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jeudi 8 janvier 2015

Quand le vin est tiré... Nouvelle policière - Chapitre 8

 
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Tribulations policières et amoureuses 

L'aéroport de Jinan avec les superstructures apparentes de ses halls a un peu le look d'un hangar de foire-exposition. Rien à voir avec le luxe parfois tapageur de certains autres de par le monde. Situé à 33 km de la capitale, au nord de la ville de Yaoquiang, il voit arriver deux Français, un peu déphasés après une vingtaine d'heures de vol et deux escales. 

Julien et Bénédicte récupèrent leurs bagages sans encombre et, leur fiche d'immigration soigneusement remplie, se dirigent avec un légère appréhension vers la file des étrangers au contrôle de la police des frontières.

Passeport et fiche en main, stationnés derrière la ligne jaune peinte au sol, le hasard des postes qui se libèrent plus ou moins vite et une injonction policière sans équivoque les séparent soudain. Julien, à gauche, tend son passeport à une jeune femme aux yeux très bridés, tandis qu'à droite, Bénédicte présente le sien à un fonctionnaire au visage impassible. On leur enjoint de retirer coiffure et lunettes. Une caméra les filme et un logiciel compare le cliché avec la photographie de leur document d'identité. De longues secondes s'écoulent. La crainte d'un nom mal orthographié, d'une date oubliée, les étreint, mais ils se forcent à sourire. Puis Bénédicte entend divers coups de tampon donnés sur le passeport de Julien qu'on lui rend bientôt. Le voilà qui franchit la barrière.

Son policier à elle, semble plus suspicieux. Sur sa fiche, comme sur sa demande de visa, elle a indiqué comme profession : agent spécialisé. Et voilà la question qui fâche :

— What is your administration, miss ?

Le temps s'accélère. Pas d'échappatoire. Il faut répondre. 

— Police laboratories, sir.

Bénédicte a opté pour une demi-vérité.

— You should have mentioned it !
— I'm sorry. I'm not on duty, just on engagement holiday.

La dernière partie de la phrase s'est formulée toute seule, indépendamment de sa volonté consciente. La main qui tient le tampon fatidique est suspendue en l'air depuis une vingtaine de secondes qui semblent s'éterniser. Finalement celui-ci s'abat sur son passeport, suivi de plusieurs autres et on lui enjoint d'avancer en lui rendant son sauf-conduit. Ouf ! 

De l'autre côté de la barrière, Julien ouvre de grands yeux en signe d'interrogation. Bénédicte le rejoint en courant et lui tombe dans les bras. Il ne demande pas mieux. Et les voilà en train d'échanger leur premier baiser depuis dix ans.

Mais Bénédicte ne veut pas encore totalement lâcher prise.

— Oh, la vache ! J'ai bien cru que je n'allais pas passer, ajoute-t-elle bientôt, détachant ses lèvres de celles de Julien. Bon, on y va ?

Scrutant la foule des visages et les multiples pancartes qui lui font face, elle remarque bientôt un écriteau avec son prénom, brandi un peu en arrière des autres par une jeune femme brune en jean et T-shirt siglé Breizh. Pas de doute, c'est leur hôte !

— Bonjour Mathilde !
— Bienvenue à Jinan, Bénédicte. Tu as fait bon voyage ?

Aux deux bretonnes, le tutoiement est venu naturellement et elles s'embrassent comme du bon pain, les trois bises rituelles. Julien, en retrait, attend. Bénédicte se tourne vers lui, puis vers Mathilde :

— Mathilde, je te présente Julien, mon fiancé.

Cela fait partie de leur couverture, mais Julien est quand même bien content d'entendre ces mots dans la bouche de Bénédicte.

— Enchanté, Julien.

Ils se donnent une poignée de main, puis finissent par s'embrasser, eux aussi.

Trois quarts d'heure plus tard, dans le centre de Jinan, près du Lycée des langues étrangères, la Toyota Prius de Mathilde se gare sous un immeuble de brique et béton tout neuf. C'est la résidence dévolue aux professeurs étrangers.

L'appartement, au deuxième étage, est petit, à l'image de l'habitat chinois en général, mais bien agencé et confortable. Dans le salon, un canapé blanc fait face à un écran plat fixé au mur, devant une table basse aux lignes épurées.

Le mari de Mathilde, Lin Gao, parle un français châtié, appris en partie ici et en partie en France durant ses études supérieures, mais toujours avec ce phrasé saccadé si reconnaissable.

Ce sont les vacances scolaires et Mathilde s'offre à servir de guide à nos deux "touristes". Ça tombe bien, car ici le permis international n'est pas reconnu et on ne peut pas louer de voiture sans chauffeur. De plus, la conduite chinoise est "particulière", assez peu respectueuse de la signalisation.

Pour leur première soirée en Chine, leurs hôtes ont prévu un dîner typique de la cuisine de leur région, l'une des huit principales de Chine : des raviolis en bouillon, une carpe à l'aigre-douce, du maïs avec des crevettes séchées, du concombre de mer frit aux oignons et en dessert des poires en boule au miel. Le tout accompagné de riz blanc et de thé vert et d'une bouteille de Chardonnay pour faire honneur à leurs invités.

Sur la table ronde de la salle à manger, un carrousel central accueille les différents plats et chacun de le faire tourner pour se servir dans les différents bols garnis de nourriture le plus souvent pré-découpée.Tous ces mets mêlent habilement l'aigre, l'épicé, l'amer, le sucré et le salé ainsi que les textures : moelleux, croquant, juteux, grillé.

Le tout est excellent. Bénédicte et Julien se régalent sous l'œil amusé de leurs hôtes qui sourient gentiment de leur maladresse dans le maniement des baguettes.

— C'est toi qui as préparé tout ça, Mathilde ? demande Bénédicte admirative.
— Moi et Lin Gao, oui, avec l'aide de ma belle-mère qui est venue ce matin. Mes beaux-parents n'habitent pas très loin.

La conversation roule sans encombre sur la vie des uns et des autres, l'évolution si rapide de la Chine, la situation inquiétante de la France...

Le repas terminé, alors que les lumières de la ville s'emparent du paysage, leurs hôtes décident bientôt de se retirer, une fois la table desservie.

Lin Gao montre à Julien le mécanisme du canapé-lit, la table basse est poussée sur le côté, on leur indique la salle de bains et les toilettes.

— Vous devez être fatigués. Nous allons vous laisser vous reposer. À demain. Dormez bien.

Julien s'essaie bien à quelques manœuvres sous la couette, mais Bénédicte, par un reste de pruderie, le repousse - "Pas ici, t'es fou, et puis je suis crevée. Allez, bonne nuit." - avant de se pelotonner en chien de fusil contre lui.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, janvier 2015.

samedi 27 décembre 2014

Quand le vin est tiré - Nouvelle policière - Chapitre 7


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VII

Chine, nous voilà !

Le patron vient de m’annoncer la mauvaise nouvelle.

Officiellement, je suis toujours en congés et absolument pas chargée de suivre Saintilan. Mais ni moi ni lui n’aimons qu’on fasse notre boulot à notre place. Personnellement, je garde un mauvais souvenir d’une enquête où j’ai été doublée par une mamie pas ordinaire, du temps où j’étais affectée au Commissariat de Lannion (cf. Quand Mam Goz s’en mêle). Enfin, là, c’est un peu différent puisque la pièce rapportée, je la connais, très bien même. N’empêche, maintenant que notre client est en passe de s’envoler pour la Chine, on fait quoi, Julien et moi ? Est-ce que son budget pour ce boulot lui permet d’aller enquêter à l’étranger ? Je lui pose la question :

— T’as de quoi suivre Saintilan jusque là-bas ?

Il sourit jaune.

— C’était pas vraiment prévu dans le devis, mais, bon, si tu m’accompagnais… ça nous ferait des vacances pendant lesquelles nous pourrions joindre l’utile à l’agréable, dit-il avec un petit clin d’œil en coin.

Julien vient de se souvenir qu’au Lycée Louis Guilloux, à Saint-Brieuc, j’ai fait partie des pionniers qui, dans les années 90, ont étudié le chinois 3e langue. J’ai même réalisé un voyage de quinze jours là-bas, en Terminale. C’est loin, mais je devrais pouvoir me débrouiller sur place. Je cherchais une destination de villégiature : en voilà une, toute trouvée ! Oui, mais c’est grand, la Chine. Ils venaient d’où, les Chinois arrêtés à Roissy ? La province de Shandong. C’est quoi, la capitale, là-bas ?

— Jinan, je crois.
— Première nouvelle. Il faut combien de temps pour obtenir un visa ?
— Un à deux jours, en urgence, si le dossier est complet, au lieu de cinq normalement.
— Quand ils vont voir nos professions, journaliste et flic, ça va pas être simple d’obtenir un visa de tourisme.
— T’es en vacances, non ? Et je peux être ton… fiancé, par exemple.
— Mais bien sûr. On peut aussi prendre deux vols différents, tu sais. Voyons d’abord ce que ça coûte.

Je pianote comme une malade sur mon smartphone. Paris-Jinan : 15 heures de vol, au minimum avec une ou deux escales. Meilleur prix autour de 800 €, moyenne autour de 1000 €. C’est pas donné quand même !

— Qu’est-ce qu’on fait ?, je demande à Julien.

Il me regarde et sourit :

— On lance les demandes de visa en express et on réserve deux places sur un vol en partance dans trois jours. On essaiera de changer si ça va plus vite.

Je réfléchis un instant. Toutes mes économies vont y passer. Bah, tant pis :

— OK, c’est parti.

Nous remplissons les demandes de visa en ligne. Quatre pages assez détaillées. Prudemment, j’indique comme profession : fonctionnaire. Eh oui, mais ils demandent la fonction : agent spécialisé ? Résidence en Chine : je mentionne le nom d’un hôtel de moyenne gamme trouvé sur la Toile. Motif du déplacement : voyage de fiançailles ? Traitement express de la demande. C’est vingt euros de plus. Julien demande un visa de tourisme également, mais sans cacher son activité. Ah ! J’ai failli oublier le formulaire médical. Deux pleines pages à faire remplir et signer par un médecin. Pourvu qu’on puisse transmettre le tout par e-mail ! Va falloir faire vite.

Ensuite, après exploration des comparateurs de prix sur le web, nous jetons notre dévolu sur un vol aller assez rapide (17h 55), malgré deux escales à Istanbul et Urumqi, assuré conjointement par Air France et China Southern. Seconde escale à Urumqi, c’est où ça ? Ah ! En Chine aussi ? Capitale du Xinjiang ? Première nouvelle !

Par contre, le vol retour, une semaine plus tard, bonjour ! Il passe par la Russie avec dix heures d’escale. Autrement dit, une nuit à Moscou, quoi !

Départ dans trois jours, Roissy, 18 h 55. Cool ! De Rennes, il y a un TGV direct qui arrive à 17 h 11. Il ne reste plus qu’à attendre nos visas électroniques. Je croise les doigts.

Nous rentrons aux “Mouettes” prendre congé de Dame Jeannine avant de regagner nos domiciles respectifs. Ou pas ? Je n’ai pas encore tranché. J’ai tout le trajet pour y réfléchir.

… Finalement, ce soir-là, je suis revenue seule chez moi, pour achever les préparatifs de ce voyage imprévu. Trop de trucs dans la tête.

Hier lundi, en me renseignant sur le climat à Jinan, j’ai découvert que la ville est jumelée avec Rennes depuis 2002 ! Un contact téléphonique avec le Comité de Jumelage m’a renvoyé vers le Président de l’Association, qui m’a accueillie à bras ouverts en tant que sinisante. Quelques échanges de mails plus tard, je me retrouve pourvue d’adresses de divers points de chute dans la capitale du Shandong.

Mon choix se porte sur une famille sino-française dont le mari a fait ses études à l’Université de Rennes, dans les mêmes années que moi. Son épouse est une Bretonne de Quimperlé. Ils ont deux petites filles. Elle, enseigne le français au Lycée des langues étrangères de Jinan et lui est ingénieur en informatique. Je raconte une salade pour justifier ce voyage improvisé. Cela semble passer. Ils ont une chambre double à mettre à notre disposition pour l’équivalent de 25 € la nuit. Payable en dollars américains. C’est inespéré. Ce doit être le signe que j’attendais. J’ai quitté Julien il y a quarante-huit heures maintenant et il me manque terriblement.

Nos deux premières étapes dans les zones viticoles du Shandong seront pour Yantai et Quingdao, respectivement à 445 et 350 kilomètres de notre point d’arrivée. C’est un peu loin, à notre échelle française et tout proche à l’aune chinoise. L’échelle des valeurs n’est pas la même dans ce pays grand comme dix-huit fois la France. Notre logeuse mettra son véhicule à notre disposition. En bons fiancés français gastronomes, n’est-il pas logique que nous fassions du tourisme et visitions les plus grandes caves de la région ? Il y a quelques années encore, seuls les groupes dûment encadrés pouvaient pratiquer ce type de tourisme, mais l’émergence d’une « middle class » chinoise a créé un immense marché que le régime s’est donc résolu à ouvrir aux particuliers.

Julien m’a appris que les deux principaux domaines vinicoles de la province, Chang Yu Winery et Hua Dong Winery, en dépit de leur importance, ou justement à cause de leur croissance à deux chiffres, ne produisent pas eux-mêmes tous les raisins qu’ils vinifient et ont recours à des achats de moûts de producteurs indépendants, chinois et étrangers. C’est dans ces filières qu’une partie de la contrefaçon se cacherait aisément. En parcourant les sites internet de ces deux maisons de négoce, il a également eu la surprise de retrouver sur des clichés d'invités de marque... Jacques Saintilan ! D'où notre décision d'aller faire nos curieux de ce côté-là.

Hourra, mon visa électronique vient de tomber dans ma boîte mail ! Je n’ai plus qu’à l’imprimer et l’insérer dans mon passeport.

Il faut que j’appelle Julien pour savoir s’il a reçu le sien aussi. C’est moins sûr. En dépit de sa spectaculaire ouverture commerciale, la Chine est encore politiquement verrouillée et se méfie toujours un peu des journalistes, freelance ou pas. Qu’est-ce que je fais, s’il ne l’a pas ? Je pars seule ? Ce serait la tuile ! C’est tout moi, ça, envisager le pire avant l’heure. Appelle donc, idiote !

… Pas eu le temps. La réponse est tombée dans ma boîte mail. Positive. Mais je suis déçue. Je voulais entendre sa voix. J’envoie un texto. Professionnel : « Super ! J’ai le mien aussi. On se retrouve à l’aéroport demain 16 h ? ». J’aimerais qu’il me dise : « Non. Viens maintenant, 35 rue Vasselot, 2e gauche. Le code c’est… ». J’ai fait ma curieuse pour trouver son adresse. Mais moi non plus je ne me décide pas à faire le premier pas. J’ai peur. Sa réponse ne tarde pas : « Ça marche ! A demain. Je t’embrasse xxx. Julien ». Une bouffée d’espoir me remonte le moral. Allez, un petit bourbon et au lit. Ma valise est quasiment prête.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, octobre 2014.

jeudi 16 octobre 2014

Quand le vin est tiré... Nouvelle policière - Chapitre 6



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VI

Filatures

La berline noire file sur la départementale en direction de Pleurtuit. À l'approche de l'aérodrome de Dinard, elle oblique vers la zone où sont implantées les entreprises de maintenance aéronautique, puis repique vers les pistes. Simon, toujours à distance, s'arrête et sort son appareil photo et un téléobjectif d'une des sacoches arrière de sa moto. Il comprend lorsqu'il repère sur le tarmac un grand H blanc : l'héliport ! Bientôt, Saintilan ressort des bâtiments en compagnie d'un pilote. Tous deux se dirigent vers un Eurocopter EC 145, garé à proximité. Le dernier né de la coopération franco-allemande, habillé par Mercedes-Benz, à ce qu'on dit. Du haut de gamme. Ce client, ou son commanditaire, ont les moyens ! Pas de doute : un départ s'annonce. Sans commission rogatoire, impossible d'obtenir le plan de vol ! Il mitraille l'appareil et tout le personnel au sol.

Un quart d'heure plus tard, l'appareil décolle et met le cap à l'Est. Simon parierait qu'il va prendre la direction de la capitale. À destination d'un aéroport parisien ? Il fait son rapport à Bénédicte, laquelle, après avoir tergiversé un peu, se décide à appeler le Commissaire Dutertre, son supérieur.

Celui-ci contemple les plantes verres de son bureau qu'il vient d'arroser comme chaque lundi matin, à son arrivée. C'est un rituel, avant son second café de la journée. Ensuite seulement, l'expédition des affaires courantes peut commencer. C'est alors précisément que le téléphone sonne :

— Commissaire ?
— Plassard ? Qu'est-ce qui vous arrive encore ? Cela fait à peine trois jours que vous êtes partie en congés...
— Désolée, patron, je donne un coup de main à un ami journaliste d'investigation et on est tombés sur un type bizarre.
— Et...
— Si on pouvait vérifier ce qu'on a sur lui au sommier, ça nous aiderait beaucoup.
— Et pourquoi, je ferais ça, Plassard ?
— Parce qu'il semble que les Douanes soient déjà sur le coup.

Bénédicte n'oublie pas la vieille rivalité qui oppose son commissaire divisionnaire au service des Douanes, qui lui a plusieurs fois mis des bâtons dans les roues lors d'enquêtes sur du trafic de drogue.

L'argument semble peser son poids.

— Bon, expliquez-moi tout ça, Plassard, que j'y voie plus clair.

Bénédicte relate succinctement les informations en sa possession. Le commissaire est d'accord pour demander l'ouverture d'une information judiciaire au procureur si un lien s'avère entre les deux chinois retenus à Roissy et Saintilan. Il convient donc de filer ce dernier et pour cela d'avoir connaissance de la destination de son hélicoptère, s'il en est encore temps.

Bénédicte se prend à regretter d'avoir hésité avant d'appeler.

L'engin a une vitesse de croisière de 250 km/h environ. Dans une heure, il sera en région parisienne. Il convient de faire vite.

La machinerie judiciaire se met en branle. Une fois reçu le fax du procureur qu'il transmet aussitôt à la tour de contrôle de Pleurtuit, le Commissaire Dutertre se fait remettre le plan de vol de l'hélicoptère qui venait de décoller une demie-heure plus tôt.

Surprise : sa destination est un petit aérodrome de l'est parisien : Meaux Esbly. En matière d'aviation d'affaires, cela n'a rien d'exceptionnel, mais en l'occurrence, demeure intrigant.
  Un coup de téléphone au Commissariat local permet, en un quart d'heure, de positionner deux inspecteurs à la sortie passagers de l'aéroport, munis de la photocopie du passeport de Saintilan que Dinard a également transmise.

Mais l'homme est sur ses gardes. À peine a-t-il repéré derrière les vitres deux silhouettes scrutant alternativement les visages et une feuille de papier, qu'il rebrousse chemin au pas de course pour emprunter la sortie réservée au personnel navigant, au milieu d'un petit groupe de pilotes et hôtesses.Le temps que les deux fonctionnaires de police réagissent, l'oiseau s'est envolé. Tout juste les deux policiers peuvent-ils relever la plaque d'immatriculation du véhicule qui l'emporte. Pas de chance, un appel au service des cartes grises révèle qu'il doit s'agir d'un VTC clandestin. Impossible d'obtenir la destination de la course auprès de la centrale de réservation.

Par chance, l'informatique aidant, trente minutes plus tard, le propriétaire est identifié. Arrêté en douceur par deux policiers déguisés en clients, il ne tarde pas à révéler la destination de sa course récente : un commerce dans une rue du triangle de Choisy. Le commissaire Dutertre, bientôt informé, demande la collaboration de la BRI parisienne.

Une équipe met aussitôt la rue sous surveillance. Hélas, le milieu asiatique parisien est très bien structuré, les multiples commerçants ayant pignon sur rue font office d'informateurs et toutes les allées et venues inhabituelles sont rapportées à qui de droit.

C'est ainsi que dans l'arrière-salle d'un restaurant chinois de la rue Baudricourt, alors que Saintilan est en pleine conversation avec deux plénipotentiaires des Triades, un guetteur vient prévenir que deux véhicules suspects sont stationnés depuis plus d'une heure aux entrée et sortie de la rue. Aussitôt, des gardes du corps évacuent les trois hommes par les arrières-cours. Une grosse Mercedes les prend en charge rue de Tolbiac.

Miracle, la voiture de police banalisée stationnée à l'entrée de la rue Baudricourt repère ce véhicule dans lequel on tente de faire baisser la tête à un passager arrière. Avec deux feux de retard, une filature s'engage alors. La consultation, par les policiers, du système de contrôle automatisé, couplé avec le fichier des plaques d'immatriculation révèle bientôt qu'il s'agit de l'automobile d'un restaurateur de la rue. Bingo !

Le capitaine de police Martin et sa collègue hésitent : mettre le gyrophare, s'affranchir des règles de circulation et tenter une interpellation manu militari à deux contre trois ou se fondre dans le trafic et laisser leur proie les guider vers sa destination ? La réponse de leur hiérarchie crépite dans l'habitacle :

— Autorité à Delta One. N'intervenez pas. On met en place des véhicules de relève. Suivez vos clients sans vous faire remarquer. Code opération : POISSON PILOTE.
— Delta One à Autorité. Bien reçu.

La Mégane des deux policiers, insérée dans le trafic, progresse sans encombre derrière la Mercedes poursuivie jusqu'à la porte de Choisy. Là, un second véhicule la prend en chasse sur le périphérique. Elle se dirige vers le Nord.

Porte de la Chapelle. Une troisième voiture intervient. Autoroute A1. Plus de doute. La Mercedes se dirige vers Roissy. Saintilan a décidé de filer. Qu'a-t-il donc de si grave à se reprocher ?

Le Commissaire Dutertre n'a pas assez d'éléments pour lancer un mandat d'arrêt contre lui. Pas d'autre solution que de le laisser partir.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, octobre 2014.

jeudi 2 octobre 2014

Quand le vin est tiré... Nouvelle policière - Chapitre 5

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V

Le retour de Simon Le Lagadec

Tous les fils de notre enquête sont brisés. Mais une certitude nous habite à présent, Julien et moi : les vignerons du Mont Garrot, tout comme Jacques Saintilan, nous cachent quelque chose. Quoi ? Telle est la question.

— Qu'est-ce qu'on fait ? me demande Julien.
— Je vais faire appel à un ami, dis-je, parodiant un célèbre jeu télévisé, pour qu'il nous rencarde sur Saintilan et les deux autres. Ils ne me semblent pas très nets.

Simon Le Lagadec, dit Sim, par commodité et sans autre ressemblance avec le défunt comique qu'une calvitie précoce, avait rendu sa carte et son arme, pour s'occuper de sa vieille mère, à cinquante et quelques balais, à mon grand dam, car je regrettais beaucoup cet équipier débonnaire et sûr. Depuis son départ, je ne manque aucune occasion de faire appel à lui - à l'insu de ma hiérarchie, cela va sans dire - pour des travaux de renseignement dont je ne peux me charger moi-même.

Aussitôt dit, aussitôt fait.

Une sonnerie de téléphone antique se fait bientôt entendre :

— Allô, oui ?
— Salut vieille branche ! Alors, ça boume ? Et ta mère, ça va ?

Simon le Lagadec utilise encore des expressions des années soixante que je m'amuse à lui resservir.

— Salut, Béné. Ouais, la routine, quoi. T'as du taf pour moi, on dirait ?
— Tu l'as dit, bouffi. J'aimerais que tu te rencardes sur un trio qui nous interpelle, Julien et moi, surtout un.
— Julien, c'est qui, celui-là ?
— Un ex à moi, du temps de la fac. Je suis en vacances et je l'aide dans une enquête sur le pinard. Tu vois si c'est sérieux !
— Et t'as mis ton nez là où il fallait pas, comme d'habitude.
— Ça se pourrait. Bon, voilà. Il faudrait suivre incognito un certain Jacques Saintilan, qui habite 35, rue du Garot, à la Ville ès Nonais, près de Saint-Suliac. C'est pas loin de chez toi, ça ?
— Vingt bornes à peu près.
— Il semble qu'on l'ait inquiété et il se pourrait qu'il bouge d'ici peu, mais, nous, on est grillés.
— Je peux être sur place dans une demie-heure. Le temps d'appeler la mamie-sitter.
— Super. On reste en planque, S'il sort, je t'appelle. Sa bagnole, c'est une Laguna noire, 255 FX 35. T'as toujours ta Kawa 750 ?
— Plus que jamais, tu penses !

Je hoche la tête : avec son passé de pilote de rallye, c'est pas demain que l'amour des grosses cylindrées va abandonner Simon.

— Alors, parfait ! Mais fais-toi discret. À plus.

Julien a écouté toute la scène d'une oreille admirative. Bénédicte est diablement efficace. Sa réputation n'est pas usurpée. Les souvenirs d'une étudiante brillante mais dissipée lui reviennent en mémoire. Elle était capable de faire trois choses en même temps : jouer au morpion, prendre des notes, lui faire du genou et souvent plus, pendant que lui, à ses côtés, avait bien du mal à se concentrer sur quoi que ce soit !

Il revient sur terre.

— On reste dans les parages, si j'ai bien compris ?
— Je viens de vérifier sur Woogle Maps. Saintilan habite dans un cul-de-sac. S'il sort en voiture, il passera par ce carrefour. Planquons-nous dans ce chemin creux, on le verra forcément passer.

Julien, que cette perspective réjouit visiblement, formule un accord enthousiaste.

Trop. Je m'empresse de réfréner ses ardeurs :

— Ne crois pas que tu vas en profiter, Juju. On n'est pas là pour ça.
— Dommage !
— Chaque chose en son temps !

Sur ces mots d'espoir (ou pas !), Julien gare son Alfa Romeo Giuletta 940 dans le chemin creux, prête à embrayer dans les roues de la Laguna Éxécutive de Saintilan.

Mon pressentiment est le bon : quinze minutes plus tard, après quelques mains baladeuses, facilement contrôlées, et un baiser volé à la sauvette par Juju, la Laguna noire croise notre cachette. J'ai demandé à mon ex de suivre le véhicule à bonne distance. Au bout d'un kilomètre, une grosse Kawasaki argent émet des appels de phare dans notre dos. C'est Simon. Je lui fais signe de nous doubler et de poursuivre la filature à notre place. Nous décrochons. Je lui transmets par téléphone tout ce que je n'ai pas eu le temps de lui communiquer lors de mon appel. Il crachote dans le casque-micro relié à son téléphone :

— Ben, dis donc, c'est quoi, ce binz ?
— Je ne sais pas encore très bien : simple espionnage économique ou entreprise mafieuse. Pour l'instant, seuls des délits sont avérés : sortie frauduleuse de marchandises sous embargo, infractions douanières. Mais ce qui intéresse Julien pour son article, c'est de remonter la filière jusqu'aux commanditaires, d'exposer à ses lecteurs le pourquoi et le comment.
— Si les triades chinoises sont là-dedans, faites gaffe où vous mettez les pieds, leurs méthodes sont expéditives, à ce qu'on dit.
— T'inquiète ! Tu me connais.
— Ouais, justement ! Je te conseille, si vous trouvez quoi que ce soit qui s'apparente à un crime, de prévenir procureur et commissaire aussitôt !
— OK, Simon. Tu vois bien que j'ai besoin de toi. Quand est-ce que tu reviens ?
 — Arrête avec ça, tu sais bien que je ne peux pas.
— OK, d'accord. Bon, tu me tiens au courant ?
— Ça marche !

Je raccroche.

Fini le bon temps ! L'ennui, avec des co-équipiers plus jeunes, c'est qu'ils me draguent tous, qu'une fois sur deux, je finis par coucher avec et que ça se termine toujours en eau de boudin, par une demande de mutation de leur part ou de la mienne ! La vie de couple dans la police, c'est pas de la tarte ! Et à ceux qui sont pas de la maison, "flic" ça fait peur, encore plus au féminin ! Alors, Julien ou pas Julien ? J'hésite à replonger. Le réchauffé, c'est pas trop mon truc. Pourtant, lorsque je le regarde, il se passe quelque chose, là, dans mon bas-ventre, que je n'ai pas ressenti depuis longtemps.

Fin de la minute d'auto-commisération.

Fin du chapitre aussi, tiens, pendant qu'on y est.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, octobre 2014.

mercredi 24 septembre 2014

Quand le vin est tiré.... - Nouvelle policière - Chapitre 4

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IV

Un homme de science intrigant

Julien avait encore deux noms dans son carnet d'adresses : la fille du "Syndicat d'Initiative" comme avait dit le vigneron du mont Garrot et un universitaire du CNRS, spécialisé dans la vigne et le vin, domicilié sur une commune voisine. Rendez-vous est pris avec le second et une visite impromptue rendue à la première.

Celle-ci, une jolie brunette, fille de mareyeurs du cru, devant Julien, sort avec plaisir son relevé de fréquentation de l'année en cours et de l'année précédente : deux douzaines d'Asiatiques, la plupart chinois, ont franchi le seuil de son établissement en quête de renseignements touristiques, mais les vignes du Mont Garrot n'apparaissent pas dans les questions posées. C'est logique. Des espions de l'empire du Milieu un tant soit peu professionnels ne vont pas éventer leur présence aussi bêtement. Bénédicte, victime d'une survivance de jalousie aussi subite qu'inattendue, se hâte de tirer Julien hors de portée de cette rivale potentielle.

Après un déjeuner en terrasse d'huîtres, palourdes et bulots, gentiment arrosés d'une fillette de muscadet pas meilleur que le Clos Garrot, ils prenent le chemin voisin de la Ville ès Nonais.

Là, dans une longère habilement restaurée, sous une treille aux raisins encore à peine formés, les attend Jacques Saintilan, qui les invite à partager le café avec son épouse.

Julien, dans le cadre de la préparation de son enquête, a lu plusieurs articles de vulgarisation scientifique sur les cépages, leur obtention et les enjeux économiques qui s'y rattachent dont Saintilan est l'auteur. Mais il souhaite l'entendre de vive voix, pour confirmer ce qu'il a compris et sonder un peu le personnage. L'homme est avenant et disert. Il suffit à Julien de tirer un bout de fil pour que se dévide, sans le moindre effort de sa part, une pelote entière. Un client comme ça, c'est du pain béni pour le journaliste ! Micro ouvert, il laisse donc son Nagra officier en silence.

"Vous savez, l'histoire des cépages, je ferais mieux de dire la science des cépages, autrement dit l'ampélographie, n'est pas quelque chose de récent. Ce sont les Romains, grands diffuseurs de la culture de la vigne, qui, avec Columelle, nous ont laissé les premières descriptions. Ensuite, si les Croisades ont notablement concouru à la diffusion de cette liane, aucun auteur ne semble s'être penché sur la question. Puis, à la Renaissance, Olivier de Serres n'a fait que traiter de la culture de la plante et ses modalités, mais ne s'est pas intéressé aux cépages proprement dits.

C'est le XIXe qui marquera le début réel de la science ampélographique avec la découverte des cépages américains, leur hybridation avec les nôtres, qui allait provoquer, hélas, l'importation du phylloxera, ce minuscule insecte qui ruina l'économie de la vigne en France, à partir de 1864, pour trente longues années, jusqu'à la découverte de variétés naturellement résistantes à ce nuisible.

Les travaux de classification les plus importants des temps modernes, on les doit au Français Pierre Viala, puis au russe Alexandre Negrul et à un autre Français, Louis Levadoux.

Mais finalement, c'est de la législation viticole, que va naître, après-guerre, la description la plus complète des différents cépages, et surtout de leurs appellations synonymes, grâce à une méthode mise au point par Pierre Galet. Et, aujourd'hui, au domaine de Vassal, dans l'Hérault, plus de 2300 variétés sont répertoriées.

Depuis la fin du XXe siècle, la génétique est venue au secours de l'ampélographie, comme pour la connaissance de tous les organismes vivants, et il il faudrait citer les travaux de Jean-Michel Boursiquot dans ce domaine.

Mais, trêve de considérations historiques, venons-en à une définition ; l'ampélographie consiste à décrire et classer les cépages en fonction d'un ensemble de descripteurs que l'Organisation Internationale de la Vigne et du Vin a fixé au nombre de 88 ! Pas moins ! Appliqués aux bourgeons, aux feuilles jeunes, aux rameaux, feuilles adultes, grappes et baies.

Figurez-vous qu'en appliquant ces critères, on recense aujourd'hui près de 5000 cépages dans le monde , connus sous 40000 noms différents. C'est vous dire l'importance de la culture de la vigne pour nos sociétés."

Bénédicte, que ces doctes considérations commencent à ennuyer quelque peu, titillée par son instinct d'enquêtrice en mal d'efficacité, vient soudain rompre le fil de ce discours avec une question basique, mais bienvenue :

— Dites-moi, cher monsieur, l'arrivée des Chinois, sur le marché mondial du vin, a-t-elle, peu ou prou, à voir avec cette science ampélographique moderne ?

Julien en reste bouché bée, mais ne pipe mot, par crainte d'étouffer dans l'œuf la réponse attendue. Jacques Saintilan, pas le moins du monde perturbé, embraye aussitôt dans le sens indiqué par Bénédicte :

— Bien entendu. Les Chinois disposent, depuis la nuit des temps ou presque, d'un vin de céréales (riz ou millet), proche du saké japonais. L'importation de la vigne, elle, venue d'Ouzbékistan, date, à ce qu'on sait, du premier siècle avant notre ère, au temps de l'empire Parthe. Mais, pendant longtemps, si le raisin de table et les raisins secs étaient très appréciés, le vin lui-même, pourtant connu, est resté une boisson exotique, presque un médicament.Et il faudra attendre les missionnaires occidentaux du XIXe pour que se développe en Chine une vinification de masse, d'assez piètre qualité, par ailleurs !

Mais, depuis l'ouverture vers l'Occident des années 1980, c'est une croissance exponentielle que cette culture a connu. Avec des progrès immenses !

À tel point que l'on trouve à présent des vignobles étendus dans les provinces du Xinjiang, Gansu, Ningxia, Shandong, Hebei, Tianjin, Jilin, des régions du Nord de la Chine à pluviométrie limitée, entre les 35e et 42e parallèles. 

Et deux cépages européens sont présents dans presque toutes ces zones de productions : le merlot et le cabernet sauvignon. Ce sont eux qui ont permis la création des premiers vins de qualité chinois, qui rivalisent aujourd'hui avec ceux de Californie, d'Australie, d'Afrique du Sud, d'Argentine et prétendent le faire demain, pour ne pas dire déjà, avec ceux du Bordelais !

À ces mots, Bénédicte et Julien se tournent l'un vers l'autre pour échanger un regard complice qui n'échappe pas à leur interlocuteur. Il interrompt son propos pour poser cette question :

— Dites-moi, jeunes gens, ce qui vous amène exactement, plutôt que de me laisser pérorer dans le vide, que je voie si je peux vous être utile ou pas.

Après un nouvel échange de regards, nos deux amis décident alors de jouer cartes sur table et Julien prend la parole :

— Voilà : Je travaille pour la revue viticole La Vigne. On m'a chargé de réaliser une enquête sur les agissements des Chinois. Outre la contrefaçon qu'ils pratiquent à grande échelle, ils tenteraient, également, de cloner des cépages français, pour reproduire des crus bordelais classés sans payer les royalties prévues par les accords de l'OMC.
— Excusez-moi, mais on est bien loin du Bordelais et de ses grands crus classés ici. Si vous me disiez tout ?
— Bon, d'accord, il se trouve que les Douanes ont saisi récemment, dans des valises de touristes chinois rentrant au pays, des greffons de chenin blanc et de magdeleine noire, provenant d'ici, le tout sans facture, bien entendu.
— Très improbable. Et comment sauriez-vous cela ?
— Un contact bien placé, rien de plus.
— Et...
— Et nous aimerions savoir quel peut être l'enjeu économique d'une telle manœuvre. Ses tenants et aboutissants.
— Vous me faites trop d'honneur. Je l'ignore complètement.
— Mais vous avez bien une petite idée...?
— Pas la moindre !

La réponse a fusé, courte et sèche. Bénédicte et Julien se regardent en silence. Pas de doute, il y a baleine sous gravier, comme on dit dans les chaumières.

— Dommage ! Dans ce cas, nous allons vous laisser en vous remerciant pour le café et... le petit cours sur l'ampélographie, dit Julien d'un ton insidieux.

Jacques Saintilan s'est levé et leur indique d'une main ferme la sortie de sa propriété.

— À une autre fois, peut-être, ne peut s'empêcher d'ajouter Bénédicte, qui n'aime pas être congédiée avant l'heure.

Une fois remontés dans leur voiture, nos deux enquêteurs confèrent quelques instants :

— Bilan des courses : ce monsieur a quelque à voir avec les échantillons retrouvés à Roissy ou je veux bien entrer à la Trappe, dit Bénédicte.
— Ne parle pas de malheur, dit Julien, mi-figue mi-raisin...

Cette réponse énigmatique marquera la fin de cet épisode, si vous le voulez bien.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE,, septembre 2014.

lundi 2 juin 2014

Quand le vin est tiré... nouvelle policière

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Prologue et chapitre 1

Retrouvailles

Chapitre 2

Vingt-quatre heures plus tard, à Saint-Suliac (Ille-et-Vilaine)

Chapitre 3

Sur les pentes du Mont Garrot

En dépit d'une euphorie due sans nul doute au cidre du Val de Rance, ce soir-là, Bénédicte ne fait don de son corps qu'à Morphée, car à peine a-t-elle posé la tête sur l'oreiller qu'elle s'endort comme une bienheureuse. Et Julien, sur la béquille, comme le chante Lastic, ce"chanteur paillard et dépressif", bien de chez nous.

Le lendemain matin, des ribambelles de nuages blancs courent dans le ciel de la ria, poussés par un vent frais qui ébouriffe les cheveux et pique les narines. À neuf heures, Julien, pense qu'il est grand temps de secouer sa coéquipière, qui dort toujours du sommeil du juste, pelotonnée, son oreiller dans les bras. Des souvenirs oubliés lui reviennent en mémoire. Il se revoit, dans sa chambre de la cité U, déshabillé par une Bénédicte entreprenante en diable. Elle s'est bien assagie, dirait-on. Il avance la main vers le lit voisin et lui secoue l'épaule :

— Béné, réveille-toi, il est neuf heures. Je te rappelle qu'on a rendez-vous à dix !

Moi, les yeux encore ensommeillés, je saute du lit, rabattant ma nuisette sur mes cuisses, et cours m'enfermer dans la salle de bains.

Trois quarts d'heure plus tard, nous entreprenons l'ascension du modeste promontoire, guidés par le GPS de notre téléphone : à peine 1,5 km nous sépare du sommet où on a donné rendez-vous à Julien. Bientôt, nous voilà devant les vestiges du moulin à vent de la Chaise. Sa toiture envolée, on l'a affublé d'affreux créneaux, à présent recouverts de lierre.

Du Mont Garrot, le regard embrasse toute la ria de la Rance depuis, me dit Julien, au sud-ouest, les superstructures du camp viking de l'anse de Vigneux qui abrita, paraît-il, deux dizaines de drakkars, au temps des Vikings, jusqu'à l'oratoire de N. D. de Grainfollet, au nord-est, d'où les femmes de marins guettaient le retour des bateaux, à l'époque de la Grande Pêche.

Passé ce moment culturel, nous commençons à redescendre le versant sud et soudain, au détour du chemin, sous les frondaisons des chênes et châtaigniers du talus, nous apparaît un vignoble de près d'un hectare, qui aligne ses échalas, dans le sens de la pente. Un peu plus loin, une vieille barrière ferme une entrée de champ. C'est le lieudit 'La Vigne Blanche". Comme on dit, y'a pas de fumée sans feu !

Les deux hommes qui nous attendent là, ont des airs de conspirateurs : ils ne veulent ni être filmés, ni qu'apparaissent leurs noms dans la presse. Soit, dit Julien, qui a mis son Nagra en route et pose sa première question :

— Comment tout cela a-t-il commencé ?

Le premier de nos interlocuteurs, un homme grisonnant et râblé, prend la parole :

—Voilà dix-huit ans bientôt, nous avons, Marcel et moi, débusqué dans un taillis lors d'une balade, un plant de vigne de raisin noir que nous avons fait analyser. Il était inconnu et il nous a fallu attendre presque dix ans pour apprendre que c'était un cépage de cuve, originaire de Saintonge, appelé Madeleine noire des Charentes, (il mûrit précocement vers la Ste Madeleine, le 22 juillet). D'autres études ont montré que ce cépage était la maman du célèbre merlot, dont le père n'est autre que le cabernet franc.

Julien opine du chef, mais pour moi tout cela reste plus obscur que du marc de café.

Le compère du premier vigneron, plus élancé et un peu plus jeune, poursuit :

— Entre-temps, avec un petit groupe de passionnés, on avait fondé une Association et entrepris de remettre sur pied une vigne sur les pentes du Mont Garrot, là où nous avions trouvé le premier plant. Ça n'a pas été sans mal. Entre les tracasseries de l'Administration et notre inexpérience, les premières années ont été rudes.

— Il a fallu trouver les terrains, défricher, planter, attendre, palisser, tailler... attendre encore. Et apprendre ! Les premières récoltes ont donné une horrible piquette, à peine buvable. Une fois, nous avons mis en bouteille avant la fin de la fermentation. Elles ont toutes explosé ! Mais à présent, nous produisons quelques centaines de bouteilles d'un vin blanc très honorable. D'ailleurs, le voici.

De la gibecière de sa veste de chasse, il vient de sortir une bouteille bourguignonne, humoristiquement étiquetée "Le Clos de Garo, Appellation bord d'eau non contrôlée". Au-dessous, on reconnaît la silhouette crénelée du Moulin de la Chaise. C'est une bouteille de la cuvée 2011. Un cépage chenin, titrant 14°, toujours d'après l'étiquette.

Je m'exclame :

— Mais, alors, vous n'avez pas planté de madeleine noire ?
— Hé, non. Il aurait fallu attendre trop longtemps, et la tradition n'attestait pas franchement de la culture de raisins noirs de cuve par ici. On se demande toujours comment ce pied est arrivé là. On s'est dégonflés. Pour l'instant. Car, avec le réchauffement climatique, si ça se trouve, on pourrait tenter le coup, maintenant. (ça, vous coupez, s'il vous plaît).
— Et celui-ci, vous en vendez ? demande Julien d'un air innocent.
— Taisez-vous, malheureux, c'est strictement interdit. Non, il est réservé à notre consommation personnelle. D'ailleurs, comme nous sommes une vingtaine de membres, la production ne nous le permettrait pas. Mais on peut vous le faire goûter, si vous voulez.

Nous nous regardons en silence, puis je risque :

— C'est un peu tôt pour l'apéro, mais c'est si gentiment proposé qu'on ne peut pas refuser.

Alors, le premier vigneron tend au second un couteau suisse. La bouteille n'a pas de capsule-congé, bien entendu. Celui-ci ouvre le tire-bouchon et bientôt un sympathique "plop" vient troubler le gazouillis printanier des oiseaux.

De sa gibecière, l'homme a tiré quatre verres à dégustation, enveloppés dans un linge blanc. Il les répartit entre les présents et commence à les remplir.

Nous faisons tourner le vin dans nos verres, humons, puis attrapons une première goulée, pardon, gorgée. Bientôt, j'entends Julien dire :

— Belle fraîcheur en bouche, avec juste ce qu'il faut d'acidité. Ça me rappelle certains muscadets sur lie. Il n'est pas mal du tout, dites donc.

Je regarde Julien ébahie. Quand je l'avais connu, il ne buvait que du Coca et croyait que le pineau et le cognac, c'était pareil. Quels progrès !

— On ne vous le fait pas dire, reprennent en chœur nos deux interlocuteurs. On en est assez fiers, il faut bien l'avouer.

Au bout de la deuxième tournée, bouteille et verres vidés, mon naturel d'enquêtrice reprend le dessus et je questionne, avec une volubilité accrue :

— Bon, pour tout vous dire, on n'est pas venus seulement déguster "Le Clos de Garo" et vous entendre raconter son histoire, on est là aussi dans le cadre d'une enquête sur la pénétration des Chinois sur le marché du vin en France.

Nos interlocuteurs ouvrent des yeux comme des soucoupes.

— Le mois dernier, à Roissy, les douaniers ont intercepté un couple de chinois, de retour d'un voyage touristique dans notre pays. Leur périple les avait menés dans les principales régions viticoles du pays et dans leurs valises, pas la moindre bouteille de vin, mais... des greffons de nos cépages les plus réputés, sans la moindre facture d'achat et des échantillons de sol, soigneusement étiquetés.
— Mais, qu'est-ce qu'ils veulent faire de tout ça ?
— On suppose qu'ils veulent implanter de la vigne dans des terroirs ressemblant aux nôtres et à terme obtenir des cultivars adaptés à leurs climats.
— Mais c'est du brigandage pur et simple.
— Aujourd'hui, on appelle ça "espionnage économique", mais c'est la même chose.
— Et quel rapport avec Saint-Suliac ?
— Curieusement, il y avait un échantillon de sol et un futur greffon provenant de votre vigne !

Les deux vignerons tombent des nues :

— Pas possible !
— Du chenin blanc, implanté avec succès dans des régions aussi septentrionales, il ne doit pas y en avoir beaucoup, alors ça peut les intéresser.
— Ah ben, merde alors, ça, ça me la coupe, sauf votre respect, Madame.

Je fais signe que j'en ai entendu d'autres. Julien enchaîne :

— Auriez-vous déjà vu des Chinois circuler par ici, vous ?

Le premier vigneron se tourne vers son collègue :

— T'as déjà vu des Chinois par ici, toi, Marcel ?
— Dame, on n'est pas là à regarder la tête des touristes, nous ; des Asiatiques, il en vient surtout pour Saint-Malo par ici. Mais, des Chinois, je saurais pas dire. Faudrait voir avec le Syndicat d'Initiative, peut-être.
— Tu retardes, Marcel, c'est Office de Tourisme qu'il faut dire à présent.
— Ouais, j'm'en fous, c'est pareil.
— Est-ce qu'on peut vous demander quelque chose ? dis-je tout à trac :
— Mais faites donc, ma petite dame.
— Si jamais vous voyiez des Chinois rôder auprès de votre vigne, vous pourriez me faire signe ? fais-je en montrant ma carte de police et en tendant une carte de visite.

Mauvaise idée. L'homme se ferme comme une huître :

— Ça, je sais pas. On n'aime pas trop la police par ici.

Nous sentons qu'on n'apprendra rien de plus aujourd'hui et d'un regard décidons de remercier nos hôtes.

— Merci pour tout, l'histoire et l'apéro, et bon... vin pour cet automne !

Les deux hommes nous saluent d'un rapide coup de casquette, tandis que nous nous éloignons sur le sentier qui rejoint la baie.

Dès que nous sommes hors de portée de voix, Julien m'engueule :

— Mais qu'est-ce qui t'a pris de sortir ta carte bleu blanc rouge ?
— Je sais pas, un réflexe, l'habitude...
— Ouais, hé bien, tu vas me faire le plaisir de la ranger au fond de ton portefeuille illico. Tu n'es pas en service, je te rappelle. Et tu viens de foutre notre couverture en l'air.

J'obtempère sans demander mon reste, car je sais bien que j'ai merdé grave.

Ce jour-là, Julien fait la gueule à Bénédicte jusqu'au soir. Leur voyage sur la Carte du Tendre s'annonce plein d'embûches et leur enquête est mal engagée.

Sauront-ils redresser la barre ?

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, juin 2014

lundi 18 mai 2009

Bénédicte et les Adorateurs de Priape - Épilogue


masques

Épilogue

L'interrogatoire de Natacha fut fructueux. En tant que femme toujours attentive au physique de toute rivale potentielle, elle sut donner une description précise de ses quatre collègues. Qui furent rapidement retrouvées : l'une parce qu'elle avait laissé son numéro de téléphone à la russe, et les trois autres par leur site Internet, selon la méthode utilisée par Bénédicte.

Bon gré, mal gré, elles racontèrent par le menu tout ce qui avait précédé la soirée et retrouvèrent en s'aidant l'une l'autre des lambeaux de mémoire de ce qui s'était ensuivi. L'assouvissement de fantasmes sexuels typiquement masculins par des hommes d'âge mûr, au sexe de dimensions bien supérieures à la moyenne et d'une puissance qui avait sans doute recours à la pharmacie. Le tout sous couvert d'un galimatias érotico-religieux auquel elles n'avaient rien compris. Elles confirmaient l'utilisation de masques qu'aucun des hommes n'avait quitté un seul moment.

Toutes professionnelles qu'elles étaient, elles confessaient s'être réveillées éreintées, bouche pâteuse et mémoire pleine de trous. Elles avaient bu, c'était sûr, mais enfin, d'ordinaire, cela ne leur faisait pas cet effet-là.

Les analyses sanguines confirmèrent la présence de GHB dans leurs veines à toutes. Il y avait donc eu contrainte, au sens de la loi française. Mais elles refusaient de porter plainte, en ce qui les concernait. C'étaient les aléas du métier, dirent-elles.

Les chauffeurs les avaient embarquées au petit matin, direction la capitale, leur disant qu'une d'entre elles avait choisi de rejoindre de la famille qu'elle avait sur place. Ce qu'elles avaient voulu croire, sans questionner davantage.

Un mandat d'arrêt international fut lancé contre le gourou de la secte, un français d'origine libanaise, que la police canadienne retrouva dans ses fichiers : il avait été expulsé du pays, deux ans plus tôt à la fois pour activités immobilières illicites et pour incitation au proxénétisme.

Difficile de donner son nom véritable : les enquêteurs tentent de démêler l'écheveau de ses plus de trente identités fictives en cinquante ans de vie. Dans la secte, il était le Grand Maître, dans la vie, on l'appelait Monsieur Paul, mais nul n'avait jamais su s'il s'agissait de son nom ou de son prénom.

À l'heure qu'il est, polices aux trousses, il court encore. 

©Pierre-Alain GASSE, mai 2009.

dimanche 17 mai 2009

Bénédicte et les Adorateurs de Priape - Chapitre XIII


masques

XIII

Il eût été déraisonnable pour Bénédicte de monter à Paris interroger Natacha, en faisant fi de toutes les règles de procédure, une fois de plus. Elle ne le savait que trop. La mort dans l'âme, il lui fallait se résoudre à passer la main et reprendre ses vacances forcées.

Mais autant essayer de joindre l'agréable à l'imposé.

Plutôt que de transmettre directement son rapport au Commissaire, elle décida d'appeler un de ses co-équipiers de la veille. Celui qui lui avait glissé sa carte professionnelle en quittant la scène de crime. Alain Le Bouguec, lieutenant de police, Commissariat de L. B. Suivait un numéro d'appel direct.

— Allô, lieutenant ? Capitaine Plassard à l'appareil. Je ne vous dérange pas ?

Le Bouguec, plongé dans la lecture du "Canard Enchaîné", renversé dans son fauteuil avec les pieds croisés sur le bureau, rectifia machinalement la position.

— Non, pas du tout, capitaine. Je vous écoute.
— Bien. Voilà. J'ai réussi à localiser une des participantes de la petite sauterie de La Vigie, par son site Internet. En me faisant passer pour vous, j'ai pu prendre un rendez-vous pour demain soir, vingt heures, dans le hall de l'hôtel Waldorf Arc de Triomphe. Il ne vous reste plus qu'à aller la cueillir ou la faire cueillir par un collègue parisien pour interrogatoire. Par elle, on pourra peut-être préciser le déroulement de la soirée et affiner les portraits-robots des "Adorateurs de Priape".
— Sauf votre respect, ce n'est sans doute pas la figure qu'elles leur ont le mieux vu.
— Certes, mais là, nous manquons de fichier, voyez-vous.

La conversation prenait un tour qui n'était pas pour déplaire à Bénédicte, pas bégueule le moins du monde. Et lorsque quelqu'un lui plaisait, elle n'était pas du genre à attendre que l'autre prenne l'initiative. Aussi ajouta-t-elle :

— Verriez-vous un inconvénient à ce que nous poursuivions cette intéressante conversation dans un autre cadre, lieutenant ?

Il y eut comme un blanc à l'autre bout du fil. "Aurais-je été trop claire ?" se dit soudain Bénédicte.

— Où vous voulez, quand vous voulez, Bénédicte, entendit-elle enfin.

La voix trahissait l'émotion du changement de registre inopiné.

— Vingt heures, au Fort du Large, vous connaissez ?
— Maintenant, oui. Mais, les perquisitions seront-elles terminées ? Mon collègue y est encore.
— Il ne tient qu'à vous qu'elles le soient, non ? 
— D'accord. À tout à l'heure.

Bénédicte tira un signal d'alarme imaginaire en proférant un "yes !" retentissant. Puis, elle raccrocha pour rappeler immédiatement l'établissement de luxe. Elle entendit la même voix que quarante-huit heures plus tôt :

— Le Fort du Large, hôtel-restaurant quatre étoiles, Florine à votre service, que puis-je pour vous ?
— Bonsoir, serait-il possible de réserver une table pour deux, pour ce soir, vingt heures ?
— Pour l'instant, la police procède à des perquisitions dans les chambres, en raison d'une affaire louche dans les environs. Je ne sais pas encore si...
— Ne vous inquiétez pas. Je sais de bonne source que dans deux heures l'activité pourra reprendre normalement en ce qui concerne le Restaurant.
— Dans ce cas... C'est à quel nom, Madame ?
— Plassard, capitaine Plassard.
— Très bien. C'est noté. À tout à l'heure, cap... Madame.

Bénédicte sourit. Son grade, pourtant modeste, faisait encore impression sur beaucoup de gens, comme si être capitaine pour une femme était le summum auquel elle pouvait prétendre. Comme quoi, les mentalités devraient encore évoluer !

Car Bénédicte n'avait pas l'intention de s'arrêter là.

Mais ceci sera une autre histoire.

Laissons celle-ci s'achever sur un tête-à-tête, qui aurait pu être romantique, devant les derniers feux du couchant sur les eaux de la Presqu'île, si les protagonistes n'avaient écourté leur dîner dès les entrées, pressés qu'ils étaient d'aller goûter d'autres plaisirs, tous masques tombés. 

jeudi 14 mai 2009

Bénédicte et les Adorateurs de Priape - Chapitre X


masques

X

Matière à enquête, peut-être. Mais, en l'état des choses, sans doute pas d'activité délictuelle, si tous les participants étaient adultes et consentants.

Bénédicte hésitait : si elle appelait sa hiérarchie maintenant et mettait en branle la machine policière pour du simple renseignement, elle risquait de se faire taper sur les doigts une nouvelle fois. Elle manquait encore d'éléments.  

D'un autre côté, aller se fourrer seule dans la gueule du loup, pas question. Visiblement, les Adorateurs de Priape étaient sur leurs gardes. 

Wait and see. C'était ce qu'elle avait le plus en horreur. Mais, en l'occurrence, quoi faire d'autre ? "T'occuper de tes oignons", lui souffla la voix pleine de sarcasme de son ange gardien. "Toi, ta gueule !" lui répondit-elle. Le dialogue intérieur s'arrêta là.

Alors, en désespoir de cause et pour se changer les idées, elle décida d'aller tenter sa chance au Casino, tout proche.

Elle sourit en pensant qu'elle allait se mesurer à des bandits manchots. Que voulez-vous, on ne se refait pas !

Il n'y avait pas foule au Casino. Les néons clignotaient tristement. Bénédicte lorgna à peine sur l'écran géant du hall qui lui souhaitait la bienvenue et se dirigea vers les machines à sous, délaissant l'Indiana, la boîte de nuit attenante. Quelque chose la retenait de chercher une bonne fortune, ce soir. Et pourtant... Elle chassa de son esprit l'image des Adorateurs de Priape en communion.

Un demi-seau de pièces de cinquante centimes d'euro plus tard, elle avait éconduit un dragueur sur le retour, bu deux rhum-coca et fumé à l'extérieur une cigarette de sa composition. Pas moyen d'aligner trois symboles identiques. Aucune machine ne voulait cracher le morceau. Vers une heure du matin, elle déclara forfait.

Elle rentrait par la route de la Côte et arrivait en vue de Pors-Pin, lorsque, à la sortie d'un virage assez serré, le double pinceau de ses phares, alla balayer le sable de la plage contigüe. L'espace d'un instant, l'image d'un corps sur le sable s'imprima sur sa rétine. Elle pila et se gara de manière à éclairer la portion de plage où elle pensait avoir vu quelque chose, puis courut dans cette direction.

C'était un corps humain, couché sur le côté gauche, face contre terre. Cheveux bruns, courts. Elle le retourna. Une femme. Éclairant de sa torche le visage maculé de sable, elle reconnut alors l'une des cinq visiteuses de la Vigie. Son index glissa le long de l'ovale presque parfait du visage. Elle toucha la carotide. Silencieuse. Elle entreprit la respiration artificielle par un bouche-à-bouche. Tenta un massage cardiaque. Encore et encore. Rien. Trop tard. La vie était partie.

Aucun vêtement, aucun bijou. Ni tatouage, ni piercing. Ongles manucurés. Sexe épilé. Pas de trace de violence apparente. Elle remit le corps dans sa position initiale. Un bain de minuit en plein mois de novembre, c'était plus qu'improbable et le lieu de la découverte était presque à un kilomètre de la Vigie. À moins que le courant... Les cheveux étaient mouillés et le sable collait au corps, mais c'était le reflux, alors...

Bénédicte décida de clore les yeux verts de la morte, avant que la rigidité cadavérique ne rende impossible cet ultime geste d'humanité et abaissa les deux paupières d'un geste qu'elle répétait pour la dixième fois depuis le début de sa carrière.

BAQDPDM* ! jura en son for intérieur, l'ex-élève d'un lycée bon chic bon genre qu'elle avait été. Elle s'en voulait terriblement de n'être pas intervenue, à la Vigie, quelques heures plus tôt, en dépit des risques que cela comportait.

Elle regarda sa montre. Une heure trente du matin. Elle sortit son portable et composa le 17. 

Au bout de quelques minutes de parlementations, le fonctionnaire de permanence consentit à réveiller son commissaire, qui prit les choses en main, d'une voix encore ensommeillée :

— Allô, ici le Commissaire Principal Le Puil, je vous écoute.
— Salut, patron, désolée de vous réveiller à cette heure, mais je viens de découvrir un cadavre et sans doute une affaire des plus bizarres.
— Bénédicte Plassard ? Je reconnais votre voix. Qu'est-ce que vous foutez dans mes terres ? Toujours là où il ne faudrait pas, hein ?
— Officiellement, je suis en vacances dans la presqu'île, mais...
— Bon, ça va, venons-en aux faits.

Deux heures plus tard, une équipe de l'Institut médico-légal de Nantes avait opéré les relevés, effectué les prélèvements et pris les clichés nécessaires, tandis qu'un tandem d'inspecteurs du commissariat le plus proche avait été missionné par le Procureur et le Commissaire. Bénédicte, à force d'insistance, en souvenir de la période où elle était une jeune inspectrice sous ses ordres, avait obtenu de celui-ci la faveur d'être associée en renfort à l'équipe, à la condition expresse de ne prendre aucune initiative. 

Autant lui demander l'impossible.

Bénédicte regarda la housse blanche qu'on refermait sur le brancard de l'IML. Elle songea à cette jeune vie tronquée et s'éloigna vers sa voiture, une boule au ventre. Avant de pouvoir rentrer, il lui fallait encore fournir à ses équipiers d'un jour les premiers éléments en sa possession pour déclencher les perquisitions au Fort du Large et à la Vigie.
.

  • sigle euphémistique pour suppléer à la formule grossière "bordel à queue de putain de merde !"

vendredi 6 mars 2009

Work in progress

En avant-première, je vous livre le début de la nouvelle aventure-enquête de Bénédicte Plassard, au contenu pour adultes, dont le titre provisoire est :

Bénédicte et les Adorateurs de Priape


masques

I

Sur la Côte Sauvage, parmi les quelques dizaines de villas du siècle dernier établies au plus près du rivage comme autant de guetteurs immobiles, il en est une reconnaissable entre toutes.

Perchée sur une des rares éminences de la presqu'île, au milieu d'un groupe de blockhaus enterrés là par les envahisseurs de la dernière guerre, elle domine les alentours de sa façade austère surmontée d'un clocheton, accolée à une tour carrée bizarrement coiffée d'une calotte.

D'un béton gris uniforme, toitures comprises, seuls des volets blancs éclairent cette masse surmontant les rochers de granit posés sur la lande.

Le lieu est connu sous le nom de La Vigie. Habités depuis le néolithique, ces parages furent choisis en 1744 pour y édifier un corps de garde.

Puis, on en fit un sémaphore, avant qu'il ne soit vendu en 1883. Dans les années trente, un architecte le transforma en villa que les occupants des blockhaus rasèrent en 39-40 pour y installer un radar.

Après guerre, son propriétaire lui redonna l'aspect antérieur qu'il conserve aujourd'hui.

Ayant emprunté, au hasard, la route de la Côte Sauvage, à son arrivée dans la presqu'île, Bénédicte, au volant de son cabriolet New Beetle jaune tournesol, vit là, fichée sur la pelouse, une pancarte qui disait : "À louer. Week-end ou semaine". Suivait un numéro de téléphone.

L'étrangeté du lieu lui parut propice au séjour impromptu d'une petite semaine qu'elle envisageait. Un peu trop grand pour elle seule, à vue de nez, mais quand on aime...

Et puis, on ne sait jamais... Elle dérégla le rétroviseur intérieur : le miroir lui renvoya l'image plaisante d'une très jolie brune qui la rassura. Yeux en amande, bouche pulpeuse, frange coquine et queue de cheval. Son célibat ne saurait durer.

Renseignements pris, le numéro de téléphone était celui d'une agence de location. 

Manque de chance, la demeure était déjà réservée, bien que les locataires ne se fussent point encore manifestés.

Elle en conçut un certain dépit. Encore renforcé par le fait qu'on lui offrît un T2 à bon prix dans une maison à cent mètres à peine de là, d'où elle pouvait observer à loisir le flanc nord de la bâtisse, le portail d'entrée dans le muret d'enceinte et le petit pavillon qui avait dû jadis abriter le gardien.

Ce week-end-là, autour de la Vigie, un ballet inhabituel de véhicules aurait dû être remarqué par tout observateur attentif.

Il faut croire que Bénédicte Plassard, Officier de Police Judiciaire mis en congé d'office par son supérieur hiérarchique à la suite d'une enquête mal ficelée*, fut la seule à avoir quelque raison de s'y intéresser d'un peu près. Et elle alla bientôt de surprise en surprise.

à suivre...

©Pierre-Alain GASSE, 2009.

  • Quand Mam Goz s'en mêle, 2008.