Archives de catégorie : Contes/Humour

Le « Fou » de Locronan

C’était le milieu des années trente et, de père en fils, depuis trois générations, sa famille tenait un café-épicerie-quincaillerie-bourrellerie – il en restait encore – sur la Place des Charrettes, à Locronan.

L’endroit, jadis au carrefour de deux voies romaines, était occupé depuis les temps néolithiques, nous révèlent les fouilles, mais c’est Anne de Bretagne, venue en pèlerinage invoquer Saint Renan pour enfanter, qui avait élevé ce bourg au rang de ville en 1505.

Pendant près de deux siècles, la culture du chanvre et l’industrie des toiles à voile y avaient apporté la prospérité. Richesse pour les marchands, les tisserands et misère pour leurs ouvriers. Les premiers se firent bâtir de belles demeures sur la place de l’Église et alentour, les seconds logeaient dans des conditions déplorables dans la rue Moal et ses écarts, où ils trimaient du point du jour à la nuit tombée.

Au XIXe siècle, le village, revenu à une agriculture de subsistance, devint assez misérable. Il faudra attendre le vingtième et la remise en valeur progressive du patrimoine, les débuts du tourisme culturel et les premiers vacanciers pour ramener la prospérité enfuie.

Tel était le cadre de naissance de Matthieu Le Troquer.

Fils aîné, suivi de trois sœurs, ce Matthieu-là n’était pas ordinaire.

Dès l’enfance, ses manières avaient attiré l’attention par leur étrangeté. La « folie » de notre héros était alors commune, banale, quelconque, mais déjà pas mal inconvenante : il adorait faire caca dans les pots de fleurs ! Et allait jusqu’à vider ceux qu’il trouvait pleins avant d’y déposer sa malodorante obole ! Au grand dam de ses parents.

Puis, lui vint une autre manie : regarder par le trou des serrures. Anodine aux premiers temps, cette mauvaise habitude devint problématique par la suite.

Dévidons le fil des événements.

C’est d’abord au détriment de sa famille que Matthieu exerça ses coupables talents. Selon un plan courant à l’époque, les chambres de la demeure, au premier étage du commerce, ouvraient toutes sur le même couloir. Mais la logique qui avait présidé aux affectations se révéla fâcheuse en fin de compte. En effet, dans celle du bout dormaient les parents, puis venait la chambre de Matthieu, ensuite celle de sa sœur cadette Andréa, et enfin celle des deux jumelles, Esther et Judith. Suivant l’ordre des naissances, donc.

Cette configuration malencontreuse allait permettre au garçon d’espionner bientôt ses géniteurs. Après s’être laissé surprendre, deux ou trois fois, accroupi devant le trou d’une serrure, il renonça à cette pratique peu sûre pour en adopter une nouvelle, plus sophistiquée et d’une meilleure sécurité.

Cela se concrétisa lorsque dans l’atelier de son père, bricoleur à ses heures, il découvrit, à neuf ou dix ans, le maniement de la vrille, du vilebrequin et de la chignole. Ces trois outils l’émerveillèrent à un point tel qu’il passa des heures à s’exercer au perçage de trous dans toutes les planches qu’il trouva. Avant de mettre ses nouvelles aptitudes au service de ses manies.

À l’époque, les cloisons intérieures des maisons étaient encore en bois et les tapisseries sombres et chargées, ce qui lui facilita grandement la tâche. L’orifice qu’il pratiqua dans la paroi mitoyenne de ses parents était dissimulé dans sa chambre à lui par un portrait ovale aisé à écarter ; précautionneux, il s’assura qu’il n’était pas trop repérable de l’autre côté. La chance fit qu’il tombât sur l’orifice du fusil d’une scène de chasse !

C’est ainsi qu’avant d’avoir eu la moindre lecture à ce sujet, Matthieu, avait vu ses parents faire la bête à deux dos, sans rien y comprendre, mais sans pouvoir détacher son œil ébahi de la cloison !

Il eut le malheur de rapporter la chose sur la cour de récréation, fut bientôt instruit par de plus éveillés que lui et se retrouva affublé du nom argotique que l’on donnait alors aux sages-femmes et autres accoucheuses : guette au trou !

Dorénavant, dans la poche intérieure de son veston, une vrille de bon calibre, la pointe vissée dans un bouchon, ne le quittait plus, et si vous le laissiez dans une pièce le temps suffisant, vous risquiez de le retrouver en train de forer autant d’orifices que de murs en bois dans celle-ci.

Son obsession scatologique se combinant avec ce voyeurisme naissant, il s’attaqua bientôt aux édicules d’aisances, au fond du jardin de chacun, d’un accès relativement facile, dans un bourg de campagne. Il y a toujours un passage suffisant pour un gamin dans un grillage fatigué ou une haie dégarnie.

Dans un  premier temps, il recherchait les nœuds du bois à sa hauteur dans les planches des cabanes avant de les faire sauter pour épier les besoins de ses concitoyens. S’il n’en trouvait aucun, il recourait à ses outils pour parvenir à ses fins.

C’est un vice assez répandu. Qui n’a jamais dû boucher d’abord un ou plusieurs trous avec du papier-toilette, avant de procéder à ses besoins sans risquer d’être épié par un œil inquisiteur ?

La nature a veillé à nous donner des rythmes réguliers, ce qui facilita grandement la tâche du sacripant. Il avait remarqué, en allant à l’école par le chemin qui longeait l’arrière des clos du village, que la boulangère descendait le plus souvent aux gogues à l’heure de son passage.

C’était une femme plantureuse, au décolleté généreux, qui lorsqu’elle relevait ses jupes découvrait des cuisses imposantes et un fessier majuscule. Malheureusement, la mode était encore aux culottes fendues, et pour la petite commission, la boulangère ne laissait pas percevoir grand-chose. Aussi Mathieu aspirait-il chaque fois à ce qu’il s’agisse de la grosse envie, pour la voir baisser pavillon.

Sa mésaventure initiale l’avait rendu prudent et il ne se risquait plus à confier aux premiers venus sur la cour de récré ses découvertes anatomiques et sexuelles.

À l’adolescence, ses méfaits redoublèrent et l’onanisme vint s’ajouter à la liste de ses péchés. Il pratiqua un nouveau trou, cette fois dans la cloison qui le séparait de sa sœur et la vit ainsi passer de fillette à jeune pubère.

Il avait à présent délaissé la boulangère, qui n’avait plus grand-chose à lui cacher, pour sa fille aînée, gironde et potelée à souhait, prénommée Anne.

Mais les sentiments bientôt vinrent se mêler à la curiosité malsaine. Lors de la Grande Troménie, qui tombait cette année-là, Matthieu, devenu joli garçon, décida de s’approcher de la blonde Anne.

On était début juillet ; les blés avaient été coupés, les chemins nettoyés, les reposoirs construits au pied des calvaires… Tout était prêt pour permettre à la foule de pèlerins d’arpenter les douze kilomètres sacrés, à travers la plaine du Porzay et la Montagne du Prieuré.

Ce dimanche-là, Matthieu aperçut Anne sur le parvis de l’église consacrée au Saint, avec les autres filles de son âge, dans les atours du costume traditionnel, attendant comme lui la sortie des bannières. Elle portait avec une grâce infinie la coiffe de lingerie brodée, avec sa collerette montante de tulle froncé, le corsage deux pièces et la jupe de velours noir magnifiquement rehaussés d’or, le tout surmonté d’un tablier de satin bordé de dentelle.

Lui, pour sa part, arborait son chapeau de feutre à ruban et boucle, sa veste de drap bleu du pays glazik à encolure de velours et broderie et un pantalon noir, rayé de blanc.

Ce qu’elle était belle en coiffe et costume breton !

À la station de St-Anne-la-Palud, il la suivait de loin ; au calvaire de Saint Guénolé, il s’en rapprochait déjà ; à la chaire de Saint Ronan, il était derrière elle et à la Fontaine Saint Eutrope il se retrouva à son côté, sans trop savoir comment cela s’était produit.

Après la procession, la fête païenne reprit ses droits avec le fest-deiz. Solitaire et réservée, Anne ne dansait qu’avec des filles, mais Matthieu s’enhardit quand même à lui proposer une gavotte en couples qu’elle n’osa refuser.

Quelques semaines plus tard, dans un autre pardon, il lui volait un baiser qu’elle le laissa prendre en rougissant. Ils commencèrent à se fréquenter. Devenus plus intimes, un soir qu’il avait un peu bu, peut-être, il lui avoua qu’il l’avait observée à son insu et que c’était ainsi qu’il l’avait trouvée jolie.

Imprudentes paroles ! Elle lui avait aussitôt retourné une gifle monumentale et signifié que tout était fini entre eux. Hélas, elle eut le tort de rapporter l’incident à une amie qui ébruita l’affaire sans tarder.

Comme toujours, de bouche à oreille, la chose enfla, l’échotier local y vit matière à chronique moralo-humoristique et c’est ainsi que l’auteur du méfait se retrouva, sous sa plume, affublé du qualificatif infamant de « fou » de Locronan.

Alors que sa vie prenait la voie d’une normalisation, cet échec fit  retomber Mathieu Le Troquer dans ses travers de plus belle et ce qui devait arriver arriva : l’une de ses victimes alla trouver les gendarmes et porta plainte, suivie par plusieurs autres.

Les pandores mirent une surveillance en place et… voilà notre homme pris sur le fait, l’œil rivé à un trou pratiqué dans… les toilettes du curé ! Le mystère de la soutane, sans doute… Le scandale n’en fut que plus retentissant, allez savoir pourquoi.

Au tribunal d’instance, ses camarades d’école, puis de collège, ses parents et ses sœurs durent témoigner des petits et grands travers de « Guette au trou ». De son éducation « par le petit bout de la lorgnette » si l’on peut dire et des dérèglements qui s’étaient ensuivis.

La condamnation pécuniaire et l’obligation de soins sont choses pénibles, mais  supportables et justes ; l’opprobre, lui, est bien plus lourd à vivre. Même si, avec l’installation des premiers WC et salles de bains dans les maisons, il s’est trouvé un peu assagi par la force des choses, quoi qu’il fasse et puisse dire, pour tout le monde désormais, Matthieu Le Troquer est et restera le « fou » de Locronan !

Au moins, jusqu’à ce qu’un autre fait divers plus marquant relègue celui-ci aux arcanes de la petite histoire.

©Pierre-Alain GASSE, décembre 2016.

(1) Procession catholique de douze kilomètres en l’honneur de Saint Renan, qui a lieu tous les six ans entre les 2e et 3e dimanches de juillet, et reprend le circuit en douze stations d’un culte celtique, gaulois et druidique.

(2) « pays » regroupant 25 communes autour de sa capitale, Quimper, également capitale de Cornouaille. C’est le drap bleu (glaz) employé pour la fabrication des costumes masculins qui est à l’origine du nom.

(3) litt. fête de jour, en breton.

(4) forme de pèlerinage principalement rencontrée en Bretagne. Organisé à une date fixe récurrente, dans un lieu déterminé et dédié à un saint précis, le pardon comporte une messe et une procession en extérieur vers un lieu sacré suivant un parcours déterminé. Les reliques du saint et des bannières font partie de la procession (Wikipedia).

La Dame de Gargilesse

La Dame de Gargilesse

ou

La Délectable Histoire de Sylvestre Courtecuisse

Au sud du Berry, « protégé des vents froids par plusieurs étages de collines et blotti au fond d’un bassin masqué par la verdure »(1), se trouve un village nommé Gargilesse-Dampierre. La première partie de son nom, il la tire du modeste affluent de la Creuse qui coule à ses pieds, la seconde d’un petit bourg situé à cinq kilomètres de là.

Sur son piton schisteux, Gargilesse a vu, depuis l’époque gallo-romaine, plusieurs châteaux successifs édifiés, détruits, reconstruits. Celui qui subsiste aujourd’hui date de 1750 et on le doit à Olympe Rozée de Chevigny, veuve du capitaine de cavalerie Louis-Charles du Breuil du Bost.

C’est un gros manoir dix-huitième, accolé à l’église du village et encore protégé par la porte flanquée de deux tours rondes du château-fort d’antan.

Pour sa part, l’église Saint-Laurent-et-Notre-Dame, du XIIe siècle, qui le jouxte, mêle un style roman prédominant à quelques prémices du gothique. Un clocher aveugle, court et carré la couronne. Sous le chevet et le transept, une crypte romane, ornée de fresques remarquables, compense la déclivité du terrain. On dit qu’autrefois château et église communiquaient secrètement par là.

Le village, de trois cents et quelques habitants, est connu pour abriter une des demeures de prédilection de George Sand, aujourd’hui transformée en petit musée.

Algira, ou la Villa Manceau, comme l’appelait encore la romancière, du nom de son compagnon de l’époque, a été aménagée pour l’écrivaine en 1858 et réaménagée par ses descendants, un siècle plus tard, pour accueillir le public.

En dépit de sa taille, le village, qui figure sur la liste des plus beaux de France depuis des lustres, accueille plusieurs manifestations culturelles de renom. Des concerts de musique classique à l’initiative d’un harpiste de renommée internationale venu s’installer ici. De nombreuses expositions de peinture aussi, car depuis deux siècles, les peintres ont fait de cette contrée de la Creuse une sorte de « vallée-atelier ». Sans compter les multiples animations touristiques habituelles dans ces endroits de villégiature privilégiés : marchés artisanaux, spectacles de rue, journées du livre, etc.

Tout ceci pour dire que Gargilesse-Dampierre, avec ses hauts toits de tuiles plates, ses maisons de schiste et calcaire colonisées par la vigne vierge, sa rivière serpentine, est un de ces villages où il fait bon vivre, si l’on est sensible au calme, à la beauté simple, à la nature sans apprêt.

Avec des nuances cependant. Depuis l’avènement des vacances et du tourisme, de juin à fin septembre, c’était l’agitation, certains disaient l’envahissement. D’octobre à mai, un calme pénétrant, que d’aucuns qualifiaient de morne ennui.

Sylvestre Courtecuisse, en dépit de son intérêt bien compris, comme nous le verrons, appartenait aux premiers et vivait au bas du village, dans la modeste demeure léguée par ses parents.

Quarante-cinq années avant celle-ci, il était annoncé pour le 28 décembre ; il n’arriva que le 31. Ses parents, respectueux d’une tradition fainéante qui voulait que l’on donne au nouveau-né le prénom du saint ou de la sainte du jour, l’avaient donc appelé Sylvestre, au lieu d’Innocent !

S’il se félicitait de cet heureux coup du sort, il se lamentait par contre de porter le patronyme de Courtecuisse.  Il est des noms de famille de toutes sortes, des plus ronflants aux plus terre-à-terre, des plus nobles aux plus plébéiens, et tous ne sont pas bien portés, cela va sans dire. Mais dans le cas de Sylvestre, il était d’une évidence irrémédiable que le sien ne lui allait pas ! Il avait toujours été le plus grand partout où il était passé, de la maternelle au collège, du dispensaire au service militaire, des enfants de chœur à la chorale paroissiale.

Vous l’avez compris, Sylvestre Courtecuisse, avait été élevé dans la religion, « catholique, apostolique et romaine » par une mère bigote et un père indifférent, mais soucieux de lui inculquer une éducation à principes.

Tout confit en religion qu’il fût, il n’en restait pas moins un grand « dépendeur d’andouilles » et un pécheur invétéré, surtout contre le dixième commandement, celui qui prescrit, entre autres, de ne convoiter ni la femme d’autrui, ni sa servante.

Car la nature avait pourvu Sylvestre d’un appendice en rapport avec sa taille et les femmes ne s’y trompaient pas. Le bruit courait au village que pas une entre seize et soixante ans ne lui aurait fait défaut. Pucelle, mariée, veuve, nonne même, aucune qui rechignât à « voir le loup » en sa compagnie !

L’abbé qui le confessait s’en arrachait les rares cheveux qui lui restaient et bien qu’il le soupçonnât de vantardise, il recevait généralement confirmation de ses méfaits de la bouche même de ses paroissiennes !

Sylvestre était brocanteur. Après des études décousues chez les bons pères de La Châtre, ayant raté son brevet plusieurs fois, son père l’avait placé en tant que commis chez un professionnel de ses amis. C’est là qu’il s’était pris d’amour pour les vieilleries de tous acabits et avait développé une habileté manuelle sans pareille pour toutes sortes de réparations et remises en état. Avant son décès, son patron lui avait cédé son commerce, un pas-de-porte constitué d’une ancienne boutique de quincaillerie, suivie d’une cour, d’une remise et d’un garage, tous pleins à craquer.

Sylvestre avait une passion curieuse : il accumulait les vases de nuit, pots de chambre et autres seaux hygiéniques dont il possédait une collection de plus de trois cents pièces, suspendues par l’anse à des crochets vissés aux poutres et solives de son magasin.

Étant donné sa taille, qui dépassait le mètre quatre-vingt-dix, il lui fallait circuler avec précaution dans la boutique sous peine de se retrouver le nez dans un de ces ustensiles ! Mais, par une sorte de mémoire du corps étonnante, il donnait de manière inconsciente les mouvements de tête nécessaires au moment opportun et jamais on ne l’avait vu ni entendu s’y cogner.

Tout l’été, il se terrait dans sa demeure voisine, épiant la vie à travers les petits carreaux de ses croisées, pestant contre les tenues débraillées des envahisseurs et refusant de commercer avec eux. À la boutique, un écriteau délavé pendait au bec-de-cane : « En course – Réouverture :      heures ». Mais l’espace réservé pour inscrire à la craie l’heure du retour restait désespérément vide et les éventuels clients étrangers se cassaient le nez sur une porte fermée à toute heure de la journée.

Les autres, ceux du cru, savaient qu’il fallait attendre septembre pour que Sylvestre fasse prendre l’air à ses possessions, astique ses cuivres, nettoie ses miroirs, encaustique ses armoires et daigne recevoir le public.

Ses parents lui avaient légué, outre la maison où il habitait, un bas de laine bien garni, fruit de décennies d’économies et de placements judicieux ; Sylvestre Courtecuisse ne travaillait pas par besoin, mais par désœuvrement et pour son plaisir. Il était donc un bon parti, dans tous les sens du terme.

Hélas, si bien des filles et femmes des environs avaient réussi à le mettre dans leur lit, ou plutôt lui dans le sien, encore que bien souvent ce Casanova exécutât la chose en des lieux qui en étaient dépourvus, aucune n’avait pu jusqu’ici lui passer la corde au cou. Hormis quelques heures de plaisir, il n’avait jamais rien promis à aucune et toutes s’étaient contentées de ce qu’il leur avait donné.

Restait un cas à part : celui de la « Dame de Gargilesse ».

Éléonore de Montmirail, d’une noblesse obscure, mais argentée, ce qui n’est pas si courant de nos jours, s’était installée au Château sept ou huit ans avant les faits racontés, après l’avoir racheté aux héritiers descendants de Louis-Charles du Bost et d’Olympe de Chevigny. Pour échapper à un père tyrannique, elle s’était mariée jeune à un financier parisien plus âgé qu’elle qui lui avait donné deux enfants coup sur coup avant de la laisser veuve avec un capital qui se comptait en dizaines de millions.

Âgée d’une trentaine d’années, c’était une femme en tous points singulière : grande, racée, rousse incendiaire, cavalière émérite, athée notoire. Au village, on l’appelait « La Châtelaine », à l’extérieur : « La Dame de Gargilesse ». Il y avait déjà là de quoi intriguer et faire jaser le plus grand nombre. Elle n’en avait cure, vivait à sa guise, donnait au château des fêtes somptueuses auxquelles elle conviait tout le gratin de la contrée et collectionnait les amants comme d’autres les toilettes ou les paires de chaussures.

Sylvestre Courtecuisse ambitionnait de devenir un de ceux-là, mais n’y était pas encore parvenu et cet objectif occupait le plus clair de ses pensées.

Comme tous les Casanova, ce qu’il aimait, c’était la conquête et, comme beaucoup de chasseurs, la prise, une fois capturée l’intéressait assez peu. Mais cette fois, c’était différent. Éléonore de Montmirail opposait de la résistance. Elle voulait choisir, pas être choisie. Et cela changeait la donne.

Il avait déjà été invité au Château à l’occasion de plusieurs fêtes et n’avait pas manqué « d’entreprendre » Éléonore. Sans autre résultat qu’un regard hautain et un refus poli de toutes ses avances.

Sylvestre, entre autres qualités, possédait celle de la persévérance. Les rebuffades de sa belle rousse ne le désespéraient donc pas, pas plus qu’elles ne l’incitaient à renoncer. Entre deux rencontres, il allait se consoler ailleurs, ce qui, bien évidemment ne plaidait pas beaucoup en sa faveur auprès de la Châtelaine, si celle-ci apprenait que la liste des conquêtes de notre brocanteur s’était encore allongée.

Les choses allaient ainsi depuis bientôt deux ans lorsque se produisit un fait nouveau.

C’était arrivé lors de la dernière fête donnée au château : un bal vénitien en l’honneur du 33e anniversaire de la flamboyante maîtresse des lieux.

La Châtelaine n’avait pas lésiné sur la dépense : au soir du jour anniversaire, des flambeaux de résine brûlaient dans un alignement parfait sur l’allée qui, une fois franchi l’ancien pont-levis, conduisait à l’huis de la demeure. Là, des laquais en livrée aux couleurs préférées d’Éléonore, bleu et or, annonçaient les invités d’une voix de stentor, avant leur entrée dans la salle de bal.

Masqués, emperruqués, poudrés, les conviés à la fête, en costumes grand siècle, de location pour les plébéiens ou sortis de la naphtaline des armoires pour les nobles encore argentés, glissaient à petits pas sur les parquets au point de Hongrie du château, chacun au bras de sa chacune.

Sur l’estrade dressée au fond de la salle de bal, devant un miroir qui dédoublait la pièce en profondeur et révélait la face cachée des musiciens, se tenait un mini-orchestre de chambre : clavecin, violoncelle, violon, alto, clarinette, hautbois, flûte et contrebasse.

Ils jouaient la musique baroque qui convenait : Charpentier, Couperin, Purcell, Haendel, Albinoni, Vivaldi… et les danses se succédaient sans discontinuer : chaconnes, pavanes, passacailles, gavottes, gigues, menuets, rigodons et sarabandes remplissaient la soirée de leurs rythmes lents ou rapides, enjoués ou guindés.

De nouveaux valets en livrée bleue et or se chargeaient d’abreuver et nourrir cette  assistance nombreuse, circulant les bras chargés de plateaux remplis de coupes de champagne et de petits fours chauds et froids, sucrés et salés.

Sylvestre était arrivé alors que la fête battait presque son plein. On allait découper le gâteau d’anniversaire. Celui-ci apparut porté avec précaution sur un pavois par deux laquais poudrés. Ils le disposèrent sur une desserte installée le long d’un des grands côtés de la salle. C’était un gâteau à étages, comme il convient, tout de génoise, crème pâtissière, crème mousseline et crème Chantilly, surmonté d’un buste réduit en chocolat blanc de l’Amphytrionne, couronné d’une extraordinaire chevelure de sucre filé aux spectaculaires boucles et torsades rousses. Du grand art qui arracha des « Oh ! » et des « Ah ! » de surprise et d’admiration à toute l’assistance. Le pâtissier, un Meilleur Ouvrier de France reconnaissable à son col tricolore, suivait, toque en tête, le couteau à la main. Les applaudissements redoublèrent.

Des piles d’assiettes à dessert reposaient sur d’autres dessertes vers lesquels convergèrent les convives. La musique à présent jouait en sourdine. Le pâtissier s’avança vers Éléonore qui donnait encore le bras à son cavalier de la dernière danse, lui tendit le couteau et s’avança avec elle vers son chef d’œuvre. La « Châtelaine » commença alors le découpage, sous les conseils du maître, tandis que s’avançaient les couples, assiette en main, pour recevoir leur portion de pâtisserie, leur ration de crème et leurs fragments de chevelure en sucre filé.

Vint le tour de Sylvestre, tricorne en tête, bas de soie blancs, veste à basques et culotte à la française aux couleurs de sa belle, un loup de velours noir sur le visage.

— Ah, vous voilà, Monsieur Sylvestre. Vous avez belle allure, ma foi.

— Pas tant que vous, Éléonore. M’accorderez-vous une danse, après que nous ayons dégusté ce somptueux dessert ?

— Je ne sais si vous la méritez, pendard que vous êtes !

— Je suis le plus fidèle de vos dévots, vous le savez bien…

— Fidèle, comme vous y allez, ce n’est pas ce qu’on me dit.

— Fidèle en pensée, je vous le jure ; pour le reste, le corps a ses exigences, ce n’est pas vous qui me contredirez…

— Certes non, j’aurais mauvaise grâce à le faire, mais, quand même, Marie-Madeleine, une novice, vous auriez pu vous abstenir, non ?

— On jase beaucoup, vous savez.

— Sans doute.

— Alors, cette danse ?

— Peut-être, nous verrons…

Sur ces paroles dilatoires d’Éléonore, Sylvestre s’était incliné et retiré de la file qui s’impatientait derrière lui, pour aller consommer son dessert à l’écart.

Tandis qu’il savourait, à petites bouchées, sa part de gâteau, l’onctuosité des crèmes lui rappela celle de la peau laiteuse d’Éléonore et les cheveux de sucre la senteur inégalée de sa longue chevelure bouclée, dans laquelle il rêvait de plonger ses doigts et enfouir sa tête. L’effet ne tarda pas à se faire sentir. Une excroissance douloureuse et peu décente vint gonfler sa culotte. « Palsambleu ! Cette diablesse m’échauffe trop les sangs ! Il faut que cela cesse ».

Sylvestre rêvait donc d’un tête-à-tête, d’un cinq à sept et pour tout dire même d’une nuit entière avec Éléonore.

L’orchestre entamait un menuet. Sylvestre se plaça dans le rang des hommes et, au fil des figures, à un moment donné, fut ramené en face d’Éléonore.

— Vous voyez que vous n’avez pas besoin de ma permission ?

— Vous vous gaussez. C’est à peine si nous avons le temps d’échanger trois phrases, entre deux changements de cavalier.

— Et cette métaphore de votre vie amoureuse ne vous plaît pas ?

— En l’occurrence, non, Madame.

Et, alors qu’ils passaient près d’une tenture, Sylvestre fit un pas de côté, entraînant sa cavalière dans le passage qu’elle dissimulait. Elle allait crier quand la bouche de Sylvestre vint se plaquer sur la sienne.

Les lèvres d’Éléonore se défendirent d’abord, puis s’adoucirent lentement avant de se livrer finalement pour épouser celles de Sylvestre en un fougueux baiser. Lorsqu’ils reprirent leur souffle, elle susurra juste :

— Enfin ! Vous en avez mis du temps. Je me demandais si vous vous décideriez jamais !

— Vous ne me donniez aucun espace propice, méchante !

Le reste de la conversation fut remis à plus tard, car il se trouve que ce passage menait à la chambre d’Éléonore et c’est elle qui entraîna Sylvestre par la main jusqu’à l’alcôve qui s’y trouvait.

Et là se livra le plus joli des combats amoureux que l’on ait vu depuis longtemps. La passion contenue a de ces débordements que l’on ne saurait exprimer entièrement. Les préliminaires furent bâclés, c’est certain, et le premier assaut livré sans ménagements, à l’initiative des deux affamés. Le second fut moins emporté. À l’issue de quoi, un autre appétit leur vint.

Par bonheur, la chambre d’Éléonore disposait de ressources insoupçonnées. Elle y avait fait intégrer un réfrigérateur table-top, comme dans un hôtel, et se levant pour l’ouvrir, comme la Vénus de Botticelli, elle en ressortit une bouteille de Dom Pérignon, un poulet froid et un sachet de pommes chips.

La scène fut sans témoins et c’est heureux, car l’image de la « Dame de Gargilesse », dans le plus simple appareil, allongée sur le ventre, les fesses en l’air, un pilon de poulet à la bouche, ses boucles rousses dans les yeux, aux côtés d’un Sylvestre assis, dont le sexe peinait encore à s’assagir, n’aurait pas manqué d’enflammer les esprits.

Ils firent ripaille et s’aimèrent encore.

À quoi bon vous en dire plus ? Ces deux-là étaient faits pour s’entendre, dans un lit j’entends, et cette nuit-là, ils s’entendirent si bien que la fête s’acheva sans que l’on ait revu la Châtelaine, et si débordements sonores il y eut, ils furent couverts par les notes et les accords de l’orchestre.

Au matin, dans le désordre de leurs draps, aussi curieux que cela paraisse, ils se vouvoyaient encore, bien qu’ils n’ignorassent plus rien de leurs intimités respectives. Ce verrou-là n’avait pas sauté.

Faut-il y voir le signe qu’aucun des deux n’entendait aliéner sa liberté chérie au-delà de corps à corps amoureux, aussi passionnés fussent-ils ? Sans doute.

Toujours est-il que chacun continua à mener sa vie comme par le passé, à l’exception de trois soirs par semaine, où l’on voyait Sylvestre franchir le pont-levis du Château.

Tant et si bien qu’à Gargilesse, on ne vous le dira pas, mais c’est un secret de Polichinelle, si je puis dire, et un polichinelle justement, Éléonore finit par en ramasser un dans le tiroir, comme on dit vulgairement.

Cette grossesse délia les langues comme jamais. La paix des ménages s’en trouva altérée. Qu’un mâle du village couche à l’occasion avec cette diablesse de Châtelaine, passe encore, mais lui faire un enfant, ça non ! Les conjectures allaient bon train. Mais il fallut attendre de voir le poupon et ses soixante centimètres à la naissance pour savoir qui était le père.

Roux comme sa mère, grand comme son géniteur, ici tous l’appellent « le fils du brocanteur » alors qu’il se nomme en réalité Louis-Armand de Montmirail. Sylvestre désirait ardemment le reconnaître, mais les deux amants convinrent que le patronyme de Courtecuisse ne pouvait seoir à quiconque et surtout pas à leur fils. Louis-Armand s’en est trouvé anobli.

La plaisanterie la plus commune au village est la suivante : Monsieur et Madame Courtecuisse ont un fils, comment s’appelle-t-il ? De Montmirail !

Je vous parle d’un temps….

Sylvestre et Éléonore ont tous les deux des cheveux blancs à présent. Hier, on a mis le château en vente. Éléonore est partie habiter chez sa fille à Paris.

C’est « le fils du brocanteur » qui tient la boutique. Il vient d’avoir trente ans. Toujours célibataire. Son père l’aide encore un peu. Mais, depuis le départ d’Éléonore, Sylvestre s’est assombri. Il erre dans la brocante, entre les pots de chambre suspendus au plafond et marmonne des litanies de prénoms féminins. Le dernier de la liste est toujours le même : Éléonore.

©Pierre-Alain GASSE, novembre 2016.

 (1) Les Plus beaux villages de France, Sélection du Reader’s Digest, 1981.

L’Arrêt manqué

nantes-busway-mercedes-citaro-02Il pluvine sur Nantes. Une bruine légère, presque aussi froide que les pieds d’une veuve, enveloppe la ville et Rue Copernic, l’abribus déborde.

C’est la fin du 25e Festival du cinéma espagnol et je rentre d’une séance au Katorza.  Un film déprimant au possible sur les émigrants latinos qui tentent à tout prix de réaliser leur rêve : entrer aux États-Unis. Un rail-movie à trois personnages, un peu maniquéen : l’indien tzotzil se fait tirer comme un lapin par la Migra à la frontière, la fille du trio, déguisée en mec, est embarquée par des rançonneurs de migrants pour grossir leurs bataillons de prostituées et le héros guatémaltèque finit ouvrier dans un abattoir de Chicago ou toute autre ville américaine au climat équivalent. Pas nouveau, mais émouvant quand même.

Je suis dans ces pensées lorsqu’un bus articulé arrive. Ligne C1, Haluchère-Batignolles-Gare de Chantenay. C’est le mien.

Nous montons, en troupe pressée. Je m’installe en face d’une dame âgée, bon chic bon genre : manteau bleu pervenche, chapeau cloche en feutre assorti, foulard rose. Soudain, une bordée de collégiens prend le bus d’assaut, poussant devant elle et jusqu’à nous un vieux monsieur, coiffé d’un chapeau genre Inspecteur Gadget et vêtu d’un imperméable passe-muraille. Il ne lui manque qu’une fine moustache pour avoir l’air d’un ancien militaire.

La vieille dame, assise côté allée, glisse côté fenêtre sur la place restée libre.

— Puisque vous vous êtes si aimablement poussée, je me dois de m’asseoir, fait le monsieur, inclinant légèrement le buste, avant de prendre place.

Et d’embrayer aussitôt, après avoir jeté un regard désabusé sur la troupe désordonnée qui l’entoure, sans se soucier le moins du monde si sa voisine souhaite converser avec lui :

 —Tous ces jeunes, je me demande bien ce qu’ils vont devenir, dans quatre, six ou dix ans. Sans diplôme, ils iront pointer à Pôle Emploi, et pour peu qu’ils en aient plusieurs, on leur dira que c’est trop ! Et pendant ce temps-là, on cherche des bouchers, des plombiers, des pâtissiers, des chaudronniers, des menuisiers… et on n’en trouve pas ! Ce con de Giscard, il y a quarante ans, voulait revaloriser le travail manuel, on voit ce que ça a donné. J’avais voté pour lui, moi !

La dame, ne voulant pas paraître impolie, s’essaie à répondre, aussi prudemment que possible :

— Vous trouvez qu’il y a beaucoup de jeunes dans cette ville ?

— Vous n’avez qu’à aller faire un tour Place Royale le soir, vous verrez, ils sont là en grappes, ça bourdonne comme un nid de frelons…

— Vous savez, moi, j’ai quatre petits-enfants en âge de travailler maintenant et il y en a qui est au chômage depuis un an. Je l’entends dire : j’ai un rendez-vous la semaine prochaine, j’ai une entrevue avec mon conseiller le mois prochain, mais jamais encore je ne l’ai entendu dire, ça y est, on me fait confiance, je suis pris en CDI. Il faudrait qu’ils aient de l’expérience avant de commencer, c’est absurde !

Les vitres du bus se sont couvertes de buée et nous voyageons à l’aveuglette, d’autant que l’affichage des stations ne fonctionne pas ou n’a pas été activé par le chauffeur.

 — Et ce n’est pas avec le gouvernement qu’on a que ça va s’arranger, moi je vous le dis. Remarquez, avant ce n’était pas mieux !

Ma voisine lève un œil suspicieux sur son interlocuteur, avant de poursuivre, diplomatiquement :

 — Je suis d’accord avec vous, mais, moi, ce qui m’inquiète surtout, c’est plutôt le nombre de personnes âgées. Je ne vois que des vieux comme moi. Les gens vivent si longtemps aujourd’hui et il y a si peu de travail que je sais pas comment les jeunes générations vont pouvoir faire pour supporter tout ça. Mais, je bavarde, je bavarde, alors que je descends à la prochaine.

— On est où là ?

— On vient de dépasser Mellinet, il me semble.

Le monsieur se lève d’un bond :

— Mais c’était là que je descendais, je vais rue Chaptal ; à St-Aignan, ça va être beaucoup plus long pour moi. Zut, j’ai raté mon arrêt.

Et l’élégante dame en bleu de dire sotto voce, tandis qu’elle se lève à son tour :

— Bien fait !

©Pierre-Alain GASSE, avril 2015.