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Une vidéo de présentation

Réunion en un seul volume, disponible sur Amazon au format papier et Kindle, des huit enquêtes de Bénédicte Plassard, OPJ., écrites entre la fin des années 90 et 2015.

Format poche, 342 pages.

Voici la vidéo de présentation :

Plusieurs heures de lecture contre quelques euros !

Voici les liens vers le site de vente :

format Kindle : https://www.amazon.fr/dp/B083JGBV9J

format papier : https://www.amazon.fr/dp/2953805974

Rue des Trois Rois

Chronique de temps révolus

I

Depuis l’écroulement de la cathédrale Saint-André en 1794, la ville s’était dotée d’un nouveau sanctuaire, qu’elle avait mis plus d’un siècle à achever, dans un style pompeux qui l’embourgeoisait davantage encore.

Que l’accès principal à ce mastodonte néo-classique se fît par la rue des Trois Rois était pour le moins paradoxal, car c’était une des plus courtes et des plus étroites de la vieille ville. Des rois en question, nul ne savait rien, sinon qu’il y aurait eu là jadis une auberge du même nom.

En montée, évasée en bas, légèrement incurvée à partir du numéro 6, sa forme d’entonnoir en avait pourtant fait la voie royale pour tous les cortèges, religieux comme civils : communions, confirmations, mariages, enterrements, fêtes patriotiques… Pas une cérémonie qui ne la vît parcourue, de la place Saint-Aubert à la place Saint-Gervais, à pleine chaussée, car ses trottoirs étroits permettaient à peine de se croiser. Les jours de marché, des paysannes des alentours y étalaient pourtant, dans la partie haute, leur production potagère excédentaire : salades, fraises, ciboulette, oignons blancs, radis, dans des boîtes à sucre et de petits cageots, qu’elles avaient transportés sur le porte-bagages de leur vélo ou de leur Mobylette.

Une autre de ses particularités était de présenter moitié plus de façades du côté pair que du côté impair, douze contre six, conséquence sans doute de l’incendie qui l’avait en partie ravagée le lundi des Rameaux de l’an 1597. On avait reconstruit plus grand.

C’est là, dans un commerce de tabacs-journaux-mercerie-bimbeloterie, coincé, hélas, côté pair au numéro 20, entre une boutique d’épicerie et un salon de coiffure pour dames, que j’ai débarqué avec ma famille et nos maigres possessions le premier janvier 1955, au cœur d’un hiver encore rigoureux.

J’allais y vivre dix ans, de huit à dix-huit ans.

Le commerce était exigu et l’arrière-boutique tout autant. Elle servait pourtant de cuisine, salle à manger et séjour à la famille de six personnes que nous étions. Autant dire que tout geste inutile était proscrit. Cette pièce de vie ouvrait d’un côté sur la boutique, par une porte vitrée aux carreaux inférieurs protégés des regards curieux par des vitrophanies, de l’autre sur une courette cimentée, jadis commune avec celle de l’épicerie voisine, mais à présent coupée en deux par un mur de parpaings. L’espace suffisait à peine pour y étendre notre linge. L’escalier d’accès aux deux étages de la maison, fermé par un bardage de planches, se trouvait dans cette cour et desservait aussi deux petites pièces au-dessus de la remise qui occupait le fond de la cour. C’était la réserve à tabac. Avec un lit d’appoint pour le visiteur de passage.

Deux chambres à chaque étage du logis ; la plus grande avait deux fenêtres qui donnaient sur la rue, la petite, à l’arrière, prenait le jour d’une seule ouverture. Nous étions quatre garçons qui y dormions par paires – aîné et cadet ensemble au second, les jumeaux au premier, sur des sommiers sans bois de lit, des matelas de laine et, les nuits froides, des édredons de plume rebondis.

Les meubles de la chambre du haut se résumaient à une grande armoire normande en merisier et une autre, plus petite, en chêne.

S’y adjoignit lorsque j’entrai au collège, une table que mon père recouvrit de Moleskine verte pour la transformer en bureau.

Les parents, pour leur part, disposaient d’une chambre à coucher complète, lit, chevets et armoire à glace en chêne, de style années 40, et d’une commode à quatre tiroirs en merisier, venue d’un côté ou l’autre, je ne sais lequel.

La remise comportait une grande cheminée qui attestait peut-être d’une ancienne activité artisanale. Là se trouvaient nos réserves de charbon et de pommes de terre, l’établi de menuisier de mon père, son coffre à outils, le garde-manger familial et tous les « barrassiaux »* d’une maisonnée de six.

Des W.C. avec chasse d’eau, clos, avaient été construits près de l’entrée, mais le confort moderne s’arrêtait là. Pas de salle de bains ni même de cabinet de toilette. Il fallait sacrifier à ses ablutions sur l’évier ou dans un tub**, en réalité une bassine à lessive haute et ovale, qui trouvait là double emploi.

Le chauffage se résumait à celui de la cuisinière à charbon, installée devant la cheminée de la pièce, au foyer alors condamné.

Puis, la grande chambre du deuxième eut droit à un petit poêle Godin en fonte émaillée brune, où nous brûlions des boulets, avec parcimonie, les jours de grand froid. À charge pour nous de monter le seau rempli depuis la remise. Corvée qui fut l’occasion de nombreuses prises de bec.

Mais c’était l’exiguïté de la pièce principale qui guidait notre vie.

Une table en formica bleu et pieds inox, avec quatre chaises et deux tabourets, occupait le centre. Avec ses deux petites rallonges, nous pouvions monter à huit convives. Un placard « moderne » meublait tout le côté droit, du sol au plafond : une penderie, une niche qui finirait par accueillir un téléviseur au début des années 60, des rangements pour la vaisselle et l’épicerie. Je l’ai toujours connu, mais je me demande aujourd’hui si c’est mon père qui l’a construit ou s’il était déjà installé à notre arrivée.

De l’autre côté, le fourneau, l’évier et au-dessus le petit chauffe-eau à gaz butane, seul luxe de la maison.

Le jour, nous vivions donc les uns sur les autres. Pas de place pour jouer dans la cour quand il y avait du linge à sécher. Interdiction de jouer dans la rue en sens unique, où les voitures qui se multipliaient prenaient toute la chaussée. Restaient nos chambres et les deux parcs de la ville : le Jardin des Plantes et sa célèbre vue sur la baie du Mont-Saint-Michel, le Jardin de l’Évêché, son kiosque à musique, son allée de tilleuls et sa statue du Général Valhubert. Autant dire que nous en connaissions tous les recoins et que nos ballons ont traversé tous leurs espaces.

Le commerce de détail me semblait alors une sorte de boulet au pied, dont vous ne vous défaisiez qu’une fois le verrou tiré. Et encore ! C’est à ce moment précis qu’un retardataire frappait au carreau pour un paquet de Gauloises ou de Gitanes, une revue, ou pire, un timbre-poste dont la vente vous rapportait à peine un centime de franc !

L’autre moment de prédilection des « enquiquineurs » pour rester poli, c’était l’heure des repas et, dans ces moments-là, notre mère étant aux fourneaux, quand nous eûmes atteint, nous les deux aînés, un âge suffisant pour compter et rendre la monnaie, notre père nous enjoignait de nous lever de table pour aller « servir ». Corvée qui pouvait se répéter plusieurs fois par repas, tous les jours de l’année, sauf le dimanche après-midi et quelques jours fériés ! Car nous n’avions pas de voiture et nos parents ne prenaient pas de vacances. Mais nos grands-parents, nos oncles et tantes, nos parrains et marraines venaient chercher l’un ou l’autre, deux au maximum, aux périodes de congés scolaires pour un séjour d’une ou plusieurs semaines. Sinon, c’était le centre aéré de la paroisse. Qui nous plaisait souvent davantage, mais le choix ne nous appartenait pas.

Cela aurait pu suffire à nous guérir de la bosse du commerce. Ce fut mon cas et celui de mon cadet. Les jumeaux qui nous suivirent opteraient eux pour les métiers de bouche, la boulangerie-pâtisserie pour l’un, la charcuterie pour l’autre, mais à l’époque, ils n’étaient pas en âge de se lever de table pour aller servir la clientèle !

Mais laissez-moi vous présenter les commerces de ma rue, tout du moins ceux dont je me souviens :

Dans le bas de la rue, du côté droit, il y avait une boutique de marchand de meubles, de beaux meubles d’ébénisterie. Le fils du propriétaire, qui allait prendre la succession de son père, était un homme non pas en avance sur son temps, je ne dirais pas ça, mais féru d’image et de cinéma. Il disposait d’un projecteur de films en 16mm et je me souviens qu’aux fêtes carillonnées, il régalait tous les mômes du quartier de projections des films de Charlot et Max Linder dans sa vitrine. Nous étions là, qui avec son pliant, qui assis sur ses talons, le nez sur la devanture, à nous esclaffer aux pitreries du dandy miséreux ou du clown triste. Ce monsieur fut mon parrain de confirmation et je dois toujours avoir dans une boîte à bijoux la médaille qu’il m’offrit à cette occasion.

En face, dans un immeuble reconstruit après-guerre, il y avait une poissonnerie, plus moderne donc que le reste des autres commerces, avec des étals en céramique et ses aquariums pour les crustacés et les truites d’élevage.

Plus loin, du même côté, je me souviens d’un commerce, enterré d’une marche ou deux, où l’on vendait du cidre, du vin, de la bière et des spiritueux. Cidre et vin à la tireuse, bière Valstar en litres, bouteilles étoilées consignées comme toutes à cette époque-là. J’étais ami avec le fils de la maison.

Plus haut encore de ce côté, une boucherie. Par la suite, je m’intéressai un temps aux deux filles de la maison. Le commerce devait être prospère, car je me souviens que le ménage disposait d’un véhicule et d’une maison de campagne aux bords de la Sée, où nous fûmes conviés une fois ou l’autre, probablement pour assister au phénomène du « mascaret »***.

Ensuite venait le logis d’une famille dont j’ai oublié les métiers, c’est confus dans ma tête. Mais une chose est sûre : le fils, plus âgé que nous, jouait de l’accordéon, acquit même une petite notoriété dans la contrée et nous impressionnait beaucoup. Il finit par monter un orchestre et se lança dans l’animation de bals et soirées.

Juste après notre boutique se trouvait celle d’un coiffeur pour dames, dont l’épouse était une vraie gravure de mode, souvent d’un blond peroxydé. Ils avaient une certaine aisance et je crois me souvenir qu’ils roulaient en DS, luxe suprême de l’époque. On disait aussi que le mari était un époux trompé.

Juste avant, une petite épicerie où nous étions souvent mandés par notre mère, à l’heure de midi, pour quérir le légume, l’ingrédient ou l’épice qui manquait ce jour-là pour le repas.

En face de celle-ci, la façade latérale d’une pharmacie dont l’entrée principale se trouvait sur la place. Le propriétaire, coiffé en brosse, avait une allure d’ancien militaire, mais surtout plusieurs filles d’une grande beauté, en particulier l’aînée. Hélas, socialement, elle n’était pas de mon monde et j’étais condamné à l’admirer sans trop rêver.

Au bas de la rue, sur la place Saint-Aubert, se trouvait dans une habitation entièrement reconstruite après-guerre, la librairie des Trois Rois, un établissement tenu par un monsieur, qui du premier janvier au 31 décembre arborait un nœud papillon en guise de cravate, sous une petite moustache taillée rase. Sa boutique présentait l’immense avantage de mettre en vitrine les derniers albums de Tintin, Blake et Mortimer, Johan et Pirlouit… qui n’avaient pas cours chez moi. Je me contentais donc de regarder les couvertures et d’imaginer le contenu…

Il advint que la municipalité – soucieuse de la santé publique – voulût remplacer les conduites d’eau potable en plomb par de moins nocives et mieux calibrées pour les usages nouveaux ; et l’on éventra donc notre rue.

Et devinez quoi, au droit de notre maison, les terrassiers, déterrèrent bientôt, plusieurs os brisés, à l’évidence humains, et un crâne entier ! Un crâne complet avec sa mâchoire inférieure et la plupart de ses dents.

Cela n’avait rien d’étonnant, car avant la construction de la basilique, le cimetière devait être autour de l’église, comme c’était la coutume. Quoique d’aucuns avancèrent qu’il pouvait bien s’agir d’un squelette allemand, car on se souvenait d’un traquenard tendu à l’occupant vingt ans plus tôt dans cette rue. Hypothèse farfelue : qui aurait osé enterrer sa victime sur place ?

Les ouvriers ne virent que des avantages à me laisser le principal ossement trouvé, ce qui les libérait d’une déclaration en mairie et de tracasseries multiples. Mes parents, d’abord réticents devant cette macabre trouvaille, se rendirent à ma proposition de la remettre à l’Institution dont j’étais élève, en classe de seconde.

Pendant plusieurs jours, je dépoussiérai et astiquai donc le crâne du défunt, jusqu’à le rendre plus que présentable. Il lui fallait un nom et, sans bien savoir pourquoi, j’optai pour Oscar ; cela sonnait bien à mes oreilles. Durant ce temps, il va de soi que je jouai et rejouai dans ma chambre la célèbre tirade d’Othello, « Être ou ne pas être… » avec Oscar dans la main, au grand dam de mon frère qui alla jusqu’à menacer de renvoyer l’objet d’où il venait, c’est-à-dire dans la rue !

Pour le mettre en sécurité une fois pour toutes, je décidai donc de le porter sans délai à mon professeur de Sciences naturelles, l’Abbé Gournay, surnommé Trompette ou encore Tuba pour les latinistes, qui fut le seul professeur de toutes mes longues études, à noter les devoirs au millième de point ! Et qui ne m’avait pas trop en sympathie, croyais-je, pour d’obscures raisons liées à ma tendance à la contestation. Aussi espérais-je, avec ce don inespéré, remonter quelque peu dans son estime.

Hélas, il n’en fut rien.

En adulte averti et responsable, avant de me féliciter pour ma trouvaille, il commença par m’interroger sur sa provenance, me rappelant au passage que la violation de sépulture était un délit passible de un à cinq ans d’emprisonnement et de 100 000 à 600 000 francs d’amende ! Fichtre ! Dans quel guêpier m’étais-je fourré ? Je lui expliquai le contexte, la tranchée dans ma rue, les travaux, etc. Il poursuivit en précisant qu’en cas de découverte fortuite d’un cadavre, à l’état de squelette ou non, tout déplacement des restes du corps devait se faire en présence d’un Officier de police judiciaire, sous peine d’encourir l’accusation de viol de sépulture !

C’était la mouise complète. J’étais atterré. L’abbé Gournay, voyant ma mine déconfite, me demanda de rester après la fin du cours que je vécus dans un état d’angoisse indescriptible.

Nous conférâmes un long moment sur les solutions envisageables. En l’état, l’établissement ne pouvait garder ce crâne, sauf à se rendre coupable de recel. Aller le porter au Commissariat risquait de déclencher une enquête qui montrerait à coup sûr qu’il avait été prélevé illégalement… Je passai sous silence, bien entendu, le fait que j’avais failli récupérer également deux os longs, sans doute un tibia et un péroné.

Au bout d’un moment, il me questionna ainsi :

─ Dites-moi, mon petit, ces travaux dans votre rue, sont-ils terminés ?

─ Non, non, mon père, les ouvriers sont toujours à refaire les branchements d’eau. Il n’y a que le bas de la rue qui soit déjà rebouché.

─ C’est parfait, c’est parfait. Alors, voilà ce que vous allez faire : ce soir, à la nuit, discrètement, vous remettez le crâne au fond de la tranchée, vous jetez quelques pelletées de terre par dessus, et vous allez vous coucher en récitant deux pater et trois ave pour votre pénitence. Moi, qui ai reçu votre confession, suis tenu au secret. Cette affaire est maintenant entre le Ciel et vous et le Ciel, croyez-moi, a bien d’autres chats à fouetter ! Allez en paix.

Ainsi fut-il fait.

Oscar a retrouvé sa dernière demeure et moi ma tranquillité.

Je suis repassé il n’y a pas très longtemps rue des Trois Rois. Je n’aurais pas dû.

Il y a toujours une boucherie, à l’entrée de la rue au numéro un, mais la famille qui l’a tenue pendant trois générations a tiré sa révérence. Au numéro vingt, c’est un maître d’œuvre en bâtiment qui a pris possession de la maison où nous habitions. Et entre ces deux points, tout a changé, je n’ai rien reconnu. On m’a dit que les commerces qui s’installent ne tiennent pas plus de deux ans.

Seule, en perspective, au bout de la rue, la basilique Saint-Gervais demeure, insensible aux changements d’époque, sinon aux outrages du temps.

© Pierre-Alain GASSE, septembre 2019.

* Objets divers sans valeur (parler gallo d’Ille-et-Vilaine).

** Grande bassine plate en zinc, dans laquelle on fait ses ablutions.

*** Vague, de hauteur variable, provoquée par le flux ascendant, qui remonte le cours d’une rivière.

Les Deux « Majas »

Majo, maja : personne qui habitait certains quartiers populaires de Madrid à la fin du XVIIIe et au début du XIXe, dont les tenues vestimentaires étaient voyantes et les manières précieuses et désinvoltes.

Grand dictionnaire Larousse bilingue français-espagnol

La « Maja vêtue » ©Francisco de Goya (v. 1800-1803)

La « Maja nue » ©Francisco de Goya (entre 1790 et 1800)

fantaisie historique

À aucun moment de ma vie agitée, je n’ai songé que je raconterais ce que vous allez lire. Mais de multiples créanciers me poursuivent et je n’ai pas trouvé de meilleure solution pour me délivrer un temps de ces vautours. Voici donc la scandaleuse histoire d’un tableau unique et ce récit avec lequel je veux rendre hommage à celle qui l’a inspiré et qui continue d’être le guide et l’astre de ma vie.

J’ai fait la connaissance de Pepita dans l’atelier de Francisco Goya par un matin ensoleillé qui mettait en lumière son visage et ses boucles brunes. Elle était alors très jeune et son corps avait la sveltesse et la fraîcheur de cet âge heureux dans toute sa plénitude.

Elle posait pour le peintre, allongée sur une ottomane en velours sombre bleu-vert, adossée à des coussins de percale blanche à volants, les bras croisés derrière la nuque, ce qui fait que ses seins pointaient singulièrement.

En soi, cette attitude est déjà fort suggestive, mais ce qui vous saisissait au plus haut point et ce qui me laissa sans voix et comme hébété quelques instants quand j’écartai le rideau qui protégeait la porte de l’atelier, c’est qu’elle était plus nue qu’Ève chassée du Paradis, sans le moindre pampre de vigne pour cacher sa poitrine et la toison de son pubis.

L’amour entre par les yeux, à ce que l’on dit. C’est bien vrai, parce que moi je suis tombé amoureux fou d’elle immédiatement et sans remède. Bien que je doive avouer que dans un premier temps, le plus apparent fut le violent désir que j’eus du corps ainsi offert.

J’approchais alors des trente ans et n’étais pas trop mal de ma personne. J’arborais ce matin-là le grand uniforme de colonel de la garde royale, avec les insignes de mon nouveau titre de Prince de la Paix décerné par le Roi quelques semaines auparavant en récompense de la signature du Traité de Bâle avec la France. Je portais donc le pantalon blanc ajusté qui va avec cet uniforme et soudain apparut à mon entrejambe le gonflement gênant d’une énorme érection que je n’ai pu contrôler.

— Remettez-vous, colonel, je vous prie, dit-elle, en me fixant, le rose aux joues, mais sans esquisser le moindre geste pour perdre la pose qu’elle assumait pour le peintre.

— Veuillez me pardonner, Mademoiselle, mais je crains que cela soit impossible.

— Vouloir, c’est pouvoir, dit mon confesseur.

— C’est qu’il n’a pas vu ce que j’ai sous les yeux.

Un léger sourire apparut sur ses lèvres fines.

Je fus libéré de cet embarras par le peintre qui considéra que la séance était terminée en posant une dernière touche rosée sur la pointe du sein gauche et en faisant signe à la jeune fille qu’elle pouvait se couvrir avec le drap blanc sur lequel elle était allongée.

Ce fut là notre première rencontre.

La modèle partie, j’entrai en affaire avec le peintre :

—  Quel que soit le prix que l’on vous a promis pour ce tableau, je vous en donne le double !

— Pour l’instant, ce n’est qu’une étude et personne ne me l’a commandée, mais je crois que je vais devoir la vêtir si je veux pouvoir la vendre sans que l’Inquisition me cherche noise à nouveau.

— Gardez-vous en bien, malheureux, ce serait criminel, certes pas contre la morale, mais contre l’art, ça, je peux vous l’assurer.

— Si je ne veux pas l’enfermer dans un cabinet secret, je ne vois pas d’autre solution ; mes ennemis sont puissants et à l’affût du moindre faux-pas de ma part. On murmure déjà qu’il s’agit d’un portrait de la Duchesse d’Albe et que j’aurais changé le visage pour tenter de cacher le fait qu’elle est ma maîtresse.

— Et est-il vrai qu’elle est le modèle ?

— Absolument pas. Votre Excellence a pu constater que ce que j’ai peint correspond au corps de cette jeune fille.

— Et comment s’appelle cette beauté ?

— Votre Excellence devrait le savoir : elle fait partie de ses gens : son père, artilleur, est mort, mais vous avez recueilli la veuve et les trois enfants, il y a plusieurs années. Celle-ci est l’aînée, elle vient d’avoir seize ans, si elle ne m’a pas menti à ce sujet.

— Et sa mère la laisse poser pour le peintre du Roi dans le plus simple appareil ?

— Sans père, frère ni fiancé pour la surveiller et avec son caractère, je crois que la mère n’a grand voix au chapitre, même si j’ai dû insister pas mal et si l’argent ne faisait pas défaut à la maison, je pense que j’aurais essuyé un refus. Elle a quand même posé deux conditions : que je lui verse une moitié en acompte et que je change le visage de cette vénus, ce que j’ai accepté.

— Répondez-moi, bon sang, comment s’appelle-t-elle ?

— Josefa Petra Francisca de Paula de Tudó y Catalán, Alemany y Luesia, mais tout le monde l’appelle Pepita Tudó.

— Elle est donc noble ?

— À ce qu’il semble, mais sans le sou.

— Et, en posant ainsi, elle ne craint pas l’excommunication ?

— C’est possible, mais il faut bien manger, non ?

— Eh bien, considérez que je vous passe commande de cette vénus de Pepita Tudó au prix que vous me direz. Elle ira rejoindre la Vénus au miroir de Velázquez et une autre de Luca Giordano d’après le Titien dans mon cabinet secret. À une condition toutefois…

— Et laquelle ?

— Que vous gardiez le secret sur toute cette affaire.

— Je m’en doutais. C’est bon. Marché conclu !

C’est ce jour-là que j’ai commandé à Francisco de Goya, peintre en titre du roi Charles IV, pour une somme que je préfère garder pour moi, le tableau qui devait me valoir tant d’avanies.

Par la suite, sachant qu’elle faisait partie de mes gens, j’ai rendu visite à de nombreuses reprises à la famille de Pepita Tudó, sous des prétextes divers, mais elle m’a battu froid pendant assez longtemps, comme j’ai déjà dit. J’ai dû batailler plusieurs semaines avant qu’elle ne m’accorde un rendez-vous seule en tête-à-tête, plusieurs autres avant qu’elle ne se laisse embrasser et trois longs mois avant que nous ne devenions amants. Moi, je n’étais pas habitué à autant de résistance de la part de la gent féminine.

Mais bientôt, la Reine, qui me poursuivait de ses assiduités et à laquelle je ne pouvais rien refuser, étant donné que je lui devais ainsi qu’au Roi la plus grande part de mon enviable condition, conçut une horrible jalousie de ma relation avec Pepita.

Pour m’éloigner d’elle, elle a ourdi mon mariage avec une cousine germaine du Roi, Marie-Thérèse de Bourbon et Vallabriga, comtesse de Chinchón, qu’elle a fait sortir de son couvent de Saint-Clément de Tolède pour l’occasion. Elle avait presque le même âge que Pepita, mais elle était très réservée, élevée dans la religion, les travaux d’aiguille et les œuvres de charité.

Elle et sa famille avaient grand intérêt à ce mariage parce qu’il effaçait la sentence que le roi Charles III avait décrétée contre la famille et les proches de Don Louis de Bourbon, son traître de frère.

Quant à moi, entrer ainsi dans la famille du Roi ne se pouvait refuser d’aucune manière. J’ai donc dit oui.

Mais sans cesser de voir Pepita. Figurez-vous que lorsqu’elle a enfin cédé à mes avances, j’ai réussi à la faire venir avec les siens dans le palais où nous vivions avec ma femme.

C’était une situation curieuse, c’est certain, connue de tous, à ce qu’il paraît, y compris de l’offensée, qui en conçut une forte colère à mon encontre. Je ne la lui reproche pas. Je ne crois pas que j’aurais toléré une telle folie de sa part.

Mais jamais, depuis le jour où je l’ai trouvée nue dans l’atelier de Goya, je n’ai pu me libérer de Pepita.

Elle m’a donné deux enfants et quand mon épouse est morte, nous avons immédiatement légalisé notre mariage morganatique pour leur donner mon nom et bien que nous vivions séparés depuis bon nombre d’années à cause de l’inimitié du nouveau Roi, nous n’avons jamais cessé de correspondre. « Chère amie que j’aime », lui dis-je depuis que se sont éteints les feux de la passion.

Et bien qu’elle vienne de déclarer à un journaliste que « mon seul véritable amour a été la Reine Marie-Louise », je vous jure que c’est faux.  

Mais il est temps que je vous raconte la dernière partie de l’histoire de ce fameux tableau, que Ferdinand VII a fait saisir avec tous mes biens, quand il est monté sur le trône.

Aux premiers temps de mes amours avec Pepita, je voulais pouvoir avoir sous les yeux jour et nuit la vénus qu’elle avait inspiré à Goya.

Mais le caractère scabreux du tableau empêchait qu’il fût à la vue de tous. C’est ainsi que peu de temps après avoir acheté la première vénus, j’en ai commandé une autre, habillée en « maja » au peintre et j’ai fait installer dans mon bureau les deux tableaux avec un système de poulies qui laissait voir la « maja nue » lorsqu’on relevait la « maja vêtue » et vice-versa.

L’effet de la manœuvre était phénoménal. Goya a très bien su donner à sa « manola » l’air provocant qui convenait et quand le spectateur, après avoir imaginé le corps dissimulé sous les voiles légers, découvrait la version dénudée, il restait totalement médusé par l’aguichant naturel et la splendide beauté de la femme qu’il avait sous les yeux.

Ils sont peu nombreux ceux qui , comme moi, ont pu jouir de ce spectacle, mais je suppose qu’il aura marqué leur mémoire, comme ce fut le cas pour la mienne.

Vous savez tout ou presque à présent. Le reste n’est que scories de l’histoire qui ne méritent pas chronique.

Rédigé en la Ville et Cour de Madrid, le 22 mai de l’an de grâce 1836, par moi, signataire, Manuel Godoy y Alvárez de Faria, qui fut Prince de la Paix et de Bassano, duc d’Alcudia et de Sueca.

©Pierre-Alain GASSE, avril 2019.

Trois cyclistes si sexy…

À l’occasion du Festival « Noir sur la ville » qui s’ouvre à Lamballe (22) ce week-end, j’offre aux visiteurs de ce site cette nouvelle noire dont le point de départ se situe sur la côte de Goëlo. Bonne lecture.

P.-A. G.

Depuis les falaises de Plouha (Côtes d’Armor)©B.Vauleon, 2006.

I

Côte de Goëlo

Je circulais sur la route côtière dites des falaises de Plouha, dans les Côtes d’Armor, à l’époque où ce département s’appelait encore « Côtes-du-Nord », pour le plus grand étonnement des étrangers, surpris de trouver le nord si à l’ouest !

Au volant d’un Range Rover Classic récemment acquis, je roulais à faible allure, afin de mieux apprécier la splendeur du paysage. Le jour déclinait et le ciel s’était déjà enflammé de rouge, d’orange, de carmin, de violine qui le disputaient à l’azur. Une farandole de nuages bas occultait à demi le disque rougeoyant du soleil. Ramenant mon regard sur la route, je perçus un point mobile, là-bas tout devant. La curiosité me fit accélérer. Je me rapprochai bientôt.

C’était une jeune fille à vélo, jambes nues, jupe au vent, chevelure blonde sur les épaules, qui dodelinait de la tête en pédalant. Me rapprochant encore, je vis qu’elle écoutait un Walkman et ne m’avait pas entendu arriver.

De la main droite, j’attrapai mon Leica M3, toujours à côté de moi sur le siège avant, et lâchant le volant quelques instants, cadrai, à travers le pare-brise, la route avec la jeune fille dans le coin supérieur gauche, avant de déclencher.

Soixante mètres, quarante… Je mis mon clignotant et m’apprêtais à la dépasser. Nous étions proches d’un endroit où la route tutoie le vide. Un à-pic d’une centaine de mètres. J’allais me déporter sur la gauche pour doubler quand, au dernier moment, je lâchai à nouveau le volant, laissant mon véhicule décider de sa trajectoire. Il y eut un bruit sec lorsque l’extrémité droite de mon pare-buffles entra en collision avec le garde-boue arrière de la cycliste.

Sous le choc et l’énergie cinétique développée, celle-ci fut éjectée,  décrivit dans les airs une élégante parabole de pantin articulé avant de rebondir sur un rocher en saillie et s’abîmer cent mètres plus bas dans les flots calmes de la mer étale, en créant, j’imagine, deux séries de cercles concentriques : la première pour le corps, la seconde pour la bicyclette, à quelques fractions de seconde d’intervalle.

En panique, je réussis malgré tout à reprendre le contrôle du volant pour ramener mon automobile dans le droit chemin et éviter de suivre la cycliste dans sa chute mais je dus me garer un peu plus loin, sur la banquette, tant la poussée d’adrénaline avait été forte…

Ce 20 septembre 1980, à 19h 16 exactement, par un hasard quelque peu provoqué, je venais de renverser ma première cycliste. C’était pour moi, Grégoire Samzun, trente ans, célibataire, photographe ambulant, le début d’un étrange et horrible itinéraire du poids duquel je veux me libérer aujourd’hui.

II

Marais de Guérande

La deuxième fois que j’ai fauché le destin d’un d’autre, c’était dans les marais salants de Guérande, au petit matin, quelques années plus tard. J’avais dormi dans mon véhicule, sommairement aménagé à cet effet, garé sur un placis gravillonné à côté d’une guérite de vente de sel, sur la route qui va de Batz-sur-Mer à la Turballe à travers les salines.

C’était la mi-août. Un jour radieux s’annonçait et les camions et camionnettes des livreurs circulaient affairés à porter leurs commandes dans les commerces des bourgades environnantes. La plupart avaient emprunté la grand-route, mais quelques-uns, comme moi, serpentaient entre les œillets du marais.

J’avais embrayé derrière l’un d’eux pour me rendre à la première boulangerie acheter des croissants, quand, débouchant d’une voie latérale, une cycliste en cuissard et maillot jaune fluo assortis, me coupa la route, brûlant le stop pour ne pas briser sa vitesse. Silhouette affûtée, vêtements moulants, son corps tendu par l’effort dégageait une impression de force facile et d’harmonieuse fluidité. Soudain, jaillit en moi la réminiscence de l’épisode de Plouha, aussi impérieuse qu’inattendue.

Je la suivis à distance pendant un kilomètre ou deux. Jusqu’au moment où la route présente une succession de virages  serrés. Alors j’accélérai, tout en prenant un cliché superbe de l’ensemble que le paysage et elle formaient dans l’aube naissante. Elle coupait la troisième courbe lorsque je l’atteignis. L’instant d’avant le choc, elle a tourné la tête vers mes vitres teintées, inquiète de ce bruit qui se rapprochait et j’ai perçu un sourire qui se déformait.

Une onde de plaisir m’envahit au moment où je la percutai, l’envoyant voltiger dans la vase de l’étier, en contrebas du tas de sel d’un paludier, tandis que s’envolait dans le ciel bleuissant le petit peuple du marais, foulques, tadornes, spatules, et un héron cendré. Nous arrivions à une fourche et nos destins se séparaient. Le mien filait vers Batz-sur-mer. Le sien venait de se briser.

III

Queyras

Furieux contre moi-même de n’avoir pas su résister à ce terrible instinct meurtrier, mais trop lâche pour en assumer les conséquences, dans les heures suivantes, j’ai traversé la France en diagonale, pour aller me cacher au fin fond du Queyras, à une portée de fusil de la frontière italienne.

À Guillestre, dans une agence qui s’est trouvée sur ma route, j’ai loué, sur la foi de quelques photographies, une fuste sommairement restaurée, plus haut dans la vallée, entre Molines et Saint-Véran. De là, j’ai continué mon métier, allant de village en bourgade photographier bêtes et gens, dans leur cadre de vie, la montagne, toujours si belle.

Les débuts ont été difficiles. J’ai dû me contenter de peu. Mais ces lieux ont ceci de magique que, plus qu’ailleurs, on y apprend la valeur de l’essentiel. On a fini par m’adopter, sans trop me questionner. Les gens d’ici, tradition protestante oblige, sont des taiseux à qui l’Histoire a appris à garder leur passé pour eux. C’est ainsi que le mien s’est estompé peu à peu dans ma tête.

Et puis, l’an dernier, j’ai réalisé une exposition de portraits géants des habitants d’un village voisin. Tirés sur toile, placardés sur les murs des maisons et bâtiments, outre réconcilier hommes, femmes et enfants, avec leur image sublimée par le noir et blanc, elle a finalement attiré la foule de toute la contrée et même au-delà. Prévue au printemps pour un mois, elle a été prolongée jusqu’à l’arrivée des premiers frimas.

Le succès m’a rattrapé. Radios et télés sont arrivées. Vanité aidant, je me suis laissé interviewer. À la suite de la publication de ces reportages, j’ai reçu de divers coins de France, de la part de mairies en mal de publicité, des invitations à venir tirer le portrait de leurs administrés. Et moi, comme un con, au lieu de continuer de vivre peinard dans ces  montagnes qui m’avaient apporté l’oubli, j’ai repris la route. 

IV

Dernière ligne droite

Et ce qui devait arriver arriva.

C’était septembre. Je circulais alors sur la Côte d’Opale, entre Berck et la frontière belge, profitant d’une exceptionnelle semaine de beau temps, dans une région qui n’est pas réputée pour son soleil. J’avais écarté le restaurant panoramique vieillot du Mont d’Hubert pour déjeuner dans une avenante auberge du bourg d’Escalles et projetais de redescendre vers Le Tréport et ses falaises en suivant la côte au plus près. 

Ce parcours d’une centaine de kilomètres me prit l’après-midi entière, la lumière extraordinaire de cette fin d’été  m’amenant à de nombreux arrêts en différents points de la côte pour des clichés qu’on ne réussit pas tous les jours.

Cela s’est produit entre Les Terrasses du Tréport et Criel-Plage, là où la route longe une zone vide d’habitations, au plus près des hautes falaises de craie. J’avais dû abaisser le pare-soleil, pour ne pas être ébloui par les premières lueurs du couchant et tenter de conserver le cap plein ouest de la route. Mais l’astre était si bas que j’y parvenais avec peine et une fois déjà j’avais failli perdre ma trajectoire.

Soudain, je la perçus dans le halo de lumière qui m’éblouissait. Elle circulait en short et petit haut sur un vélo pliant, dont le développement réduit ne lui permettait pas d’avancer bien rapidement. Ses jambes fuselées avaient beau mouliner, par rapport à moi c’était presque comme si elle faisait du sur-place ! Je ne l’ai pas touchée. Juste serrée d’un peu trop près. Le déplacement d’air causé par la masse en mouvement de mon véhicule a suffi.

Déséquilibrée par le souffle, ses mains ont quitté son guidon pour faire balancier. C’est l’instant que j’ai saisi dans mon viseur. Celui d’après, elle traversait la berme sans pouvoir s’arrêter et disparaissait de la route. Je n’ai perçu ensuite qu’un long cri réverbéré par la falaise.

Deux minutes plus tard, j’entrais dans le village de Criel.

V

Voyage intérieur

J’ai compris, par la suite, que c’est une conjonction de circonstances précises qui déclenche en moi cette irrépressible pulsion assassine : les couleurs de l’aube ou du crépuscule, tout d’abord, une route isolée ensuite, une silhouette féminine attirante enfin. À vélo.

Il m’a fallu du temps encore pour élucider ce dernier point. Pourquoi des cyclistes ? J’ai eu beau fouiller mes souvenirs, je n’y ai pas retrouvé beaucoup de femmes à bicyclette autres que ma mère. Première image : moi sur son porte-bagages, en amazone, accroché aux ressorts de la selle. Je devais avoir sept ans. C’était la fin des années cinquante.

Comment est né ce fantasme, alors ? Les livres ? Le cinéma peut-être ? J’ai conscience ensuite d’une couverture de livre d’une collection enfantine : Martine à bicyclette, je crois. Emprunté à la collection de ma défunte petite sœur. D’un autre aussi, bien plus tard, au début des années 80 : La Bicyclette bleue, de Régine Deforges. Et de Laetitia Casta, incarnant l’héroïne, dans les téléfilms éponymes. Je n’étais pas insensible à son charme. Serait-il possible, alors …? Ah, une chanson aussi : l’incontournable À bicyclette, chantée par Yves Montand. C’est bien peu et le tout doit flotter dans l’imaginaire de bien des gens. Alors, pourquoi cela a-t-il entraîné cet horrible et cataclysmique passage à l’acte chez moi ? Serais-je donc d’une nature mauvaise et perverse ?

Peut-être ne sont-ce pas des raisons inconscientes de commettre ces actes qu’il faut que je cherche, mais bel et bien le contraire ! J’aurais pu, par exemple, écarter sciemment de renverser des conductrices au détriment de cyclistes parce que sur une automobile les traces d’impact sont bien plus importantes que sur un vélo ? Et donc, les probabilités d’être identifié plus grandes. Dans sa folie même, cette hypothèse m’apparut d’une logique certaine.

Mais non, je refusais de croire qu’il y avait en moi un instinct criminel. Tout juste voulais-je bien admettre que j’étais sujet à des pulsions malsaines. À ce stade, je dus reconnaître que j’avais besoin d’aide, et au terme de longues tergiversations, je me décidai à consulter un psychanalyste. Dans l’annuaire de la ville où j’étais, il y en avait deux : un homme et une femme. Devinez lequel j’ai choisi.

Je me suis donc présenté chez elle sous une fausse identité – mon nom maternel, en fait – et nous avons commencé une analyse, à raison d’une séance par semaine. J’ai plus ou moins refait sur son canapé le cheminement que j’avais entrepris en solitaire, dévidant l’écheveau embrouillé de mon passé. Jusqu’à ce jour lointain de ma petite enfance. 

VI

Point de rupture

J’avais cinq ans. Mon père était menuisier charpentier et je pénétrais avec un mélange de crainte et d’admiration dans l’atelier quand vrombissaient les machines. L’énorme scie à ruban, la dégauchisseuse-raboteuse et la mortaiseuse. J’ai encore dans les oreilles le crescendo des lames, ciseaux et mèches progressant dans le sapin, le chêne ou le châtaignier des fermes, pannes, chevrons et voliges que mon père travaillait. 

La scie à ruban avec ses deux volants de fonte était celle qui m’impressionnait le plus. La plus dangereuse aussi. À  l’époque, la sécurité était encore balbutiante sur ces machines : il n’y avait aucun carter pour empêcher la lame de sortir de son axe. J’en ai vécu l’expérience, hélas. 

Ce jour-là, alors que je venais d’entrer, un nœud dans le bois, plus résistant que les autres, fit se cabrer la lame ; il y eut un bruit sec et, soudain libérée de son entraînement, une extrémité s’en alla faucher net la tête de mon père, penché sur son ouvrage pour guider la pièce en cours de sciage.

Des flots de sang rouge sombre avaient jailli des veines jugulaires et d’autres rouge vif des artères carotides, tandis que sa tête tombait dans la sciure et les copeaux odorants au pied de la machine, envoyant rouler un peu plus loin le béret qui le coiffait. Et son corps, toujours arc-bouté sur son ouvrage !

Après un temps indéterminé de stupeur tétanisée, je m’étais enfui vers la maison !

Épilogue

Jusqu’à ce jour, je n’avais pas conscience d’avoir assisté à cette scène d’horreur. Je restituais un récit édulcoré que je croyais fourni par mes proches, alors que c’était moi qui l’avais fabriqué. 

Je ne suis pas retourné chez la psy. Je ne veux pas faire face au rapport immanquable entre ce drame refoulé et les événements postérieurs qui sont survenus. Pourtant, il faut bien que tout cela s’arrête. 

Depuis longtemps, dans une enveloppe scellée, sur ma table de travail, il y avait trois photographies 24 x 36 en noir et blanc. Je les ai postées, la saison dernière, au Procureur de la République. J’ai vendu mon vieux 4 x 4. Je ne circule plus qu’à bicyclette, le soir ou à l’aube, sans casque ni lumière.

À présent, j’attends.

La justice ou le destin me rendront bien un jour la monnaie de ma pièce.

©Pierre-Alain GASSE, août 2015.

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