J'ai arrêté de fumer quand j'ai eu cinquante ans.
Et il m'en a coûté, car j'avais commencé vers les douze ans. Sans trop de récriminations de mon père. C'est que le tabac, nous l'avions à la maison, car mes parents tenaient un bureau de tabacs-journaux dans une petite ville de province. Donc, les paquets de cigarettes ne m'ont jamais fait défaut jusqu'à ce que j'abandonne la maison pour aller étudier la littérature à la capitale de région. Je crois que j'ai essayé toutes les manières de consommer du tabac, sauf une : mâcher. Cela me dégoûtait.
Je dois dire également, que durant mes années de collège et lycée, il ne s'est pratiquement pas passé un jour sans que j'apporte dans mon cartable toutes sortes de fournitures pour les internes. Des cigarettes en premier lieu, des gourmandises en tous genres ensuite et des revues illustrées, surtout des bandes dessinées en troisième position. Le petit séminaire accueillait des élèves de toutes classes sociales, mais malgré tout, la petite bourgeoisie y tenait le haut du pavé. Ses rejetons pouvaient se permettre de dépenser un billet de dix nouveaux francs par semaine (le paquet de Gauloises alors valait 1,30 NF). J'avais même des addicts fidèles qui m'achetaient une ou deux boîtes métalliques de Benson & Hedges, Black & White ou Camel par semaine ! Vous comprenez mieux pourquoi mon père me laissait fumer. Évidemment, moi, je devais payer la marchandise à mon père avant de l'emporter. Donc, je me faisais payer à l'avance également et je rendais la monnaie. En prélevant, bien entendu, dix pour cent pour couvrir les risques, le travail et le poids que toute cette marchandise représentait dans mon cartable en plus de mes livres et mes cahiers.
Si je me souviens bien, en ce qui me concerne, j'ai commencé avec les fameux petits paquets bleu et blanc de quatre cigarrettes de tabac brun, les Parisiennes P4, qu'on abrégeait tous en "P4". C'est avec elles que j'ai réalisé mes premiers essais de fumeur. En toussant et crachant, comme tout le monde, des larmes dans les yeux à cause de la fumée. Ensuite, sont arrivées les Gauloises bleues et les Gitanes et quand j'étais en Espagne, les Celtas cortos et les Ducados. Mais aussi goûté le tabac blond des Bisonte et des Fortuna. En Espagne, j'adorais les petites allumettes de papier enduit de cire que l'on pouvait craquer sur sa semelle de chaussure ou n'importe quelle surface dure. C'était tellement stylé ! Avec l'inconvénient que souvent tu te brûlais les doigts, tellement elles étaient courtes ! À cette époque-là, on jetait son mégot par terre partout, dans les bars comme dans la rue, sans le moindre reproche de quiconque !
En tant que fils du buraliste, je n'ai eu aucun mal pour essayer toutes sortes de tabacs, à l'insu de mes parents au début, et sans trop de freins ensuite. Un paquet de plus ou de moins sur les étagères ne se remarquait guère et il n'y avait pas alors de caisse automatique pour enregistrer les ventes. Dans mes premiers temps de fumeur, j'ai adoré le tabac blond des High Life (en France, on prononçait "iglif") en paquet de dix. Mais, plus tard, j'en suis venu à vouloir essayer les Boyard, papier maïs, ces cigarettes connues pour renfermer les taux les plus élevés de nicotine et goudrons, 2,95 et 45 mg respectivement par cigarette. Horrible. Je n'ai même pas pu fumer la moitié d'une de ces cigarettes de gros module. Et dire qu'à la boutique, je servais des clients qui en fumaient un demi-paquet par jour ! Suicide lent, mais quasi assuré.
Après une courte période où pour frimer, je suppose, j'ai fumé des blondes en boîte métallique (surtout des Black & White), j'ai délaissé la cigarette pour le cigarrillo. D'abord, les meilleurs marché comme les Ni�as, pour ensuite goûter aux Chiquito, Brazza, Agio, Reinitas ou Farias Club, quand j'étais en Espagne, avant de m'arrêter sur les Meccarrillos, marque à laquelle je suis resté fidèle jusqu'à ce que je passe à la pipe. Cela m'a permis de réduire ma consommation à un ou deux cigarrillos par jour. L'ennui, c'est que je pris alors l'habitude de ne fumer qu'en voiture, ce qui laissait dans l'habitacle une odeur de tous les diables. Je voyais bien qu'un cigarrillo contenait plus de tabac qu'une cigarette, mais cela ne remontait pas juqu'à ma conscience. Aujourd'hui, je sais que la différence va de un à trois grammes. Heureusement que je n'en fumais que deux ou trois par jour. J'avais un autre avantage sur le tabac : c'est que jamais je n'ai aspiré la fumée, sauf celle que tu respires en fumant, inévitablement.
Je crois que c'est quand je suis entré à l'Université que j'ai eu envie de me mettre à la pipe. Pour gagner en prestance devant les filles, peut-être. Dans la boutique de mes parents, j'ai trouvé tout ce dont j'avais besoin : une pipe droite en bois de bruyère, un cure-pipes et du tabac. Pas de blague, parce que cela faisait trop vieux.
Jusqu'à temps que j'arrête, je suis resté fidèle au tabac Amsterdamer, mais j'ai aussi goûté une autre marque célèbre, le Clan. Le mélange de tabacs d'Indonésie de l'Amesterdamer m'a toujours plu. En général, sa fragrance séduisait tous ceux qui t'entouraient. Créé en 1920, ce scaferlati venait d'être introduit en France par la SEITA en 1968 quand j'ai commencé à fumer la pipe. Le Clan qui venait également de Hollande, avec son mélange de quatorze tabacs différents, me semblait trop "féminin", même si bien peu de filles fumaient la pipe alors.
J'ai fumé la pipe jusqu'à mes cinquante ans, en croyant ingénument que c'était moins nocif que de fumer des cigares ou des cigarrillos, alors que c'est gravement erroné. Mais longtemps auparavant déjà, nettoyer ma pipe était devenu une corvée, salissante et malodorante qui m'avait fait prendre conscience de la "merde" qu'avale le fumeur, bouffée après bouffée.
Alors, petit à petit, j'ai espacé ma consommation de tabac. Mais il me manquait un déclencheur pour arrêter complètement. Quand, en 1998, est mort mon beau-père, j'ai récupéré sa pipe, une élégante pipe courte et rebourbée et un paquet de tabac gris, un scaferlati assez rude. J'en ai rempli le fourneau et essayé de le fumer, mais je n'ai pas pu. Trop fort et trop âcre. Quelques mois après avoir conservé cette pipe sans la fumer. j'ai découvert que le fourneau comportait une fissure assez importante. C'est alors que j'ai décidé d'arrêter pour de bon. Et je l'ai jetée.
C'est ce geste qui a marqué le début de mon arrêt complet (à part peut-être une bouffée ou deux, un jour de fête), et jusqu'à aujourd'hui, il n'y a pas eu de rechute. Pourvu que ça dure !
Tout ce qu'il me reste de ma vie de fumeur, ce sont deux cahiers de papier à cigarettes OCB dont j'ignore pourquoi je les ai (sans doute ai-je, à un moment donné, essayé de rouler des cigarettes d'Amsterdamer), mon cure-pipes et un briquet à gaz.
Tout le reste n'est que fumée envolée dans le vent de la vie.
© Pierre-Alain GASSE, juillet 2026.
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