La Vie après Jeanne

Chronique d’amours contingentes

Avertissement

 Au premier jour du confinement de l’an 2020 pour cause de pandémie, j’ai commencé un texte, avec l’ambition d’y mettre le point final lorsque nous retrouverions notre liberté d’aller et de venir. Ce qui me laissait plusieurs semaines devant moi, au bas mot, pensai-je alors. Parodiant un titre célèbre de Gabriel García Márquez, j’avais d’abord songé à intituler cela « L’amour au temps du coronavirus », mais celui de mes personnages qui voulait s’exprimer avait une chronologie personnelle incompatible avec cette actualité. Je lui cède la parole : 

« Moi, Pierre Marchand, je reprends aujourd’hui la plume pour vous raconter l’incroyable aventure vécue depuis l’accident de voiture qui mit une fin brutale à mon tour de France mémoriel. Refaire sa vie, comme on dit, n’est pas une mince affaire, encore moins à mon âge ; c’est une gageure, pleine d’embûches, de doutes, de déconvenues, mais aussi de surprises, de joies et même de petits et grands bonheurs. C’est ce que vais tenter de vous faire partager, au long de ces jours et semaines. »

Aujourd’hui, après 55 jours de confinement, je vous livre ce texte, né en des circonstances d'enfermement exceptionnelles pour la plupart des gens, mais assez coutumières à l’écrivain.

Pierre-Alain GASSE, 11 mai 2020

Prologue

 

Je n’y croyais pas, mais c’est arrivé. Et à mon âge (soixante-dix-neuf ans dans l’année), c’est une drôle d’aventure, je vous assure.

Peut-être faut-il d’abord que je vous résume les épisodes précédents.

Jeanne et moi avons été mariés de 1942 à 1996, mais nous nous étions connus auparavant, en 1936, durant les premiers congés payés. Autrement dit, nous avons vécu pendant cinquante-quatre ans, côte à côte, main dans la main. Ce n’est pas rien.

Elle est partie sans crier gare, d’une septicémie foudroyante, au cours d’une banale opération de prothèse de hanche, il y a deux ans, et cet été-là, en mémoire d’elle, j’avais décidé de retourner sur tous les lieux de vacances où nous avions été si heureux, elle, moi et notre fils Paul, aujourd’hui disparu lui aussi.

J’ai raconté cela dans un carnet de voyage, intitulé « Voyage en Nostalgie », que mon éditeur a finalement décidé de titrer : «Le Vieux qui ne voulait pas oublier ». C’était plus porteur, disait-il.

Cela s’est concrétisé un peu malgré moi. C’est ce que je vais vous raconter maintenant avec ce qui s’est ensuivi.

Je venais de déjeuner d’une entrecôte charolaise, accompagnée de légumes de saison, à la terrasse d’un restaurant sobrement nommé Le Charolles, dans la ville du même nom. Et, après moult hésitations et un examen de conscience approfondi, j’avais décidé de faire étape à Saint-Julien l’Ars, à une quinzaine de kilomètres de Poitiers.

Pourquoi cet arrêt, au milieu de nulle part, me direz-vous ?

Eh bien, il se trouve qu’à l’aller, une panne mécanique mineure m’avait immobilisé quarante-huit heures dans cette bourgade sans hôtel et que je m’étais retrouvé logé chez l’habitant. Plus précisément chez une ancienne bouchère, veuve comme moi et de douze ans ma cadette. Nous avions sympathisé (cf. « Voyage en Nostalgie » pour les détails) et elle m’avait invité à m’arrêter à nouveau chez elle, lors de ma remontée vers le Nord. Réflexion faite, je venais de trancher positivement.

C’est donc un peu euphorique et peut-être alourdi par mon repas, je ne sais, que j’avais repris ma route vers l’Ouest. Mais en pleine ligne droite, un peu avant Montmorillon sur la D54, j’ai percuté un malencontreux platane, exécutant un vol plané qui s’est achevé contre un round-baller de paille, heureusement pour moi.

Enfin, c’est ce qu’on m’a raconté bien plus tard. La police, les médecins et « elle ».

Sur le siège avant, lors de l’accident, se trouvait mon carnet de route, avec le nom, l’adresse et le numéro de téléphone d’une certaine Jacqueline Dupontel. C’est elle que les gendarmes ont prévenue, en l’absence d’autres indications.

Sans sa présence de presque tous les instants à mon chevet, serais-je revenu à la vie, avec un poumon perforé et trois fractures ?

J’en doute.

J’étais prêt à rejoindre Jeanne. Mais un fil ténu m’a retenu.

Déjà, merci pour ça, Jackie.

 

I

 

C’est un personnage, vous savez. Avec une force d’âme, un appétit de vivre et une insouciance du qu’en-dira-t-on qui forcent l’admiration.

Jackie (elle trouve que Jacqueline fait trop vieux) s’est retrouvée veuve en trois secondes ! Son mari était boucher et a pris à l’abattoir un stupide coup de masse destiné au bœuf qu’il maintenait. C’était il y a vingt-deux ans. Elle avait donc, attendez que je calcule, quarante-cinq ans. C’est bien jeune pour connaître le veuvage. Moi, j’en avais soixante-dix-sept quand cela m’est arrivé. Mais le fardeau est le même, à tout âge. Ce statut commun nous a rapprochés dès le début, c’est certain.

Ceci dit, si vous la voyiez, vous lui donneriez à coup sûr dix ans de moins. Cela arrive souvent chez les gens un peu replets. Les rides ont moins de prise sur eux. Heureusement qu’elle ne m’entend pas, elle est très coquette encore et n’aime pas que l’on brocarde le physique.

Avec tout ça, vous pensez bien qu’elle ne m’a pas attendu jambes serrées et culotte cadenassée. Elle a pris le bon temps qui s’est présenté, jetant son bonnet par-dessus les moulins, comme disait ma mère, à chaque fois que l’occasion lui en a été donnée. J’ai bien tenté d’avoir des précisions, mais elle m’a entouré de ses bras et chanté trois vers de Jacques Brel :

Bien sûr, [j’ai pris] quelques amants

Il fallait bien passer le temps

Il faut bien que le corps exulte.

Que pouvais-je répondre à ce passage de la Chanson des vieux amants, sinon l’embrasser ? Chapitre clos.

Bon, je ne suis pas trop mal conservé pour mon âge, non plus, il faut dire, et j’ai toujours été tiré à quatre épingles, commerce oblige.

Et donc, lors de ma première visite, j’avais bien remarqué quelques approches de sa part, dès le premier soir, et plus encore le lendemain matin, mais par respect pour la mémoire de Jeanne, ma défunte épouse, je n’avais pas voulu y céder. 

Et quand elle m’avait offert l’hospitalité du retour, je n’avais tout d’abord pas pris cela plus au sérieux qu’une formule de politesse, plus ou moins intéressée. Après tout, il fallait bien qu’elle remplisse ses chambres à louer !

Mais, durant mon voyage, à plusieurs reprises, le souvenir de cette rencontre était venu peupler mes rêves. Cela m’a paru un signe assez clair. Et finalement, vous connaissez la décision que j’ai prise.

Voilà bientôt deux ans de cela et je ne regrette rien, en dépit de l’accident survenu et des séquelles laissées.

 

II

 

Je vais vous avouer quelque chose. Ce qui m’a le plus retenu, dans un premier temps, de poursuivre avec Jackie, ce n’est pas sa vie sentimentale aventureuse, c’est son éloignement de la mer !

Cela vous surprend ?

Si elle avait habité Houlgate, Wimereux, Camaret, La Tranche sur/mer, Théoule, où même le plus insignifiant des bourgs de bord de mer n’importe où en France, j’aurais signé des deux mains tout de suite ; moi, si vous m’éloignez de l’océan plus de quelques semaines, je m’étiole, je dépéris. Et pourtant, je n’ai pas le pied marin, vous pouvez m’en croire, je suis malade comme un chien dès que je monte sur un bateau, mais j’ai besoin, pour mon équilibre, de voir la mer sans cesse recommencée, ses flux et reflux, ses pétoles et ses colères, rythmer mon quotidien.

Donc, cela a été un gros frein. Il n’est pas question que j’aille un jour « m’enterrer » à Saint-Julien l’Ars, loin de tout rivage. Et tout mon espoir consiste à la convertir aux charmes de ma Bretagne. Je ne désespère pas d’y parvenir.

Il y a pour elle, c’est certain, l’écueil de la température, de la pluie, du vent. La température et le vent surtout. Elle est frileuse. Chez elle, on bénéficie aisément de cinq degrés de plus que chez moi. C’était amusant, d’ailleurs, au début, quand nous vivions encore chacun chez soi, au téléphone, lors de nos conversations quotidiennes, elle commençait toujours par :

— Alors, il fait quel temps chez toi, aujourd’hui ? avant même de me demander si j’allais bien. J’ai fini par le prendre mal et le lui faire remarquer. Depuis deux mois, elle n’a plus à poser cette question puisque nous vivons ensemble. Il lui suffit de soulever le rideau de la baie vitrée, d’aller sur la terrasse pour le constater par elle-même.

Mais j’ai dû consentir quelques « sacrifices ». Cet hiver, nous projetons d’aller passer un mois ou deux dans le Sud. Et peut-être finirai-je par vendre ma maison de Saint-Laurent, qui devient bien grande à entretenir, même pour deux, pour nous replier sur l’appartement du Croisic. Ça me plairait bien. C’est un de nos projets, quoique le fait que je l’aie acheté avec Jeanne déplaise encore un peu à Jackie. Laissons du temps au temps.

Si ce n’est pas le signe que nous sommes en train de devenir un couple, je veux bien être pendu.

Mais il y a eu d’autres écueils, vous vous en doutez bien.

Celui de ses enfants a été le plus sérieux, je crois. Aucun de ses deux garçons n’était ravi de voir sa mère se mettre en ménage avec un vieux de douze ans son aîné. Relevant d’accident, de surcroît. Je peux le comprendre. Accoutumés à ses passades, ils ont d’abord cru que je ne serais qu’un feu de paille de plus.

Jackie et moi nous sommes fréquentés (vous voudrez bien m’excuser si j’emploie des mots qui n’ont plus guère cours aujourd’hui) pendant presque un an, avant que je ne fasse leur connaissance. Un peu par hasard, d’ailleurs. Ils étaient descendus de Paris fêter l’anniversaire de leur mère et moi, j’avais décidé de lui faire la surprise de ma venue pour cette occasion.

Ma DS 21 cabriolet était enfin ressortie du garage, passée au marbre, l’avant carrossé à neuf et repeinte aux couleurs d’origine. Même si l’ami garagiste et collectionneur qui avait fait le travail n’avait pas compté toutes ses heures, cela m’avait quand même coûté un bras, mais bon, je ne me voyais pas conduire autre chose, après toutes ces années. Ceci dit, j’avais quand même fait rajouter des ceintures de sécurité, à la demande insistante de Jackie.

Je peux vous dire que mon arrivée rue de Bel Air n’est pas passée inaperçue, d’autant moins que mon copain garagiste m’avait dégotté un klaxon cinq tons qui joue les premières notes de « La Cucaracha » ! Effet garanti.

Bref, c’est une famille au complet qui était sortie sur le trottoir, intriguée par ce vacarme ; ce n’était pas encore le temps du Tour de France !

Jackie est accourue en s’essuyant les mains dans son tablier de cuisinière, s’est penchée à la portière pour m’embrasser et a dit :

— Les enfants, je vous présente Pierre, mon ami breton. Puis, plus bas : « Tu tombes à pic, dis donc ! »

Un chœur de voix jeunes et moins jeunes a répondu :

— Bonjour, Pierre ! mais l’enthousiasme dans la voix des enfants faisait clairement défaut chez leurs parents.

Les petits-enfants, deux garçons chez l’aîné, deux filles chez le cadet, étagés entre sept et quatorze ans, tournaient déjà autour de mon cabriolet ; j’en ai l’habitude. J’ai pris le bouquet de roses qui reposait sur ma banquette arrière et la bouteille de Rœderer qui l’accompagnait (j’avais d’abord pris une bouteille de Veuve Cliquot, puis j’ai pensé que cet humour ne serait peut-être pas apprécié !) et nous sommes tous rentrés dans la maison.

Nous étions donc dix à table, et une fois passé l’apéritif, champagne aidant, l’atmosphère s’est quand même un peu réchauffée. Jackie avait diplomatiquement placé ses enfants et leurs conjoints à sa droite et à sa gauche et moi en face d’elle. Nous avons raconté notre rencontre, mon accident, son implication et comment, de fil en aiguille, nous en étions venus à une relation à distance, avec de courts séjours chez l’un ou chez l’autre aussi souvent que possible.

Nous nous sommes prudemment arrêtés là.

Le repas avait été excellemment préparé par Jackie : asperges sauce mousseline, filet de bœuf en croûte, pommes de terre au beurre, premiers haricots verts du jardin, fraisier maison. Jackie a la main verte, c’est une autre de ses qualités. Et son petit potager est un modèle du genre (quand elle venait à la maison, elle me récriminait sur l’indigence du mien ! Maintenant, elle s’en occupe plus que moi).

À part leur déplacement, on ne peut pas dire que les deux fils et leurs épouses aient beaucoup mis la main à la poche ni à la pâte d’ailleurs, pour cet anniversaire. Les petits-enfants jeunes avaient réalisé des dessins pour leur mamie, c’est vrai, mais tout juste si leurs parents s’étaient fendus d’un petit bon cadeau dans une grande enseigne d’électroménager ! Enfin, c’est l’intention qui compte, n’est-ce pas ?

C’est donc le jour du 66e anniversaire de Jackie, le samedi 31 mai 1997, que j’ai rencontré sa famille. Et depuis, point mort. Cela va faire un an.

 

III

 

En effet, la situation de ce côté est bloquée et Jackie en souffre beaucoup. Un peu par sa faute, je dois le dire. Auparavant, elle effectuait périodiquement de petits séjours chez ses enfants : une semaine chez l’un, puis une autre chez l’autre, au gré des occasions qui se présentaient, fête, anniversaire, week-end prolongé, etc. Elle ne veut plus, tant qu’ils refuseront de m’accueillir. Mais hélas, ils sont loin d’être prêts à nous permettre chambre commune comme nous le voulons ! Je trouve Jackie un peu excessive et je l’encourage à plus de souplesse, en vain. Elle doit avoir du sang breton dans les veines, car elle est bien têtue, sur certains sujets.

Bon, elle continue de recevoir ses petits-enfants à chaque période de vacances scolaires, et, par chance, eux n’ont pas les mêmes réticences que leurs parents à mon égard. Comme ils n’ont pas connu leur grand-père paternel, au bout de quelques mois en demi-teinte, ils ont accepté que je joue ce rôle de substitution. À part l’aîné, qui m’appelle « Pierre », mais sans acrimonie aucune, pour les trois autres, je suis devenu « Papi Pierrot » et j’en suis super-fier, vous vous en doutez, moi qui n’ai jamais eu de petit-fils ou fille à moi ! Le seul ennui, c’est qu’ils ne sont pas autorisés à venir en Bretagne. L’air de la mer leur ferait pourtant le plus grand bien à ces petits Parigots et je pourrais les aider à découvrir tant de choses… Je souffle à Jackie de dire à ses fils qu’ils privent leurs enfants de bien des découvertes, l’estran, la pêche à pied, la voile, le sentier des douaniers, Les Rosaires, Binic, Étables s/Mer, Saint-Quay-Portrieux, Paimpol, Bréhat… Jusqu’à présent, rien n’y a fait. Ils préfèrent payer pour les envoyer en colonie. Officiellement, c’est pour ne pas me fatiguer (manière de me rappeler mon grand âge), mais nous ne sommes pas dupes.

Alors, à chaque fois qu’ils vont chez Mamie, deux par deux (plus c’est trop), j’y vais aussi, et c’est un grand bonheur.

Laissez-moi vous les présenter. Chez Philippe, le fils aîné de Jackie, il y a Julien, son grand de quatorze ans, et son frère Romain, qui a quatre ans de moins. Chez Éric, de trois ans le cadet de Philippe, nous avons Laura, la plus grande des filles, huit ans cette année, et Marine, sept. Ils sont très différents. Chez Philippe et Catherine, tous deux fonctionnaires de police, l’éducation est stricte et les enfants obéissent au doigt et à l’œil. Chez Éric et Sylvie – lui est kiné et elle infirmière –, ce serait plutôt le contraire ; les deux filles sont remuantes et ont la bride sur le cou.

Julien est un garçon très introverti, mais curieux et travailleur, qui s’intéresse à plein de choses. Nous avons de grandes conversations, lorsqu’il daigne sortir de sa chambre et ôter son baladeur de ses oreilles. Romain, pour sa part, est encore un enfant, qui joue avec sa collection de dinosaures en plastique, sur lesquels il est incollable. Il m’a appris une foule de choses sur les ornithischiens et les saurischiens, des mots dont j’ignorais même l’existence ! Laura, elle, est très influencée par la chanson, la mode et les personnalités dites « people ». Elle promet d’être « pin-up », comme on disait de mon temps, et assez chipie. Sa petite sœur, qui ne lui cède qu’un an, est tout son contraire, garçon manqué, intrépide, indifférente à la mode et ses oukases et d’un caractère assez égal.

Jackie les gâte comme ce n’est pas permis. J’ai entrepris de mettre un peu d’ordre là-dedans, mais je dois y aller comme sur des œufs, car je me suis fait renvoyer dans mes cordes plusieurs fois déjà. Peut-être même cela a-t-il été la cause d’une de nos premières disputes sérieuses :

— Chérie, tu ne devrais pas leur donner autant de bonbons, en tout cas, pas après le repas du soir, tu vas leur carier les dents !

— Julien et son frère en sont privés à la maison. Il faut bien qu’ils trouvent quelque avantage à venir chez Mamie !

— S’ils ne viennent te voir que pour des motifs de cet ordre, je te plains.

— Dis donc, si tu t’occupais un peu de tes affaires, au lieu de te mêler des miennes… Tu m’énerves, à la fin !

Bref, parfois le ton monte, comme vous pouvez le constater, sur ces sujets d’éducation. C’est vrai que je manque d’expérience en la matière et que je suis plutôt partisan de principes bien établis.

Fort heureusement, jusqu’ici, nos brouilles ne durent pas bien longtemps. Sur l’oreiller, tout s’arrange.

 

IV

 

C’est un autre des miracles de cette affaire. J’ai retrouvé une vigueur que je croyais enfuie. Il suffit que Jackie me pose la main sur la cuisse pour qu’aussitôt mon corps réagisse. Et de belle manière, vous pouvez m’en croire. C’est inespéré !

Comme le temps nous est compté (surtout le mien, j’en conviens), nous en profitons, autant que faire se peut, car si les femmes n’ont pratiquement pas de limites en ce domaine, et Jackie encore moins, je crois bien, il n’en est pas de même pour moi, vous vous en doutez bien. Alors, elle m’a initié aux accessoires qui permettent de m’économiser un peu !

Je connais le qu’en dira-t-on de Saint-Julien-l’Ars : « Elle va l’enterrer en moins de six mois, c’est sûr, avec le tempérament qu’elle a ! » et je m’en moque bien. À Saint-Laurent, nous sommes encore épargnés, son installation chez moi est trop récente.

Je lui dis « chérie », vous l’avez noté, je pense, le terme m’est venu tout naturellement lors de son premier séjour chez moi (entre nous, je l’utilisais déjà avec Jeanne) mais elle, curieusement, continue à m’appeler « Pierre », comme au premier jour. Par contre, nous avons abandonné le vouvoiement d’un accord tacite lorsque je suis sorti du coma artificiel.

Inutile de vous préciser qui a fait le premier pas pour passer de l’amical à l’intime. C’est Jackie, bien entendu. Cela a commencé par un chaste baiser sur les lèvres, alors que j’étais enfin débarrassé de tous mes tuyaux sur mon lit de souffrance, à la fin d’une de ses visites. C’est devenu un rituel à partir de ce jour-là.

Pour le reste, nous avons profité de circonstances plus ou moins consciemment provoquées, en terrain neutre. C’était lors d’un week-end improvisé à La Rochelle. J’étais arrivé la veille chez Jackie. Il faisait beau et la côte était à deux heures de route à peine. Alors, dès le samedi matin, après une nuit passée dans nos chambres respectives, nous avons pris la Nationale 147 et pour midi, nous étions sous les arcades du centre-ville de la capitale de l’Aunis.

C’est là qu’un Logis de France, rue du Minage, à huit minutes à pied du port, nous a tendu les bras et que le coup de pouce du destin s’est produit. Nous pensions nous contenter de lits jumeaux, mais il ne restait plus qu’une chambre avec un grand lit. Nous nous sommes regardés, Jackie a souri et nous avons dit oui.

J’avoue que j’ai été un peu tendu le reste de la journée. Si Jackie est une femme fort bien conservée pour son âge, consciente de ses charmes, moi, que voulez-vous, j’accuse mes presque quatre-vingts ans : habillé, je trompe un peu mon monde, j’ai encore de la prestance, mais mis à nu, j’ai l’air d’un échalas aux os qui pointent ici et là, aux muscles amaigris, à la peau flasque et couverte de taches de vieillesse. Je tentais de me rassurer en me disant qu’elle m’avait déjà vu en pire état à l’hôpital, mais pour tout dire, au fil des heures qui passaient, je n’en menais quand même pas large !

Le dîner en tête-à-tête achevé, à parler de choses anodines, après une petite promenade digestive, nous avons regagné notre chambre, tiré les rideaux, puis les doubles rideaux. Jackie a investi la salle de bains après que je me sois lavé les dents. Je me suis déshabillé à la hâte et, revêtu de mon plus beau pyjama, me suis glissé sous les draps.

Jackie, fine mouche qu’elle est, ressortie nue de la salle de bains, a pris tout son temps pour enfiler une seyante nuisette, avant de me rejoindre.

J’ai éteint la lumière et il paraît que j’ai fait des étincelles !

Je n’en crois rien. Pure flatterie de sa part. Disons que j’ai tenu ma place, sans faiblir. C’est déjà pas si mal.

 

V

 

Cette bonne entente au lit, ciment de tous les couples qui veulent durer, je ne vous apprends rien, n’est pas une panacée pour autant. Il y a des désaccords qui résistent à tous les traitements, pour agréables et bénéfiques qu’ils soient !

Mes visites au cimetière en sont un. Après le décès de Jeanne et ma sortie de l’établissement de soins de suite, j’avais pris l’habitude de me rendre sur la tombe de feue mon épouse, au cimetière de Saint-Laurent, chaque matin, avant midi. Non pas que je croie à la vie éternelle, cela m’a passé dès après ma communion solennelle, mais c’était pour moi, outre une promenade hygiénique, l’occasion de soliloquer à loisir et de commenter les avancées de ma relation avec Jackie, parfois à voix haute d’ailleurs, ce qui ne laissait pas d’intriguer les bigotes habituées du lieu.

Eh bien, figurez-vous qu’elle aurait voulu que je cesse et que je me contente de fleurir sa tombe à la Toussaint, comme tout le monde, arguant du fait que, elle, ne passe pas son temps dans le cimetière de Saint-Julien ! Je lui ai rétorqué que je n’en savais rien et qu’au final, je m’en moquais.

Cela ne lui a pas plus du tout, du tout. Nous avons fait chambre à part pendant deux jours.

C’est quand je l’ai vue sortir sa valise de dessous le lit, que je me suis résolu à mettre de l’eau dans mon vin. Nous avons transigé à une fois par mois.

J’y vais pendant qu’elle est chez le coiffeur. Jackie renouvelle son indéfrisable (ah, c’est vrai qu’on dit permanente aujourd’hui) avec régularité. Je la dépose, car elle ne conduit pas, je fais mon tour, je vais la rechercher et elle ne me demande pas où j’étais. Voilà le modus vivendi auquel nous sommes parvenus, non sans mal, sur ce sujet.

C’est sans doute la clé du problème dans la recomposition d’une vie à deux : il faut se défaire d’habitudes anciennes pour en acquérir de nouvelles avec le conjoint, compagnon ou compagne qui arrive. Certaines se prennent aisément, en particulier dans l’euphorie fusionnelle des premiers temps, mais d’autres, souvent plus révélatrices de travers que de qualités, sont plus ardues à perdre.

En ce qui me concerne, c’est le cas de ma propension exagérée – maladive, dit Jackie – au rangement et à la propreté. Déformation professionnelle, d’horloger bijoutier, sans doute, mais acquise depuis si longtemps, en réalité depuis l’enfance dans le sillage de mon père, qu’il m’est très difficile d’y remédier.

Je ne supporte pas le désordre. Ma devise : une place pour chaque chose et chaque chose à sa place ! Et j’abhorre la saleté.

Jackie vous dirait que je suis maniaque au plus haut point, mais elle exagère beaucoup. Il y a un sujet sur lequel je concède qu’elle a raison : ma voiture ! Cette DS 21 décapotable crème et café des années soixante, j’y tiens comme à la prunelle de mes yeux ; davantage encore depuis qu’elle a été accidentée et réparée. Après chaque sortie, je l’astique du plus petit chrome à la dernière des surfaces de cuir et à Jackie, cela lui tape sur les nerfs. Je le comprends, mais c’est plus fort que moi.

Je me demande parfois si elle n’en est pas jalouse ! Heureusement, cela lui passe quand nous roulons, capote baissée, et que l’on se retourne à notre passage !

 

 VI

 

 Et Jackie, allez-vous dire ?

Eh bien, je lui trouve beaucoup de qualités, c’est vrai.

Outre le physique qui m’a séduit, je n’y reviens pas, c’est une femme généreuse et pleine d’empathie pour les autres, ce qui est moins mon cas, je l’avoue volontiers. Le revers de la médaille, c’est qu’elle serait dépensière, si je la laissais faire. Bon, je ne suis pas pingre, mais mes parents m’ont appris très tôt la valeur de l’argent et, comme tous ceux qui ont connu la guerre, j’ai toujours peur de manquer. En conséquence de quoi je me ressers de chaque plat, au cas où il n’y aurait rien à manger au prochain repas, j’entasse des vieilleries parce cela pourrait peut-être servir un jour de pénurie et j’achète souvent en double pour la même raison.

Mais je m’écarte de mon sujet. Jackie, donc.

Elle est un peu soupe au lait et prend la mouche assez facilement, vous l’avez peut-être déjà constaté. Par chance, je suis né d’humeur égale et si je ne réponds pas à ses piques, la querelle s’éteint d’elle-même en quelques minutes. C’est quelque chose que je n’ai pas compris tout de suite, il m’a fallu plusieurs semaines.

— Tu fais encore ton dos rond ? Libre à toi, Pierre, mais je te préviens, je ne changerai pas d’avis.

En réalité, elle est incapable de tenir une position intransigeante longtemps, c’est contraire à sa nature généreuse et spontanée.

Elle est aussi tactile que je suis réservé en la matière et me met parfois mal à l’aise en public, mais au fond, cela me plaît beaucoup.

Question niveau d’études, éducation et culture, j’ai étudié un peu plus qu’elle, c’est vrai. Son cursus s’est arrêté après ce qui s’appelait alors le Brevet Supérieur d’Études Commerciales. Puis, elle s’est mariée et a secondé son mari à la boutique. Moi, j’ai obtenu mon CAP d’horloger chez mon père, puis passé au Lycée Technique de Morteau, une des plus réputées écoles horlogères de France, l’équivalent de ce qui ne s’appelait pas encore le Brevet de Maîtrise.

Par inclination naturelle, j’ai sans doute lu davantage qu’elle, ou du moins pas la même chose. Alors qu’elle s’est surtout contentée de littérature dite « de gare » et de revues sentimentales ou de mode (il y a chez elle des collections entières de Bonnes Soirées, Modes et Travaux, Nous Deux et Confidences), j’ai exploré un peu tous les pans de la production française. J’essaie à présent de l’amener à découvrir les auteurs que j’aime. Elle commence à apprécier Genevoix, D’Ormesson, George Sand, Gide… mais reste insensible à Boris Vian, Ponge, Vialatte, Pergaud…, qui figurent parmi mes auteurs favoris. Dans le genre policier, qui n’est pas son fort, parlez-lui à la rigueur d’Agatha Christie, de Simenon ou de Maurice Leblanc, mais surtout pas de Frédéric Dard ! Elle a horreur de la vulgarité, et me reprend à chaque « Bon Dieu ! » que je lâche.

Ceci dit, elle n’a que l’embarras du choix, Jeanne était une lectrice avertie et la bibliothèque est bien remplie. Alors, il nous arrive maintenant de lire de concert une heure ou deux (nous nous couchons tôt, inutile de vous dire pourquoi) lorsque les programmes télévisés ne nous agréent pas. 

 

VII

 

La télévision ! Parlons-en. C’est une source de tensions dans tous les couples d’aujourd’hui, je pense, et nous n’échappons pas à la règle.

Le premier sujet de discorde, c’est la télécommande. Elle voudrait l’avoir toujours à portée de main et zapper comme bon lui semble, autrement dit à tout bout de champ. J’ai horreur de ça. Ah, on était plus tranquille avant quand il fallait se lever pour changer de chaîne ! L’effort à fournir réfrénait les envies. Messieurs Adler et Polley(1), je ne vous remercie pas !

Le second motif de discussion, c’est le volume du son. J’entends moins bien qu’elle, je ne suis pas encore appareillé. Alors, nous passons notre temps à monter et descendre le son. C’est énervant.

Last but not least, le choix du programme ! Il n’y a qu’un téléviseur, chez elle comme chez moi, et certains soirs, nous n’arrivons pas à nous mettre d’accord. Elle préfère les films sentimentaux, moi ceux d’action, les émissions de variétés, moi les documentaires, c’est compliqué ! Elle a horreur des débats, moi j’aime bien. Nous avons dû établir des règles. C’est chacun son tour de faire des concessions. Si je regarde avec elle un film à l’eau de rose, elle doit consentir à regarder avec moi un débat politique, de société ou une émission littéraire. Difficile.

C’est comme cela que nous avons redécouvert que l’on n’est pas obligés de tout partager ! Depuis, cela va mieux. Elle a d’autres hobbies, moi aussi. Elle, la couture et le tricot, moi, la photographie et le modélisme. Nous y vaquons chacun de notre côté en cas de désaccord rédhibitoire sur la soirée. Mais je préfère de beaucoup l’avoir appuyée contre mon épaule dans le canapé ou même chacun dans son fauteuil, à portée de caresse.

Ah, je vous le dis, recomposer une vie à deux, c’est un vrai travail à durée indéterminée. Chaque jour, des sujets nouveaux surgissent qu’il faut tenter de régler au mieux.

C’est là le sel de cette vie nouvelle. Mais il faut avoir l’esprit alerte, savoir s’adapter et proscrire les certitudes. C’est le plus ardu, lorsqu’on avance en âge : on croit savoir, alors que l’on ne sait pas grand-chose !

Un autre sujet qui aurait pu devenir polémique, c’est la religion.

Vous le savez, je l’ai déjà dit, je crois (sans jeu de mots), je suis athée, ou plutôt agnostique. Comme Socrate, tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien. Je ne suis donc pas contre la religion. C’est une béquille comme une autre pour supporter la finitude de la condition humaine. Mais je suis fils de l’École Publique, un peu anticlérical, élevé dans une région où la rivalité public/privé était et reste vive dans bien des endroits.

Jackie, elle, vient d’une zone où l’enseignement privé est tout-puissant. Ses enfants l’ont fréquenté et ses petits-enfants perpétuent la tradition, dans des établissements plus proches d’un conformisme exacerbé que d’un modernisme avéré. Rapidement, c’est devenu un sujet tabou entre nous. Pour le reste, sa pratique est conforme à celle de la majorité des Français : chrétienne de cœur, mais d’une observance minimale. Depuis son veuvage éclair, elle a cessé d’aller à la messe du dimanche (représailles contre l’injustice ?).

Nous nous retrouvons donc sur ce point et c’est fort bien.

J’ai évoqué un jour avec elle, il n’y a pas longtemps, le sujet de nos dernières dispositions, de ce point de vue. Je veux être enterré civilement, elle veut « passer à l’église », comme on dit. Soit. Je doute d’être obligé d’y entrer pour elle, j’espère ne pas l’être en tout cas. Mais si ce malheur devait m’arriver, je le ferais en sa mémoire, bien entendu, j’y ai déjà consenti pour divers proches.

Vous voudrez bien m’excuser d’avoir un peu plombé l’ambiance. Vous savez comment je procède dans cette chronique, je suis le fil de mes pensées, il est sinueux et un peu imprévisible.

 

 VIII

 

L’un de nos points communs les plus forts, c’est notre goût pour la bonne cuisine. Vous vous souvenez peut-être que j’avais été séduit par son veau marengo, un plat délicieux que l’on ne trouve plus guère aujourd’hui, et que je m’étais bien gardé de lui révéler que c’était une des spécialités de Jeanne. Eh bien, le sien est aussi bon, sinon meilleur, ce que je pensais impossible !

Approvisionnée quasiment à la source, dans la boutique de son mari, Jackie avait eu la part belle de ce côté-là et sans doute toujours privilégié les plats de viande au détriment du reste, c’est normal, mais je dois avouer qu’elle sait tout autant accommoder au mieux les ressources du potager. À présent que je l’ai vue à l’œuvre de l’automne à l’été, je puis dire que c’est une cuisinière de premier ordre !

Je suis donc nourri « aux petits oignons », comme on dit, et ma crainte serait plutôt de manger plus qu’il ne faudrait vu mon activité. C’est pourquoi outre la gymnastique en chambre que nous pratiquons assidûment, je m’astreins chaque jour à une marche. Plus à aussi bonne allure que jadis, mais enfin, compte tenu de la ferraille que j’ai maintenant dans la jambe, je ne me plains pas. J’approche des quatre kilomètres à l’heure !

Le 5 août dernier, pour fêter le premier anniversaire de notre rencontre, j’avais projeté de lui concocter une surprise : un week-end dans un château-hôtel, couplé avec un terrain de golf et assez proche de chez moi. Heureusement que je suis passé au téléphone portable (grâce à elle, cadeau d’anniversaire), parce que, sinon, j’aurais éprouvé de la difficulté à réserver sans qu’elle le sût. Bref, je suis parvenu à mes fins. Oui, mais....

Le 5 tombait un mardi. Je me convainquis qu’au mois d’août c’était peut-être un avantage, car les week-ends devaient être complets. Ils l’étaient. J’avais pris la précaution d’appeler quinze jours à l’avance et pourtant nous caser deux jours en pleine semaine ne fut pas facile. Ne restait que la chambre la plus chère, c’était à prévoir, mais pour la circonstance, cela me convenait.

Le temps était annoncé estival pour la semaine entière. J’avais couvert les yeux de Jackie avant d’arriver pour que la surprise fût totale. Lorsque je lui ôtai son bandeau, elle poussa des « oh ! » et des «ah ! » de satisfaction. Elle était enchantée. Pour la première fois de sa vie, elle allait dormir dans un château ! La gentilhommière, sympathique du dehors, présentait un intérieur cossu et un parc admirable. Le 9 trous était superbe.

Jackie ne joue pas au golf, vous vous en doutez (je ne vois pas pourquoi je dis cela, c’est un parti-pris de classe de ma part, je retire le propos), J’ai retrouvé là quelques connaissances du temps où nous jouions avec Jeanne (cela faisait partie de nos contradictions, nous pratiquions le camping, mais jouions au golf !) et pu réaliser un parcours en leur compagnie. J’ai été assez mauvais sur le fairway, je suis trop rouillé, mais excellent sur le green. Jackie, pour sa part, a grandement apprécié la pergola et ses chaises longues où elle a dévoré toute la presse « people » en stock, cocktail en main.

À l’apéritif au club-house, deux couples de golfeurs, l’un de pharmaciens, l’autre un notaire et ce qu’on appelait autrefois sa « poule », une blonde peroxydée, nous ont invités à nous joindre à eux pour le dîner. Difficile de refuser.

Mais, après deux « americanos » dans l’après-midi, plus deux « mojitos » avant le repas, Jackie, d’ordinaire tempérante, connaissait à l’heure de passer à table une légère ivresse et il arriva… ce qui devait arriver ! Un esclandre.

 

IX

 

La blonde du notaire, en mini-robe fuchsia, trente ans de moins que lui au bas mot, accrochée à son bras, perchée sur des talons de douze centimètres, se dirigeait vers la salle à manger en roulant des fesses, Jackie et moi derrière, le pharmacien et son épouse fermant la marche. J’avais bien remarqué, durant l’apéritif, que son allure, ses attitudes et ses remarques ne plaisaient pas du tout à Jackie, mais si je m’attendais à ce qui se produisit alors…

Nous tournions le coin du couloir aux dalles de granit inégales pour pénétrer dans la salle à manger, où quelques convives avaient déjà pris place, lorsque soudain Jackie allongea la jambe droite, et la compagne du notaire alla s’étaler de tout son long, les bras en avant, sur le parquet ciré. Cela fit du bruit et ceux qui ne voyaient pas se retournèrent. Le maître d’hôtel se précipita pour la relever, mais elle le repoussa furieuse et, rouge de rage, se redressa à quatre pattes pour s’écrier en pointant un doigt accusateur sur Jackie :

— C’est elle ! Elle m’a fait un croche-pied, cette vieille peau !

Je tentai bien de raisonner Jackie d’un geste, mais peine perdue, elle avait déjà lancé sa réplique :

— Dites donc, je ne vous permets pas ! Quand on ne sait pas marcher avec des talons aiguille, on n’en porte pas !

Et là, soudain, la situation dégénéra.

La blonde, qui s’appelait Charlène, s’empara sur une petite table roulante de la soupière en argent prévue pour le service du consommé de girolles aux truffes et voulait la vider sur Jackie. Le maître d’hôtel s’interposa, tentant de reprendre son bien, que chacun tirait par une anse.

Je m’étais placé devant Jackie, mais je ne tenais pas à être ébouillanté par du potage. Nous reculâmes d’instinct. La lutte était indécise, il était petit et gros, elle était grande et mince. La situation s’avérait risible, mais un peu dangereuse quand même. Une moitié du contenu de la soupière gisait déjà sur le sol et le rendait glissant. Divers convives s’étaient levés et tentaient de retenir les « belligérants ». L’un deux glissa et se retrouva sur les fesses en plein potage.

Curieusement, cette nouvelle chute fit cesser le combat tout comme la première l’avait provoqué !

Chacun retrouva la dignité perdue. Le maître d’hôtel reposa le récipient du litige et fit venir le petit personnel pour nettoyer le sol. Charlène s’ébroua et regagna sa chambre pour se changer. Celui qui avait chu en fit autant.

Jackie et moi gagnâmes une table pour deux restée libre. Plus question de partager le dîner avec quiconque. Tous ceux qui s’étaient levés allèrent se rasseoir, mais un chuchotis et des regards insistants dans notre direction me donnèrent à penser que je n’étais pas le seul à avoir perçu le croc-en-jambe envers Charlène.

Jackie arborait un sourire béat, j’étais contrarié (le mot est faible). Incapables d’apprécier le menu plaisir choisi (Saint-Jacques grillées, volaille de cent jours truffée, soufflé au citron), nous avons dîné sans un mot et dormi ensuite à l’hôtel du cul tourné.

On a déjà vu mieux comme dîner d’anniversaire !

 

X

 

Le lendemain, au petit déjeuner, il y eut encore un peu de tirage entre nous, hélas. J’avais simplement recommandé à Jackie de mettre la pédale douce sur les cocktails. Qu’est-ce que je n’avais pas dit là ?

— C’est de ta faute aussi, si tu ne m’avais pas laissée toute seule tout l’après-midi ! Tu m’emmènes en week-end et tu me laisses tomber comme une vieille chaussette à la première occasion. Dis tout de suite que tu t’ennuies avec moi !

J’ai bien senti que la discussion partait sur de mauvaises bases et que j’avais intérêt à faire amende honorable si je voulais sauver le reste du séjour.

— Je n’aurais pas dû te laisser seule pour jouer au golf, tu as raison, mais il y a si longtemps que cela ne m’était pas arrivé, que je n’ai pas pu résister. Cela n’arrivera plus, je te le promets.

— Maintenant, tu sais ce que tu risques… mais je suis quand même bien contente de m’être payé la tête de cette pouf… de cette marie-couche-toi-là !

Ce dérapage langagier contrôlé de Jackie me fit sourire et je l’embrassai d’un baiser qui scella notre réconciliation.

Le buffet du petit déjeuner était somptueux et nous fîmes quelques excès : je me laissai aller à prendre des œufs brouillés avec du bacon, puis deux viennoiseries et un grand morceau de baguette avec mon thé habituel. Jackie n’aime pas le salé le matin, elle choisit une copieuse salade de fruits, du fromage blanc, un croissant, un pain au chocolat et un pain aux raisins avec son café noir habituel.

Après quoi, nous fîmes le tour du parc, bras dessus, bras dessous, comme des amoureux que nous étions.

Le reste du séjour se déroula sans anicroche ; le notaire et sa mijaurée s’étaient éclipsés, après accrochage avec la Direction en exigeant un dédommagement pour la robe tachée. Le pharmacien et son épouse, toujours présents, se contentèrent de nous saluer d’un petit mouvement de tête.

Le repas de ce dimanche midi fut une fête. Le premier menu ne nous plaisait pas beaucoup (sans doute à cause de la tête de veau qui y figurait), le menu découverte en six plats et vins assortis, c’était trop pour reprendre la route ensuite, alors nous optâmes à nouveau pour le menu plaisir en choisissant ce que nous avions délaissé la veille : un croustillant aux oignons confits, du Saint-Pierre au chou rouge et une gourmandise au chocolat et fruit de la passion en dessert. Tout était délicieux, l’assemblage des saveurs étonnant mais judicieux, les cuissons parfaites, l’assaisonnement irréprochable et les assiettes très décoratives. Prudents, nous accompagnâmes ce déjeuner d’une demi-bouteille de Pouilly-Fuissé et d’une grande carafe d’eau plate !

Un week-end commencé dans la précipitation et la confusion qui s’est terminé dans le contentement et la complicité. Que demander de plus ?

Toutefois, lorsqu’il nous arrive d’évoquer ce week-end anniversaire, ce que Jackie raconte en premier, c’est le vol plané de la pauvre compagne du notaire au dîner et moi l’épisode de la soupière ! Comme quoi, la fête a quand même été un peu gâchée.

 

 XI

 

Il y a un sujet dont je voudrais vous parler, parce qu’il m’importe, me réjouit en général et m’inquiète parfois : la manière de se vêtir de Jackie.

Lors de notre premier contact, à la fenêtre de son ex-boucherie, je l’avais surprise non apprêtée et l’avais trouvée plutôt quelconque de ce point de vue. Dès le soir et encore davantage le lendemain matin, je devais réviser mon jugement, vous le savez.

J’ai appris depuis que, hormis ses talents culinaires, Jackie est aussi une couturière expérimentée. En effet, toute jeune mariée, à 19 ans, elle a pris des cours de coupe et de couture par correspondance auprès d’une école parisienne et obtenu sans coup férir son Certificat d’Aptitude Professionnelle, après deux ans d’étude.

C’était là l’explication de la présence dans son intérieur d’une machine à coudre Singer, logée dans un ingénieux petit meuble plaqué d’acajou, d’où l’engin surgissait et disparaissait à volonté. Je pensais qu’il s’agissait d’un héritage. J’ignorais qu’elle avait cousu tous les habits de ses enfants ou presque durant les années de vaches maigres de l’après-guerre. Je comprenais mieux aussi les piles de Modes et Travaux entassées au grenier.

Elle a gardé quelques costumes à culottes courtes confectionnés pour ses deux fils, qui n’auraient dépareillé dans aucune vitrine ni aucune revue de l’époque, et lors de mon dernier séjour chez elle, j’ai même retrouvé un diplôme fantaisie du Premier Prix d’un concours de coupe pour une robe de printemps fleurie.

Eh bien, quarante-cinq ans plus tard, elle a gardé le coup d’œil et la main sûre ! Elle a retaillé en un rien de temps des chemises et des pantalons devenus trop grands après mon hospitalisation.

Mais parfois ses initiatives sont plus surprenantes. Jackie n’a pas vraiment conscience qu’elle sera bientôt septuagénaire et continue de s’habiller comme une jeunette de quarante-cinq ans ! Trop court, trop moulant, trop décolleté, trop voyant, voilà les reproches qu’on pourrait lui adresser (ce dont on ne se prive sans doute pas derrière son dos et le mien). De la minijupe au crop-top (il paraît que c’est comme ça qu’on dit), elle ne se refuse rien ; du jaune canari au vert pétant, elle ose tout.

Je ne dis rien de ses décolletés, ils me plaisent trop, mais pour le reste, j’ai tenté de lui faire comprendre que ses couleurs jurent trop avec les miennes, assez passe-muraille il est vrai, et qu’il conviendrait que nous nous harmonisions davantage.

C’était une phrase de trop ! Elle l’a comprise de travers.

Elle a aussitôt entrepris de revisiter les tons de ma garde-robe et, si je n’y prenais garde, je pourrais aujourd’hui défiler pour la Gay Pride. Des pantalons pastel, bleu, jaune, vert, rose même, des pulls assortis, des vestes à rayures, à carreaux. Adieu, mes costumes pied-de-poule et mes Prince de Galles !

J’ai dû y mettre le holà ; ce n’était plus possible !

 

XII

 

Et puis, un événement imprévu est survenu alors que nous venions d’emménager ensemble.

En effet, contre toute attente, j’ai été invité au second mariage du fils divorcé d’un parent éloigné. La raison m’en serait révélée un peu plus tard. Il n’y aurait donc pas de cérémonie à l’église, mais seulement à la Mairie, suivie d’une garden-party dans le parc de la propriété familiale. À l’anglo-saxonne.

Monsieur & Madame, disait l’élégant carton. C’était la première invitation de couple à laquelle nous serions confrontés et la première fois que j’allais présenter Jackie en société. Jusque-là, je ne dis pas que nous avions vécu confinés, mais l’occasion ne s’en était pas présentée. J’avais quelque appréhension ; j’ai toujours eu des difficultés avec le regard d’autrui sur moi et je craignais, de manière plus ou moins consciente, les commentaires sur ma nouvelle compagne. En réalité, c’était LA question que nous ne nous étions pas encore posée qui me taraudait : avions-nous l’intention de nous marier, nous aussi ?

Question légitime au demeurant. Prématurée ? Au bout de plus d’un an de relation, je pensais être assuré de mes sentiments pour Jackie, mais circonspect encore envers les siens pour moi, en raison de son vécu. Mais avais-je le temps de tergiverser à mon âge ? Certes non. Alors quoi ?

Et quel besoin avions-nous de légaliser cette relation ? Ses enfants y mettraient un veto silencieux et crieraient à la spoliation, sans raison aucune, car la loi avait tout prévu, mais quand on veut noyer son chien…

Ce bout de papier poserait plus de problèmes qu’il n’en résoudrait, au bout du compte.

Au fond, je ne voulais pas remplacer Jeanne de ce point de vue ; je souhaitais qu’elle restât jusqu’à la fin de mes jours ma seule et unique épouse légitime. Mais je ne me voyais pas le formuler ainsi à Jackie, bien entendu.

De son côté, elle pouvait estimer que le statut de concubine n’était ni socialement flatteur ni financièrement avantageux pour elle. Cependant, comme je n’avais pas d’héritier, elle ne serait pas mise à la porte si je décédais avant elle.

Ces pensées et d’autres encore tournaient et retournaient dans ma tête, m’ôtant le sommeil, au point qu’un matin, il me fallut bien prendre le taureau par les cornes et me décider à aborder le sujet avec l’intéressée :

— Chérie, souhaiterais-tu te marier, toi aussi ?

Son visage se rembrunit, cherchant le pourquoi du « toi aussi » à cette heure matinale, et je craignis d’avoir posé la mauvaise question, mais bientôt il s’éclaira et elle dit :

— Pas du tout ! On n’est pas bien comme ça ? Tu as vu ce qui est arrivé à mon premier mari ? Je ne voudrais pas que le sort s’acharne aussi sur toi. Ne t’en fais pas, je peux te chanter comme Brassens  :

J’ai l’honneur de ne pas te demander ta main.

Ne gravons pas nos noms au bas d’un parchemin.

Mon visage s’illumina. Ma poitrine venait de se libérer d’un poids insoupçonné et je respirai soudain à pleins poumons. Nous étions d’accord !

La superstition, qui régit bien des actions humaines, venait de me sortir d’une situation délicate !

C’est ainsi que nous avons pu poursuivre sereinement nos préparatifs en vue de cette entrée de notre couple dans le monde. Enfin, sereinement, c’est vite dit !

 

 XIII

 

Jackie, en femme pratique, à peine l’invitation reçue, passait déjà en revue toutes les composantes de sa tenue pour l’événement : robe, chapeau (ou pas), chaussures, sac ou pochette, coiffure, manucure…

Moi, qui depuis toujours, ai deux costumes, chemises, cravates et deux paires de chaussures pour ces occasions – un ensemble foncé pour l’automne et l’hiver, un autre clair pour le printemps et l’été – sans jamais me soucier de la mode du moment, j’avais l’esprit tranquille, mais c’était compter sans Jackie, vous vous en doutez bien !

Charité bien ordonnée commence par soi-même, elle courut d’abord les boutiques, non pas pour acheter, non, mais pour repérer des modèles de robe à son goût, qu’elle envisageait de copier et réaliser toute seule. J’eus donc un temps de répit. Par chance, elle ne souhaitait pas trop que je sois derrière son dos et offrit de prendre le bus qui passait à notre porte pour se rendre en ville. Cela me convenait tout à fait.

Une semaine se passa ainsi, de repérage en repérage, de croquis en dessin. C’est incroyable cette faculté qu’elle a de retranscrire sur le papier un modèle qu’elle a vu et porté quelques minutes au plus ! J’en suis baba à chaque fois. Au bout du compte, trois modèles furent retenus pour la sélection finale. Appelé à donner mon avis, j’optai pour le plus long et le moins décolleté, cela ne vous étonnera pas trop. Elle respecta mon choix.

Vint alors la phase délicate de la réalisation du patron. En s’aidant de ceux de ses précédentes créations, en quarante-huit heures, cela fut chose faite. La table de la salle à manger était à présent couverte de morceaux de papier sulfurisé coupés à ses mensurations. J’avais encore de la difficulté à imaginer le vêtement qui correspondrait à cet assemblage. Elle, pas du tout.

Le choix du tissu ne fut pas une mince affaire, il n’y avait plus en ville que deux magasins à vendre ce genre d’article et elle voulut à tout prix que je l’accompagne pour cette sélection. Dans les deux boutiques, je pense qu’elle a bien fait dérouler une trentaine d’étoffes en tout et s’est drapée dans une bonne quinzaine. Son choix, que j’avalisai, s’est porté sur un crêpe de soie fleuri qui lui allait à ravir, je l’avoue, mais aurait peut-être mieux convenu à quelqu’un de la famille proche qu’à une invitée lambda. Enfin, c’était fait !

La coupe était délicate avec un tissu fin et souple comme celui-là. D’abord, elle reporta à la craie de couturière les contours du patron, puis, ciseaux en main, mètre-ruban autour du cou, elle commença à tailler et je crois bien l’avoir entendue jurer une fois ou deux.

Pour elle, le reste n’était plus qu’un jeu d’enfant. Surfilé de fil blanc, le modèle fut bientôt assemblé sur le mannequin de couturière qu’elle avait ramené de Saint-Julien. Vinrent alors les essayages sur elle et je dus apprendre à placer des épingles là où il fallait reprendre ou détendre.

En une soirée, elle cousit le modèle à la machine, avant de le repasser avec une pattemouille. Le résultat était « bluffant », comme disent les jeunes. J’étais extrêmement fier d’avoir une compagne capable de ce qui pour moi restait une prouesse.

Je ne me suis pas soucié outre mesure de ses autres achats ; je sais que pour les chaussures, le choix a été long et compliqué et que toutes les boutiques de la ville y sont passées. Je lui avais simplement dit : « Ne te perche pas trop ; nous resterons debout un bon moment et pour la garden-party, tu risques de rester plantée dans le gazon si tes talons sont trop fins ».

Elle ne m’a écouté qu’à moitié puisqu’elle est revenue avec deux paires : une d’escarpins très mode pour la cérémonie et une autre à semelle compensée pour la garden-party.

Mes ennuis véritables ont débuté quand ses achats à elle ont été achevés. Sur le lit de la chambre d’amis, dans une housse, reposaient sa robe, l’étole assortie, sa pochette ; ses chaussures dans leur boîte.

Alors, mon tour est venu :

— Pierre, j’ai inspecté tes costumes d’été. Ils datent de Mathusalem. Tu ne peux pas aller à un mariage avec ça.

J’étais obligé d’en convenir, au vu de la tenue qu’elle allait arborer.

— La semaine prochaine, nous allons nous occuper de te vêtir un peu plus au goût du jour.

J’ai mal dormi cette nuit-là, cauchemardant sur des tenues excentriques, des essayages fastidieux et des couleurs agressives.

 

XIV

 

Un mois environ avant la cérémonie, après que nous eûmes retourné le coupon du carton d’invitation, je reçus un appel téléphonique du père du futur marié, me demandant si je comptais venir avec ma décapotable et si j’accepterais de servir de chauffeur aux mariés pour se rendre de leur domicile à la Mairie, puis de la Mairie à la propriété familiale. Voilà donc la clé du mystère, pensai-je en mon for intérieur !

La perspective ne me déplaisait pas, bien au contraire, mais je réservai ma réponse pour avoir le temps de soumettre le projet à Jackie, car j’entrevoyais une difficulté :

— Chérie, on me demande de transporter les conjoints lors du mariage. Qu’est-ce que tu en dis ?

— C’est pour ça qu’ils t’ont invité, alors ? Pour s’économiser les frais de location d’un véhicule ancien ou d’une limousine ? Entre nous, c’est petit, pour des gens qui ont les moyens. Mais pourquoi pas, si je peux être avec toi, pas dans une autre voiture, je ne connais personne, moi, dans cette famille.

Je rappelai mon parent en lui disant que c’était d’accord, à condition que ma compagne puisse être dans la voiture, devant, avec moi.

Je perçus alors comme un temps d’hésitation, avant un « bien entendu, pas de problème », sans conviction. Fin de l’épisode.

Le temps redouté des achats était venu. Le seul avantage d’imaginer le pire, c’est qu’ensuite la réalité vous paraît plus douce.

J’ai toujours eu horreur de courir les boutiques. Je ne m’achète des vêtements que deux à trois fois par an, presque toujours au moment des soldes, une tenue complète à chaque fois et chez le même commerçant depuis près de cinquante ans. C’est vous dire !

Bien entendu, avant de me rendre chez Albert (oui, je l’appelle par son petit nom et il me traite de même), je passe en revue les devantures, histoire de me former une idée des tendances du moment, même si cela ne me tracasse pas outre mesure. J’ai mes marques favorites, suivies depuis des années, de qualité reconnue et éprouvée. J’y déroge rarement. Depuis mes dix-huit ans, j’opère mes achats seul et les rares fois où Jeanne m’a accompagné, pour des circonstances particulières en général, cela ne s’est pas très bien passé.

J’appréhendais donc ce passage obligé.

Je tentai bien de persuader Jackie que, de même que je lui avais laissé carte blanche pour le choix de sa robe et de ses accessoires, elle pouvait me laisser choisir seul ma tenue. En vain :

— Tu exagères ! Je t’ai demandé ton avis pour presque tout, m’a-t-elle rétorqué.

Au début de cette vie commune nouvelle, n’était-ce pas l’occasion pour moi de rompre avec une certaine sclérose du passé ? Jackie trépignait d’envie de m’accompagner et je souhaitais malgré tout lui faire plaisir. Mais d’un autre côté, j’étais réticent à l’idée de présenter Jackie à Albert, qui bien qu’il approchât aussi des quatre-vingts ans, restait un incorrigible séducteur. Je l’avais vu à l’œuvre en plusieurs circonstances et je me méfiais.

Finalement, j’ai dit oui.

En réalité, Jackie et Albert se connaissaient déjà ; elle était venue dans la boutique pour sa robe et, bien entendu, ils avaient papoté : il savait tout ou presque de notre rencontre, de mon accident… Cela m’indisposa au plus haut point. Je me renfrognai, rejetai tout ce que l’on me proposa, et pour la première fois de ma vie, je ressortis de cette boutique sans avoir rien acheté ! Jackie était furieuse et, sur le trottoir, une explication eut lieu :

— Tu l’as fait exprès, avoue !

Je répliquai sur le même ton :

— Qu’est-ce qui t’a pris d’aller raconter notre vie à ce vieux beau ?

— Mais, c’est qu’il serait jaloux, mon Pierre ! Je n’aurais pas cru cela de toi, mais c’est plutôt flatteur pour moi. Allez, viens, allons dans une autre boutique.

Voilà comment, pour la première fois de ma vie, j’ai acheté un complet-veston ailleurs que chez Albert !

 

XV

 

Autant que je vous raconte la fête maintenant, pendant que j’y suis. Je reviendrai sur ce qui s’est passé dans l’intervalle ensuite.

C’était pour la Saint-Jean. Mariage le samedi, retour le lendemain pour les proches venus de loin. Beau temps annoncé.

Finalement, Jackie ne portait pas de chapeau et c’était heureux, on nous aurait crus de la famille, sinon !

Elle était assez fière de sa robe de crêpe de soie à fond bleu ciel et grosses fleurs multicolores, de ses sandales assorties, de sa pochette paille et de son étole à franges. Personnellement, j’aurais préféré un ensemble plus discret, mais avec Jackie, je crois qu’il faut que j’abandonne ce genre d’idées ! Son coiffeur lui avait confectionné un chignon haut avec une frange effilée, du meilleur effet.

Pour ma part, sur ses conseils, j’avais fait l’emplette d’un costume trois-pièces entre beige et gris argenté, avec un petit gilet à l’ancienne qui m’avait permis de ressortir ma vieille montre de gousset et sa chaîne en or. Chemise blanche et cravate rayée assortie au complet. Et une paire de mocassins tressés marron en chevreau, pas très mode, mais fort confortables par temps chaud, ce qui m’importait le plus.

Je dois avouer que lorsque je nous avais vus dans la glace de l’armoire de notre chambre pour l’essayage final, j’étais resté estomaqué. Et encore, la coiffure de Jackie n’était pas réalisée, bien entendu. Pour ma part, il y avait des années que je n’avais été aussi bien habillé ! (je ne parle pas des obsèques de Jeanne, je ne sais même plus ce que j’avais bien pu porter).

Bref, nous n’avons pas déparé lors de ce mariage, loin de là, je crois même que pas mal de regards se sont attardés sur nous, ce que je n’aime pas particulièrement d’ordinaire, mais en la circonstance, j’éprouvai un net sentiment de fierté.

La cérémonie fut simple et émouvante, comme elles le sont en général. Rapide aussi, car l’adjoint au maire qui officiait en avait trois à son planning. L’assistance atteignait une petite centaine de personnes, mais la mairie ne put accueillir tout le monde et certains restèrent sur le perron. Le marié n’était plus dans la prime jeunesse et souffrait d’un peu d’embonpoint ; la mariée, plus jeune de plusieurs années, affichait une jolie silhouette et des traits d’une beauté classique. Jaquette gris perle et pantalon rayé pour lui, robe écrue simple à décolleté pigeonnant pour elle.

Comme souvent, au moment de l’échange des alliances, le témoin du marié fouilla en hâte toutes ses poches avant de trouver le coffret qui les contenait, mais ce fut là le seul incident.

Après une promenade au parc le plus proche pour des photos et pour ne pas arriver trop tôt sur place, nous fîmes route vers la propriété de la famille, sur les bords de Rance. Devant, les mariés dans « ma » décapotable et le reste du cortège, tous klaxons en marche, à suivre. Debout à l’arrière, moi au volant, ils saluaient les passants qui applaudissaient. Jackie paradait aussi, le bras à la portière et je dus lui rappeler que la vedette, ce n’était pas elle !

La gentilhommière avait vue sur la rivière et le parc y descendait en pente douce. Des petits barnums avaient été dressés ici et là, et sur la terrasse différents buffets attendaient les invités. La salle et les deux salons avaient été prévus en cas de repli nécessaire.

Je dois dire que la famille n’avait pas lésiné sur le budget : le cocktail dînatoire était copieux et de qualité ; après la razzia habituelle du début, une fois que chacun eut bu une coupe de champagne et englouti une dizaine de pièces en hâte, l’accès aux tables devint plus aisé. Canapés salés de divers poissons fumés, foie gras, crevettes, buisson de langoustines, coquilles Saint-Jacques à la plancha, huîtres chaudes et froides, saladiers de guacamole et diverses salades (piémontaise, taboulé, périgourdine), assortiment de charcuterie : jambons blanc et sec, andouille, saucissons, pâtés, rien ne manquait. Je vous fais grâce des chips et de la salade verte !

Un plat chaud au choix pouvait même être servi : jambon à l’os ou cochon de lait rôti, pommes grenailles. Et chacun de rejoindre, sous les barnums disséminés dans le parc, les mange-debout qui y étaient dressés. Les quelques dames en robe longue se retrouvèrent dans l’obligation de rester au pied, à moins de se retrousser outre mesure.

Jackie ne savait plus où donner de la tête et ne voulait surtout rien rater et goûter à tout. Je tentais en vain de la freiner. Nous avions trouvé des commensaux en un couple d’amis des parents du marié, de même configuration que le nôtre : lui plus âge qu’elle, d’une bonne dizaine d’années, ce qui nous rapprocha d’instinct. La conversation allait bon train, souvent sans Jackie, qui ne cessait d’opérer des allers-retours entre les buffets et notre point d’attache.

Vint la ronde des fromages que je zappai et enfin arriva l’heure du clou final : les petits fours sucrés et la pièce montée. Apportée sur un bard, tous feux d’artifice allumés, par deux employés du traiteur, cette dernière faillit choir avant de parvenir à destination, lorsque l’un des deux hommes fit un faux pas. Une onde de crainte parcourut la foule assemblée. Mais il reprit son équilibre en précipitant quelque peu sa marche. Ouf !

Le pâtissier, toque en tête, procéda au découpage, trois par trois, des choux au caramel garnis de crème mousseline pralinée (une tuerie), et commença par servir les mariés. Puis, chacun défila avec son assiette à dessert pour se faire servir sa portion. Sage précaution, parce qu’en libre-service, à coup sûr certains gourmands n’auraient laissé aux derniers que leurs yeux pour pleurer ! Suivez mon regard !

Pour l’heure, un ciel étoilé avait succédé au chaud soleil de la journée et les invités commençaient à gagner le parquet installé sur la terrasse, pendant que la formation de jazz qui avait animé le cocktail modifiait son répertoire pour proposer des airs plus dansants.

Jackie trouva encore l’énergie pour se trémousser sur la piste et je dus m’exécuter.

Quelques slows, pasodobles et valses plus tard, il était une heure du matin passée, lorsque nous allâmes féliciter les mariés avant de nous éclipser jusqu’à notre chambre d’hôtel toute proche.

Mes chaussures neuves, pas assez faites à mes pieds, me serraient affreusement et ce fut un immense soulagement de les retirer enfin.

Ce soir-là, alors que je me tournai et retournai pendant un long moment dans un lit trop mou, Jackie, qui avait quelque peu abusé, s’endormit comme une pierre jusqu’au matin. Heureuse nature !

 

XVI

 

Le lendemain, à mon réveil, je trouvai Jackie en train de touiller dans un grand verre d’eau deux pastilles d’Alka Seltzer, preuve, s’il en fallait, que la journée de la veille avait laissé des traces !

Pour ma part, ce sont mes jambes qui menaçaient de me rentrer dans le corps, la station debout m’était pénible et la marche encore plus, tout courbatu que j’étais. Un instant, je mesurai combien le Général de Gaulle avait raison en écrivant que « la vieillesse est un naufrage », puis je me souvins que c’était au Pétain de la défaite que la phrase s’adressait et qu’il visait tout autant l’intellect que le physique ; et moi, j’avais toute ma tête et refusais d’être associé en rien au défaitiste de 40, alors, d’un sursaut d’énergie, je me levai et marchai !

 Parfois, les motivations de nos actes sont aussi incongrues que mystérieuses !

À la faveur de l’invitation à ce mariage, Jackie avait d’un coup, d’un seul, fait la connaissance de tout ce qui me restait de famille : des petits-neveux et quelques cousins au second et troisième degré. Mais, moi, je ne me tirerais pas d’affaire avec autant de facilité. Il me faudrait affronter une cousinade de plusieurs jours prévue à la fin de l’été. Je n’avais pas encore dit oui à ce raout, mais après l’acceptation de Jackie de m’accompagner à cette cérémonie, je ne voyais plus comment je pourrais y échapper. Pour l’instant, je procrastinais ferme. C’est que la famille de Jackie était longue comme le bras, pour raison de famille nombreuse sur trois générations et son mari tout pareil. C’est vous dire. Ces retrouvailles étaient organisées tous les cinq ans et nous serions entre deux cent cinquante et trois cents, aux premiers calculs. Je redoutais par avance une telle foule.

Mais nous n’en étions pas là. Je vous en reparlerai d’ici quelque temps.

Nous quittâmes ce jour-là les bords de Rance pour rentrer à Saint-Laurent. La pluie, revenue en gros nuages noirs, mécontente d’avoir été bannie tout le week-end, tombait assez dru, par intervalles. Il fallut mettre la capote et sur un véhicule de l’âge de ma DS 21, c’est une action qu’il vaut mieux entreprendre avant qu’il ne commence à pleuvoir, il ne suffit pas d’appuyer sur un bouton, comme aujourd’hui, pour qu’un toit vous apparaisse au-dessus de la tête. Je n’avais pas eu cette prévoyance et je dus donc affronter l’averse pour réaliser la manœuvre. Aussi les sièges étaient-ils déjà mouillés lorsque je la terminai et Jackie de pester sous son parapluie. Je connais d’expérience ce genre de désagrément, et depuis des années, garde le remède dans mon coffre : deux serviettes de bain. Et là, d’un coup, je fis un bond dans l’estime de Jackie !

Que voulez-vous, je suis un homme ordonné et prévoyant, je crois l’avoir déjà dit ; alors, il faut bien que cela serve à quelque chose, n’est-ce pas ?

 

 XVII

 

Je m’aperçois, en relisant toutes ces notes, que j’écris d’abord sur un carnet de moleskine noir, puis reporte ensuite sur l’ordinateur, ce qui me permet d’opérer déjà une première correction (ce n’est pas du superflu, je vous assure, parce que souvent les mots me viennent sur le mode de la conversation, familière et spontanée et pour les passer à l’écrit, une remise en forme s’impose), je m’aperçois, donc, qu’il y a deux périodes que je n’ai pas évoquées jusqu’à présent : celles de mon hospitalisation et de ma convalescence, près de quatre mois au total, toute la fin de l’année 1996.

Pourquoi ? Sans doute, parce qu’elles me sont d’un souvenir pénible par bien des côtés, même si par ailleurs, elles marquent le second et vrai départ de ma relation avec Jackie. Je vais les évoquer pour vous maintenant, quitte à en replacer le récit dans la chronologie d’ensemble plus tard, si le besoin s’en fait sentir. Nous verrons.

C’est un choc émotionnel d'une violence extrême de se réveiller un matin, bardé de tuyaux, entouré de machines, sur un lit d’hôpital, alors que l’instant d’avant vous rouliez, euphorique, vers une possible nouvelle vie !

Et lorsqu’on vous apprend que plus d’un mois s’est écoulé entre ces deux instants, cette distorsion de vos perceptions temporelles vous laisse hébété et incrédule. Il faut qu’on vous répète les choses plusieurs fois pour vous en persuader, que l’on vous montre le journal avec la date du jour et celui où figure le compte-rendu de votre accident. Vous confrontez plusieurs fois les deux avant de vous laisser convaincre.

Puis, quand, désintubé, vous retrouvez quelque faculté de vous exprimer autrement que par signes, vous voulez demander aux soignants de ne pas s’acharner sur vous et regrettez, oh combien, de ne pas avoir laissé de directives anticipées à ce sujet. Mais on vous dit en souriant qu’on n’en est plus là du tout, que vous êtes à présent tiré d’affaire et que vous allez quitter l’hôpital pour un établissement de réadaptation et soins de suite.

Cela ne vous réjouit pas plus que cela. Vous vous inquiétez soudain pour votre automobile. Une voix qui ne vous est pas inconnue vous informe qu’elle a été remorquée chez le garagiste du coin, presque en aussi mauvais état que vous. Avant enfoncé, radiateur crevé, boîte de vitesses hors d’usage, pare-brise éclaté…

C’est Jackie qui vient de pénétrer dans votre box de réanimation, harnachée de pied en cap, comme un soignant de plus. Après un instant d’hésitation, vous la reconnaissez, tout surpris de la voir là, et vous vous demandez comment et pourquoi.

Elle vient vous embrasser sur le front, à travers son masque, et cela coupe court à cette dernière interrogation.

Cette visite a une durée encore limitée et vous n’aurez pas le temps de la questionner tout votre saoul. Mais vous apprendrez tout de même que c’est elle que les gendarmes ont prévenue, grâce à votre carnet sur le siège, qu’elle est venue tous les jours à votre chevet et s’est occupée des formalités avec les médecins de l’hôpital.

Demain, vous partez à dix kilomètres d’ici, au centre de réadaptation du Moulin Vert, dans une commune qui porte un nom tout indiqué : Nieuil-l’Espoir !

Tout cela est trop violent pour vous et… vous voilà en syncope !

 

 XVIII

 

L’incident fut sans conséquence au plan physique, mais au plan psychologique, il en alla tout autrement.

Tant de changements en si peu de temps m’avaient ébranlé. En deuil encore, accidenté, à peine sorti du coma artificiel où j’avais été plongé pour affronter la douleur, je ne savais plus où j’en étais, à peine qui j’étais…

Le transfert au centre de réadaptation me désorienta encore plus. Lieu inconnu, têtes nouvelles, en dépit du cadre verdoyant et de bâtiments modernisés, je commençai par me rebeller et aller moins bien. Je voulais partir, il fallut m’attacher sur mon lit. Pendant quelques jours, je refusai même de m’alimenter.

Deux personnes allaient me sortir du marasme mental dans lequel j’étais tombé : la psychologue de l’établissement, tout d’abord, et Jackie ensuite. L’ordre dans lequel je dis cela est un peu injuste, car la première n’exerçait avec moi que son métier, alors que la seconde était guidée par ses sentiments, mais je ne sais si l’amour (j’hésitais encore à prononcer le mot à l’époque) seul aurait suffi à me ramener au réel sans la compétence et la qualité d’écoute de la Doctoresse Maryse Leroy.

Le centre n’était qu’à dix kilomètres de Saint-Julien-l’Ars, mais comme Jackie ne conduit pas, il lui fallait recourir aux transports en commun. En l’absence de liaison directe, cela nécessitait qu’elle rejoignît d’abord Poitiers, puis empruntât la ligne vers Civaux. Les horaires ne concordaient pas avec ceux des visites autorisées. Ne restait plus que le vélo ou le taxi. Et, de temps à autre, l’entraide de voisins, principalement le week-end.

Dans mon incurie, je ne me suis soucié de cet aspect pratique que de manière bien tardive et j’en suis encore tout mortifié. Trois mois durant, presque chaque jour, Jackie a donc pédalé par beau temps ou payé un taxi les jours de pluie pour faire l’aller-retour entre mon lieu de séjour et son domicile. Je n’ai pas fait le calcul, mais c’était l’automne et, au contraire de certaines années, les beaux jours n’ont pas été légion. Je suppose donc qu’une bonne partie de ses économies s’est retrouvée engloutie dans cette entreprise et, comme elle n’avait aucun lien de parenté avec moi, sans aucun dédommagement possible, bien entendu. Ma reconnaissance envers elle n’en est que plus grande.

Je n’avais jamais fréquenté l’hôpital pour moi-même avant cet accident ni séjourné dans aucun centre de rééducation et l’on m’avait admis dans celui-ci, spécialisé en cardiologie et pneumologie, en raison d’un poumon droit perforé par des côtes cassées.

Eh bien, en fin de compte, c’est le handicap qui s’est résorbé le premier. Réapprendre à marcher et à manœuvrer mon coude droit s’est avéré bien plus long et difficile.

Dans ce genre d’établissements, lorsqu’on arrive, le spectacle est plus que désolant, déprimant ! Partout, des fauteuils roulants, souvent manuels, parfois électriques, avec dedans des corps cassés, paralysés, amputés. C’est là le résultat d’imprudences, d’addictions, d’inattentions, de coups du sort aussi et sans les cocktails médicamenteux, nul ne résisterait les premiers temps.

Mais l’esprit humain est ainsi bâti qu’il est capable de s’adapter à tout, que la volonté s’entraîne tout comme le corps et qu’il y a une armée de kinésithérapeutes et d’ergothérapeutes à votre service pour, de jour en jour, vous pousser dans vos retranchements, vous faire gagner, millimètre après millimètre, de la mobilité sur les tapis de marche, les vélos d’intérieur, les piscines de rééducation, les agrès divers, et sans cesse stimulé, entre deux accès de révolte ou de découragement, vous obéissez aux injonctions qui vous sont données et au bout du compte, vous constatez des progrès.

Je n’ai pas été en fauteuil très longtemps. Juste le temps que ma double fracture tibia-péroné de la jambe gauche se consolide. Ensuite j’ai marché d’abord avec un déambulateur, puis avec deux cannes anglaises et enfin avec une seule.

Je crois bien que c’est mon plâtre au coude droit qui m’a le plus handicapé. La tête du cubitus avait dû être remplacée par une neuve en titane, mais remettre en marche cette articulation m’a coûté bien des efforts et, aujourd’hui encore, elle continue de me donner du tracas.

Les jeunes étaient très nombreux là-bas et voir tant de vitalité réduite à presque rien est un crève-cœur. Il s’est trouvé qu’au moment de mon séjour, j’étais le plus âgé et qu’ils m’ont surnommé « Papi ». J’aurais pu en être indisposé, mais au contraire, j’ai considéré cela comme une marque d’affection et je crois que c’était le cas. Ce qualificatif m’était appliqué pour la première fois.

Vous savez que depuis je me suis un peu rattrapé.

 

XIX

 

Né juste après la pandémie de grippe espagnole de 1818-1819, j’ai toujours joui d’une robuste constitution et avant mon accident, en soixante-dix-sept ans de vie, je n’avais été malade qu’une petite dizaine de fois, rarement alité et jamais hospitalisé. Hélas, plus on avance en âge, plus il est difficile de récupérer la musculature perdue et l’alitement est destructeur de ce point de vue. Je vous épargne la liste des inconvénients de cette situation, elle est consternante et les escarres en sont presque les moindres.

Au sortir de mon hospitalisation, j’avais perdu dix kilos, beaucoup de forces et toute endurance. Je flottais dans mes chemises et pantalons ; ma ceinture n’avait plus assez de crans pour la serrer, soulever cinq kilos m’était impossible et je pouvais marcher en continu dix minutes à peine. Vous imaginez le chemin qu’il m’a fallu parcourir avant d’être à nouveau valide et apte à une vie autonome !

C’est ce à quoi sont parvenus les soignants du Moulin Vert et je veux ici leur exprimer toute ma gratitude. Bien entendu, j’ai mis toute ma volonté à les aider dans cette tâche, mais je persiste à penser que c’est la présence à mes côtés de Jackie qui a été déterminante. C’est une banalité que de le dire, mais si le corps dispose de fonctions essentielles indépendantes de notre volonté, les pouvoirs de l’esprit sont cependant immenses. Du navigateur perdu en mer pendant des jours et des mois à l’emmurée des années durant, des exemples étonnants nous en sont régulièrement donnés.

Durant les deux mois de mon séjour, Jackie a été ma boussole, mon rayon de soleil, mon espérance. Toujours de bonne humeur, elle a souvent assisté, lorsque c’était permis, aux séances de musculation, natation, qui m’étaient imposées. Elle a été ma supportrice la plus acharnée. Les efforts que l’on me demandait, je les réalisais pour elle et bientôt, je n’ai plus eu qu’un objectif : sortir de là à son bras !

C’est arrivé pour la Noël, comme on dit par chez nous. Avant les fêtes, les bons de sortie se multiplient, pour adapter l’effectif des malades à celui des soignants. J’ai obtenu le mien le samedi 21 décembre 1996, je garde la date à jamais gravée dans ma mémoire avec quelques autres.

J’étais prêt depuis plus d’une heure, impatient de la voir, inquiet d’un possible retard, ma valise à mes pieds, assis dans le hall quand Jackie est apparue. Elle s’est avancée lentement, je me suis levé et nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre. Le temps, soudain, s’est arrêté, j’ai mesuré le caractère extraordinaire de toute cette aventure et je lui ai murmuré : « Merci ! », puis nous nous sommes embrassés.

Sans le moindre doute, ce fut l’un des plus beaux jours de ma vie, le premier véritable, dirais-je, de ma seconde vie !

 

XX

 

Le compteur du taxi tournait toujours devant le Centre et nous ne le fîmes pas attendre.

Ce fut un Noël particulier. Je n’avais plus de voiture pour rentrer chez moi, une appréhension notable à en conduire une autre et une crainte grandissante à m’endormir à nouveau au volant. C’est donc en train que nous sommes rentrés à Saint-Brieuc, puis en taxi à nouveau jusqu’à la maison.

Jackie s’était refusée à me laisser rentrer seul alors qu’il était prévu qu’elle aille passer les fêtes de Noël chez son fils aîné. Cette décision fut assez mal prise là-bas. Et en fin de compte, après discussion, nous convînmes qu’elle reprendrait le TGV pour Paris le surlendemain de notre arrivée, le lundi 23, si des places étaient encore disponibles en cette avant-veille de Noël. Au pire, elle voyagerait sur un strapontin.

Oui, mais c’est que rentrer en train de Saint-Julien l’Ars à Saint-Brieuc est une affaire moins simple qu’il n’y paraît. Certes, la petite ville dispose d’une gare et un autorail pouvait nous emmener jusqu’à Saint-Benoît. Là, changement pour prendre la ligne Lille-Flandres. À Saint-Pierre-des-Corps, navette pour Tours, puis nouveau changement pour rejoindre Le Mans et enfin, nous pourrions emprunter la ligne Paris-Brest qui nous emmènerait à la maison par Laval, Vitré, Rennes et Lamballe, sans compter les gares intermédiaires s’il s’agissait d’un omnibus.

L’autre possibilité, c’était, à Tours, d’emprunter la ligne vers Le Croisic pour descendre à Nantes, puis rejoindre Rennes, tout cela en TER, avant de retrouver le TGV Paris-Brest jusqu’à destination.

Le guichetier consulté, selon les jours et les horaires souhaités, nous annonça des temps de trajet allant de quatre heures un quart pour le plus rapide à près de huit heures pour le plus lent.

Ne restaient plus que les places les plus chères et les horaires les moins avantageux ; il fallait s’y attendre. Nous prîmes l’itinéraire passant par Nantes, départ de Poitiers à 7 h 20, arrivée à Saint-Brieuc, 12 h 26, avec cinq changements, excusez du peu ! Cela supposait un lever dès potron-minet pour attraper l’autorail du matin jusqu’en gare de Poitiers.

Nous qui comptions profiter d’un premier voyage d’amoureux, il en alla bien autrement. Il fallut être aux aguets tout le long du trajet. Le problème avec les changements, ce n’est pas tant de devoir passer d’un quai, d’un train, d’une voiture à d’autres, ce sont les bagages qu’il faut hisser, descendre, tirer, pousser, porter. Par chance, je n’avais qu’un sac, rescapé de mon périple estival et Jackie une valise à roulettes. Et quelques bonnes âmes nous vinrent en aide aux moments critiques. Mais quand même, ce fut un parcours du combattant que nous nous sommes promis de ne jamais renouveler !

C’est bien simple, arrivés à la maison, j’avais à peine fait les honneurs du logis à Jackie que je commis l’imprudence de m’asseoir dans le canapé. Où je m’endormis, sans plus m’inquiéter de rien… jusqu’au petit matin. Dix-sept ou dix-huit heures d’affilée !

Jackie a donc dîné, je l’ai su plus tard, des restes des provisions que nous avions emportées pour cette journée et passé la nuit seule dans la chambre que je venais de lui montrer.

Quel accueil, n’est-ce pas ?

Je me suis réveillé dans le canapé, allongé de tout mon long, couvert d’un plaid, inquiet de me voir seul et craignant que Jackie ne soit partie.

Je suis allé jusqu’à ma chambre, j’ai ouvert en hâte : elle dormait sur la courtepointe, encore habillée elle aussi, enveloppée d’une couverture trouvée dans l’armoire. Elle n’avait pas voulu entrer sans moi dans mon lit ! J’ai refermé avec précaution et suis allé faire du café.

La fatigue accumulée depuis des mois, la tension nerveuse, les kilomètres parcourus, les émotions diverses avaient eu raison de la robuste nature de Jackie comme de ma récupération encore fragile. Cette journée nous avait exténués l’un comme l’autre !

 

XXI

 

Le lendemain, une déception m’attendait.

J’avais naïvement pensé en trouvant Jackie endormie sur la courtepointe de mon lit que c’était par égard pour moi. En réalité, pas du tout, la fatigue l’avait emporté, tout simplement, et lorsqu’elle me demanda, ce matin-là, de lui montrer la chambre d’amis, je tombai de haut. Ainsi donc, la partie n’était pas encore gagnée ! Je tentai de dissimuler ma déception. Je ne suis pas du tout certain d’y être parvenu.

Puis, elle repartit pour Paris, apporter à ses petits-enfants leurs cadeaux (aucun ne croyait plus à la légende du père Noël) et il me faudrait encore attendre toute une année avant de la voir s’installer avec moi dans la maison de Saint-Laurent.

Une longue année marquée d’étapes que vous connaissez déjà : le week-end à La Rochelle, en avril, là où nous fîmes lit commun pour la première fois, la rencontre avec enfants et petits-enfants pour son 66anniversaire, notre séjour mémorable au Château Hôtel près de Paimpol.

Dès que ma DS fut retapée, je pus envisager d’entreprendre de petits séjours chez elle. Toutes les trois ou quatre semaines, une fois sur deux, j’y allais pour quelques jours, et l’autre fois, c’était elle qui prenait un car grandes lignes qui l’amenait en un peu moins de six heures de route jusqu’à Saint-Brieuc.

Cette situation devenait un peu pénible. Aller chez elle, même en partant le matin pour n’arriver qu’en soirée, requérait un temps de conduite encore important pour moi. Aussi décidai-je, après pas mal d’insomnies, de risquer mon va-tout. Ce fut mon cadeau de Nouvel An : j’avais glissé dans une bague sertie d’un rubis un bon pour une installation à Saint-Laurent, valable toute cette nouvelle année, date à fixer par la récipiendaire.

C’était un coup de dés hasardeux, un coup de joueur de poker. Si elle refusait d’abandonner son Poitou natal, je perdais tout.

Je peux vous dire que lorsqu’elle ouvrit le coffret, découvrit avec bonheur la bague, puis déroula le papier qui se trouvait passé dedans, mon cœur faisait des bonds et je n’en menais pas large.

Elle passa la bague à son annulaire, l’admira, relut le papier et levant les yeux vers moi, dit avec émotion :

— Tu en as mis du temps ! J’ai cru un moment que tu ne te déciderais jamais. C’est bon, je reste ! Et merci, elle est trop belle !

Voilà presque un an depuis ce jour mémorable.

Ce fut un emménagement en douceur, puisque Jackie entendait garder en l’état sa maison de Saint-Julien-l’Ars, ce qui visait à me faire comprendre que notre arrangement était réversible. Je m’y attendais et, à sa place, j’aurais sans doute opéré de même. Je pouvais comprendre cette prudence.

Il lui fallut simplement décider avec quoi elle marquerait son territoire chez moi. Quelques petits meubles, des bibelots, des photos, quelques livres, dont elle ne voulait pas être séparée. Sa machine à coudre, ses chaussures, ses vêtements. Je n’interférai en rien dans son choix, me réservant seulement la possibilité d’émettre un avis sur leur emplacement chez moi, pardon, chez nous !

Vous voyez, le réflexe n’est pas encore pris, il me reste du chemin à parcourir dans cette nouvelle vie de couple.

 

XXII

 

Nous eûmes, au retour du mariage de mon petit neveu, deux mois d’été délicieux. Depuis quelque temps, le soleil ménage moins ses rayons et les étés en Bretagne sont plus chauds, me semble-t-il. Même sur la côte nord.

Jackie avait pris ses marques à Saint-Laurent. Elle connaissait à présent tous les commerçants du petit bourg qui la saluaient d’un « Bonjour, Madame Jackie ». Avec son allant et son entrain, il ne lui avait pas fallu longtemps pour se les mettre dans la poche. Un sourire par ici, quelques fleurs par là, et le tour fut joué. La tâche lui fut facilitée par son statut d’ancienne commerçante. Entre collègues, on se comprend, n’est-ce pas ?

Depuis son arrivée, elle s’était aussi approprié la maison et cela nous avait valu quelques chamailleries, car j’ai toujours été assez conservateur dans les aménagements du logis et Jackie n’était pas tout le contraire, mais pas loin.

Cela avait commencé en mars par la cuisine et je la laissai faire. Après tout, c’était son domaine de prédilection et qu’elle veuille avoir les casseroles ici, les poêles là, ranger les assiettes, bols, verres et tasses dans tel meuble plutôt que dans tel autre, ne me dérangeait pas outre mesure, à part le temps pour m’y habituer et ne pas me casser le nez à chaque fois que je désirais mettre le couvert !

Après avoir rangé la vaisselle, les épices et les condiments à son goût, son zèle modificateur se porta dans la foulée sur la chambre. J’avais bien conscience que s’il y avait un lieu où il fallait gommer le souvenir de Jeanne, c’était là. Rideaux et doubles rideaux disparurent en premier, la courtepointe assortie du lit ensuite. À son arrivée, j’avais fourré tout le contenu de l’armoire de toilette de Jeanne dans un carton, et raflé d’un coup de main tous les flacons présents sur la coiffeuse que j’avais fait tomber dedans. Il se trouvait à présent dans un coin du sous-sol en attente d’un sort définitif.

Notre mobilier, à Jeanne et moi, avait été renouvelé dans les années quatre-vingt : nous avions fait réaliser chez un menuisier-ébéniste voisin des meubles sur mesure en merisier. La chambre était « dans le style » Louis-Philippe et se composait d’une armoire trois portes, d’un lit, d’un chevet et d’un semainier. Jackie, qui disposait de meubles d’un style approchant, s’en accommoda et je respirai ! Il y avait aussi un fauteuil Voltaire un peu décoloré, qui lui, ne reçut pas ses grâces et se trouva relégué dans une chambre à l’étage.

Vint ensuite le tour du salon-salle à manger et là, la situation empira. Elle voulait inverser la disposition. La salle à manger avait toujours été près de la cuisine et le salon près de la cheminée. C’était d’une logique imparable à mon sens, mais Jackie ne l’entendait pas ainsi. Figurez-vous qu’un jour, en revenant du jardin avec ma récolte de tomates et de haricots verts, je trouvai la pièce chamboulée. Elle avait réussi, toute seule, à pousser le canapé devant la grande baie vitrée. Le salon donnait à présent sur le jardin, avait vue sur mer et le canapé tournait le dos à la porte de la cuisine. Et la table ovale trônait devant l’autre porte-fenêtre, dans le renfoncement jadis occupé par le canapé.

J’en eus les jambes coupées. Puis le sang me monta à la tête et je crois bien que j’ai poussé ma première engueulade envers Jackie. Ce fut bref, mais violent, je n’en suis pas fier et je ne veux pas reproduire ici les mots employés.

Elle a blêmi sous les avanies, puis nous avons remis salle et salon dans leur état initial, après un semblant d’excuses de ma part pour mon emportement.

Mis à part ces quelques échauffourées, ces deux mois furent très agréables entre plage, baignades, jardin et promenades, sans oublier les bons restaurants des environs.

 

 XXIII

 

Arrivèrent septembre et cette redoutée réunion de famille dans une grosse ferme céréalière de l’Oise, entre Senlis et Compiègne.

Je connaissais un peu l’itinéraire pour être déjà allé à Gerberoy, un des plus beaux villages de France, situé dans le pays de Bray. Cette fois, il s’agissait par Dinan, Dol, Avranches, Caen, de se rendre à Rouen, puis par Gournay-en-Bray et Beauvais d’atteindre la lisière de la forêt de Compiègne à Jaux, une bourgade de deux mille âmes, étirée le long de la départementale 13. Au total, cent kilomètres de plus que la distance entre chez moi et le domicile de Jackie. Cela me semblait réalisable dans la journée, sans problème. Une chambre nous était réservée sur place.

Mais je m’aperçois que je ne vous ai pas encore livré le nom de jeune fille de Jackie ; c’est le plus porté dans son département, la Vienne, tout comme en France d’ailleurs : Martin ! Tout cela dû à la sainteté et célébrité de l’évêque de Tours au IVe siècle. C’est pourquoi je redoutais ce rassemblement qui promettait d’être pléthorique, même en le réduisant à la portion congrue de sa famille proche.

Nous fîmes un agréable voyage par un temps clément avec une escapade jusqu’à Honfleur pour déjeuner sur les quais du Vieux bassin, près de la Lieutenance. En soirée, un peu ankylosé par toutes ces heures de conduite, mais guidé de main de maître par Jackie qui a un sens de l’orientation étonnant et sait lire une carte, au contraire de Jeanne qui était nulle en ce domaine, j’arrivais en vue de notre destination.

C’était une exploitation aux nombreux bâtiments regroupés en un quadrilatère, dans lequel on pénétrait par un porche fermé d’un portail métallique à deux vantaux. Vous vous trouviez alors dans une grande cour pavée, avec un haut bâtiment carré à usage de silo, un peu décentré sur la droite. Tout autour, des hangars, des remises, une laiterie, des poulaillers et, sur la gauche, deux maisons d’habitation accolées, avec sur l’arrière un jardin d’agrément. La première, disparate et basse, assez ancienne, la seconde, en pierre d’appareil calcaire locale, imposante, munie d’un perron, de bow-windows et à l’évidence beaucoup plus récente. Il s’agissait d’une reconstruction après un incendie causé par la foudre qui avait ravagé celle d’origine.

Les exploitants, qui avaient initié une activité de restauration à la ferme, avaient aussi transformé une partie de leurs bâtiments, sur l’avant de la cour, en salle de réception pour une centaine de personnes. Le reste des convives serait installé sous les hangars et dans la cour sous des barnums. Les véhicules seraient relégués dans une arrière-cour fermée, où étaient garées habituellement les imposantes machines agricoles qui ne pouvaient plus être accueillies dans les remises d’antan, faute de hauteur suffisante.

Je figurais parmi les plus âgés des participants. À ce titre, il fut entendu dès le lancement des invitations que nous serions logés sur place dans la grande maison qui comportait des chambres libres. Pour le reste, chacune des familles avait été invitée depuis longtemps à prendre ses dispositions, qui à l’hôtel, qui en chambres d’hôtes, en camping-car, caravane, mobile home, location meublée, au gré des uns et des autres. Ce week-end-là, malheur aux imprévoyants qui auraient souhaité trouver un hébergement dans le secteur. À quinze kilomètres à la ronde, tout avait été réservé ou presque.

Nous n’étions ni les premiers ni les derniers. Et comme toujours, ma décapotable bicolore fit son petit effet en pénétrant dans la cour de la ferme. J’actionnai mon nouveau klaxon pour célébrer notre arrivée et des applaudissements nous répondirent.

Les propriétaires se détachèrent d’un petit groupe assemblé devant la grande maison pour venir à notre rencontre et Jackie fit les présentations  :

— Françoise, Marcel, je vous présente Pierre, mon compagnon.

— Bienvenue à la Ferme des Baliveaux, Pierre !

Bises, accolade et ferme poignée de main.

 

XXIV

 

Nous étions samedi après-midi et les derniers invités ne repartiraient que le lundi dans la journée. Comme il n’était pas pensable que tout ce temps se passât en agapes, diverses activités avaient été prévues, dont un grand rallye touristique pour la journée du dimanche. Les participants locaux volontaires avaient été chargés d’en assurer le balisage ainsi que l’encadrement des épreuves.

Mais avant cela, il y aurait le grand banquet prévu ce samedi soir.

Un banquet avec des animations que je redoutais un peu. À la différence de Jackie qui adore attirer les regards, j’ai plutôt en horreur de me faire remarquer en public, tout au moins dans mon état normal ! Un reste de timidité, hérité de l’enfance.

La salle de réception comportait une scène et un magicien avait aussi été engagé pour divertir petits et grands, ainsi que plusieurs baby-sitters.

Trois buffets identiques avaient été dressés dans la salle, à l’abri d’un hangar et sous le plus vaste des barnums au centre de la cour par le traiteur chargé du repas, mais par mesure d’économie, tous les plateaux et tréteaux de la commune et de celle d’à côté, une trentaine en tout, avaient été loués par les organisateurs. Recouverts de nappes en papier, ils formeraient bientôt de grandes tablées,

Un contingent de vaisselle jetable était disposé sur chacune, prêt à être réparti. Un essai d’installation à l’avance avait bien été pratiqué, mais une saute de vent soudaine avait vite ramené tout le monde à la raison. Cela se ferait au dernier moment.

Vers dix-huit heures trente, le gros de la troupe était arrivé et la grande cour bruissait de conversations en tous sens. On se saluait, on s’embrassait, on s’interrogeait, on se dévisageait ; quelques enfants en bas âge, plus sages ou plus timides restaient agrippés à leurs parents, pendant que la plupart avaient investi les jeux pour enfants de la pelouse, réquisitionné tous les vélos, karts et autres trottinettes disponibles. Bref, c’était un joyeux capharnaüm !

Le chargé de l’animation annonça le mot de bienvenue à l’issue duquel le cocktail serait servi.

Pour ce temps-là, Jackie m’avait présenté à une foule de gens dont j’avais à grand-peine retenu une quinzaine de noms et de visages. La tante Marthe, le cousin Robert, le petit-cousin Matthieu, le neveu Mickaël, l’oncle Alphonse, la petite-nièce Coralie, etc. Sans avoir rien bu encore, la tête me tournait déjà. Jackie virevoltait d’un groupe à l’autre, bras grands ouverts et je la suivais, sur la réserve encore.

Le couple invitant prit brièvement la parole, à tour de rôle, surveillant du coin de l’œil le personnel du traiteur qui s’employait à remplir les verres du cocktail de crémant de Bourgogne, cidre ou jus d’orange :

— Chers parents, oncles, tantes, neveux, nièces, cousins, cousines, de la première, deuxième, voire troisième génération, bienvenue à vous tous à la ferme des Baliveaux, lieu retenu pour notre rassemblement quinquennal de ce week-end. Une pensée également pour tous ceux qui n’ont pu se joindre à nous, pour cause d’obligations professionnelles, de maladie ou de deuil.

Après Françoise, chargée de cette partie sentiments, Marcel, plus pragmatique, enchaîna :

— Vous avez pu prendre connaissance sur les différents paperboards du programme du week-end. Cela commence par le cocktail qui va vous être maintenant, je vois que le personnel de la Maison Charles, qui nous régale ce soir, est en place et je vous invite donc à vous rapprocher des buffets et à lever tous ensemble votre verre à la complète réussite de nos journées.

Des applaudissements nourris saluèrent ces deux interventions et, sans délai, la foule se dirigea vers les tables chargées de verres pleins.

 

XXV

 

Je ne vais pas vous narrer dans le détail le repas ni la soirée, ce n’est pas le sujet de mon propos qui est de raconter mon apprentissage de la vie après Jeanne au côté de Jackie.

Ce que j’appréhendais, outre cette foule de gens nouveaux, c’était que Jackie se fît remarquer au-delà du convenable. Sans aller jusqu’à provoquer un nouvel esclandre, je craignais que, dans l’euphorie de la fête, elle ne se laissât aller à des chansons grivoises, par exemple. Je suis vieux jeu, sans doute, mais j’ai toujours pensé que des couplets lestes siéent peu dans la bouche d’une femme. Chat échaudé craint l’eau froide, n’est-ce pas, et j’avais encore en mémoire l’expérience du Château Hôtel.

Mauvaises pensées, en réalité, car Jackie, durant cette fête fut d’une tenue irréprochable, alors que moi, en fin de soirée, son fils Éric, – le seul présent, son frère avait prétexté des obligations professionnelles – jugea bon de me conseiller d’aller me reposer. Ce que nous fîmes sans regret, car – c’est un point qui nous réunit – nous ne sommes couche-tard ni l’un ni l’autre et les douze coups de minuit avaient sonné depuis quelque temps déjà.

Le lendemain, à dix heures, une cinquantaine de véhicules étaient rangés dans la cour. Il faut l’avouer, certains conducteurs, des deux sexes au demeurant, arboraient une petite mine. On distribua les dossards ainsi que l’enveloppe de la première épreuve. Il y en aurait six. Et le coup de sifflet du départ retentit.

J’ai beaucoup aimé autrefois les rallyes touristiques. J’en ai même organisé avec Jeanne quand Paul était à l’école primaire. L’organisation de celui-ci était un peu bancale dans la mesure où tous les passagers d’un véhicule ne formaient qu’un équipage. Certains étaient donc cinq, voire six ; nous n’étions que deux. Mais Laura, l’aînée des deux filles d’Éric demanda à venir avec nous, ce qui devait nous arranger grandement pour les épreuves sportives. Sa petite sœur fit un peu la tête, mais ses parents tenaient à garder une coéquipière.

Comme souvent, d’aucuns partirent bille en tête, certains d’avoir résolu le rébus initial. Partir vite, c’est bien ! Dans la bonne direction, c’est mieux ! Nous ne fûmes pas les derniers, il s’en fallut de peu, mais au moins nous n’eûmes pas à rebrousser chemin. Le secret avait été gardé, de peur que certains n’emportent avec eux toute une documentation touristique et ne rompent un peu trop l’égalité devant l’épreuve. Il se trouve que j’ai toujours dans le vide-poche de ma voiture un jeu de cartes régionales Michelin et que Jackie, comme je l’ai déjà dit, est un copilote de premier ordre. Ce détail devait se révéler d’une importance capitale. J’allais aussi découvrir que Jackie est une compétitrice redoutable et acharnée. Rapidement, je fus invité à appuyer sur le champignon pour combler notre retard initial.

Son absence de timidité fit aussi merveille pour interroger les gens du cru. Si bien qu’en fin de matinée, nous figurions parmi les premiers aux points de passage. Nous n’en avions raté qu’un seul et de si peu que cela ne nous prit que dix minutes pour rattraper cette formalité. Un grand pique-nique avec des paniers-repas avait été prévu dans une énorme clairière de la forêt de Compiègne. Il fut joyeux et festif. Je dus convenir que je prenais de plus en plus de plaisir à ce regroupement familial.

Jackie et Laura se débrouillèrent au mieux dans les épreuves sportives : à la course en sac, Laura réalisa le troisième temps et au tir à l’arc à vingt mètres, Jackie, pourtant novice, ne rata qu’une fois la cible sur sa volée de trois flèches, ses deux autres se fichant dans la zone rouge. Pour ma part, je résolus toutes les énigmes, sauf la cinquième ! ; là, nous dûmes utiliser l’enveloppe de secours, ce qui nous valut dix points de pénalité.

Souvent, ce genre d’épreuves donne lieu à des divergences d’appréciation dans les équipages, voire à des querelles. Je m’y étais un peu préparé. Mais la réussite de Jackie lui évita mes railleries habituelles et elle ne faillit s’emporter que lorsque je ratai une bifurcation.

Au classement final, après que notre décapotable ait réjoui badauds et promeneurs sur notre passage, nous arrivâmes… troisièmes et premiers chez les vétérans !

J’étais enchanté de cette journée ; Jackie exultait :

— Alors, mon Pierre, tu vois que l’on s’amuse bien dans ces rassemblements ! Tu ne regrettes plus d’être venu, n’est-ce pas ?

Dans un sourire et un baiser, je lui accordai ce point, pensant à part moi : « peut-être pas au point de recommencer tous les ans, cependant, et dans cinq ans, qui sait si je serai en état de participer? ». L’autre point positif de ces journées étant l’amélioration de mes relations avec le fils cadet de Jackie et son épouse.

 

XXVI

 

En octobre, Jackie fit une mauvaise chute dans un escalier extérieur, celui qui longe le pignon nord pour descendre au jardin en contrebas de la maison. Ce sont des marches dallées de pierre de Solnhofen, rendues glissantes par endroits, au fil du temps, par de la mousse, les lichens et l’humidité. Résultat : fracture de la malléole tibiale droite, mains et nez écorchés.

J’avais ouï dire que la fracture de cette tubérosité osseuse de la cheville était très douloureuse. Je confirme, et les pompiers que j’ai appelés pour secourir Jackie peuvent en témoigner ; elle poussait des cris d’orfraie.

Brancard, transport en clinique, radio, plâtre, six semaines d’immobilisation, autant ou presque de rééducation. On ne promettait à Jackie la guérison complète qu’au bout d’un an ! Quelle tuile !

Par chance, dans cette maison de coteau, le premier étage est au niveau de la rue et c’est par là que l’on rentre, celui du dessous étant occupé par un grand sous-sol, où nous avons garage, atelier, buanderie, abri de jardin. Et comme notre chambre se trouve à côté du salon, Jackie pouvait, en théorie, mener une vie sans confinement, une fois autorisée à se servir de cannes anglaises. Mais il y eut auparavant un mois en fauteuil roulant !

Ma vie changea alors du tout au tout. D’abord, je me sentais moralement responsable du manque d’entretien qui avait causé la chute. C’était un escalier qui ne voyait jamais le soleil et que j’empruntais très rarement, préférant celui du sous-sol. Et puis, je me trouvais dans la nécessité d’accomplir dorénavant la plupart des tâches domestiques. Lever, toilette, habillage de Jackie, courses, cuisine, ménage, lessive, étendage du linge, pliage, repassage, jardinage. La liste était bien longue. Seul l’épluchage des légumes m’était épargné. D’abord, je parai au plus pressé, mais rapidement le besoin d’une aide ménagère se fit sentir. Ce n’est pas facile de laisser rentrer chez soi une personne extérieure pour y accomplir des besognes dont vous vous étiez acquitté seul jusqu’alors. Je ne voulais pas être redevable au service d’aide sociale de la commune. Je fis donc appel à l’ADMR locale, une association qui assurait le même service et me laissait le statut de donneur d’ordre. Nous demandâmes trois heures hebdomadaires de ménage et repassage, dans un premier temps.

L’immobilité ne convenait pas du tout à Jackie. Elle devint irritable et irritante. D’autant plus qu’elle ne pouvait pas manœuvrer la pédale de sa machine à coudre. Rien de ce que je faisais n’était à son goût. Nous vécûmes quelque temps en chiens de faïence. Lorsqu’elle put à nouveau poser le pied par terre, le climat s’apaisa et la vie reprit un cours plus heureux.

C’est durant cette convalescence de Jackie que nous prîmes la décision de vendre. Au lendemain de sa chute, je me rendais déjà bien compte que la vie dans cette maison, son entretien, serait de plus en plus un fardeau pour nous. Et, de jour en jour, de semaine en semaine, l’idée d’un logis plus adapté à nos besoins actuels et futurs chemina en nous. Et un beau jour, alors que nous devisions sur la terrasse, chacun dans notre fauteuil :

— Pierre, ne crois-tu pas que…

— … nous n’allons pas pouvoir rester ici bien longtemps ? Oui, j’en ai peur. C’est trop vaste et avec trop d’escaliers. À nos âges, le plus grand danger, c’est la chute, c’est bien connu.

Trois mois auparavant, elle aurait protesté contre cet amalgame de ma part ; elle n’en fit rien.

— Alors, tu veux faire quoi ? Louer ? Vendre ?

Je connaissais trop les soucis des loueurs avec les mauvais payeurs pour devenir bailleur à mon âge. Et puis, si je voulais définitivement tourner la page écrite avec Jeanne, peut-être le temps était-il venu d’aller résider sous d’autres cieux. L’idée du Croisic refaisait surface.

Mais, avant de vendre, il fallait débarrasser. Tout un programme !

 

XXVII

 

L’appartement du Croisic était déjà meublé. Autant dire que la quasi-totalité du contenu de la maison de Saint-Laurent devait disparaître. Nous aurions pu faire appel à une entreprise spécialisée dans ce genre d’opérations. Mais outre que, souvent, ils vous demandent de l’argent pour repartir avec vos biens, ils ne sont pas réputés être très soigneux. Nous écartâmes donc cette solution extrême.

L’un et l’autre étions persuadés qu’il y avait dans cette maison nombre de meubles et d’objets qui pouvaient encore rendre service à bien des gens. Les transporter en salle des ventes ou en dépôt-vente eût été une alternative. Pleine de complications, elle aussi. Rejetée également.

Nous optâmes pour un arrangement intermédiaire dont la vogue commençait à se répandre : un vide-maison. Une variété de brocante, venue des pays anglo-saxons où les « car boot sales » et autres « garage sales » existent depuis des années.

Vous gardez vos affaires chez vous, et sur un ou plusieurs jours, ouvrez vote logis à la visite, avec la charge d’organiser l’exposition de ce que vous mettez en vente, d’assurer les permanences et d’étiqueter votre marchandise.

Réquisitionner le sous-sol pour y exposer toutes nos possessions vendables eût été la solution la plus satisfaisante en termes de préservation de notre intimité, mais elle supposait de déménager nombre d’objets, lourds ou encombrants, ce n’était plus trop dans nos cordes. Alors, nous décidâmes d’ouvrir également à la présentation les chambres de l’étage.

Il fallait encore songer à la surveillance. Il fut entendu que je prendrais en charge le sous-sol pendant que Jackie se chargerait du rez-de-chaussée et du premier.

Les contraintes légales étaient légères : déclaration à la mairie pour autorisation, parking assuré, signalement extérieur et un extincteur en cas d’incendie. C’était dans nos possibilités.

Ce n’est qu’au début du printemps 1999 que Jackie eut retrouvé sa mobilité antérieure. Pendant tout l’hiver, nous avions recensé, trié, estimé, étiqueté ce que nous souhaitions vendre et évacué le reste en déchetterie. Travail pénible dans tous les sens du terme, émouvant souvent, car chargé de souvenirs pour moi. Jackie, elle, avait moins de scrupules à éliminer, c’est évident.

Un petit tas de bibelots, avec ou sans valeur marchande d’ailleurs, se constitua assez rapidement sur un coin de la table de salle à manger : un sextant d’un aïeul, deux cendriers publicitaires, un fer à braises, un moulin à café en fonte d’aluminium, deux douilles sculptées d’obus de 75 mm, des poids hexagonaux en fonte avec anneau, une balance à tabac d’époque Napoléon III…

Parmi les vases à fleurs, seuls deux soliflores Art déco couleur coquelicot et un autre vase de l’École de Nancy avaient de la valeur. Les autres n’étaient que du verre banal. Le cas des tableaux était plus délicat : au fil de notre vie commune, Jeanne et moi avions acheté une douzaine de toiles de peintres locaux, tous figuratifs, parfois des connaissances, mais bien entendu jamais nous ne nous étions inquiétés de leur cote. Une estimation sommaire par un commissaire-priseur de mes relations nous confirma qu’un passage en salle des ventes était possible, mais très aléatoire.

Alors, nous décidâmes de les garder tous pour l’instant, à l’exception d’un seul, hérité de mes parents, une vue campagnarde quelconque au goût de Jackie.

Confié au commissaire-priseur déjà cité, il s’avéra être d’un des pionniers de l’école de Barbizon, avec Jean-François Millet : Charles-François Daubigny. Sa vente nous réserverait une drôle de surprise.

Après consultation du nouveau calendrier apporté par le facteur, les dates du vendredi 2 au mardi 6 avril furent retenues pour notre opération « Bon débarras ! ». C’était le week-end de Pâques, nous comptions sur les Parisiens venus ouvrir leurs maisons de vacances.

Fin mars, l’autorisation municipale, sollicitée depuis un bon mois, nous parvint enfin.

J’avais distribué de petits prospectus dans tout le quartier, et la curiosité aidant, à défaut d’acheteurs, j’étais bien certain que nous aurions des visiteurs. Cela ne manque jamais. Une petite annonce dans les deux journaux gratuits distribués chaque semaine fit le reste.

 

XXVIII

 

Au cours de l’hiver, nous avions rendu visite à plusieurs vide-maisons prévus dans le canton. C’était notre sortie du week-end. Cela nous avait permis de nous mettre au fait des tarifs pratiqués, souvent ridiculement bas à mon sens, mais il paraît que c’est la clé du succès…

Le principal défi logistique dans cette affaire était d’avoir la surface d’exposition nécessaire. Lorsque toutes les tables (sauf celle de la cuisine, quand même) furent encombrées de verres, couverts, vaisselle, bibelots, linge, objets de décoration, etc., je dégondai deux portes isoplanes que je montai dans le garage sur des tréteaux pliants, ainsi que la table à tapisser, inemployée depuis les derniers travaux que j’avais effectués, peu après notre installation dans cette maison. Cela remontait à plus de trente ans ! Ils étaient bien poussiéreux et couverts de toiles d’araignées, mais encore vaillants, en dépit de quelques vermoulures !

Toutes ces surfaces furent recouvertes de nos nappes et toiles cirées. Les armoires exhibaient leurs entrailles vides, les tiroirs bâillaient, les lits avaient le ventre à l’air. La maison avait l’air d’un chantier de déménagement. Ce n’était pas engageant du tout.

Mais Jackie veillait au grain.

— Bon, d’abord, on referme les armoires et les tiroirs, on remet les dessus-de-lit et courtepointes, on laisse les lampes, les tableaux et les bibelots en place. Je coupe des fleurs au jardin et je les installe dans les vases.

— Tu ne crois pas qu’il faudrait aussi créer un sens de visite, dans la mesure du possible ?

— Oui, tu as raison. Ce pourrait être : arrivée par l’entrée, couloir salon, salle à manger, chambre, cabinet de toilette, cuisine, réserve, montée à l’étage, chambres, salle de bain, w.c., grenier, descente au sous-sol et sortie par le garage. Qu’est-ce que tu en dis ?

— Je crois qu’il faudrait réserver la partie grenier pour stocker ce qu’on veut garder et descendre au sous-sol les vieilleries dont on souhaite se défaire.

— Oui, tu as raison.

La nuit, je continuais de réfléchir aux multiples défis à relever : flécher au mieux l’itinéraire à suivre depuis le centre bourg pour que les pancartes ne soient pas inversées par des plaisantins ou carrément enlevées avant le jour J, prévoir du papier journal, des cartons et des cageots pour les acheteurs, trouver deux boîtes à gâteaux en fer pour servir de caisses, aller à la banque retirer pièces et billets pour les alimenter, vérifier le stock d’étiquettes, au cas où il faudrait baisser les prix affichés… Je m’endormais sur le matin et me levais fatigué.

Jackie, elle, d’un tempérament plus placide, dormait toujours comme un sonneur, mais me confiait rêver une nuit sur deux d’un aspect ou l’autre de cette vente extraordinaire.

Il était temps que cela finisse et que le grand jour vienne.

 

XXIX

 

La moitié du voisinage de Saint-Laurent est venue voir notre intérieur, comme il fallait s’y attendre.

Le canapé et ses deux fauteuils, en chêne ciré et tissu velours est parti dès le premier jour, suivi par le meuble télé assorti et la table basse du salon.

La salle à manger Régence en merisier, complète, table avec rallonges, buffet et six chaises cannées, a été plus difficile à caser. Curieusement, c’est un agriculteur voisin qui est venu la chercher avec son tracteur et un plateau.

La chambre, de style Louis-Philippe, il a presque fallu la donner ; pourtant l’armoire trois portes, entièrement démontable, était très présentable. Le bois de lit, lui, avait un peu souffert, le chevet aussi.

Deux autres armoires régionales, l’une en merisier, avec corniche, l’autre en châtaignier, avec portes sculptées, ont trouvé preneur, en dépit du fait qu’il fallait les démonter et remonter, mais à tout petit prix.

Un lit d’enfant en chêne avec sommier métallique a fait l’affaire d’une mère divorcée. Une penderie-bureau en placage de chêne aussi.

Ce fut une drôle de semaine. Sur le pont dès huit heures du matin, nous guettions le chaland sans trêve jusqu’au soir. Premier pic d’affluence en fin de matinée, mais surtout l’après-midi, puis après la sortie du travail.

Tous les verres trouvèrent preneur, depuis ceux en cristal jusqu’aux vulgaires verres à moutarde, en passant par ceux à liqueur et à calva. Jackie en a emballé plus de trois cents en tout, je crois. Idem avec les couverts, les assiettes, plates, creuses, à dessert, les raviers, les ramequins, les saladiers, les casseroles, les poêles, les cocottes, en fonte, en alu, les tasses à café, les soucoupes, les bols. Il n’est presque rien resté. Tous ces objets à petits prix ont fait florès. Emmaüs a profité du reste.

Le linge de maison a lui aussi fait des heureux : nappes et serviettes avaient peu servi pour beaucoup. Je découvris que Jeanne utilisait toujours les mêmes torchons, usés jusqu’à la trame, et qu’il y en avait des piles de tout neufs ! C’était un peu la même chose avec les draps. J’avais dû batailler pour qu’elle abandonne les draps à couture, confectionnés pendant la guerre avec deux draps usagés, et si inconfortables. Plusieurs paires en lin étaient encore dans leur emballage de cellophane.

De jour en jour, la demeure se vidait. De manière inégale. Dès le samedi soir, une des trois chambres de l’étage était à nu, une autre à moitié. La salle et le salon, vidés de leurs meubles, semblaient immenses. Nous avions dû poser le téléviseur sur un buffet bas que nous gardions et regarder la télé assis sur des chaises de cuisine. Mais nos veillées étaient courtes ; recrus de fatigue, à tour de rôle, nous piquions du nez et chacun réveillait l’autre, jusqu’au rapide abandon d’un commun accord.

Au sous-sol, tout l’outillage a été acheté, même celui d’antan, sans doute aux fins de décoration. Du matériel de jardin, je n’ai gardé que les petits outils.

Emmaüs, les Restos du cœur et le Secours Populaire ont fait place nette du reste.

La maison avait été mise en vente avant le grand débarras et nous avions reçu quelques acquéreurs en puissance : certains clients préfèrent visiter une maison avec ses meubles, d’autres préfèrent la voir vide pour mieux s’y projeter avec les leurs. Les visites reprirent donc, alors que nous vivions pour trois semaines encore entre la cuisine, la chambre et un salon où nous errions comme perdus.

Deux couples restèrent intéressés. Le premier, avec quatre enfants, voulait réaliser une extension sur pilotis dans la pente du jardin et demandait en conséquence un effort de notre part sur le prix. Le second, des retraités parisiens, trouvait la maison et le prix à son goût. Il avait l’argent suite à la vente d’un bien reçu en héritage. Sans surprise, il eut notre préférence. Ces gens souhaitaient emménager en juillet. Un compromis fut signé. Il ne restait plus qu’à espérer que le notaire se débrouille des diagnostics requis et puisse rédiger l’acte de vente dans ce délai.

Notre horizon était à présent dégagé. Bientôt, nous mettrions le cap à l’Ouest, toute !

 

Épilogue

 

J’ai, durant cette période, monté et descendu trop d’escaliers et j’en suis sorti bien fatigué. J’aspirais à une vie de plain-pied, mais d’un autre côté, j’aimais beaucoup notre appartement du Croisic qui n’avait qu’un défaut : l’absence de vue sur mer, bien qu’il se trouvât sous les combles au second étage de la résidence des Sables Menus. La Côte Sauvage était toute proche pourtant, trois cents mètres tout au plus. Les escaliers étaient larges et aisés, dallés jusqu’au premier, moquettés ensuite, avec une rambarde d’un côté et une main-courante de l’autre.

Cependant, il était sage de prévoir l’avenir. Impossible d’installer un monte-escalier privatif dans une résidence. Quant à une installation collective, cela ne s’était encore jamais vu. Partir, alors ? Pas tout de suite, en tout cas. Nos possessions restantes du vide-maison avaient été entreposées dans un box loué à Batz-sur-Mer pour six mois renouvelables. Et nous avions notre saoul de déménagements.

La vente aux enchères du Daubigny nous avait donné un peu d’aisance. Ce tableau de 1853, d’une bonne taille – un mètre par soixante centimètres environ – répertorié sous le nom de « Solitude, étangs de Gylieu », fut adjugé une petite fortune ! Frais (énormes) déduits, il nous avait laissé 175 000 francs ! Imaginez un instant que nous l’ayons mis en vente au vide-maison sans le faire estimer. Sans doute l’aurions-nous laissé partir pour deux ou trois cents francs ! Une misère. Il fallait bien reconnaître là un net coup de pouce de la Chance !

Alors, Jackie et moi décidâmes de passer l’été à l’appartement et de prospecter à la rentrée, à la recherche d’une petite maison sans étage en bord de mer. Cela devait pouvoir se trouver. Après la saison, il y avait toujours beaucoup de propriétés mises en vente.

Cette perspective nous apaisa tout les deux. Jackie, sans le dire, se réjouissait de quitter un décor choisi par une autre, moi, de retrouver une vue sur mer qui me manquait beaucoup. Nous passâmes un été délicieux. Je me suis mis à la pétanque dans les allées du Lénigo, Jackie au scrabble au club des Aînés et je lui ai fait découvrir tous les sentiers de la Presqu’île.

Mon premier livre vient d’être réédité et j’ai été retenu pour figurer au prochain salon du Croisic, aux côtés d’autres auteurs locaux. J’ignore si celui-ci sera prêt en temps et en heure, mais peu importe. C’est déjà une grande fierté pour moi. Jackie, toujours un peu jalouse, préférerait de beaucoup que je présente ce dernier, où il est surtout question d’elle plutôt que le premier, consacré presque exclusivement à Jeanne !

— J’y raconte notre rencontre aussi. Et un peu de patience, chérie. Au prochain salon, je présenterai les deux !

Le fils cadet de Jackie, son épouse et ses enfants sont venus durant une semaine. Nous avons dormi dans le canapé pour leur laisser la chambre, c’est plus pratique pour moi qui me lève jusqu’à deux fois par nuit. Les filles étaient enchantées de la plage, du mini-golf, de la moulerie et de la crêperie où nous sommes allés, comme des balades en vélo sur les sentiers. Nous attendons pour bientôt une première visite de son aîné. Les choses se normalisent peu à peu.

Me voilà au bout de ce récit. Ce matin, je viens de relire en entier ce brouillon, qui établit une sorte de bilan de ces presque trois années écoulées au côté de Jackie. Maintenant, vous savez avec moi pourquoi je l’ai aimée au premier jour et pourquoi je l’aime aujourd’hui. Au début, pour cet inexplicable attrait – charme physique, complémentarité des phéromones, conjonction des astres, – depuis, en plus, pour toutes les qualités qu’elle a démontrées et que j’ai tenté de vous exposer. Mais, elle, pourquoi donc m’aime-t-elle, moi, qui ne suis ni beau, ni riche, et déjà entré dans la vieillesse ?

« Quand je t’ai rencontré, m’a-t-elle dit, je me suis intéressée à toi parce que tu es entré dans ma vie à un moment où je me sentais seule et délaissée ; parce que m’occuper de toi, durant ta maladie, a redonné du sens à une existence qui en manquait singulièrement, et depuis, a-t-elle poursuivi, parce que tu t’es révélé être un compagnon prévenant, agréable, cultivé, un amant surprenant de vitalité et que je me suis attachée chaque jour un peu plus à toi. Voilà, mon Pierre, pourquoi je t’aime. »

J’en suis heureux à un point que vous ne soupçonnez pas. Je viens de fêter mes quatre-vingts ans et dans trois mois, nous changeons de siècle.

Merci, la Vie !

Le Croisic, automne 1999.

© Pierre-Alain GASSE, 17 mars-11 mai 2020, début et fin du premier confinement dû à la pandémie du Covid-19.

 

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