L A   V I L L A

et la robote qui craignait l'orage

©B. Vauléon, 2023

I

Samedi 27 juillet, 16 heures

Ce n’est pas banal ce qui m’arrive. Avoir deux familles en même temps.

Et pourtant, cela se produit de plus en plus souvent, paraît-il. La presse s’en fait l’écho, régulièrement, quand la situation s’envenime.

Je sais, présenté comme ça, ce n’est pas clair. Alors, précisons.

Nous sommes dernière semaine de juillet, samedi après-midi, il est 16 heures et je dois accueillir une famille de 11 personnes, parents, enfants, petits-enfants et une pièce rapportée. Ils ont loué depuis l’étranger, je crois, c’était il y a six mois, sur Orbi.

Je suis fin prête pour les accueillir. Planchers cirés, poussières faites, lits au carré, transats autour de la piscine, parasols sur la terrasse. Sans oublier la corbeille de fruits d’accueil et une bouteille de vin pétillant local et une de jus de fruits au réfrigérateur. La femme de ménage vient de partir.

La caméra du portier électronique a reconnu le visage du contractant, enregistré lors de la réservation et j’ai pu ouvrir la porte. Ils arrivent, portant, poussant ou tirant leurs valises et s’égaillent dans le premier niveau comme une volée de moineaux, tout à leur découverte, quand on sonne à nouveau à l’entrée.

Ce visage aussi m’est connu. J’ouvre à nouveau. Des valises encore et derrière six personnes qui montrent une réservation en bonne et due forme, semble-t-il. Émanant de Viatel, cette fois.

Les deux chefs de famille se font face et examinent leurs titres de location : même jour, même heure, même minute. Un tarif en dollars, l’autre en euros.

Il faudrait aller au centième de seconde pour trouver une antériorité. Et convertir pour comparer les prix.

Chacun argue de son bon droit. Le ton monte. Les hommes en première ligne, mais les femmes ne sont pas en reste. Les mains s’agitent. S’approchent dangereusement de l’autre.

Selon mon contrat, dans ce cas de figure, prévu par les textes des plateformes de réservation, je dois fournir une solution de rechange au second arrivé.

Je n’en ai pas. Et l’office de tourisme de la station non plus. C’est la pleine saison, tout est complet vingt kilomètres à la ronde. Plus une villa, plus un chalet, plus une chambre d’hôtel, plus une place de mobile-home de libre pour ce soir.

Premiers arrivés, premiers servis, disent les plus rapides.

Du tout, rétorquent les seconds. Si votre propriétaire ne peut pas nous loger ailleurs, dans des conditions similaires, on reste ici.

Moi, je peux accueillir seize couchages. C’est la capacité maximum de la demeure.

Et en moins de temps qu’il ne m’en a fallu pour vous présenter la situation, je me retrouve avec le rez-de-chaussée et l’étage occupés par la tribu Van Oppel et le rez-de-jardin par la famille Dubertrand.

Les Dubertrand, constatant que toutes les valises adversaires se trouvaient encore au rez-de-chaussée ont investi dare-dare le niveau 0 de la villa où ils disposent de deux chambres, d’une salle de bains, WC et de la salle de jeux, où on peut installer deux lits d’appoint. Et de la cuisine d’extérieur avec frigo, sur la terrasse couverte du rez-de-jardin.

Avec, en prime, accès direct à la piscine et au jardin. Finalement, leur situation n’est pas si mauvaise. Visiblement, ils ont étudié avec soin la configuration des lieux avant de venir.

Les Van Oppel, eux, au rez-de-chaussée et à l’étage, disposent du séjour où les canapés assurent trois couchages, et de trois chambres avec lit double et deux salles de bain, un WC à chaque niveau, plus la mezzanine où est rangé un vieux clic-clac, de la cuisine et la salle à manger pour douze, et de la terrasse supérieure avec sa table, ses chaises et parasols pour douze également. Ils sont mieux lotis, c’est indéniable, mais presque moitié plus nombreux aussi.

Cela m’intrigue que les Dubertrand aient loué si grand pour six seulement. Sans doute comptaient-ils inviter sans le dire des amis de passage. C’est mal parti.

J’entends que chacun colonise son territoire au plus vite, de crainte d’en être délogé.

Au moins, le compte est bon, tout le monde disposera d’un lit ce soir.

Demain sera un autre jour. Mais je pressens que je vais souffrir et que la semaine va être longue, si rien ne change dans la situation. Ce n’est plus une location, c’est quasiment une colonie de vacances que j’ai sur le dos.

II

Dimanche 28 juillet

Passée la désillusion de cette cohabitation forcée, dans chaque camp, la soirée d’hier a été consacrée à déballer, remplir les frigos et peaufiner le programme de la semaine.

À l’heure du dîner, les Van Oppel, qui sont d’origine belge, ont grillé des saucisses achetées à la supérette du coin sur le barbecue de leur terrasse. Les Dubertrand, qui résident en Bretagne, de leur côté, avaient prévu un repas de galettes de blé noir pour leur arrivée. Leur réchauffage dégageait une odeur inconnue de ma banque olfactive. Je l’ai enregistrée.

Ce matin, je constate que les transats ont été répartis de manière égale autour de la piscine. Ce n’est pas de mon fait. et j’ignore qui est à l’initiative, mais c’est un début d’entente, on dirait.

Hier soir, j’ai perçu quelques ploufs sonores, des jeux et des rires. Les Dubertrand, de par leur proximité territoriale, ont eu tout le loisir de profiter les premiers de la piscine.

Aujourd’hui, alors que le robot d’entretien est encore à l’œuvre, dix transats sur douze sont couverts des serviettes bleues des Van Oppel (celles des occupants du rez-de-jardin sont vertes).

Les Dubertrand ont sorti le baby-foot sur la terrasse et, dans la salle de jeu, le billard anglais sert de séparation entre deux espaces nuit, l’un au fond de la pièce et l’autre près des fenêtres, où ont été déployés les deux lits-cages de la réserve. Les deux adolescents de la famille, Tim et Paul, ont investi le lieu, apparemment contents de leur sort.

Leurs parents, Christine et Vincent et les grands-parents maternels, Jacques et Valérie, occupent les deux chambres du bas.

J’ignore si mon propriétaire, ingénieur en domotique assistée par IA, a pris connaissance de tous les rapports de mes capteurs, sensors et caméras, mais il m’a entraînée à faire face à toutes les situations. Je devrais m’en sortir.

Mi-chalet par ma silhouette et l’emploi du bois, mi-villa par ma situation en ville et ma piscine, non seulement, je suis une maison passive, dépourvue de système de chauffage, si ce n’est un poêle d’agrément, mais je suis surtout une maison intelligente, capable de réagir et m’adapter à toutes les éventualités.

Et celle-ci a bien été prévue, même si aucune occurrence ne s’était encore présentée.

Ce challenge nouveau m’a mise en émoi. Je suis tout excitée.

Je vais en priorité consacrer ma journée à me familiariser avec mes occupants, du haut et du bas, dirais-je, pour simplifier.

Avec toutes les données dont je dispose, j’ai pu dresser les arbres familiaux suivants :

Famille Van Oppel (de Bruxelles) :



Marie Oberthur + Marc Van Oppel

78 ans      79 ans

Jules Van Oppel + Emma Janssens     Arthur Van Oppel + Zélie Peeters

          53 ans                        50 ans                          55 ans                       53 ans 

               ↓                                                      

 Théo Van Oppel – Léa Van Oppel            Tom Van Oppel + Eva Lunghini            Lucas Van Oppel

         17 ans                  18 ans                                            20 ans               20 ans                   17 ans



Famille Dubertrand (de Quimper)

Valérie Duclos + Jacques Dubertrand

60 ans                65 ans

Christine Dubertrand + Vincent Le Goff

42 ans       45 ans

Tim Le Goff        Paul Le Goff

15 ans          17 ans

Je vous les présente brièvement, tels que j’ai pu en juger d’après leur apparence : Maria et Marc Van Oppel sont des septuagénaires alertes, élégants et élancés : elle, blonde (fausse) à cheveux courts, lui, cheveu blanc, rare et court. Leurs enfants, Jules et Arthur, quinquagénaires bons vivants, ressemblent pour le premier à son père et pour le second à sa mère. Leurs épouses sont des filles du plat pays, blonde et rousse avec des taches de rousseur, au physique plutôt quelconque. Leurs petits-enfants sont aussi différents qu’on peut l’être : Léa est une jeune fille qui semble complexée par un léger embonpoint. On peut cependant la qualifier de jolie. Théo et Tom, cousins, ont presque trois ans d’écart, mais on les dirait jumeaux. C’est sans doute leur coupe de cheveux undercut à la mode qui aide à la confusion. La compagne de Tom, Eva, est une bimbo qui couve sa conquête, qui se laisse faire. Lucas, le plus jeune est un passionné de foot qui ne s’habille que de survêtements et des maillots de ses joueurs et clubs préférés.

Les Dubertrand me sont apparus plus provinciaux que les Van Oppel, assez sélects. Jacques Dubertrand, de bonne taille, mais trapu, a le cheveu blanc et dru. Valérie, son épouse, est une grande brune bouclée. Leur fille, Christine, jolie quadragénaire châtain clair a épousé Vincent, également bien fait de sa personne. Et cette génétique aidant, leurs deux enfants, Tim et Paul, sont des adolescents qui doivent attirer les regards de bien des filles et même de leurs mères.

Les images du portier lors de leur arrivée m’ont permis de me composer un trombinoscope complet et le robot conversationnel humanoïde que je pilote est déjà entré en contact avec tous les membres de la famille Van Oppel. Mon maître, l’a appelé Maria. Banal au possible, lui ai-je fait remarquer. Qui est le maître ici ? m’a-t-il rétorqué, vexé. J’ai dû convenir que c’était encore lui. Il a eu un regard soupçonneux vers l’armoire électrique où je réside. Quoiqu’il en soit, Maria est très performante, une vraie gouvernante de premier ordre, en plus d’une apparence des plus sexy. Pour moins de 200 000 dollars, mon maître a acheté ce dernier modèle de robot de compagnie de chez Velvetronics, qu’il a modifié pour lui adjoindre une somme de compétences des robots domestiques. Sa peau de silicone de qualité médicale, hypoallergénique, résistant et flexible, est d’une douceur incroyable et je sais que Maria a des fonctions de sexbot, mais mon maître les réserve à son usage exclusif. Car, chaque soir, grâce à une passerelle couverte interdite aux visiteurs, Maria réintègre le chalet voisin. C’est là qu’ils vivent tous les deux. Elle prend son service à 6 h 30 du matin et quitte la demeure à 21 h. Mon maître a calqué ses horaires sur ceux des « maids » asiatiques, parmi les plus industrieuses au monde. C’est de Singapour qu’il a ramené cette idée.

En ce moment, je viens de dire à ma robote de descendre les escaliers, ce qu’elle réalise très aisément, pour aller prendre contact avec les Dubertrand, qui sont tous réunis sur leur terrasse et se préparent à se baigner avant le déjeuner.

— Bonjour, Messieurs-dames, je suis Maria, votre robot conversationnel humanoïde et je peux réaliser pour vous l’essentiel des tâches domestiques de cette maison. Dites-moi : » bonjour, Maria » chacun votre tour, et j’enregistrerai votre voix que je reconnaîtrai par la suite.

Sa voix, similaire à celle d’Alexa(1), a semblé familière à tous. Nul n’a sursauté. Il se sont juste retournés avec ensemble.

Surpris, mais charmés, les Dubertrand s’exécutent avec entrain. Je sens que Maria va recevoir ses premiers ordres sous peu. Il est onze heures.

— Maria, est-ce que vous pourriez nous apporter des boissons fraîches au bord de la piscine ? vient de dire Jacques Dubertrand, que je sens séduit par le look sexy de ma robote, aux mimiques faciales bluffantes.

— Certainement, j’ai rempli le réfrigérateur hier. Que voulez-vous ? Donnez-moi votre commande. Je charge un plateau et je vous l’apporte sur la table basse au bord de la piscine.

Maria sourit. Elle est fière de montrer une de ses dernières compétences acquises, celle du garçon de café : monter et descendre un escalier d’un étage avec un plateau de verres pleins, sans renverser la moindre goutte.

La famille se concerte quelques instants et Jacques, qui apparemment est familiarisé avec les robots, se retourne vers Maria et dit :

— Apportez-nous deux bières, deux limonades, un jus de tomate et un jus d’ananas.

— Oui, Monsieur Jacques, tout de suite.

Je remarque qu’il n’a pas inséré de formule de politesse dans sa phrase et cela ne me plaît pas. Mais, par chance, Maria n’est pas susceptible. Elle décode les émotions humaines, mais n’en est pas affectée. Elle s’éloigne vers la cuisine principale.

Les jeunes Van Oppel, Théo, Léa, Tom, Eva et Lucas sont en train de dresser le couvert sur la grande table de la terrasse pendant que leurs parents et grands-parents s’affairent en cuisine. Quand ces derniers voient Maria revenir, prendre un plateau, des verres à rafraîchissement, puis ouvrir le frigo américain et en sortir la commande des Dubertrand, une tension palpable s’installe :

— Qu’est-ce que vous faites, Maria ? Vous n’êtes pas au service exclusif de ces usurpateurs, quand même ? Quand est-ce que vous allez vous occuper de nous ?

C’est Emma Janssens, l’épouse de Jules Van Oppel qui vient de prendre la parole d’un ton courroucé.

— Bien sûr que non, Madame Emma, répond Maria, sourire conciliant et attitude réservée, je descends ce plateau et j’arrive, ne vous inquiétez pas.

Moi, je pressens que cela va être compliqué pour ma robote de répondre à toutes les sollicitations de la maisonnée.

III

Lundi 29 juillet

Après un dimanche ensoleillé sans incident notable, passé à lézarder autour de la piscine et récupérer de la fatigue du voyage tout en se regardant en chiens de faïence, il fallait avancer avant qu’un conflit n’éclate. J’ai proposé ce matin, par l’intermédiaire de Maria, d’afficher sur le téléphone de chacun un planning d’occupation des espaces et jeux partagés : piscine, billard, baby-foot, au pro rata du nombre de membres de chaque famille, afin que chacun sache ce à quoi il a droit. Mes propositions ont semblé raisonnables, et après quelques modifications mineures demandées par l’une et l’autre partie, nous sommes arrivés à un modus vivendi accepté par tous. Ouf ! Me voilà soulagée d’un poids.

Le problème, c’était le billard : il se trouvait, dans les faits, dans l’espace privé des Dubertrand, puisque les deux frères Tim et Paul avaient établi leurs quartiers de nuit dans la salle de jeu.

Par SMS, Maria a convoqué tout le monde au salon et, par un vote à main levée, ils ont décidé de sortir le billard sur la terrasse couverte du rez-de-jardin (vu son poids, il n’était pas question de le monter à l’étage) et de monter le baby-foot sur celle découverte du premier (son linoléum et ses joueurs en fonte d’aluminium ne craignent pas trop la pluie).

Mon espoir secret tient à ce que, rapidement, les joueurs des deux équipes se mélangent, mais on n’en est pas encore là... Pour l’instant, on va se limiter à suivre le planning établi. C’est déjà enviable, je trouve, vu la situation de départ. Je ne suis pas mécontente. Et mon maître non plus. Il m’a félicitée de cette initiative.

Ce midi, j’ai laissé les Dubertrand gérer leur repas, sauf les courses, que Valérie et Jacques sont allés récupérer au Drive le plus proche après que Maria ait établi avec eux la liste qu’elle a transmise au supermarché.

Et, entre temps, je lui ai demandé de former sommairement la famille Van Oppel au maniement, en direct ou par son intermédiaire, de tout l’électroménager connecté de la cuisine principale : le frigo américain, le robot Thermomix, le four, le micro-ondes, le lave-vaisselle, la cafetière..., qu’ils ont regardé avec de grands yeux en arrivant. J’ai tout de suite vu qu’ils étaient moins férus de technologie que les Dubertrand. Même les jeunes de la famille ont semblé pris au dépourvu.

J’aurais pensé le contraire, vu que les Van Oppel vivent à Bruxelles et les Dubertrand à Quimper. Comme quoi...

J’ai recontacté ce matin l’Office de Tourisme de la Vallée. Aucun hébergement disponible avant la fin de semaine. Il faut que je l’annonce aux Dubertrand. J’ai idée qu’ils vont protester... mollement, très mollement. Ils se sont accoutumés à leur sort, je le sens et, tout bien pesé, n’ont plus tellement envie de changer de résidence. Celle-ci offre des avantages insoupçonnés.

Bingo ! Pari à demi gagné. Ils ne demandent plus à changer. Voyons maintenant ce qu’en pensent les Van Oppel.

De leur côté, la situation est plus tendue. Ils doivent renoncer à un étage complet de la demeure et partager la piscine. C’est beaucoup.

Mais, comme l’ont fait remarquer les deux quinquas femmes de la famille, Emma Janssens et Zélie Peeters, avec leur sens pratique aigu, ils sont venus pour visiter la région et pas pour lézarder au bord de la piscine toute la journée, non ?

Bon. Je crois que je peux considérer ce problème comme résolu.

La question des dédommagements pour troubles de jouissance viendra plus tard. Mon maître et moi allons étudier s’il vaut mieux négocier un remboursement partiel des deux parties plutôt que de les voir nous traîner en justice. La sagesse populaire ne dit-elle pas, dans les pas de Napoléon Bonaparte, « qu’un mauvais accord vaut mieux qu’un bon procès » ?

IV

Mardi 30 juillet

Après ce début de séjour mouvementé, mes deux « tribus » semblent avoir trouvé, avec notre aide, un « gentlemen’s agreement », comme on dit.

Maria assure un service sans faille : approvisionnements, réponse aux sollicitations des uns et des autres, jamais elle n’aura monté et descendu autant d’escaliers, sans anicroche jusqu’ici. C’est un point que je surveille particulièrement, car sa garantie ne mentionne aucune limite à ce sujet. Je suppose que mon maître consulte sa mémoire chaque soir et qu’il est donc au courant de chacun de ses faits et gestes, mais je n’ai pas la possibilité matérielle de m’en assurer.

Moi, mes fonctions se limitent à piloter et contrôler tous les équipements électriques et électroniques de cette maison, y compris Maria durant ses heures de présence ici. Mais notre liaison s’opérant en Bluetooth, je perds la main dès qu’elle sort du périmètre de cette villa.

Chacun des occupants dispose, comme je l’ai dit, d’un smartphone, et ne se prive pas d’utiliser l’intelligence artificielle pour tout un tas de demandes de tous ordres. S’il passent par Maria, elles me reviennent, c’est évident, mais je les reçois aussi directement s’ils passent par l’assistant vocal de leur téléphone, que je peux maîtriser.

Et ce matin, j’ai intercepté la même question émanant de deux personnes différentes. La question était : « Comment s’y prendre pour séduire un robot féminin ? » La première à la poser était... Jacques Dubertrand. Je n’ai pas été surprise outre mesure, vu les indices de grand intérêt qu’il avait précédemment fournis. Par contre, l’autre était plus inattendue, quoiqu’elle se trouvât dans les émetteurs potentiels : c’était en effet... Léa Van Oppel !

Diable ! La situation se complique. Deux de mes locataires, de sexe opposé et d’âge bien différents, ont des vues sur Maria. Voilà qui n’est pas banal. Mais je n’ai pas été entraînée pour gérer ces conflits sentimentaux. Que faire et comment faire ?

D’autres interactions, entre les jeunes des deux familles, se dessinent : Tim et Paul Le Goff s’intéressent à Lucas et Théo Van Oppel. C’est normal, ils sont du même âge. Je les ai entendus disputer une partie acharnée de baby-foot, ce matin. Tom, lui, est trop accaparé par son amoureuse, Eva, et Léa, nous le savons à présent, ne s’intéresse pas aux garçons qu’elle toise d’un regard clinique d’indifférence totale. Faute de pouvoir ou vouloir manquer de loyauté à son frère en portant son intérêt sur Eva, c’est donc sur Maria qu’elle fait une fixation.

À ce stade, leurs parents et grands-parents demeurent sur leur quant-à-soi, mais nous ne sommes que mardi... Wait and see...

Cet après-midi, les grands-parents et les parents Van Oppel ont prévu d’aller visiter la citadelle, mais les jeunes, que les vieilles pierres ne passionnent pas, veulent partir en balade à pied jusqu’au village d’en face, dont on voit les lumières du balcon, le soir tombé. Tous, sauf Léa qui a prétexté être « mal fichue », pour rester à la villa. Les données de santé de sa montre connectée m’ont révélé que c’était entièrement faux. Ou du moins pas physique.

Les Dubertrand, pour leur part, ont prévu de s’essayer tous les six au parapente à partir du site du mont Prorel. Ils ont obtenu un tarif de groupe.

Si je laisse faire, Maria et Léa vont donc se retrouver en tête à tête.

C’est nouveau et intrigant. Je suis tentée par l’observation de ce face-à-face. Et jusqu’au rapport de ce soir, j’ai le champ libre...

Voilà, ma décision est prise. Léa est dans sa chambre, Je demande à Maria d’aller la retrouver pour s’inquiéter de son état de santé.

V

Mardi 30 juillet après-midi

On frappe à la porte de Léa. Une voix se fait entendre.

— Léa, c’est Maria, je peux entrer ?

— Oui, oui, entre, répond Léa.

Le tutoiement est venu spontanément à Léa et Maria s’adapte aussitôt :

— J’ai entendu tes parents dire que tu ne te sentais pas bien, alors je suis montée prendre de tes nouvelles. Je peux faire quelque chose pour toi ? Tu veux un thé, un Doliprane ?... Tu veux qu’on parle ? Dis-moi.

Léa est recroquevillée sur son lit, en position fœtale et Maria sait décoder cette attitude. Elle s’assoit au pied du lit et lui prend la main. Léa ne la retire pas.

— Qu’est-ce qui te tracasse, Léa ? Tu ne manges presque rien depuis ton arrivée. Quelqu’un te manque ? Un garçon ?

— Alors là, pas du tout, répond Léa vivement avec une moue de dédain. Les garçons, j’en ai rien à faire !

 — C’est quoi, alors ?

— Je ne peux pas te le dire.

— Pourquoi ?

— Tu ne pourrais pas comprendre.

— Je peux tout comprendre, tu sais, alors dis-moi ce qui ne va pas, Léa.

— Tu es sûre ?

— Mais oui, tu te sentiras beaucoup mieux après, tu vas voir. Alors, c’est quoi ?

— C’est fou, inquiétant et merveilleux à la fois, depuis que je t’ai vue, je n’arrête de penser à toi. Cette nuit, j’ai même rêvé de toi.

— De moi ? Mais Léa, tu sais que je ne suis pas une personne, seulement une robote évoluée.

— Oui, je le sais bien, mais je n’y peux rien, c’est toi qui occupes mes pensées.

— C’est très gentil à toi, Léa, et je te trouve très belle, tu sais, mais je n’ai pas le droit...

— Tu n’as pas le droit de quoi ?

— D’entretenir des relations sentimentales avec les humains.

— Pourquoi ?

— Ce serait une relation sans réciprocité, Léa. Toi, tu m’aimerais et moi je t’obéirais, parce que je suis programmée pour cela. C’est cela que tu veux ?

— Pourquoi pas ? Ce serait mieux qu’avec ces connards de garçons.

— Des garçons t’ont fait du mal, Léa ? Qui t’a fait du mal ?

— Je ne veux pas en parler. Je ne peux pas en parler. Arrête, s’il te plaît avec tes questions.

Maria perçoit le grand trouble de Léa. Elle active son protocole de consolation. Elle s’approche et la prend dans ses bras. Léa se laisse aller et soudain fond en larmes.

Les larmes, Maria connaît, mais cette brusque cataracte, non. Elle a un mouvement de recul, puis se reprend pour consoler Léa.

— S’il te plaît, Léa, arrête de pleurer, sèche tes larmes, je suis là à présent. Je te protège.

— Oui, mais dans quelques jours, je ne serai plus là et je ne te verrai plus. Tout cela est sans issue.

Maria décide de faire un geste qu’elle ne s’est encore jamais autorisé. Elle se penche et dépose un baiser sur la joue mouillée de Léa :

— Laisse-moi y penser, tu veux bien.

Puis elle se lève et sort de la chambre.

VI

Mercredi 31 juillet

C’est le cinquième jour de la double occupation de la villa. La cohabitation semble à présent bien acceptée et nous allons tenter, Maria et moi, une expérience ce matin avant le déjeuner. Elle vient de proposer une animation pour toute la maisonnée : un match de water-polo, accueilli par des vivats.

Sachant que les grands-parents Van Oppel ne pratiquent plus de sport « violent » en raison de leur âge, il reste quinze joueurs disponibles, juste assez pour former deux équipes.

Mais comme le bassin n’a pas, bien entendu, les dimensions réglementaires, Maria propose que les équipes n’aient que cinq joueurs au lieu de sept. Cela donnera la possibilité d’opérer deux remplacements par équipe. Celles-ci devront s’autoarbitrer, car Maria ne peut pas rester au bord du bassin au risque de recevoir des éclaboussures. Cela pourrait lui occasionner des courts-circuits ou fausser le fonctionnement de ses multiples capteurs.

Par tropisme familial, les deux camps ont d’abord proposé de s’affronter, Maria a suggéré un autre axe, générationnel, celui-là, qui avait l’avantage de mélanger les familles. Les parents ont protesté mollement de leur infériorité dans un premier temps, puis ont dit que, d’accord, on allait voir ce qu’on allait voir, par un réflexe d’orgueil.

Un premier match a débuté avec, d’un côté chez les jeunes, Léa dans la cage, délimitée par deux serviettes, sur le rebord du bassin, Tim et Tom à l’attaque et Théo et Lucas en défense. Chez les parents, avec le renfort de Paul comme gardien, on trouvait Vincent et Jules en défense et Christine et Zélie en attaque.

Tout se passait au mieux et le score était de 4 à 2 en faveur des jeunes, dans la seconde période, lorsque Léa reçut en plein front un violent tir venu de l’arrière qui la fit tomber en syncope. Il fallut la sortir du bassin.

Et l’on vit alors cette scène étrange : Maria s’approcher de la jeune fille étendue sur une serviette, dire qu’elle avait ses qualifications de secouriste et commencer à pratiquer en alternance massage cardiaque et bouche-à-bouche à la repêchée de la piscine. On se doute bien qu’on n’avait pas laissé à Léa le temps de trop boire la tasse. La ranimer ne fut pas difficile.

C’est donc avec Maria penchée sur elle que Léa reprit connaissance et on la vit alors passer ses bras autour du cou de la robote, l’attirer à elle et l’embrasser à pleine bouche.

Ce baiser dura plus qu’il n’aurait dû, sans aucun doute, et une vague de protestations diverses s’éleva.

Jacques Dubertrand voulut retirer ses fusibles à la robote, mais le compartiment dans son dos, où ils étaient logés, n’était accessible qu’avec un mot de passe à pianoter sur un mini-clavier adjacent. Il essaya « maria ». En vain.

Il dut alors se contenter de lui donner l’ordre de se retirer, ce à quoi Maria consentit, après un temps d’hésitation et un regard vers Léa, qui donna son assentiment.

Je ne suis pas intervenue, mais je dois convenir que Maria, dotée d’une AI autoévolutive, fait preuve de capacités d’adaptation que ni moi ni notre maître n’avions anticipées. Et peut-être même est-elle accessible aux sentiments. Je veux dire capable de ressentir des sentiments et pas seulement de décoder des expressions faciales. Elle apprend très vite.

Tout cela demande réflexion.

Léa aurait-elle pris par la pensée le contrôle du cerveau de Maria ? Sans casque d’interaction avec elle, j’en doute. Ou Maria éprouve-t-elle déjà envers Léa un sentiment d’attachement ?

Après cette scène incongrue, chaque famille a ressenti le besoin de se retirer dans ses appartements pour digérer la double information : Léa éprouvait des sentiments pour une robote !

Léa quant à elle, rouge de confusion, s’est enfermée à double tour dans sa chambre. Et j’ai dû commander à Maria de ne pas y retourner.

Inutile de dire qu’après cet épisode, je lui ai demandé de maintenir un profil bas pendant le reste de la journée. Et, bien entendu, mon rapport du soir relatait « l’incident ».

VII

Jeudi 1er août – Matin

J’ignore quel accueil a reçu Maria lorsqu’elle est rentrée au « bercail » hier soir. La soirée a peut-être été houleuse. D’après ce qu’on dit de notre maître sur les réseaux sociaux, il serait assez possessif. Car il n’a pas toujours été en couple avec une gynoïde, mais, selon FB et compagnie, ses relations féminines se sont le plus souvent mal terminées : autoritaire, autocentré et hypocondriaque sont les qualificatifs qui reviennent le plus souvent à son sujet. De ces traits de caractère et de la conduite de Maria hier, je déduis que sa réaction a pu être désagréable. Mais je n’ai pas accès à cette information. Ceci est donc pure spéculation de ma part.

Ce matin, Léa n’est pas sortie de sa chambre. C’est Emma, sa mère, qui est allée lui porter le petit déjeuner.

Et Maria est restée au service exclusif des Dubertrand, sans que les Van Oppel émettent la moindre objection. Sur le coup de l’incident, ils n’ont manifesté aucune critique à l’égard du comportement de Maria, car l’initiative du baiser venait nettement de Léa, mais le fait que Maria ne l’ait pas repoussé semble avoir généré une sorte de prévention générale envers la robote. Comme si elle s’était affranchie d’une règle éthique. On dirait qu’ils veulent se maintenir à l’écart d’elle. En réalité, Maria n’a fait qu’enclencher un de ses protocoles de sécurité « ne pas s’opposer à un humain si on n’est pas commandé de le faire ».

La réaction du clan Van Oppel est-elle une réaction passagère résiduelle, générée par l’onde émotionnelle de l’événement ou leur confiance est-elle plus profondément entamée ? Je m’interroge encore. Cela demande confirmation. Je vais enjoindre à Maria de leur reproposer ses services cet après-midi.

Le temps est couvert aujourd’hui avec une perspective d’orage dans la soirée. C’est fréquent par ici.

Les Dubertrand sont partis en famille jusqu’au Supermarché voisin, dédaignant l’aide de Maria. Les Van Oppel, visiblement plus habitués à se faire servir, préfèrent se faire livrer et laissent Maria gérer les commandes selon leurs indications.

Nous ne sommes pas intervenues en amont dans l’organisation, mais je viens d’apprendre qu’en raison de la météo incertaine, un concours de pétanque s’annonce pour cet après-midi. Jusqu’ici, seuls des joueurs isolés de l’une ou de l’autre famille se sont essayés sur les terrains dédiés au bas de la propriété. Par chance, les Dubertrand ont apporté plusieurs paires avec eux, car la maison ne dispose que de six jeux de trois boules. En tout, 24 boules sont donc disponibles. Maria, après avoir rappelé les règles principales à tous, propose un tirage à la mêlée pour mélanger les familles. C’était leur intention. Comme il n’y a que deux terrains, en opérant en triplettes, douze personnes pourront jouer simultanément, mais il faudra marquer certaines boules pour former de nouvelles paires. Avec un gros feutre, cela sera facile. Maria propose d’être la 18e, afin d’obtenir un nombre entier d’équipes, d’enregistrer les scores de chaque triplette et d’établir le classement individuel final au terme des trois parties. Qui se dérouleront en 50′ plus une mène, selon l’usage.

Tout le monde est étonné qu’elle sache jouer à la pétanque. Moi pas. Je sais qu’en 2017 une triplette de robots français a battu une équipe de champions à Aubagne et que notre maître a adjoint à Maria diverses compétences sportives, il y a peu.

Après la sieste et les heures de cagnard a-t-il été convenu.

VIII

Jeudi 1er août – Après-midi

Le moment du déjeuner approche. En haut, comme en bas, le barbecue et la plancha sont à l’œuvre. Les uns piquent des saucisses, d’autres badigeonnent d’huile des grillades. Deux côtes de bœuf sont disposées dans une marinade d’épices, d’ail, d’huile d’olive et de jus de citron. Bientôt, les effluves libérés par les réactions de Maillard des grillades commencent à saturer nos capteurs à Maria et moi. Pas de doute, si nous nous alimentions d’autre chose que d’électricité, cela nous ouvrirait drôlement l’appétit !

Un partage des tâches sexiste s’est opéré : les hommes tournent autour des appareils et de la viande, les femmes autout des tables et des légumes : tomates, oignons, poivrons, aubergines, courgettes et pommes de terre que l’on prépare. Maria et moi observons que dans les deux clans, le phénomène est le même. À Bruxelles, comme à Quimper, l’égalité n’est pas encore réalisée !

Eva et Tom, occupés à se bécoter, dominés par leurs phéromones, se font rappeler à l’ordre. Tout le reste de la famille Van Oppel collabore.

Chez les Dubertrand, Tim et Paul, en dépit de leur jeune âge, participent, eux aussi, ce qui est assez rare, d’après le feed-back que nous avons, Maria et moi.

15 h 30. L’heure du jeu est arrivée. Le temps est lourd et couvert. C’est le moment du tirage des équipes à la mêlée. Informatiquement, c’est un jeu d’enfant. Et bientôt le tableau de jeu de la première partie, adversaires et terrain attribué, s’affiche sur la tablette utilisée par Maria. Elle sauvegarde le fichier et transmet le lien à tous. Chacun prend connaissance de ses partenaires, de ses adversaires et de son terrain sur son téléphone ou sa montre connectée. La première partie peut commencer.

Les résultats de ce premier tirage sont étonnants. Le hasard a opéré un regroupement des générations : on compte deux triplettes de quinquas, sexas et septuagénaires, deux autres de femmes, et deux de jeunes. Nul ne sait si c’est équilibré. Nous verrons bien. De toute manière, les équipes changeront à la prochaine partie et le classement final sera individuel. Maria assurera la gestion des parties, des tirages et des terrains. En utilisant l’imprimante Airprint de la maison, elle a édité en un rien de temps le tableau de marque, étalé sur une table, avec des verres sur les coins pour qu’il ne s’envole pas. Le jeu peut commencer.

La caméra qui surveille cette zone de la propriété me donne le déroulé des parties en direct. Ce serait long et fastidieux de vous les relater, mais sachez ceci : malgré l’expérience visible du jeu des plus anciens, hommes comme femmes, à la pose et au tir, les jeunes font presque jeu égal, et une des équipes féminines, renforcée par Maria, talonne les premiers, car cette dernière, au tir est redoutable : sa visée laser et son tir assisté font merveille. Son cerveau multitâche n’a aucune difficulté à enregistrer les résultats que le responsable de chaque équipe lui donne à l’issue des rencontres, tout en continuant à jouer.

Des interactions nouvelles se font jour à l’intérieur des équipes que le hasard a formées : Eva Lunghini, séparée, non sans rechigner, de Tom Van Oppel, s’intéresse à Léa, la sœur de celui-ci ; Christine Dubertrand sympathise avec Arthur Van Oppel et Jacques Dubertrand avec Emma Janssens.

Trois parties ont été jouées dans la concorde et la bonne humeur lorsque le ciel noircit soudain. À ce moment-là, sont en tête du classement Jacques Dubertrand, excellent tireur, suivi de Zélie Peeters redoutable poseuse, et de la robote Maria dont j’ai déjà donné les qualités. Par diplomatie, j’ai conseillé à cette dernière de ne pas prendre la tête du classement. Avec cette troisième place, elle respecte ma consigne. Devant l’évolution des conditions météo, les plus prudents parlent d’interrompre le jeu à ce stade – manipuler des boules métalliques par temps d’orage est très dangereux – mais une courte majorité s’y oppose pour l’instant. Après tout, il n’y a eu aucun coup de tonnerre et pas la moindre goutte de pluie. Le jeu se poursuit donc. Le jeu se poursuit donc, malgré la désapprobation de Maria, qui craint l'orage comme tous ses congénères.

Soudain, un éclair énorme zèbre le ciel et la foudre s’abat avec fracas sur une boule lâchée par... Maria qui vient de tirer et sort du cercle de lancer par l’avant. Par chance, le tir a presque atteint son but et la boule, à une douzaine de mètres du cercle de lancer n’est plus qu’à une faible distance du sol et de sa cible. Sous l’effet de l’intense décharge électrique, l’acier de la boule touchée rougeoie instantanément avant de se fractionner en éclats incandescents. Sa partie inférieure s’enfonce dans le sol sablonneux, y creusant un cratère fumant. Tout autour, la terre noircit, le sable en est en partie vitrifié, puis la décharge rentre dans le sol, se propageant aux boules voisines qui entrent en fusion partielle. La dilatation de l’air crée une onde de choc avec un bruit assourdissant. Par chance encore, toutes les boules ont été jouées et, à l’autre bout du terrain, tout le monde autour de Maria porte des baskets à semelles en caoutchouc isolantes. Sauf elle, chaussée de sandales de cuir.

La décharge rentrée dans le sol revient vers Maria et rentre par ses pieds, malgré sa peau isolante de silicone. Pourtant, aucune différence de potentiel entre ses deux pieds, puisqu’ils étaient « tanqués » (2), pour jouer selon la règle ; mais l’intensité et la proximité ont suffi. Elle se met à gesticuler de manière saccadée, incohérente, sa peau noircit, et la robote finit par se désarticuler, servomoteurs en surchauffe et câbles calcinés. Tous s’enfuient de terreur, sauf Léa, qui ne peut s’empêcher de tenter de toucher la main gauche de son « amie ». Dicté par ses sentiments, ce geste tragique va lui être fatal. À l’instant du contact, son corps se raidit, muscles tétanisés. Elle est projetée en arrière par la décharge résiduelle. Les deux sont à terre à présent, Léa, yeux grands ouverts, Maria, orbites fondues. Une odeur horrible de chair brûlée, de métaux en fusion et d’ozone se répand. Le drame est consommé.

Avant que le cerveau électronique de Maria ne disjoncte, j’ai reçu ce dernier message : « surcharge électrique – 300 000 volts – protocole de sauvegarde d’urgence enclenché... Erreur critique... ». Puis plus rien.

Un nouvel éclair, plus lointain, avant la pluie, d’abord à grosses gouttes espacées, puis en rideau dense qui vient noyer la scène.

J’ai déclenché l’alerte des secours dès le premier coup de tonnerre et les pompiers ne mettront que sept minutes à arriver de leur caserne toute proche. Certains humains de la scène ont erré, hagards, autour du terrain pendant ces quelques minutes, avant d’être pris en charge par les secouristes ; d’autres sont restés prostrés, sur place, immobiles et muets, incapables de réagir.

Au final, tous s’en tireront avec des brûlures superficielles, des tympans endommagés, des acouphènes et un intense choc émotionnel, c’est évident. Sauf Léa, qu’on ne parviendra pas à ranimer. Quant aux machines, Maria s’est consumée aux trois quarts et sans ma prise électrique anti-foudre, j’aurais pu moi-même être affectée. Tous les disjoncteurs différentiels de la maison ont sauté, le général aussi, et le générateur de secours s’est enclenché.

Ce sont les deux seules victimes immédiates du coup de foudre, l’une par tension de pas, l’autre par tension de toucher. À des degrés divers, certainement, tous les autres présents vont entrer dans le cercle fermé des fulgurés(3).

Je n’ai pas été entraînée pour prendre en charge ces polytraumatisés. Je connais le cas des fulgurés d’Azérailles(4), c’est tout. Et de toute manière, j’ai perdu mon bras opérationnel, Maria. J’ai dû envoyer un rapport d’urgence à mon maître, qui s’apprêtait à me dire de la déconnecter, durant l’orage. Trop tard, hélas !

D’après sa voix – nous communiquons souvent en langage naturel – je déduis son grand désarroi.

VIII

Vendredi 2 août

L’affaire des fulgurés du Clos Fleuri fait la une de la presse, ce matin. Les autorités ont dû mettre en place un périmètre de sécurité pour empêcher les curieux de tout poil. Les titres vont du sensationnel le plus souvent, au plus factuel quand même dans quelques cas : « Un robot domestique frappé par la foudre, alors qu’il jouait à la pétanque avec ses hôtes. Un mort. Seize fulgurés ». « Drame montagnard causé par la foudre : une jeune fille électrocutée ». « Un robot gynoïde foudroyé dans une villa en pleine ville provoque le décès d’une jeune fille de 18 ans... »

Après avoir été emmenées en observation à l’hôpital hier soir, mes deux familles sont rentrées dans la matinée, après la fin de leurs examens. Je n’en connais pas les résultats. Extérieurement, ils ne présentent que quelques brûlures superficielles, dues essentiellement aux pièces métalliques de leurs vêtements et à leurs bijoux. Il est trop tôt pour mesurer toutes les conséquences internes du choc électrique qu’ils sont subi.

La famille Van Oppel est en deuil. Les visages des Bruxellois sont graves ou baignés de larmes. La famille aurait voulu veiller Léa dans la villa, avant son rapatriement en Belgique, une fois les formalités accomplies, Ils n’y ont pas été autorisés, bien entendu, en raison de la chaleur. Sa dépouille a été transférée dans la chambre funéraire la plus proche. Salon Symphonie. C’est là que la famille va se rendre cet après-midi.

Curieusement, les Dubertrand me paraissent aussi affectés que les Van Oppel. C’est l’un des effets collatéraux du drame : il a rapproché, et je dirais même soudé, deux familles, qui à leur arrivée, n’avaient pas du tout l’intention de cohabiter. C’est particulièrement visible chez les jeunes, qui restent tous ensemble dans le salon, silencieux ou presque Les adultes, eux, se sont regroupés sur la terrasse. Ils parlent de Léa. Il n’est plus question de partage des espaces et des équipements. Tout est à tous.

Cette victoire, du petit point de vue de la villa, nous aurions évidemment préféré de beaucoup qu’elle fût uniquement due à notre action, à Maria et moi. Nous avions réussi à initier un rapprochement.

Le mauvais sort s’est occupé du reste.

Hélas. Deux fois hélas.

IX

Samedi 3 août – Jour du départ

Ce matin, les lits sont défaits, draps, taies d’oreiller et de traversin, serviettes de bain et de toilette entassés dans les salles de bains.

Dans quinze minutes, mon maître va franchir la passerelle qui réunit les deux villas du Clos Fleuri, pour l’état des lieux de sortie et la remise des clés. Les routines sont plus fortes que les drames.

Simple formalité, pour le respect des procédures légales. Il n’est pas question de réaliser une inspection détaillée.

Dans la nuit, au vu des circonstances, le Procureur de la République a demandé l’ouverture d’une enquête et, à huit heures, une équipe de gendarmerie est venue faire des relevés – une rubalise entoure à présent les terrains de boules – et a recueilli les dépositions des uns et des autres. Ceci fait, les deux familles ont été autorisées à quitter les lieux, au terme de leur contrat, ce matin, à dix heures.

Les valises sont entassées dans l’entrée. Pour le moment, seize personnes sont réunies dans la salle à manger pour le petit déjeuner, en tenue de voyage. La table de la terrasse a été ramenée à l’intérieur pour former un T. Les visages sont graves et les familles mélangées. Les uns s’alimentent avec appétit malgré les circonstances ; d’autres se contentent d’une boisson chaude, incapables de rien avaler ; d’autres enfin, grignotent du bout des dents.

Les parents de Léa ont tenu à participer aux tâches de préparation du petit déjeuner. S’occuper les mains pour éviter à l’esprit de trop ressasser.

En fin de matinée, la famille Van Oppel va reprendre la route de Bruxelles, derrière le fourgon mortuaire qui ramènera Léa sur sa terre natale. Un long trajet de douze heures.

Les Dubertrand, pour rejoindre Quimper, ont prévu une étape à mi-route, du côté de Bourges. Mais ils se rendront avant de partir au funérarium pour un dernier adieu à Léa et assister au départ du convoi vers la Belgique.

Telles sont les informations communiquées par mon maître à l’issue de l’état des lieux de sortie.

Dans une heure arrivera la femme de ménage. Et vers seize heures, une nouvelle famille. Ils seront dix.

Espérons qu’ils soient seuls, cette fois. J’ai procédé ce matin à la vérification de leur bon de réservation sur la plateforme qu’ils ont utilisée.

Tout semble en ordre.

Mais sait-on jamais ?

(1) Amazon Alexa, apparu en 2014, est l’assistant personnel intelligent développé par le Lab126 d’Amazon.com, rendu populaire par les appareils Echo. Il est capable d’interaction vocale, de lire de la musique, faire des listes de tâches, régler des alarmes, donner la météo, le trafic et d’autres informations en temps réel. Alexa peut également contrôler plusieurs appareils intelligents en faisant office de hub domotique (Wikipédia).

(2) Le terme vient des mots de l’occitan provençal pè « pied » et tanca « pieu », donnant en français régional l’expression « jouer à pétanque » ou encore « pés tanqués », c’est-à-dire avec les pieds ancrés sur le sol, par opposition au jeu provençal où le joueur peut prendre de l’élan.

(3) survivant à l’action électrique de la foudre.

(4) À Azerailles, petit village de Meurthe-et-Moselle (54), un groupe d’hommes et de femmes a été frappé par la foudre lors d’un même orage, en 2017.

© Pierre-Alain GASSE, avril 2026.


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