Impressions : soleil levant

Enghien, le 28 novembre.

Mon cher Maurice,

Je te remercie infiniment de ton message. Tu sais combien j'apprécie cette correspondance, d'un autre âge que le nôtre, que nous maintenons depuis que nous nous sommes mis à l'informatique, toi et moi. Cela nous a permis d'entretenir, malgré la distance, cette amitié vieille de plus de soixante ans qui nous lie. Cela nous a permis aussi de ne pas perdre de vue quelques camarades qui nous restent du passé et sont encore à même d'envoyer de tels courriers. Et de ne pas nous couper de nos petits-enfants et arrière-petits-enfants. Mais je m'égare.

Tu sais comme j'aime, également, ces photos de paysages que tu réussis comme personne. Et quand, hier, j'ai reçu ta pièce jointe , tout de suite, elle a "parlé" à mes yeux, à mon cœur, à mon âme, comme rarement photographie l'a fait.

Oh ! bien entendu, au cours des soixante années écoulées depuis que j'ai reçu pour mon mariage mon premier appareil 24x36, je crois avoir pris moi-même quelques clichés dont je suis plutôt satisfait. Et si ces photos étaient numérisées, peut-être aurais-je souhaité avoir l'une ou l'autre sous les yeux le matin au réveil sur l'écran de cet ordinateur. Mais cela aurait un petit côté narcissique qui me déplaît et, à vrai dire, lorsque j'essaie de me les remémorer, j'en trouve bien peu qui puissent valoir celle-ci. À tel point que, depuis que je l'ai reçu, vois-tu, ce cliché a remplacé mon fond d'écran habituel.

Et, ce matin, en le voyant apparaître, tandis que la machine qui me relie, comme toi, au monde déroulait ses routines, j'ai ressenti la nécessité de te dire pourquoi je l'aimais, de tenter de percer l'alchimie secrète qu'il recélait et la nature des émotions qu'il éveillait en moi.

Tout d'abord, bien entendu, cette photographie, c'est un paysage et sans doute y suis-je plus sensible qu'aux gens, aux visages, aux silhouettes, par une espèce d'humeur contemplative, un goût cultivé pour la peinture d'extérieur, une affection particulière pour les ombres et les lumières.

C'est un paysage d'aube et de naissance, d'éveil à la vie, et ce d'autant plus que l'harmonie dominante conjugue des tons de gris bleuté et de rose tellement liés à la venue au monde dans notre civilisation, quand bien même tout cela demeure inconscient au premier regard.

C'est un paysage qui respire l'harmonie dans ses formes comme dans ses couleurs.  De gauche à droite,  trois groupes de verticales décroissantes viennent rythmer un ensemble dominé par d'apaisantes horizontales. Au blanc laiteux du firmament succède, comme tu le disais, "le gris bleuté ourlé de rose des terres, tandis que sur les eaux à peine ridées du lac" se mêlent d'avant en arrière toutes ces couleurs mélangées à des ombres adoucies que le regard découvre à travers la trouée d'un lacis de branches délicates.

C'est un paysage d'hiver et de froidure : la neige est là pour le rappeler sur les rameaux du premier plan comme sur les toits du bord du lac et la végétation alentour. Pas vraiment un blanc manteau, non, juste un mince tapis qui feutre les bruits et capte la lumière. Et l'on perçoit, par la magie des souvenirs que l'on y associe, l'air sec et vif qui emplit les poumons et fait renaître au jour qui se lève avec un espoir accru.

Il est des aurores flamboyantes et des crépuscules majestueux d'ors, de pourpres, d'indigos, qu'on  associerait volontiers à la passion qui naît ou se meurt. Paradoxalement, ce matin de frimas est un matin de douceur : il fait bon s'étirer devant la fenêtre ouverte, sentir la piqûre de l'air titiller les narines et chasser les miasmes de la nuit. Ce matin réconcilie avec la nature et son infinie sagesse, avec soi-même et, par là-même, avec les autres.

C'est un paysage mystérieux aussi. Comment donc naît ce reflet rose à la surface du lac, alors que l'astre du jour rougeoie à peine à l'horizon ? Mystère d'un instant, magie du temps et de l'espace saisie par l'objectif d'un oeil attentif et chanceux.

Je te le dis comme je le pense, Maurice, cette photo est un petit chef d'œuvre. Merci.

En ce qui me concerne, je suis toujours bien entouré par mes enfants et, même si j'ai perdu ma chère liberté, je continue de couler des jours paisibles, rythmés par la musique, cette grande amie, et la lecture.

Je souhaite de tout cœur que ta nouvelle résidence te permette de réussir d'autres photographies comme celle-ci. J'espère aussi que ce message te parviendra sans encombre. Mais s'il me revenait, je te l'enverrais par courrier. J'arriverai bien à trouver ton adresse, je pense.

Sache que je ne t'oublie pas.

Amitiés sincères.

Sylvère

©Pierre-Alain GASSE, novembre 2005.

NdA : si vous voulez prendre connaissance du message adressé à Sylvère par Maurice, cliquez ici.

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