L’Amour au temps du coronavirus – 2

Annabel

— Mais pourquoi me suis-je intéressé à elle, dis-moi ?

— Parce que tu es toujours « en chasse », pardi !

— C’est faux ! Simplement, elle était là devant mes fenêtres, au 3e étage de l’immeuble d’en face. Je ne pouvais pas ne pas la voir !

— Dis plutôt que tu as joué le voyeur, une fois de plus. C’est ton passe-temps favori !

— Je voudrais bien t’y voir en ces temps de confinement !

— C’est tout vu ! Tu aurais dû refermer les rideaux de ton quatrième ; au lieu de ça, tu as placé ta lunette astronomique devant ses fenêtres. De ta position dominante, tu pouvais l’observer à loisir, n’est-ce pas ?

— Ça ne s’est pas passé comme ça du tout !

— Eh bien, raconte !

— C’était au printemps, pendant un épisode de canicule. Toutes les fenêtres étaient ouvertes et tout le monde se baladait dans les appartements en petite tenue, voire moins encore.

— Et…

— Je l’ai vue, un matin, sortir de la salle de bains de son studio, enturbannée et nue, pour aller vers ce que je suppose être son dressing. Elle a pris et enfilé une petite culotte de coton blanc et tiré le voile de la fenêtre pour achever de se vêtir. C’est impressionnant comme rétine et cerveau sont performants pour enregistrer en un instant tout un tas d’informations dans ces circonstances : son corps hâlé, sa chute de reins admirable, ses seins ronds et blancs, ses jambes longues et fines, sa toison dorée, ses yeux clairs, sa bouche pulpeuse… Je l’avoue, tout cela s’est fixé à jamais, je crois, dans ma mémoire. Ne me manquait que la couleur de ses cheveux, mais j’en avais bien une idée, quand même ! Voilà comment elle est devenue mon odalisque !

— Et, comme ce genre de vision est addictif au plus haut point, il a fallu que tu recommences pour retrouver l’onde de plaisir que tu as ressentie ce matin-là.

— C’est l’occasion qui fait le larron, n’est-ce pas, et comme j’étais bloqué chez moi, il m’a été facile de m’organiser pour observer ses fenêtres, presque en continu, à ses heures de présence dans l’appartement. Je me levais plus tôt qu’avant, pour être en poste au bon horaire, vers sept heures et demie, sauf le week-end où c’était plutôt neuf heures.

— Et, naturellement, tu as franchi les étapes suivantes du voyeurisme : tu as pris des photos ou tu l’as filmée, passant de l’inconvenance au délit !

— C’est venu après qu’elle se soit absentée pendant plusieurs jours, le déconfinement venu. J’avais ressenti un tel manque durant ces journées, qu’à peine revenue, je l’ai fixée sur la pellicule pour pouvoir la revoir à mes heures perdues, quand elle était au travail ou à faire ses courses. J’ai fait du noir et blanc, parce que j’ai tout le matériel de développement à la maison.

— Et voilà comment tu es passé de l’obsession à la névrose !

— Sans doute ! J’ai tapissé l’intérieur des portes de l’armoire de ma chambre de ces clichés volés. Je les regardais quand j’étais seul.

— J’imagine le reste… Et c’est pas beau !

— Je sais. J’aurais dû chercher à la rencontrer bien plus tôt, avant tout ça.

— Quand as-tu appris son nom ?

— Par l’annuaire téléphonique, d’abord, puis, un jour, je suis descendu dans la rue et entré dans son immeuble derrière un visiteur qui m’a tenu la porte. Sur les boîtes à lettres, j’ai lu la confirmation que je cherchais : Mlle Annabel Duchemin, 3e gauche. À présent j’avais son nom, son prénom, son adresse, son numéro de téléphone et je savais qu’elle n’était pas mariée. Le contraire m’aurait étonné, vu que je n’avais encore vu aucun homme dans l’appartement.

— Ça ne t’a pas empêché de devenir jaloux ?

— Comment tu sais ça ?

— Je te connais comme si je t’avais fait !

— Oui, bon, je me suis mis à me méfier de toute visite masculine qu’elle aurait pu recevoir : le facteur, le type de l’EDF, le moindre démarcheur. Heureusement, l’immeuble a un Digicode. N’entre pas chez elle qui veut.

— Sauf toi, par les fenêtres.

— Si tu veux, mais c’est différent.

— C’est bien pire, tu veux dire, eux ce sont des visites autorisées, toi, c’est un viol d’intimité.

— Tout de suite les grands mots… Ce n’est pas un crime, quand même.

— Un crime, non, un délit, oui, passible d’un an d’emprisonnement et de 15000 € d’amende, mon vieux.

— Ah ! J’ignorais.

— Eh bien, tu le sais, maintenant. Qu’est-ce que tu comptes faire ?

— Je ne sais pas. Rien. Je ne peux pas. Je suis accro.

— Ça va mal finir tout ça. Elle va te voir, te dénoncer. Les flics, un de ces jours, vont sonner à ta porte. Et cet hiver, le mauvais temps venu, rideaux tirés, tu feras quoi ?

— Il me restera mes photos d’elle !

— Tu fais pitié, tu sais !

— Tais-toi, ma conscience !! Je ne le sais que trop que je fais pitié, depuis que je suis cloué dans ce fauteuil roulant !

©Pierre-Alain GASSE, novembre 2020.

L’Amour au temps du coronavirus – 1

Fresque en cours d’achèvement sur Venice Beach (Californie) © Mario Tama, avril 2020, DR.

Selma et Milos

Avant-propos

Ce titre – qui parodie celui d’un roman célèbre de Gabriel García Márquez – voudrait être celui d’un recueil à venir, illustrant des situations et des comportements induits par la pandémie que connaît le monde actuellement.

La fiction présentée ici, qui en est le premier item, s’inspire d’une dépêche de l’AFP, parue le 21 août 2020, en pleine léthargie estivale.

Tous les prénoms utilisés sont, bien entendu, fictifs. Seuls la localisation et le dénouement sont exacts. Le reste, tout en s’inspirant du réel, relève de la création romanesque.

Pierre-Alain GASSE, septembre 2020

Prologue

Besançon, France, août 2020.

La cité est calme encore, mais les guetteurs sont déjà en place. Ces deux ados, là, casquette à l’envers et masque sous le nez, qui font du skate dans les allées entre les blocs en sont. Ces deux plus grands qui fument, protection sous le menton, sur les marches du bloc d’en face aussi. Et pas mal d’autres que vous ne repérez pas, que vous ne voyez pas, mais qui vous suivent à la trace, dès que vous pénétrez sur leur territoire. Les plus jeunes ont huit, dix ans, les plus âgés treize, quatorze. Après, les meilleurs deviendront dealers à leur tour. Ils se font leur argent de poche comme ça et c’est bien plus que leurs parents ne pourraient leur donner. La plupart des familles sont au courant, et toutes redoutent que leurs garçons ne soient recrutés, car à la moindre désobéissance au chef, les représailles sont lourdes.

Dans une heure, le deal va commencer ; un ballet de voitures, qui ne coupent même pas leur moteur pour la plupart. Un type masqué sort d’un immeuble, jette un regard alentour avant de s’approcher de la vitre baissée. Tu passes commande, il t’annonce le prix et rentre à nouveau dans l’immeuble. Le temps d’aller chercher la came dans sa cachette ou chez une des nourrices et il revient vers toi. Il est ganté. Une poignée de main rapide et la voiture s’éloigne. Un ou des billets roulés contre un papier blanc plié, un cacheton ou une gélule. La marchandise a changé de main en quelques secondes et le néophyte n’en a rien vu.

I – Selma/Ali

Il y a deux ans de cela, Selma et ses frères, ses parents ont émigré de Kula, un petit village d’une centaine d’habitants, rattaché à la ville de Zenica, au centre de la Bosnie-Herzégovine pour venir à Besançon. Ce n’était pas une destination au hasard. Depuis la guerre du Kosovo, ils ont de la famille ici. Et ils savent que la ville abrite une forte communauté des Balkans.

C’est ainsi qu’ils ont emménagé dans un immeuble qui regroupe des émigrés d’origines diverses, serbe, croate, bosniaque, kosovare, albanaise, non sans rivalités, altercations et règlements de comptes périodiques. Dans l’exil, ce qui les unit semble plus fort que ce qui les divise, mais les limites sont très fragiles.

À l’étage au-dessus d’eux habite une famille chrétienne orthodoxe d’origine serbe. Le père est mécanicien chez Swatch. Ils ont trois enfants : un fils aîné et deux fillettes et fréquentaient la paroisse Saint-Basile dans le quartier Saint-Claude, avant le confinement.

Chez elle, ils sont cinq aussi. Son frère Ali, de vingt-deux ans, elle, qui en a dix-sept et un petit dernier de huit ans.

Sa famille à elle fréquentait la mosquée Souna, rue de Vesoul. Tout près du gymnase Saint-Claude. Mais elle est fermée pour l’instant.

Pour elle, ce n’est pas la joie. Elle a dix-sept et déjà on parle de la marier. Sa mère cherche un bon musulman dans leurs relations, quelqu’un qui ne deale pas et ne se drogue pas. Le métier importe moins. Heureusement, ça ne court pas trop les rues par ici.

Mais elle est inquiète. Au lycée en première, elle connaît des filles qu’on a mariées contre leur gré et qu’elle n’a plus revues ensuite. Adieu les études ! Finis les rêves de métier valorisant. Leur horizon : maternités à répétition, la soumission au mari et des tas d’interdits : ne pas fumer, ne pas boire, ne pas danser, ni écouter de la musique à la mode ou s’habiller sexy pour sortir. Peut-être même porter le voile, alors que chez elle, depuis son arrivée en France, elle ne le porte pas ! Bon, c’est vrai que maintenant avec la Covid et le masque, ça change un peu la donne !

Chaque jour ou presque depuis quelque temps, Selma s’arrange pour remonter à l’appartement vers 19 heures. Elle espère chaque fois croiser l’inconnu du dessus, mais son grand frère a vite éventé son manège. Ce soir, il l’a retenue par le bras sur le palier, avant qu’elle ne rentre à la maison :

— Tu fais quoi avec ce mécréant, p’tite sœur ?

— Mais rien du tout, t’occupe, est.ce que je te demande, moi, ce que tu glandes avec tes potes, dans les caves de l’immeuble ou en bas de la cage d’escalier ?

— Tu ne me parles pas comme ça, d’accord ? Ce serait risqué pour toi qu’on sache que tu fais la tepu avec un roumi. Parfois, il se passe des trucs dans les caves, comme tu dis.

— D’abord, je fais la tepu avec personne et toi, tu prétends me protéger, tu surveilles mes tenues, mes copines, mes sorties et tu veux me livrer à tes potes ? C’est dégueulasse ! Tu me lâches ou je m’arrache d’ici !

Joignant le geste à la parole, Selma se débat pour se libérer de l’emprise d’Ali et y parvient.

— Maman a raison. Il est grand temps de te trouver un mari pour t’apprendre la vraie vie.

— Bouffon, va !

L’ouverture de la porte par leur mère, attirée par les éclats de voix, met fin à la prise de bec, alors qu’Ali s’apprêtait à lever la main sur sa sœur.

— Qu’est-ce que vous faites à crier sur le palier ? Allez, rentrez. Après, on sera en retard pour la prière de Maghrib.

Chez Selma, on ne discute pas les ordres de sa mère. Même son père file doux.

II – Selma/Marie

Au lycée Claude-Nicolas Ledoux, en troisième, il y a deux ans, Selma a fait la connaissance de Marie, une fille de commerçant de son quartier qui est devenue sa meilleure amie. Marie est roumi, mais Selma s’en fout. Elles ne parlent jamais de religion.

Ce dont elles parlent le plus, c’est des garçons, bien sûr. De plus en plus, depuis qu’elles sont au lycée. La plupart des filles ont déjà un petit copain. Elles, pas encore.

Marie a un frère qui est dans un autre établissement ; l’année où il devait rentrer en seconde, il n’y avait plus de place ici, il a été affecté à Louis Pergaud. C’est comme ça que Selma a vu son voisin ailleurs que dans l’escalier. Lui et le frère de Marie étaient venus attendre des filles de son lycée à la sortie des cours.

Tout de suite, elle est tombée sous le charme de ce grand brun baraqué, mais ce jour-là, il ne l’a absolument pas calculée. Lui et son copain n’avaient d’yeux que pour une bombe blonde, qui faisait tourner toutes les têtes du lycée et dont la réputation flambait sur les réseaux sociaux.

Selma aurait voulu la faire rentrer six pieds sous terre, cette bâtarde !

Par le frère de Marie, elle a pu savoir comment s’appelait son copain : Milos.

Alors, lorsque ce soir-là, en rentrant à l’appartement, elle a croisé Milos, elle n’en a pas cru ses yeux.

Elle savait que ce garçon habitait la cité, mais son immeuble, non. Leurs horaires ne coïncidaient pas, sans doute. Et vu de près, il était encore mieux.

Marie le lui a bien dit.

— S’il te plaît, fonce, parce que celui-là, il ne va pas rester longtemps sur le marché. D’ailleurs, si tu n’en veux pas, moi j’y vais !

— T’as pas intérêt !

— OK, d’accord. Je te le laisse.

Marie est du genre qui plaît beaucoup, aux garçons comme aux filles : longue silhouette, courbes voluptueuses, yeux bleus et chevelure blonde bouclée.

Selma serait presque son opposé : plus petite, plus mince, yeux noirs et cheveux assortis qui lui atteignent le bas du dos lorsqu’ils sont dénoués. Elle est très fière de ses cheveux et refuse de les couper.

Quand Selma a appris à Marie que ce garçon habitait son propre immeuble, un étage au-dessus, celle-ci s’est écriée :

— Alors ça, ma vieille, si c’est pas un signe… !

Normalement, ils n’ont pas trop d’occasions de se rencontrer. Mais ils peuvent se croiser dans l’escalier de l’immeuble, le soir.

En effet, c’est Milos, en fils serviable, qui descend les poubelles quand il va prendre son service. Il est vigile de nuit pour une société de gardiennage (le nom est écrit dans le dos de son blouson) et travaille en binôme avec un maître-chien.

Avec sa coupe militaire, ses rangers, son pantalon et son blouson de toile noire, il lui faisait un peu peur, vraiment, au début.

Mais elle a vu comment il est avec les petits, super protecteur et gentil et ça l’a rassurée un peu. Et l’idée que ce grand gaillard puisse la protéger à la place de la tutelle tatillonne de son frère lui a bientôt traversé l’esprit.

III – Selma/Milos

La rencontre entre Selma et Milos a donc été provoquée. Un soir, alors qu’il dévalait les escaliers avec le sac poubelle, celle-ci s’est arrangée pour qu’il la bouscule sur le palier où elle le guettait.

— Pardon, je ne t’ai pas fait mal ?

Selma se frottait le coude gauche avec insistance.

— Non, non, ça va.

— Fais voir.

Selma a tendu son bras soi-disant endolori.

Ce premier contact peau contre peau, elle s’en souvient encore. Une sorte d’onde électrique l’a parcourue de la tête aux pieds.

Elle s’est laissé masser le coude quelques instants, puis son éducation stricte a repris le dessus :

— Merci. Ce n’est rien. Ça va aller. Il faut que je rentre maintenant.

Mais avant d’ouvrir la porte de l’appartement familial, elle a réussi à demander :

— Tu t’appelles comment ?

— Milos. Et toi ?

— Selma.

— Bon. À bientôt, jolie Selma.

— Oui, OK, salut Milos.

Selma a été déstabilisée par ce compliment impromptu et a répondu de manière un peu brusque, ce qu’elle a aussitôt regretté.

IV – Milos/Dragan

Dragan est le meilleur ami de Milos. Encore en terminale au lycée, tandis que Milos, de deux ans son aîné, a été embauché dans une entreprise de surveillance, grâce à son physique et sa connaissance des arts martiaux.

Ce jour-là, Dragan et lui étaient allés attendre des filles à la sortie du lycée Ledoux. Ils avaient dans le collimateur une grande blonde aux cheveux bouclés, mais ce jour-là, pas moyen d’intégrer son cercle d’admirateurs, en garde rapprochée autour d’elle.

Par contre, Dragan a repéré une autre blonde, moins tapageuse, mais plus jolie à son goût. Elle est en première au lycée Ledoux, elle aussi, et a une copine brune qui regarde avec insistance dans leur direction :

— Eh, Milos, regarde la brune, à gauche, on dirait qu’elle veut te pécho !

— Eh bien, qu’elle vienne, je n’ai rien contre.

— Mais tu veux pas y aller, toi ?

— Écoute, il paraît que les filles sont nos égales. Pourquoi je devrais toujours faire le premier pas ?

— C’est idiot, ton truc. T’as tout à y perdre.

— On verra.

— En tout cas, moi je vais parler à la blonde.

— OK, mec. À plus, alors.

Après un check poing contre poing, Dragan s’éloigne. en direction de Marie et Selma.

V – Selma/Amina

Amina s’est arrangée pour rester seule avec sa fille aînée. Le père joue aux dominos au café, comme tous les soirs. Son fils, Ali, doit traîner en bas avec ses potes. Le plus jeune est allé jouer à la console chez un camarade dans l’immeuble d’en face.

Le thé est servi, avec les pâtisseries traditionnelles sur la table basse ronde qui trône au salon.

— Selma, viens t’asseoir à côté de moi. J’ai à te parler…

Selma s’exécute avec un peu de mauvaise volonté. Elle pressent une conversation pénible.

— Ma fille, tu as dix-sept ans passés et ton père et moi avons pensé qu’il était temps de te chercher sérieusement un mari.

— Mais maman, je ne veux pas me marier, je suis trop jeune, je veux poursuivre mes études après mon bac.

— Des études, pour quoi faire ? Est-ce que j’en ai fait, moi, des études ? Pour être une bonne épouse et élever des enfants, ya pas besoin d’études, Les études, ça finit toujours par tourner la tête. Qu’est-ce que tu penses de Sofiane, le fils de Youssef, le marchand de primeurs ? Celui-là ferait un bon mari, Inch’Allah ! Il est sérieux, ne fume pas, ne boit pas et il prendra la suite de son père au commerce. Tu pourrais tenir la caisse, un jour.

— Maman, tu me vois en train de vendre, des pois chiches, de la semoule, des tomates et des poivrons ? Eh bien, tu n’as pas beaucoup d’ambition pour moi, dis donc.

— Mon ambition pour toi, ma fille, c’est que tu me donnes de beaux petits-enfants, Inch’Allah ! Voilà.

— J’en aurai, un jour, quand je l’aurai décidé et avec qui j’aurai décidé.

— Ça, ma fille, c’est ce que tu rêves, mais la vie, c’est autrement. Pour finir, je voulais te dire que ton père et moi avons invité Sofiane et sa famille pour la prochaine rupture du jeûne, l’Aïd-el-Fitr. Comme ça, nous pourrons faire connaissance.

— Maman !!!

— C’est comme ça. Tu discutes pas, s’il te plaît.

Selma s’est levée brusquement pour aller s’enfermer dans sa chambre en claquant la porte. Décidément, le cadre familial est de moins en moins supportable pour elle.

VI – Selma/Milos

Après leur rencontre-choc dans l’escalier, Selma et Milos se sont revus souvent, au mépris des avertissements d’Ali, des prétentions de ses parents et des injonctions du gouvernement dues à la situation sanitaire. De faux hasards au début en vrais rendez-vous ensuite, une fois le déconfinement intervenu, ils ont rapidement franchi les étapes d’une relation amoureuse secrète pour bientôt chercher à l’assumer au grand jour.

— Selma, j’ai plus envie qu’on s’embrasse dans les coins et qu’on se voie sur les toits ou dans les caves. On est grillés de partout. Tes parents vont l’apprendre sous peu, c’est sûr. Je voudrais pouvoir passer une nuit entière avec toi,, que tu te réveilles dans mes bras., dans un lit à nous….J’ai un boulot, pas trop mal payé, je suis prêt à t’épouser si tu veux de moi…

— Milos chéri, tu crois pas que tu vas un peu vite ? Il n’y a que trois mois que l’on se fréquente. Comme tu dis, on n’a pas encore passé une nuit entière tous les deux.

— Tu veux pas vraiment de moi, c’est ça ? T’amuser un peu, d’accord, mais t’engager, non.

— Excuse-moi, Milos, mais tout ça va trop vite, tu sais. Est-ce qu’on est capables de se supporter toute une journée ? On n’en sait rien. Alors, toute une vie…

— Moi, je sais que tu es la femme de ma vie, Selma, je n’ai aucun doute là-dessus.

— Moi non plus, Milos, je n’ai pas de doute, mais j’ai trois ans de moins que toi et je ne serai majeure que dans six mois. Franchissons les étapes pas à pas, si tu veux bien. Présente ta demande à mes parents, fiançons-nous et dans un an, nous verrons. Ce serait plus raisonnable, tu ne crois pas ? D’ailleurs, même si on le voulait, on ne pourrait pas organiser en ce moment de fête de mariage avec la famille. Les regroupements de plus de dix personnes sont interdits, non ?

Une barre de contrariété vient froncer le front de Milos. Il lui faut bien reconnaître que des deux, c’est Selma la plus raisonnable.

— La fête, on s’en fout un peu, non ? Bon, pas nos familles, c’est sûr.

— Mais vu la situation, elles ne voudront jamais se lancer là-dedans, Milos. Financièrement, ce serait difficile aussi. Ton père est en travail partiel, non ? Mon frère au chômage, mon père en invalidité. On se serre déjà la ceinture.

— Et moi qui voulais te faire une surprise : la semaine prochaine, c’est la Pentecôte pour les chrétiens et le lundi est férié, C’est vraiment con que les campings ne rouvrent que mardi. Ça nous aurait fait un week-end de trois jours. On aurait pu partir quelque part tous les deux. Mais je vais quand même essayer de poser ma semaine. L’Italie vient de rouvrir ses frontières. Qu’est-ce que tu en dis ?

— En Italie ? T’es pas ouf ? Avec tous les cas de virus qu’il y a eu chez eux ! Et partir comme ça…

— Je ne sais pas, chez toi, tu ne peux pas dire que tu vas chez ta copine Marie ?

— Je suis déjà allée dormir chez elle une ou deux fois, mais là, maintenant, avec la Covid, ça me paraît compliqué. Et on irait où, les frontières ne sont pas encore rouvertes ?

— Non, mais le 15 les passages seront à nouveau autorisés et à l’intérieur de l’Union européenne une carte d’identité suffit. Alors, on pourrait faire ça, partir jusqu’à dimanche, on verra où. Je te prendrais chez Marie, disons, jeudi matin, dix heures, ça t’irait ? Tes parents et les siens se connaissent ?

— Non.

— Bon, comme ça, ils n’iront pas cafter. Tu pourrais même me présenter comme ton petit copain.

— Non, je ne crois pas que ça soit possible. Avec le virus, c’est tout juste si ma mère me laisse aller acheter le pain, alors quitter la maison plusieurs jours…

— Il ne reste plus qu’une solution, dans ce cas.

— Laquelle ?

— Partir sans rien dire.

— Fuguer ? Mais t’es ouf grave ! Et les bagages ?

— On s’en fout, tu enfiles deux tenues l’une sur l’autre et c’est bon.

— Tu crois ça, toi ? C’est bien une idée de keum.

— Ce sera notre premier week-end en amoureux, tu te rends compte ?

— Oui, Milos, mais c’est un double saut dans l’inconnu que tu me demandes, tu le sais ?

— Tu as raison, c’en est un pour moi aussi.

Un long baiser vient sceller ce programme encore voilé d’incertitudes et de mystère.

VII – Amina/Ali

— Ali, ta sœur n’est pas rentrée, tu sais où elle est ?

— Non. Je ne l’ai pas vue depuis hier soir.

— Ouh, c’est bizarre, ça, je vais voir dans sa chambre.

Dans la chambre de lycéenne bien rangée de Selma, le traversin a été mis en chien de fusil sous la couette, pour simuler la présence d’un corps, ce qu’Ali et sa mère voient tout de suite. Alors, ils comprennent que Selma a fugué. Amina commence à se tirer les cheveux, tout en proférant des imprécations dans sa langue natale. Ali, lui a tout de suite identifié un coupable.

— Ah, le fils de pute ! Si je le trouve, je lui pète la gueule !

— Mais, de qui tu parles, mon fils ?

— De qui je parle ? Mais du roumi avec qui Selma sort, tiens !

— Comment ça, ma fille sort avec un roumi et sans me le dire ? Et toi, non plus !

— J’avais pas vraiment compris avant ce soir, maman. Ils font tout en scred.

— Mais tu crois que…

— Si c’est pas fait, ça va se faire, c’est sûr, s’ils sont partis pour le week-end, c’est pas pour enfiler des perles !

— Ouh, la, la ! Avec un roumi, Mais c’est qui ?

— Le fils du mécanicien serbe du dessus.

— Milos, le vigile ?

— Ouais, c’est ce tarba, je suis sûr. Je l’ai vu rôder autour d’elle.

— Il faut réunir la famille, ton oncle et ta tante, ton cousin. Il faut qu’on décide ce qu’on va faire.

— Il faut aller à la police, d’abord, il y a enlèvement de mineure. Selma n’a pas encore dix-huit ans.

— Non, non, pas la police. La police, c’est toujours des ennuis. On va régler ça entre familles, comme on fait chez nous. Va chercher ton père au café et dis-lui que Selma a fugué.

— OK, m’man, j’y vais.

VIII – Milos/Selma

Parc naturel du Haut-Jura, France, fin mai 2020.

Le lac de Constance les attirait tous les deux, mais ils ne voulaient plus attendre. Finalement, ils ont décidé de passer ces quelques jours de liberté dans un camping du parc naturel du Haut Jura, au bord d’un lac, à deux heures de route de chez eux. Cette année, plus que jamais, et pour eux plus que pour d’autres encore, il s’agit de fuir la foule.

Milos est majeur, on lui a loué un mobile home sans la moindre difficulté. Il lui a fallu simplement négocier pour ne payer que quatre nuits ; normalement les locations se font à la semaine, mais cette année, tout est bon pour ne pas perdre des clients.

Les voilà installés. Tout le confort pour deux cents euros. Ça les étonne. Ils sont arrivés masqués, c’est la loi jusqu’au bord de la piscine. C’est un peu grand pour eux deux, habitués à vivre à l’étroit dans des appartements des années soixante-dix, depuis leur arrivée en France.

Sur un petit plateau, dans le salon, du gel hydroalcoolique et deux masques. Cette année, les cadeaux de bienvenue ont changé !

Pour entrer dans la chambre, Milos a pris Selma dans ses bras et lui a fait franchir le seuil comme dans les films. Ça a fait rire la jeune fille. Il l’a déposée sur le lit.

— Alors, qu’est-ce que tu en dis ?

— C’est trop beau ! J’ai l’impression de vivre un conte de fées, j’te dis pas !

— Qu’est-ce qu’on fait ? On essaye le lit tout de suite ?

Selma n’a pas répondu, mais a attiré Milos contre elle, enlevé son masque et le sien, puis dénoué ses longs cheveux bruns.

C’est le jour un de sa nouvelle vie. Elle en a décidé ainsi.

IX – Selma/Milos

Ils ne sont pas beaucoup sortis durant ces trois jours. Juste le temps nécessaire pour aller s’alimenter au bar-restaurant du camping.

Ah, si, ils ont quand même fait le tour du lac à pied une fois et une sortie en pédalo une autre fois.

C’est samedi soir. Le week-end en amoureux s’achève. Demain, il faut rentrer.

Allongés sur le lit, ils fantasment leur retour à la maison ; Selma est inquiète :

— Ça va être ma fête. Je vais prendre cher, c’est sûr. Privée de téléphone et de sorties pendant plusieurs semaines, au minimum.

— Si tu veux, je viens avec toi et j’annonce à tes parents ce soir même que je veux t’épouser.

— Pour ça, il faudrait que tu te convertisses à l’Islam, Milos et encore ! Le fils d’un ancien « tigre  d’Arkan »1, rends-toi compte !

— D’abord, j’ai rien à voir avec le passé de mon père et dans six mois, tu seras majeure, ils ne pourront plus rien empêcher !

— C’est mon oncle et mon frère que je crains, plus que ma mère et mon père. Mon oncle Mohamed, il a viré intégriste, plus ou moins. Je ne sais pas trop qui il fréquente… Mais, là j’ai contrevenu à je ne sais combien de sourates du Coran : enfreindre l’autorité familiale, pratiquer le sexe hors mariage, coucher avec un roumi, que sais-je encore… Il va être furieux contre moi, c’est sûr.

— Moi, je crois qu’il faut que l’on montre notre détermination, que l’on ne nous fera pas changer d’avis et que l’on s’aime vraiment.

— Oui, tu as sans doute raison, mais j’ai peur Milos, j’ai peur…

— Écoute, voilà ce que je te propose : ce soir, on prévient nos familles de là où on est et on leur dit qu’on rentre demain. On saura au moins si la police nous cherche ou pas.

— Et demain, tu m’accompagnes ?

— Oui, je t’ai dit.

— Bon, d’accord.

— Qui téléphone le premier ? Toi, Selma ?

— Euh, oui.

— Tu vas appeler qui ? Ta mère, ton père, ton frère ?

— Ma mère…

Elle prend son téléphone et s’éloigne vers le salon du mobile home.

X – Selma et Milos/Amina, Ibrahim, Ali, Mohamed, Mariam

Un peu contre toute attente, les parents de Milos ont décidé d’accompagner leur fils et sa fiancée chez les parents de celle-ci. Ils ne sont pas opposés à ce mariage. Ils connaissent Selma de vue. C’est une fille sérieuse à leurs yeux. Et ce qu’ils veulent avant tout, c’est le bonheur de leur fils. Qu’importe si elle n’est pas chrétienne.

C’est donc tous les quatre qu’ils se présentent au premier étage de l’immeuble, devant la porte de l’appartement des parents de Selma.

Un coup de sonnette, puis deux. Selma n’a pas osé ouvrir avec sa clé. La porte s’ouvre. C’est sa mère, qui éclate aussitôt :

— Ah, te voilà enfin, dévergondée. Tu as mis la honte à toute la famille ! Tiens !

Une gifle monumentale vient de frapper Selma, qui n’a pas eu le temps d’esquiver ni de se protéger. Elle est là, interdite, sur le seuil, quand des bras masculins la tirent à l’intérieur et l’emmènent vers une pièce du fond de l’appartement. C’est son oncle Mohamed, en djellaba, chèche sur la tête, qui éructe des malédictions en arabe.

— Ma petite, tu vas connaître le châtiment des femmes impures prescrit par le Prophète, l’enfermement. Plus celui que les Français ont réservé aux leurs, il n’y a pas si longtemps.

Milos et ses parents sont poussés dehors par Ali et son père. La porte claque, On entend une clé tourner deux fois dans la serrure.

Dans la chambre, Selma est assise de force sur une chaise. Elle se débat, on lui attache les bras et les jambes à la chaise avec deux ceintures. Elle crie : « au secours ! » Alors, on la bâillonne avec du ruban adhésif renforcé gris.

Puis, sa tante Mariam empoigne une grande paire de ciseaux et, sans ménagement, coupe au plus court, mèche par mèche, les cheveux longs de Selma, qui roule des yeux effarés. Elle s’évanouit quelques instants. C’est le ronronnement d’un instrument électrique qu’elle entend à présent. Une sensation d’acier froid sur son crâne.

On est en train de la tondre !

Ceci s’est passé en France, ce mois d’août 2020. Il n’était pas possible de le taire.

© Pierre-Alain GASSE, septembre 2020.

1 Milice serbe durant la guerre du Kosovo.

La Vie après Jeanne – 8

Chronique d’amours contingentes

L’un de nos points communs les plus forts, c’est notre goût pour la bonne cuisine. Vous vous souvenez peut-être que j’avais été séduit par son veau marengo, un plat délicieux que l’on ne trouve plus guère aujourd’hui, et que je m’étais bien gardé de lui révéler que c’était une des spécialités de Jeanne. Eh bien, le sien est aussi bon, sinon meilleur, ce que je pensais impossible !

Approvisionnée quasiment à la source, dans la boutique de son mari, Jackie avait eu la part belle de ce côté-là et sans doute toujours privilégié les plats de viande au détriment du reste, c’est normal, mais je dois avouer qu’elle sait tout autant accommoder au mieux les ressources du potager. À présent que je l’ai vue à l’œuvre de l’automne à l’été, je puis dire que c’est une cuisinière de premier ordre !

Je suis donc nourri « aux petits oignons », comme on dit, et ma crainte serait plutôt de manger plus qu’il ne faudrait vu mon activité. C’est pourquoi outre la gymnastique en chambre que nous pratiquons assidûment, je m’astreins chaque jour à une marche. Plus à aussi bonne allure que jadis, mais enfin, compte tenu de la ferraille que j’ai maintenant dans la jambe, je ne me plains pas. J’approche des quatre kilomètres à l’heure !

Le 5 août dernier, pour fêter le premier anniversaire de notre rencontre, j’avais projeté de lui concocter une surprise : un week-end dans un château-hôtel, couplé avec un terrain de golf et assez proche de chez moi. Heureusement que je suis passé au téléphone portable (grâce à elle, cadeau d’anniversaire), parce que, sinon, j’aurais éprouvé de la difficulté à réserver sans qu’elle le sût. Bref, je suis parvenu à mes fins. Oui, mais…

Le 5 tombait un mardi. Je me convainquis qu’au mois d’août c’était peut-être un avantage, car les week-ends devaient être complets. Ils l’étaient. J’avais pris la précaution d’appeler quinze jours à l’avance et pourtant nous caser deux jours en pleine semaine ne fut pas facile. Ne restait que la chambre la plus chère, c’était à prévoir, mais pour la circonstance, cela me convenait.

Le temps était annoncé estival pour la semaine entière. J’avais couvert les yeux de Jackie avant d’arriver pour que la surprise fût totale. Lorsque je lui ôtai son bandeau, elle poussa des « oh ! » et des « ah ! » de satisfaction. Elle était enchantée. Pour la première fois de sa vie, elle allait dormir dans un château ! La gentilhommière, sympathique du dehors, présentait un intérieur cossu et un parc admirable. Le 9 trous était superbe.

Jackie ne joue pas au golf, vous vous en doutez (je ne vois pas pourquoi je dis cela, c’est une sorte de parti-pris de classe de ma part, je retire le propos). J’ai retrouvé là quelques connaissances du temps où nous jouions avec Jeanne (cela faisait partie de nos contradictions, nous pratiquions le camping, mais jouions au golf !) et pu réaliser un parcours en leur compagnie. J’ai été plutôt mauvais sur le fairway, je suis trop rouillé, mais excellent sur le green. Jackie, pour sa part, a grandement apprécié la pergola et ses chaises longues où elle a dévoré toute la presse « people » en stock, cocktail en main.

À l’apéritif au club-house deux couples de golfeurs, l’un de pharmaciens, l’autre un notaire et ce qu’on appelait autrefois sa « poule », une blonde peroxydée, nous ont invités à nous joindre à eux pour le dîner. Difficile de refuser.

Mais, après deux « americanos » dans l’après-midi, plus deux « mojitos » avant le repas, Jackie, d’ordinaire tempérante, connaissait à l’heure de passer à table une légère ivresse et il arriva… ce qui devait arriver ! Un esclandre.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, mars 2020, 12e jour du confinement.

La Vie après Jeanne – 7

La télévision ! Parlons-en. C’est une source de tensions dans tous les couples d’aujourd’hui, je pense, et nous n’échappons pas à la règle.

Le premier sujet de discorde, c’est la télécommande. Elle voudrait l’avoir toujours à portée de main et zapper comme bon lui semble, autrement dit à tout bout de champ. J’ai horreur de ça. Ah, on était plus tranquille avant quand il fallait se lever pour changer de chaîne ! L’effort à fournir réfrénait les envies. Messieurs Adler et Polley(1), je ne vous remercie pas !

Le second motif de discussion, c’est le volume du son. J’entends moins bien qu’elle, je ne suis pas encore appareillé. Alors, nous passons notre temps à monter et descendre le son. C’est énervant.

Last but not least, le choix du programme ! Il n’y a qu’un téléviseur, chez elle comme chez moi, et certains soirs, nous n’arrivons pas à nous mettre d’accord. Elle préfère les films sentimentaux, moi ceux d’action, les émissions de variétés, moi les documentaires, c’est compliqué ! Elle a horreur des débats, moi j’aime bien. Nous avons dû établir des règles. C’est chacun son tour de faire des concessions. Si je regarde avec elle un film à l’eau de rose, elle doit consentir à regarder avec moi un débat politique, de société ou une émission littéraire. Difficile.

C’est comme cela que nous avons redécouvert que l’on n’est pas obligés de tout partager ! Depuis, cela va mieux. Elle a d’autres hobbies, moi aussi. Elle, la couture et le tricot, moi, la photographie et le modélisme. Nous y vaquons chacun de notre côté en cas de désaccord rédhibitoire sur la soirée. Mais je préfère de beaucoup l’avoir appuyée contre mon épaule dans le canapé ou même chacun dans son fauteuil, à portée de caresse.

Ah, je vous le dis, recomposer une vie à deux, c’est un vrai travail à durée indéterminée. Chaque jour, des sujets nouveaux surgissent qu’il faut tenter de régler au mieux.

C’est là le sel de cette vie nouvelle. Mais il faut avoir l’esprit alerte, savoir s’adapter et proscrire les certitudes. C’est le plus ardu, lorsqu’on avance en âge : on croit savoir, alors que l’on ne sait pas grand-chose !

Un autre sujet qui aurait pu devenir polémique, c’est la religion.

Vous le savez, je l’ai déjà dit, je crois (sans jeu de mots), je suis athée, ou plutôt agnostique. Comme Socrate, tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien. Je ne suis donc pas contre la religion. C’est une béquille comme une autre pour supporter la finitude de la condition humaine. Mais je suis fils de l’École Publique, un peu anticlérical, élevé dans une région où la rivalité public/privé était et reste vive dans bien des endroits.

Jackie, elle, vient d’une zone où l’enseignement privé est tout-puissant. Ses enfants l’ont fréquenté et ses petits-enfants perpétuent la tradition, dans des établissements plus proches d’un conformisme exacerbé que d’un modernisme avéré. Rapidement, c’est devenu un sujet tabou entre nous. Pour le reste, sa pratique est conforme à celle de la majorité des français : chrétienne de cœur, mais d’une observance minimale. Depuis son veuvage éclair, elle a cessé d’aller à la messe du dimanche (représailles contre l’injustice ?).

Nous nous retrouvons donc sur ce point et c’est fort bien.

J’ai évoqué un jour avec elle, il n’y a pas longtemps, le sujet de nos dernières dispositions, de ce point de vue. Je veux être enterré civilement, elle veut « passer à l’église », comme on dit. Soit. Je doute d’être obligé d’y entrer pour elle, j’espère ne pas l’être en tout cas. Mais si ce malheur devait m’arriver, je le ferais en sa mémoire, bien entendu, j’y ai déjà consenti pour divers proches.

Vous voudrez bien m’excuser d’avoir un peu plombé l’ambiance. Vous savez comment je procède dans cette chronique, je suis le fil de mes pensées, il est sinueux et un peu imprévisible.

(1) Inventeurs de la télécommande à ultrasons.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, mars 2020, 11e jour du confinement.

La Vie après Jeanne – 6

jackie et pierre

Et Jackie, allez-vous dire ?

Eh bien, je lui trouve beaucoup de qualités, c’est vrai.

Outre le physique qui m’a séduit, je n’y reviens pas, c’est une femme généreuse et pleine d’empathie pour les autres, ce qui est moins mon cas, je l’avoue volontiers. Le revers de la médaille, c’est qu’elle serait dépensière, si je la laissais faire. Bon, je ne suis pas pingre, mais mes parents m’ont appris très tôt la valeur de l’argent et, comme tous ceux qui ont connu la guerre, j’ai toujours peur de manquer. En conséquence de quoi je me ressers de chaque plat, au cas où il n’y aurait rien à manger au prochain repas, j’entasse des vieilleries parce cela pourrait peut-être servir un jour de pénurie et j’achète souvent en double pour la même raison.

Mais je m’écarte de mon sujet. Jackie, donc.

Elle est un peu soupe au lait et prend la mouche assez facilement, vous l’avez peut-être déjà constaté. Par chance, je suis né d’humeur égale et si je ne réponds pas à ses piques, la querelle s’éteint d’elle-même en quelques minutes. C’est quelque chose que je n’ai pas compris tout de suite, il m’a fallu plusieurs semaines.

— Tu fais encore ton dos rond ? Libre à toi, Pierre, mais je te préviens, je ne changerai pas d’avis.

En réalité, elle est incapable de tenir une position intransigeante longtemps, c’est contraire à sa nature généreuse et spontanée.

Elle est aussi tactile que je suis réservé en la matière et me met parfois mal à l’aise en public, mais au fond, cela me plaît beaucoup.

Question niveau d’études, éducation et culture, j’ai étudié un peu plus qu’elle, c’est vrai. Son cursus s’est arrêté après ce qui s’appelait alors le Brevet Supérieur d’Études Commerciales. Puis, elle s’est mariée et a secondé son mari à la boutique. Moi, j’ai obtenu mon CAP d’horloger chez mon père, puis passé au Lycée Technique de Morteau, une des plus réputées écoles horlogères de France, l’équivalent de ce qui ne s’appelait pas encore le Brevet de Maîtrise.

Par inclination naturelle, j’ai sans doute lu davantage qu’elle, ou du moins pas la même chose. Alors qu’elle s’est surtout contentée de littérature dite « de gare » et de revues sentimentales ou de mode (il y a chez elle des collections entières de Bonnes Soirées, Modes et Travaux, Nous Deux et Confidences) j’ai exploré un peu tous les pans de la production française. J’essaie à présent de l’amener à découvrir les auteurs que j’aime. Elle commence à apprécier Genevoix, D’Ormesson, George Sand, Gide… mais reste insensible à Boris Vian, Ponge, Vialatte, Pergaud…, qui figurent parmi mes auteurs favoris. Dans le genre policier, qui n’est pas son fort, parlez-lui à la rigueur d’Agatha Christie, de Simenon ou de Maurice Leblanc, mais surtout pas de Frédéric Dard ! Elle a horreur de la vulgarité, et me reprend à chaque « Bon Dieu ! » que je lâche.

Ceci dit, elle n’a que l’embarras du choix, Jeanne était une lectrice avertie et la bibliothèque est bien remplie. Alors, il nous arrive maintenant de lire de concert une heure ou deux (nous nous couchons tôt, inutile de vous dire pourquoi) lorsque les programmes télévisés ne nous agréent pas.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, mars 2020, 10e jour du confinement.

La Vie après Jeanne – 5

jackie et pierre

Chronique d’amours contingentes

Cette bonne entente au lit, ciment de tous les couples qui veulent durer, je ne vous apprends rien, n’est pas une panacée pour autant. Il y a des désaccords qui résistent à tous les traitements, pour agréables et bénéfiques qu’ils soient !

Mes visites au cimetière en sont un.

Après le décès de Jeanne et ma sortie de l’établissement de soins de suite, j’avais pris l’habitude de me rendre sur la tombe de feue mon épouse, au cimetière de Saint-Laurent, chaque matin, avant midi. Non pas que je croie à la vie éternelle, cela m’a passé dès après ma communion solennelle, mais c’était pour moi, outre une promenade hygiénique, l’occasion de soliloquer à loisir et de commenter les avancées de ma relation avec Jackie, parfois à voix haute d’ailleurs, ce qui ne laissait pas d’intriguer les bigotes habituées du lieu.

Eh bien, figurez-vous qu’elle aurait voulu que je cesse et que je me contente de fleurir sa tombe à la Toussaint, comme tout le monde, arguant du fait que, elle, ne passe pas son temps dans le cimetière de Saint-Julien ! Je lui ai rétorqué que je n’en savais rien et qu’au final, je m’en moquais.

Cela ne lui a pas plu du tout, du tout. Nous avons fait chambre à part pendant deux jours.

C’est quand je l’ai vue sortir sa valise de dessous le lit, que je me suis résolu à mettre de l’eau dans mon vin. Nous avons transigé à une fois par mois.

J’y vais pendant qu’elle est chez le coiffeur. Jackie renouvelle son indéfrisable (ah, c’est vrai qu’on dit permanente aujourd’hui) avec régularité. Je la dépose, car elle ne conduit pas, je fais mon tour, je vais la rechercher et elle ne me demande pas où j’étais. Voilà le modus vivendi auquel nous sommes parvenus, non sans mal, sur ce sujet.

C’est sans doute la clé du problème dans la recomposition d’une vie à deux : il faut se défaire d’habitudes anciennes pour en acquérir de nouvelles avec le conjoint, compagnon ou compagne qui arrive. Certaines se prennent aisément, en particulier dans l’euphorie fusionnelle des premiers temps, mais d’autres, souvent plus révélatrices de travers que de qualités, sont plus ardues à perdre.

En ce qui me concerne, c’est le cas de ma propension exagérée – maladive, dit Jackie – au rangement et à la propreté. Déformation professionnelle, d’horloger bijoutier, sans doute, mais acquise depuis si longtemps, en réalité depuis l’enfance dans le sillage de mon père, qu’il m’est très difficile d’y remédier.

Je ne supporte pas le désordre. Ma devise : une place pour chaque chose et chaque chose à sa place ! Et j’abhorre la saleté.

Jackie vous dirait que je suis maniaque au plus haut point, mais elle exagère beaucoup. Il y a un sujet sur lequel je concède qu’elle a raison : ma voiture ! Cette DS 21 décapotable crème et café des années soixante, j’y tiens comme à la prunelle de mes yeux ; davantage encore depuis qu’elle a été accidentée et réparée. Après chaque sortie, je l’astique du plus petit chrome à la dernière des surfaces de cuir et à Jackie, cela lui tape sur les nerfs. Je le comprends, mais c’est plus fort que moi.

Je me demande parfois si elle n’en est pas jalouse ! Heureusement, cela lui passe quand nous roulons, capote baissée, et que l’on se retourne à notre passage !

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, mars 2020, 9e jour du confinement.

La Vie après Jeanne – 4

jackie et pierre

Chronique d’amours contingentes

C’est un autre des miracles de cette affaire. J’ai retrouvé une vigueur que je croyais enfuie. Il suffit que Jackie me pose la main sur la cuisse pour qu’aussitôt mon corps réagisse. Et de belle manière, vous pouvez m’en croire. C’est inespéré !

Comme le temps nous est compté (surtout le mien, j’en conviens), nous en profitons, autant que faire se peut, car si les femmes n’ont pratiquement pas de limites en ce domaine, et Jackie encore moins, je crois bien, il n’en est pas de même pour moi, vous vous en doutez bien. Alors, elle m’a initié aux accessoires qui permettent de m’économiser un peu !

Je connais le qu’en dira-t-on de Saint-Julien-l’Ars : « Elle va l’enterrer en moins de six mois, c’est sûr, avec le tempérament qu’elle a ! » et je m’en moque bien. À Saint-Laurent, nous sommes encore épargnés, son installation chez moi est trop récente.

Je lui dis « chérie », vous l’avez noté, je pense, le terme m’est venu tout naturellement lors de son premier séjour chez moi (entre nous, je l’utilisais déjà avec Jeanne) mais elle, curieusement, continue à m’appeler « Pierre », comme au premier jour. Par contre, nous avons abandonné le vouvoiement d’un accord tacite lorsque je suis sorti du coma artificiel.

Inutile de vous préciser qui a fait le premier pas pour passer de l’amical à l’intime. C’est Jackie, bien entendu. Cela a commencé par un chaste baiser sur les lèvres, alors que j’étais enfin débarrassé de tous mes tuyaux sur mon lit de souffrance, à la fin d’une de ses visites. C’est devenu un rituel à partir de ce jour-là.

Pour le reste, nous avons profité de circonstances plus ou moins consciemment provoquées, en terrain neutre. C’était lors d’un week-end improvisé à La Rochelle. J’étais arrivé la veille chez Jackie. Il faisait beau et la côte était à deux heures de route à peine. Alors, dès le samedi matin, après une nuit passée dans nos chambres respectives, nous avons pris la Nationale 147 et pour midi, nous étions sous les arcades du centre-ville de la capitale de l’Aunis.

C’est là qu’un Logis de France, rue du Minage, à huit minutes à pied du port, nous a tendu les bras et que le coup de pouce du destin s’est produit. Nous pensions nous contenter de lits jumeaux, mais il ne restait plus qu’une chambre avec un grand lit. Nous nous sommes regardés, Jackie a souri et nous avons dit oui.

J’avoue que j’ai été un peu tendu le reste de la journée. Si Jackie est une femme fort bien conservée pour son âge, consciente de ses charmes, moi, que voulez-vous, j’accuse mes presque quatre-vingts ans : habillé, je trompe un peu mon monde, j’ai encore de la prestance, mais mis à nu, j’ai l’air d’un échalas aux os qui pointent ici et là, aux muscles amaigris, à la peau flasque et couverte de taches de vieillesse. Je tentais de me rassurer en me disant qu’elle m’avait déjà vu en pire état à l’hôpital, mais pour tout dire, au fil des heures qui passaient, je n’en menais quand même pas large !

Le dîner en tête-à-tête achevé, à parler de choses anodines, après une petite promenade digestive, nous avons regagné notre chambre, tiré les rideaux, puis les doubles rideaux. Jackie a investi la salle de bains après que je me sois lavé les dents. Je me suis déshabillé à la hâte et, revêtu de mon plus beau pyjama, me suis glissé sous les draps.

Jackie, fine mouche qu’elle est, ressortie nue de la salle de bains, a pris tout son temps pour enfiler une seyante nuisette, avant de me rejoindre.

J’ai éteint la lumière et il paraît que j’ai fait des étincelles !

Je n’en crois rien. Pure flatterie de sa part. Disons que j’ai tenu ma place, sans faiblir. C’est déjà pas si mal.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, mars 2020, 8e jour du confinement.

La Vie après Jeanne – 3

jackie et pierre

Chronique d’amours contingentes

Je vais vous avouer quelque chose. Ce qui m’a le plus retenu, dans un premier temps, de poursuivre avec Jackie, ce n’est pas sa vie sentimentale aventureuse, c’est son éloignement de la mer !

Cela vous surprend ?

Si elle avait habité Houlgate, Wimereux, Camaret, La Tranche sur/mer, Théoule, où même le plus insignifiant des bourgs de bord de mer n’importe où en France, j’aurais signé des deux mains tout de suite ; moi, si vous m’éloignez de l’océan plus de quelques semaines, je m’étiole, je dépéris. Et pourtant, je n’ai pas le pied marin, vous pouvez m’en croire, je suis malade comme un chien dès que je monte sur un bateau, mais j’ai besoin, pour mon équilibre, de voir la mer sans cesse recommencée, ses flux et reflux, ses pétoles et ses colères, rythmer mon quotidien.

Donc, cela a été un gros frein. Il n’est pas question que j’aille un jour « m’enterrer » à Saint-Julien l’Ars, loin de tout rivage. Et tout mon espoir consiste à la convertir aux charmes de ma Bretagne. Je ne désespère pas d’y parvenir.

Il y a pour elle, c’est certain, l’écueil de la température, de la pluie, du vent. La température et le vent surtout. Elle est frileuse. Chez elle, on bénéficie aisément de cinq degrés de plus que chez moi. C’était amusant, d’ailleurs, au début, quand nous vivions encore chacun chez soi, au téléphone, lors de nos conversations quotidiennes, elle commençait toujours par :

— Alors, il fait quel temps chez toi, aujourd’hui ? avant même de me demander si j’allais bien. J’ai fini par le prendre mal et le lui faire remarquer. Depuis deux mois, elle n’a plus à poser cette question puisque nous vivons ensemble. Il lui suffit de soulever le rideau de la baie vitrée, d’aller sur la terrasse pour le constater par elle-même.

Mais j’ai dû consentir quelques « sacrifices ». Cet hiver, nous projetons d’aller passer un mois ou deux dans le Sud. Et peut-être finirai-je par vendre ma maison de Saint-Laurent, qui devient bien grande à entretenir, même pour deux, pour nous replier sur l’appartement du Croisic. Ça me plairait bien. C’est un de nos projets, quoique le fait que je l’aie acheté avec Jeanne déplaise encore un peu à Jackie. Laissons du temps au temps.

Si ce n’est pas le signe que nous sommes en train de devenir un couple, je veux bien être pendu.

Mais il y a eu d’autres écueils, vous vous en doutez bien.

Celui de ses enfants a été le plus sérieux, je crois. Aucun de ses deux garçons n’était ravi de voir sa mère se mettre en ménage avec un vieux de douze ans son aîné. Relevant d’accident, de surcroît. Je peux le comprendre. Accoutumés à ses passades, ils ont d’abord cru que je ne serais qu’un feu de paille de plus.

Jackie et moi nous sommes fréquentés (vous voudrez bien m’excuser si j’emploie des mots qui n’ont plus guère cours aujourd’hui) pendant presque un an, avant que je ne fasse leur connaissance. Un peu par hasard, d’ailleurs. Ils étaient descendus de Paris fêter l’anniversaire de leur mère et moi, j’avais décidé de lui faire la surprise de ma venue pour cette occasion.

Ma DS 21 cabriolet était enfin ressortie du garage, passée au marbre, l’avant carrossé à neuf et repeinte aux couleurs d’origine. Même si l’ami garagiste et collectionneur qui avait fait le travail n’avait pas compté toutes ses heures, cela m’avait quand même coûté un bras, mais bon, je ne me voyais pas conduire autre chose, après toutes ces années. Ceci dit, j’avais quand même fait rajouter des ceintures de sécurité, à la demande insistante de Jackie.

Je peux vous dire que mon arrivée rue de Bel Air n’est pas passée inaperçue, d’autant moins que mon copain garagiste m’avait dégotté un klaxon cinq tons qui joue les premières notes de « La Cucaracha » ! Effet garanti.

Bref, c’est une famille au complet qui était sortie sur le trottoir, intriguée par ce vacarme ; ce n’était pas encore le temps du Tour de France !

Jackie est accourue en s’essuyant les mains dans son tablier de cuisinière, s’est penchée à la portière pour m’embrasser et a dit :

— Les enfants, je vous présente Pierre, mon ami breton. Puis, plus bas : « Tu tombes à pic, dis donc ! »

Un chœur de voix jeunes et moins jeunes a répondu :

— Bonjour, Pierre ! mais l’enthousiasme dans la voix des enfants faisait clairement défaut chez leurs parents.

Les petits-enfants, deux garçons chez l’aîné, deux filles chez le cadet, étagés entre sept et quatorze ans, tournaient déjà autour de mon cabriolet ; j’en ai l’habitude. J’ai pris le bouquet de roses qui reposait sur ma banquette arrière et la bouteille de Roederer qui l’accompagnait (j’avais d’abord pris une bouteille de Veuve Cliquot, puis j’ai pensé que cet humour ne serait peut-être pas apprécié !) et nous sommes tous rentrés dans la maison.

Nous étions donc dix à table, et une fois passé l’apéritif, champagne aidant, l’atmosphère s’est quand même un peu réchauffée. Jackie avait diplomatiquement placé ses enfants et leurs conjoints à sa droite et à sa gauche et moi en face d’elle. Nous avons raconté notre rencontre, mon accident, son implication et comment, de fil en aiguille, nous en étions venus à une relation à distance, avec de courts séjours chez l’un ou chez l’autre aussi souvent que possible.

Nous nous sommes prudemment arrêtés là.

Le repas avait été excellemment préparé par Jackie : asperges sauce mousseline, filet de bœuf en croûte, pommes de terre au beurre, premiers haricots verts du jardin, fraisier maison. Jackie a la main verte, c’est une autre de ses qualités. Et son petit potager est un modèle du genre (quand elle venait à la maison, elle me récriminait sur l’indigence du mien ! Maintenant, elle s’en occupe plus que moi).

À part leur déplacement, on ne peut pas dire que les deux fils et leurs épouses aient beaucoup mis la main à la poche ni à la pâte d’ailleurs, pour cet anniversaire. Les petits-enfants avaient réalisé des dessins pour leur mamie, c’est vrai, mais tout juste si leurs parents s’étaient fendus d’un petit bon cadeau dans une grande enseigne d’électroménager ! Enfin, c’est l’intention qui compte, n’est-ce pas ?

C’est donc le jour du 66e anniversaire de Jackie, le samedi 31 mai 1997, que j’ai rencontré sa famille. Et depuis, point mort. Cela va faire un an.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, mars 2020.

La Vie après Jeanne – 2

jackie et pierre

Chronique d’amours contingentes

C’est un personnage, vous savez. Avec une force d’âme, un appétit de vivre et une insouciance du qu’en-dira-t-on qui forcent l’admiration.

Jackie (elle trouve Jacqueline trop vieux) s’est retrouvée veuve en trois secondes ! Son mari était boucher et a pris à l’abattoir un stupide coup de masse destiné au bœuf qu’il maintenait. C’était il y a vingt-deux ans. Elle avait donc, attendez que je calcule, quarante-cinq ans. C’est bien jeune pour connaître le veuvage. Moi, j’en avais soixante-dix-sept quand cela m’est arrivé. Mais le fardeau est le même, à tout âge. Ce statut commun nous a rapprochés dès le début, c’est certain.

Ceci dit, si vous la voyiez, vous lui donneriez à coup sûr dix ans de moins. Cela arrive souvent chez les gens un peu replets. Les rides ont moins de prise sur eux. Heureusement qu’elle ne m’entend pas, elle est très coquette encore et n’aime pas que l’on brocarde le physique.

Avec tout ça, vous pensez bien qu’elle ne m’a pas attendu jambes serrées et culotte cadenassée. Elle a pris le bon temps qui s’est présenté, jetant son bonnet par-dessus les moulins, comme disait ma mère, à chaque fois que l’occasion lui en a été donnée. J’ai bien tenté d’avoir des précisions, mais elle m’a entouré de ses bras et chanté trois vers de Jacques Brel :

Bien sûr, [j’ai pris] quelques amants
Il fallait bien passer le temps
Il faut bien que le corps exulte.

Que pouvais-je répondre à ce passage de la Chanson des vieux amants, sinon l’embrasser ? Chapitre clos.

Bon, je ne suis pas trop mal conservé pour mon âge, non plus, il faut dire, et j’ai toujours été tiré à quatre épingles, commerce oblige.

Et donc, lors de ma première visite, j’avais bien remarqué quelques approches de sa part, dès le premier soir, et plus encore le lendemain matin, mais par respect pour la mémoire de Jeanne, ma défunte épouse, je n’avais pas voulu y céder.

Et quand elle m’avait offert l’hospitalité du retour, je n’avais tout d’abord pas pris cela plus au sérieux qu’une formule de politesse, plus ou moins intéressée. Après tout, il fallait bien qu’elle remplisse ses chambres à louer !

Mais, durant mon voyage, à plusieurs reprises, le souvenir de cette rencontre était venu peupler mes rêves. Cela m’a paru un signe assez clair. Et finalement, vous connaissez la décision que j’ai prise.

Voilà bientôt deux ans de cela et je ne regrette rien, en dépit de l’accident survenu et des quelques séquelles qu’il a entraînées.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, mars 2020.

Pierre Marchand est de retour !

jackie et pierre

« Moi, Pierre Marchand, je reprends aujourd’hui la plume pour vous raconter l’incroyable aventure vécue depuis l’accident de voiture qui mit une fin brutale à mon tour de France mémoriel.

Refaire sa vie, comme on dit, n’est pas une mince affaire, encore moins à mon âge ; c’est une gageure, pleine d’embûches, de doutes, de déconvenues, mais aussi de surprises, de joies et même de petits et grands bonheurs.

C’est ce que vais tenter de vous faire partager, au long de ces jours et semaines. »

Chronique d’amours contingentes

I

Je n’y croyais pas, mais c’est arrivé. Et à mon âge (soixante-dix neuf ans dans l’année), c’est une drôle d’aventure, je vous assure.

Peut-être faut-il d’abord que je vous résume les épisodes précédents.

Jeanne et moi avons été mariés de 1942 à 1996, mais nous nous étions connus auparavant, en 1936, durant les premiers congés payés. Autrement dit, nous avons vécu pendant cinquante-quatre ans, côte à côte, main dans la main. Ce n’est pas rien.

Elle est partie sans crier gare, d’une septicémie foudroyante, au cours d’une banale opération de prothèse de hanche, il y a deux ans, et cet été-là, en mémoire d’elle, j’avais décidé de retourner sur tous les lieux de vacances où nous avions été si heureux, elle, moi et notre fils Paul, aujourd’hui disparu lui aussi.

J’ai raconté cela dans un carnet de voyage, intitulé « Voyage en Nostalgie », que mon éditeur a finalement décidé de titrer : « Le Vieux qui ne voulait pas oublier ». C’était plus porteur, disait-il.

Cela s’est concrétisé un peu malgré moi. C’est ce que je vais vous raconter maintenant avec ce qui s’est ensuivi.

Je venais de déjeuner d’une entrecôte charolaise, accompagnée de légumes de saison, à la terrasse d’un restaurant sobrement nommé Le Charolles, dans la ville du même nom. Et, après moult hésitations et un examen de conscience approfondi, j’avais décidé de faire étape à Saint-Julien l’Ars, à une quinzaine de kilomètres de Poitiers.

Pourquoi cet arrêt, au milieu de nulle part, me direz-vous ?

Eh bien, il se trouve qu’à l’aller, une panne mécanique mineure m’avait immobilisé quarante-huit heures dans cette bourgade sans hôtel et que je m’étais retrouvé logé chez l’habitant. Plus précisément chez une ancienne bouchère, veuve comme moi et de douze ans ma cadette. Nous avions sympathisé (cf. « Voyage en Nostalgie » pour les détails) et elle m’avait invité à m’arrêter à nouveau chez elle, lors de ma remontée vers le Nord. Réflexion faite, je venais de trancher positivement.

C’est donc un peu euphorique et peut-être alourdi par mon repas, je ne sais, que j’avais repris ma route vers l’Ouest. Mais en pleine ligne droite, un peu avant Montmorillon, sur la D54, j’ai percuté un malencontreux platane, exécutant un vol plané qui s’est achevé contre un round-baller de paille, heureusement pour moi.

Enfin, c’est ce qu’on m’a raconté bien plus tard. La police, les médecins et « elle ».

Sur le siège avant, lors de l’accident, se trouvait mon carnet de route, avec le nom, l’adresse et le numéro de téléphone d’une certaine Jacqueline Dupontel. C’est elle que les gendarmes ont prévenue, en l’absence d’autres indications.

Sans sa présence de presque tous les instants à mon chevet, serais-je revenu à la vie, avec un poumon perforé et trois fractures ?

J’en doute.

J’étais prêt à rejoindre Jeanne, mais un fil ténu m’a retenu.

Déjà, merci pour ça, Jackie.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, mars 2020.