Archives de catégorie : Terroir

La Vie après Jeanne – 8

Chronique d’amours contingentes

L’un de nos points communs les plus forts, c’est notre goût pour la bonne cuisine. Vous vous souvenez peut-être que j’avais été séduit par son veau marengo, un plat délicieux que l’on ne trouve plus guère aujourd’hui, et que je m’étais bien gardé de lui révéler que c’était une des spécialités de Jeanne. Eh bien, le sien est aussi bon, sinon meilleur, ce que je pensais impossible !

Approvisionnée quasiment à la source, dans la boutique de son mari, Jackie avait eu la part belle de ce côté-là et sans doute toujours privilégié les plats de viande au détriment du reste, c’est normal, mais je dois avouer qu’elle sait tout autant accommoder au mieux les ressources du potager. À présent que je l’ai vue à l’œuvre de l’automne à l’été, je puis dire que c’est une cuisinière de premier ordre !

Je suis donc nourri « aux petits oignons », comme on dit, et ma crainte serait plutôt de manger plus qu’il ne faudrait vu mon activité. C’est pourquoi outre la gymnastique en chambre que nous pratiquons assidûment, je m’astreins chaque jour à une marche. Plus à aussi bonne allure que jadis, mais enfin, compte tenu de la ferraille que j’ai maintenant dans la jambe, je ne me plains pas. J’approche des quatre kilomètres à l’heure !

Le 5 août dernier, pour fêter le premier anniversaire de notre rencontre, j’avais projeté de lui concocter une surprise : un week-end dans un château-hôtel, couplé avec un terrain de golf et assez proche de chez moi. Heureusement que je suis passé au téléphone portable (grâce à elle, cadeau d’anniversaire), parce que, sinon, j’aurais éprouvé de la difficulté à réserver sans qu’elle le sût. Bref, je suis parvenu à mes fins. Oui, mais…

Le 5 tombait un mardi. Je me convainquis qu’au mois d’août c’était peut-être un avantage, car les week-ends devaient être complets. Ils l’étaient. J’avais pris la précaution d’appeler quinze jours à l’avance et pourtant nous caser deux jours en pleine semaine ne fut pas facile. Ne restait que la chambre la plus chère, c’était à prévoir, mais pour la circonstance, cela me convenait.

Le temps était annoncé estival pour la semaine entière. J’avais couvert les yeux de Jackie avant d’arriver pour que la surprise fût totale. Lorsque je lui ôtai son bandeau, elle poussa des « oh ! » et des « ah ! » de satisfaction. Elle était enchantée. Pour la première fois de sa vie, elle allait dormir dans un château ! La gentilhommière, sympathique du dehors, présentait un intérieur cossu et un parc admirable. Le 9 trous était superbe.

Jackie ne joue pas au golf, vous vous en doutez (je ne vois pas pourquoi je dis cela, c’est une sorte de parti-pris de classe de ma part, je retire le propos). J’ai retrouvé là quelques connaissances du temps où nous jouions avec Jeanne (cela faisait partie de nos contradictions, nous pratiquions le camping, mais jouions au golf !) et pu réaliser un parcours en leur compagnie. J’ai été plutôt mauvais sur le fairway, je suis trop rouillé, mais excellent sur le green. Jackie, pour sa part, a grandement apprécié la pergola et ses chaises longues où elle a dévoré toute la presse « people » en stock, cocktail en main.

À l’apéritif au club-house deux couples de golfeurs, l’un de pharmaciens, l’autre un notaire et ce qu’on appelait autrefois sa « poule », une blonde peroxydée, nous ont invités à nous joindre à eux pour le dîner. Difficile de refuser.

Mais, après deux « americanos » dans l’après-midi, plus deux « mojitos » avant le repas, Jackie, d’ordinaire tempérante, connaissait à l’heure de passer à table une légère ivresse et il arriva… ce qui devait arriver ! Un esclandre.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, mars 2020, 12e jour du confinement.

La Vie après Jeanne – 7

La télévision ! Parlons-en. C’est une source de tensions dans tous les couples d’aujourd’hui, je pense, et nous n’échappons pas à la règle.

Le premier sujet de discorde, c’est la télécommande. Elle voudrait l’avoir toujours à portée de main et zapper comme bon lui semble, autrement dit à tout bout de champ. J’ai horreur de ça. Ah, on était plus tranquille avant quand il fallait se lever pour changer de chaîne ! L’effort à fournir réfrénait les envies. Messieurs Adler et Polley(1), je ne vous remercie pas !

Le second motif de discussion, c’est le volume du son. J’entends moins bien qu’elle, je ne suis pas encore appareillé. Alors, nous passons notre temps à monter et descendre le son. C’est énervant.

Last but not least, le choix du programme ! Il n’y a qu’un téléviseur, chez elle comme chez moi, et certains soirs, nous n’arrivons pas à nous mettre d’accord. Elle préfère les films sentimentaux, moi ceux d’action, les émissions de variétés, moi les documentaires, c’est compliqué ! Elle a horreur des débats, moi j’aime bien. Nous avons dû établir des règles. C’est chacun son tour de faire des concessions. Si je regarde avec elle un film à l’eau de rose, elle doit consentir à regarder avec moi un débat politique, de société ou une émission littéraire. Difficile.

C’est comme cela que nous avons redécouvert que l’on n’est pas obligés de tout partager ! Depuis, cela va mieux. Elle a d’autres hobbies, moi aussi. Elle, la couture et le tricot, moi, la photographie et le modélisme. Nous y vaquons chacun de notre côté en cas de désaccord rédhibitoire sur la soirée. Mais je préfère de beaucoup l’avoir appuyée contre mon épaule dans le canapé ou même chacun dans son fauteuil, à portée de caresse.

Ah, je vous le dis, recomposer une vie à deux, c’est un vrai travail à durée indéterminée. Chaque jour, des sujets nouveaux surgissent qu’il faut tenter de régler au mieux.

C’est là le sel de cette vie nouvelle. Mais il faut avoir l’esprit alerte, savoir s’adapter et proscrire les certitudes. C’est le plus ardu, lorsqu’on avance en âge : on croit savoir, alors que l’on ne sait pas grand-chose !

Un autre sujet qui aurait pu devenir polémique, c’est la religion.

Vous le savez, je l’ai déjà dit, je crois (sans jeu de mots), je suis athée, ou plutôt agnostique. Comme Socrate, tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien. Je ne suis donc pas contre la religion. C’est une béquille comme une autre pour supporter la finitude de la condition humaine. Mais je suis fils de l’École Publique, un peu anticlérical, élevé dans une région où la rivalité public/privé était et reste vive dans bien des endroits.

Jackie, elle, vient d’une zone où l’enseignement privé est tout-puissant. Ses enfants l’ont fréquenté et ses petits-enfants perpétuent la tradition, dans des établissements plus proches d’un conformisme exacerbé que d’un modernisme avéré. Rapidement, c’est devenu un sujet tabou entre nous. Pour le reste, sa pratique est conforme à celle de la majorité des français : chrétienne de cœur, mais d’une observance minimale. Depuis son veuvage éclair, elle a cessé d’aller à la messe du dimanche (représailles contre l’injustice ?).

Nous nous retrouvons donc sur ce point et c’est fort bien.

J’ai évoqué un jour avec elle, il n’y a pas longtemps, le sujet de nos dernières dispositions, de ce point de vue. Je veux être enterré civilement, elle veut « passer à l’église », comme on dit. Soit. Je doute d’être obligé d’y entrer pour elle, j’espère ne pas l’être en tout cas. Mais si ce malheur devait m’arriver, je le ferais en sa mémoire, bien entendu, j’y ai déjà consenti pour divers proches.

Vous voudrez bien m’excuser d’avoir un peu plombé l’ambiance. Vous savez comment je procède dans cette chronique, je suis le fil de mes pensées, il est sinueux et un peu imprévisible.

(1) Inventeurs de la télécommande à ultrasons.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, mars 2020, 11e jour du confinement.

La Vie après Jeanne – 6

jackie et pierre

Et Jackie, allez-vous dire ?

Eh bien, je lui trouve beaucoup de qualités, c’est vrai.

Outre le physique qui m’a séduit, je n’y reviens pas, c’est une femme généreuse et pleine d’empathie pour les autres, ce qui est moins mon cas, je l’avoue volontiers. Le revers de la médaille, c’est qu’elle serait dépensière, si je la laissais faire. Bon, je ne suis pas pingre, mais mes parents m’ont appris très tôt la valeur de l’argent et, comme tous ceux qui ont connu la guerre, j’ai toujours peur de manquer. En conséquence de quoi je me ressers de chaque plat, au cas où il n’y aurait rien à manger au prochain repas, j’entasse des vieilleries parce cela pourrait peut-être servir un jour de pénurie et j’achète souvent en double pour la même raison.

Mais je m’écarte de mon sujet. Jackie, donc.

Elle est un peu soupe au lait et prend la mouche assez facilement, vous l’avez peut-être déjà constaté. Par chance, je suis né d’humeur égale et si je ne réponds pas à ses piques, la querelle s’éteint d’elle-même en quelques minutes. C’est quelque chose que je n’ai pas compris tout de suite, il m’a fallu plusieurs semaines.

— Tu fais encore ton dos rond ? Libre à toi, Pierre, mais je te préviens, je ne changerai pas d’avis.

En réalité, elle est incapable de tenir une position intransigeante longtemps, c’est contraire à sa nature généreuse et spontanée.

Elle est aussi tactile que je suis réservé en la matière et me met parfois mal à l’aise en public, mais au fond, cela me plaît beaucoup.

Question niveau d’études, éducation et culture, j’ai étudié un peu plus qu’elle, c’est vrai. Son cursus s’est arrêté après ce qui s’appelait alors le Brevet Supérieur d’Études Commerciales. Puis, elle s’est mariée et a secondé son mari à la boutique. Moi, j’ai obtenu mon CAP d’horloger chez mon père, puis passé au Lycée Technique de Morteau, une des plus réputées écoles horlogères de France, l’équivalent de ce qui ne s’appelait pas encore le Brevet de Maîtrise.

Par inclination naturelle, j’ai sans doute lu davantage qu’elle, ou du moins pas la même chose. Alors qu’elle s’est surtout contentée de littérature dite « de gare » et de revues sentimentales ou de mode (il y a chez elle des collections entières de Bonnes Soirées, Modes et Travaux, Nous Deux et Confidences) j’ai exploré un peu tous les pans de la production française. J’essaie à présent de l’amener à découvrir les auteurs que j’aime. Elle commence à apprécier Genevoix, D’Ormesson, George Sand, Gide… mais reste insensible à Boris Vian, Ponge, Vialatte, Pergaud…, qui figurent parmi mes auteurs favoris. Dans le genre policier, qui n’est pas son fort, parlez-lui à la rigueur d’Agatha Christie, de Simenon ou de Maurice Leblanc, mais surtout pas de Frédéric Dard ! Elle a horreur de la vulgarité, et me reprend à chaque « Bon Dieu ! » que je lâche.

Ceci dit, elle n’a que l’embarras du choix, Jeanne était une lectrice avertie et la bibliothèque est bien remplie. Alors, il nous arrive maintenant de lire de concert une heure ou deux (nous nous couchons tôt, inutile de vous dire pourquoi) lorsque les programmes télévisés ne nous agréent pas.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, mars 2020, 10e jour du confinement.

La Vie après Jeanne – 5

jackie et pierre

Chronique d’amours contingentes

Cette bonne entente au lit, ciment de tous les couples qui veulent durer, je ne vous apprends rien, n’est pas une panacée pour autant. Il y a des désaccords qui résistent à tous les traitements, pour agréables et bénéfiques qu’ils soient !

Mes visites au cimetière en sont un.

Après le décès de Jeanne et ma sortie de l’établissement de soins de suite, j’avais pris l’habitude de me rendre sur la tombe de feue mon épouse, au cimetière de Saint-Laurent, chaque matin, avant midi. Non pas que je croie à la vie éternelle, cela m’a passé dès après ma communion solennelle, mais c’était pour moi, outre une promenade hygiénique, l’occasion de soliloquer à loisir et de commenter les avancées de ma relation avec Jackie, parfois à voix haute d’ailleurs, ce qui ne laissait pas d’intriguer les bigotes habituées du lieu.

Eh bien, figurez-vous qu’elle aurait voulu que je cesse et que je me contente de fleurir sa tombe à la Toussaint, comme tout le monde, arguant du fait que, elle, ne passe pas son temps dans le cimetière de Saint-Julien ! Je lui ai rétorqué que je n’en savais rien et qu’au final, je m’en moquais.

Cela ne lui a pas plu du tout, du tout. Nous avons fait chambre à part pendant deux jours.

C’est quand je l’ai vue sortir sa valise de dessous le lit, que je me suis résolu à mettre de l’eau dans mon vin. Nous avons transigé à une fois par mois.

J’y vais pendant qu’elle est chez le coiffeur. Jackie renouvelle son indéfrisable (ah, c’est vrai qu’on dit permanente aujourd’hui) avec régularité. Je la dépose, car elle ne conduit pas, je fais mon tour, je vais la rechercher et elle ne me demande pas où j’étais. Voilà le modus vivendi auquel nous sommes parvenus, non sans mal, sur ce sujet.

C’est sans doute la clé du problème dans la recomposition d’une vie à deux : il faut se défaire d’habitudes anciennes pour en acquérir de nouvelles avec le conjoint, compagnon ou compagne qui arrive. Certaines se prennent aisément, en particulier dans l’euphorie fusionnelle des premiers temps, mais d’autres, souvent plus révélatrices de travers que de qualités, sont plus ardues à perdre.

En ce qui me concerne, c’est le cas de ma propension exagérée – maladive, dit Jackie – au rangement et à la propreté. Déformation professionnelle, d’horloger bijoutier, sans doute, mais acquise depuis si longtemps, en réalité depuis l’enfance dans le sillage de mon père, qu’il m’est très difficile d’y remédier.

Je ne supporte pas le désordre. Ma devise : une place pour chaque chose et chaque chose à sa place ! Et j’abhorre la saleté.

Jackie vous dirait que je suis maniaque au plus haut point, mais elle exagère beaucoup. Il y a un sujet sur lequel je concède qu’elle a raison : ma voiture ! Cette DS 21 décapotable crème et café des années soixante, j’y tiens comme à la prunelle de mes yeux ; davantage encore depuis qu’elle a été accidentée et réparée. Après chaque sortie, je l’astique du plus petit chrome à la dernière des surfaces de cuir et à Jackie, cela lui tape sur les nerfs. Je le comprends, mais c’est plus fort que moi.

Je me demande parfois si elle n’en est pas jalouse ! Heureusement, cela lui passe quand nous roulons, capote baissée, et que l’on se retourne à notre passage !

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, mars 2020, 9e jour du confinement.

La Vie après Jeanne – 4

jackie et pierre

Chronique d’amours contingentes

C’est un autre des miracles de cette affaire. J’ai retrouvé une vigueur que je croyais enfuie. Il suffit que Jackie me pose la main sur la cuisse pour qu’aussitôt mon corps réagisse. Et de belle manière, vous pouvez m’en croire. C’est inespéré !

Comme le temps nous est compté (surtout le mien, j’en conviens), nous en profitons, autant que faire se peut, car si les femmes n’ont pratiquement pas de limites en ce domaine, et Jackie encore moins, je crois bien, il n’en est pas de même pour moi, vous vous en doutez bien. Alors, elle m’a initié aux accessoires qui permettent de m’économiser un peu !

Je connais le qu’en dira-t-on de Saint-Julien-l’Ars : « Elle va l’enterrer en moins de six mois, c’est sûr, avec le tempérament qu’elle a ! » et je m’en moque bien. À Saint-Laurent, nous sommes encore épargnés, son installation chez moi est trop récente.

Je lui dis « chérie », vous l’avez noté, je pense, le terme m’est venu tout naturellement lors de son premier séjour chez moi (entre nous, je l’utilisais déjà avec Jeanne) mais elle, curieusement, continue à m’appeler « Pierre », comme au premier jour. Par contre, nous avons abandonné le vouvoiement d’un accord tacite lorsque je suis sorti du coma artificiel.

Inutile de vous préciser qui a fait le premier pas pour passer de l’amical à l’intime. C’est Jackie, bien entendu. Cela a commencé par un chaste baiser sur les lèvres, alors que j’étais enfin débarrassé de tous mes tuyaux sur mon lit de souffrance, à la fin d’une de ses visites. C’est devenu un rituel à partir de ce jour-là.

Pour le reste, nous avons profité de circonstances plus ou moins consciemment provoquées, en terrain neutre. C’était lors d’un week-end improvisé à La Rochelle. J’étais arrivé la veille chez Jackie. Il faisait beau et la côte était à deux heures de route à peine. Alors, dès le samedi matin, après une nuit passée dans nos chambres respectives, nous avons pris la Nationale 147 et pour midi, nous étions sous les arcades du centre-ville de la capitale de l’Aunis.

C’est là qu’un Logis de France, rue du Minage, à huit minutes à pied du port, nous a tendu les bras et que le coup de pouce du destin s’est produit. Nous pensions nous contenter de lits jumeaux, mais il ne restait plus qu’une chambre avec un grand lit. Nous nous sommes regardés, Jackie a souri et nous avons dit oui.

J’avoue que j’ai été un peu tendu le reste de la journée. Si Jackie est une femme fort bien conservée pour son âge, consciente de ses charmes, moi, que voulez-vous, j’accuse mes presque quatre-vingts ans : habillé, je trompe un peu mon monde, j’ai encore de la prestance, mais mis à nu, j’ai l’air d’un échalas aux os qui pointent ici et là, aux muscles amaigris, à la peau flasque et couverte de taches de vieillesse. Je tentais de me rassurer en me disant qu’elle m’avait déjà vu en pire état à l’hôpital, mais pour tout dire, au fil des heures qui passaient, je n’en menais quand même pas large !

Le dîner en tête-à-tête achevé, à parler de choses anodines, après une petite promenade digestive, nous avons regagné notre chambre, tiré les rideaux, puis les doubles rideaux. Jackie a investi la salle de bains après que je me sois lavé les dents. Je me suis déshabillé à la hâte et, revêtu de mon plus beau pyjama, me suis glissé sous les draps.

Jackie, fine mouche qu’elle est, ressortie nue de la salle de bains, a pris tout son temps pour enfiler une seyante nuisette, avant de me rejoindre.

J’ai éteint la lumière et il paraît que j’ai fait des étincelles !

Je n’en crois rien. Pure flatterie de sa part. Disons que j’ai tenu ma place, sans faiblir. C’est déjà pas si mal.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, mars 2020, 8e jour du confinement.

La Vie après Jeanne – 3

jackie et pierre

Chronique d’amours contingentes

Je vais vous avouer quelque chose. Ce qui m’a le plus retenu, dans un premier temps, de poursuivre avec Jackie, ce n’est pas sa vie sentimentale aventureuse, c’est son éloignement de la mer !

Cela vous surprend ?

Si elle avait habité Houlgate, Wimereux, Camaret, La Tranche sur/mer, Théoule, où même le plus insignifiant des bourgs de bord de mer n’importe où en France, j’aurais signé des deux mains tout de suite ; moi, si vous m’éloignez de l’océan plus de quelques semaines, je m’étiole, je dépéris. Et pourtant, je n’ai pas le pied marin, vous pouvez m’en croire, je suis malade comme un chien dès que je monte sur un bateau, mais j’ai besoin, pour mon équilibre, de voir la mer sans cesse recommencée, ses flux et reflux, ses pétoles et ses colères, rythmer mon quotidien.

Donc, cela a été un gros frein. Il n’est pas question que j’aille un jour « m’enterrer » à Saint-Julien l’Ars, loin de tout rivage. Et tout mon espoir consiste à la convertir aux charmes de ma Bretagne. Je ne désespère pas d’y parvenir.

Il y a pour elle, c’est certain, l’écueil de la température, de la pluie, du vent. La température et le vent surtout. Elle est frileuse. Chez elle, on bénéficie aisément de cinq degrés de plus que chez moi. C’était amusant, d’ailleurs, au début, quand nous vivions encore chacun chez soi, au téléphone, lors de nos conversations quotidiennes, elle commençait toujours par :

— Alors, il fait quel temps chez toi, aujourd’hui ? avant même de me demander si j’allais bien. J’ai fini par le prendre mal et le lui faire remarquer. Depuis deux mois, elle n’a plus à poser cette question puisque nous vivons ensemble. Il lui suffit de soulever le rideau de la baie vitrée, d’aller sur la terrasse pour le constater par elle-même.

Mais j’ai dû consentir quelques « sacrifices ». Cet hiver, nous projetons d’aller passer un mois ou deux dans le Sud. Et peut-être finirai-je par vendre ma maison de Saint-Laurent, qui devient bien grande à entretenir, même pour deux, pour nous replier sur l’appartement du Croisic. Ça me plairait bien. C’est un de nos projets, quoique le fait que je l’aie acheté avec Jeanne déplaise encore un peu à Jackie. Laissons du temps au temps.

Si ce n’est pas le signe que nous sommes en train de devenir un couple, je veux bien être pendu.

Mais il y a eu d’autres écueils, vous vous en doutez bien.

Celui de ses enfants a été le plus sérieux, je crois. Aucun de ses deux garçons n’était ravi de voir sa mère se mettre en ménage avec un vieux de douze ans son aîné. Relevant d’accident, de surcroît. Je peux le comprendre. Accoutumés à ses passades, ils ont d’abord cru que je ne serais qu’un feu de paille de plus.

Jackie et moi nous sommes fréquentés (vous voudrez bien m’excuser si j’emploie des mots qui n’ont plus guère cours aujourd’hui) pendant presque un an, avant que je ne fasse leur connaissance. Un peu par hasard, d’ailleurs. Ils étaient descendus de Paris fêter l’anniversaire de leur mère et moi, j’avais décidé de lui faire la surprise de ma venue pour cette occasion.

Ma DS 21 cabriolet était enfin ressortie du garage, passée au marbre, l’avant carrossé à neuf et repeinte aux couleurs d’origine. Même si l’ami garagiste et collectionneur qui avait fait le travail n’avait pas compté toutes ses heures, cela m’avait quand même coûté un bras, mais bon, je ne me voyais pas conduire autre chose, après toutes ces années. Ceci dit, j’avais quand même fait rajouter des ceintures de sécurité, à la demande insistante de Jackie.

Je peux vous dire que mon arrivée rue de Bel Air n’est pas passée inaperçue, d’autant moins que mon copain garagiste m’avait dégotté un klaxon cinq tons qui joue les premières notes de « La Cucaracha » ! Effet garanti.

Bref, c’est une famille au complet qui était sortie sur le trottoir, intriguée par ce vacarme ; ce n’était pas encore le temps du Tour de France !

Jackie est accourue en s’essuyant les mains dans son tablier de cuisinière, s’est penchée à la portière pour m’embrasser et a dit :

— Les enfants, je vous présente Pierre, mon ami breton. Puis, plus bas : « Tu tombes à pic, dis donc ! »

Un chœur de voix jeunes et moins jeunes a répondu :

— Bonjour, Pierre ! mais l’enthousiasme dans la voix des enfants faisait clairement défaut chez leurs parents.

Les petits-enfants, deux garçons chez l’aîné, deux filles chez le cadet, étagés entre sept et quatorze ans, tournaient déjà autour de mon cabriolet ; j’en ai l’habitude. J’ai pris le bouquet de roses qui reposait sur ma banquette arrière et la bouteille de Roederer qui l’accompagnait (j’avais d’abord pris une bouteille de Veuve Cliquot, puis j’ai pensé que cet humour ne serait peut-être pas apprécié !) et nous sommes tous rentrés dans la maison.

Nous étions donc dix à table, et une fois passé l’apéritif, champagne aidant, l’atmosphère s’est quand même un peu réchauffée. Jackie avait diplomatiquement placé ses enfants et leurs conjoints à sa droite et à sa gauche et moi en face d’elle. Nous avons raconté notre rencontre, mon accident, son implication et comment, de fil en aiguille, nous en étions venus à une relation à distance, avec de courts séjours chez l’un ou chez l’autre aussi souvent que possible.

Nous nous sommes prudemment arrêtés là.

Le repas avait été excellemment préparé par Jackie : asperges sauce mousseline, filet de bœuf en croûte, pommes de terre au beurre, premiers haricots verts du jardin, fraisier maison. Jackie a la main verte, c’est une autre de ses qualités. Et son petit potager est un modèle du genre (quand elle venait à la maison, elle me récriminait sur l’indigence du mien ! Maintenant, elle s’en occupe plus que moi).

À part leur déplacement, on ne peut pas dire que les deux fils et leurs épouses aient beaucoup mis la main à la poche ni à la pâte d’ailleurs, pour cet anniversaire. Les petits-enfants avaient réalisé des dessins pour leur mamie, c’est vrai, mais tout juste si leurs parents s’étaient fendus d’un petit bon cadeau dans une grande enseigne d’électroménager ! Enfin, c’est l’intention qui compte, n’est-ce pas ?

C’est donc le jour du 66e anniversaire de Jackie, le samedi 31 mai 1997, que j’ai rencontré sa famille. Et depuis, point mort. Cela va faire un an.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, mars 2020.

La Vie après Jeanne – 2

jackie et pierre

Chronique d’amours contingentes

C’est un personnage, vous savez. Avec une force d’âme, un appétit de vivre et une insouciance du qu’en-dira-t-on qui forcent l’admiration.

Jackie (elle trouve Jacqueline trop vieux) s’est retrouvée veuve en trois secondes ! Son mari était boucher et a pris à l’abattoir un stupide coup de masse destiné au bœuf qu’il maintenait. C’était il y a vingt-deux ans. Elle avait donc, attendez que je calcule, quarante-cinq ans. C’est bien jeune pour connaître le veuvage. Moi, j’en avais soixante-dix-sept quand cela m’est arrivé. Mais le fardeau est le même, à tout âge. Ce statut commun nous a rapprochés dès le début, c’est certain.

Ceci dit, si vous la voyiez, vous lui donneriez à coup sûr dix ans de moins. Cela arrive souvent chez les gens un peu replets. Les rides ont moins de prise sur eux. Heureusement qu’elle ne m’entend pas, elle est très coquette encore et n’aime pas que l’on brocarde le physique.

Avec tout ça, vous pensez bien qu’elle ne m’a pas attendu jambes serrées et culotte cadenassée. Elle a pris le bon temps qui s’est présenté, jetant son bonnet par-dessus les moulins, comme disait ma mère, à chaque fois que l’occasion lui en a été donnée. J’ai bien tenté d’avoir des précisions, mais elle m’a entouré de ses bras et chanté trois vers de Jacques Brel :

Bien sûr, [j’ai pris] quelques amants
Il fallait bien passer le temps
Il faut bien que le corps exulte.

Que pouvais-je répondre à ce passage de la Chanson des vieux amants, sinon l’embrasser ? Chapitre clos.

Bon, je ne suis pas trop mal conservé pour mon âge, non plus, il faut dire, et j’ai toujours été tiré à quatre épingles, commerce oblige.

Et donc, lors de ma première visite, j’avais bien remarqué quelques approches de sa part, dès le premier soir, et plus encore le lendemain matin, mais par respect pour la mémoire de Jeanne, ma défunte épouse, je n’avais pas voulu y céder.

Et quand elle m’avait offert l’hospitalité du retour, je n’avais tout d’abord pas pris cela plus au sérieux qu’une formule de politesse, plus ou moins intéressée. Après tout, il fallait bien qu’elle remplisse ses chambres à louer !

Mais, durant mon voyage, à plusieurs reprises, le souvenir de cette rencontre était venu peupler mes rêves. Cela m’a paru un signe assez clair. Et finalement, vous connaissez la décision que j’ai prise.

Voilà bientôt deux ans de cela et je ne regrette rien, en dépit de l’accident survenu et des quelques séquelles qu’il a entraînées.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, mars 2020.

Pierre Marchand est de retour !

jackie et pierre

« Moi, Pierre Marchand, je reprends aujourd’hui la plume pour vous raconter l’incroyable aventure vécue depuis l’accident de voiture qui mit une fin brutale à mon tour de France mémoriel.

Refaire sa vie, comme on dit, n’est pas une mince affaire, encore moins à mon âge ; c’est une gageure, pleine d’embûches, de doutes, de déconvenues, mais aussi de surprises, de joies et même de petits et grands bonheurs.

C’est ce que vais tenter de vous faire partager, au long de ces jours et semaines. »

Chronique d’amours contingentes

I

Je n’y croyais pas, mais c’est arrivé. Et à mon âge (soixante-dix neuf ans dans l’année), c’est une drôle d’aventure, je vous assure.

Peut-être faut-il d’abord que je vous résume les épisodes précédents.

Jeanne et moi avons été mariés de 1942 à 1996, mais nous nous étions connus auparavant, en 1936, durant les premiers congés payés. Autrement dit, nous avons vécu pendant cinquante-quatre ans, côte à côte, main dans la main. Ce n’est pas rien.

Elle est partie sans crier gare, d’une septicémie foudroyante, au cours d’une banale opération de prothèse de hanche, il y a deux ans, et cet été-là, en mémoire d’elle, j’avais décidé de retourner sur tous les lieux de vacances où nous avions été si heureux, elle, moi et notre fils Paul, aujourd’hui disparu lui aussi.

J’ai raconté cela dans un carnet de voyage, intitulé « Voyage en Nostalgie », que mon éditeur a finalement décidé de titrer : « Le Vieux qui ne voulait pas oublier ». C’était plus porteur, disait-il.

Cela s’est concrétisé un peu malgré moi. C’est ce que je vais vous raconter maintenant avec ce qui s’est ensuivi.

Je venais de déjeuner d’une entrecôte charolaise, accompagnée de légumes de saison, à la terrasse d’un restaurant sobrement nommé Le Charolles, dans la ville du même nom. Et, après moult hésitations et un examen de conscience approfondi, j’avais décidé de faire étape à Saint-Julien l’Ars, à une quinzaine de kilomètres de Poitiers.

Pourquoi cet arrêt, au milieu de nulle part, me direz-vous ?

Eh bien, il se trouve qu’à l’aller, une panne mécanique mineure m’avait immobilisé quarante-huit heures dans cette bourgade sans hôtel et que je m’étais retrouvé logé chez l’habitant. Plus précisément chez une ancienne bouchère, veuve comme moi et de douze ans ma cadette. Nous avions sympathisé (cf. « Voyage en Nostalgie » pour les détails) et elle m’avait invité à m’arrêter à nouveau chez elle, lors de ma remontée vers le Nord. Réflexion faite, je venais de trancher positivement.

C’est donc un peu euphorique et peut-être alourdi par mon repas, je ne sais, que j’avais repris ma route vers l’Ouest. Mais en pleine ligne droite, un peu avant Montmorillon, sur la D54, j’ai percuté un malencontreux platane, exécutant un vol plané qui s’est achevé contre un round-baller de paille, heureusement pour moi.

Enfin, c’est ce qu’on m’a raconté bien plus tard. La police, les médecins et « elle ».

Sur le siège avant, lors de l’accident, se trouvait mon carnet de route, avec le nom, l’adresse et le numéro de téléphone d’une certaine Jacqueline Dupontel. C’est elle que les gendarmes ont prévenue, en l’absence d’autres indications.

Sans sa présence de presque tous les instants à mon chevet, serais-je revenu à la vie, avec un poumon perforé et trois fractures ?

J’en doute.

J’étais prêt à rejoindre Jeanne, mais un fil ténu m’a retenu.

Déjà, merci pour ça, Jackie.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, mars 2020.

Coup de blues à Pérouges

I

J’étais parti pour me rendre de Besançon à Lyon, par la Dombes, ce plateau morainique aux mille étangs, grands pourvoyeurs de grenouilles, c’est connu, mais aussi de carpes, brochets, sandres et autres poissons d’eau douce, mais voilà qu’à Villars-les-Dombes, au lieu de poursuivre tout droit, j’oblique par erreur et, au croisement suivant, sans savoir pourquoi, je pars à gauche. Résultat, à la place de Saint-André de Corcy et la bonne route, c’est la petite cité médiévale de Pérouges que je rejoins douze kilomètres plus loin.

D’elle, je me souviens que le nom de la bourgade aurait à voir avec la ville transalpine de Perugia et qu’un arbre de la Liberté, planté en 1792, un tilleul, je crois, fait l’orgueil des habitants. Guère plus.

Il est tard déjà, je suis fatigué de ma journée et n’ai pas le courage de reprendre mon itinéraire de départ. C’est ainsi que je m’arrête devant la seule hôtellerie du village ouverte.

C’est l’arrière-saison. Le personnel temporaire a terminé son contrat et regagné ses pénates. Désencombré des visiteurs estivaux, le petit bourg commence à retrouver son entre-soi.

Cet état me convient tout à fait. Je fuis les foules et recherche, sinon la solitude, du moins le calme et la sérénité.

Lorsque je fais carillonner la porte de l’auberge, un bruit de voix dissonantes m’agresse et, pour un peu, je refermerais l’huis sans autre forme de procès. Je sais que, dans ce cas, il me faudra reprendre ma voiture jusqu’à la ville voisine. Ce n’est qu’à deux kilomètres à peine, mais je n’ai pas ce courage et m’avance dans la salle.

— C’est pourquoi ? me dit une voix féminine agacée, en s’essuyant les mains dans un torchon de cuisine.

— Dîner et dormir, si c’est possible, réponds-je, d’un ton incertain, dans le but d’amadouer mon interlocutrice.

C’est une maîtresse femme, en tenue moyenâgeuse, jupe ample et décolleté avantageux, coiffe en tête et tablier aux hanches. La coutume de l’établissement veut que l’on serve en costume, ai-je lu à l’extérieur. Elle me jauge du regard, des pieds à la tête, avant de questionner :

— Une personne ? Pour une nuit ?

Je subodore qu’il vaut mieux ne pas répondre par un oui trop abrupt à cette dernière interrogation.

— Rien ne me presse. Je ne sais pas encore.

— Bon. Je vais vous donner la huit. C’est dans le Pavillon, à deux pas d’ici. 1er étage, avec baignoire, 99 €. Elle a vue sur la rue des Rondes. Par contre, pour dîner, je vous préviens, le service s’arrête à 22 heures et, en arrière-saison, pas de menu du jour.

— Ne vous en faites pas, je trouverai bien sur la carte quelque chose à me plaire.

— Il ferait beau voir que ce ne soit pas le cas !

Le ton est donné. Je perçois qu’on est plus près du premier degré que du second et me garde de répliquer.

II

Je mets ma voiture au parking, prends mon bagage et suis les consignes de l’hôtesse bougonne pour gagner mon logis. C’est tout près en effet.

Murs blancs. Grande fenêtre à petits carreaux. La chambre est lumineuse. Ameublement composite : tête de lit peinte en blanc, comme le fond d’alcôve, chevets genre Louis XV et secrétaire à cylindre de même époque ; table de style Louis XIII, fauteuils et banquette assortis tapissés de velours bleu turquoise. Dessus-de-lit d’un bleu lavande. Un miroir au format paysage au-dessus du bureau. Une lithographie de la façade de l’hostellerie sur le mur d’en face. Discret et reposant. La salle de bain dans des tons gris bleu, est moderne, avec baignoire, comme annoncé. Je vis d’ordinaire dans un environnement contemporain minimaliste et manifeste plutôt une répulsion pour le mobilier de style, sauf peut-être le Directoire, mais dans le cadre de ce village historique, cet ensemble, pourtant disparate, me plaît néanmoins.

C’est une sensation bizarre qui naît à la survenue d’une étape inespérée pour une personne aussi prévoyante que moi. Je ressens comme un raté dans ma vie si organisée. Et cependant, j’en suis presque satisfait, comme si cet arrêt impromptu m’avait introduit dans un temps suspendu.

Nous nous sommes querellés, Claire et moi, une fois de plus, une fois de trop ?

Ce matin, je suis parti sans l’embrasser en claquant la porte, pour six jours de rendez-vous dans le sud-est de la France, comme trois semaines sur quatre. Des visites d’entreprises, de clients, de prospects. Des déjeuners de travail spartiates, des réunions arides, des présentations au cordeau. Un job d’ingénieur commercial qui me plaît, mais demande beaucoup d’énergie pour atteindre les objectifs fixés par ma hiérarchie et laisse peu de temps pour penser au reste. Le reste, c’est Claire, mon épouse, Lydia, notre fille de dix ans, nos parents, nos amis…, notre appartement avec terrasse, un chien, deux chats, une maison de campagne, des vacances à la neige chaque hiver, des séjours sur des îles ensoleillées en juillet-août.

Le fruit de pas mal de travail, un ou deux héritages, un peu de chance aussi.

Mais soudain, après quinze ans, ce soir, dans cette chambre, tout cela m’apparaît bien vain.

Ces vacances d’été au bout du monde, dans des hôtels de luxe sur des destinations où les seules activités possibles sont les cinq « B » (boire, bouffer, buller, bronzer et baiser) commencent à me sortir par les yeux. Le temps perdu sur les remonte-pentes en hiver me pèse et dévaler des versants enneigés ne m’amuse plus guère. Notre chaumière à colombages en Normandie est un gouffre financier où nous ne mettons les pieds que cinq à six week-ends par an. Nos animaux sont tyranniques : les chats n’en font qu’à leur tête et le chien est perclus de rhumatismes.

Nos amis se divisent en deux camps : ceux qui ont mieux réussi que nous nous snobent en prétendant le contraire et les autres nous accusent à demi-mot de les mépriser.

Nos parents commencent à nous donner du souci : maladies dégénératives, perte d’autonomie ; ils veulent rester chez eux, mais en sont de moins en moins capables.

Lydia était notre soleil jusqu’à ce jour funeste où on lui a diagnostiqué un retard mental irréversible (un manque d’oxygène pendant l’accouchement, paraît-il).

Claire a reporté sur elle toute son attention et tout son amour, c’est compréhensible, mais j’en souffre. Nous nous écartons peu à peu l’un de l’autre. C’est la dérive des sentiments. J’ironise.

Et, pour la première fois, je comprends ce phénomène jusqu’alors obscur pour moi, de la disparition volontaire. Tout abandonner. Partir sans laisser d’adresse. M’évanouir dans la nature. À peine cette éventualité imaginée, je me rends compte combien cela doit se révéler difficile aujourd’hui, où le moindre de nos mouvements est tracé par des caméras de surveillance, nos paiements, nos ordinateurs et téléphones, les réseaux sociaux… Cela impose une énorme préparation et une attention de tous les instants ! Plus question de prendre l’autoroute, d’utiliser un GPS, de régler par carte bancaire, de retirer de l’argent à un distributeur… C’est un retour au XIXe siècle qu’il faut entreprendre : emprunter départementales et nationales, ressortir les bonnes vieilles cartes routières, payer en espèces, communiquer uniquement par lettre. Je me demande tout d’un coup si la fameuse poste restante, celle où les couples illégitimes adressaient leur courrier du cœur existe toujours ou si elle a rendu ses armes à l’Internet et aux applications sur smartphone.

Mes pensées reviennent sur Claire ; quand Lydia a cessé de progresser normalement, vers trois, quatre ans, elle a abandonné son travail de secrétaire de direction pour se consacrer à notre fille. Cela semblait être la bonne décision, plutôt que de dépenser son salaire pour rémunérer une personne extérieure ou la placer dans une institution pour enfants attardés. Mais en réalité, cela nous a coupés l’un de l’autre ; elle est devenue une maman-infirmière, entièrement dévouée à l’éveil, à la stimulation intellectuelle et physique de sa fille. Envolée la jeune femme rieuse et spontanée qui m’avait séduit ; enfuis nos tête-à-tête amoureux ; disparus nos fous-rires. Et qu’aurais-je pu lui reprocher ?

Petit à petit, des disputes sont apparues. De ma part, pour débuter. Pas sur des choses fondamentales, là nous étions encore d’accord, mais sur des broutilles, des détails d’intendance le plus souvent. Je me reposais sur elle, puisqu’elle était à la maison… Un vêtement oublié au pressing, un bouton décousu, un rendez-vous inopportun déclenchait mon acrimonie. Puis, c’est elle qui a commencé à se plaindre de mes absences continuelles, de mon refus de sortir le week-end, des apéros interminables avec mes copains…

Et si, au début, tout s’arrangeait sur l’oreiller, bientôt le désir s’est mué en routine et, pour finir, en abstinence plus ou moins prolongée.

Jusqu’à ce matin, cette énième dispute au sujet des vacances prochaines, qu’il importe de réserver au plus vite, ce qu’elle n’a pas fait, et mon départ colère.

J’ai soudain conscience que la boucle est peut-être bouclée.

Je descends dîner.

III

La grande salle de restaurant est clairsemée. J’obtiens une table près d’une fenêtre. Le jour décline et les lustres ont été allumés. Tommettes anciennes au sol, poutres apparentes au plafond, sièges tapissiers à haut dossier, vaste cheminée, l’ensemble est chaleureux et cossu. Je pressens que les tarifs vont être assortis.

J’observe les convives. J’écoute les bribes de conversations qui me parviennent, tentant de déchiffrer les origines. Des Canadiens là-bas devant moi ; ils ont la voix qui porte et l’accent chantant de la Belle Province ; des Suisses, sûrement, à l’élocution traînante, à deux tables sur ma gauche ; un couple que je devine illégitime ou recomposé, isolé comme moi près d’un mur, main dans la main et les yeux dans les yeux. Lui grisonne, elle est plus jeune, jolie. Ils me font ressentir plus durement ma solitude. Ceux-là chuchotent et je dois interpréter leurs attitudes.

Les Dombes, La Bresse, le Bugey, le Dauphiné sont des régions où abondent les produits de qualité, il n’y a que l’embarras du choix, pour le chef comme pour le client, gastronome averti ou simple amateur de bonne chère ; un gâteau de foies de volaille, un poulet de Bresse rôti au four et une part de galette pérougienne, la spécialité locale, me suffiront largement. Le tout, arrosé d’un pinot rouge du Bugey en carafe, me reviendra à une cinquantaine d’euros. Est-ce que ça les vaudra ? Le cadre entre dans le prix pour beaucoup, c’est certain. Mais, ce soir, je n’ai pas l’humeur à apprécier le folklore outre mesure. Alors, je me serais bien passé du service en costume. Ce retour en vogue du Moyen Âge, ces reconstitutions de batailles, ces fêtes médiévales, ces Camps du Drap D’or m’indiffèrent assez. Et l’Hypocras* n’est pas mon apéritif favori. Je m’interroge : la liberté de mœurs de l’époque ne serait-elle pas au cœur de ce revival ? Paillards et ribaudes auraient-ils fait des envieux et des émules ?

J’ai idée que les Canadiens et Suisses présents vont apprécier cette ambiance. Ne sont-ils pas plus proches des traditions que nous ?

Le gâteau de foies de volaille est servi avec une petite quenelle de brochet et une sauce Nantua. Surprenant. En voyage ou déplacement, j’ai pour principe de tester les produits et spécialités locales, sauf aversion, ce qui est très rare. Je songe que j’aurais peut-être mieux fait de me contenter d’une salade composée, car avec cette entrée et la tarte pérougienne en dessert, mon menu va s’avérer un peu trop roboratif pour un soir.

Mais, en dépit de mon état d’esprit déprimé, je mange ce premier plat avec appétit. C’est très bon. Et cela s’accorde au mieux avec mon Pinot du Bugey. Après un premier verre, je vois déjà mon avenir d’un œil moins noir.

Mon quart de volaille de Bresse est doré à souhait, la peau croustille sous la dent, la chair est à la fois ferme et fondante. C’est autre chose que le poulet tout-venant, même labellisé en rouge ! Les petits légumes de saison que j’ai choisis comme accompagnement sont croquants comme je les aime. Un second verre de Pinot me redonne confiance en la nature humaine.

Je vois le tablier de l’hôtesse danser en provenance de la cuisine : elle apporte ma part de tarte avec son petit toupin de crème et m’explique que la recette a été créée en 1912 par la grand-mère de son mari, d’après une tradition paysanne. Son ton s’est adouci. Elle a vu que j’appréciais la cuisine de la maison. Mes assiettes sont reparties propres comme des sous neufs ! Le troisième et dernier verre de mon carafon de Pinot finit de me réconcilier avec mon sort.

À présent, j’ai besoin d’une promenade digestive par le village, car je me sens un peu alourdi par cette petite mangerie.

La clarté s’est enfuie. Pendant trois quarts d’heure, j’arpente la dizaine de voies et les deux ou trois places de la cité, un pull sur les épaules, car la soirée est fraîche. L’éclairage nocturne récent avec ses lampes à vapeur de sodium donne à la nuit une ambiance orangée un peu irréelle. Les monuments principaux ont fait l’objet d’une mise en lumière soignée, mais monocolore. Seuls quelques couples d’amoureux flânent encore comme moi par les rues, étirant leurs ombres enlacées sur les pavés usés. Leur vue me ramène à mon problème existentiel, qui m’apparaît cependant moins aigu qu’en fin d’après-midi. De la Place du Tilleul, majestueux pluricentenaire appuyé sur ses béquilles, je m’en vais par la jadis commerçante rue des Princes jusqu’à celle des Rondes, la bien-nommée, puisqu’elle fait le tour de la cité. Puis, j’erre un peu au hasard, certain de revenir sans encombre à mon hôtel, situé tout près de l’église forteresse Ste-Marie-Madeleine, accolée à la Porte d’En Bas, l’une des deux qui subsistent aux entrées de la ville intérieure.

Vingt-trois heures sonnent à la tour. J’espère que les cloches s’arrêtent après minuit, car j’ai le sommeil plutôt léger en ce moment. Il est temps de regagner ma chambre.

IV

Étendu dans le noir, je ne trouve pas le repos. Des images de mon passé dansent dans ma tête et se superposent à d’autres du présent. Celles de Lydia sont les plus prégnantes. Je la vois me passer les bras autour du cou en disant : « Dada ! » (elle n’a jamais réussi à prononcer correctement « papa »). Je nous vois sur une balançoire, tandis qu’elle rit aux éclats, dans la piscine gonflable où elle me fait peur avec ses « sous l’eau » prolongés, les mains dans la peinture à l’eau en train de composer une frise d’empreintes autour de sa chambre, se roulant sur la pelouse avec le chien et les chats. Et je pleure.

Claire est là aussi. En maillot de bain une pièce blanc qui fait ressortir son bronzage, ses cheveux blonds dénoués dans le vent de la Baule, en tailleur ajusté et talons aiguilles au vernissage d’une exposition d’un peintre de nos amis. Sur le cliché de ma rétine, tous les regards masculins convergent vers elle. Nue, sous un drap, devant le feu de cheminée dans notre chaumière du Pays d’Auge. Ce dernier souvenir en soulève d’autres plus brûlants… Ce n’est pas le moment !

Plus d’images me reviennent : des barbecues d’été aux senteurs de Provence, des soifs étanchées de vins frais perlés de rosée, des soirées alanguies qui se prolongent dans les transats du jardin… C’est l’avers heureux de cette pièce lancée au vent des souvenirs. Une course en voiture dans la nuit vers les Urgences, des heures sur un siège en plastique dans un couloir blafard, une assemblée dans un cimetière pentu devant un cercueil couvert de pétales de rose, des mines interloquées à l’audition d’un testament inattendu… C’est le revers de ce pile ou face.

D’autres encore. Des interlocuteurs coriaces ou méprisants ou faux-culs qu’il faut ménager parce que ce sont des clients et que « le client est roi ». Des supérieurs exigeants et tatillons, plus souvent avares de compliments et prolixes en reproches qu’enclins à distribuer bonus et promotions. Des collègues intrigants. J’ai la dent dure, ce soir, du côté professionnel. Rien ne trouve plus grâce à mes yeux. Ça sent un peu le burn-out.

Même  la conduite me pèse, alors que j’ai toujours adoré ça, depuis mon plus jeune âge. À cinq ans, je réclamais à cor et à cri une voiture à pédales, à treize, je conduisais une jeep rescapée de la Libération dans les champs de mon oncle normand. À dix-sept, j’empruntais en cachette la Renault 21 de mon père. Le jour, de mes dix-huit ans, j’obtenais mon permis, du premier coup. Pendant deux ans, j’ai emmené en soirée tous mes copains, car j’étais le seul à disposer d’un véhicule (d’occasion, un peu pourri, certes). Puis, je suis monté en gamme, au fil de ma carrière, jusqu’à posséder aujourd’hui un SUV d’une marque prestigieuse, renouvelé tous les deux ans. Sièges en cuir, toutes options, jantes alliage, système audio de pointe, ordinateur de bord, aides à la conduite, etc. Et voilà que le conduire ne m’amuse plus. Comment cela est-il arrivé ? Je ne comprends pas.

Vais-je tout abandonner, alors ? Famille, domicile, travail, amis, collègues, véhicule, villégiature ?

Sur cette question à laquelle je ne sais pas encore répondre, mes yeux daignent enfin se fermer alors qu’une heure sonne au clocher. Et zut !

V

En fin de compte, j’ai plutôt bien dormi. Je suis habitué aux lits d’hôtel et celui-là était bon, ni trop dur, ni trop mou. Je n’avais pas fermé les volets ni tiré les rideaux : c’est la clarté du jour qui m’a éveillé vers sept heures et demie. Je n’en reviens pas.

Trente minutes plus tard, je suis dans la salle de l’auberge. En saison, le petit déjeuner est servi sous forme de buffet, mais ce matin, c’est une jeune serveuse qui vient prendre ma commande à table. Jus d’orange fraîchement pressé, yaourt nature, salade de fruits, œuf coque, thé Earl Grey, pain grillé, beurre demi-sel. J’arrête là. Pas de viennoiseries, pas de confiture, monsieur ? Non, merci, mademoiselle. Je suis revenu de la taille 44 à la 42, et j’ambitionne de redescendre au 40. Je note que c’est le premier projet d’avenir que je formule depuis trente-six heures. La crise serait-elle passée ?

Je déjeune au calme dans l’autre salle du restaurant, au plancher rustique qui craque sous les pas. Des pensées saugrenues m’habitent : si je ne veux pas utiliser ma carte et conserver du liquide, il faut que j’abandonne l’auberge à la cloche de bois. Je n’ai jamais agi de la sorte. Ça va m’être difficile. Direction la Suisse ou l’Italie ? Plutôt l’Italie, si je souhaite embarquer quelque part, non ? Dois-je laisser mes clés sur le tableau de bord du 4×4 ? Et mon passeport ? Si je le prends, on va me suivre à la trace très facilement ; dans le cas contraire, je devrai voyager en clandestin et prendre des risques. Est-ce que mon petit sac à dos est dans le coffre comme d’habitude, au moins ? Qu’est-ce que j’ai mis dans ma valise, à part des chemises et deux complets ? Une chemise à carreaux et un jean pour vendredi, c’est autorisé. Et mon coupe-vent, toujours sur la plage arrière.

Ce serait possible.

Je remonte dans ma chambre. Dans la salle de bain, un homme de quarante ans, les traits un peu fatigués, le cheveu en bataille, me fait face dans le miroir. Je le vois retirer son alliance et la déposer sur l’étagère en verre devant lui. Faire de même avec son portefeuille sur le chevet du lit.

Puis, il se change, range sa chemise blanche et son costume dans la penderie, met sa brosse à dents dans sa poche et sort de la chambre, en direction du parking de l’établissement. Là, il récupère un sac à dos bleu et rouge, y fourre un coupe-vent à capuche, laisse la carte à puce dans le lecteur du véhicule et son trousseau de clés sur la console centrale.

Il est neuf heures. Il traverse le village en direction de l’Est.

Le voilà, pouce en l’air, sur le bord de la départementale. Un camion de livraison s’arrête bientôt :

— Vous allez où ?

— Vers le sud.

— Jusqu’à Lyon, si vous voulez, pas plus loin avec moi.

— OK, ça marche, merci.

— Montez !

Alors que je me hisse sur le marchepied du trente tonnes, je suis pris d’un étourdissement : une avalanche d’images défile sous mes yeux, comme un accéléré de toute ma vie et ce kaléidoscope ralentit sur Claire en train d’arroser les fleurs sur la terrasse, puis s’arrête sur un visage inquiet, tandis que j’entends un appel de deux syllabes prononcées par une voix enfantine altérée : « Dada ! ».

Je repose pied à terre, sonné. Le chauffeur m’interroge :

— Ça va ?

— Ça va aller, mais j’ai changé d’avis, merci.

Il fait une grimace d’incompréhension.

— Il faut savoir ce que vous voulez, mon vieux.

— Désolé.

Je referme la portière, il embraye nerveusement et démarre.

Moi, je repars en direction de l’auberge.

À présent, je sais qu’une personne au moins me retient ici. Peut-être deux. On verra.

* Hypocras : ancienne boisson à base de vin, sucrée au miel et aromatisée de diverses épices, dont la cannelle et le gingembre. La légende attribue son invention au médecin grec Hippocrate, au V e siècle avant Jésus-Christ, mais en réalité, le nom d’« hypocras » se rencontre pour la première fois au milieu du XIV e siècle.

© Pierre-Alain GASSE, juin 2017.