L A  V I L L A

T E X T E  E N  C O U R S  D ' É C R I T U R E

Dernière révision :  5/3/26

chalet

©B. Vauléon, 2023

I

Samedi 27 juillet, 16 heures

Ce n'est pas banal ce qui m'arrive. Avoir deux familles en même temps.

Et pourtant, cela se produit de plus en plus souvent, paraît-il. La presse s'en fait l'écho, régulièrement, quand la situation s'envenime.

Je sais, présenté comme ça, ce n'est pas clair. Alors, précisons.

Nous sommes dernière semaine de juillet, samedi après-midi, il est 16 heures et je dois accueillir une famille de 11 personnes, parents, enfants, petits-enfants et une pièce rapportée. Ils ont loué depuis l'étranger, très loin, Singapour ou Hong-Kong, je ne sais plus très bien, c'était il y a six mois, sur Orbi.

Je suis fin prête pour les accueillir. Planchers cirés, poussières faites, lits au carré, transats autour de la piscine, parasols sur la terrasse. Sans oublier la corbeille de fruits d'accueil et une bouteille de vin pétillant local et une de jus de fruit au réfrigérateur. La femme de ménage vient de partir.

La caméra du portier électronique a reconnu leurs visages, enregistrés lors de la réservation et j'ai pu ouvrir la porte. Ils arrivent, portant, poussant ou tirant leurs valises et s'égaillent dans le premier niveau comme une volée de moineaux, tout à leur découverte, quant on sonne à nouveau à l'entrée.

Ces visages aussi me sont connus. J'ouvre à nouveau. Des valises encore et derriàre six personnes qui montrent une réservation en bonne et due forme, semble-t-il. Émanant d'Axitel, cette fois.

Les deux chefs de famille se font face et examinent leurs titres de location : même jour, même heure, même minute. Un tarif en dollars, l'autre en euros.

Il faudrait aller au centième de seconde pour trouver une antériorité. Et convertir pour comparer les prix.

Chacun argue de son bon droit. Le ton monte. Les hommes en première ligne, mais les femmes ne sont pas en reste. Les mains s'agitent. S'approchent dangereusement de l'autre.

Selon mon contrat, dans ce cas de figure, prévu par les textes de la plateforme, je dois fournir une solution de rechange au second arrivé.

Je n'en ai pas. Et l'office de tourisme de la station non plus. C'est la pleine saison, tout est complet vingt kilomètres à la ronde. Plus une villa, plus une chambre d'hôtel, plus une place de camping de libre pour ce soir.

Premiers arrivés, premiers servis, disent les plus rapides.

Du tout, rétorquent les seconds. Si votre propriétaire ne peut pas nous loger ailleurs, dans des conditions similaires, on reste ici.

Moi, je peux accueilir seize couchages. C'est la capacité maximum de la villa

Et en moins de temps qu'il ne m'en a fallu pour vous présenter la situation, je me retrouve avec le rez-de-chaussée et l'étage occupés par la tribu Van Oppel et le rez-de-jardin par la famille Dubertrand.

Les Dubertrand, constatant que toutes les valises adversaires se trouvaient encore au rez-de-chaussée ont investi dare-dare le niveau 0 de la villa  où ils disposent de deux chambres, d'une salle de bains, WC et de la salle de jeux, où on peut installer deux lits d'appoint. Et de la cuisine d'extérieur avec frigo, sur la terrasse couverte du bas.

Et, en prime, accès direct à la piscine et au jardin. Finalement, leur situation n'est pas si mauvaise. Visiblement, ils ont étudié avec soin la configuration des lieux.

Les Van Oppel, eux, au rez-de-chaussée et à l'étage, disposent du séjour où les canapés assurent trois couchages, et de trois chambres avec lit double et deux salles de bain, un WC à chaque niveau, plus la mezzanine où est rangé un vieux clic-clac, de la cuisine et salle à manger pour douze, et de la terrasse supérieure avec sa table, ses chaises et parasols pour douze également. Ils sont mieux lotis, c'est indéniable, mais presque moitié plus nombreux aussi.

Cela m'intrigue que les Dubertrand aient loué si grand pour six seulement. Sans doute comptaient-ils inviter sans le dire des amis de passage. C'est mal parti.

J'entends que chacun colonise son territoire au plus vite, de crainte d'en être délogé.

Au moins, le compte est bon, tout le monde disposera d'un lit ce soir.

Demain sera un autre jour. Mais je pressens que je vais souffrir et que la semaine va être longue, si rien ne change dans la situation. Ce n'est plus une location, c'est quasiment une colonie de vacances que j'ai sur le dos.

II

Dimanche 28 juillet

Passée la désillusion de cette cohabitation forcée, dans chaque camp, la soirée d'hier a été consacrée à déballer, remplir les frigos et peaufiner le programme de la semaine.

À l'heure du dîner, les Dubertrand ont grillé des saucisses achetées à la supérette du coin sur le barbecue de leur terrasse. Les parents Van Oppel qui, s'ils sont d'origine belge, résident en Bretagne, avaient de leur côté, prévu un repas de galettes de blé noir pour leur arrivée. Leur réchauffage dégageait une odeur inconnue de ma banque olfactive. Je l'ai enregistrée.

Ce matin, je constate que les transats ont été répartis de manière égale autour de la piscine. Ce n'est pas de mon fait. et j'ignore qui est à l'initiative, mais c'est un début d'entente, on dirait.

Hier soir, j'ai perçu quelques ploufs sonores, des jeux et des rires. Les Dubertrand, de par leur proximité territoriale, ont eu tout le loisir de profiter les premiers de la piscine.

Aujourd'hui, alors que le robot d'entretien est encore à l'œuvre, dix transats sur douze sont couverts des serviettes bleues des Van Oppel (celles des occupants du rez-de jardin sont vertes).

Les Dubertrand ont sorti le baby-foot sur la terrasse et, dans la salle de jeu, le billard anglais sert de séparation entre deux espaces nuit, l'un au fond de la pièce et l'autre près des fenêtres, où ont été déployés les deux lits-cage de la réserve. Les deux adolescents de la famille, Tim et Paul, ont investi le lieu, apparemment contents de leur sort..

Leurs parents, Christine et Vincent et les grands-parents maternels, Jacques et Valérie, occupent les deux chambres du bas.

J'ignore si mon propriétaire, ingénieur en domotique assistée par IA, a pris connaissance de tous les rapports de mes capteurs, sensors et caméras, mais il m'a entraînée à faire face à toutes les situations. Je devrais m'en sortir.

Non seulement, je suis une maison passive, dépourvue de système de chauffage, si ce n'est un poêle d'agrément, mais je suis surtout une maison intelligente, capable de réagir et m'adapter à toutes les éventualités.

Et celle-ci a bien été prévue, même si aucune occurrence ne s'était encore présentée.

Ce challenge nouveau m'a mise en émoi. Je suis toute excitée.

Je vais en priorité consacrer ma journée à me familiariser avec mes occupants, du haut et du bas, dirais-je, pour simplifier.

Avec toutes les données dont je dispose, j'ai pu dresser les arbres familiaux suivants :

Famille Van Oppel :

Maria Oberthur + Marc Van Oppel

78 ans      79 ans

Jules Van Oppel + Emma Janssens     Arthur Van Oppel + Zélie Peeters

          53 ans                        50 ans                          55 ans                       53 ans 

                                                                                                                                                           ↓                                                      

                                                                                                                      Théo Van Oppel  -  Léa Van Oppel                             Tom Van Oppel  + Eva Lunghini            Lucas Van Oppel

                                                                                                                                17 ans                  18 ans                                            20 ans               20 ans                   17 ans

Famille Dubertrand

Valérie  Duclos + Jacques Dubertrand

60 ans                65 ans

Christine  Duclos + Vincent Le Goff

42 ans       45 ans

Tim Le Goff        Paul Le Goff

15 ans          17 ans

Les images du portier lors de leur arrivée m'ont permis de me composer un trombinoscope complet et le robot conversationnel humanoïde que je pilote est déjà entré en contact avec tous les membres de la famille Van Oppel. Mon maître, l'a appelé Maria. Banal au possible, lui ai-je fait remarquer. Qui est le maître ici ? m'a-t-il rétorqué. J'ai dû convenir que c'était encore lui. Il  a eu un regard soupçonneux vers l'armoire électrique où je réside. Quoi qu'il en soit, Maria est très performante, une vraie gouvernante de premier ordre, en plus d'une apparence des plus sexy. Pour moins de 200 000 dollars, mon maître a acheté ce dernier modèle de robot de compagnie de chez Realbotix, qu'il a modifié pour lui adjoindre une somme de compétences des robots domestiques. Je sais que Maria a  même des fonctions de sexbot, mais mon maître les réserve à son usage exclusif. Car, chaque soir, Maria réintègre la villa voisine, C'est là qu'ils vivent tous les deux.

Là, je viens de lui dire de descendre les escaliers, ce qu'elle réalise très aisément, pour aller prendre contact avec les Dubertrand, qui sont tous réunis sur leur terrasse et se préparent à se baigner avant le déjeuner.

— Bonjour, Messieurs-dames, je suis Maria, votre robot conversationnel humanöide et je peux réaliser pour vous l'essentiel des tâches domestiques de cette maison. Dites-moi :"Bonjour, Maria" chacun votre tour, et j'enregistrerai votre voix que je reconnaîtrai par la suite.

Sa voix, identique à celle d'Alexa, a semblé familière à tous. Nul n'a sursauté. Il se sont juste retournés avec ensemble.

Surpris, mais charmés, les Dubertrand s'exécutent avec entrain. Je sens que Maria va recevoir ses premiers ordres sous peu. Il est onze heures.

— Maria, est-ce que vous pourriez nous apporter des boissons fraîches au bord de la piscine ? vient de dire Jacques Dubertrand, que je sens séduit par le look de ma robote.

— Certainement, j'ai rempli le réfrigérateur hier. Que voulez-vous ? Donnez-moi votre commande. Je charge un plateau et je vous l'apporte sur la table basse au bord de la piscine..

La famille se concerte quelques instants et Jacques, qui apparemment est familiarisé avec les robots, se retourne vers Maria et dit :

— Apportez-nous deux bières, deux limonades, un jus de tomate et un jus d'ananas.

— Oui, Monsieur Jacques, tout de suite.

Je remarque qu'il n'a pas inséré de formule de politesse dans sa phrase et cela ne me plaît pas. Mais, par chance, Maria n'est pas susceptible.

 

à suivre...

                   

 

 

 

© Pierre-Alain GASSE,  2026.

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