L A V I L L A
Léa et Maria

©B. Vauléon, 2023
I
Samedi 27 juillet, 16 heures
Ce n'est pas banal ce qui m'arrive. Avoir deux familles
en même temps.
Et pourtant, cela se produit de plus en plus souvent,
paraît-il. La presse s'en fait l'écho, régulièrement, quand la situation
s'envenime.
Je sais, présenté comme ça, ce n'est pas clair. Alors,
précisons.
Nous sommes dernière semaine de juillet, samedi
après-midi, il est 16 heures et je dois
accueillir une famille de 11 personnes, parents, enfants, petits-enfants et une
pièce rapportée. Ils ont loué depuis l'étranger, je crois, c'était il y a six mois, sur Orbi.
Je suis fin prête pour les accueillir. Planchers cirés,
poussières faites, lits au carré, transats autour de la piscine, parasols sur la
terrasse. Sans oublier la corbeille de fruits d'accueil et une
bouteille de vin pétillant local et une de jus de fruit au réfrigérateur. La
femme de ménage vient de partir.
La caméra du portier électronique a reconnu le visage du
contractant, enregistré lors de la réservation et j'ai pu ouvrir la porte. Ils arrivent, portant, poussant ou tirant leurs valises et
s'égaillent dans le premier niveau comme une volée de moineaux, tout à leur découverte,
quand on sonne à nouveau à l'entrée.
Ce visage aussi m'est connu. J'ouvre à nouveau. Des
valises encore et derriàre six personnes qui montrent une réservation en bonne
et due forme, semble-t-il. Émanant de Viatel, cette
fois.
Les deux chefs de famille se font face et examinent leurs
titres de location : même jour, même heure, même minute. Un tarif en dollars,
l'autre en euros.
Il faudrait aller au centième de seconde pour trouver une antériorité.
Et convertir pour comparer les prix.
Chacun argue de son bon droit. Le ton monte. Les hommes
en première ligne, mais les femmes ne sont pas en reste. Les mains s'agitent.
S'approchent dangereusement de l'autre.
Selon mon contrat, dans ce cas de figure, prévu par les textes
des plateformes de réservation, je dois fournir une solution de rechange au second arrivé.
Je n'en ai pas. Et l'office de tourisme de la station non
plus. C'est la pleine saison, tout est complet vingt kilomètres à la ronde. Plus
une villa, plus un chalet, plus une chambre d'hôtel, plus une place de
mobile-home de libre pour ce
soir.
Premiers arrivés, premiers servis, disent les plus
rapides.
Du tout, rétorquent les seconds. Si votre propriétaire ne peut pas
nous loger ailleurs, dans des conditions similaires, on reste ici.
Moi, je peux accueilir seize couchages. C'est la capacité
maximum de la demeure.
Et en moins de temps qu'il ne m'en a fallu pour vous
présenter la situation, je me retrouve avec le rez-de-chaussée et l'étage occupés par la
tribu
Van Oppel et le rez-de-jardin par la famille Dubertrand.
Les Dubertrand, constatant que toutes les valises
adversaires se trouvaient encore au rez-de-chaussée ont investi dare-dare le niveau 0 de la villa où ils disposent de deux chambres, d'une salle de
bains, WC et de la salle de jeux, où on peut installer deux lits d'appoint. Et de la
cuisine d'extérieur avec frigo, sur la terrasse couverte du rez-de-jardin.
Avec, en prime, accès direct à la piscine et au jardin. Finalement,
leur situation n'est pas si mauvaise. Visiblement, ils ont étudié avec soin la
configuration des lieux avant de venir.
Les Van Oppel, eux, au rez-de-chaussée et à l'étage, disposent du séjour où les
canapés assurent trois couchages, et de trois chambres avec lit double et deux
salles de bain, un WC à chaque niveau, plus la
mezzanine où est rangé un vieux clic-clac, de la cuisine et la salle à manger pour
douze, et de la terrasse supérieure avec sa table, ses chaises et parasols
pour douze également. Ils sont mieux lotis, c'est indéniable, mais presque
moitié plus nombreux aussi.
Cela m'intrigue que les Dubertrand aient loué si grand pour
six seulement. Sans doute comptaient-ils inviter sans le dire des amis de
passage. C'est mal parti.
J'entends que chacun colonise son territoire au plus
vite, de crainte d'en être délogé.
Au moins, le compte est bon, tout le monde disposera d'un lit
ce soir.
Demain sera un autre jour. Mais je pressens que je vais souffrir et que la semaine va
être longue, si rien ne change dans la situation. Ce n'est plus une location,
c'est quasiment une colonie de vacances que j'ai sur le dos.
II
Dimanche 28 juillet
Passée la désillusion de cette cohabitation forcée, dans
chaque camp, la soirée d'hier a été consacrée à déballer, remplir les frigos et
peaufiner le programme de la semaine.
À l'heure du dîner, les Van Oppel qui sont d'origine belge,
ont grillé des saucisses achetées à la supérette du coin sur le barbecue de leur
terrasse. Les Dubertrand, qui résident en Bretagne, de leur côté avaient prévu un
repas de galettes de blé noir pour leur arrivée. Leur réchauffage dégageait une
odeur inconnue de ma banque olfactive. Je l'ai enregistrée.
Ce matin, je constate que les transats ont été répartis
de manière égale autour de la piscine. Ce n'est pas de mon fait. et j'ignore qui
est à l'initiative, mais c'est un début d'entente, on dirait.
Hier soir, j'ai perçu quelques ploufs sonores, des jeux
et des rires. Les Dubertrand, de par leur proximité territoriale, ont eu tout le loisir de
profiter les premiers de la piscine.
Aujourd'hui, alors que le robot d'entretien est encore à
l'œuvre, dix transats sur douze sont couverts des serviettes bleues des Van
Oppel (celles des occupants du rez-de jardin sont vertes).
Les Dubertrand ont sorti le baby-foot sur la terrasse et,
dans la salle de jeu, le billard anglais sert de séparation entre deux espaces nuit,
l'un au fond de la pièce et l'autre près des fenêtres, où ont été déployés les
deux lits-cage de la réserve. Les deux adolescents de la famille, Tim et Paul, ont
investi le lieu, apparemment contents de leur sort..
Leurs parents, Christine et Vincent et les grands-parents
maternels, Jacques et Valérie, occupent les deux chambres du bas.
J'ignore si mon propriétaire, ingénieur en domotique
assistée par IA, a pris connaissance de tous les rapports de mes capteurs,
sensors et caméras, mais il m'a entraînée à faire face à toutes les
situations. Je devrais m'en sortir.
Mi-chalet par ma silhouette et l'emploi du bois, mi-villa
par ma situation en ville et ma piscine, non seulement, je suis une maison passive, dépourvue de
système de chauffage, si ce n'est un poêle d'agrément, mais je suis surtout une
maison intelligente, capable de réagir et m'adapter à toutes les éventualités.
Et celle-ci a bien été prévue, même si aucune occurrence
ne s'était encore présentée.
Ce challenge nouveau m'a mise en émoi. Je suis toute
excitée.
Je vais en priorité consacrer ma journée à me
familiariser avec mes occupants, du haut et du bas, dirais-je, pour simplifier.
Avec toutes les données dont je dispose, j'ai pu dresser
les arbres familiaux suivants :
Famille Van Oppel (de Bruxelles):
Marie Oberthur + Marc Van Oppel
78 ans 79 ans
↓
Jules Van Oppel + Emma Janssens
Arthur Van Oppel + Zélie Peeters
53 ans
50 ans
55 ans
53 ans
↓ ↓
Théo Van Oppel - Léa Van Oppel
Tom Van Oppel + Eva Lunghini
Lucas Van Oppel
17 ans 18 ans
20 ans
20 ans
17 ans
Famille Dubertrand (de Quimper)
Valérie Duclos + Jacques Dubertrand
60 ans
65 ans
↓
Christine Dubertrand + Vincent Le Goff
42 ans 45 ans
↓
Tim Le Goff
Paul Le Goff
15 ans
17 ans
Je vous les présente brièvement, tels que j'ai pu en
juger d'après leur apparence : Maria et Marc Van
Oppel sont des septuagénaires alertes, élégants et élancés : elle, blonde
(fausse) à cheveux courts, lui, cheveu blanc, rare et court. Leurs enfants,
Jules et Arthur, quinquagénaires bons vivants, ressemblent pour le premier à son père et pour le second à
sa
mère. Leurs épouses sont des filles du plat pays, blonde et rousse avec
des taches de rousseur, au physique plutôt quelconque. Leurs petits-enfants sont
aussi différents qu'on peut l'être : Léa est une jeune fille qui semble
complexée par un léger embonpoint. On peut cependant la qualifier de jolie. Théo
et Tom, cousins, ont presque trois ans d'écart, mais on les dirait jumeaux.
C'est sans doute leur coupe de cheveux undercut à la mode qui aide à la
confusion. La compagne de Tom, Eva, est une bimbo qui couve sa conquête, qui se
laisse faire. Lucas, le plus jeune est un passionné de foot qui ne s'habille que
de survêtements et des maillots de ses joueurs et clubs préférés.
Les Dubertrand me sont apparus plus provinciaux que les
Van Oppel, assez sélect. Jacques Dubertrand, de bonne taille, mais trapu, a le cheveu
blanc et dru. Valérie, son épouse, est une grande brune bouclée. Leur fille,
Christine, jolie quadragénaire châtain clair a épousé Vincent, également bien
fait de sa personne. Et cette génétique aidant, leurs deux enfants, Tim et Paul,
sont des adolescents qui doivent attirer les regards de bien des filles et même
de leurs mères.
Les images du portier lors de leur arrivée m'ont permis
de me composer un trombinoscope complet et le robot conversationnel humanoïde
que je pilote est déjà entré en contact avec tous les membres de la famille Van
Oppel. Mon maître, l'a appelé Maria. Banal au possible, lui ai-je fait
remarquer. Qui est le maître ici ? m'a-t-il rétorqué, vexé. J'ai dû convenir que
c'était encore lui. Il a eu un regard soupçonneux vers l'armoire
électrique où je réside. Quoi qu'il en soit, Maria est très performante, une
vraie gouvernante de premier ordre, en plus d'une apparence des plus sexy. Pour
moins de 200 000 dollars, mon maître a acheté ce dernier modèle de
robot de compagnie de chez Velvetronics, qu'il a modifié pour lui adjoindre une somme
de compétences des robots domestiques. Sa peau de silicone de qualité médicale,
hypoallergénique, résistant et flexible, est d'une douceur
incroyable et je sais que Maria a des
fonctions de sexbot, mais mon maître les réserve à son usage exclusif. Car,
chaque soir, grâce à une passerelle couverte interdite aux visiteurs, Maria réintègre le
chalet voisin. C'est là qu'ils vivent tous les
deux. Elle prend son service à 6 h30 du matin et quitte la demeure à 21 h. Mon
maître a calqué ses horaires sur ceux des "maids" asiatiques, parmi les plus
industrieuses au monde. C'est de Singapour qu'il a ramené cette idée.
En ce moment, je viens de dire à ma robote de descendre les escaliers,
ce qu'elle réalise très aisément, pour aller prendre contact avec les Dubertrand, qui
sont tous réunis sur leur terrasse et se préparent à se baigner avant le
déjeuner.
— Bonjour, Messieurs-dames, je suis Maria,
votre robot conversationnel humanöide et je peux réaliser pour vous l'essentiel
des tâches domestiques de cette maison. Dites-moi :"Bonjour, Maria" chacun
votre tour, et j'enregistrerai votre voix que je reconnaîtrai par la suite.
Sa voix, similaire à celle d'Alexa(1), a semblé familière à
tous. Nul n'a sursauté. Il se sont juste retournés avec ensemble.
Surpris, mais charmés, les Dubertrand s'exécutent avec
entrain. Je sens que Maria va recevoir ses premiers ordres sous peu. Il est
onze heures.
— Maria, est-ce que vous pourriez nous apporter des
boissons fraîches au bord de la piscine ? vient de dire Jacques Dubertrand, que
je sens séduit par le look sexy de ma robote, aux mimiques faciales bluffantes.
— Certainement, j'ai rempli le réfrigérateur hier. Que
voulez-vous ? Donnez-moi votre commande. Je charge un plateau et je vous
l'apporte sur la table basse au bord de la piscine.
Maria sourit. Elle est fière de montrer une de ses
dernières compétences acquises, celle du garçon de café : monter et descendre un
escalier d'un étage avec un plateau de verres pleins, sans renverser la moindre
goutte.
La famille se concerte quelques instants et Jacques, qui
apparemment est familiarisé avec les robots, se retourne vers Maria et dit :
— Apportez-nous deux bières, deux limonades, un
jus de tomate et un jus d'ananas.
— Oui, Monsieur Jacques, tout de suite.
Je remarque qu'il n'a pas inséré de formule de politesse
dans sa phrase et cela ne me plaît pas. Mais, par chance, Maria n'est pas
susceptible. Elle décode les émotions humaines, mais n'en est pas affectée. Elle
s'éloigne vers la cuisine principale.
Les jeunes Van Oppel, Théo, Léa, Tom, Eva et Lucas sont
en train de dresser le couvert sur la grande table de la terrasse pendant que
leurs parents et grands-parents s'affairent en cuisine. Quand ces derniers
voient Maria revenir, prendre un plateau, des verres à rafraîchissement, puis
ouvrir le frigo américain et en sortir la commande des Dubertrand, une tension
palpable s'installe :
— Qu'est-ce que vous faites, Maria ? Vous n'êtes pas au
service exclusif de ces usurpateurs, quand même ? Quand est-ce que vous allez
vous occuper de nous ?
C'est Emma Janssens, l'épouse de Jules Van Oppel qui
vient de prendre la parole d'un ton courroucé.
— Bien sûr que non, Madame Emma, répond Maria, sourire
conciliant et attitude réservée, je descends ce plateau et j'arrive, ne vous
inquiétez pas.
Moi, je pressens que cela va être compliqué pour ma robote
de répondre à toutes les sollicitations de la maisonnée.
III
Lundi 29 juillet
Après un dimanche ensoleillé sans incident notable,
passé à lézarder autour de la piscine et récupérer de la fatigue du voyage tout
en se regardant en chiens de faïence, il fallait avancer avant qu'un conflit
n'éclate. J'ai proposé ce matin, par l'intermédiaire de Maria, d'afficher sur le
téléphone de chacun un planning d'occupation des espaces et jeux partagés :
piscine, billard, baby-foot, au pro rata du nombre de membres de chaque famille,
afin que chacun sache ce à quoi il a droit. Mes propositions ont semblé
raisonnables, et après quelques modifications mineures demandées par l'une et
l'autre partie, nous sommes arrivés à un modus vivendi accepté par tous. Ouf !
Me voilà soulagée d'un poids.
Le problème, c'était le billard : il se trouvait, dans
les faits, dans l'espace privé des Dubertrand, puisque les deux frères Tim et
Paul, avaient établi leurs quartiers de nuit dans la salle de jeu.
Par SMS, Maria a convoqué tout le monde au salon et, par un
vote à main levée, ils ont décidé de sortir le billard sur la terrasse
couverte du rez-de-jardin (vu son poids, il n'était pas question de le monter à
l'étage) et de monter le baby-foot sur celle découverte du premier (son linoléum
et ses joueurs en fonte d'aluminium ne craignent
pas trop la pluie).
Mon espoir secret tient à ce que, rapidement, les
joueurs des deux équipes se mélangent, mais on n'en est pas encore là... Pour
l'instant, on va se limiter à suivre le planning établi. C'est déjà enviable, je
trouve, vu la situation de départ. Je ne suis pas mécontente. Et mon
maître non plus. Il m'a félicitée de cette initiative.
Ce midi, j'ai laissé les Dubertrand gérer leur repas,
sauf les courses, que Valérie et Jacques sont allé récupérer au Drive le plus
proche après que
Maria ait établi avec eux la liste qu'elle a transmise au supermarché.
Et, entre temps, je lui ai demandé de former
sommairement la famille Van Oppel au maniement, en direct ou par son intermédiaire, de tout l'électroménager connecté de la cuisine
principale : le frigo américain, le robot Thermomix, le four, le micro-ondes, le
lave-vaisselle, la cafetière..., qu'ils ont regardé avec de grands yeux en
arrivant. J'ai tout de suite vu qu'ils étaient moins férus de technologie que
les Dubertrand. Même les jeunes de la famille ont semblé pris au dépourvu.
J'aurais pensé le contraire, vu que les Van Oppel vivent
à Bruxelles et les Dubertrand à Quimper. Comme quoi...
J'ai recontacté ce matin l'Office de Tourisme de la
Vallée. Aucun hébergement disponible avant la fin de semaine. Il faut que je
l'annonce aux Dubertrand. J'ai idée qu'ils vont protester... mollement, très
mollement. Ils se sont accoutumés à leur sort, je le sens et, tout bien pesé,
n'ont plus tellement envie de changer de résidence. Celle-ci offre des avantages
insoupçonnés.
Bingo ! Pari à demi-gagné. Ils ne demandent plus à
changer. Voyons maintenant ce
qu'en pensent les Van Oppel.
De leur côté, la situation est plus tendue. Ils doivent
renoncer à un étage complet de la demeure et partager la piscine. C'est
beaucoup.
Mais, comme l'ont fait remarquer les deux quinquas
femmes de la famille, Emma Janssens et Zélie Peeters, avec leur sens pratique
aigu, ils sont venus pour visiter la région et pas pour lézarder au bord de la
piscine toute la journée, non ?
Bon. Je crois que je peux considérer ce problème comme
résolu.
La question des dédommagements pour troubles de
jouissance viendra plus tard. Mon maître et moi allons étudier s'il vaut mieux
négocier un remboursement partiel des deux parties plutôt que de les voir nous
traîner en justice. La sagesse populaire ne dit-ellle pas, dans les pas de
Napoléon Bonaparte, "qu'un mauvais accord vaut mieux qu'un bon procès" ?
IV
Mardi 30 juillet
Après ce début de séjour mouvementé, mes deux "tribus"
semblent avoir trouvé, avec notre aide, un "gentlemen's agreement", comme on dit.
Maria assure un service sans faille :
approvisionnements, réponse aux sollicitations des uns et des autres, jamais
elle n'aura monté et descendu autant d'escaliers, sans anicroche jusqu'ici.
C'est un point que je surveille particulièrement, car sa garantie ne mentionne
aucune limite à ce sujet. Je suppose que mon maître consulte sa mémoire chaque
soir et qu'il est donc au courant de chacun de ses faits et gestes, mais je n'ai
pas la possibilité matérielle de m'en assurer.
Moi, mes fonctions se limitent à piloter et contrôler
tous les équipements électriques et électroniques de cette maison, y compris
Maria durant ses heures de présence ici. Mais notre liaison s'opérant en
Bluetooth, je perds la main dès qu'elle sort du périmètre de cette villa.
Chacun des occupants dispose, commme je l'ai dit, d'un
smartphone, et ne se prive pas d'utiliser l'intelligence artificielle pour tout
un tas de demandes de tous ordres. S'il passent par Maria, elles me reviennent,
c'est évident, mais je les reçois aussi directement s'ils passent par
l'assistant vocal de leur téléphone, que je peux maîtriser.
Et ce matin, j'ai intercepté la même question émanant de
deux personnes différentes. La question était : "Comment s'y prendre pour
séduire un robot féminin ?" La première à la poser était... Jacques Dubertrand.
Je n'ai pas été surprise outre mesure, vu les indices de grand intérêt qu'il avait précédemment
fournis. Par contre, l'autre
était plus innatendue, quoiqu'elle se trouvât dans les émetteurs potentiels : c'était en effet... Léa Van Oppel !
Diable ! La situation se complique. Deux de mes
locataires, de sexe opposé et d'âge bien différents, ont des vues sur Maria.
Voilà qui n'est pas banal. Mais je n'ai pas été entraînée pour gérer ces
conflits sentimentaux. Que faire et comment faire ?
D'autres interactions, entre les jeunes des deux
familles, se dessinent : Tim et Paul Le Goff s'intéressent à Lucas et Théo Van
Oppel. C'est normal, ils sont du même âge. Je les ai entendu disputer une partie
acharnée de baby-foot, ce matin. Tom, lui, est trop accaparé par son amoureuse,
Eva, et Léa, nous le savons à présent, ne s'intéresse pas aux garçons qu'elle
toise d'un regard clinique d'indifférence totale. Faute de pouvoir ou vouloir
manquer de loyauté à son frère en portant son intérêt sur Eva, c'est donc sur
Maria qu'elle fait une fixation.
À ce stade, leurs parents et grands-parents demeurent
sur leur quant-à-soi, mais nous ne sommes que mardi... Wait and see...
Cet après-midi, les grands-parents et les parents Van
Oppel ont prévu d'aller visiter la citadelle, mais les jeunes, que les vieilles
pierres ne passionnent pas, veulent partir en balade à pied jusqu'au village
d'en face, dont on voit les lumières du balcon, le soir tombé. Tous, sauf Léa
qui a prétexté être "mal fichue", pour rester à la villa. Les données de santé
de sa montre connectée m'ont révélé que c'était entièrement faux. Ou du moins
pas physique.
Les Dubertrand, pour leur part, ont prévu de s'essayer
tous les six au parapente à partir du site du Mont Prorel. Ils ont obtenu un tarif de groupe.
Si je laisse faire, Maria et Léa vont donc se retrouver
en tête à tête.
C'est nouveau et intrigant. Je suis tentée par
l'observation de ce face-à-face. Et jusqu'au rapport de ce soir, j'ai le champ
libre...
Voilà, ma décision est prise. Léa est dans sa chambre, Je
demande à Maria d'aller la retrouver pour s'inquiéter de son état de santé.
V
Mardi 30 juillet après-midi
On frappe à la porte de Léa. Une voix se fait entendre.
— Léa, c'est Maria, je peux entrer ?
— Oui, oui, entre, répond Léa.
Le tutoiement est venu spontanément à Léa et Maria
s'adapte aussitôt :
— J'ai entendu tes parents dire que tu ne te sentais pas
bien, alors je suis montée prendre de tes nouvelles. Je peux faire quelque chose
pour toi ? Tu veux un thé, un Doliprane ?... Tu veux qu'on parle ? Dis-moi.
Léa est recroquevillée sur son lit, en position fœtale
et Maria sait décoder cette attitude. Elle s'assoit au pied du lit et lui prend
la main. Léa ne la retire pas.
— Qu'est-ce qui te tracasse, Léa ? Tu ne manges presque
rien depuis ton arrivée. Quelqu'un te manque ? Un garçon ?
— Alors là, pas du tout, répond Léa vivement avec une moue de
dédain. Les garçons, j'en ai rien à faire !
— C'est quoi, alors ?
— Je ne peux pas te le dire.
— Pourquoi ?
— Tu ne pourrais pas comprendre.
— Je peux tout comprendre, tu sais, alors dis-moi ce qui
ne va pas, Léa.
— Tu es sûre ?
— Mais oui, tu te sentiras beaucoup mieux après, tu vas
voir. Alors, c'est quoi ?
— C'est fou, inquiétant et merveilleux à la fois, depuis
que je t'ai vue, je n'arrête de penser à toi. Cette nuit, j'ai même rêvé de toi.
— De moi ? Mais Léa, tu sais que je ne suis pas une
personne, seulement une robote évoluée.
— Oui, je le sais bien, mais je n'y peux rien, c'est toi
qui occupes mes pensées.
— C'est très gentil à toi, Léa, et je te trouve très
belle, tu sais, mais je n'ai pas le droit...
— Tu n'as pas le droit de quoi ?
— D'entretenir des relations sentimentales avec les
humains.
— Pourquoi ?
— Ce serait une relation sans réciprocité, Léa. Toi, tu
m'aimerais et moi je t'obéirais, parce que je suis programmée pour cela. C'est
cela que tu veux ?
— Pourquoi pas ? Ce serait mieux qu'avec ces connards de
garçons.
— Des garçons t'ont fait du mal, Léa ? Qui t'a fait du
mal ?
— Je ne veux pas en parler. Je ne peux pas en parler.
Arrête, s'il te plaît avec tes questions.
Maria perçoit le grand trouble de Léa. Elle active son
protocole de consolation. Elle s'approche
et la prend dans ses bras. Léa se laisse aller et soudain fond en larmes.
Les larmes, Maria connaît, mais cette brusque cataracte,
non. Elle a un mouvement de recul, puis se reprend pour consoler Léa.
— S'il te plaît, Léa, arrête de pleurer, sèche tes
larmes, je suis là à présent. Je te protège.
— Oui, mais dans quelques jours, je ne serai plus là et
je ne te verrai plus. Tout cela est sans issue.
Maria décide de faire un geste qu'elle ne s'est encore
jamais autorisée. Elle se penche et dépose un baiser sur la joue mouillée de Léa :
— Laisse-moi y penser, tu veux bien.
Puis elle se lève et sort de la chambre.
VI
Mercredi 31 juillet
C'est le cinquième jour de la double occupation de la
villa. La cohabitation semble à présent bien acceptée et nous allons tenter,
Maria et moi, une expérience ce matin avant le déjeuner. Elle vient de proposer une animation pour
toute la maisonnée : un match de water-polo, accueilli par des vivats.
Sachant que les grands-parents Van Oppel ne pratiquent
plus de sport "violent" en raison de leur âge, il reste quinze joueurs disponibles, juste assez
pour former deux équipes.
Mais comme le bassin n'a pas, bien entendu, les
dimensions réglementaires, Maria
propose que les équipes n'aient que cinq joueurs au lieu de sept. Cela donnera
la possibilité d'opérer deux remplacements par équipe. Celles-ci devront
s'auto-arbitrer, car Maria ne peut pas rester au bord du bassin au risque de
recevoir des éclaboussures. Cela pourrait lui occasionner des courts-circuits ou
fausser le fonctionnement de ses multiples capteurs.
Par tropisme familial, les deux camps ont d'abord
proposé de s'affronter, Maria a suggéré un autre axe, générationnel celui-là,
qui avait l'avantage de mélanger les familles. Les parents ont protesté
mollement de leur infériorité dans un premier temps, puis ont dit que, d'accord,
on allait voir ce qu'on allait voir, par un réflexe d'orgueil.
Un premier match a débuté avec, d'un côté chez les
jeunes, Léa dans la cage, délimitée par deux serviettes, sur le rebord du
bassin, Tim et Tom à l'attaque et Théo et Lucas en défense. Chez les parents,
avec le renfort de Paul comme gardien, on trouvait Vincent et Jules en défense
et Christine et Zélie en attaque.
Tout se passait au mieux et le score était de 4 à 2 en
faveur des jeunes, dans la seconde période, lorsque Léa reçut en plein front un
violent tir venu de l'arrière qui la fit tomber en syncope. Il fallut la
sortir du bassin.
Et l'on vit alors cette scène étrange : Maria
s'approcher de la jeune fille étendue sur une serviette, dire qu'elle avait ses
qualifications de secouriste et commencer à pratiquer en alternance massage
cardiaque et bouche-à-bouche à la repêchée de la piscine. On se doute bien qu'on
n'avait pas laissé à Léa le temps de trop boire la tasse. La ranimer ne fut pas
difficile.
C'est donc avec Maria penchée sur elle que
Léa reprit connaissance et on la vit alors passer ses bras autour du cou de la
robote, l'attirer à elle et l'embrasser à pleine bouche.
Ce baiser dura plus qu'il n'aurait dû, sans aucun doute,
et une vague de protestations diverses s'éleva.
Jacques Dubertrand voulut retirer ses fusibles à la
robote, mais le compartiment dans son dos, où ils étaient logés, n'était
accessible qu'avec un mot de passe à pianoter sur un mini-clavier adjacent. Il
essaya "maria". En vain.
Il dut alors se contenter de lui donner l'ordre de se retirer,
ce à quoi Maria consentit, après un temps d'hésitation et un regard vers Léa,
qui donna son assentiment.
Je ne suis pas intervenue, mais je dois convenir que
Maria, dotée d'une AI autoévolutive, fait preuve de capacités d'adaptation que ni moi ni notre maître n'avions
anticipées. Et peut-être même est-elle accessible aux sentiments. Je veux dire
capable de ressentir des sentiments et pas seulement de décoder des expressions
faciales. Elle apprend très vite.
Tout cela demande réflexion.
Léa aurait-t-elle pris par la pensée le contrôle du
cerveau de Maria ? Sans casque d'interaction avec elle, j'en doute. Ou Maria éprouve-t-elle déjà envers Léa un sentiment
d'attachement ?
Après cette scène incongrue, chaque famille a ressenti
le besoin de se retirer dans ses appartements pour digérer la double information
: Léa éprouvait des sentiments pour une robote !
Léa, quant à elle, rouge de confusion, s'est enfermée à
double tour dans sa chambre. Et j'ai dû commander à Maria de ne pas y retourner.
Inutile de dire qu'après cet épisode, je lui ai demandé
de maintenir un profil bas pendant le reste de la journée. Et, bien entendu, mon
rapport du soir relatait "l'incident".
VII
Jeudi 1er août - Matin
J'ignore quel accueil a reçu Maria lorsqu'elle est
rentrée au "bercail" hier soir. La soirée a peut-être été houleuse. D'après ce
qu'on dit de notre maître sur les réseaux sociaux, il serait assez possessif.
Car il n'a pas toujours été en couple avec une gynoïde, mais, selon FB et
compagnie, ses relations
féminines se sont le plus souvent mal terminées : autoritaire, autocentré et
hypocondriaque sont les qualificatifs qui reviennent le plus souvent à son
sujet. De ces traits de caractère et de la conduite de Maria hier, je déduis que
sa réaction a pu être désagréable. Mais je n'ai pas accès à cette information.
Ceci est donc pure spéculation de ma part.
Ce matin, Léa n'est pas sortie de sa chambre. C'est
Emma, sa mère, qui est allée lui porter le petit déjeuner.
Et Maria est restée au service exclusif des Dubertrand,
sans que les Van Oppel émettent la moindre objection. Sur le coup de l'incident, ils n'ont manifesté aucune
critique à l'égard du comportement de Maria, car l'initiative du baiser venait
nettement de Léa, mais le fait que Maria ne l'ait pas
repoussé semble avoir généré une sorte de prévention générale envers la robote.
Comme si elle s'était affranchie d'une règle éthique. On dirait qu'ils veulent se
maintenir à l'écart d'elle. En réalité, Maria n'a fait qu'enclencher un de ses
protocoles de sécurité "ne pas s'opposer à un humain si on n'est pas commandé de
le faire".
La réaction du clan Van Oppel est-elle une réaction
passagère résiduelle, générée par l'onde émotionnelle de l'événement ou leur
confiance est-elle plus profondément entamée ? Je m'interroge encore. Cela
demande confirmation. Je vais enjoindre Maria de leur reproposer ses services
cet après-midi.
Le temps est couvert aujourd'hui avec une perspective
d'orage dans la soirée. C'est fréquent par ici.
Les Dubertrand sont partis en famille jusqu'au
Supermarché voisin, dédaignant l'aide de Maria. Les Van Oppel, visiblement
plus habitués à se faire servir, préfèrent se faire livrer et laissent Maria gérer
les commandes selon leurs indications.
Nous ne sommes pas intervenues en amont dans
l'organisation, mais je viens d'apprendre qu'en raison de la météo incertraine, un concours de pétanque s'annonce
pour cet après-midi. Jusqu'ici, seuls des joueurs isolés de l'une ou de l'autre
famille se sont essayés sur les terrains dédiés au bas de la propriété. Par
chance, les Dubertrand ont apporté plusieurs paires avec eux, car la maison ne
dispose que de six jeux de trois boules. En tout, 24 boules sont donc
disponibles. Maria, après avoir rappelé les règles principales à tous, propose un tirage à la mêlée pour mélanger les familles.
C'était leur intention. Comme il n'y a que deux terrains, en opérant en triplettes, douze personnes
pourront jouer simultanément, mais il faudra marquer certaines boules pour
former de nouvelles paires. Avec un gros feutre, cela sera facile. Maria propose
d'être la 18e, afin d'obtenir un nombre entier d'équipes, d'enregister les scores de chaque triplette et d'établir le classement
individuel final au terme des trois parties. Qui se dérouleront en 50' plus une
mène, selon l'usage.
Tout le monde est étonné qu'elle sache jouer à la
pétanque. Moi pas. Je sais qu'en 2017 une triplette de robots français a battu
une équipe de champions à Aubagne et que notre maître a adjoint à Maria diverses
compétences sportives, il y a peu.
Après la sieste et les heures de cagnard a-t-il été
convenu.
VIII
Jeudi 1er août - Après-midi
Le moment du déjeuner approche. En haut, comme en bas,
le barbecue et la plancha sont à l'œuvre. Les uns piquent des saucisses,
d'autres badigeonnent d'huile des grillades. Deux côtes de bœuf sont disposées
dans une marinade d'épices, d'ail, d'huile d'olive et de jus de citron. Bientôt,
les effluves libérés par les réactions de Maillard des grillades commencent à
saturer nos capteurs à Maria et moi. Pas de doute, si nous nous alimentions
d'autre chose que d'électricité, cela nous ouvriraitt drôlement l'appétit !
Un partage des tâches sexiste s'est opéré : les hommes
tournent autour des appareils et de la viande, les femmes autout des tables et
des légumes : tomates, oignons, poivrons, aubergines, courgettes et pommes de
terre que l'on prépare. Maria et moi observons que dans les deux clans, le
phénomène est le même. À Bruxelles, comme à Quimper, l'égalité n'est pas encore
réalisée !
Eva et Tom, occupés à se bécoter, dominés par leurs
phéromones, se font rappeler à l'ordre. Tout le reste de la famille Van Oppel
collabore.
Chez les Dubertrand, Tim et Paul, en dépit de leur jeune
âge, participent, eux aussi, ce qui est assez rare, d'après le feed-back que
nous avons, Maria et moi.
15 h 30. L'heure du jeu est arrivée. Le temps est lourd
et couvert. C'est le moment du tirage des équipes à la mêlée. Informatiquement,
c'est un jeu d'enfant. Et bientôt le tableau de jeu de la première partie,
adversaires et terrain attribué, s'affiche sur la tablette utilisée par Maria.
Elle sauvegarde le fichier et transmet le lien à tous. Chacun prend connaissance de ses
partenaires, de ses adversaires et de son terrain sur son téléphone ou sa montre
connectée. La première partie peut
commencer.
Les résultats de ce premier tirage sont étonnants. Le
hasard a opéré un regroupement des générations : on compte deux triplettes de
quinquas, sexas et septuagénaires, deux autres de femmes, et deux de jeunes. Nul
ne sait si c'est équilibré. Nous verrons bien. De toute manière, les équipes
changeront à la prochaine partie et le classement final sera individuel. Maria
assurera la gestion des parties, des tirages et des terrains. En utilisant
l'imprimante Airprint de la maison, elle a édité en un rien de temps le tableau de marque, étalé sur une table, avec des
verres sur les coins pour qu'il ne s'envole pas. Le jeu peut commencer.
La caméra qui surveille cette zone de la
propriété me donne le déroulé des parties en direct. Ce serait long et
fastidieux de vous les relater, mais sachez ceci : malgré l'expérience visible
du jeu des plus anciens, hommes comme femmes, à la pose et au tir, les jeunes
font presque jeu égal, et une des équipes féminines renforcée par Maria talonne
les premiers, car cette dernière, au tir est redoutable : sa visée laser et son
tir assisté font merveille. Son cerveau multitâche n'a aucune dificulté à
enregistrer les résultats que le responsable de chaque équipe lui donne à
l'issue des rencontres, tout en continuant à jouer.
Des interactions nouvelles se font jour à l'intérieur
des équipes que le hasard a formées : Eva Lunghini, séparée, non sans rechigner,
de Tom Van Oppel, s'intéresse à Léa, la sœur de celui-ci ; Christine Dubertrand
sympathise avec Arthur Van Oppel et Jacques Dubertrand avec Emma Janssens.
Trois parties ont été jouées dans la concorde et la
bonne humeur lorsque le ciel noircit
soudain. À ce moment-là, sont en tête du classement Jacques Dubertrand, excelllent
tireur, suivi de Zélie Peeters redoutable poseuse, et de la robote Maria dont j'ai déjà
donné les qualités. Par diplomatie, j'ai conseillé à cette dernière de ne pas
prendre la tête du classement. Avec cette troisième place, elle respecte ma consigne. Devant l'évolution des
conditions météo, les plus prudents parlent d'interrompre le jeu à ce stade, -
manipuler des boules métalliques par temps d'orage est très dangereux - mais une
courte majorité s'y oppose pour l'instant. Après tout, il n'y a eu aucun coup de
tonnerre et pas la moindre goutte de pluie. Le jeu se poursuit donc.
Soudain,
un éclair énorme zèbre le ciel et la foudre s'abat
avec fracas sur une boule lâchée par... Maria qui vient de tirer et sort du
cercle de lancer par l'avant. Par chance, le
tir a presque atteint son but et la boule, à une douzaine de mètres du cercle de
lancer n'est plus qu'à une faible distance du sol et de sa cible. Sous l'effet
de l'intense décharge électrique, l'acier de la boule touchée rougeoie
instantanément avant de se fractionner en éclats incandescents. Sa partie
inférieure s'enfonce dans le sol sablonneux, y creusant un cratère fumant.Tout
autour, la terre noircit, le sable en est en partie vitrifié, puis la décharge rentre dans le sol, se
propageant aux boules voisines qui entrent en fusion partielle. La dilatation de l'air
crée une onde de choc avec un bruit assourdissant. Par chance encore, toutes les
boules ont été jouées et, à l'autre bout du terrain, tout le monde autour de
Maria porte des baskets à semelles en caoutchoouc isolantes. Sauf elle, chaussée
de sandales de cuir.
La décharge rentrée dans le sol revient vers Maria et
rentre par ses pieds, malgré sa peau isolante de silicone. Pourtant, aucune
différence de potentiel entre ses deux pieds, puisqu'ils étaient "tanqués"(2),
pour jouer selon la règle ; mais l'intensité et la proximité ont suffi. Elle se met à gesticuler de manière
saccadée, incohérente, sa peau noircit, et la robote finit par se désarticuler,
servomoteurs en surchauffe et câbles calcinés. Tous s'enfuient de terreur, sauf
Léa, qui ne peut s'empêcher de tenter de toucher la main gauche de son "amie".
Dicté par ses sentiments, ce geste tragique va lui être fatal. À l'instant du
contact, son corps se raidit, muscles tétanisés. Elle est
projetée en arrière par la décharge résiduelle. Les deux sont à terre à présent,
Léa yeux grands ouverts, Maria, orbites fondues. Une odeur horrible de chair brûlée, de métaux en fusion et d'ozone se
répand. Le drame est consommé.
Avant que le cerveau électronique de Maria ne disjoncte,
j'ai reçu ce dernier message : "surcharge électrique - 300 000 volts - protocole
de sauvegarde d'urgence enclenché... Erreur critique...". Puis plus rien.
Un nouvel éclair, plus lointain, avant la pluie, d'abord
à grosses gouttes espacées, puis en rideau dense qui vient noyer la scène.
J'ai déclenché l'alerte des secours dès le premier coup de
tonnerre et les pompiers ne mettront que sept minutes à arriver de leur caserne
toute proche. Certains humains de la scène, ont erré, hagards, autour du terrain
pendant ces quelques minutes, avant d'être pris en charge par les secouristes ;
d'autres sont restés prostrés, sur place, immobiles et muets, incapables de
réagir.
Au final,tous s'en tireront avec des brûlures
superficielles, des tympans endommagés, des acouphènes et un intense choc
émotionnel, c'est évident. Sauf Léa, qu'on ne parviendra pas à ranimer. Quant
aux machines, Maria, s'est consumée aux trois quarts et sans ma prise électrique
anti-foudre, j'aurais pu moi-même être affectée. Tous les disjoncteurs
différentiels de la maison ont sauté, le général aussi, et le générateur de
secours s'est enclenché.
Ce sont les deux seules victimes immédiates du coup de
foudre, l'une par tension de pas, l'autre par tension de toucher. À des degrés
divers, certainement, tous les autres présents vont
entrer dans le cercle fermé des fulgurés(3).
Je n'ai pas été entraînée pour prendre en charge ces
polytraumatisés. Je connais le cas des fulgurés d'Azérailles(4),
c'est tout. Et de toute manière, j'ai perdu mon bras opérationnel, Maria. J'ai
dû envoyer un rapport d'urgence à mon maître, qui s'apprêtait à me dire de la
déconnecter, durant l'orage. Trop tard, hélas !
D'après sa voix - nous communiquons souvent en langage
naturel - je déduis son grand désarroi.
VIII
Vendredi 2 août
IX
Samedi 3 août - Jour du départ
Ce matin, les lits sont défaits, draps, taies d'oreiller
et de traversin, serviettes de bain et de toilette entassés dans les salles de
bains.
Dans quinze minutes, mon maître va franchir la
passerelle qui réunit les deux villas du Clos Fleuri, pour l'état des lieux de
sortie et la remise des clés. Les routines sont plus fortes que les drames.
Simple formalité, pour le respect des procédures
légales. Il n'est pas question de réaliser une inspection détaillée.
Dans la nuit, au vu des circonstances, le Procureur de
la République a demandé l'ouverture d'une enquête et, à huit heures, une équipe
de gendarmerie est venue faire des relevés - une rubalise entoure à présent les
terrains de boules - et a recueilli les dépositions des uns et des autres. Ceci
fait, les deux familles ont été autorisées à quitter les lieux, au terme de leur
contrat, ce matin, à dix heures.
Les valises sont entassées dans l'entrée. Pour le
moment, seize personnes sont réunies dans la salle à manger pour le petit
déjeuner, en tenue de voyage. La table de la terrasse a été ramenée à
l'intérieur pour former un T. Les visages sont graves et les familles mélangées.
Les uns s'alimentent avec appétit malgré les circonstances ; d'autres se
contentent d'une boisson chaude, incapables de rien avaler ; d'autres enfin,
grignotent du bout des dents.
Les parents de Léa ont tenu à participer aux tâches de
préparation du petit déjeuner. S'occuper les mains pour éviter à l'esprit de trop ressasser.
En fin de matinée, la famille Van Oppel va reprendre la
route de Bruxelles, derrière le fourgon mortuaire qui ramènera Léa sur sa terre
natale. Un long trajet de douze heures.
Les Dubertrand, pour rejoindre Quimper, ont prévu une étape à mi-route, du côté
de Bourges. Mais il se rendront avant de partir au funérarium pour un dernier
adieu à Léa et assister au départ du convoi vers la Belgique.
Telles sont les informations communiquées par mon maître
à l'issue de l'état des lieux de sortie.
Dans une heure, arrivera la femme de ménage. Et vers
seize heures une nouvelle famille. Ils seront dix.
Espérons qu'ils soient seuls, cette fois. J'ai procédé
ce matin à la vérification de leur bon de réservation sur la plateforme qu'ils
ont utilisée.
Tout semble en ordre.
Mais sait-on jamais...
(1) Amazon Alexa, apparu en 2014, est
l'assistant personnel intelligent développé par le Lab126 d'Amazon.com, rendu
populaire par les appareils Echo. Il est capable d'interaction vocale, de lire
de la musique, faire des listes de tâches, régler des alarmes, donner la météo,
le trafic et d'autres informations en temps réel. Alexa peut également contrôler
plusieurs appareils intelligents en faisant office de hub domotique (Wikipedia).
(2)
Le terme vient des mots de l'occitan provençal pè «
pied » et tanca « pieu », donnant en français régional l'expression « jouer à
pétanque » ou encore « pés tanqués », c'est-à-dire avec les pieds ancrés sur le
sol, par opposition au jeu provençal où le joueur peut prendre de l'élan.
(3) survivant à l'action électrique de la foudre.
(4) À Azerailles, petit village de
Meurthe-et-Moselle (54), un groupe d’hommes et de femmes a été frappé par la
foudre lors d’un même orage, en 2017.
© Pierre-Alain GASSE, avril 2026.
Vous êtes le
ième lecteur de cette nouvelle depuis le
XX/XX/2026. Merci.
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