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L’Affaire de Collonges-la-Rouge

Maison de la Sirène – Collonges-la-Rouge ©B.Vauléon, 1987

I

Dans un village du Sud corrézien, un homme tournait comme un lion en cage dans son mobile home. Il venait de regarder sur son vieux magnétoscope une cassette qu’il connaissait par cœur, tellement il l’avait visionnée de fois. C’était un film X, acheté par correspondance aux Pays-Bas, bien des années auparavant. Il ne comprenait pas les rares dialogues qui parsemaient l’ouvrage, mais peu lui importait. Il n’avait d’yeux que pour l’héroïne, une jeune starlette pas farouche, qui cédait avec joie à tous les fantasmes d’un producteur qui concentrait les pires clichés du genre. Une blonde paille aux yeux d’un bleu profond, déliée, aux courbes parfaites, à qui il rêvait chaque nuit de faire subir tous les outrages imaginables !

Alors, quelle stupéfaction quand il avait cru reconnaître son égérie dans le village voisin !

Il s’était renseigné : un couple de Hollandais avait retapé un vieux manoir à l’abandon et vivait là une bonne partie de l’année. La femme était une ex-miss de beauté et, en fouinant sur Internet, il avait découvert qu’après son couronnement, lors d’une période de vaches maigres, elle avait tourné quelques films pornographiques sous le pseudonyme de Wanda. Puis, elle avait rencontré cet homme d’affaires fortuné qui lui avait offert le mariage et la respectabilité.

Aujourd’hui, elle avait quinze ans de plus, mais le même port de tête, la même poitrine aguicheuse, les mêmes jambes longues et fines, la même cambrure de reins… C’était elle, il en était persuadé !

Il se tenait à carreau depuis son divorce, mais là, ce n’était plus possible. Elle était trop près de lui, il la lui fallait, et vite !

Il commença à passer en revue les plans envisageables.

Absente tout l’été, elle était un peu sortie de son esprit, remplacée par de petites estivantes en short, auxquelles il avait eu beaucoup de mal à résister, mais il l’avait revue ce matin, en allant livrer du bois dans une maison du bourg. Tee-shirt échancré dévoilant une épaule, short multipoches, et tennis blanches, c’était une vraie bombe ! Une explosion avait eu lieu dans sa tête. Il ne pouvait plus attendre. Ce serait pour ce soir.

 II

 On pourrait croire que dans nos villages de province la vie s’écoule plus paisiblement qu’ailleurs. Eh bien, l’on se trompe ! Les passions humaines y sont les mêmes qu’en ville et conduisent à des débordements identiques. Seules les tentations, jadis, y étaient moins nombreuses. Mais, aujourd’hui, à l’heure d’Internet et des réseaux sociaux, sur ce plan, bourgades, cités, métropoles et capitales se valent, pour peu que la 3G, l’ADSL et le haut débit y parviennent.

À la fin du siècle dernier, notre région a été marquée par une ténébreuse affaire, un double meurtre resté inexpliqué, à 20 kilomètres à peine de chez nous, à Cressensac. Un couple anglo-batave avait été retrouvé étranglé dans une forêt éloignée de son domicile, bâillonné, pieds et poings liés. Vingt ans après, la presse en parlait encore. Pourquoi ce double crime a-t-il enflammé les imaginations à ce point ? C’est sans doute que la femme était jeune et belle et son mari encombré d’un passé sombre et mystérieux, fait d’un riche premier mariage, d’émigrations successives et d’escroqueries d’envergure.

Tout ceci pour dire qu’en matière criminelle, il n’est pas bon bec que de Paris, tant s’en faut.

Notre village devait jusqu’ici la seconde partie de son nom à la couleur du grès dont sont bâties nos maisons : rouge. Et voilà que c’est au sang répandu qu’on voudrait l’associer à présent !

Depuis 35 ans, grâce à notre grand homme Charles Ceyrac, nous sommes le premier des « Plus Beaux Villages de France » et le site le plus visité du Limousin. Il faut dire qu’avec sa dizaine de châteaux et manoirs, ses multiples maisons anciennes, ses divers monuments publics et son reste d’enceinte, plus de la moitié du village est classée ou inscrite aux Monuments Historiques. Et que voir le soleil levant ou couchant enflammer nos rues et nos façades est un spectacle qui ne s’oublie pas de sitôt !

À ce riche passé correspond une vieille noblesse, souvent désargentée hélas, qui peine à entretenir son patrimoine et s’est vue contrainte à l’aliéner au profit d’étrangers fortunés en mal de légitimité historique.

C’est ainsi qu’au cœur du village le manoir de la Barrière avait été vendu, dix ans en arrière, à des Hollandais comme il y en a beaucoup par ici, qui l’avaient restauré de leur mieux et y vivaient dix mois sur douze, fuyant l’arrivée des touristes en juillet et août au profit de villégiatures plus calmes.

Joss Vanderlaeren avait fait fortune dans les logiciels pour collectivités, au point de détenir, avant sa retraite, un des dix premiers groupes mondiaux en ce domaine. Veuf sans enfant, sa jeune seconde épouse, Annelore, longue liane, archétype de la blondeur scandinave, était une ex-miss Pays-Bas. Et, après quelques années de vacances passées entre Limousin et Périgord, séduits par le village, le climat, la cuisine et la proximité de nombreux compatriotes, le couple avait acquis, pour quelques centaines de milliers d’euros, le manoir de la Barrière, laissé en piteux état par des héritiers peu intéressés par ce gouffre financier.

Affable et loquace, parlant un français châtié avec un soupçon d’accent, l’homme avait intégré au fil des ans les différents cercles sociaux du secteur, le club de golf de Puy d’Arnac, le Lion’s Club d’Ussel, la Société Scientifique Historique et Archéologique de Corrèze, et bien entendu, l’Association des Amis de Collonges, dont il était devenu l’un des principaux mécènes… Son épouse, plus effacée, gardait ses distances et avait des relations plus réduites, se complaisant dans la culture de ses roses, des parties de bridge et l’éducation de ses deux enfants, garçon et fille, de dix et sept ans.

Un couple apparemment sans histoires, donc. Mais toute vie cache des mystères, petits ou grands.

C’est ainsi qu’il y a deux ans, alors que débutait ce que nous appelons ici « la saison calme », celle où les commerçants s’octroient des congés bien mérités, où les artisans commencent à reconstituer leurs stocks et où les simples résidents comme nous se réapproprient leur village, l’eau de la fontaine prit dans la nuit une couleur nouvelle, incongrue, inquiétante : rouge sang !

 III

 Pas de cadavre de chat, chien ou autre au fond des bassins. L’eau, après avoir continué à couler rougeâtre du bec d’arrivée pendant une heure ou deux, était redevenue limpide. Qu’elle ait pris la couleur de nos pierres pouvait s’expliquer de diverses manières. La plus banale : une variante de la blague de la lessive, à laquelle nous étions périodiquement confrontés par des noctambules en mal d’amusements. Tous les villages où subsistent des fontaines connaissent ces désagréments. Il pouvait aussi s’agir d’une pollution accidentelle ou volontaire de la nappe phréatique qui approvisionnait la bourgade. Le crime de sang, voilà bien la dernière explication à laquelle il fallait songer, tout de même !

Au matin, chacun, mis au courant par la rumeur, qui chez le boulanger, qui à la maison de la presse, qui dans la rue même, s’en alla aussitôt au logis, à pas pressés, vérifier que sa maisonnée n’était pas concernée. Cela s’était passé après minuit, parce que, de conciliabule en conciliabule, on sut rapidement que Monsieur Lorféon, le plus insomniaque de nous tous, qui, pour tromper l’ennui, promenait son basset artésien toutes les nuits ou presque, était passé devant la fontaine alors que sonnaient les douze coups et n’avait rien remarqué d’anormal.

— Peut-être n’avez vous rien vu parce c’était nuit noire, que l’éclairage public était éteint et la lune absente ? lui fut-il rétorqué.

— Mon chien aurait flairé l’odeur du sang, je vous l’assure, répliqua-t-il.

— Mais d’abord, qui a dit que c’en était ?

C’était vrai, ça, quel était l’oiseau de malheur qui avait lancé cette idée stupide ? Il y avait sûrement une autre explication. Un prélèvement fut réalisé et envoyé au laboratoire d’analyses de Tulle, mais ça allait prendre un peu de temps.

À midi, on n’avait encore rien trouvé d’anormal ; les gendarmes, deux par deux, réquisition d’ouverture en main, allaient de maison en maison, rue après rue, et revenaient, toutes les heures, rendre compte à Monsieur le Maire, qui s’apprêtait à convoquer le Conseil Municipal en séance extraordinaire pour le soir même. Les délais habituels n’étaient pas respectés, mais aux grands maux, les grands remèdes !

À quinze heures, tous les maisons occupées du centre bourg, c’est-à-dire près de deux cents, avaient été visitées. En vain. Ni mort ni blessé, nulle part. Restaient tous les écarts, les résidences secondaires éparpillées dans la campagne et les logements fermés ou vacants de la commune. À peu près autant. Il fallut se résoudre à faire venir deux serruriers pour ouvrir toutes les portes closes. Cela prendrait un sacré bout de temps !

Et le bétail ? Peut-être un prédateur errant, chien, loup, félin échappé d’un cirque ou de chez un particulier…, avait-il égorgé une proie, près de la source ? Hypothèse rassurante, mais hélas, on constata bientôt qu’il n’en était rien. Le captage s’avéra indemne de toute pollution.

Au soir, le résultat des analyses tomba. C’était bien du sang qui était dilué dans l’eau et non un colorant quelconque. Du sang humain, d’un individu de sexe masculin !

 IV

 Bigre ! Cela se compliquait. On pouvait donc suspecter une blessure sérieuse ou une mort. Les gendarmes avertirent le Procureur de Brive qui désigna comme enquêteur un OPJ de la Brigade de Recherches, en attendant de diligenter sur place une équipe du GIR de Limoges, si l’on découvrait un cadavre.

Depuis le passage des pandores de maison en maison, le village était en émoi. Les conversations n’avaient plus qu’un objet : le possible crime commis ; les commerçants en oubliaient de demander à leurs clients le but de leur visite, les vieux couples reléguaient leurs querelles aux calendes grecques et les amoureux de tout poil en perdaient le désir de l’autre ! La divulgation – on ne sait comment – du résultat du prélèvement opéré dans la fontaine ne fit qu’augmenter la tension d’un cran.

Immédiatement, les imaginations se mirent à battre la campagne et les soupçons les plus fous à circuler ; selon une loi atavique vieille comme le monde, on commença par cibler les étrangers, les hors-venus, les pièces rapportées. Il se trouvait qu’il y en avait beaucoup. Trop.  Dans chaque famille ou presque on recensait un ou plusieurs membres concernés et chacune accusait l’autre ! La piste se perdit dans les méandres familiaux.

On se rabattit ensuite sur les originaux, les hors-normes, les marginaux. Le champ des possibles se restreignit, mais resta néanmoins trop important pour dégager un consensus.

Les vieux réflexes révolutionnaires ressurgirent alors et l’on porta son dévolu sur les plus riches, toujours soupçonnés des turpitudes dont les pauvres n’ont pas les moyens.

En l’occurrence, le choix se réduisait à une poignée de châtelains, hommes d’affaires et commerçants aisés, connus de tous. Mais un seul de ceux-là avait une femme jeune et belle, susceptible de pousser au crime : Joss Vanderlaeren ! Et lui, c’était un hors-venu, étranger de surcroît, comme son épouse, et il collectionnait les fossiles et les voitures anciennes ! C’était donc là un homme dont on avait tout lieu de se méfier, non ? Et sa femme est tellement plus jeune que lui, vingt ans au moins, n’est-ce pas ? Trente, vous dites ? Ça finit toujours mal des mariages comme ça. C’est pas sûr qu’ils soient mariés ? Comment vous savez ça, vous ? Chez le notaire, lors d’une vente ? Ah, bon !…

En quelques heures, les propriétaires du Manoir de la Barrière se retrouvèrent sous le feu des interrogations. Nul n’avait vu Annelore de la journée. Pas plus que Joss. Avaient-ils pris leurs quartiers d’hiver au village, d’ailleurs ? Après tout, on n’était qu’à la mi-septembre. Peut-être étaient-ils toujours sur une île au soleil ou en croisière sur un océan quelconque ?

Lorsqu’un témoignage digne de foi rapporta avoir vu la Jaguar vert bouteille du couple anglo-néerlandais quelques jours auparavant, leur absence commença à paraître louche.

Cette information, recueillie par le Capitaine Soubeyrol, renforça la conviction populaire : c’était autour du Manoir de la Barrière qu’il fallait chercher la clé du mystère !

Devant le mutisme des forces de l’ordre, l’opinion publique, emmenée par un quarteron de résidents de vieille souche, revanchards et xénophobes, décida de prendre les choses en main et de mener contre-enquête. On allait voir ce qu’on allait voir ! Ce mystère ne leur résisterait pas longtemps.

À leur tête se trouvait Goulvestre Le Sénéchal, qui déduisait de son nom de famille une ascendance prestigieuse qu’aucun arbre généalogique ne venait corroborer. C’était le Receveur des Postes. Il y avait aussi Mademoiselle de Carignan, Coralie de son prénom, vieille fille montée en graine, qui consacrait sa vie à nourrir les chats errants, Gonzague Porthus, pharmacien qui se prétendait encore apothicaire, c’est vous dire sa modernité, et Pierre Godefroy, un restaurateur de la place, aux étonnantes moustaches en guidon de vélo !

Cette équipe élut quartier général dans l’arrière-salle de l’auberge et tint séance tenante son premier conseil : il fut décidé d’ouvrir l’œil, en organisant, chaque nuit, des rondes en binôme toutes les deux heures. On vit donc, ce premier soir, à minuit, deux heures, quatre heures et six heures du matin, Godefroy flanqué de Coralie, couple des plus improbables vu que l’une était aussi grande que l’autre était rond, et le Receveur, suivi à petite distance de Porthus, qui traînait la jambe, parcourir le village, gourdin en main et sifflet en bouche, tels des « serenos »(1) castillans expatriés en terre limousine, prêts à fondre sur tout danger qui ne fût pas trop grand.

C’était une nuit claire, étoilée ; l’air, rafraîchi, exhalait les dernières senteurs de l’été : une belle soirée ! Hélas, mis à part quelques chats sur lesquels Coralie s’apitoya, un ivrogne face contre terre qu’ils adossèrent plus confortablement contre un mur et ce noctambule invétéré de Lorféon et sa saucisse sur pattes de basset artésien, aucune des deux équipes ne vit rien d’anormal. Nib. Chou blanc sur toute la ligne.

Le jour se leva sur une population encore plus remplie de perplexité et d’inquiétude que la veille.

 V

   Au petit matin, les investigations reprirent dans le village. Sur la foi du renseignement recueilli par le Capitaine Soubeyrol, une équipe se rendit au manoir de la Barrière. Tous les volets étaient clos et les pandores durent se faire ouvrir la demeure avec l’aide de la voisine qui gardait un jeu de clés. Celle-ci n’avait pas vu les propriétaires, mais, bien entendu, ils possédaient chacun leur trousseau.

 Quel ne fut pas l’effarement des gendarmes de découvrir dans le jacuzzi attenant à la piscine, tel Marat dans sa baignoire, le cadavre de Joss Vanderlaeren, un large blessure d’arme blanche au niveau du cœur ! Celle-ci, un couteau à émincer, gisait au fond du bassin. Mort et plus que mort. Le corps était déjà froid. La bonde avait été retirée, l’arrivée d’eau fermée, et le sang de la victime s’était écoulé dans le trop-plein de la piscine à débordement voisine. Comment ce sang avait-il pu colorer de manière transitoire l’eau des bassins de la fontaine proche, c’était un mystère ! Mais dans ces villages anciens, les réseaux présentent bien des anomalies et tous les branchements, non seulement ne sont pas aux normes, mais font parfois fi de la légalité.

Aucune trace du reste de la famille. La voiture était dans le garage. Les valises défaites. Les brosses à dents dans les verres. Un branle-bas de combat général fut lancé. Cette fois, il y avait cadavre, disparition et selon toute vraisemblance, enlèvement ! Ça commençait à faire beaucoup !

Le Capitaine Florence Mangin, après de brillantes études de psychologie, avait passé et réussi le concours de l’ENSOP et, à sa sortie de l’École de Cannes-Écluse, s’était spécialisée dans la criminologie, et plus particulièrement celle des tueurs en série au GAC de Rosny-sous-Bois. Avec le temps, elle était devenue l’une des quatre ou cinq spécialistes féminines de cette problématique dans la Gendarmerie Nationale. La quarantaine avenante, parfois séductrice, elle avait l’art des questions qui vont droit au but et pointent là où ça fait mal. Au dernier moment, elle fut adjointe au groupe du GIR dépêché de Limoges.

Deux heures plus tard, les « combinaisons blanches » opéraient leurs premières constatations et prélèvements. Le légiste délivra quelques informations : le suicide était à écarter, dit-il, la victime étant gauchère et le coup ayant été porté de la main droite.

— Comment pouvez-vous dire ça aussi vite, docteur ?

— Qu’il était gaucher ? Très simple. La présence d’une callosité sur la le côté droit de son majeur gauche nous indique que ce monsieur tenait son stylo préférentiellement de cette main.

— Wouah ! Et que le coup a été porté par un droitier ?

— Ça, c’est un peu plus compliqué. Il faut examiner les lèvres de la blessure. Elles sont différentes dans l’un et l’autre cas. Je n’entre pas dans les détails techniques… Ce sera dans mon rapport.

Étant donné l’arme utilisée, un couteau à émincer de cuisinier, sans doute emprunté à l’espace barbecue tout proche, la profileuse tendait à écarter un criminel voyageur, qui préfère en général une arme plus facile à dissimuler. Elle penchait pour une piste locale, très locale même.

Rien ne semblait avoir été volé. Déformation professionnelle ou intuition confortée par le physique et le passé de l’épouse enlevée, elle fit rechercher dans les fichiers, sur les cinq dernières années, tous les meurtres par arme blanche commis par des délinquants sexuels. Trente fiches apparurent sur le territoire français, quinze dans la moitié sud du pays. Mais aucun des quinze fichés du sud ne résidait dans les environs.

On se trouvait sans doute en présence d’un « nouveau » criminel, voire un criminel d’occasion, de circonstance. La disparition du reste de la famille pouvait faire penser à un enlèvement, contrarié par le mari, qui avait payé de sa vie sa présence importune. En tout cas, le seul coup porté avait été fatal ! Une certaine force donc, ou au moins beaucoup de détermination. Et, étant donné l’angle de pénétration de l’arme, l’agresseur devait être de taille moyenne, moins de 1,70 m. L’expression du cadavre fut le second élément qui interpella le Capitaine Mangin. Bouche et yeux grands ouverts, Joss Vanderlaeren manifestait une infinie surprise – on le serait à moins – mais ni crainte ni frayeur. Connaissait-il son agresseur ? La mort avait été instantanée ou presque – cœur transpercé de part en part – et les empreintes des chaussures de l’assassin étaient absentes du plancher en teck, sur le pourtour de la piscine.

En fin de matinée, une fois les techniciens de la BRIJ repartis vers leur base, se tint en Mairie une assemblée de crise réunissant Monsieur le Maire et ses dix conseillers, le Capitaine Mangin et les trois hommes de son équipe, le Major commandant la Brigade de Meyssac et son Adjoint, le Capitaine Soubeyrol. L’atmosphère était tendue et les nerfs à fleur de peau.

— Monsieur le Maire, que comptez-vous faire pour ramener la sécurité dans le village, vous avez vu qu’une sorte de milice d’autodéfense s’est constituée et a opéré des rondes cette nuit ?, attaqua un conseiller d’opposition, d’une voix perchée et impatiente.

— Oui, calmez-vous, je suis au courant, merci, et j’ai même rappelé au responsable autoproclamé les limites légales de l’exercice.

— Ça n’a servi à rien, cette surveillance a bien été déjouée, reprit le contradicteur, acerbe.

— En effet, et ceci nous amène à penser que le criminel connaît bien les lieux et le contexte local, intervint le Capitaine Mangin. Étant donné la rigidité presque maximale du cadavre lors des constatations, le légiste situe le meurtre dans une fourchette de six à huit heures avant son examen.

— C’est-à-dire ?

— Entre minuit et deux heures du matin. Il faut attendre les résultats de l’autopsie pour plus de précisions.

— Dès que la presse va éventer cette affaire, des hordes de curieux vont défiler par ici, intervint un autre conseiller.

— Tranquillisez-vous, nous allons mettre en place un dispositif de sécurité pour les tenir à distance, coupa le Commandant de la Brigade.

— Peut-être, mais il faut quand même préserver l’accueil des touristes ; n’oubliez pas que c’est ce qui nous fait vivre, reprit un conseiller commerçant.

— L’urgence, c’est de retrouver l’épouse de la victime et ses enfants, intervint le Capitaine Mangin. Ont-ils été enlevés par le meurtrier ? Je suis très inquiète. Si la cible était la femme de Joss Vanderlaeren et le mobile sexuel, je doute fort que l’assassin s’encombre des deux enfants. Cette affaire s’avère complexe et mystérieuse.

— Un signalement et un avis de recherches national vont être lancés dès que nous aurons les photos nécessaires. Nous attendons la commission rogatoire du Juge pour fouiller le Manoir de la Barrière. Je suppose que nous en trouverons là-bas.

— Et ça va durer combien de temps tout ce cirque ?, éclata un conseiller qui contenait sa colère depuis un moment.

— À situation exceptionnelle, dispositif d’exception. C’est l’affaire de quelques jours, pas plus, j’en suis persuadé, enchaîna le Commandant de la Brigade et je demande la collaboration de tous.

— Vous l’avez, trancha Monsieur le Maire, d’un ton péremptoire.

— Bien, dans ce cas, je crois que nous pouvons lever la séance pour aujourd’hui ; mesdames, messieurs, à demain, même heure, sauf imprévu d’importance.

 VI

 À une vingtaine de kilomètres de là, vers l’Ouest, un abri sous roche connu depuis les temps préhistoriques était le théâtre d’un drame poignant. Au milieu de la nuit, un petit utilitaire d’artisan avait remonté la rampe d’accès caillouteuse qui menait au terre-plein et trois personnes en étaient descendues, mains entravées et yeux bandés : une femme et deux enfants, houspillés par un homme trapu au regard illuminé. Au siècle dernier, le fond de la grotte avait été fermé par le propriétaire du lieu à l’aide d’une cloison de bois, pour y entreposer divers matériels. Une porte métallique cadenassée en condamnait l’accès. C’est là qu’il attacha à des anneaux scellés dans le roc, au fond d’espèces de box, cloisonnés de planches, la mère dans l’un, le frère et la sœur dans l’autre.

— Je vous en supplie, ne leur faites pas de mal, je ferai ce que vous voudrez, libérez-les, s’il vous plaît… gémit Annelore, secouée de tremblements incoercibles, dans son français teinté d’accent hollandais.

— Silence, Wanda, je verrai, il est possible que je les libère, cela va dépendre de toi, mais pour l’instant, il vaut mieux qu’ils restent ici.

Les deux enfants, serrés l’un contre l’autre, sanglotaient, tremblants de peur, recroquevillés contre la cloison de bois qui les séparait de leur mère.

Leur ravisseur jeta dans chacun des box une couverture mitée.

— Je ne peux pas rester maintenant. Je reviendrai bientôt. Inutile de vous agiter : il n’y a personne à moins d’un kilomètre d’ici. Soyez sages, mes jolis…

Les prisonniers entendirent le cliquetis d’un cadenas à combinaison que l’on enclenche, puis la voiture s’éloigna dans la nuit et l’obscurité se referma sur leurs larmes. Annelore, libérée du fardeau de l’angoisse, éclata en longs sanglots convulsifs, accompagnés par ceux plus plaintifs de ses enfants.

— On est où, maman, finit par demander le garçon ? Pourquoi il t’a appelée Wanda, ce type ?

Annelore, qui n’avait pas relevé ce détail, comprit alors que ce qu’elle avait toujours craint était arrivé : son passé sulfureux l’avait rattrapée !

— Je ne sais pas, un fantasme, sans doute. On doit être dans une cave, ça sent un peu l’humidité.

L’enfant se retint de demander à sa mère ce qu’était un « fantasme ». Ça devait se rapprocher de « fantôme », non ?

— Non, maman, on n’a pas descendu de marches.

— C’est vrai, tu as raison, Joris. Une grange ou une grotte, alors peut-être. Il y en a beaucoup dans la région. Le sol, on dirait de la terre ou du sable. Si je pouvais enlever mon bandeau…

— En frottant ta tête contre la cloison, peut-être, reprit le garçon…

Annelore, une fois de plus, fut surprise par le sens pratique et l’ingéniosité de son fils, qui devait tenir cela de son père. Elle mit aussitôt à l’œuvre ce judicieux conseil, tentant de faire remonter le nœud serré du bandeau vers le haut de sa nuque. Au bout de quelques minutes, elle s’écria :

— Ça y est ! On est dans une espèce de grotte, au fond de boxes en bois, fermés par une cloison de planches à claire-voie et une porte métallique grillagée avec un cadenas à combinaison. Mais ma chaîne est trop courte pour aller jusque-là.

— Essaie de remettre ton bandeau, maman, pour qu’il ne s’aperçoive de rien. Ça pourrait l’énerver !

— Oui, oui, tu as raison.

Jana, la sœur cadette de Joris, restée silencieuse jusqu’à ce moment, jubila soudain :

— J’ai réussi ! J’ai réussi, en faisant mes mains toutes petites, j’ai réussi à les sortir des anneaux des menottes !

— Super ! dirent Joris et Annelore à l’unisson. C’est logique, tes poignets sont plus petits que les miens, il a dû serrer jusqu’au dernier cran, mais c’est pas vraiment prévu pour les enfants. Moi, ça coince trop, j’ai essayé, mais ça marche pas, poursuivit son frère.

— Va jusqu’à la porte, passe tes mains à travers le grillage si tu peux et tente de manœuvrer le cadenas. Tu fais tourner les trois molettes d’un cran à chaque fois, en partant du zéro : 000, 001, 002, ainsi de suite jusqu’au 9. Avec un peu de chance, ça peut marcher.

— Maman, ça va prendre beaucoup trop longtemps, il y a mille combinaisons possibles !

— Mille ? Comment tu sais ça, toi ?

— On a vu ça en maths, c’est 103. Non, j’ai un meilleur truc, je l’ai vu sur YouTube, mais il faut un peu de force. Essaie de me libérer d’abord, Jana.

La petite s’exécuta, mais les poignets de Joris étaient bien enserrés dans les anneaux de ses menottes, impossible de les dégager sans la clé qui les ouvrait. Il eut soudain une idée. Sa mère avait les cheveux relevés en chignon. Ça pouvait marcher.

— Maman, dit-il, est-ce que tu as des épingles à cheveux sur toi ?

— Oui, plusieurs, pour tenir mon chignon.

— Passe-m’en deux à travers la cloison, si tu peux les prendre, je vais essayer d’ouvrir mes menottes avec.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Annelore courba la tête sur ses genoux, tentant de retirer de ses mains entravées deux des épingles de son chignon. Elle y parvint à son troisième essai et les passa aussitôt à son fils. L’enfant retira d’abord l’embout plastique de la première pince, l’ouvrit et en recourba l’extrémité en l’insérant entre deux interstices du bois de la cloison, de façon à obtenir un crochet de trois ou quatre millimètres de haut. La tige de métal passait juste entre le bord du trou de la clé et l’axe de celle-ci. Il commença à tourner le crochet, dans un sens, puis dans l’autre, tentant d’accrocher le cliquet qui bloquait la menotte. L’épingle avait tendance à tourner dans sa main et il dut s’y reprendre plusieurs fois avant qu’un petit déclic se fasse entendre et libère sa première main. C’était beaucoup plus facile maintenant pour la seconde. En cinq minutes, il fut libéré.

— Ça y est, maman, je me suis détaché, je vais faire les tiennes maintenant. J’arrive !

Hélas, un bruit de moteur s’était fait entendre. Et des pas résonnaient sur les silex de la montée. Trop tard, il n’avait plus le temps.

— Jana, baisse ton bandeau et repasse tes mains dans tes menottes, je vais faire pareil pour qu’il ne s’aperçoive de rien, mais sans les bloquer.

— Surtout, les enfants, restez tranquilles, quoi qu’il me fasse, dit Annelore en se tordant les poignets convulsivement.

 — Me revoilà. Alors, mes jolis, on a été sages ? Vous devez avoir soif, tenez, je vous ai apporté à boire.

Il tendait à chacun une petite bouteille d’eau qu’il venait d’ouvrir. Malgré leur méfiance, les enfants ne purent résister et s’en saisirent de leurs mains supposément entravées. Ils burent à grandes goulées. Le liquide avait un goût bizarre. Bientôt, ils sentirent qu’ils perdaient contact avec la réalité. Dans une sorte de voile cotonneux, ils entendirent encore qu’une voix doucereuse leur disait :

— Faites de beaux rêves…

— À nous deux, maintenant, ma toute belle, dit le ravisseur en passant dans le box d’Annelore. Il sortit une petite clé de sa poche et ouvrit ses menottes. Recroquevillée contre la cloison, Annelore tremblait de tous ses membres.

— Déshabille-toi !

La voix était blanche, tranchante, impérieuse. Elle y céda.

C’était la fin de l’été. Elle ne portait qu’un tee-shirt échancré, un short à poches multiples et des baskets.

Elle baissa son short : un string rouge apparut. Ce fut le signal.

Dans un geste brusque, l’homme se dégrafa, son sexe dressé en avant et se rua sur sa proie sur laquelle sa masse imposante s’affala.

D’une main, il arracha le triangle rouge, et s’enfonça sans ménagement dans sa victime, en soufflant bruyamment.

Annelore était dans un état second, comme hors de son corps, abandonnée à son ravisseur, seul son esprit résistait encore.

Ce fut bref.

Ahanant sur elle, une main sur son bâillon par sécurité, il se libéra bientôt avec un cri de bête, avant de se redresser et de se ragrafer.

— Toi, t’es trop bonne, il faut que je te garde encore un peu.

Annelore s’était évanouie. Il la rattacha, la rajusta, avant de charger les enfants endormis un par un sur ses épaules pour les déposer dans sa camionnette.

— Ces deux-là, je vais les balancer dans un ravin par là, ni vu ni connu.

 VII

 Les quinze fiches des délinquants sexuels du secteur étalées sur son bureau, Florence Mangin réfléchissait. On en avait logé treize ; trois encore en prison, cinq interdits de séjour dans le département et cinq autres tranquilles depuis la fin de leur peine. Leurs alibis tenaient. Il en restait deux. Absents à leur dernière adresse connue, un avis de recherches avait été lancé et leur photo transmise à toutes les brigades. Il fallait attendre, mais cela lui pesait un peu plus à chaque heure qui passait sans information nouvelle.

Elle examina la première des deux fiches restantes : c’était celle d’un pédophile, ex-instituteur des environs, dénoncé par des élèves devenus adultes. À sa sortie de prison, il avait disparu au volant d’un camping-car, plus de dix-huit mois auparavant. Elle n’y croyait pas trop.

L’autre fiche était celle d’un violeur récidiviste, que la presse avait affublé du qualificatif « du violeur aux volets clos », car il s’introduisait chez ses victimes en été, à l’heure de la sieste, quand on tire les volets, fenêtres ouvertes, pour garder la fraîcheur à l’intérieur des maisons. Mais l’enlèvement n’était pas son mode opératoire habituel. D’ordinaire, il sévissait sur place.

En l’absence de revendication, c’était une des principales difficultés du dossier : ne pas savoir si le ravisseur en voulait à l’argent de la famille, aux enfants, à la femme, ou à tout cela en même temps ! Il était possible qu’elle se trompe complètement de profil et de cible, mais elle avait décidé, dans un premier temps, de suivre son instinct et celui-ci lui disait qu’il y avait une motivation sexuelle à tout cela ! La présence du mari avait sans doute contrarié les plans du ravisseur, qui n’avait pas voulu renoncer à sa proie et s’était résolu à enlever la famille restante de manière improvisée. C’était un peu improbable, mais le sang-froid n’est pas toujours le propre de ces criminels.

Ce dernier suspect était un ouvrier agricole nommé Edmond Favart, qui travaillait à la tâche chez les producteurs de « vin paillé » des deux cantons de Meyssac et Beaulieu-sur-Dordogne. Dernier domicile connu : Branceilles. À même pas dix kilomètres de Collonges ! On ne l’avait pas trouvé là-bas. Pas étonnant. Après sa première incarcération pour viols, dans les années quatre-vingt-dix, sa femme avait demandé le divorce et ne connaissait pas sa nouvelle adresse. On disait qu’il avait acheté un mobile home d’occasion qu’il tirait avec un vieux tracteur jusqu’aux exploitations où il trouvait de l’embauche. Manque de chance, sa condamnation avait eu lieu avant la mise en service du Fichier National Automatisé des Empreintes Génétiques et donc son ADN était inconnu. Impossible de le comparer avec les prélèvements réalisés !

Florence Mangin appela ses hommes au rapport et désigna la fiche épinglée au tableau devant elle :

— Vous concentrez les recherches sur cet homme. Attention, il peut être violent.

Aucun autre véhicule que son tracteur n’était enregistré à son nom, selon la préfecture. Il aurait donc volé une voiture ou une fourgonnette ? On examina les déclarations de vol du mois en cours et du mois précédent, dans le département. Rien. Mais on était en zone limitrophe avec le Lot. On étendit la recherche. Une camionnette d’artisan non siglée avait disparu une semaines avant, une nuit à Condat, à une dizaine de kilomètres de là !

— Les vendanges vont commencer. Vous faites le tour de toutes les exploitations viticoles des communes concernées, en civil et voiture banalisée pour ne pas éveiller l’attention. Il y en a une vingtaine. Vous vous les répartissez. Dès que vous logez notre homme ou son véhicule, vous me prévenez, avant toute intervention. c’est compris ?

Tous les membres du groupe de recherches opinèrent du chef.

— Bon, au boulot ; communications sur le canal 31. Rompez !

VIII

Il ne voulait pas seulement abuser de Wanda une fois et passer à autre chose, non. Wanda, il la voulait à sa disposition jusqu’à ce qu’il s’en lasse, c’est pourquoi il avait pensé à un enlèvement. Il savait où la garder. Mais l’affaire avait mal tourné. Malgré un repérage des lieux en règle. La malchance, quoi ! Il était tombé sur le mari. Ce jour-là, à cette heure-là, d’après ses renseignements, il aurait dû être en réunion au Lion’s Club de Brive ! Pourquoi n’avait-il pas vérifié si sa voiture était au garage ? Contrarié, il n’avait pas supporté cette entrave à son désir exacerbé. Sans réfléchir, il s’était emparé d’un couteau sur le serviteur du barbecue et l’avait planté d’un coup, d’un seul dans la poitrine de Joss Vanderlaeren. Celui-ci n’avait même pas eu le temps de porter les mains à son cœur. Aorte sectionnée, il s’était avachi dans le jacuzzi. Dans un réflexe charitable, Edmond avait débondé l’appareil et fermé l’eau, pour lui éviter une noyade post-mortem, avant de retirer l’arme ! Un flot de sang rouge avait jailli, sans le toucher. Cette fois, il portait des gants fins de latex, pas comme la première, où il avait laissé ses empreintes partout ! On apprend quand même un peu de ses erreurs ! Sa camionnette était à cul devant le portail : alors, il avait ouvert sans bruit la baie coulissante qui donnait dans le salon, le couteau ensanglanté encore à la main.

Wanda lisait une revue, les jambes repliées sous elle, dans le canapé blanc. Elle avait crié ; réveillés en sursaut, les enfants qui dormaient en haut, étaient descendus, apeurés. Il avait poussé tout le monde, sous la menace de son arme jusqu’aux portes arrière ouvertes de son véhicule, leur avait lié les mains et scotché la bouche, avant de les allonger sur le sol et de les recouvrir d’une bâche de chantier. Il avait jeté le couteau dans la piscine, puis avait pris, tous feux éteints, la direction d’Esclauzur. Tout cela en à peine quinze minutes.

À présent, il roulait dans la nuit, réfléchissant à la suite des événements. Avec un second mort sur la conscience, qu’avait-il à perdre ? Si on le rattrapait, il était bon pour perpète ! Mais, au moins, avant, il aurait une compensation ! Et quelle compensation ! Mais pourquoi avait-il embarqué aussi les chiards ? Il donna un coup de poing rageur sur le volant qui lui arracha une grimace de douleur. À chaque fois, c’était pareil. Quand il était trop en manque, ça l’empêchait de réfléchir correctement. Merde !

Ne rien précipiter. Les gosses pouvaient aussi servir de monnaie d’échange, en cas de cavale. Mais, pas de doute, c’était un loupé. Il n’allait quand même pas baiser leur mère devant eux ! Ou bien si ? Un sourire pervers affleura sur son visage. Son beau-père lui avait fait subir bien pire, mais était-ce une raison ? Il faut dire aussi que sa mère n’était pas un cadeau. Il chassa ces images importunes de son passé pour retrouver celle de Wanda. Depuis des années maintenant, la Femme, pour lui, c’était elle. Les autres n’existaient pour ainsi dire pas. Il avait fait une fixation, c’est sûr, mais n’y pouvait plus rien. C’était trop tard. Il fallait aller jusqu’au bout. Advienne que pourra !

IX

 Joris reprend conscience le premier. Bandeau sur les yeux, mains attachées dans le dos par un lien autobloquant à usage unique qui lui mord la peau, il sent qu’il se trouve sur le plancher d’un véhicule qui roule, mais pas au contact direct de la tôle, un carton sans doute. À ses côtés, un corps inanimé recroquevillé : Jana ! Ils sont dans la camionnette ! L’homme roule assez vite et la route doit être sinueuse : leurs corps sont ballottés d’un côté à l’autre de l’habitacle à chaque virage serré. Soudain, un coup de frein, puis des portières qui s’ouvrent. Il entend qu’on tire Jana par les pieds, elle gémit faiblement.

Edmond Favart a chargé la fillette sur son épaule gauche et s’approche du ravin  qui descend jusqu’au ruisseau en contrebas : des fougères, des ronces et un taillis de feuillus divers, d’où émergent quelques pins et épicéas. Il entre dans les fougères et fait rouler son fardeau sans ménagement. Puis, remonte jusqu’à son véhicule et recommence avec le garçon. Il est plus lourd, alors, il s’en libère du haut du talus, quelques mètres plus loin que sa sœur. En repartant, le faisceau de ses phares, dans la manœuvre, balaie la zone : déjà les fougères se relèvent et font disparaître les traces de son méfait.  Un sourire sardonique apparaît sur son visage : avant qu’on ne retrouve ces deux-là, les rapaces les auront bouffés !

Joris a repris pleine conscience sous la douleur de la chute. Heureusement que sa tête n’a pas porté contre le sol, car il sent des cailloux sous lui, plus de cailloux que d’humus, lui semble-t-il. Il tente de se retourner, sans dévaler plus bas ; ses doigts tâtent avec fébrilité les pierres environnantes ; s’il pouvait trouver un silex, peut-être parviendrait-il à trancher son lien ? Soudain, il perçoit un objet différent, le matériau est lisse, il semble y avoir des bords coupants et une protubérance bombée. Il tarde un peu à comprendre. Un cul de bouteille ! Eurêka ! Il faut maintenant qu’il réussisse à entailler son lien sans s’ouvrir les veines ! Serrant du mieux qu’il peut sa découverte entre ses pieds, il descend sur le dos plusieurs mètres dans les fougères : il lui faudrait un petit rocher, un arbre ou un gros arbuste pour caler le cul de bouteille, sinon il va rouler dans la pente quand il va frotter son lien dessus ! C’est un gros caillou qui se présente le premier, le tesson en fait un peu les frais, mais cela crée une nouvelle arête vive : elle est plus tranchante que les autres. Il lui faut maintenant se mettre en position et ce n’est pas le plus facile. La pente est vive. De ses doigts engourdis, il explore la face du roc contre lequel il est maintenant assis ; il tâte à présent comme une fente, une entaille verticale à demi-couverte de mousse et de lichens : s’il pouvait y coincer son tesson de bouteille !

Il faudra à l’enfant une bonne dizaine de minutes et plusieurs légères coupures pour y parvenir. Il célèbre cette première victoire par quelques instants de pause, surtout pour lutter contre la tétanisation qui le gagne. Ouf ! À présent, ce n’est plus qu’une question de patience : entailler avec minutie son lien en frottant ses mains contre le bord tranchant du tesson, sans déloger celui-ci de la crevasse où il l’a coincé. Difficile entreprise, mais il n’a pas le choix.

La première tentative échoue : au bout de quelques secondes de va-et-vient de ses mains liées, ça dérape, le plastique du lien est dur et il ressent une douleur nouvelle au poignet gauche, il a failli se taillader une veine ! Le temps d’apprendre à supporter le mal, il réessaie : cette fois, il a relevé davantage ses poignets et présente le bord étroit du lien contre l’arête tranchante du verre. Ça a l’air de marcher ! Il ne résiste pas à la curiosité de tâter avec un doigt : effectivement, il perçoit une petite entaille ! Troisième essai. Heureusement, il n’a pas bougé son corps ; peut-être a-t-il une chance de frotter au même endroit. Pendant une vingtaine de secondes, il essaie encore. Impossible de poursuivre, ses muscles sont trop contractés. Il réfléchit. Depuis un moment, sous ses fesses, il perçoit comme un bâton, un bout de bois gros comme deux doigts à peu près. Il s’en empare péniblement et le tâte. Il ne semble pas trop sec. S’il pouvait l’introduire entre ses deux poignets et faire levier d’une manière ou d’une autre, peut-être le lien entaillé céderait-il ?

Après trois essais infructueux, il parvient effectivement à glisser le bâton entre ses poignets liés et à en saisir l’extrémité avec sa main gauche ! De toutes ses forces,  il fait pression sur son lien. Rien. Il tâte à nouveau d’un doigt l’entaille : un millimètre ou deux, au mieux, sur un centimètre ou pas loin de largeur totale. Il désespère de parvenir à se libérer. Et avant le jour, peu de chances qu’on passe par ici ! La fraîcheur de la nuit leur tombe sur les épaules. Lui, frissonne déjà. Il s’inquiète surtout pour Jana. Soudain, il l’entend gémir, quelques mètres à sa droite. Des gémissements étouffés par son bâillon. Au moins, elle est vivante, mais blessée sans doute. La nécessité de lui venir en aide lui redonne le courage qui lui manquait. Par chance, le tesson de bouteille est toujours en place dans sa crevasse de rocher. Il se remet en position et tente à nouveau de couper son lien. Deux nouvelles tentatives, entrecoupées d’un temps de repos et c’est enfin le succès de l’obstination !

Il s’est coupé dans l’affaire et le sang coule de son poignet gauche : avec son bandeau, il tente, tant bien que mal, d’arrêter l’hémorragie, avant de partir à la recherche de Jana. Il l’appelle. Elle gémit plus fort sur sa droite, un peu en contrebas. S’accrochant aux branches qu’il peut saisir ici ou là, il approche et la trouve enfin.

Libérée de son bâillon, elle pleure et tremble, de peur, de froid, d’émotion. Il l’étreint.

— Ne pleure plus, je suis là, on va s’en sortir. Tu as mal où ?

 — Mon bras, là, dit-elle.

C’est son bras gauche, celui qui a dû porter, lors de sa chute dans les broussailles. Tâtant le membre avec précaution, il ne perçoit aucun os saillant. Si c’est une fracture, elle n’est pas ouverte, en tout cas. Il a pensé, avant de descendre, à décoincer, avec le bâton, le tesson de bouteille tranchant, qu’il a mis dans sa poche. Il peut donc entreprendre de libérer Jana de son lien, étroitement serré comme le sien. Leur ravisseur ne voulait sans doute pas abandonner ses menottes dans la nature !

Tirant, poussant sa petite sœur épuisée vers le haut de la ravine, Joris, au prix d’efforts incroyables, remonte jusqu’à la berme herbeuse de la route. Là, les deux enfants s’effondrent, dans la rosée du matin : Joris a perdu pas mal de sang et Jana s’est évanouie de douleur.

C’est la camionnette du boulanger de Chasteaux, conduite par son mitron, qui les surprendra dans ses phares, dans le virage, une heure plus tard, au début de sa tournée sur la D 158. Il est sept heures ; par chance, le téléphone portable du jeune homme lui permet de prévenir aussitôt les secours de Brive, à quinze kilomètres de là. Trente minutes plus tard, ils sont pris en charge à l’hôpital : hypothermie, plus une épaule démise pour Jana et des contusions multiples pour Joris.

 X

 Toute l’équipe de gendarmes était sur le pied de guerre : tous les véhicules banalisés disponibles furent lancés sur les routes des alentours. Suivant l’idée du capitaine Mangin, reprise par Soubeyrol, le suspect n’ayant pas de véhicule personnel, hormis son tracteur, il devait encore circuler dans le véhicule dérobé à Condat, quelques jours avant l’enlèvement. En tout cas, on n’avait pas retrouvé celui-ci et aucun autre vol n’avait été signalé. Des barrages équipés de herses furent mis en place sur les principales départementales autour de  Collonges, à une distance qui fut difficile à déterminer, mais qu’on fixa arbitrairement à vingt kilomètres, en pensant que l’homme était un loup solitaire qui rechignerait à s’éloigner de son territoire.

Le meurtre de Joss Vanderlaeren et l’enlèvement du reste de la famille avaient eu lieu vingt heures auparavant. C’était beaucoup. L’expérience montrait que dans les cas d’enlèvement, chaque heure qui passait diminuait les chances de survie des victimes.

Le problème posé était double : Edmond Favart connaissait parfaitement la contrée où il avait toujours vécu et celle-ci regorgeait de cachettes possibles : de nombreuses zones boisées, des grottes naturelles, des abris troglodytiques, des masures inhabitées… Si l’on y ajoutait un relief accidenté, cela donnait un ensemble peu favorable aux poursuivants. Il faudrait un peu de chance aux forces de l’ordre pour aboutir rapidement. Et on ne pouvait pas lancer un ratissage sur un secteur aussi étendu. Il leur fallait un indice supplémentaire.

C’est alors que la cellule de crise décida de recourir au plan alerte enlèvement. Jusqu’alors, il avait presque toujours abouti à un résultat positif, mais cette fois, il était lancé bien tard et dans un contexte différent : celui d’un meurtre.

Des bandeaux informatifs défilèrent bientôt sur tous les écrans, téléphones, tablettes, téléviseurs, autoroutes, villes et villages ; toutes les radios relayèrent aussi le message : « deux enfants, garçon et fille, dix et sept ans, Joris et Jana Vanderlaeren, ont été enlevés avec leur mère, hier dans la nuit, au domicile de la famille, au bourg de Collonges-la-Rouge, par un homme d’une quarantaine d’années, brun, trapu, sans doute au volant d’une camionnette volée Renault Express blanche, immatriculée 325 XY 46. Ils sont vêtus pour le garçon d’un pyjama en jersey bleu nuit, pour la fille d’une chemise de nuit à fleurs. Pieds nus. Leur mère  Annelore est grande, blonde paille, yeux bleus lavande. Sa tenue n’est pas connue. L’homme peut être armé ; il est dangereux. Toute personne pouvant fournir un renseignement à leur sujet doit immédiatement appeler l’un des deux numéros de téléphone qui s’affichent maintenant : 03 XX XX XX XX ou 03 XX XX XX XX ».

C’est le mitron du boulanger, alors qu’il poursuivait sa tournée autour de Chasteaux, après le départ des secours pour l’hôpital de Brive, qui croisa le premier le véhicule dont la radio venait de donner l’immatriculation. Il voulut composer aussitôt sur son portable l’un des deux numéros d’appel fournis, mais impossible de se souvenir des quatre derniers chiffres ! Trop focalisé sur l’immatriculation ! Il fit néanmoins deux tentatives au hasard, infructueuses, hélas. Alors, attendre la rediffusion du message, mais dans combien de temps ? Enfin, il eut la présence d’esprit de rechercher sur son smartphone l’alerte enlèvement qui venait d’être lancée et, là, trouva, le numéro recherché.

Une sonnerie retentit :

— Alerte enlèvement Corrèze, j’écoute…

— Je crois que je viens de croiser le véhicule que vous recherchez.

— Vous avez pu noter l’immatriculation ?

— Celle que vous avez donnée, 325 XY 46.

— C’était où ?

— Sur la D 158, Larche-Montplaisir avant Lissac-sur-Couze, kilomètre 12.

— Comment pouvez-vous être aussi précis ?

— Je suis arrêté devant la borne kilométrique.

— OK. Dans quel sens allait le véhicule ?

— Vers Lissac.

— Qui conduisait ?

— Un homme, je pense, mais il faisait encore nuit.

— Très bien. Merci de votre appel.

Une batterie de téléphones se mit en branle aussitôt. Mangin, Soubeyrol, le Préfet, le Maire décrochèrent :

— Un signalement du véhicule volé à Condat sur la D158, kilomètre 12, en direction de Larche.

Soubeyrol regarda la carte et répondit le premier :

— On resserre le dispositif à 10 km autour de Lissac. Je veux dans l’heure qui vient la position de toutes  les maisons inhabitées, les grottes, abris sous roche et autres cachettes possibles dans le périmètre. Survol de la zone en hélico.

— Compris.

À l’hôpital de Brive, Joris avait été transfusé et l’épaule de Jana remise en place assez aisément. Le garçon, dès qu’il fut conscient, commença à s’agiter :

— Il faut délivrer maman, celui qui nous a enlevés lui fait du mal !

Le cadre de santé du service appela aussitôt la Gendarmerie, qui relaya l’appel vers la cellule de recherches. Florence Mangin demanda à parler au garçon :

— Tu sais où elle est retenue, ta maman, Joris ?

— C’est une espèce de grotte, pas très loin du ravin où il nous a jetés, Jana et moi, parce qu’on n’a pas roulé longtemps. Dix, quinze minutes, peut-être. J’ai compté dans ma tête treize fois jusqu’à soixante.

— Ça nous aide beaucoup, Joris. Merci. On va la retrouver, tu sais.

La voix du garçon chevrotait à présent :

— Je vous en supplie, faites vite, j’ai trop peur….

 XI

 Edmond Favart approchait de sa destination et l’excitation montait en lui à la pensée de « baiser » à nouveau Wanda. Plus que deux kilomètres avant l’abri sous roche qu’il avait investi à l’insu de son propriétaire, grabataire dans un hôpital de la région.

Soudain, un ronronnement sourd venu du ciel, lui fit lever la tête : « Merde, un hélico, ils sont à mes trousses, j’aurais dû changer de voiture… Heureusement la route jusqu’à Wanda est sinueuse et boisée. Tant pis, j’abandonnerai le véhicule près de la rivière et je ferai le reste à pied. Avant qu’on me retrouve, il sera trop tard…

À deux cents mètres du lieudit, il cacha la fourgonnette dans un bosquet au bord de la rivière, avant le pont et prit, en sens opposé, le chemin qui montait vers la roche. C’était un sentier carrossable, bordé de murets de pierres, sur lesquels avaient poussé des chênes rabougris et noueux, des gènevriers, des épines et des ajoncs qui n’offraient pas trop de protection à la vue. Il se mit au pas de course. Il atteignit bientôt la rampe caillouteuse qui s’élevait jusqu’à l’abri.

Annelore, en sanglots, depuis le départ de ses enfants, reconnut le pas lourd de son ravisseur et se rencogna d’instinct contre les planches de son bat-flanc. Elle aurait voulu rentrer sous terre ou mourir dans l’instant ! Il approchait…

— C’est moi, ma toute belle. Nous voilà seuls, à présent…

Il avait relevé le bâillon de sa prisonnière qui éclata aussitôt, d’une voix pleine de violence :

— Monstre ! Qu’avez-vous fait de mes enfants ?

— Quelque part par là, dans la nature…

Elle ne put en dire davantage, car craignant, dans cet abri sous roche, l’écho de la fureur de la Hollandaise, Edmond Favart la bâillonna à nouveau.

— J’aurais voulu que nous passions du temps ensemble, tu aurais appris à me connaître, mais les choses ont mal tourné et je sens que la fin est proche. C’est donc notre dernière fois, mais je veux que ce soit un feu d’artifice.

Edmond Favart déploya sur le sol la couverture mitée qu’il avait lancée à sa prisonnière lors de son arrivée et la glissa sous elle , puis il la déchaussa et ôta short et culotte à la jeune femme, malgré les coups de pied qu’elle tentait de lui porter.

— Tiens-toi tranquille ! Tu sais bien que ça ne sert à rien. Allez, ça va être ta fête… Je suis sûr que tu vas aimer ça…

À présent, il desserrait sa ceinture et se débraguettait avec précipitation.

Il venait de se jeter sur elle, quand une voix tonna dans son dos.

— Debout, Favart !

Il se redressa lentement, avant de se retourner, sexe à demi bandé, bras ballants, regard hébété. Trois gendarmes pointaient leur arme dans sa direction, pendant qu’un quatrième courait délivrer Annelore de ses entraves et la dérobait à la vue de tous avec une couverture de survie.

— C’est fini, Favart. Reculottez-vous, Bon Dieu !

Il s’exécuta avec lenteur, le regard provocant.

— Je venais à peine de commencer ! Vous êtes arrivé un quart d’heure trop tôt, Capitaine. Dommage ! Mais c’est mieux ainsi, ça aurait sûrement mal fini, autrement.

Il tendait ses poignets aux bracelets nickelés, soulagé, d’une certaine manière, d’être délivré de la tentation. Ce voisinage de tous les jours avec Wanda, c’était devenu invivable !

 XII

 Favart était un récidiviste. Certes, il avait payé sa dette envers la société – douze ans d’emprisonnement – et son suivi sociojudiciaire de cinq ans était révolu. Mais un signalement pour agression sexuelle postérieur n’avait pas eu de suite et l’obligation de soins qui lui avait été enjointe n’avait été respectée que très partiellement, pendant sa peine et juste après sa libération. C’est fréquent, hélas ; faute de moyens suffisants, la Justice pare au plus pressé, gère l’urgence et laisse filer le reste.

Son procès pour meurtre sans préméditation, viol, tentative de viol, enlèvements et séquestrations qui vient de se tenir à Tulle où siège la Cour d’Assises de Corrèze a fait du bruit dans la région, pour de mauvaises raisons. Figurez-vous que la défense du prévenu, tentant de prouver, comme souvent, que la victime du viol avait, peu ou prou, cherché ce qui lui était arrivé, s’était mis en tête de produire, comme pièces à conviction, des extraits des films tournés par Wanda/Annelore ! Et que le Président du Tribunal avait accepté ! Heureusement, le huis-clos fut accordé.

Les psychiatres et psychologues qui ont examiné Edmond Favart ont souligné qu’après son divorce et au fil des ans, il avait eu une sexualité de voyeur, mais que fondamentalement, c’était un prédateur sexuel. En raison de carences affectives et éducatives profondes, son image de la Femme se réduisait à la dualité mère/putain. Lui-même en a convenu.

Cette fois-ci, il a pris la peine maximum, trente ans dont vingt-deux incompressibles. Sortira-t-il inoffensif ? Bien malin qui pourrait le dire.

Il reste que notre commune est maintenant connue dans les annales judiciaires avec cette « Affaire de Collonges-la-Rouge ». On s’en serait bien passé. C’est de la mauvaise publicité, quoi qu’on fasse.

Annelore et ses enfants ont quitté la commune. Comment voulez-vous qu’ils supportent le regard des gens ? C’est trop petit ici. On ne peut y vivre dans l’anonymat. Le manoir de la Barrière a été vendu à nouveau. À des Belges, une fois !

Au cimetière, une tombe en granit poli noir intense est fleurie à distance, plusieurs fois par an. Une épitaphe qui nous fera mal longtemps encore y dit : « Il avait choisi ce pays pour y vivre en paix ; il n’a pas été payé de retour ».

Tout ceci a laissé des traces, y compris inconscientes. À présent, nous sommes nombreux à regarder chaque matin, de manière réflexe, si l’eau de la fontaine est de la bonne couleur !

(1) Le Vin Paillé de la Corrèze est obtenu à partir de cépages rouges : Cabernet Franc et Cabernet Sauvignon. ou de cépages blancs : Chardonnay, Sauvignon. La récolte des meilleures grappes se fait à la main. Celle-ci sont déposées sur des claies avant d’être mises à sécher dans des locaux aérés naturellement. Lors du passerillage, le raisin perd son eau et se concentre en sucre et arômes. A l’approche de noël, les raisins sont pressés, le Vin Paillé est ensuite élevé pendant 2 ans minimum, puis mis en bouteille. (Source : Syndicat Viticole du Vin Paillé de la Corrèze)

 ©Pierre-Alain GASSE, mai 2017.

La Madone des librairies

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AVERTISSEMENT

Cette nouvelle évoque des faits qui devraient réserver sa lecture à un public adulte.

I

Depuis une vingtaine de minutes, elle tourne autour des présentoirs, examinant les couvertures,  parcourant les présentations, soupesant les ouvrages, sans en retenir aucun. Très vite, son physique et ce comportement retiennent son attention.

Jolie, hâlée, cheveux châtains mi-longs, elle est vêtue d’une mini-robe corolle à motif imprimé mêlant le brun et l’orange et chausse des bottes à tige courte en cuir retourné noir. Curieux assemblage, qui pour autant, ne défigure pas sa silhouette gracieuse et sexy.

Il est venu retirer en magasin Bonita Avenue de Peter Buwalda, commandé une semaine auparavant. La vendeuse est occupée depuis un bon moment avec une cliente qui lui expose en long et en large ses préférences de lecture. Il attend donc au pied du comptoir et dispose de tout le temps d’examiner l’inconnue.

Son manège l’intrigue. Il est le seul homme dans les parages. En même temps, difficile de croire que c’est de lui dont elle veut se faire remarquer. Il a probablement le double de son âge !

Le voilà qui entreprend un tour des tables d’exposition dans le sens opposé au sien. Ils se croisent une première fois. Des effluves d’un parfum fleuri lui parviennent. Poursuivant son examen des ouvrages à l’étal, elle semble tout à son occupation quand un jeune homme vient lui tenir quelques propos à l’oreille.

Évidemment, une aussi jolie fille ne pouvait pas être seule ! Bien jeune cependant ce garçon, lui semble-t-il, pour être son compagnon, mari ou amant. Son petit frère alors ? Cette supposition l’arrange.

À peine arrivé, le jeune homme repart vers les rayons des CD et DVD et l’inconnue reprend sa lente pérégrination autour des tables chargées de livres. De plus en plus curieux. S’il osait…

Il vient de récupérer son ouvrage et se décide à opérer un second tour de table. Malheureusement, c’est celle des nouveautés et il n’a encore lu aucun des volumes qui s’y empilent. Impossible donc de donner négligemment un conseil de lecture, pour engager la conversation.

À présent, c’est le dernier d’Ormesson qu’elle a en mains  Un jour, je m’en irai sans en avoir tout dit. Voilà un auteur qu’il pourrait tout de même lui conseiller en confiance, pense-t-il alors.

Soudain, l’ouvrage tombe des mains de l’inconnue. Sur ses basques, il le ramasse et le lui tend avec un sourire et une question :

— Comment comprenez-vous ce titre ? Le « en » est intrigant, non ?

Ses yeux clairs le fixent un instant, glissent sur le titre du livre et reviennent sur lui :

— Vous trouvez ? Pour moi, c’est limpide. On ne dit jamais tout de sa vie, à personne, pas même à ses lecteurs.

— Vous avez sans doute raison.

Les doigts de la belle effleurent les siens en reprenant l’ouvrage. Une onde électrique lui parcourt l’épine dorsale.

Voilà comment ils se sont connus, Ève et lui.

II

Ce jour-là, ils vont boire un café, préférant la fraîcheur, l’intimité et la discrétion de l’arrière-salle à la fournaise et l’exposition de la terrasse.

Au final, elle n’a pas acheté le d’Ormesson, mais le dernier opus de l’islandais Arnaldur Indridason, Étranges rivages. Et celui-là, il l’a lu quelques semaines plus tôt. Facile de lui dire tout le bien qu’il en pense. Ce n’est pas original. La critique ne tarit pas d’éloges à son sujet.

Quand ils se quittent, d’un signe de la main, il se rend compte qu’elle l’a laissé parler et s’est très peu livrée. Le jeune homme qui lui a susurré quelque chose n’a pas reparu et il n’a pas osé la questionner.

Il  lui a dit qu’il passait souvent à la librairie le lundi après-midi. Elle a répondu : « Moi aussi. C’est mon jour de congé. C’est curieux que nous ne soyons pas encore rencontrés ».

Ils en sont restés là.

Et puis, sa bonne étoile…

Du moins, l’a-t-il cru, au début.

Le lundi suivant, dès quatorze heures, il arpente les rayons de la librairie, en quête de sa silhouette singulière.

Lorsqu’elle arrive, tout d’abord, il ne la reconnaît pas. Combinaison moulante de cuir noir, bottes de moto et casque à la main, avec ses gants dedans. Une motarde ! Quel changement ! Mais toujours autant de charme.

Dès qu’elle le voit, elle s’approche d’une démarche chaloupée.

— Bonjour, vous allez bien ?

Ils échangent une poignée de main ferme. Un bon point de plus. Il a en horreur les poignées de main mollassonnes.

— Beaucoup mieux, depuis que vous êtes là, mais j’ai failli ne pas vous reconnaître. Je m’attendais si peu…

Ce futur est plein de promesses. Il en accepte l’augure avec bonheur.

Ni l’un ni l’autre ne portent d’alliance. Seule une tourmaline rose et verte orne le majeur de la main gauche de la jeune femme.

Ils ressortent de la librairie sans le moindre livre. Bien mieux à faire.

L’été touche à sa fin, mais le soleil n’en a cure. Une brasserie se trouve là.

— Au soleil, je vais crever de chaud avec ma combinaison. Allons à l’intérieur. Vous buvez quoi ?

— Une blanche, peut-être.

Elle hèle le garçon tandis qu’ils se glissent côte à côte sur une banquette de moleskine dans le fond de la salle :

— Deux blanches, s’il vous plaît. Avec une rondelle de citron.

Il craint qu’elle ne mette son casque entre eux deux, mais elle le pose au pied de la table et se rapproche de lui. Le cuir souple de son pantalon touche à peine le jean du sien qu’il ressent la chaleur de sa peau. C’est absolument délicieux.

On leur apporte leurs verres et ils trinquent.

Se tournant vers lui, elle le regarde dans les yeux et dit sans sourciller :

— On fait quoi ? On va chez toi ou chez moi ?

>C’est si direct qu’il ne sait quoi répondre :

— Je ne sais pas. Comme vous… tu veux.

— Alors, chez moi. Ce n’est pas loin. Je t’emmène.

Il n’a pas enfourché de moto depuis des années.

III

Chez elle, c’est un ancien garage, transformé en loft. Le portail de métal a été conservé, avec sa petite porte de service, le tout repeint en gris souris.

Elle y rentre sa Kawasaki 500.

À l’intérieur, c’est une symphonie tricolore : les murs d’agglos ont été passés au noir, le sol est en béton ciré naturel, tandis que tout l’empoutrellement métallique est laqué de rouge. Un bloc cuisine central rouge et un énorme coin salon blanc occupent l’espace. Elle l’entraîne dans un escalier sonore qui conduit à une mezzanine sans rambarde :

— C’est un peu dangereux chez toi, dis donc.

— Oui, c’est vrai, ce n’est pas vraiment fini. Mais ce n’est pas tout à fait chez moi, non plus. C’est à mon père. Il est photographe et vit en ce moment aux États-Unis. Alors, je squatte ici avec mon frère.

— Alors, tu es… célibataire ?

— On peut dire ça, oui.

Réponse sibylline qui le satisfait pour l’instant.

Un lit, protégé par des paravents en laque de chine, se trouve devant eux.

Après avoir ôté ses bottes, elle fait glisser la fermeture-éclair de sa combinaison :

— Tu veux bien m’aider, c’est tellement ajusté, ce truc !

Et comment qu’il veut bien l’aider !

Il s’en est un peu douté, à son contact, sur la moto : elle est nue dessous. Enfin, presque : un minuscule string rouge, marqué d’une étoile en strass, voilà son seul sous-vêtement.

Ils n’ont pas dit un mot depuis son invitation à la dévêtir. À quoi bon ?

Il se dépouille à son tour de ses oripeaux. Dans la précipitation.

— Tu as ce qu’il faut, au moins ?

Il se souvient qu’un préservatif doit traîner dans son portefeuille depuis… trop longtemps. Une chance.

— Oui, oui, attends.

— Donne, je vais te le mettre.

Ensuite, en motarde émérite, elle entreprend de le chevaucher.

Tant de détermination devrait retenir son attention.

Mais son esprit ne cherche qu’à retarder une explosion à laquelle tout son corps aspire déjà…

IV

En effet, deux projecteurs de studio sont braqués sur son individu. Il a le geste réflexe de vouloir cacher sa nudité. Impossible !

Il est attaché par les poignets aux barreaux métalliques du lit à l’aide de menottes ! Et deux paires d’yeux le fixent.

Ève, à présent couverte d’un peignoir à motifs chinois, et son frère, en tenue de motard, se tiennent au pied de la couche.

— Ça y est, il sort des vapes. Pas trop tôt. J’ai bien cru qu’il allait falloir lui jeter un seau d’eau.

— Pour niquer mon pieu. T’es pas dingue ?

Il tente d’articuler un « Quoi? » ahuri, mais rien ne sort de sa bouche. Un large sparadrap la recouvre. Ève poursuit, toujours avec le plus grand calme :

— Eh, oui, il faut bien vivre et, comme tu l’as vu, je suis soutien de famille.

— Alors, tu nous files ta carte bleue avec le code. On te la rend dans une heure ou deux, si tout va bien, et on te libère ensuite.

Le débit de son frère est plus nerveux, saccadé, impatient :

— T’auras pas tout perdu, hein, mon salaud ? grimace-t-il.

— Bon, ta carte bleue, on l’a déjà, mais pas le code. Une fois sur deux, il suffit de bien fouiller pour le trouver, mais toi, t’es pas si con, tu ne l’as noté nulle part. Alors, il va falloir nous le donner maintenant !

Le visage d’Ève reste impassible. Mais, dans les yeux de son frère brille une lueur maligne qui le fait frissonner de la tête aux pieds. Ève s’approche, lui met un doigt sur la bouche, puis, d’un coup sec, arrache la bande adhésive qui le bâillonne. Il pousse un hurlement de douleur.

— Ta gueule ! glapit son frère. Alors, ce code, ça vient ?

— Vous pouvez toujours courir !

— Ils disent tous ça, au début, mais quand je me serai bien amusé avec toi, tu chanteras une autre chanson, crois-moi…

— Vous êtes complètement dingues !

— On nous l’a déjà dit, mais jusqu’ici personne n’a pu le répéter à qui que ce soit…

V

Un homme nu, lacéré de coups de fouet et la gorge tranchée, baigne dans une mare de sang, sur les draps d’un lit défait.

Clap de fin.

— Excellent. On garde tout. Igor, tu montes ça, fissa. Je veux que ce soit en ligne lundi. Et tu trouves un titre bien dégueu ! Les autres, vous remballez le matériel et faites le ménage.

— Et pour le « colis », chef ?

— Chaux vive et béton, comme d’habitude.

©Pierre-Alain GASSE, septembre 2013.

Quand le vin est tiré…

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 Prologue

Bénédicte Plassard, OPJ à la BRI de Rennes Centre, célibataire malgré elle depuis plusieurs mois, n’avait pas trouvé le moyen d’épuiser ses jours de récupération du premier semestre. Aussi est-elle un lundi matin de juin convoquée par le commissaire Dutertre qui lui signifie que les affaires étant un peu plus calmes, elle est en vacances à compter de cette minute.

— C’est un ordre, Plassard, il n’y a plus que vous qui n’avez pas pris toutes vos récup’. Ça fait désordre et ça complique la vie du service, alors, exécution !

— Bien, Commissaire. Et je reviens quand ?

— Commencez d’abord par partir, on vous rappellera si on a besoin de vous.

D’abord renfrogné, le joli minois de la policière tente de s’éclairer d’un sourire :

— Vous savez bien qu’au bout de deux jours de vacances, je m’em… quiquine, Commissaire.

— Peut-être, mais votre crédit RTT déborde et vos RPS aussi. Je n’ai plus de quoi vous les payer et on ne peut pas les verser sur votre compte épargne-temps. Alors, il faut m’utiliser tout ça avant vos congés annuels. Vous pouvez disposer, capitaine.

Bénédicte Plassard salue et sort du bureau.

I

Retrouvailles

Selon un bref calcul de tête, cela m’oblige à deux semaines d’inactivité, au bas mot. Vacances ! J’ai le mot en horreur. Pas la chose, non ! Faut pas pousser. Mais décidément, en ce moment dans ma vie, tout est vacuité !  À commencer par mon lit, vide de chez vide depuis… Je renonce à compter. Trop longtemps, en tout cas ! Ensuite, mon équipier Simon Le Lagadec dit Sim, qui a fait valoir ses droits à une retraite anticipée pour s’occuper de sa vieille mère ! À cinquante-deux ans ! Quelle misère ! Obligée de supporter des petits jeunes, nerveux comme des pur-sang, (dé)formés à la culture du résultat et à la déontologie trop souvent douteuse. Alors si maintenant, en plus, on me prive de boulot, c’est la totale ! Le vide sur toute la ligne.

Je retourne mettre un semblant d’ordre sur mon bureau, transmets à mon second les instructions pour les affaires en cours et sors d’un pas désabusé sur le Boulevard de la Tour d’Auvergne. Qu’est-ce que je vais va bien pouvoir foutre de tout ce temps ?

J’ai donné mon mobile-home de Pléneuf-Val André en location jusque début juillet. Impossible d’aller me dorer la pilule là-bas. Et de toute façon, la météo annoncée n’est pas terrible ! Le soleil dans les îles, je réserve cela pour cet été. Alors, quoi ? Une petite croisière en catamaran ? Je consulte mon compte en banque sur mon smartphone. Il n’est pas dans le rouge, mais à marée basse quand même. Ma dernière virée au Casino m’a coûté cher. C’était pour le service, mais je n’aurais pas dû jouer mon propre fric, après avoir perdu les 200 € que m’avait octroyés le Commissaire ! Total : la cagnotte du service est à sec et moi sur le sable !

Je m’attable à la première terrasse qui se présente sur le Boulevard et commande un café crème. Là, touillant distraitement un expresso bientôt froid, je m’abîme dans des pensées aussi grises que le ciel plombé de cette matinée, lorsqu’une voix mâle me hèle depuis le trottoir opposé :

— Bénédicte ?

Un homme brun élancé agite le bras dans ma direction. Arquant les sourcils, je tends les mains, paumes ouvertes, pour signifier mon ignorance. Le quidam prend cela pour une invite et traverse aussitôt la chaussée.

Pendant les quelques secondes que cela prend, ma procédure d’identification s’accélère et lorsque qu’il s’arrête devant moi, un prénom jaillit de mes lèvres :

— Julien !

Gagné. Rennes. Licence en Droit. Cela remonte à dix ans maintenant. Il avait  un look d’ado attardé. J’étais une risque-tout. J’ai passé le Concours d’Inspecteur de Police et l’ai obtenu. Nos chemins se sont séparés. Il a changé, en bien. Moi, pas apparemment, puisqu’il m’a reconnue, lui.

Nous nous embrassons comme de vieilles connaissances que nous sommes.

— Alors, qu’est-ce que tu deviens ? Toujours dans la Police ? demande Julien en me détaillant du regard tandis que lui fais signe de s’asseoir à ma table.

— Oui, oui, capitaine à la BRI d’en face. Et toi, avocat ? Magistrat du siège ? Ou du parquet ?

— Non, non, journaliste d’investigation, free lance.

— Ah bon ? On fait presque le même métier, alors ?

— On dirait bien. Mais pas avec les mêmes outils. À toi le flingue, à moi le stylo, enfin, le clavier et la souris.

Je vois là un raccourci journalistique aussi typique qu’erroné, mais m’abstiens de le relever.

— Et tu travailles sur quoi en ce moment ?

— Je ne peux pas te donner les détails, tu t’en doutes, mais là, je pars sur une enquête très près d’ici, à Saint-Suliac. Tu connais ?

— Ouais, un peu, c’est sur les bords de Rance, non ?

— Exact. Et toi, t’es sur quoi ?

— Que dalle. Mon boss vient de me mettre en congé pour quinze jours. Chômage technique. Des jours à récupérer avant la date fatidique. Ça m’emmerde. J’ai rien de prévu. Je sais pas trop quoi faire.

— Ça te dirait de m’accompagner ? Tu me servirais de couverture. Un couple, vrai ou faux, ça attire moins l’attention qu’un solitaire.

Je regarde Julien. Julien me regarde. Dans quoi vais-je me fourrer encore ? Les non-dits restent sous cape. Finalement, la paume de ma main droite va frapper la sienne :

— Tope-là, Juju !

Juju c’était son surnom, au temps de la Fac. Moi, c’était Béné.

— Mais on fait lit à part, OK ?

Julien écarte les mains, paumes ouvertes et levées comme pour dire : « Si tel est ton choix, d’accord ». Je choisis de me contenter de cette réponse équivoque.

II

Vingt-quatre heures plus tard, à Saint-Suliac (Ille-et-Vilaine)

Les chambres d’hôtes « Les Mouettes » se situent dans une pimpante bâtisse du bourg même de Saint-Suliac. L’une d’entre elles, au rez-de-chaussée, possède des lits jumeaux. Julien n’en a pas trouvé d’autre de libre sur la commune et il préfère loger au cœur de son champ d’investigation.

Nos deux nouveaux équipiers, habitués l’un comme l’autre à un minimalisme d’inspiration nordique très en vogue chez les gens de leur génération, à leur arrivée dans les lieux, trouvent le décor un peu suranné. Polis, ils n’en disent cependant rien à leur hôtesse, une veuve de marin, dans la soixantaine, plus vraie que nature. Peut-être en rajoute-t-elle un peu pour les touristes (accent du terroir, tablier bleu). La couleur locale, ça plaît bien. La propreté est impeccable, la literie modernisée et de plus, le rez-de-jardin leur convient tout à fait : ils pourront ainsi aller et venir à leur aise en toute discrétion. L’affaire est donc conclue : 58 € la nuit, petit déjeuner compris, durée à leur convenance ; en ce début juin, Dame Jeannine n’a rien de réservé avant le 15 prochain.

Sur la table de bois peint de la chambre, Julien a posé son ordinateur et sorti d’une chemise cartonnée divers articles de presse. Il se tourne vers Bénédicte assise en tailleur sur son lit et plongée dans un examen attentif des fleurettes de la tapisserie.

— Bon, tu m’écoutes Béné ? Voilà. J’ai été engagé par La Vigne, un magazine du monde viticole, de la viticulture et du vin pour réaliser une enquête sur les agissements des Chinois. Outre la contrefaçon qu’ils pratiquent à grande échelle, ils tenteraient, également, de cloner des cépages français, pour reproduire des crus bordelais classés sans payer les royalties prévues par les accords de l’OMC. Et la piste m’amène ici.

—  À Saint-Suliac ? De la vigne ? Tu rigoles ou quoi ?

— Pas du tout, ma chère. Figure-toi que jusqu’au siècle dernier, on y produisait du vin, blanc principalement, et ce depuis l’Antiquité !

— Alors, là, tu m’en bouches un coin ! Ça devait être de la piquette, en tout cas.

— Même pas. Au début, du temps des Romains, oui, mais ensuite la culture de la vigne a fait de tels progrès qu’au XVIe, il paraît même qu’un marquis de Quintin venait s’approvisionner sur la quinzaine d’hectares de vignoble qu’il y avait alors ici.

— Bon, d’accord, mais aujourd’hui à part quelques treilles, et encore ! y’a pas plus de raisin que de beurre en broche !

— Détrompe-toi ! Il y a même une association pour le renouveau du vin breton, et les bonnes années, les vignerons suliaçais produisent dans les quatre cents litres de vin. Qu’ils ont le droit de boire ou de donner, mais pas de vendre. C’est là le hic. Officiellement, les quatre départements bretons ne sont plus région viticole et l’Administration tolère, mais ne veut pas officialiser cette résurrection.

— Et pendant ce temps-là, les Chinois rachètent à tour de bras les domaines viticoles mis en vente ou dont les propriétaires ne peuvent résister à des offres de rachat mirobolantes. Ils ont commencé par des petits châteaux dans le Bordelais et l’Anjou, mais j’ai lu la semaine dernière que Gevrey-Chambertin venait de tomber dans leur escarcelle ! Mon bourgogne préféré ! Ça commence à bien faire !

— Madame donne dans le patriotisme à tout crin et boit du Gevrey-Chambertin ? Je ne savais pas que  la Police payait aussi bien ! Rassure-toi. Nos exportations de vin représentent encore plus de la moitié du marché chinois, mais il est vrai que les choses bougent très vite. L’an dernier, la progression du secteur a dépassé les 2O % ! L’engouement pour le vin est devenu un phénomène de société. Les financiers se sont emparés du créneau et la Chine est en passe de devenir le 5e pays consommateur au monde ; elle est déjà le sixième producteur !

— Tu me récites Wikipédia par cœur ou quoi ?

— J’ai fait mon boulot. Je me suis documenté. Mais, tu as raison, revenons à notre sujet. Je vais t’emmener voir les deux inventeurs de la vigne de Saint-Suliac. Nous avons rendez-vous demain matin à dix heures sur les pentes du Mont Garrot.

— Les inventeurs de la vigne ? Comme pour un trésor ? Sur les pentes du Mont Garrot ? C’est quoi, ce délire ?

— En 1996 on a retrouvé un vieux cep de vigne dans un taillis inextricable sur les pentes sud du Mont Garrot, un escarpement qui culmine à 73 m au-dessus du niveau de la mer, tout près d’ici. Mais, on verra ça demain. Si on se faisait une crêperie en attendant ? Je commence à avoir la dalle, moi, pas toi ?

— En voilà une idée qu’elle est bonne, moi, je dis.

— Alors, vendu !

Ils se retrouvent bientôt, à deux pas de leur logis, sur la terrasse du Galichon, l’unique crêperie du bourg, installée dans une vieille maison décorée avec goût.

Deux galettes « complètes », deux « andouille de Guéméné », deux crêpes « caramel au beurre salé » et six bolées de cidre plus tard, nos protagonistes ont l’estomac calé et l’humeur gaie. Bras dessus, bras dessous, ils entreprennent alors une petite promenade digestive par les ruelles du village jusqu’au port. C’est une belle soirée de fin de printemps. Le fond de l’air est doux. Le ciel, légèrement ennuagé, laisse le soleil déployer ses ors sur les eaux de la ria. Au Nord-ouest, l’oratoire de Notre Dame de Grainfollet, se découpe en ombre chinoise sur un horizon enflammé. Romantique à souhait, n’est-il pas ?

Julien en profitera-t-il pour tenter de ranimer les cendres du passé ? Bénédicte enterrera-t-elle au cours de cette enquête sa vie de célibataire à corps défendant ? Vous le saurez peut-être dans le chapitre qui vient.

III

Sur les pentes du Mont Garrot

En dépit d’une euphorie due sans nul doute au cidre du Val de Rance, ce soir-là, Bénédicte ne fait don de son corps qu’à Morphée, car à peine a-t-elle posé la tête sur l’oreiller qu’elle s’endort comme une bienheureuse. Et Julien, sur la béquille, comme le chante Lastic, ce « chanteur paillard et dépressif », bien de chez nous. (1).

Le lendemain matin, des ribambelles de nuages blancs courent dans le ciel de la ria, poussés par un vent frais qui ébouriffe les cheveux et pique les narines. À neuf heures, Julien, pense qu’il est grand temps de secouer sa coéquipière, qui dort toujours du sommeil du juste, pelotonnée, son oreiller dans les bras. Des souvenirs oubliés lui reviennent en mémoire. Il se revoit, dans sa chambre de la cité U, déshabillé par une Bénédicte entreprenante en diable. Elle s’est bien assagie, dirait-on. Il avance la main vers le lit voisin et lui secoue l’épaule :

— Béné, réveille-toi, il est neuf heures. Je te rappelle qu’on a rendez-vous à dix !

Moi, les yeux encore ensommeillés, je saute du lit, rabattant ma nuisette sur mes cuisses, et cours m’enfermer dans la salle de bains.

Trois quarts d’heure plus tard, nous entreprenons l’ascension du modeste promontoire, guidés par le GPS de notre téléphone : à peine 1,5 kilomètres nous sépare du sommet où on a donné rendez-vous à Julien. Bientôt, nous voilà devant les vestiges du moulin à vent de la Chaise. Sa toiture envolée, on l’a affublé d’affreux créneaux, à présent recouverts de lierre.

Du Mont Garrot, le regard embrasse toute la ria de la Rance depuis, me dit Julien, au sud-ouest, les superstructures du camp viking de l’anse de Vigneux qui abrita, paraît-il, deux dizaines de drakkars, au temps des Vikings, jusqu’à l’oratoire de N. D. de Grainfollet, au nord-est, d’où les femmes de marins guettaient le retour des bateaux, à l’époque de la Grande Pêche..

Passé ce moment culturel, nous commençons à redescendre le versant sud et soudain, au détour du chemin, sous les frondaisons des chênes et châtaigniers du talus, nous apparaît un vignoble de près d’un hectare, qui aligne ses échalas, dans le sens de la pente. Un peu plus loin, une vieille barrière ferme une entrée de champ. C’est le lieudit ‘La Vigne Blanche ». Comme on dit, y’a pas de fumée sans feu !

Les deux hommes qui nous attendent là, ont des airs de conspirateurs : ils ne veulent ni être filmés, ni qu’apparaissent leurs noms dans la presse. Soit, dit Julien, qui a mis son Nagra en route et pose sa première question :

— Comment tout cela a-t-il commencé ?

Le premier de nos interlocuteurs, un homme grisonnant et râblé, prend la parole :

—Voilà dix-huit ans bientôt, nous avons, Marcel et moi, débusqué dans un taillis lors d’une balade, un plant de vigne de raisin noir que nous avons fait analyser. Il était inconnu et il nous a fallu attendre presque dix ans pour apprendre que c’était un cépage de cuve, originaire de Saintonge, appelé Magdeleine noire des Charentes, (il mûrit précocement vers la Ste Magdeleine, le 22 juillet). D’autres études ont montré que ce cépage était la maman du célèbre merlot, dont le père n’est autre que le cabernet franc.

Julien opine du chef, mais pour moi tout cela reste plus obscur que du marc de café.

Le compère du premier vigneron, plus élancé et un peu plus jeune, poursuit :

— Entre-temps, avec un petit groupe de passionnés, on avait fondé une Association et entrepris de remettre sur pied une vigne sur les pentes du Mont Garrot, là où nous avions trouvé le premier plant. Ça n’a pas été sans mal. Entre les tracasseries de l’Administration et notre inexpérience, les premières années ont été rudes.

— Il a fallu trouver les terrains, défricher, planter, attendre, palisser, tailler… attendre encore. Et apprendre ! Les premières récoltes ont donné une horrible piquette, à peine buvable. Une fois, nous avons mis en bouteille avant la fin de la fermentation. Elles ont toutes explosé ! Mais à présent, nous produisons quelques centaines de bouteilles d’un vin blanc très honorable. D’ailleurs, le voici.

De la gibecière de sa veste de chasse, il vient de sortir une bouteille bourguignonne, humoristiquement étiquetée « Le Clos de Garo, Appellation bord d’eau non contrôlée ». Au-dessous, on reconnaît la silhouette crénelée du Moulin de la Chaise. C’est une bouteille de la cuvée 2011. Un cépage chenin, titrant 14°, toujours d’après l’étiquette.

Je m’exclame :

— Mais, alors, vous n’avez pas planté de magdeleine noire ?

— Hé, non. Il aurait fallu attendre trop longtemps, et la tradition n’attestait pas franchement de la culture de raisins noirs de cuve par ici. On se demande toujours comment ce pied est arrivé là. On s’est dégonflés. Pour l’instant. Car, avec le réchauffement climatique, si ça se trouve, on pourrait tenter le coup, maintenant. (ça, vous coupez, s’il vous plaît).

— Et celui-ci, vous en vendez ? demande Julien d’un air innocent.

— Taisez-vous, malheureux, c’est strictement interdit.  Non, il est réservé à notre consommation personnelle. D’ailleurs, comme nous sommes une vingtaine de membres, la production ne nous le permettrait pas. Mais on peut vous le faire goûter, si vous voulez.

Nous nous regardons en silence, puis je risque :

— C’est un peu tôt pour l’apéro, mais c’est si gentiment proposé qu’on ne peut pas refuser.

Alors, le premier vigneron tend au second un couteau suisse. La bouteille n’a pas de capsule-congé, bien entendu. Celui-ci ouvre le tire-bouchon et bientôt un sympathique « plop » vient troubler le gazouillis printanier des oiseaux.

De sa gibecière, l’homme a tiré quatre verres à dégustation, enveloppés dans un linge blanc. Il les répartit entre les présents et commence à les remplir.

Nous faisons tourner le vin dans nos verres, humons, puis attrapons une première goulée, pardon, gorgée. Bientôt, j’entends Julien dire :

— Belle fraîcheur en bouche, avec juste ce qu’il faut d’acidité. Ça me rappelle certains muscadets sur lie. Il n’est pas mal du tout, dites donc.

Je regarde Julien ébahie. Quand je l’avais connu, il ne buvait que du Coca et croyait que le pineau et le cognac, c’était pareil. Quels progrès !

— On ne vous le fait pas dire, reprennent en chœur nos deux interlocuteurs. On en est assez fiers, il faut bien l’avouer.

Au bout de la deuxième tournée, bouteille et verres vidés, mon naturel d’enquêtrice reprend le dessus et je questionne, avec une volubilité accrue :

— Bon, pour tout vous dire, on n’est pas venus seulement déguster « Le Clos de Garo » et vous entendre raconter son histoire, on est là aussi dans le cadre d’une enquête sur la pénétration des Chinois sur le marché du vin en France.

Nos interlocuteurs ouvrent des yeux comme des soucoupes.

— Le mois dernier, à Roissy, les douaniers ont intercepté un couple de chinois, de retour d’un voyage touristique dans notre pays. Leur périple les avait menés dans les principales régions viticoles du pays et dans leurs valises, pas la moindre bouteille de vin, mais… des greffes-boutures de nos cépages les plus réputés, sans la moindre facture d’achat et des échantillons de sol, soigneusement étiquetés.

— Mais, qu’est-ce qu’ils veulent faire de tout ça ?

— On suppose qu’ils veulent implanter de la vigne dans des terroirs ressemblant aux nôtres et à terme obtenir des cultivars adaptés à leurs climats.

— Mais c’est du brigandage pur et simple.

— Aujourd’hui, on appelle ça « espionnage économique », mais c’est la même chose.

— Et quel rapport avec Saint-Suliac ?

— Curieusement, il y avait un échantillon de sol et un futur greffon provenant de votre vigne !

Les deux vignerons tombent des nues :

— Pas possible !

— Du chenin blanc, implanté avec succès dans des régions aussi septentrionales, il ne doit pas y en avoir beaucoup, alors ça peut les intéresser.

— Ah ben, merde alors, ça, ça me la coupe, sauf votre respect, Madame.

Je fais signe que j’en ai entendu d’autres. Julien enchaîne :

— Auriez-vous déjà vu des Chinois circuler par ici, vous ?

Le premier vigneron se tourne vers son collègue :

— T’as déjà vu des Chinois par ici, toi, Marcel ?

— Dame, on n’est pas là à regarder la tête des touristes, nous ; des Asiatiques, il en vient surtout pour Saint-Malo par ici. Mais, des Chinois, je saurais pas dire. Faudrait voir avec le Syndicat d’Initiative, peut-être.

— Tu retardes, Marcel, c’est Office de Tourisme qu’il faut dire à présent.

— Ouais, j’m’en fous, c’est pareil.

— Est-ce qu’on peut vous demander quelque chose ? dis-je tout à trac :

— Mais faites donc, ma petite dame.

— Si jamais vous voyiez des Chinois rôder auprès de votre vigne, vous pourriez me faire signe ? fais-je en montrant ma carte de police et en tendant une carte de visite.

Mauvaise idée. L’homme se ferme comme une huître :

— Ça, je sais pas. On n’aime pas trop la police par ici.

Nous sentons qu’on n’apprendra rien de plus aujourd’hui et d’un regard décidons de remercier nos hôtes.

— Merci pour tout, l’histoire, l’apéro, et bon… vin pour cet automne !

Les deux hommes nous saluent d’un rapide coup de casquette, tandis que nous nous éloignons sur le sentier qui rejoint la baie.

Dès que nous sommes hors de portée de voix, Julien m’engueule :

— Mais qu’est-ce qui t’a pris de sortir ta carte tricolore ?

— Je sais pas, un réflexe, l’habitude…

— Ouais, hé bien, tu vas me faire le plaisir de la ranger au fond de ton portefeuille illico. Tu n’est pas en service, je te rappelle. Et tu viens de foutre notre couverture en l’air.

J’obtempère sans demander mon reste, car je sais bien que j’ai merdé grave.

Ce jour-là, Julien fait la gueule à Bénédicte jusqu’au soir. Leur voyage sur la Carte du Tendre s’annonce plein d’embûches et leur enquête est mal engagée.

Sauront-ils redresser la barre ?

IV

Un homme de science intrigant

Julien avait encore deux noms dans son carnet d’adresses : la fille du « Syndicat d’Initiative » comme avait dit le vigneron du mont Garrot et un universitaire du CNRS, spécialisé dans la vigne et le vin, domicilié sur une commune voisine. Rendez-vous est pris avec le second et une visite impromptue rendue à la première.

Celle-ci, une jolie brunette, fille de mareyeurs du cru, devant Julien, sort avec plaisir son relevé de fréquentation de l’année en cours et de l’année précédente : deux douzaines d’Asiatiques, la plupart chinois, ont franchi le seuil de son établissement en quête de renseignements touristiques, mais les vignes du Mont Garrot n’apparaissent pas dans les questions posées. C’est logique. Des espions de l’empire du Milieu un tant soit peu professionnels ne vont pas éventer leur présence aussi bêtement. Bénédicte, victime d’une survivance de jalousie aussi subite qu’inattendue, se hâte de tirer Julien hors de portée de cette rivale potentielle.

Après un déjeuner en terrasse d’huîtres, palourdes et bulots, gentiment arrosés d’une fillette de muscadet pas meilleur que le Clos Garrot, ils prennent le chemin voisin de la Ville ès Nonais.

Là, dans une longère habilement restaurée, sous une treille aux raisins encore à peine formés, les attend Jacques Saintilan, qui les invite à partager le café avec son épouse.

Julien, dans le cadre de la préparation de son enquête, a lu plusieurs articles de vulgarisation scientifique sur les cépages, leur obtention et les enjeux économiques qui s’y rattachent dont Saintilan est l’auteur. Mais il souhaite l’entendre de vive voix, pour confirmer ce qu’il a compris et sonder un peu le personnage.

L’homme est avenant et disert. Il suffit à Julien de tirer un bout de fil pour que se dévide, sans le moindre effort de sa part, une pelote entière. Un client comme ça, c’est du pain béni pour le journaliste !

Micro ouvert, il laisse donc son Nagra officier en silence.

« Vous savez, l’histoire des cépages, je ferais mieux de dire la science des cépages, autrement dit l’ampélographie, n’est pas quelque chose de récent. Ce sont les Romains, grands diffuseurs de la culture de la vigne, qui, avec Columelle, nous ont laissé les premières descriptions. Ensuite, si les Croisades ont notablement concouru à la diffusion de cette liane, aucun auteur ne semble s’être penché sur la question. Puis, à la Renaissance, Olivier de Serres n’a fait que traiter de la culture de la plante et ses modalités, mais ne s’est pas intéressé aux cépages proprement dits.

C’est le XIXe qui marquera le début réel de la science ampélographique avec la découverte des cépages américains, leur hybridation avec les nôtres, qui allait provoquer, hélas, l’importation du phylloxera, ce minuscule insecte qui ruina l’économie de la vigne en France, à partir de 1864, pour trente longues années, jusqu’à la découverte de variétés naturellement résistantes à ce nuisible.

Les travaux de classification les plus importants des temps modernes, on les doit au Français Pierre Viala, puis au russe Alexandre Negrul et à un autre Français, Louis Levadoux.

Mais finalement, c’est de la législation viticole, que va naître, après-guerre, la description la plus complète des différents cépages, et surtout de leurs appellations synonymes, grâce à une méthode mise au point par Pierre Galet. Et, aujourd’hui, au domaine de Vassal, dans l’Hérault, plus de 2300 variétés sont répertoriées.

Depuis la fin du XXe siècle, la génétique est venue au secours de l’ampélographie, comme pour la connaissance de tous les organismes vivants, et il il faudrait citer les travaux de Jean-Michel Boursiquot dans ce domaine.

Mais, trêve de considérations historiques, venons-en à une définition ; l’ampélographie consiste à décrire et classer les cépages en fonction d’un ensemble de descripteurs que l’Organisation Internationale de la Vigne et du Vin a fixé au nombre de 88 ! Pas moins ! Appliqués aux bourgeons, aux feuilles jeunes, aux rameaux, feuilles adultes, grappes et baies.

Figurez-vous qu’en appliquant ces critères, on recense aujourd’hui près de 5000 cépages dans le monde , connus sous 40000 noms différents. C’est vous dire l’importance de la culture de la vigne pour nos sociétés. »

Bénédicte, que ces doctes considérations commencent à ennuyer quelque peu, titillée par son instinct d’enquêtrice en mal d’efficacité, vient soudain rompre le fil de ce discours avec une question basique, mais bienvenue :

— Dites-moi, cher monsieur, l’arrivée des Chinois, sur le marché mondial du vin, a-t-elle, peu ou prou, à voir avec cette science ampélographique moderne ?

Julien en reste bouché bée, mais ne pipe mot, par crainte d’étouffer dans l’œuf la réponse attendue.

Jacques Saintilan, pas le moins du monde perturbé, embraye aussitôt dans le sens indiqué par Bénédicte :

— Bien entendu. Les Chinois disposent, depuis la nuit des temps ou presque, d’un vin de céréales (riz ou millet), proche du saké japonais. L’importation de la vigne, elle, venue d’Ouzbékistan, date, à ce qu’on sait, du premier siècle avant notre ère, au temps de l’empire Parthe. Mais, pendant longtemps, si le raisin de table et les raisins secs étaient très appréciés, le vin lui-même, pourtant connu, est resté une boisson exotique, presque un médicament.

Et il faudra attendre les missionnaires occidentaux du XIXe pour que se développe en Chine une vinification de masse, d’assez piètre qualité, par ailleurs !

Mais, depuis l’ouverture vers l’Occident des années 1980, c’est une croissance exponentielle que cette culture a connu. Avec des progrès immenses !

À tel point que l’on trouve à présent des vignobles étendus dans les provinces du Xinjiang, Gansu, Ningxia, Shandong, Hebei, Tianjin, Jilin, des régions du Nord de la Chine à pluviométrie limitée, entre les 35e et 42e parallèles.

Et deux cépages européens sont présents dans presque toutes ces zones de productions : le merlot et le cabernet sauvignon. Ce sont eux qui ont permis la création des premiers vins de qualité chinois, qui rivalisent aujourd’hui avec ceux de Californie, d’Australie, d’Afrique du Sud, d’Argentine et prétendent le faire demain, pour ne pas dire déjà,  avec ceux du Bordelais !

À ces mots, Bénédicte et Julien se tournent l’un vers l’autre pour échanger un regard complice qui n’échappe pas à leur interlocuteur. Il interrompt son propos pour poser cette question :

— Dites-moi, jeunes gens, ce qui vous amène exactement, plutôt que de me laisser pérorer dans le vide, que je voie si je peux vous être utile ou pas.

Après un nouvel échange de regards, nos deux amis décident alors de jouer cartes sur table et Julien prend la parole :

— Voilà : Je travaille pour la revue viticole La Vigne. On m’a chargé de réaliser une enquête sur les agissements des Chinois. Outre la contrefaçon qu’ils pratiquent à grande échelle, ils tenteraient, également, de cloner des cépages français, pour reproduire des crus bordelais classés sans payer les royalties prévues par les accords de l’OMC.

— Excusez-moi, mais on est bien loin du Bordelais et de ses grands crus classés ici. Si vous me disiez tout ?

— Bon,  d’accord, il se trouve que les Douanes ont saisi récemment, dans des valises de touristes chinois rentrant au pays, des greffons de chenin blanc et de magdeleine noire, provenant d’ici, le tout sans facture, bien entendu.

— Très improbable. Et comment sauriez-vous cela ?

— Un contact bien placé, rien de plus.

— Et…

— Et nous aimerions savoir quel peut être l’enjeu économique d’une telle manœuvre. Ses tenants et aboutissants.

— Vous me faites trop d’honneur. Je l’ignore complètement.

— Mais vous avez bien une petite idée…?

— Pas la moindre !

La réponse a fusé, courte et sèche. Bénédicte et Julien se regardent en silence. Pas de doute, il y a baleine sous gravier, comme on dit dans les chaumières.

— Dommage ! Dans ce cas, nous allons vous laisser en vous remerciant pour le café et… le petit cours sur l’ampélographie, dit Julien d’un ton insidieux.

Jacques Saintilan s’est levé et leur indique d’une main ferme la sortie de sa propriété.

— À une autre fois, peut-être, ne  peut s’empêcher d’ajouter Bénédicte, qui n’aime pas être congédiée avant l’heure.

Une fois remontés dans leur voiture, nos deux enquêteurs confèrent quelques instants :

— Bilan des courses : ce monsieur a quelque à voir avec les échantillons retrouvés à Roissy ou je veux bien entrer à la Trappe, dit Bénédicte.

— Ne parle pas de malheur, dit Julien, mi-figue mi-raisin…

Cette réponse énigmatique marquera la fin de cet épisode, si vous le voulez bien.

V

Le retour de Simon Le Lagadec

Tous les fils de notre enquête sont brisés. Mais une certitude nous habite à présent, Julien et moi : les vignerons du Mont Garrot, tout comme Jacques Saintilan, nous cachent quelque chose. Quoi ? Telle est la question.

— Qu’est-ce qu’on fait ? me demande Julien.

— Je vais faire appel à un ami, dis-je, parodiant un célèbre jeu télévisé, pour qu’il nous rencarde sur Saintilan et les deux autres. Ils ne me semblent pas très nets.

Simon Le Lagadec, dit Sim, par commodité et sans autre ressemblance avec le défunt comique qu’une calvitie précoce, avait rendu sa carte et son arme, pour s’occuper de sa vieille mère, à cinquante et quelques balais, à mon grand dam, car je regrettais beaucoup cet équipier débonnaire et sûr. Depuis son départ, je ne manque aucune occasion de faire appel à lui – à l’insu de ma hiérarchie, cela va sans dire – pour des travaux de renseignement dont je ne peux me charger moi-même.

Aussitôt dit, aussitôt fait.

Une sonnerie de téléphone antique se fait bientôt entendre :

— Allô, oui ?

— Salut vieille branche ! Alors, ça boume ? Et ta mère, ça va ?

Simon le Lagadec utilise encore des expressions des années soixante que je m’amuse à lui resservir.

—  Salut, Béné. Ouais, la routine, quoi. T’as du taf pour moi, on dirait ?

— Tu l’as dit, bouffi. J’aimerais que tu te rencardes sur un trio qui nous interpelle, Julien et moi, surtout un.

— Julien, c’est qui, celui-là ?

— Un ex à moi, du temps de la fac. Je suis en vacances et je l’aide dans une enquête sur le pinard. Tu vois si c’est sérieux !

— Et t’as mis ton nez là où il fallait pas, comme d’habitude.

— Ça se pourrait. Bon, voilà. Il faudrait suivre incognito un certain Jacques Saintilan, qui habite 35, rue du Garot, à la Ville ès Nonais, près de Saint-Suliac. C’est pas loin de chez toi, ça ?

— Vingt bornes à peu près.

— Il semble qu’on l’ait inquiété et il se pourrait qu’il bouge d’ici peu, mais, nous, on est grillés.

— Je peux être sur place dans une demi-heure. Le temps d’appeler la mamie-sitter.

— Super. On reste en planque, S’il sort, je t’appelle. Sa bagnole, c’est une Laguna noire, 255 FX 35. T’as toujours ta Kawa 750 ?

— Plus que jamais, tu penses !

Je hoche la tête : avec son passé de pilote de rallye, c’est pas demain que l’amour des grosses cylindrées va abandonner Simon.

— Alors, parfait ! Mais fais-toi discret. À plus.

Julien a écouté toute la scène d’une oreille admirative. Bénédicte est diablement efficace. Sa réputation n’est pas usurpée. Les souvenirs d’une étudiante brillante mais dissipée lui reviennent en mémoire. Elle était capable de faire trois choses en même temps : jouer au morpion, prendre des notes, lui faire du genou et souvent plus, pendant que lui, à ses côtés, avait bien du mal à se concentrer sur quoi que ce soit !

Il revient sur terre.

— On reste dans les parages, si j’ai bien compris ?

— Je viens de vérifier sur Woogle Maps. Saintilan habite dans un cul-de-sac. S’il sort en voiture, il passera par ce carrefour. Planquons-nous dans ce chemin creux, on le verra forcément passer.

Julien, que cette perspective réjouit visiblement, formule un accord enthousiaste.

Trop. Je m’empresse de réfréner ses ardeurs :

— Ne crois pas que tu vas en profiter, Juju. On n’est pas là pour ça.

— Dommage !

— Chaque chose en son temps !

Sur ces mots d’espoir (ou pas !), Julien gare son Alfa Romeo Giuletta 940 dans le chemin creux, prête à embrayer dans les roues de la Laguna noire Éxécutive de Saintilan.

Mon pressentiment est le bon : quinze minutes plus tard, après quelques mains baladeuses, facilement contrôlées, et un baiser volé à la sauvette par Juju, la Laguna noire croise notre cachette. J’ai demandé à mon ex de suivre le véhicule à bonne distance. Au bout d’un kilomètre, une grosse Kawasaki argent émet des appels de phare dans notre dos. C’est Simon. Je lui fais signe de nous doubler et de poursuivre la filature à notre place. Nous décrochons. Je lui transmets par téléphone tout ce que je n’ai pas eu le temps de lui communiquer lors de mon appel. Il crachote dans le casque-micro relié à son téléphone :

— Ben, dis donc, c’est quoi, ce binz ?

— Je ne sais pas encore très bien : simple espionnage économique ou entreprise mafieuse. Pour l’instant, seuls des délits sont avérés : sortie frauduleuse de marchandises sous embargo, infractions douanières. Mais ce qui intéresse Julien pour son article, c’est de remonter la filière jusqu’aux commanditaires, d’exposer à ses lecteurs le pourquoi et le comment.

— Si les triades chinoises sont là-dedans, faites gaffe où vous mettez les pieds, leurs méthodes sont expéditives, à ce qu’on dit.

— T’inquiète ! Tu me connais.

— Ouais, justement ! Je te conseille, si vous trouvez quoi que ce soit qui s’apparente à un crime, de prévenir procureur et commissaire aussitôt !

— OK, Simon. Tu vois bien que j’ai besoin de toi. Quand est-ce que tu reviens ?

 — Arrête avec ça, tu sais bien que je ne peux pas.

— OK, d’accord. Bon, tu me tiens au courant ?

— Ça marche !

Je raccroche.

Fini le bon temps ! L’ennui, avec des co-équipiers plus jeunes, c’est qu’ils me draguent tous, qu’une fois sur deux, je finis par coucher avec et que ça se termine toujours en eau de boudin, par une demande de mutation de leur part ou de la mienne ! La vie de couple dans la police, c’est pas de la tarte ! Et à ceux qui sont pas de la maison, « flic » ça fait peur, encore plus au féminin ! Alors, Julien ou pas Julien ? J’hésite à replonger. Le réchauffé, c’est pas trop mon truc. Pourtant, lorsque je le regarde, il se passe quelque chose, là, dans mon bas-ventre, que je n’ai pas ressenti depuis longtemps.

Fin de la minute d’auto-commisération.

Fin du chapitre aussi, tiens, pendant qu’on y est.

VI

Filatures

La berline noire file sur la départementale en direction de Pleurtuit. À l’approche de l’aérodrome de Dinard, elle oblique vers la zone où sont implantées les entreprises de maintenance aéronautique, puis repique vers les pistes. Simon, toujours à distance, s’arrête et sort son appareil photo et un téléobjectif d’une des sacoches arrière de sa moto. Il comprend lorsqu’il repère sur le tarmac un grand H blanc : l’héliport ! Bientôt, Saintilan ressort des bâtiments en compagnie d’un pilote. Tous deux se dirigent vers un Eurocopter EC 145, garé à proximité. Le dernier né de la coopération franco-allemande, habillé par Mercedes-Benz, à ce qu’on dit. Du haut de gamme. Ce client, ou son commanditaire, ont les moyens ! Pas de doute : un départ s’annonce. Sans commission rogatoire, impossible d’obtenir le plan de vol ! Il mitraille l’appareil et tout le personnel au sol.

Un quart d’heure plus tard, l’appareil décolle et met le cap à l’Est. Simon parierait qu’il va prendre la direction de la capitale. À destination d’un aéroport parisien ? Il fait son rapport à Bénédicte, laquelle, après avoir tergiversé un peu, se décide à appeler le Commissaire Dutertre, son supérieur.

Celui-ci contemple les plantes verres de son bureau qu’il vient d’arroser comme chaque lundi matin, à son arrivée. C’est un rituel, avant son second café de la journée. Ensuite seulement, l’expédition des affaires courantes peut commencer. C’est alors précisément que le téléphone sonne :

— Commissaire ?

— Plassard ? Qu’est-ce qui vous arrive encore ? Cela fait à peine trois jours que vous êtes partie en congés…

— Désolée, patron, je donne un coup de main à un ami journaliste d’investigation et on est tombés sur un type bizarre.

— Et…

— Si on pouvait vérifier ce qu’on a sur lui au sommier, ça nous aiderait beaucoup.

— Et pourquoi, je ferais ça, Plassard ?

— Parce qu’il semble que les Douanes soient déjà sur le coup.

Bénédicte n’oublie pas la vieille rivalité qui oppose son commissaire divisionnaire au service des Douanes, qui lui a plusieurs fois mis  des bâtons dans les roues lors d’enquêtes sur du trafic de drogue.

L’argument semble peser son poids.

—  Bon, expliquez-moi tout ça, Plassard, que j’y voie plus clair.

Bénédicte relate succinctement les informations en sa possession. Le commissaire est d’accord pour demander l’ouverture d’une information judiciaire au procureur si un lien s’avère entre les deux chinois retenus à Roissy et Saintilan. Il convient donc de filer ce dernier et pour cela d’avoir connaissance de la destination de son hélicoptère, s’il en est encore temps.

Bénédicte se prend à regretter d’avoir hésité avant d’appeler.

L’engin a une vitesse de croisière de 250 kilomètres/h environ. Dans une heure, il sera en région parisienne. Il convient de faire vite.

La machinerie judiciaire se met en branle. Une fois reçu le fax du procureur qu’il transmet aussitôt à la tour de contrôle de Pleurtuit, le Commissaire Dutertre se fait remettre le plan de vol de l’hélicoptère qui venait de décoller une demi-heure plus tôt.

Surprise : sa destination est un petit aérodrome de l’est parisien : Meaux Esbly. En matière d’aviation d’affaires, cela n’a rien d’exceptionnel, mais en l’occurrence, demeure intrigant.

Un coup de téléphone au Commissariat local permet, en un quart d’heure, de positionner deux inspecteurs à la sortie passagers de l’aéroport, munis de la photocopie du passeport de Saintilan que Dinard a également transmise.

Mais l’homme est sur ses gardes. À peine a-t-il repéré derrière les vitres deux silhouettes scrutant alternativement les visages et une feuille de papier, qu’il rebrousse chemin au pas de course pour emprunter la sortie réservée au personnel navigant, au milieu d’un petit groupe de pilotes et hôtesses.

Le temps que les deux fonctionnaires de police réagissent, l’oiseau s’est envolé. Tout juste les deux policiers peuvent-ils relever la plaque d’immatriculation du véhicule qui l’emporte. Pas de chance, un appel au service des cartes grises révèle qu’il doit s’agir d’un VTC clandestin. Impossible d’obtenir la destination de la course auprès de la centrale de réservation.

Par chance, l’informatique aidant, trente minutes plus tard, le propriétaire est identifié. Arrêté en douceur par deux policiers jouant les clients, il ne tarde pas à révéler la destination de sa course récente : un commerce dans une rue du triangle de Choisy. Le commissaire Dutertre, bientôt informé, demande la collaboration de la BRI parisienne.

Le VTC de Jacques Saintilan l’a effectivement déposé devant l’un des nombreux restaurants asiatiques qui ont depuis une trentaine d’années colonisé cette rue calme du 13e arrondissement qu’était la rue Baudricourt. L’établissement, pompeusement nommé « Au jardin d’Asie » présente la particularité d’une façade étroite et donc de salles en enfilade dans la profondeur du bâtiment, comme cela est courant dans la capitale.

Dans la dernière de ces salles, sur l’une des deux banquettes qui se font face, trois hommes sont assis. Le premier d’entre eux, petite natte dans le cou et moustaches tombantes, selon un modèle cher aux Français, n’est autre que le patron du restaurant. Le second, une sorte de Tarass Boulba élégant, une « sandale de paille »* de la Triade 14 K**, le troisième, moins massif, en costume trois pièces Armani, lunettes Ray Ban et montre Rolex représente assez bien le type chinois du parvenu. En face d’eux, sur l’autre banquette, Saintilan, les mains sur la table.

Tarass Boulba mène la conversation :

— Pourquoi ce rendez-vous précipité, Monsieur Saintilan  ? Votre voyage s’est-il bien passé ?

— Je dois vous mettre au courant de certains développements imprévus de notre affaire.

— Imprévu est un mot que je n’aime pas du tout, Monsieur Saintilan, vous le savez. Poursuivez.

— Il y a quelques heures, j’ai reçu chez moi la visite de deux personnes, qui se sont présentées comme journalistes de la revue française « La Vigne » réalisant une enquête sur les contrefaçons chinoises dans le domaine du vin.

— Voilà un début fâcheux en effet.

— Mais le plus fâcheux, c’est qu’elles m’ont innocemment révélé être au courant de la saisie récente des Douanes à Roissy.

— Le dernier lot d’échantillons demandé ?

— Exactement.

— Mais… il nous a été livré comme convenu, intervient le milliardaire.

— L’avez-vous examiné, lui demande Tarass Boulba ?

— C’est en cours, dans notre laboratoire.

— Eh bien, soit vos intermédiaires ont été retournés, soit ils ont été abusés. Dans les deux cas, des mesures s’imposent.

— Vous n’avez pas été suivi, j’espère, Saintilan.

— Une moto m’a inquiété un moment avant que je ne prenne l’hélicoptère, mais depuis, rien.

Impression fausse, nous le savons. Par chance, le milieu chinois parisien est très bien structuré, les multiples commerçants ayant pignon sur rue font office d’informateurs et toutes les allées et venues inhabituelles sont rapportées à qui de droit.

C’est ainsi qu’à ce moment un guetteur vient prévenir que deux véhicules suspects sont stationnés depuis bientôt une demi-heure aux entrée et sortie de la rue. Aussitôt, des gardes du corps évacuent les trois hommes par les arrière-cours. Une grosse Mercedes les prend en charge rue de Tolbiac.

À peine la destination de Saintilan est-elle connue qu’une équipe de policiers de la BRI parisienne a mis la rue Baudricourt sous surveillance et, miracle, la voiture de police banalisée stationnée à l’entrée repère un véhicule dans lequel on tente de faire baisser la tête à un passager arrière.

Avec deux feux de retard, une filature s’engage alors. La consultation, par les policiers, du système de contrôle automatisé, couplé avec le fichier des plaques d’immatriculation révèle dans les deux minutes qu’il s’agit de l’automobile d’un restaurateur de la rue. Bingo !

Le capitaine de police Martin et sa collègue hésitent : mettre le gyrophare, s’affranchir des règles de circulation et tenter une interpellation manu militari à deux contre trois ou se fondre dans le trafic et laisser leur proie les guider vers sa destination ? La réponse de leur hiérarchie crépite dans l’habitacle :

— Autorité à Delta One. N’intervenez pas. On met en place des véhicules de relève. Suivez vos clients sans vous faire remarquer. Code opération : POISSON PILOTE.

— Delta One à Autorité. Bien reçu.

La Mégane des deux policiers, insérée dans le trafic, progresse sans encombre derrière la Mercedes poursuivie jusqu’à la porte de Choisy. Là, un second véhicule la prend en chasse sur le périphérique. Elle se dirige vers le Nord. Porte de la Chapelle. Une troisième voiture intervient. Autoroute A1. Plus de doute. La Mercedes se dirige vers Roissy. Saintilan a décidé de filer. Qu’a-t-il donc de si grave à se reprocher ?

Le Commissaire Dutertre n’a pas assez d’éléments pour lancer un mandat d’arrêt contre lui. Pas d’autre solution que de le laisser partir.

VII

Chine, nous voilà !

Le patron vient de m’annoncer la mauvaise nouvelle.

Officiellement, je suis toujours en congés et absolument pas chargée de suivre Saintilan. Mais ni moi ni lui n’aimons qu’on fasse notre boulot à notre place. Personnellement, je garde un mauvais souvenir d’une enquête où j’ai été doublée par une mamie pas ordinaire, du temps où j’étais affectée au Commissariat de Lannion (cf. Quand Mam Goz s’en mêle). Enfin, là, c’est un peu différent puisque la pièce rapportée, je la connais, très bien même. N’empêche, maintenant que notre client est en passe de s’envoler pour la Chine, on fait quoi, Julien et moi ? Est-ce que son budget pour ce boulot lui permet d’aller enquêter à l’étranger ? Je lui pose la question :

— T’as de quoi suivre Saintilan jusque là-bas ?

Il sourit jaune.

— C’était pas vraiment prévu dans le devis, mais, bon, si tu m’accompagnais… ça nous ferait des vacances pendant lesquelles nous pourrions joindre l’utile à l’agréable, dit-il avec un petit clin d’œil en coin.

Julien vient de se souvenir qu’au Lycée Louis Guilloux, à Saint-Brieuc, j’ai fait partie des pionniers qui, dans les années 90, ont étudié le chinois 3e langue. J’ai même réalisé un voyage de quinze jours là-bas, en Terminale. C’est loin, mais je devrais pouvoir me débrouiller sur place. Je cherchais une destination de villégiature : en voilà une, toute trouvée ! Oui, mais c’est grand, la Chine. Ils venaient d’où, les Chinois arrêtés à Roissy ? La province de Shandong. C’est quoi, la capitale, là-bas ?

— Jinan, je crois.

— Première nouvelle. Il faut combien de temps pour obtenir un visa ?

— Un à deux jours, en urgence, si le dossier est complet, au lieu de cinq normalement.

— Quand ils vont voir nos professions, journaliste et flic, ça va pas être simple d’obtenir un visa de tourisme. Juste pour une semaine, en plus. Ça va paraître louche.

— Ton patron ne t’a accordé qu’une semaine de vacances, voilà tout. Et je peux être ton… fiancé, par exemple.

— Mais bien sûr. On peut aussi prendre deux vols différents, tu sais. Voyons d’abord ce que ça coûte.

Je pianote comme une malade sur mon smartphone. Paris-Jinan : 15 heures de vol, au minimum avec une ou deux escales. Meilleur prix autour de 800 €, moyenne autour de 1000 €. C’est pas donné quand même !

— Qu’est-ce qu’on fait ?, je demande à Julien.

Il me regarde et sourit :

— On lance les demandes de visa  en express et on réserve deux places sur un vol en partance dans trois jours. On essaiera de changer si ça va plus vite.

Je réfléchis un instant. Toutes mes économies vont y passer. Bah, tant pis :

— OK, c’est parti.

Nous remplissons les demandes de visa en ligne. Quatre pages assez détaillées. Prudemment, j’indique comme profession : fonctionnaire. Eh oui, mais ils demandent la fonction : agent spécialisé ? Résidence en Chine : je mentionne le nom d’un hôtel de moyenne gamme trouvé sur la Toile. Motif du déplacement : voyage de fiançailles ? Traitement express de la demande. C’est vingt euros de plus.  Julien demande un visa de tourisme également, mais sans cacher son activité. Ah ! J’ai failli oublier le formulaire médical. Deux pleines pages à faire remplir et signer par un médecin. Pourvu qu’on puisse transmettre le tout par e-mail ! Va falloir faire vite.

Ensuite, après exploration des comparateurs de prix sur le web, nous jetons notre dévolu sur un vol aller assez rapide (17h 55), malgré deux escales à Istanbul et Urumqi, assuré conjointement par Air France et China Southern. Seconde escale à Urumqi, c’est où ça ? Ah ! En Chine aussi ? Capitale du Xinjiang ? Première nouvelle !

Par contre, le vol retour, une semaine plus tard, bonjour ! Il passe par la Russie avec dix heures d’escale. Autrement dit, une nuit à Moscou, quoi !

Départ dans trois jours, Roissy, 18 h 55. Cool ! De Rennes, il y a un TGV direct qui arrive à 17 h 11. Il ne reste plus qu’à attendre nos visas électroniques. Je croise les doigts.

Nous rentrons aux « Mouettes » prendre congé de Dame Jeannine avant de regagner nos domiciles respectifs. Ou pas ? Je n’ai pas encore tranché. J’ai tout le trajet pour y réfléchir.

Finalement, ce soir-là, je suis revenue seule chez moi, pour achever les préparatifs de ce voyage imprévu. Trop de trucs dans la tête.

Hier lundi, en me renseignant sur le climat à Jinan, j’ai découvert que la ville est jumelée avec Rennes depuis 2002 ! Un contact téléphonique avec le Comité de Jumelage m’a renvoyé vers le Président de l’Association, qui m’a accueillie à bras ouverts en tant que sinisante. Quelques échanges de mails plus tard, je me  retrouve pourvue d’adresses de divers points de chute dans la capitale du Shandong.

Mon choix se porte sur une famille sino-française dont le mari a fait ses études à l’Université de Rennes, dans les mêmes années que moi. Son épouse est une bretonne de Quimperlé. Ils ont deux petites filles. Elle, enseigne le français au Lycée des langues étrangères de Jinan et lui est ingénieur en informatique. Je raconte une salade pour justifier ce voyage improvisé. Cela semble passer. Ils ont une chambre double à mettre à notre disposition pour l’équivalent de 25 € la nuit. Payable en dollars américains. C’est inespéré.  Ce doit être le signe que j’attendais. J’ai quitté Julien il y a quarante-huit heures maintenant et il me manque terriblement.

Nos deux premières étapes dans les zones viticoles du Shandong seront pour Yantai et Quingdao, respectivement à 445 et 350 kilomètres de notre point d’arrivée. C’est un peu loin, à notre échelle française et tout proche à l’aune chinoise. L’échelle des valeurs n’est pas la même dans ce pays grand comme dix-huit fois la France.

Notre logeuse mettra son véhicule à notre disposition. En bons fiancés français gastronomes, n’est-il pas logique que nous fassions du tourisme et visitions les plus grandes caves de la région ? Il y a quelques années encore, seuls les groupes dûment encadrés pouvaient pratiquer ce type de tourisme, mais l’émergence d’une « middle class » chinoise a créé un immense marché que le régime s’est donc résolu à ouvrir aux particuliers.

Julien m’a appris que les deux principaux domaines vinicoles de la province, Changyu Winery et Huadong Winery, en dépit de leur importance, ou justement à cause de leur croissance à deux chiffres, ne produisent pas eux-mêmes tous les raisins qu’ils vinifient et ont recours à des achats de moûts de producteurs indépendants, chinois et étrangers. C’est dans ces filières qu’une partie de la contrefaçon se cacherait aisément. En parcourant les sites internet de ces deux maisons de négoce, il a également eu la surprise de retrouver sur des clichés d’invités de marque… Jacques Saintilan ! D’où notre décision d’aller faire nos curieux de ce côté-là.

Hourra, mon visa électronique vient de tomber dans ma boîte mail ! Je n’ai plus qu’à l’imprimer et l’insérer dans mon passeport.

 Il faut que j’appelle Julien pour savoir s’il a reçu le sien aussi. C’est moins sûr. En dépit de sa spectaculaire ouverture commerciale, la Chine est encore politiquement verrouillée et se méfie toujours un peu des journalistes, freelance ou pas. Qu’est-ce que je fais, s’il ne l’a pas ? Je pars seule ? Ce serait la tuile ! C’est tout moi, ça, envisager le pire avant l’heure. Appelle donc, idiote !

Pas eu le temps. La réponse est tombée dans ma boîte mail. Positive. Mais je suis déçue. Je voulais entendre sa voix. J’envoie un texto. Professionnel : « Super ! J’ai le mien aussi. On se retrouve à l’aéroport demain 16 h ? ». J’aimerais qu’il me dise : « Non. Viens maintenant, 35 rue Vasselot, 2e gauche. Le code c’est ….. ». J’ai fait ma curieuse pour trouver son adresse. Mais moi non plus je ne me décide pas à faire le premier pas. J’ai peur. Sa réponse ne tarde pas : « Ça marche ! A demain. Je t’embrasse xxx. Julien ». Une bouffée d’espoir me remonte le moral. Allez, un petit bourbon et au lit. Ma valise est quasiment prête.

VIII

Tribulations policières et amoureuses 

L’aéroport de Jinan avec les superstructures apparentes de ses halls a un peu le look d’un hangar de foire-exposition. Rien à voir avec le luxe parfois tapageur de certains autres de par le monde. Situé à 33 kilomètres de la capitale, au nord de la ville de Yaoquiang, il voit arriver deux Français, un peu déphasés après une vingtaine d’heures de vol et deux escales.

Julien et Bénédicte récupèrent leurs bagages sans encombre et, leur fiche d’immigration soigneusement remplie, se dirigent avec un légère appréhension vers la file des étrangers au contrôle de la police des frontières.

Passeport et fiche en main, stationnés derrière la ligne jaune peinte au sol, le hasard des postes qui se libèrent plus ou moins vite et une injonction policière sans équivoque les séparent soudain. Julien, à gauche, tend son passeport à une jeune femme aux yeux très bridés, tandis qu’à droite, Bénédicte présente le sien à un fonctionnaire au visage impassible. On leur enjoint de retirer coiffure et lunettes. Une caméra les filme et un logiciel compare le cliché avec la photographie de leur document d’identité.

De longues secondes s’écoulent. La crainte d’un nom mal orthographié, d’une date oubliée, les étreint, mais ils se forcent à sourire. Puis Bénédicte entend divers coups de tampon donnés sur le passeport de Julien qu’on lui rend bientôt. Le voilà qui franchit la barrière.

Son policier à elle, semble plus suspicieux. Sur sa fiche, comme sur sa demande de visa, elle a indiqué comme profession : agent spécialisé. Et voilà la question qui fâche :

— What is your administration, miss ?

Le temps s’accélère. Pas d’échappatoire. Il faut répondre.

— Police laboratories, sir.

Bénédicte a opté pour une demi-vérité.

— You should have mentioned it !

— I’m sorry. I’m not on duty, just on engagement holiday.

Et d’esquisser un geste vers la silhouette de Julien, de l’autre côté des guérites de la police aux frontières.

La dernière partie de sa phrase s’est formulée toute seule, indépendamment de sa volonté consciente.

La main qui tient le tampon fatidique est suspendue en l’air depuis une vingtaine de secondes qui semblent s’éterniser. Finalement celui-ci s’abat sur son passeport, suivi de plusieurs autres et on lui enjoint d’avancer en lui rendant son sauf-conduit. Ouf !

De l’autre côté de la barrière, Julien ouvre de grands yeux en signe d’interrogation. Bénédicte le rejoint en courant et lui tombe dans les bras. Il ne demande pas mieux. Et les voilà en train d’échanger leur premier baiser depuis dix ans.

Mais Bénédicte ne veut pas encore totalement lâcher prise.

— Oh, la vache ! J’ai bien cru que je n’allais pas passer, ajoute-t-elle bientôt, détachant ses lèvres de celles de Julien. Bon, on y va ?

Scrutant la foule des visages et les multiples pancartes qui lui font face, elle remarque bientôt un écriteau avec son prénom, brandi un peu en arrière des autres par une jeune femme brune en jean et T-shirt siglé Breizh. Pas de doute, c’est leur hôte !

— Bonjour Mathilde !

— Bienvenue à Jinan, Bénédicte. Tu as fait bon voyage ?

Aux deux bretonnes, le tutoiement est venu naturellement et elles s’embrassent comme du bon pain, les trois bises rituelles. Julien, en retrait, attend. Bénédicte se tourne vers lui, puis vers Mathilde :

— Mathilde, je te présente Julien, mon fiancé.

Cela fait partie de leur couverture, mais Julien est quand même bien content d’entendre ces mots dans la bouche de Bénédicte.

— Enchanté, Julien.

ils se donnent une poignée de main, puis finissent par s’embrasser, eux aussi.

Trois quarts d’heure plus tard, dans le centre de Jinan, près du Lycée des langues étrangères, la Toyota Prius de Mathilde se gare sous un immeuble de brique et béton tout neuf. C’est la résidence dévolue aux professeurs étrangers.

L’appartement, au deuxième étage, est petit, à l’image de l’habitat chinois en général, mais bien agencé et confortable. Dans le salon, un canapé blanc fait face à un écran plat fixé au mur, devant une table basse aux lignes épurées.

Le mari de Mathilde, Lin Gao, parle un français châtié, appris en partie ici et en partie en France durant ses études supérieures, mais toujours avec ce phrasé saccadé si reconnaissable.

Ce sont les vacances scolaires et Mathilde s’offre à servir de guide à nos deux « touristes ». Ça tombe bien, car ici le permis international n’est pas reconnu et on ne peut pas louer de voiture sans chauffeur. De plus, la conduite chinoise est « particulière », assez peu respectueuse de la signalisation.

Ils conviennent rapidement d’une rémunération forfaitaire de 75 dollars par jour, plus le carburant (le prix du litre d’essence tourne autour de 1 dollar américain, soit presque 7 yuan). Mine de rien, une fois converti en monnaie locale, cela représente 10% du salaire annuel moyen d’un enseignant chinois !

Pour leur première soirée en Chine, leurs hôtes ont prévu un dîner typique de la cuisine de leur région, l’une des huit principales de Chine : des raviolis en bouillon, une carpe à l’aigre-douce, du maïs avec des crevettes séchées, du concombre de mer frit aux oignons et en dessert des poires en boule au miel. Le tout accompagné de riz blanc et de thé vert et d’une bouteille de Chardonnay pour faire honneur à leurs invités.

Sur la table ronde de la salle à manger, un carrousel central accueille les différents plats et chacun de le faire tourner pour se servir dans les différents bols garnis de nourriture le plus souvent prédécoupée. Tous ces mets mêlent habilement l’aigre, l’épicé, l’amer, le sucré et le salé ainsi que les textures : moelleux, croquant, juteux, grillé.

Le tout est excellent. Bénédicte et Julien se régalent sous l’œil amusé de leurs hôtes qui sourient gentiment de leur maladresse dans le maniement des baguettes.

— C’est toi qui as préparé tout ça, Mathilde ? demande Bénédicte admirative.

— Moi et Lin Gao, oui, avec l’aide de ma belle-mère qui est venue ce matin. Mes beaux-parents n’habitent pas très loin.

La conversation roule sans encombre sur la vie des uns et des autres, l’évolution si rapide de la Chine, la situation inquiétante de la France…

Le repas terminé, alors que les lumières de la ville s’emparent du paysage, leurs hôtes décident bientôt de se retirer, une fois la table desservie.

Lin Gao montre à Julien le mécanisme du canapé-lit, la table basse est poussée sur le côté, on leur indique la salle de bains et les toilettes.

— Vous devez être fatigués. Nous allons vous laisser vous reposer. À demain. Dormez bien.

Julien s’essaie bien à quelques manœuvres sous la couette, mais Bénédicte, par un reste de pruderie, le repousse –  « Pas ici, t’es fou, et puis je suis crevée. Allez, bonne nuit. » – avant de se pelotonner en chien de fusil contre lui.

IX

Découvertes et imprévus

En dépit de son modernisme, Jinan, la « cité des sources », est le creuset d’une très ancienne culture. La région est habitée depuis plus de 5000 ans. Entourée de lacs et de montagnes, ce serait un centre touristique apprécié si la qualité de l’air y était meilleure. Hélas, la ville fait partie des dix à l’atmosphère le plus polluée au monde ! Triste record. Les jours sans vent, une chape de brouillard recouvre la ville et les habitants sortent masqués. Ces jours-ci, c’est un peu moins pire. Le soleil parvient à percer de temps à autre. Mathilde et son mari nous ont concocté un programme de visites de trois jours, comprenant l’indispensable à leurs yeux.

Notre position d’invités, même payants, nous interdit d’y déroger et nous nous contentons de placer nos étapes vinicoles dans le programme pour les trois jours suivants.

Après une journée entière consacrée au lac Daming, le plus grand de la ville, son parc et ses multiples constructions et dépendances, notre première visite extérieure, le lendemain matin est pour la fantastique nécropole de l’empereur Quin et ses 8000 guerriers d’argile sur la Colline de WeiShan, à une quarantaine de kilomètres de la cité. On a beau les avoir vus à la télé, les contempler alignés en vrai, c’est impressionnant !

Puis, l’après-midi, Mathilde nous emmène à la falaise aux mille bouddahs à une trentaine de kilomètres au sud-est. Le chiffre « mille » est une hyperbole ; en réalité, on n’en a recensé qu’un peu plus de deux cents, et c’est déjà beaucoup, de toutes tailles, répartis dans de multiples de petites grottes, creusées dans une falaise de soixante-trois mètres de haut. Malheureusement, la Révolution Culturelle et les pillards ont dépouillé la plupart de ces statues de leur tête.

Le lendemain, nous découvrons également le parc Baotu et ses sources, les geysers de Heihu, sans oublier le temple de Lingyan et sa forêt de stupas.

Le quatrième jour, enfin, après un copieux petit déjeuner composé d’une soupe de nouilles aux crevettes, d’une crêpe de riz à l’œuf, de longs beignets de pâte frite rappelant les churros, de petites brioches cuites à la vapeur et – concession européenne – d’un yaourt au miel, le tout arrosé de thé noir, c’est le ventre bien lesté que nous prenons congé de Lin Gao, en partance pour son travail, pour prendre la direction de la côte est, heureux d’aller respirer sous des cieux un peu plus clairs.

Valises bouclées et chargées dans la voiture de Mathilde, le véhicule prend la direction de Quingdao, à 350 kilomètres de là. Quatre heures d’autoroute nous attendent, si tout va bien. Il nous faut rejoindre la G2, puis emprunter la G22. Notre premier arrêt touristique sera pour le mont Lao, haut lieu du taoïsme.

Mathilde nous explique qu’il longe la côte sur 87 kilomètres, comporte plusieurs pics et culmine à 1133 mètres. Qu’il faudrait notre séjour entier pour en visiter tous les temples, les palais, les gorges, les cascades. Mais elle veut d’abord nous emmener à Liuquing, c’est de là que l’on a la meilleure vue sur la mer, et aussi nous faire visiter le temple Taiquing et ses palais.

C’est beau, calme, reposant, mais tous ces toits qui rebiquent, toutes ces chinoiseries multicolores, c’est toujours un peu la même chose, non ? me souffle Julien qui n’est pas très sensible à la culture chinoise et à la spiritualité taoïste. Je bous d’impatience, moi aussi, mais je fais contre mauvaise fortune bon cœur et m’extasie à chaque fois que Mathilde, qui a dû faire cette visite de nombreuses fois avec parents et amis de passage, me signale un aspect intéressant.

Heureusement, le premier domaine viticole qui nous intéresse se trouve près de là, sur une des collines du mont Laoshan, dite des Neuf Dragons, et nous n’avons aucune difficulté à convaincre Mathilde d’y faire un arrêt. Les bâtiments du Château Quarry, du nom de son fondateur, et les chais, blancs aux toits rouges, sont imposants. Sur les coteaux environnants, ondulent soixante-dix hectares de vignes de treize variétés européennes classiques.

Le domaine initial s’est considérablement développé sur d’autres propriétés un peu plus éloignées et totalise aujourd’hui près de 750 ha de vignoble. L’ensemble tient autant du parc paysager que du domaine viticole classique. Pépinières, pergolas, fontaines, lacs peuplés de cygnes noirs et de carpes koï,  cascades, tables et bancs de pique-nique, sans oublier salle de dégustation et boutique de vente, tout est fait pour la relaxation et l’agrément des visiteurs. De nombreux mariages s’y célèbrent.

Ceci dit, une question me taraude : que chercher, où chercher ? Le flair a besoin d’indices et des indices, pour l’instant, wallou.

Nous décidons de suivre la visite guidée. Cinquante yuan par personne. Mathilde préfère rester se reposer dans les salons prévus à cet effet. Je jauge sa silhouette et l’interroge du regard. Elle me fait un petit signe d’assentiment. Un héritier est en route. Je m’en étais un peu doutée hier soir. Elle n’avait pratiquement pas bu de vin.

La visite sera en anglais, les Français ne sont pas encore assez nombreux pour avoir droit à des visites dédiées. Les raisins sont déjà bien formés en cette mi-juin et les vignes ont belle allure. Les Chinois les conduisent sous une forme particulière, un tronc et deux cordons palissés. Des rosiers agrémentent toutes les têtes de rangs et préviennent de l’arrivée des maladies.

Mais ce sont les chais qui vont nous étonner le plus. Il y en a deux immenses : le premier rempli de cuves inox, le second de barriques de chêne. La capacité totale de ces cuves et barriques est énorme. Je remarque des noms de matériels français, mais aussi australiens, américains et sud-africains.

Et soudain, au détour d’une allée dans la salle des cuves de stockage, en grande conversation avec un petit groupe d’hommes en blouse blanche, qui aperçois-je ? Jacques Saintilan ! Je n’en crois pas mes yeux. Le méga coup de bol ! Je me planque derrière une grande perche hollandaise et tire Julien par la manche. Je ne crois pas que le suliaçais nous ait vus. Je sors un bob de mon sac et remets mes lunettes de soleil sur mon nez. Julien enfonce sa casquette jusqu’aux yeux. Nous nous laissons glisser vers l’arrière du groupe pour nous faufiler bientôt derrière une cuve et remonter la salle par le côté gauche jusqu’à hauteur du groupe de Saintilan.

Nous sommes à portée de voix maintenant. On parle chinois. Un peu vite pour moi. Au ton, je comprends néanmoins qu’il s’agit d’un « remontage de bretelles » et qu’il est question d’échantillons, de valises, de pépinières, de français curieux. Mais c’est nous, ça ! Je ne peux pas traduire à Julien, qui m’interroge du regard. Je lui intime de se tenir tranquille.

Le groupe s’éloigne vers une sortie latérale qui donne sur le vignoble. Nous suivons à distance. Heureusement, les parcours sont fléchés en mandarin et en anglais. Et je viens de lire « Orchard ». À droite toute ! Nous sommes sur la bonne voie. La pépinière est entourée d’une haute charmille. Nous découvrons deux serres et des alignées de plants en pots soigneusement étiquetés. Certains sont en feuilles déjà. Un système d’arrosage automatique court au-dessus de nos têtes. Courbés en deux, pour ne pas dépasser le soubassement des serres, nous parcourons les travées : tous les principaux cépages français de nos régions sont là, du chardonnay au malbec en passant par le pinot, le merlot, le syrah, le riesling, sauvignon, gewurtztraminer, etc. Étiquetés en français ! Mais pas de magdeleine noire ! Jusqu’à ce que nous arrivions à un carré de dimensions plus modestes : là, une cinquantaine de pieds, en pots également. Déjà en végétation aussi, mais sans nom. Seul, un écriteau en mandarin dit « 布列塔尼« . Je déchiffre : « Bù liè ta ní » Bretagne ! Euréka ! Avec mon téléphone, je photographie tout ce que je peux : pot, plant, cal, feuilles, bourgeons. Il faudra comparer avec la base de données du Domaine de Vassal.

—Petite madame faire curieuse…?

Je sursaute comme un cabri.  Un costaud aux couleurs de la société – bordeaux et blanc cassé – me scrute d’un regard peu amène et dit dans un anglais approximatif :

— Ici interdit visiteurs. Vous pas lire écriteau ? Pas faire photos. Vous donner carte mémoire tout de suite, s’il vous plaît.

Me saisissant par un bras, il m’entraîne vers la sortie de la serre et me montre deux pictogrammes éloquents : un sens interdit et un appareil photo barré. Je tente de ruser :

— Je suis entrée de l’autre côté. C’est pour ça que je n’ai pas vu les panneaux.

— Panneaux de l’autre côté aussi. Vous mentir. Obéir maintenant.

Je réfléchis à toute allure. Julien a dû entendre le mec arriver et se planquer. Je ne l’ai pas dans mon champ de vision. Mais le gars est balèze et sur ses gardes. Laissons de côté la force et jouons plutôt la ruse.

J’ai dans la poche gauche de mon blouson une autre carte mini SD et quelques dons de prestidigitation, hérités d’un oncle magicien. J’ouvre la trappe de mon appareil, détourne un instant l’attention de mon chaperon et lui tend la mauvaise, tandis que la bonne réintègre ma poche discrètement.

L’homme plie et replie plusieurs fois en deux le mince carré de plastique jusqu’à ce qu’il se brise. Les méthodes sont expéditives, ici, on dirait.

— Vous pouvoir partir. Et suivre le groupe, toujours.

Et de tendre le bras dans la direction souhaitée.

Qu’est-ce que  j’ai bien fait, tout à l’heure, de ramasser ce petit autocollant de couleur, distribué aux membres des groupes et tombé par terre. Négligemment collé à mon revers, il vient de me sauver la mise !

Je m’éloigne, sous le regard vindicatif du gardien. Pas de Julien en vue. Où est-il passé ? Je repars vers le vignoble où j’aperçois, au loin, les taches multicolores des visiteurs.

Au détour d’un rang de ceps aux raisins déjà formés, derrière un rosier-églantier énorme, qui vois-je ? Mon Julien, en train de visionner toutes les photos du vignoble qu’il vient de faire. J’avais oublié qu’il était censé faire un reportage !

— Bon, je crois que j’ai ce qu’il me faut, me dit-il tout sourire.

— T’étais passé où ? J’ai failli me faire alpaguer. Je suis tombée sur un truc. Je te raconte après. On ferait mieux d’y aller. Mathilde va commencer à trouver le temps long, non ?

En fait, insensible au brouhaha des cohortes successives de visiteurs, Mathilde dormait du sommeil du juste, affalée dans un pouf poire, dans un coin du hall d’accueil.

X

Représailles

— Messieurs, il va falloir agir. Veuillez m’excuser, mesdames, mais ce qui va suivre n’est pas de votre ressort.

Au premier étage du Château Quarry, dans une salle aux dimensions impressionnantes et au décor versaillesque, autour d’une table marquetée qui semble naufragée dans la pièce, cinq hommes et deux femmes sont réunis : le patron du domaine, un anglais dans la cinquantaine, son adjoint chinois, un autre chinois au physique de Jackie Chan, Jacques Saintilan, la patronne d’un grand restaurant de Quingdao et une consœur de Yantai.

C’est Alan Quarry qui vient de parler. Une petite cinquantaine, teint rubicond, silhouette svelte et crinière blanche. Il fait un signe à son adjoint qui prend à son tour la parole :

— Nous sommes confrontés à une intrusion concertée venue de France. Nos vigiles ont surpris deux prétendus touristes en train de prendre des photos dans le carré « Bretagne » de la pépinière. En réalité, il s’agit d’un journaliste qui travaille pour une revue appelée « La Vigne » et d’un officier de la police criminelle.

— Comment le savez-vous ? demande une des deux femmes présentes.

— Parce qu’ils ont imprudemment payé leurs tickets avec leurs cartes bancaires respectives et que nos spécialistes informatiques n’ont eu aucun mal à retrouver leurs données à partir de là, répond le sosie de Jackie Chan.

— Que savent-ils ? Que cherchent-ils ? interroge alors le patron du domaine.

C’est l’homme des Triades qui reprend la parole, d’un ton courroucé :

— Ils sont sur vos traces, Saintilan, contrairement à ce que vous pensiez, et cherchent  vraisemblablement à remonter les filières frauduleuses de notre système viticole. Or, vous savez bien que le développement du marché est tel que, sans l’apport de celles-ci, nous ne pourrions répondre à la demande. Et si nous nous en passons, ce sont les vins étrangers qui viendront combler le vide. Est-ce ce que nous voulons ?

Un chœur de « non » énergiques résonne dans la salle.

— Donc, il nous faut régler ce problème au plus vite. Et si possible, en douceur. Il ne faudrait pas que la politique et la diplomatie s’en mêlent.

— Que proposez-vous ? demande Alan Quarry au représentant des Triades.

— D’abord, que Saintilan rentre en France au plus vite. Si c’est uniquement lui qui les intéresse, ils le suivront et nous devrions en être rapidement débarrassés. Et si ça ne suffisait pas, nous pourrions cacher de l’opium, par exemple, dans leurs bagages et les faire expulser ou emprisonner, c’est à voir.

— Mesdames, messieurs que ceux qui approuvent ce plan lèvent la main, lance alors Alan Quarry, en montrant l’exemple.

Six autres mains se lèvent.

— Bien. Adopté. La séance est levée. Vous pouvez disposer. Saintilan, restez un instant, je vous prie.

Jacques Saintilan blêmit. Le ton de « du bâton rouge »*** ne lui a pas plu du tout. Il a bien senti qu’on rejetait sur lui la responsabilité de ce qui arrivait. Et il ne sait que trop ce dont sont capables les Triades, lorsqu’elles ne sont pas contentes. Si Alan Quarry le lâche, il ne donne pas cher de sa peau.

— Monsieur Saintilan, vous repartez demain matin. Deux de nos hommes vont vous reconduire à votre hôtel et vous accompagneront à l’aéroport. Nous avons fait modifier votre billet de retour, à vos frais, bien entendu, et je crains que nous ne devions nous passer de vos services à l’avenir. Vous n’auriez jamais dû parler à ces deux « journalistes ». Si vous êtes arrêté, nous porterons plainte contre vous pour rupture de la clause de confidentialité de votre contrat. Bon voyage.

Ouf ! Il s’en tire bien. Alan Quarry lui a tourné le dos et s’éloigne vers le fond de la « Galerie des Glaces » de son château. À l’autre extrémité de la salle, de chaque côté de la porte, deux hommes sont postés. Ses nouveaux « gardes du corps ». Pas question de tenter de leur fausser compagnie. Fin de partie. Il comptait changer son bateau pour un plus grand et plus luxueux, repéré au dernier salon de La Rochelle. Cela devra attendre.

XI

Cap au Nord et fin de partie

Nous descendons en ville. Sur les conseils de Mathilde, nous avons réservé des chambres dans un petit hôtel tout neuf du bord de mer, à des prix défiant toute concurrence, pour nous : 12 € la nuit ! De notre balcon, nous avons vue sur la Marina. Ce soir, le ciel est relativement dégagé.

À l’abri des oreilles indiscrètes, je peux exposer à Julien ce que j’ai découvert. C’est-à-dire, pas grand-chose, finalement, sinon que ces gens ont quelque chose à cacher, puisqu’ils veulent nous empêcher de regarder ! Et moi, quand on veut m’interdire de fouiner, ça produit à coup sûr l’effet contraire !

La première question qui se pose est : pourquoi ce trafic de greffes-boutures dont la valeur marchande ne dépasse guère un euro le pot, une fois plantées ? Et ce, d’autant plus que le voyage dans des conditions de température et hygrométrie incontrôlées peut occasionner des pertes importantes.

 Le plus probable est que l’on soit encore dans une phase d’expérimentation, ce que semble confirmer le petit nombre de plants présents dans ce carré de la pépinière que j’ai photographié. Mais si l’entreprise parvient à créer et acclimater sous ce climat un nouveau cultivar, résistant, productif et doté de caractéristiques œnologiques plus intéressantes que ceux déjà implantés, alors ce peut être le jackpot pour elle, à moyen et long terme. Et rien de vraiment criminel dans tout ça ! Des infractions, douanières pour l’essentiel, qui ne sont pas vraiment de mon ressort.

Seconde question : chez qui et par qui ont été réalisées les opérations préalables de greffage et stratification de ces plants bretons ? Un nom vient tout de suite à l’esprit : Saintilan. Une visite chez lui s’impose. J’envoie aussitôt ces conclusions par SMS au patron. En langage codé, car je me méfie du contrôle des communications par les Chinois. À lui de convaincre le Procureur d’établir un ordre de perquisition. La matière est mince. J’ai des doutes.

Julien me fait la gueule. Il pensait que le cadre plus ou moins romantique de la Marina favoriserait ses entreprises amoureuses, mais cette enquête à la c…  ne me sort pas de la tête et, du coup, je l’envoie balader ! Ce soir, nous dormirons tous les deux à l’hôtel du cul tourné !

Demain, nous remontons jusqu’à Yantai, cité de plus de six millions d’habitants, ce qui à l’échelle de la Chine, en fait une « petite » ville. Jumelée avec Quimper et Angers ! Angers, cela se comprend, car Yantai est le siège de la Changyu Winery, mais Quimper ? Mathilde nous a recommandé de ne pas rater le parc national de Kunyu, l’île de Zhifu, le temple Zhulin, et le musée du vin du groupe CHANGYU, bien entendu.

C’est par là que nous commencerons. Par la S24, c’est à 240 kilomètres de notre hôtel, soit trois heures et demie de route environ, nous prévient Mathilde.

À notre arrivée, miracle, le ciel est bleu et l’air pratiquement dépourvu de pollution. Nous respirons enfin à pleins poumons pour la première fois depuis notre arrivée.

 Entouré de 135 ha de cabernet franc, appelé ici cabernet Gernischt, l’énorme et austère château gris et blanc Changyu Chateau Castel, outre un musée du vin, abrite des chais imposants et un cellier voûté de près de deux mille mètres carrés, enterré à sept mètres sous terre. Là s’alignent des milliers de barriques et tonneaux dont certains peuvent contenir jusqu’à 15 000 litres ! Le gigantisme à la chinoise.

Ici, la production de vin à grande échelle a débuté en 1892, avec le fondateur de l’entreprise, le diplomate et businessman Zhang Bishi. Mais le « chateau » (sans accent circonflexe) que l’on visite ne date que de 2002 et de la coopération avec le groupe vinicole français Castel. Changyu est aujourd’hui le premier groupe vinicole chinois et le 10e au plan mondial, nous apprend-on avec fierté.

Au cours de la visite, (50 yuan, avec dégustation de deux vins blancs, corrects, sans plus), on nous présente le projet pharaonique de cité de la vigne et du vin. Cet ensemble viti-vinicole s’étalera sur 413 hectares. On y trouvera de gigantesques chais dédiés à la production de vins et spiritueux, ainsi qu’un centre d’affaires international, un institut de recherche, des animations œno-touristiques et un vignoble autour de quatre répliques de châteaux français. Coût estimé : un milliard de dollars américains ! Julien et moi avons une moue d »écœurement. Les Chinois continuent de croire que l’argent peut tout acheter. Sortons d’ici !

Nous logeons dans un ApartHotel, tout près de la plage. C’est neuf, fonctionnel et impersonnel à souhait, mais bon marché : 30 € la nuit !

Une fois installés, nous nous rendons jusqu’à l’île de Zhifu, la mal nommée. En effet, elle est rattachée à la terre ferme depuis bien longtemps. On aurait presque pu y venir à pied en longeant le rivage de la baie, mais cela nous faisait quand même deux bonnes heures de marche et pour Mathilde, c’était trop.

L’îlot, de dix kilomètres de long sur un de large, est rocheux et enserre, face à la mer de Bohai, diverses plages, tantôt resserrées ou plus majestueuses et plusieurs complexes touristiques. Nous grimpons jusqu’au point culminant, puis allons voir The Old Lady Stone, un rocher au profil féminin, paraît-il, avant de rentrer au bercail.

Après le dîner en terrasse, Julien et moi écourtons la promenade digestive avec Mathilde. Nous avons mieux à faire. Depuis le temps que je me retiens ! À peine rentrés dans la chambre, nos vêtements volent aux quatre coins de la pièce. J’espère que les cloisons ne sont pas en papier mâché…

Nous avons fait des progrès tous les deux, depuis la fac. Surtout Julien, pour mon plus grand plaisir ! Au moment de remettre le couvert pour la troisième fois, je l’interromps quelques instants :

— Eh ben, dis donc Juju !

— Quoi ?

Un reste de lucidité me fait tourner ma langue sept fois dans ma bouche avant de poursuivre :

— J’avais oublié que tu étais aussi doué…

— Tu rigoles ?

— Non, même pas ! dis-je en riant, avant de prendre à mon tour la position dominante pour l’assaut final…

Le lendemain matin, nous prenons la route pour nous rendre au Mont Kunyu, à cinquante kilomètres au sud-est. Avec ses neuf cent mètres, c’est la plus haute montagne de l’est de la péninsule du Shandong et un magnifique parc naturel, nous dit-on.

La seule chose que j’en connaisse, c’est qu’il est le siège d’une école de Kung-Fu de renommée internationale. Jeunes et moins jeunes des deux sexes et du monde entier viennent ici suivre des stages d’entraînement d’un mois avec de grands maîtres des arts martiaux. Je me souviens d’un collègue venu y parfaire la connaissance de son art.

Effectivement, la montagne est couverte d’arbres centenaires luxuriants, parmi lesquels coulent de nombreux ruisseaux clairs. D’innombrables gorges mystérieuses et profondes la sillonnent, largement épargnées encore par les êtres humains. Le bruit des chutes d’eau et le chant des oiseaux sintègrent harmonieusement à la tranquillité des lieux. Les pics embrumés ajoutent une touche de mystère. C’est un lieu parfait pour le pique-nique que nous a prévu Mathilde. Nous partons sac au dos pour une petite randonnée apéritive.

Ça et là, des temples taoïstes de tous âges, où se recueillent des fidèles. L’école Shaolin d’arts martiaux, pour sa part, est un laid et austère bâtiment de pierre et béton, fermé par un large portail métallique rouge. Je suis déçue. Je m’attendais à ce qu’elle soit abritée dans des locaux typiques, vieux de plusieurs centaines d’années. De toute façon, on ne visite pas, mais d’après leur site Internet, il y a tout le confort moderne. Elle n’a qu’une douzaine d’années d’existence, après tout, à la différence d’autres, plus anciennes.

Notre dernière visite sera pour le temple Zhulin, sur notre route de retour. Julien n’y tenait pas trop, mais je n’ai pas voulu contrarier notre guide et chauffeur.

Demain, il nous faudra avaler les quatre cent cinquante kilomètres de la route du retour jusqu’à Jinan.

Samedi, nous rentrons en France. 

Heureusement que j’étais venue pour autre chose que le boulot, parce que, de ce côté-là, la moisson est mince ! Nous avons peut-être donné un petit coup de pied dans une fourmilière, mais pas plus.

Par contre, côté vie privée, je suis aux anges, merci, mais je me pose des questions : j’aurai trente-sept ans cette année et j’ai commencé ce métier au siècle dernier ! Il va être temps que je me pose. Si je veux avoir des enfants, c’est maintenant ou jamais. 

En plus, sérieux, je crois que je viens de trouver le futur père.

Alors, quand le vin est tiré…

Commissaire Dutertre, vous risquez d’avoir une mauvaise surprise d’ici peu !

Épilogue

Dans les locaux de la BRI de Rennes, septembre 2014.

Chers collègues,

Lorsque j’ai « sommé » le Capitaine Plassard de prendre le reliquat de ses congés, il y a trois mois, j’étais loin d’imaginer les conséquences que cela allait entraîner pour ce service (sourires dans l’assistance).

Partie en vacances célibataire, elle nous est revenue fiancée et a décidé, aujourd’hui, de faire valoir ses droits à la retraite après quinze ans de service actif, pour fonder une famille. (applaudissements timides).

C’est son droit le plus strict, mais cela nous affecte, car cette brigade va perdre un de ses éléments moteurs.

Alors, permettez-moi de rappeler ici quelques faits marquants de la carrière, courte, mais bien remplie, du Capitaine Plassard.

À sa sortie de l’école de police avec d’excellentes notes et le grade d’Inspecteur, elle est affectée, selon ses vœux, au Commissariat de Saint-Brieuc. Le chef-lieu des Côtes d’Armor était assez tranquille à l’époque ; elle y a fait ses premières armes aux côtés de notre collègue Simon Le Lagadec, qui a été longtemps son équipier. Tous les deux ont résolu des affaires aussi complexes que celle dite des Cavaliers de la Pleine Lune et surtout celle, sordide, de ce prédateur qui se faisait appeler Pete Duraler, pendant la canicule de 2003.

Dans son dernier rapport, le Commandant Le Puil, alors commissaire là-bas, notait déjà, je cite : « seule femme inspecteur du commissariat, Bénédicte Plassard, est un élément de valeur, dotée de qualités d’observation et d’un sens du terrain certain, mais aux réactions souvent vives et parfois rétive à l’autorité » (petits rires dans l’assistance). 

Après quelques années dans la « cité gentille », nous la retrouvons, promue au grade de Capitaine, mais mutée contre son gré dans le Trégor, à Lannion, à la suite d’une erreur lors d’une enquête sur un trafic de drogue (légers remous dans le public). 

Néanmoins, le Commissaire Principal Dumortier, dans son dernier rapport notait que « Le Capitaine Plassard accomplit son service avec le plus grand sérieux et obtient des résultats au-dessus de la moyenne du service… parfois avec un peu de chance, ce qui, dans ce métier, est un atout ». Comprenne qui pourra cette allusion, mais je crois me souvenir d’une enquête sur un trafic de fausse monnaie, qui n’aurait jamais été résolue sans le concours d’une institutrice à la retraite, bien connue dans le Trégor et surnommée « Mam Goz ».

Enfin, il y a cinq ans, elle nous rejoignait, chose un peu curieuse pour cette « fille de la Côte ». Dans ce laps de temps, elle aura eu à connaître et résoudre la fameuse affaire dite « du fourgon », ce braquage de 11 millions d’euros sans violence, qui a défrayé la chronique et enflammé les esprits.

Alors, voilà, aujourd’hui, Le Capitaine Plassard remet son arme, son insigne et sa carte pour aller vivre sa vie. Nos savons tous que ce métier est difficilement compatible avec la vie de famille. Les nôtres en souffrent assez. Nous ne pouvons donc la blâmer de ce choix et lui souhaitons bonne chance.

Chers collègues, levons nos verres à la santé, au bonheur et à la réussite du Capitaine Plassard, dans sa nouvelle vie ! (applaudissements nourris).

(1)http://dai.ly/x7xqyo

* Responsable des affaires extérieures d’une Triade.

** Triade originaire de Hong Kong, née en 1947 à Canton pour soutenir le Guomindang, 20 000 membres répartis en Chine populaire, à Macao, en Australie, au Canada, aux États-Unis, dans plusieurs pays de l’Union européenne, en Russie, à Taïwan, aux Philippines et au Japon.

*** Le « Bâton rouge », spécialiste en arts martiaux, est chargé du respect de la loi interne à chaque Triade.

©Pierre-Alain GASSE, janvier 2015.