenant, la Femme, pour lui, c’était elle. Les autres n’existaient pour ainsi dire pas. Il avait fait une fixation, c’est sûr, mais n’y pouvait plus rien. C’était trop tard. Il fallait aller jusqu’au bout. Advienne que pourra !

IX

 Joris reprend conscience le premier. Bandeau sur les yeux, mains attachées dans le dos par un lien autobloquant à usage unique qui lui mord la peau, il sent qu’il se trouve sur le plancher d’un véhicule qui roule, mais pas au contact direct de la tôle, un carton sans doute. À ses côtés, un corps inanimé recroquevillé : Jana ! Ils sont dans la camionnette ! L’homme roule assez vite et la route doit être sinueuse : leurs corps sont ballottés d’un côté à l’autre de l’habitacle à chaque virage serré. Soudain, un coup de frein, puis des portières qui s’ouvrent. Il entend qu’on tire Jana par les pieds, elle gémit faiblement.

Edmond Favart a chargé la fillette sur son épaule gauche et s’approche du ravin  qui descend jusqu’au ruisseau en contrebas : des fougères, des ronces et un taillis de feuillus divers, d’où émergent quelques pins et épicéas. Il entre dans les fougères et fait rouler son fardeau sans ménagement. Puis, remonte jusqu’à son véhicule et recommence avec le garçon. Il est plus lourd, alors, il s’en libère du haut du talus, quelques mètres plus loin que sa sœur. En repartant, le faisceau de ses phares, dans la manœuvre, balaie la zone : déjà les fougères se relèvent et font disparaître les traces de son méfait.  Un sourire sardonique apparaît sur son visage : avant qu’on ne retrouve ces deux-là, les rapaces les auront bouffés !

Joris a repris pleine conscience sous la douleur de la chute. Heureusement que sa tête n’a pas porté contre le sol, car il sent des cailloux sous lui, plus de cailloux que d’humus, lui semble-t-il. Il tente de se retourner, sans dévaler plus bas ; ses doigts tâtent avec fébrilité les pierres environnantes ; s’il pouvait trouver un silex, peut-être parviendrait-il à trancher son lien ? Soudain, il perçoit un objet différent, le matériau est lisse, il semble y avoir des bords coupants et une protubérance bombée. Il tarde un peu à comprendre. Un cul de bouteille ! Eurêka ! Il faut maintenant qu’il réussisse à entailler son lien sans s’ouvrir les veines ! Serrant du mieux qu’il peut sa découverte entre ses pieds, il descend sur le dos plusieurs mètres dans les fougères : il lui faudrait un petit rocher, un arbre ou un gros arbuste pour caler le cul de bouteille, sinon il va rouler dans la pente quand il va frotter son lien dessus ! C’est un gros caillou qui se présente le premier, le tesson en fait un peu les frais, mais cela crée une nouvelle arête vive : elle est plus tranchante que les autres. Il lui faut maintenant se mettre en position et ce n’est pas le plus facile. La pente est vive. De ses doigts engourdis, il explore la face du roc contre lequel il est maintenant assis ; il tâte à présent comme une fente, une entaille verticale à demi-couverte de mousse et de lichens : s’il pouvait y coincer son tesson de bouteille !

Il faudra à l’enfant une bonne dizaine de minutes et plusieurs légères coupures pour y parvenir. Il célèbre cette première victoire par quelques instants de pause, surtout pour lutter contre la tétanisation qui le gagne. Ouf ! À présent, ce n’est plus qu’une question de patience : entailler avec minutie son lien en frottant ses mains contre le bord tranchant du tesson, sans déloger celui-ci de la crevasse où il l’a coincé. Difficile entreprise, mais il n’a pas le choix.

La première tentative échoue : au bout de quelques secondes de va-et-vient de ses mains liées, ça dérape, le plastique du lien est dur et il ressent une douleur nouvelle au poignet gauche, il a failli se taillader une veine ! Le temps d’apprendre à supporter le mal, il réessaie : cette fois, il a relevé davantage ses poignets et présente le bord étroit du lien contre l’arête tranchante du verre. Ça a l’air de marcher ! Il ne résiste pas à la curiosité de tâter avec un doigt : effectivement, il perçoit une petite entaille ! Troisième essai. Heureusement, il n’a pas bougé son corps ; peut-être a-t-il une chance de frotter au même endroit. Pendant une vingtaine de secondes, il essaie encore. Impossible de poursuivre, ses muscles sont trop contractés. Il réfléchit. Depuis un moment, sous ses fesses, il perçoit comme un bâton, un bout de bois gros comme deux doigts à peu près. Il s’en empare péniblement et le tâte. Il ne semble pas trop sec. S’il pouvait l’introduire entre ses deux poignets et faire levier d’une manière ou d’une autre, peut-être le lien entaillé céderait-il ?

Après trois essais infructueux, il parvient effectivement à glisser le bâton entre ses poignets liés et à en saisir l’extrémité avec sa main gauche ! De toutes ses forces,  il fait pression sur son lien. Rien. Il tâte à nouveau d’un doigt l’entaille : un millimètre ou deux, au mieux, sur un centimètre ou pas loin de largeur totale. Il désespère de parvenir à se libérer. Et avant le jour, peu de chances qu’on passe par ici ! La fraîcheur de la nuit leur tombe sur les épaules. Lui, frissonne déjà. Il s’inquiète surtout pour Jana. Soudain, il l’entend gémir, quelques mètres à sa droite. Des gémissements étouffés par son bâillon. Au moins, elle est vivante, mais blessée sans doute. La nécessité de lui venir en aide lui redonne le courage qui lui manquait. Par chance, le tesson de bouteille est toujours en place dans sa crevasse de rocher. Il se remet en position et tente à nouveau de couper son lien. Deux nouvelles tentatives, entrecoupées d’un temps de repos et c’est enfin le succès de l’obstination !

Il s’est coupé dans l’affaire et le sang coule de son poignet gauche : avec son bandeau, il tente, tant bien que mal, d’arrêter l’hémorragie, avant de partir à la recherche de Jana. Il l’appelle. Elle gémit plus fort sur sa droite, un peu en contrebas. S’accrochant aux branches qu’il peut saisir ici ou là, il approche et la trouve enfin.

Libérée de son bâillon, elle pleure et tremble, de peur, de froid, d’émotion. Il l’étreint.

— Ne pleure plus, je suis là, on va s’en sortir. Tu as mal où ?

 — Mon bras, là, dit-elle.

C’est son bras gauche, celui qui a dû porter, lors de sa chute dans les broussailles. Tâtant le membre avec précaution, il ne perçoit aucun os saillant. Si c’est une fracture, elle n’est pas ouverte, en tout cas. Il a pensé, avant de descendre, à décoincer, avec le bâton, le tesson de bouteille tranchant, qu’il a mis dans sa poche. Il peut donc entreprendre de libérer Jana de son lien, étroitement serré comme le sien. Leur ravisseur ne voulait sans doute pas abandonner ses menottes dans la nature !

Tirant, poussant sa petite sœur épuisée vers le haut de la ravine, Joris, au prix d’efforts incroyables, remonte jusqu’à la berme herbeuse de la route. Là, les deux enfants s’effondrent, dans la rosée du matin : Joris a perdu pas mal de sang et Jana s’est évanouie de douleur.

C’est la camionnette du boulanger de Chasteaux, conduite par son mitron, qui les surprendra dans ses phares, dans le virage, une heure plus tard, au début de sa tournée sur la D 158. Il est sept heures ; par chance, le téléphone portable du jeune homme lui permet de prévenir aussitôt les secours de Brive, à quinze kilomètres de là. Trente minutes plus tard, ils sont pris en charge à l’hôpital : hypothermie, plus une épaule démise pour Jana et des contusions multiples pour Joris.

 X

 Toute l’équipe de gendarmes était sur le pied de guerre : tous les véhicules banalisés disponibles furent lancés sur les routes des alentours. Suivant l’idée du capitaine Mangin, reprise par Soubeyrol, le suspect n’ayant pas de véhicule personnel, hormis son tracteur, il devait encore circuler dans le véhicule dérobé à Condat, quelques jours avant l’enlèvement. En tout cas, on n’avait pas retrouvé celui-ci et aucun autre vol n’avait été signalé. Des barrages équipés de herses furent mis en place sur les principales départementales autour de  Collonges, à une distance qui fut difficile à déterminer, mais qu’on fixa arbitrairement à vingt kilomètres, en pensant que l’homme était un loup solitaire qui rechignerait à s’éloigner de son territoire.

Le meurtre de Joss Vanderlaeren et l’enlèvement du reste de la famille avaient eu lieu vingt heures auparavant. C’était beaucoup. L’expérience montrait que dans les cas d’enlèvement, chaque heure qui passait diminuait les chances de survie des victimes.

Le problème posé était double : Edmond Favart connaissait parfaitement la contrée où il avait toujours vécu et celle-ci regorgeait de cachettes possibles : de nombreuses zones boisées, des grottes naturelles, des abris troglodytiques, des masures inhabitées… Si l’on y ajoutait un relief accidenté, cela donnait un ensemble peu favorable aux poursuivants. Il faudrait un peu de chance aux forces de l’ordre pour aboutir rapidement. Et on ne pouvait pas lancer un ratissage sur un secteur aussi étendu. Il leur fallait un indice supplémentaire.

C’est alors que la cellule de crise décida de recourir au plan alerte enlèvement. Jusqu’alors, il avait presque toujours abouti à un résultat positif, mais cette fois, il était lancé bien tard et dans un contexte différent : celui d’un meurtre.

Des bandeaux informatifs défilèrent bientôt sur tous les écrans, téléphones, tablettes, téléviseurs, autoroutes, villes et villages ; toutes les radios relayèrent aussi le message : « deux enfants, garçon et fille, dix et sept ans, Joris et Jana Vanderlaeren, ont été enlevés avec leur mère, hier dans la nuit, au domicile de la famille, au bourg de Collonges-la-Rouge, par un homme d’une quarantaine d’années, brun, trapu, sans doute au volant d’une camionnette volée Renault Express blanche, immatriculée 325 XY 46. Ils sont vêtus pour le garçon d’un pyjama en jersey bleu nuit, pour la fille d’une chemise de nuit à fleurs. Pieds nus. Leur mère  Annelore est grande, blonde paille, yeux bleus lavande. Sa tenue n’est pas connue. L’homme peut être armé ; il est dangereux. Toute personne pouvant fournir un renseignement à leur sujet doit immédiatement appeler l’un des deux numéros de téléphone qui s’affichent maintenant : 03 XX XX XX XX ou 03 XX XX XX XX ».

C’est le mitron du boulanger, alors qu’il poursuivait sa tournée autour de Chasteaux, après le départ des secours pour l’hôpital de Brive, qui croisa le premier le véhicule dont la radio venait de donner l’immatriculation. Il voulut composer aussitôt sur son portable l’un des deux numéros d’appel fournis, mais impossible de se souvenir des quatre derniers chiffres ! Trop focalisé sur l’immatriculation ! Il fit néanmoins deux tentatives au hasard, infructueuses, hélas. Alors, attendre la rediffusion du message, mais dans combien de temps ? Enfin, il eut la présence d’esprit de rechercher sur son smartphone l’alerte enlèvement qui venait d’être lancée et, là, trouva, le numéro recherché.

Une sonnerie retentit :

— Alerte enlèvement Corrèze, j’écoute…

— Je crois que je viens de croiser le véhicule que vous recherchez.

— Vous avez pu noter l’immatriculation ?

— Celle que vous avez donnée, 325 XY 46.

— C’était où ?

— Sur la D 158, Larche-Montplaisir avant Lissac-sur-Couze, kilomètre 12.

— Comment pouvez-vous être aussi précis ?

— Je suis arrêté devant la borne kilométrique.

— OK. Dans quel sens allait le véhicule ?

— Vers Lissac.

— Qui conduisait ?

— Un homme, je pense, mais il faisait encore nuit.

— Très bien. Merci de votre appel.

Une batterie de téléphones se mit en branle aussitôt. Mangin, Soubeyrol, le Préfet, le Maire décrochèrent :

— Un signalement du véhicule volé à Condat sur la D158, kilomètre 12, en direction de Larche.

Soubeyrol regarda la carte et répondit le premier :

— On resserre le dispositif à 10 km autour de Lissac. Je veux dans l’heure qui vient la position de toutes  les maisons inhabitées, les grottes, abris sous roche et autres cachettes possibles dans le périmètre. Survol de la zone en hélico.

— Compris.

À l’hôpital de Brive, Joris avait été transfusé et l’épaule de Jana remise en place assez aisément. Le garçon, dès qu’il fut conscient, commença à s’agiter :

— Il faut délivrer maman, celui qui nous a enlevés lui fait du mal !

Le cadre de santé du service appela aussitôt la Gendarmerie, qui relaya l’appel vers la cellule de recherches. Florence Mangin demanda à parler au garçon :

— Tu sais où elle est retenue, ta maman, Joris ?

— C’est une espèce de grotte, pas très loin du ravin où il nous a jetés, Jana et moi, parce qu’on n’a pas roulé longtemps. Dix, quinze minutes, peut-être. J’ai compté dans ma tête treize fois jusqu’à soixante.

— Ça nous aide beaucoup, Joris. Merci. On va la retrouver, tu sais.

La voix du garçon chevrotait à présent :

— Je vous en supplie, faites vite, j’ai trop peur….

 XI

 Edmond Favart approchait de sa destination et l’excitation montait en lui à la pensée de « baiser » à nouveau Wanda. Plus que deux kilomètres avant l’abri sous roche qu’il avait investi à l’insu de son propriétaire, grabataire dans un hôpital de la région.

Soudain, un ronronnement sourd venu du ciel, lui fit lever la tête : « Merde, un hélico, ils sont à mes trousses, j’aurais dû changer de voiture… Heureusement la route jusqu’à Wanda est sinueuse et boisée. Tant pis, j’abandonnerai le véhicule près de la rivière et je ferai le reste à pied. Avant qu’on me retrouve, il sera trop tard…

À deux cents mètres du lieudit, il cacha la fourgonnette dans un bosquet au bord de la rivière, avant le pont et prit, en sens opposé, le chemin qui montait vers la roche. C’était un sentier carrossable, bordé de murets de pierres, sur lesquels avaient poussé des chênes rabougris et noueux, des gènevriers, des épines et des ajoncs qui n’offraient pas trop de protection à la vue. Il se mit au pas de course. Il atteignit bientôt la rampe caillouteuse qui s’élevait jusqu’à l’abri.

Annelore, en sanglots, depuis le départ de ses enfants, reconnut le pas lourd de son ravisseur et se rencogna d’instinct contre les planches de son bat-flanc. Elle aurait voulu rentrer sous terre ou mourir dans l’instant ! Il approchait…

— C’est moi, ma toute belle. Nous voilà seuls, à présent…

Il avait relevé le bâillon de sa prisonnière qui éclata aussitôt, d’une voix pleine de violence :

— Monstre ! Qu’avez-vous fait de mes enfants ?

— Quelque part par là, dans la nature…

Elle ne put en dire davantage, car craignant, dans cet abri sous roche, l’écho de la fureur de la Hollandaise, Edmond Favart la bâillonna à nouveau.

— J’aurais voulu que nous passions du temps ensemble, tu aurais appris à me connaître, mais les choses ont mal tourné et je sens que la fin est proche. C’est donc notre dernière fois, mais je veux que ce soit un feu d’artifice.

Edmond Favart déploya sur le sol la couverture mitée qu’il avait lancée à sa prisonnière lors de son arrivée et la glissa sous elle , puis il la déchaussa et ôta short et culotte à la jeune femme, malgré les coups de pied qu’elle tentait de lui porter.

— Tiens-toi tranquille ! Tu sais bien que ça ne sert à rien. Allez, ça va être ta fête… Je suis sûr que tu vas aimer ça…

À présent, il desserrait sa ceinture et se débraguettait avec précipitation.

Il venait de se jeter sur elle, quand une voix tonna dans son dos.

— Debout, Favart !

Il se redressa lentement, avant de se retourner, sexe à demi bandé, bras ballants, regard hébété. Trois gendarmes pointaient leur arme dans sa direction, pendant qu’un quatrième courait délivrer Annelore de ses entraves et la dérobait à la vue de tous avec une couverture de survie.

— C’est fini, Favart. Reculottez-vous, Bon Dieu !

Il s’exécuta avec lenteur, le regard provocant.

— Je venais à peine de commencer ! Vous êtes arrivé un quart d’heure trop tôt, Capitaine. Dommage ! Mais c’est mieux ainsi, ça aurait sûrement mal fini, autrement.

Il tendait ses poignets aux bracelets nickelés, soulagé, d’une certaine manière, d’être délivré de la tentation. Ce voisinage de tous les jours avec Wanda, c’était devenu invivable !

 XII

 Favart était un récidiviste. Certes, il avait payé sa dette envers la société – douze ans d’emprisonnement – et son suivi sociojudiciaire de cinq ans était révolu. Mais un signalement pour agression sexuelle postérieur n’avait pas eu de suite et l’obligation de soins qui lui avait été enjointe n’avait été respectée que très partiellement, pendant sa peine et juste après sa libération. C’est fréquent, hélas ; faute de moyens suffisants, la Justice pare au plus pressé, gère l’urgence et laisse filer le reste.

Son procès pour meurtre sans préméditation, viol, tentative de viol, enlèvements et séquestrations qui vient de se tenir à Tulle où siège la Cour d’Assises de Corrèze a fait du bruit dans la région, pour de mauvaises raisons. Figurez-vous que la défense du prévenu, tentant de prouver, comme souvent, que la victime du viol avait, peu ou prou, cherché ce qui lui était arrivé, s’était mis en tête de produire, comme pièces à conviction, des extraits des films tournés par Wanda/Annelore ! Et que le Président du Tribunal avait accepté ! Heureusement, le huis-clos fut accordé.

Les psychiatres et psychologues qui ont examiné Edmond Favart ont souligné qu’après son divorce et au fil des ans, il avait eu une sexualité de voyeur, mais que fondamentalement, c’était un prédateur sexuel. En raison de carences affectives et éducatives profondes, son image de la Femme se réduisait à la dualité mère/putain. Lui-même en a convenu.

Cette fois-ci, il a pris la peine maximum, trente ans dont vingt-deux incompressibles. Sortira-t-il inoffensif ? Bien malin qui pourrait le dire.

Il reste que notre commune est maintenant connue dans les annales judiciaires avec cette « Affaire de Collonges-la-Rouge ». On s’en serait bien passé. C’est de la mauvaise publicité, quoi qu’on fasse.

Annelore et ses enfants ont quitté la commune. Comment voulez-vous qu’ils supportent le regard des gens ? C’est trop petit ici. On ne peut y vivre dans l’anonymat. Le manoir de la Barrière a été vendu à nouveau. À des Belges, une fois !

Au cimetière, une tombe en granit poli noir intense est fleurie à distance, plusieurs fois par an. Une épitaphe qui nous fera mal longtemps encore y dit : « Il avait choisi ce pays pour y vivre en paix ; il n’a pas été payé de retour ».

Tout ceci a laissé des traces, y compris inconscientes. À présent, nous sommes nombreux à regarder chaque matin, de manière réflexe, si l’eau de la fontaine est de la bonne couleur !

(1) Le Vin Paillé de la Corrèze est obtenu à partir de cépages rouges : Cabernet Franc et Cabernet Sauvignon. ou de cépages blancs : Chardonnay, Sauvignon. La récolte des meilleures grappes se fait à la main. Celle-ci sont déposées sur des claies avant d’être mises à sécher dans des locaux aérés naturellement. Lors du passerillage, le raisin perd son eau et se concentre en sucre et arômes. A l’approche de noël, les raisins sont pressés, le Vin Paillé est ensuite élevé pendant 2 ans minimum, puis mis en bouteille. (Source : Syndicat Viticole du Vin Paillé de la Corrèze)

 ©Pierre-Alain GASSE, mai 2017.

Le « Fou » de Locronan

C’était le milieu des années trente et, de père en fils, depuis trois générations, sa famille tenait un café-épicerie-quincaillerie-bourrellerie – il en restait encore – sur la Place des Charrettes, à Locronan.

L’endroit, jadis au carrefour de deux voies romaines, était occupé depuis les temps néolithiques, nous révèlent les fouilles, mais c’est Anne de Bretagne, venue en pèlerinage invoquer Saint Renan pour enfanter, qui avait élevé ce bourg au rang de ville en 1505.

Pendant près de deux siècles, la culture du chanvre et l’industrie des toiles à voile y avaient apporté la prospérité. Richesse pour les marchands, les tisserands et misère pour leurs ouvriers. Les premiers se firent bâtir de belles demeures sur la place de l’Église et alentour, les seconds logeaient dans des conditions déplorables dans la rue Moal et ses écarts, où ils trimaient du point du jour à la nuit tombée.

Au XIXe siècle, le village, revenu à une agriculture de subsistance, devint assez misérable. Il faudra attendre le vingtième et la remise en valeur progressive du patrimoine, les débuts du tourisme culturel et les premiers vacanciers pour ramener la prospérité enfuie.

Tel était le cadre de naissance de Matthieu Le Troquer.

Fils aîné, suivi de trois sœurs, ce Matthieu-là n’était pas ordinaire.

Dès l’enfance, ses manières avaient attiré l’attention par leur étrangeté. La « folie » de notre héros était alors commune, banale, quelconque, mais déjà pas mal inconvenante : il adorait faire caca dans les pots de fleurs ! Et allait jusqu’à vider ceux qu’il trouvait pleins avant d’y déposer sa malodorante obole ! Au grand dam de ses parents.

Puis, lui vint une autre manie : regarder par le trou des serrures. Anodine aux premiers temps, cette mauvaise habitude devint problématique par la suite.

Dévidons le fil des événements.

C’est d’abord au détriment de sa famille que Matthieu exerça ses coupables talents. Selon un plan courant à l’époque, les chambres de la demeure, au premier étage du commerce, ouvraient toutes sur le même couloir. Mais la logique qui avait présidé aux affectations se révéla fâcheuse en fin de compte. En effet, dans celle du bout dormaient les parents, puis venait la chambre de Matthieu, ensuite celle de sa sœur cadette Andréa, et enfin celle des deux jumelles, Esther et Judith. Suivant l’ordre des naissances, donc.

Cette configuration malencontreuse allait permettre au garçon d’espionner bientôt ses géniteurs. Après s’être laissé surprendre, deux ou trois fois, accroupi devant le trou d’une serrure, il renonça à cette pratique peu sûre pour en adopter une nouvelle, plus sophistiquée et d’une meilleure sécurité.

Cela se concrétisa lorsque dans l’atelier de son père, bricoleur à ses heures, il découvrit, à neuf ou dix ans, le maniement de la vrille, du vilebrequin et de la chignole. Ces trois outils l’émerveillèrent à un point tel qu’il passa des heures à s’exercer au perçage de trous dans toutes les planches qu’il trouva. Avant de mettre ses nouvelles aptitudes au service de ses manies.

À l’époque, les cloisons intérieures des maisons étaient encore en bois et les tapisseries sombres et chargées, ce qui lui facilita grandement la tâche. L’orifice qu’il pratiqua dans la paroi mitoyenne de ses parents était dissimulé dans sa chambre à lui par un portrait ovale aisé à écarter ; précautionneux, il s’assura qu’il n’était pas trop repérable de l’autre côté. La chance fit qu’il tombât sur l’orifice du fusil d’une scène de chasse !

C’est ainsi qu’avant d’avoir eu la moindre lecture à ce sujet, Matthieu, avait vu ses parents faire la bête à deux dos, sans rien y comprendre, mais sans pouvoir détacher son œil ébahi de la cloison !

Il eut le malheur de rapporter la chose sur la cour de récréation, fut bientôt instruit par de plus éveillés que lui et se retrouva affublé du nom argotique que l’on donnait alors aux sages-femmes et autres accoucheuses : guette au trou !

Dorénavant, dans la poche intérieure de son veston, une vrille de bon calibre, la pointe vissée dans un bouchon, ne le quittait plus, et si vous le laissiez dans une pièce le temps suffisant, vous risquiez de le retrouver en train de forer autant d’orifices que de murs en bois dans celle-ci.

Son obsession scatologique se combinant avec ce voyeurisme naissant, il s’attaqua bientôt aux édicules d’aisances, au fond du jardin de chacun, d’un accès relativement facile, dans un bourg de campagne. Il y a toujours un passage suffisant pour un gamin dans un grillage fatigué ou une haie dégarnie.

Dans un  premier temps, il recherchait les nœuds du bois à sa hauteur dans les planches des cabanes avant de les faire sauter pour épier les besoins de ses concitoyens. S’il n’en trouvait aucun, il recourait à ses outils pour parvenir à ses fins.

C’est un vice assez répandu. Qui n’a jamais dû boucher d’abord un ou plusieurs trous avec du papier-toilette, avant de procéder à ses besoins sans risquer d’être épié par un œil inquisiteur ?

La nature a veillé à nous donner des rythmes réguliers, ce qui facilita grandement la tâche du sacripant. Il avait remarqué, en allant à l’école par le chemin qui longeait l’arrière des clos du village, que la boulangère descendait le plus souvent aux gogues à l’heure de son passage.

C’était une femme plantureuse, au décolleté généreux, qui lorsqu’elle relevait ses jupes découvrait des cuisses imposantes et un fessier majuscule. Malheureusement, la mode était encore aux culottes fendues, et pour la petite commission, la boulangère ne laissait pas percevoir grand-chose. Aussi Mathieu aspirait-il chaque fois à ce qu’il s’agisse de la grosse envie, pour la voir baisser pavillon.

Sa mésaventure initiale l’avait rendu prudent et il ne se risquait plus à confier aux premiers venus sur la cour de récré ses découvertes anatomiques et sexuelles.

À l’adolescence, ses méfaits redoublèrent et l’onanisme vint s’ajouter à la liste de ses péchés. Il pratiqua un nouveau trou, cette fois dans la cloison qui le séparait de sa sœur et la vit ainsi passer de fillette à jeune pubère.

Il avait à présent délaissé la boulangère, qui n’avait plus grand-chose à lui cacher, pour sa fille aînée, gironde et potelée à souhait, prénommée Anne.

Mais les sentiments bientôt vinrent se mêler à la curiosité malsaine. Lors de la Grande Troménie, qui tombait cette année-là, Matthieu, devenu joli garçon, décida de s’approcher de la blonde Anne.

On était début juillet ; les blés avaient été coupés, les chemins nettoyés, les reposoirs construits au pied des calvaires… Tout était prêt pour permettre à la foule de pèlerins d’arpenter les douze kilomètres sacrés, à travers la plaine du Porzay et la Montagne du Prieuré.

Ce dimanche-là, Matthieu aperçut Anne sur le parvis de l’église consacrée au Saint, avec les autres filles de son âge, dans les atours du costume traditionnel, attendant comme lui la sortie des bannières. Elle portait avec une grâce infinie la coiffe de lingerie brodée, avec sa collerette montante de tulle froncé, le corsage deux pièces et la jupe de velours noir magnifiquement rehaussés d’or, le tout surmonté d’un tablier de satin bordé de dentelle.

Lui, pour sa part, arborait son chapeau de feutre à ruban et boucle, sa veste de drap bleu du pays glazik à encolure de velours et broderie et un pantalon noir, rayé de blanc.

Ce qu’elle était belle en coiffe et costume breton !

À la station de St-Anne-la-Palud, il la suivait de loin ; au calvaire de Saint Guénolé, il s’en rapprochait déjà ; à la chaire de Saint Ronan, il était derrière elle et à la Fontaine Saint Eutrope il se retrouva à son côté, sans trop savoir comment cela s’était produit.

Après la procession, la fête païenne reprit ses droits avec le fest-deiz. Solitaire et réservée, Anne ne dansait qu’avec des filles, mais Matthieu s’enhardit quand même à lui proposer une gavotte en couples qu’elle n’osa refuser.

Quelques semaines plus tard, dans un autre pardon, il lui volait un baiser qu’elle le laissa prendre en rougissant. Ils commencèrent à se fréquenter. Devenus plus intimes, un soir qu’il avait un peu bu, peut-être, il lui avoua qu’il l’avait observée à son insu et que c’était ainsi qu’il l’avait trouvée jolie.

Imprudentes paroles ! Elle lui avait aussitôt retourné une gifle monumentale et signifié que tout était fini entre eux. Hélas, elle eut le tort de rapporter l’incident à une amie qui ébruita l’affaire sans tarder.

Comme toujours, de bouche à oreille, la chose enfla, l’échotier local y vit matière à chronique moralo-humoristique et c’est ainsi que l’auteur du méfait se retrouva, sous sa plume, affublé du qualificatif infamant de « fou » de Locronan.

Alors que sa vie prenait la voie d’une normalisation, cet échec fit  retomber Mathieu Le Troquer dans ses travers de plus belle et ce qui devait arriver arriva : l’une de ses victimes alla trouver les gendarmes et porta plainte, suivie par plusieurs autres.

Les pandores mirent une surveillance en place et… voilà notre homme pris sur le fait, l’œil rivé à un trou pratiqué dans… les toilettes du curé ! Le mystère de la soutane, sans doute… Le scandale n’en fut que plus retentissant, allez savoir pourquoi.

Au tribunal d’instance, ses camarades d’école, puis de collège, ses parents et ses sœurs durent témoigner des petits et grands travers de « Guette au trou ». De son éducation « par le petit bout de la lorgnette » si l’on peut dire et des dérèglements qui s’étaient ensuivis.

La condamnation pécuniaire et l’obligation de soins sont choses pénibles, mais  supportables et justes ; l’opprobre, lui, est bien plus lourd à vivre. Même si, avec l’installation des premiers WC et salles de bains dans les maisons, il s’est trouvé un peu assagi par la force des choses, quoi qu’il fasse et puisse dire, pour tout le monde désormais, Matthieu Le Troquer est et restera le « fou » de Locronan !

Au moins, jusqu’à ce qu’un autre fait divers plus marquant relègue celui-ci aux arcanes de la petite histoire.

©Pierre-Alain GASSE, décembre 2016.

(1) Procession catholique de douze kilomètres en l’honneur de Saint Renan, qui a lieu tous les six ans entre les 2e et 3e dimanches de juillet, et reprend le circuit en douze stations d’un culte celtique, gaulois et druidique.

(2) « pays » regroupant 25 communes autour de sa capitale, Quimper, également capitale de Cornouaille. C’est le drap bleu (glaz) employé pour la fabrication des costumes masculins qui est à l’origine du nom.

(3) litt. fête de jour, en breton.

(4) forme de pèlerinage principalement rencontrée en Bretagne. Organisé à une date fixe récurrente, dans un lieu déterminé et dédié à un saint précis, le pardon comporte une messe et une procession en extérieur vers un lieu sacré suivant un parcours déterminé. Les reliques du saint et des bannières font partie de la procession (Wikipedia).

Victor et Rose

Victor, que n’as-tu écouté Rose
et persévéré dans la lecture et l’écriture ?

I

Un petit homme, béret sur la tête, teint basané, rasé de frais, s’avance d’un pas traînant sur la route du Vau Madec. Sa démarche est celle des anciens, habitués aux champs et aux sabots crottés. Il porte un complet sombre défraîchi, aux poches alourdies, une chemise qui fut blanche dont les pointes de col rebiquent et une cravate au nœud serré il y a des lustres. Voilà l’uniforme de sortie de Victor. Car on est dimanche et si le temps le permet, c’est jour immanquable de promenade pour cet ouvrier agricole retraité.

À trente ou cinquante pas derrière lui chemine Rose, son épouse, teint couperosé et poitrine imposante, coiffée d’un bibi à fleurs d’un autre temps ; sa robe imprimée laisse dépasser un bout de jupon. Son sac noir au bras, elle souffle à intervalles réguliers à cause de poumons asthmatiques et se dandine un peu en raison de cors qui la font souffrir, malgré ses souliers plats éculés.

Périodiquement, on l’entend réclamer : 

— Marche donc pas si vite, tu sais bien que j’ai mal aux pieds.

En vain, car Victor entend haut, surtout quand ça l’arrange. 

— Qu’est-ce que tu dis ? T’es trop loin, j’entends point.

Ils se promènent donc ensemble, mais séparés. Rose ahane en arrière-garde tandis que Victor trottine aux avant-postes de ce convoi singulier. Chacun confie au vent de la côte le soin de porter ses reproches à l’autre, Rose dans un français plus ou moins châtié, selon l’humeur, Victor dans son  parler habituel mâtiné de gallo :

— Oh, le maudit goret. Attends voir que je t’attrape ! fulmine Rose.

— Vlà ce que c’est de reprendre deux fois de tout. Elle ne peut plus arquer, la vieille ! ronchonne Victor.

Mais le vent, bonne pâte, n’en transmet que la moitié, voire le quart, moyennant quoi, à l’arrivée, la paix du ménage se trouve préservée.

II

Rose a été cuisinière-lingère à Paris dans une maison bourgeoise. C’est dans un dancing de Clichy que Victor l’a rencontrée lors de son casernement comme fourrier dans la capitale . Elle était accorte et pas bégueule en ce temps-là. Et Victor, à défaut d’être grand et bien bâti, savait être drôle et avoir la main légère à l’occasion. 

— Dis donc, mon mignon, tu voudrais pas me faire valser un peu ?

— Si fait, Mamzelle, et même voir le ciel à l’envers, si ça te dit.

— Tout doux, mon joli. Voyons d’abord comment tu te sers de tes pieds.

C’était plus qu’il n’en fallait pour que ces deux-là se donnent ensemble un peu de bon temps. Mais finalement, de la bagatelle au mariage, il ne s’était pas écoulé six mois. Juste le temps de trouver à louer une petite maison sur les fortifs du côté de Saint-Ouen, car il n’était plus question d’occuper une chambre de bonne sous le toit des patrons.

Loin de son Goëlo natal et de sa houe de journalier, ses deux ans de service effectués, Victor commença par dépérir en usine, avant de trouver à s’employer comme jardinier, par l’entremise de Rose. Mais les jardins d’agrément l’ennuyaient. Il assimilait les fleurs aux femmes : fragiles et trop délicates pour ses grosses mains de paysan. Son domaine à lui, à défaut de champs de blé ou d’orge à faucher, de choux à repiquer, de pommes de terre à butter ou arracher, c’était le potager.

Parlez-lui de bêcher : il vous retournait en une heure de temps un carré de jardin avec une telle régularité  et si profond qu’aucune charrue n’aurait fait mieux.

Parlez-lui d’amender. D’instinct, à émietter la terre entre ses doigts, voire même à la goûter, il savait, en fonction des cultures à accueillir, si elle avait besoin de maërl, de goémon, de cendre, de fumier, de corne torréfiée, de sang séché ou de compost, et en quelle proportion.

Parlez-lui de semer. Les légumes-feuilles en lune montante, les légumes-racines en lune descendante, il n’ignorait rien des savoirs anciens, connaissait les voisinages à pratiquer ou à proscrire, les alternances à respecter, les variétés résistantes, les recettes contre nuisibles et maladies.

Parlez-lui d’augurer. Le ciel, le vent, la lumière n’avaient pas de secret pour lui et il vous prédisait sans erreur le temps du lendemain.

III

L’heure de la retraite venue, chassé de son domicile par la construction du périphérique, Victor avait fait construire une maisonnette, avec les économies patiemment accumulées du ménage. Mais pas à Paris, non, jamais de la vie, pas question d’y finir ses jours. En son village natal, au bord de la route du Vau Madec, à quelques centaines de mètres du clocher. Sans compter dix bons ares de potager à s’occuper, en plus du clapier et du poulailler, tandis que Rose vaquait à ses fleurs, sa cuisine et son ménage.

Sa bêche sur l’épaule, on voyait aussi Victor s’en aller un jour ici, un jour là, accomplir les gros travaux dans les jardins du voisinage, sans autre trêve ni repos que le dimanche.

Pour tout cela, il lui suffisait de savoir compter, sans beaucoup d’école, car sa vie de tous les jours le confrontait sans cesse aux nombres, mais pour la lecture et l’écriture, c’était une autre paire de manches, et faute de pratiquer, son alphabet finalement s’était envolé. Pour toutes les formalités, il s’en remettait à Rose, qui avait fréquenté le Cours Complémentaire. Lui, se contentait de déchiffrer et d’ânonner les gros titres du journal, jusqu’à ce que l’entrée de la télévision dans la maison le conduise à y renoncer.

— Comment que tu feras, si je pars la première ? lui serinait Rose.

— Je s’rai parti ben avant, pour sûr, répondait Victor.

Victor et Rose avaient eu un fils, du temps de leur vie parisienne, auquel ils payèrent de correctes études. Celui-ci, à l’heure de prendre métier, s’en était allé vendre des assurances en Normandie, et là avait contracté mariage  sans même se donner la peine d’inviter ses parents. Sa mère était trop mal embouchée et les mains de son père trop calleuses pour sa parvenue de belle-famille, avait-il pensé.

Tout juste le voyait-on passer en coup de vent, de temps à autre, au gré de ses tournées, lorsqu’il fut devenu inspecteur pour le quart nord-ouest de la France. Quant aux visites de la bru, n’en parlons pas, on les compterait sur les doigts d’une main !

Tout cela pour dire que lorsque Rose tomba malade d’un cancer de l’œsophage, elle s’inquiéta aussitôt, non pas pour elle – à quoi bon ? – mais pour Victor. Comment se débrouillerait-il sans elle ? On opéra Rose. Elle usa ses dernières forces à tenter de ré-apprendre à lire et écrire à Victor. En vain. Plus rien ne rentrait dans sa vieille caboche. Rose développa des métastases ici et là. Elle qui avait toujours eu un si bon coup de fourchette ne prenait plus que du bouillon. Elle s’alita et dépérit, avant de s’en aller mourir à l’hôpital. 

On vit alors Victor errer sur les routes, l’échine courbée et l’âme en peine. La maison cessa de reluire, comme du vivant de Rose, des toiles d’araignées apparurent aux encoignures et les vitres se voilèrent peu à peu. 

IV

Victor continuait à bêcher plusieurs jardins alentour. Entres autres, chez un enseignant à la retraite, au dos fragile, avec lequel il ne manquait jamais d’échanger quelques propos sur le temps et le quotidien.

Et un jour, quelques mois après le décès de Rose, cet homme, qu’on appelait Monsieur Paul, vit venir à lui Victor, avec une gibecière gonflée. Il crut d’abord que l’ancien avait sacrifié plusieurs lapins et voulait le régaler d’un. Mais quelle ne fut pas sa surprise lorsque, sur le seuil du garage – Victor ne consentait jamais à entrer dans les maisons en tenue de travail – il sortit du carnier… un gros paquet de courrier !

 Les premières lettres de la pile avaient été ouvertes, les dernières même pas. Il y avait là-dedans depuis des relances des impôts, jusqu’aux relevés des Chèques Postaux, en passant par diverses factures impayées depuis plusieurs mois déjà.

Les factures habituelles, eau, électricité, etc., Victor s’en débrouillait en les présentant au guichet des P et T qui s’occupaient du règlement. Et comme on lui avait appris que toute peine mérite salaire, il glissait au Receveur un petit billet, repoussé d’abord avec mollesse avant d’être empoché d’une main preste.

Mais la maladie et la mort de Rose avaient provoqué une avalanche de paperasse à laquelle Victor n’entendait rien et devant laquelle il avait choisi de faire le gros dos, se contentant d’entasser les missives dans la soupière qui trônait sur le buffet. Jusqu’à ce jour, où il avait pris le taureau par les cornes et son courage à deux mains pour venir trouver son voisin.

Victor tournait son béret entre ses gros doigts :

— Faites excuse si je vous demande ça, Monsieur Paul,  mais vous pourriez-t-y m’aider à démêler cette affaire. Le tas ne fait que de grossir et j’y comprends rien. Le Receveur me dit que l’argent sur le compte courant diminue, que j’en ai d’autre qu’il faudrait mettre dessus. Mais les économies de Rose y sont déjà passées. Et quand elle était là, c’était tout le contraire que nous faisions. Alors, je sais plus que penser…

Son voisin n’avait encore jamais refusé un service.

— Faites voir, Victor, on peut toujours essayer, n’est-ce pas ?

Ouvrir, trier, classer. Répondre aux Administrations. Faire le compte des dettes accumulées. Plus de dix mille francs, tout de même. Monsieur Paul aida Victor à régler les factures les plus urgentes. Le compte courant fut bientôt vide, malgré le transfert des économies du livret de Rose, après son décès. Il fallut entamer celui de Victor.

— N’est pas Dieu possible qu’il m’reste que ça !

— L’enterrement a coûté cher, Victor, vous savez.  Ce serait bien de voir avec votre fils.

— Nenni. Il veut me mettre à l’hospice et je veux rester chez moi tant que je pourrai.

Finalement, alerté peut-être par la Poste, le fils se manifesta et pour le bien de son père, dit-il, sa propre tranquillité d’esprit, assurément,  – et son profit, qui sait ? – voulut placer Victor à la Maison de Retraite la plus proche et mettre le domicile en vente. Avec sa tête de breton, le bon vieux s’y opposa d’arrache-pied, tant et si bien qu’ils se brouillèrent de manière définitive.

Épilogue

Cela faisait plusieurs semaines que Monsieur Paul n’avait pas vu passer Victor devant chez lui, et lorsqu’il s’inquiéta auprès d’une voisine du sort du petit vieux, il s’entendit répondre :

— Vous n’êtes pas au courant, Monsieur Paul ? Le fils a fait venir les services sociaux, qui ont constaté que la maison était dans un état lamentable et l’ont autorisé à placer son père en maison de retraite, puisque Victor refusait d’aller habiter chez lui comme de recevoir une aide ménagère.

Deux ou trois années ont passé, je ne sais plus exactement. Un matin, un avis d’obsèques m’a appris le décès de Victor. Puis, le Département a fait vendre sa maison pour se rembourser de l’Aide Sociale, comme la loi l’y autorise.

À en juger par son entretien, la modeste tombe de Rose et Victor est rarement visitée.

©Pierre-Alain GASSE, janvier 2011.