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samedi 20 juin 2020

La Vie après Jeanne - Chronique d'amours contingentes - Chapitre 10

Le lendemain, au petit déjeuner, il y eut encore un peu de tirage entre nous, hélas. J'avais simplement recommandé à Jackie de mettre la pédale douce sur les cocktails. Qu'est-ce que je n'avais pas dit là ?

— C'est de ta faute aussi, si tu ne m'avais pas laissée toute seule tout l'après-midi ! Tu m'emmènes en week-end et tu me laisses tomber comme une vieille chaussette à la première occasion. Dis tout de suite que tu t'ennuies avec moi !

J'ai bien senti que la discussion partait sur de mauvaises bases et que j'avais intérêt à faire amende honorable si je voulais sauver le reste du séjour.

— Je n'aurais pas dû te laisser seule pour jouer au golf, tu as raison, mais il y a si longtemps que cela ne m'était pas arrivé, que je n'ai pas pu résister. Cela n'arrivera plus, je te le promets.

— Maintenant, tu sais ce que tu risques... mais je suis quand même bien contente de m'être payé la tête de cette pouf... de cette marie-couche-toi-là !

Ce dérapage langagier contrôlé de Jackie me fit sourire et je l'embrassai d'un baiser qui scella notre réconciliation.

Le buffet du petit déjeuner était somptueux et nous fîmes quelques excès : je me laissai aller à prendre des œufs brouillés avec du bacon, puis deux viennoiseries et un grand morceau de baguette avec mon thé habituel. Jackie n'aime pas le salé le matin, elle choisit une copieuse salade de fruits, du fromage blanc, un croissant, un pain au chocolat et un pain aux raisins avec son café noir habituel.

Après quoi, nous fîmes le tour du parc, bras dessus, bras dessous, comme des amoureux que nous étions.

Le reste du séjour se déroula sans anicroche ; le notaire et sa mijaurée s'étaient éclipsés, après accrochage avec la Direction en exigeant un dédommagement pour la robe tachée. Le pharmacien et son épouse, toujours présents, se contentèrent de nous saluer d'un petit mouvement de tête.

Le repas de ce dimanche midi fut une fête. Le premier menu ne nous plaisait pas beaucoup (sans doute à cause de la tête de veau qui y figurait), le menu découverte en six plats et vins assortis, c'était trop pour reprendre la route ensuite, alors nous optâmes à nouveau pour le menu plaisir en choisissant ce que nous avions délaissé la veille : un croustillant aux oignons confits, du Saint-Pierre au chou rouge et une gourmandise au chocolat et fruit de la passion en dessert. Tout était délicieux, l'assemblage des saveurs étonnant mais judicieux, les cuissons parfaites, l'assaisonnement irréprochable et les assiettes très décoratives. Prudents, nous accompagnâmes ce déjeuner d'une demi-bouteille de Pouilly-Fuissé et d'une grande carafe d'eau plate !

Un week-end commencé dans la précipitation et la confusion qui s'est terminé dans le contentement et la complicité. Que demander de plus ?

Toutefois, lorsqu'il nous arrive d'évoquer ce week-end anniversaire, ce que Jackie raconte en premier, c'est le vol plané de la pauvre compagne du notaire au dîner et moi l'épisode de la soupière ! Comme quoi, la fête a quand même été un peu gâchée.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, avril 2020, 16e jour du confinement.

dimanche 25 janvier 2015

D'hier et d'aujourd'hui - Nouvelles et chroniques 2011-2014

dimanche 20 février 2011

Victor et Rose - Chronique villageoise - Version 2


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Victor, que n'as-tu écouté Rose
et persévéré dans la lecture et l'écriture ?

I

Un petit homme, béret sur la tête, teint basané, rasé de frais, s'avance d'un pas traînant sur la route du Vau Madec. Sa démarche est celle des anciens, habitués aux champs et aux sabots crottés. Il porte un complet sombre défraîchi, aux poches alourdies, une chemise qui fut blanche dont les pointes de col rebiquent et une cravate au nœud serré il y a des lustres. Voilà l'uniforme de sortie de Victor. Car on est dimanche et si le temps le permet, c'est jour immanquable de promenade pour cet ouvrier agricole retraité.

À trente ou cinquante pas derrière lui chemine Rose, son épouse, teint couperosé et poitrine imposante, coiffée d'un bibi à fleurs d'un autre temps ; sa robe imprimée laisse dépasser un bout de jupon. Son sac noir au bras, elle souffle à intervalles réguliers à cause de poumons asthmatiques et se dandine un peu en raison de cors qui la font souffrir, malgré ses souliers plats éculés.

Périodiquement, on l'entend réclamer : 

— Marche donc pas si vite, tu sais bien que j'ai mal aux pieds.

En vain, car Victor entend haut, surtout quand ça l'arrange. 

— Qu'est-ce que tu dis ? T'es trop loin, j'entends point.

Ils se promènent donc ensemble, mais séparés. Rose ahane en arrière-garde tandis que Victor trottine aux avant-postes de ce convoi singulier. Chacun confie au vent de la côte le soin de porter ses reproches à l'autre, Rose dans un français plus ou moins châtié, selon l'humeur, Victor dans son parler mâtiné de gallo de toujours :

— Oh, le maudit goret. Attends voir que je t'attrape ! fulmine Rose.
— Vlà ce que c'est de reprendre deux fois de tout. Elle ne peut plus arquer, la vieille ! ronchonne Victor.

Mais le vent, bonne pâte, n'en transmet que la moitié, voire le quart, moyennant quoi, à l'arrivée, la paix du ménage se trouve préservée.

II

Rose a été cuisinière-lingère à Paris dans une maison bourgeoise. C'est dans un dancing de Clichy que Victor l'a rencontrée lors de son casernement dans la capitale comme fourrier. Elle était accorte et pas bégueule en ce temps-là. Et Victor, à défaut d'être grand et bien bâti, savait être drôle et avoir la main légère à l'occasion. 

— Dis donc, mon mignon, tu voudrais pas me faire valser un peu ?
— Si fait, Mamzelle, et même voir le ciel à l'envers, si ça te dit.
— Tout doux, mon joli. Voyons d'abord comment tu te sers de tes pieds.

C'était plus qu'il n'en fallait pour que ces deux-là se donnent ensemble un peu de bon temps. Mais finalement, de la bagatelle au mariage, il ne s'était pas écoulé six mois. Juste le temps de trouver à louer une petite maison sur les fortifs du côté de Saint-Ouen, car il n'était plus question d'occuper une chambre de bonne sous le toit des patrons.

Loin de son Goëlo natal et de sa houe de journalier, ses deux ans de service effectués, Victor commença par dépérir en usine, avant de trouver à s'employer comme jardinier, par l'entremise de Rose. Mais les jardins d'agrément l'ennuyaient. Il assimilait les fleurs aux femmes : fragiles et trop délicates pour ses grosses mains de paysan. Son domaine à lui, à défaut de champs de blé ou d'orge à faucher, de choux à repiquer, de pommes de terre à butter ou arracher, c'était le potager.

Parlez-lui de bêcher : il vous retournait en une heure de temps un carré de jardin avec une telle régularité et si profond qu'aucune charrue n'aurait fait mieux.

Parlez-lui d'amender. D'instinct, à émietter la terre entre ses doigts, voire même à la goûter, il savait, en fonction des cultures à accueillir, si elle avait besoin de maërl, de goémon, de cendre, de fumier, de corne torréfiée, de sang séché ou de compost, et en quelle proportion.

Parlez-lui de semer. Les légumes-feuilles en lune montante, les légumes-racines en lune descendante, il n'ignorait rien des savoirs anciens, connaissait les voisinages à pratiquer ou à proscrire, les alternances à respecter, les variétés résistantes, les recettes contre nuisibles et maladies.

Parlez-lui d'augurer. Le ciel, le vent, la lumière n'avaient pas de secret pour lui et il vous prédisait sans erreur le temps du lendemain.

III

L'heure de la retraite venue, chassé de son domicile par la construction du périphérique, Victor s'était fait construire, avec les économies patiemment accumulées du ménage, une maisonnette. Mais pas à Paris, non, jamais de la vie, pas question d'y finir ses jours. En son village natal, au bord de la route du Vau Madec, à quelques centaines de mètres du clocher. Sans compter dix bons ares de potager à s'occuper, en plus du clapier et du poulailler, tandis que Rose vaquait à ses fleurs, sa cuisine et son ménage.

Sa bêche sur l'épaule, on voyait aussi Victor s'en aller un jour ici, un jour là, accomplir les gros travaux dans les jardins du voisinage, sans autre trêve ni repos que le dimanche.

Pour tout cela, il lui suffisait de savoir compter, sans beaucoup d'école, car sa vie de tous les jours le confrontait sans cesse aux nombres, mais pour la lecture et l'écriture, c'était une autre paire de manches, et faute de pratiquer, son alphabet finalement s'était envolé. Pour toutes les formalités, il s'en remettait à Rose, qui avait fréquenté le Cours Complémentaire. Lui, se contentait de déchiffrer et d'ânonner les gros titres du journal, jusqu'à ce que l'entrée de la télévision dans la maison le conduise à y renoncer.

— Comment que tu feras, si je pars la première ? lui serinait Rose.
— Je s'rai parti ben avant, pour sûr, répondait Victor.

Victor et Rose avaient eu un fils, du temps de leur vie parisienne, auquel ils payèrent de correctes études. Celui-ci, à l'heure de prendre métier, s'en était allé vendre des assurances en Normandie, et là avait contracté mariage sans même se donner la peine d'inviter ses parents. Sa mère était trop mal embouchée et les mains de son père trop calleuses pour sa parvenue de belle-famille, avait-il pensé.

Tout juste le voyait-on passer en coup de vent, de temps à autre, au gré de ses tournées, lorsqu'il fut devenu inspecteur pour le quart nord-ouest de la France. Quant aux visites de la bru, n'en parlons pas, on les compterait sur les doigts d'une seule main !

Tout cela pour dire que lorsque Rose tomba malade d'un cancer de l'œsophage, elle s'inquiéta aussitôt, non pas pour elle - à quoi bon ? - mais pour Victor. Comment se débrouillerait-il sans elle ? On opéra Rose. Elle usa ses dernières forces à tenter de ré-apprendre à lire et écrire à Victor. En vain. Plus rien ne rentrait dans sa vieille caboche. Rose développa des métastases ici et là. Elle qui avait toujours eu un si bon coup de fourchette ne prenait plus que du bouillon. Elle s'alita et dépérit, avant de s'en aller mourir à l'hôpital.

On vit alors Victor errer sur les routes, l'échine courbée et l'âme en peine. La maison cessa de reluire, comme du vivant de Rose, des toiles d'araignées apparurent aux encoignures et les vitres se voilèrent peu à peu.

 IV

Victor continuait à bêcher plusieurs jardins alentour. Entres autres, chez un enseignant à la retraite, au dos fragile, avec lequel il ne manquait jamais d'échanger quelques propos sur le temps et le quotidien.

Et un jour, quelques mois après le décès de Rose, cet homme, qu'on appelait Monsieur Paul, vit venir à lui Victor, avec une gibecière gonflée. Il crut d'abord que l'ancien avait sacrifié plusieurs lapins et voulait le régaler d'un. Mais quelle ne fut pas sa surprise lorsque, sur le seuil du garage - Victor ne consentait jamais à entrer dans les maisons en tenue de travail - il sortit du carnier... un gros paquet de courrier !

Les premières lettres de la pile avaient été ouvertes, les dernières même pas. Il y avait là-dedans depuis des relances des impôts, jusqu'aux relevés des Chèques Postaux, en passant par diverses factures impayées depuis plusieurs mois déjà.

Les factures habituelles, eau, électricité, etc., Victor s'en débrouillait en les présentant au guichet des P et T qui s'occupaient du règlement. Et comme on lui avait appris que toute peine mérite salaire, il glissait au Receveur un petit billet, repoussé d'abord avec mollesse avant d'être empoché d'une main preste.

Mais la maladie et la mort de Rose avaient provoqué une avalanche de paperasse à laquelle Victor n'entendait rien et devant laquelle il avait choisi de faire le gros dos, se contentant d'entasser les missives dans la soupière qui trônait sur le buffet. Jusqu'à ce jour, où il avait pris le taureau par les cornes et son courage à deux mains pour venir trouver son voisin.

Victor tournait son béret entre ses gros doigts :

— Faites excuse si je vous demande ça, Monsieur Paul, mais vous pourriez-t-y m'aider à débrouiller cette affaire. Le tas ne fait que de grossir et j'y comprends rien. Le Receveur me dit que l'argent sur le compte courant diminue, que j'en ai d'autre qu'il faudrait mettre dessus. Mais les économies de Rose y sont déjà passées. Et quand elle était là, c'était tout le contraire que nous faisions. Alors, je sais plus que penser...

Son voisin n'avait encore jamais refusé un service.

— Faites voir, Victor, on peut toujours essayer, n'est-ce pas ?

Ouvrir, trier, classer. Répondre aux Administrations. Faire le compte des dettes accumulées. Plus de dix mille francs, tout de même. Monsieur Paul aida Victor à régler les factures les plus urgentes. Le compte courant fut bientôt vide, malgré le transfert des économies du livret de Rose, après son décès. Il fallut entamer celui de Victor.

— N'est pas Dieu possible qu'il m'reste que ça !
— L'enterrement a coûté cher, Victor, vous savez. Ce serait bien de voir avec votre fils.
— Nenni. Il veut me mettre à l'hospice et je veux rester chez moi tant que je pourrai.

Finalement, alerté peut-être par la Poste, le fils se manifesta et pour le bien de son père, dit-il, sa propre tranquillité d'esprit, assurément - et son profit, qui sait ? - voulut placer Victor à la Maison de Retraite la plus proche et mettre le domicile en vente. Avec sa tête de breton, le bon vieux s'y opposa d'arrache-pied, tant et si bien qu'ils se brouillèrent de manière définitive.

Épilogue

Cela faisait plusieurs semaines que Monsieur Paul n'avait pas vu passer Victor devant chez lui, et lorsqu'il s'inquiéta auprès d'une voisine du sort du petit vieux, il s'entendit répondre :

— Vous n'êtes pas au courant, Monsieur Paul ? Le fils a fait venir les services sociaux, qui ont constaté que la maison était dans un état lamentable et l'ont autorisé à placer son père en maison de retraite, puisque Victor refusait d'aller habiter chez lui comme de recevoir une aide ménagère.

Deux ou trois années ont passé, je ne sais plus exactement. Un matin, un avis d'obsèques m'a appris le décès de Victor. Puis, le Département a fait vendre sa maison pour se rembourser de l'Aide Sociale, comme la loi l'y autorise.

À en juger par son entretien, la modeste tombe de Rose et Victor est rarement visitée.

©Pierre-Alain GASSE, février 2011.

mardi 5 février 2008

Malo, deux ans


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— Tu t'appelles comment ?
— A-lo.
— Tu as quel âge ?
Il brandit vers moi un V victorieux, de l'index et du majeur :
— Deux ans !
— Wow ! Tu es grand maintenant, dis donc !
Un peu, mon neveu ! Le bambin se rengorge et répète et re-répète après moi :
— Ma-lo, deux ans.
Voilà les présentations faites. Pour l'instant, Malo s'intéresse encore peu aux autres, je ne m'attends donc pas à ce qu'il me demande : "Et toi ?"; d'ailleurs sa connaissance des nombres est encore réduite, aléatoire et discontinue.
Quant à mon nom, il le répète au moins cinquante fois par jour, à la cantonade, sous une forme le plus souvent interrogative :
— Papi, il est où Papi ? Papi !
— Oui, je suis là, Malo, dans le bureau.
— Papi, essiner, papi.
— Tu veux dessiner ? D'accord, tiens, voilà un crayon et une feuille de papier.
— Monte, papi, monte.
— Tu veux monter sur mes genoux ? Allez, viens, mais tu ne touches pas à l'ordinateur, hein ?
Trente secondes et quatre gribouillis plus tard :
— Fini, papi, encore feuille.
— Une autre feuille de papier ? Bon, mais c'est la dernière, d'accord ?
— Oui, papi.
C'est comme ça toute la journée. Malo, enfant d'aujourd'hui, n'aime rien tant que la compagnie, répugne à s'occuper tout seul et zappe d'une activité à l'autre tel un adulte avec sa télécommande.
Non, ce n'est pas vrai, j'exagère. Depuis longtemps déjà, quelque chose le passionne ; il ne s'en lasse pas, demande sans arrêt à aller les voir passer, à monter dedans : les trains ! : TER, TGV, métro, tout est bon. Et à défaut, l'autobus ou la voiture. Saint-Lazare est devenu son lieu de promenade préféré, cela devient lassant pour l'entourage !
Il y a du déterminisme là-dedans. Quelle fille aurait cette toquade ?
Devinez ce que le Père Noël, ce suppôt de Coca-cola, lui a apporté pour arranger l'affaire : un petit train en bois et plastique, multicolore avec un circuit en huit, tout en bois lui aussi.
Depuis, il refuse de se déplacer d'une pièce à l'autre sans la locomotive et les wagons ; par chance, il consent à laisser les rails en place. Ouf !
Mais, miracle, il est capable de jouer avec, seul, un bon moment, même si l'expérience termine toujours de la même manière :
— Papi, crain !
— Quoi, Malo !
— Papi, cassé crain.
Le viaduc est branlant, un wagon a déraillé, une vache est sur les voies ou une voiture tombée du chargeur. L'équipe de secours doit intervenir dans les plus brefs délais et c'est moi qui suis d'astreinte !
— J'arrive, Malo, attends deux secondes, je finis ma lettre.
— Papi, cassé crain !
— Oui, Malo, un peu de patience, bon sang !
Depuis quelques semaines, il a ajouté une corde à cet arc passionnel. L'autre jour, en allant acheter le pain, le nez en l'air et l'index au vent, il s'est mis en arrêt comme un pointer qui vient de renifler une perdrix :
— Oh, chelle, papi, chelle !
C'était une grue de chantier, ancien modèle ! La description, pour raccourcie qu'elle fût, m'a paru pertinente. Il y avait bien de l'échelle là-dedans ! Et depuis, à chaque fois que nous passons devant, ou devant n'importe laquelle de ses sœurs, d'ailleurs, c'est le même cri émerveillé :
— Chelle, papi, chelle !
— É-chelle, Malo, mais non, ce n'est pas une échelle, c'est une grue.
— Crue ?
— Grue comme dans gre-nouille.
— Gre-nouille.
— OK. That's it.
La syntaxe et la prononciation française de Malo sont encore hésitantes parce qu'il apprend deux langues en même temps. L'anglais de son père australien qu'il comprend parfaitement et le français de sa mère, qui a logiquement pris le dessus puisqu'il vit en France, qu'il va à la halte-garderie avec d'autres petits Français et que sa nounou parle cette langue (la nounou de Malo est une ivoirienne, star du coupé-décalé, sous le nom de Dodo Pélagie, mais il l'appelle Tata, comme font tous les enfants).
Malo supplée son manque de vocabulaire par la répétition, jusqu'à satiété et plus, du message qu'il veut transmettre.
Au grand dam de sa famille.
Le gaillard est charmeur et d'une volonté bien affirmée ; ses caprices sont principalement alimentaires. Il cultive une aversion périodique pour la viande et le poisson.
Il a une prédilection pour la graine de couscous, les coquillettes, les haricots verts et les petits pois qu'il entend manger un à un, parfois en les écrasant auparavant avec le pouce dans ou à côté de l'assiette. Pourvu que cette manie se s'étende pas au couscous lui-même !
Pour les desserts, pas de problème, il aime tout, le petit diable.
Bref, pour ses parents, le faire manger est toujours une aventure, parfois expédiée sans encombre, mais le plus souvent émaillée de conflits, en dépit des choix offerts, des récompenses promises ou des punitions décidées.
Monsieur préfère aller au lit sans manger plutôt que de baisser pavillon ; il promet bien d'être coopératif, mais le goût de l'affrontement est souvent le plus fort.
Il n'y a que deux remèdes extrêmes : l'un cruel, que je ne recommande pas, la privation de son doudou, et l'autre qui, pour l'instant, l'amène toujours à résipiscence : le coin !
Par bonheur, avec moi, il ne se risque pas trop à ces simagrées ; si j'élève la voix, il fait parfois la lippe, mais cède généralement et dans le cas contraire, un peu de jeûne, n'a jamais fait de mal à personne, comme disait le pédiatre de mes enfants.
Depuis quelques semaines, Malo a été affranchi des barreaux de son lit de bébé. Rendu méfiant par une roulade au bas de celui-ci dès la première nuit, il dort désormais contre le bat-flanc offert par le mur. Mais, le plus curieux est que, bien qu'il puisse à présent se lever seul, il n'en fasse rien, attendant qu'on vienne le chercher ou se contentant avec sagesse d'appeler. Prudence est toujours mère de sûreté, n'est-ce pas ?
Tout ce que je vous dis là était vrai le mois dernier. Mais Malo a chaussé des bottes de sept lieues et progresse chaque jour à pas de géant vers la connaissance.
Le mois prochain, il s'envole pour trois semaines en Australie. Parlera-t-il anglais en rentrant de ce bain linguistique au pays de ses grands-parents paternels ? Comment sera-t-il quand nous le reverrons, sa grand-mère et moi ?
See you soon, Malo.
Love from papi.

©Pierre-Alain GASSE, janvier 2008.