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mardi 28 avril 2020

La Vie après Jeanne (chronique d'amours contingentes) - Chapitre 3

jackieetpierre2.jpg, mai 2020

Je vais vous avouer quelque chose. Ce qui m'a le plus retenu, dans un premier temps, de poursuivre avec Jackie, ce n'est pas sa vie sentimentale aventureuse, c'est son éloignement de la mer !

Cela vous surprend ?

Si elle avait habité Houlgate, Wimereux, Camaret, La Tranche sur/mer, Théoule, où même le plus insignifiant des bourgs de bord de mer n'importe où en France, j'aurais signé des deux mains tout de suite ; moi, si vous m'éloignez de l'océan plus de quelques semaines, je m'étiole, je dépéris. Et pourtant, je n'ai pas le pied marin, vous pouvez m'en croire, je suis malade comme un chien dès que je monte sur un bateau, mais j'ai besoin, pour mon équilibre, de voir la mer sans cesse recommencée, ses flux et reflux, ses pétoles et ses colères, rythmer mon quotidien.

Donc, cela a été un gros frein. Il n'est pas question que j'aille un jour "m'enterrer" à Saint-Julien l'Ars, loin de tout rivage. Et tout mon espoir consiste à la convertir aux charmes de ma Bretagne. Je ne désespère pas d'y parvenir.

Il y a pour elle, c'est certain, l'écueil de la température, de la pluie, du vent. La température et le vent surtout. Elle est frileuse. Chez elle, on bénéficie aisément de cinq degrés de plus que chez moi. C'était amusant, d'ailleurs, au début, quand nous vivions encore chacun chez soi, au téléphone, lors de nos conversations quotidiennes, elle commençait toujours par :

— Alors, il fait quel temps chez toi, aujourd'hui ? avant même de me demander si j'allais bien. J'ai fini par le prendre mal et le lui faire remarquer. Depuis deux mois, elle n'a plus à poser cette question puisque nous vivons ensemble. Il lui suffit de soulever le rideau de la baie vitrée, d'aller sur la terrasse pour le constater par elle-même.

Mais j'ai dû consentir quelques "sacrifices". Cet hiver, nous projetons d'aller passer un mois ou deux dans le Sud. Et peut-être finirai-je par vendre ma maison de Saint-Laurent, qui devient bien grande à entretenir, même pour deux, pour nous replier sur l'appartement du Croisic. Ça me plairait bien. C'est un de nos projets, quoique le fait que je l'aie acheté avec Jeanne déplaise encore un peu à Jackie. Laissons du temps au temps.

Si ce n'est pas le signe que nous sommes en train de devenir un couple, je veux bien être pendu.

Mais il y a eu d'autres écueils, vous vous en doutez bien.

Celui de ses enfants a été le plus sérieux, je crois. Aucun de ses deux garçons n'était ravi de voir sa mère se mettre en ménage avec un vieux de douze ans son aîné. Relevant d'accident, de surcroît. Je peux le comprendre. Accoutumés à ses passades, ils ont d'abord cru que je ne serais qu'un feu de paille de plus.

Jackie et moi nous sommes fréquentés (vous voudrez bien m'excuser si j'emploie des mots qui n'ont plus guère cours aujourd'hui) pendant presque un an, avant que je ne fasse leur connaissance. Un peu par hasard, d'ailleurs. Ils étaient descendus de Paris fêter l'anniversaire de leur mère et moi, j'avais décidé de lui faire la surprise de ma venue pour cette occasion.

Ma DS 21 cabriolet était enfin ressortie du garage, passée au marbre, l'avant carrossé à neuf et repeinte aux couleurs d'origine. Même si l'ami garagiste et collectionneur qui avait fait le travail n'avait pas compté toutes ses heures, cela m'avait quand même coûté un bras, mais bon, je ne me voyais pas conduire autre chose, après toutes ces années. Ceci dit, j'avais quand même fait rajouter des ceintures de sécurité, à la demande insistante de Jackie.

Je peux vous dire que mon arrivée rue de Bel Air n'est pas passée inaperçue, d'autant moins que mon copain garagiste m'avait dégotté un klaxon cinq tons qui joue les premières notes de "La Cucaracha" ! Effet garanti.

Bref, c'est une famille au complet qui était sortie sur le trottoir, intriguée par ce vacarme ; ce n'était pas encore le temps du Tour de France !

Jackie est accourue en s'essuyant les mains dans son tablier de cuisinière, s'est penchée à la portière pour m'embrasser et a dit :

— Les enfants, je vous présente Pierre, mon ami breton. Puis, plus bas : "Tu tombes à pic, dis donc !"

Un chœur de voix jeunes et moins jeunes a répondu :

— Bonjour, Pierre ! mais l'enthousiasme dans la voix des enfants faisait clairement défaut chez leurs parents.

Les petits-enfants, deux garçons chez l'aîné, deux filles chez le cadet, étagés entre sept et quatorze ans, tournaient déjà autour de mon cabriolet ; j'en ai l'habitude. J'ai pris le bouquet de roses qui reposait sur ma banquette arrière et la bouteille de Roederer qui l'accompagnait (j'avais d'abord pris une bouteille de Veuve Cliquot, puis j'ai pensé que cet humour ne serait peut-être pas apprécié !) et nous sommes tous rentrés dans la maison.

Nous étions donc dix à table, et une fois passé l'apéritif, champagne aidant, l'atmosphère s'est quand même un peu réchauffée. Jackie avait diplomatiquement placé ses enfants et leurs conjoints à sa droite et à sa gauche et moi en face d'elle. Nous avons raconté notre rencontre, mon accident, son implication et comment, de fil en aiguille, nous en étions venus à une relation à distance, avec de courts séjours chez l'un ou chez l'autre aussi souvent que possible.

Nous nous sommes prudemment arrêtés là.

Le repas avait été excellemment préparé par Jackie : asperges sauce mousseline, filet de bœuf en croûte, pommes de terre au beurre, premiers haricots verts du jardin, fraisier maison. Jackie a la main verte, c'est une autre de ses qualités. Et son petit potager est un modèle du genre (quand elle venait à la maison, elle me récriminait sur l'indigence du mien ! Maintenant, elle s'en occupe plus que moi).

À part leur déplacement, on ne peut pas dire que les deux fils et leurs épouses aient beaucoup mis la main à la poche ni à la pâte d'ailleurs, pour cet anniversaire. Les petits-enfants avaient réalisé des dessins pour leur mamie, c'est vrai, mais tout juste si leurs parents s'étaient fendus d'un petit bon cadeau dans une grande enseigne d'électroménager ! Enfin, c'est l'intention qui compte, n'est-ce pas ?

C'est donc le jour du 66e anniversaire de Jackie, le samedi 31 mai 1997, que j'ai rencontré sa famille. Et depuis, point mort. Cela va faire un an.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, mars 2020.

mercredi 22 avril 2020

La Vie après Jeanne (chronique d'amours contingentes) - Chapitre 2

jackieetpierre2.jpg, mai 2020

C'est un personnage, vous savez. Avec une force d'âme, un appétit de vivre et une insouciance du qu'en-dira-t-on qui forcent l'admiration.

Jackie (elle trouve Jacqueline trop vieux) s'est retrouvée veuve en trois secondes ! Son mari était boucher et a pris à l'abattoir un stupide coup de masse destiné au bœuf qu'il maintenait. C'était il y a vingt-deux ans. Elle avait donc, attendez que je calcule, quarante-cinq ans. C'est bien jeune pour connaître le veuvage. Moi, j'en avais soixante-dix-sept quand cela m'est arrivé. Mais le fardeau est le même, à tout âge. Ce statut commun nous a rapprochés dès le début, c'est certain.

Ceci dit, si vous la voyiez, vous lui donneriez à coup sûr dix ans de moins. Cela arrive souvent chez les gens un peu replets. Les rides ont moins de prise sur eux. Heureusement qu'elle ne m'entend pas, elle est très coquette encore et n'aime pas que l'on brocarde le physique.

Avec tout ça, vous pensez bien qu'elle ne m'a pas attendu jambes serrées et culotte cadenassée. Elle a pris le bon temps qui s'est présenté, jetant son bonnet par-dessus les moulins, comme disait ma mère, à chaque fois que l'occasion lui en a été donnée. J'ai bien tenté d'avoir des précisions, mais elle m'a entouré de ses bras et chanté trois vers de Jacques Brel :

Bien sûr, (j'ai pris) quelques amants
Il fallait bien passer le temps
Il faut bien que le corps exulte.

Que pouvais-je répondre à ce passage de la Chanson des vieux amants, sinon l'embrasser ? Chapitre clos.

Bon, je ne suis pas trop mal conservé pour mon âge, non plus, il faut dire, et j'ai toujours été tiré à quatre épingles, commerce oblige.

Et donc, lors de ma première visite, j'avais bien remarqué quelques approches de sa part, dès le premier soir, et plus encore le lendemain matin, mais par respect pour la mémoire de Jeanne, ma défunte épouse, je n'avais pas voulu y céder.

Et quand elle m'avait offert l'hospitalité du retour, je n'avais tout d'abord pas pris cela plus au sérieux qu'une formule de politesse, plus ou moins intéressée. Après tout, il fallait bien qu'elle remplisse ses chambres à louer !

Mais, durant mon voyage, à plusieurs reprises, le souvenir de cette rencontre était venu peupler mes rêves. Cela m'a paru un signe assez clair. Et finalement, vous connaissez la décision que j'ai prise.

Voilà bientôt deux ans de cela et je ne regrette rien, en dépit de l'accident survenu et des quelques séquelles qu'il a entraînées.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, mars 2020.

dimanche 19 avril 2020

Pierre Marchand est de retour !

jackieetpierre2.jpg, mai 2020

Je n'y croyais pas, mais c'est arrivé. Et à mon âge (soixante-dix neuf ans dans l'année), c'est une drôle d'aventure, je vous assure.

Peut-être faut-il d'abord que je vous résume les épisodes précédents.

Jeanne et moi avons été mariés de 1942 à 1996, mais nous nous étions connus auparavant, en 1936, durant les premiers congés payés. Autrement dit, nous avons vécu pendant cinquante-quatre ans, côte à côte, main dans la main. Ce n'est pas rien.

Elle est partie sans crier gare, d'une septicémie foudroyante, au cours d'une banale opération de prothèse de hanche, il y a deux ans, et cet été-là, en mémoire d'elle, j'avais décidé de retourner sur tous les lieux de vacances où nous avions été si heureux, elle, moi et notre fils Paul, aujourd'hui disparu lui aussi.

J'ai raconté cela dans un carnet de voyage, intitulé "Voyage en Nostalgie", que mon éditeur a finalement décidé de titrer : "Le Vieux qui ne voulait pas oublier". C'était plus porteur, disait-il.

Cela s'est concrétisé un peu malgré moi. C'est ce que je vais vous raconter maintenant avec ce qui s'est ensuivi.

Je venais de déjeuner d'une entrecôte charolaise, accompagnée de légumes de saison, à la terrasse d'un restaurant sobrement nommé Le Charolles, dans la ville du même nom. Et, après moult hésitations et un examen de conscience approfondi, j'avais décidé de faire étape à Saint-Julien l'Ars, à une quinzaine de kilomètres de Poitiers.

Pourquoi cet arrêt, au milieu de nulle part, me direz-vous ?

Eh bien, il se trouve qu'à l'aller, une panne mécanique mineure m'avait immobilisé quarante-huit heures dans cette bourgade sans hôtel et que je m'étais retrouvé logé chez l'habitant. Plus précisément chez une ancienne bouchère, veuve comme moi et de douze ans ma cadette. Nous avions sympathisé (cf. "Voyage en Nostalgie" pour les détails) et elle m'avait invité à m'arrêter à nouveau chez elle, lors de ma remontée vers le Nord. Réflexion faite, je venais de trancher positivement.

C'est donc un peu euphorique et peut-être alourdi par mon repas, je ne sais, que j'avais repris ma route vers l'Ouest. Mais en pleine ligne droite, un peu avant Montmorillon, sur la D54, j'ai percuté un malencontreux platane, exécutant un vol plané qui s'est achevé contre un round-baller de paille, heureusement pour moi.

Enfin, c'est ce qu'on m'a raconté bien plus tard. La police, les médecins et "elle".

Sur le siège avant, lors de l'accident, se trouvait mon carnet de route, avec le nom, l'adresse et le numéro de téléphone d'une certaine Jacqueline Dupontel. C'est elle que les gendarmes ont prévenue, en l'absence d'autres indications.

Sans sa présence de presque tous les instants à mon chevet, serais-je revenu à la vie, avec un poumon perforé et trois fractures ?

J'en doute.

J'étais prêt à rejoindre Jeanne, mais un fil ténu m'a retenu.

Déjà, merci pour ça, Jackie.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, mars 2020.