mardi 3 novembre 2020

L'Amour au temps du coronavirus - Annabel


— Mais pourquoi me suis-je intéressé à elle ?
— Parce que tu es toujours "en chasse", pardi !
— C'est faux ! Simplement, elle était là devant mes fenêtres, au 3e étage de l'immeuble d'en face. Je ne pouvais pas ne pas la voir !
— Dis plutôt que tu as joué le voyeur, une fois de plus. C'est ton passe-temps favori !
— Je voudrais bien t'y voir en ces temps de confinement !
— C'est tout vu ! Tu aurais dû refermer les rideaux de ton quatrième ; au lieu de ça, tu as placé ta lunette astronomique devant ses fenêtres. De ta position dominante, tu pouvais l'observer à loisir, n'est-ce pas ?
— Ça ne s'est pas passé comme ça du tout !
— Eh bien, raconte !
— C'était au printemps, pendant un épisode de canicule. Toutes les fenêtres étaient ouvertes et tout le monde se baladait dans les appartements en petite tenue, voire moins encore.
— Et...
— Je l'ai vue, un matin, sortir de la salle de bains de son studio, enturbannée et nue, pour aller vers ce que je suppose être son dressing. Elle a pris et enfilé une petite culotte de coton blanc et tiré le voile de la fenêtre pour achever de se vêtir. C'est impressionnant comme rétine et cerveau sont performants pour enregistrer en un instant tout un tas d'informations dans ces circonstances : son corps hâlé, sa chute de reins admirable, ses seins ronds et blancs, ses jambes longues et fines, sa toison dorée, ses yeux clairs, sa bouche pulpeuse... Je l'avoue, tout cela s'est fixé à jamais, je crois, dans ma mémoire. Ne me manquait que la couleur de ses cheveux, mais j'en avais bien une idée, quand même ! Voilà comment elle est devenue mon odalisque !
— Et, comme ce genre de vision est addictif au plus haut point, il a fallu que tu recommences pour retrouver l'onde de plaisir que tu as ressentie ce matin-là.
— C'est l'occasion qui fait le larron, n'est-ce pas, et comme j'étais bloqué chez moi, il m'a été facile de m'organiser pour observer ses fenêtres, presque en continu, à ses heures de présence dans l'appartement. Je me levais plus tôt qu'avant, pour être en poste au bon horaire, vers sept heures et demie, sauf le week-end où c'était plutôt neuf heures.
— Et, naturellement, tu as franchi les étapes suivantes du voyeurisme : tu as pris des photos ou tu l'as filmée, passant de l'inconvenance au délit !
— C'est venu après qu'elle se soit absentée pendant plusieurs jours, le déconfinement venu. J'avais ressenti un tel manque durant ces journées, qu'à peine revenue, je l'ai fixée sur la pellicule pour pouvoir la revoir à mes heures perdues, quand elle était au travail ou à faire ses courses. J'ai fait du noir et blanc, parce que j'ai tout le matériel de développement à la maison.
— Et voilà comment tu es passé de l'obsession à la névrose !
— Sans doute ! J'ai tapissé l'intérieur des portes de l'armoire de ma chambre de ces clichés volés. Je les regardais quand j'étais seul.
— J'imagine le reste... Et c'est pas beau !
— Je sais. J'aurais dû chercher à la rencontrer bien plus tôt, avant tout ça.
— Quand as-tu appris son nom ?
— Par l'annuaire téléphonique, d'abord, puis, un jour, je suis descendu dans la rue et entré dans son immeuble derrière un visiteur qui m'a tenu la porte. Sur les boîtes à lettres, j'ai lu la confirmation que je cherchais : Mlle Annabel Duchemin, 3e gauche. À présent j'avais son nom, son prénom, son adresse, son numéro de téléphone et je savais qu'elle n'était pas mariée. Le contraire m'aurait étonné, vu que je n'avais encore vu aucun homme dans l'appartement.
— Ça ne t'a pas empêché de devenir jaloux ?
— Comment tu sais ça ?
— Je te connais comme si je t'avais fait !
— Oui, bon, je me suis mis à me méfier de toute visite masculine qu'elle aurait pu recevoir : le facteur, le type de l'EDF, le moindre démarcheur. Heureusement, l'immeuble a un Digicode. N'entre pas chez elle qui veut.
— Sauf toi, par les fenêtres.
— Si tu veux, mais c'est différent.
— C'est bien pire, tu veux dire, eux ce sont des visites autorisées, toi, c'est un viol d'intimité.
— Tout de suite les grands mots... Ce n'est pas un crime, quand même.
— Un crime, non, un délit, oui, passible d'un an d'emprisonnement et de 15000 € d'amende, mon vieux.
— Ah ! J'ignorais.
— Eh bien, tu le sais, maintenant. Qu'est-ce que tu comptes faire ?
— Je ne sais pas. Rien. Je ne peux pas. Je suis accro.
— Ça va mal finir tout ça. Elle va te voir, te dénoncer. Les flics, un de ces jours, vont sonner à ta porte. Et cet hiver, le mauvais temps venu, rideaux tirés, tu feras quoi ?
— Il me restera mes photos d'elle !
— Tu fais pitié, tu sais !
— Tais-toi, ma conscience !! Je ne le sais que trop que je fais pitié, depuis que je suis cloué dans ce fauteuil roulant !

 ©Pierre-Alain GASSE, novembre 2020.

vendredi 4 septembre 2020

L'Amour au temps du coronavirus - Selma et Milos (Prologue, chap. I et II)

Fresque murale en cours d'achèvement sur Venice Beach (Californie) © Mario Tama, avril 2020, DR.

Drame en dix tableaux

Prologue

Besançon, France, août 2020.

La cité est calme encore, mais les guetteurs sont déjà en place. Ces deux ados, là, casquette à l’envers et masque sous le nez, qui font du skate dans les allées entre les blocs en sont. Ces deux plus grands qui fument, protection sous le menton, sur les marches du bloc d’en face aussi. Et pas mal d’autres que vous ne repérez pas, que vous ne voyez pas, mais qui vous suivent à la trace, dès que vous pénétrez sur leur territoire. Les plus jeunes ont huit, dix ans, les plus âgés treize, quatorze. Après, les meilleurs deviendront dealers à leur tour. Ils se font leur argent de poche comme ça et c’est bien plus que leurs parents ne pourraient leur donner. La plupart des familles sont au courant, et toutes redoutent que leurs garçons ne soient recrutés, car à la moindre désobéissance au chef, les représailles sont lourdes.

Dans une heure, le deal va commencer; un ballet de voitures, qui ne coupent même pas leur moteur pour la plupart. Un type masqué sort d’un immeuble, jette un regard alentour avant de s’approcher de la vitre baissée. Tu passes commande, il t’annonce le prix et rentre à nouveau dans l’immeuble. Le temps d’aller chercher la came dans sa cachette ou chez une des nourrices et il revient vers toi. Il est ganté. Une poignée de main rapide et la voiture s’éloigne. Un ou des billets roulés contre un papier blanc plié, un cacheton ou une gélule. La marchandise a changé de main en quelques secondes et le néophyte n’en a rien vu.

I – Selma/Ali

Il y a deux ans de cela, Selma et ses frères, ses parents ont émigré de Kula, un petit village d’une centaine d’habitants, rattaché à la ville de Zenica, au centre de la Bosnie-Herzégovine pour venir à Besançon. Ce n’était pas une destination au hasard. Depuis la guerre du Kosovo, ils ont de la famille ici. Et ils savent que la ville abrite une forte communauté des Balkans.

C’est ainsi qu’ils ont emménagé dans un immeuble qui regroupe des émigrés d’origines diverses, serbe, croate, bosniaque, kosovare, albanaise, non sans rivalités, altercations et règlements de comptes périodiques. Dans l’exil, ce qui les unit semble plus fort que ce qui les divise, mais les limites sont très fragiles.

À l’étage au-dessus d’eux habite une famille chrétienne orthodoxe d’origine serbe. Le père est mécanicien chez Swatch. Ils ont trois enfants : un fils aîné et deux fillettes et fréquentaient la paroisse Saint-Basile dans le quartier Saint-Claude, avant le confinement.

Chez elle, ils sont cinq aussi. Son frère Ali, de vingt-deux ans, elle, qui en a dix-sept et un petit dernier de huit ans.

Sa famille à elle fréquentait la mosquée Souna, rue de Vesoul. Tout près du gymnase Saint-Claude. Mais elle est fermée pour l’instant.

Pour elle, ce n’est pas la joie. Elle a dix-sept et déjà on parle de la marier. Sa mère cherche un bon musulman dans leurs relations, quelqu’un qui ne deale pas et ne se drogue pas. Le métier importe moins. Heureusement, ça ne court pas trop les rues par ici.

Mais elle est inquiète. Au lycée en première, elle connaît des filles qu’on a mariées contre leur gré et qu’elle n’a plus revues ensuite. Adieu les études! Finis les rêves de métier valorisant. Leur horizon : maternités à répétition, la soumission au mari et des tas d’interdits : ne pas fumer, ne pas boire, ne pas danser, ni écouter de la musique à la mode ou s’habiller sexy pour sortir. Peut-être même porter le voile, alors que chez elle, depuis son arrivée en France, elle ne le porte pas ! Bon, c’est vrai que maintenant avec la Covid et le masque, ça change un peu la donne !

Chaque jour ou presque depuis quelque temps, Selma s’arrange pour remonter à l’appartement vers 19 heures. Elle espère chaque fois croiser l’inconnu du dessus, mais son grand frère a vite éventé son manège. Ce soir, il l’a retenue par le bras sur le palier, avant qu’elle ne rentre à la maison :

— Tu fais quoi avec ce mécréant, p’tite sœur ?
— Mais rien du tout, t’occupe, est.ce que je te demande, moi, ce que tu glandes avec tes potes, dans les caves de l’immeuble ou en bas de la cage d’escalier ?
— Tu ne me parles pas comme ça, d’accord ? Ce serait risqué pour toi qu’on sache que tu fais la tepu avec un roumi. Parfois, il se passe des trucs dans les caves, comme tu dis.
— D’abord, je fais la tepu avec personne et toi, tu prétends me protéger, tu surveilles mes tenues, mes copines, mes sorties et tu veux me livrer à tes potes ? C’est dégueulasse ! Tu me lâches ou je m’arrache d’ici !
Joignant le geste à la parole, Selma se débat pour se libérer de l’emprise d’Ali et y parvient.
— Maman a raison. Il est grand temps de te trouver un mari pour t’apprendre la vraie vie.
— Bouffon, va !

L’ouverture de la porte par leur mère, attirée par les éclats de voix, met fin à la prise de bec, alors qu’Ali s’apprêtait à lever la main sur sa sœur.
— Qu’est-ce que vous faites à crier sur le palier ? Allez, rentrez. Après, on sera en retard pour la prière de Maghrib.

Chez Selma, on ne discute pas les ordres de sa mère. Même son père file doux.

II – Selma/Marie

Au lycée Claude-Nicolas Ledoux, en troisième, il y a deux ans, Selma a fait la connaissance de Marie, une fille de commerçant de son quartier qui est devenue sa meilleure amie. Marie est roumi, mais Selma s’en fout. Elles ne parlent jamais de religion.

Ce dont elles parlent le plus, c’est des garçons, bien sûr. De plus en plus, depuis qu’elles sont au lycée. La plupart des filles ont déjà un petit copain. Elles, pas encore.

Marie a un frère qui est dans un autre établissement ; l’année où il devait rentrer en seconde, il n’y avait plus de place ici, il a été affecté à Louis Pergaud. C’est comme ça que Selma a vu son voisin ailleurs que dans l’escalier. Lui et le frère de Marie étaient venus attendre des filles de son lycée à la sortie des cours. Tout de suite, elle est tombée sous le charme de ce grand brun baraqué, mais ce jour-là, il ne l’a absolument pas calculée. Lui et son copain n’avaient d’yeux que pour une bombe blonde, qui faisait tourner toutes les têtes du lycée et dont la réputation flambait sur les réseaux sociaux.

Selma aurait voulu la faire rentrer six pieds sous terre, cette bâtarde !

Par le frère de Marie, elle a pu savoir comment s’appelait son copain : Milos.

Alors, lorsque ce soir-là, en rentrant à l’appartement, elle a croisé Milos, elle n’en a pas cru ses yeux.

Elle savait que ce garçon habitait la cité, mais son immeuble, non. Leurs horaires ne coïncidaient pas, sans doute. Et vu de près, il était encore mieux.

Marie le lui a bien dit.

— S’il te plaît, fonce, parce que celui-là, il ne va pas rester longtemps sur le marché. D’ailleurs, si tu n’en veux pas, moi j’y vais !
— T’as pas intérêt !
— OK, d’accord. Je te le laisse.

Marie est du genre qui plaît beaucoup, aux garçons comme aux filles : longue silhouette, courbes voluptueuses, yeux bleus et chevelure blonde bouclée.
Selma serait presque son opposé : plus petite, plus mince, yeux noirs et cheveux assortis qui lui atteignent le bas du dos lorsqu’ils sont dénoués. Elle est très fière de ses cheveux et refuse de les couper.

Quand Selma a appris à Marie que ce garçon habitait son propre immeuble, un étage au-dessus, celle-ci s’est écriée :

— Alors ça, ma vieille, si c’est pas un signe… !

Normalement, ils n’ont pas trop d’occasions de se rencontrer. Mais ils peuvent se croiser dans l’escalier de l’immeuble, le soir.

En effet, c’est Milos, en fils serviable, qui descend les poubelles quand il va prendre son service. Il est vigile de nuit pour une société de gardiennage (le nom est écrit dans le dos de son blouson) et travaille en binôme avec un maître-chien.
Avec sa coupe militaire, ses rangers, son pantalon et son blouson de toile noire, il lui faisait un peu peur, vraiment, au début.

Mais elle a vu comment il est avec les petits, super protecteur et gentil et ça l’a rassurée un peu. Et l’idée que ce grand gaillard puisse la protéger à la place de la tutelle tatillonne de son frère lui a bientôt traversé l’esprit.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, septembre 1020.

vendredi 26 octobre 2018

Le Vieux qui ne voulait pas oublier - Voyage en Nostalgie - Étape 27


26 - Saint-Rémy1.jpg
Me voila revenu à Saint-Rémy de Provence, écrasée sous le soleil ; il ne fait bon qu'aux terrasses, sous les platanes (cf. chap. XXXIV)

(à suivre)

vendredi 5 octobre 2018

Le Vieux qui ne voulait pas oublier - Voyage en Nostalgie - Étape 26


25 - Uzès2.jpg

Aujourd'hui, je reste sous la pergola aux prises avec mes souvenirs... Je n'ai plus envie d'aller à Aubenas demain... (cf. chap. XXXIII).

Vous pouvez retrouvez l'ouvrage complet avec les photos et légendes à cette adresse : https://www.amazon.fr/dp/B07H6MS31L
ou la version texte seul ici : https://www.amazon.fr/Vieux-qui-voulait-pas-oublier-ebook/dp/B07BNVS2Z4

mardi 12 juin 2018

Le Vieux qui ne voulait pas oublier - Voyage en Nostalgie - Étape 19


19 - Axat.JPG

Quatrième étape de ma traversée des Pyrénées. Plus longue que les précédentes. Me voilà à Axat, au bord de l'Aude, dans le département du même nom, après plus de 200 km de route. C'est un centre de pratique des sports d'eau vive : kayak, rafting... Très peu pour moi ! :-))

(à suivre)

Tous les détails à cette adresse : https://www.amazon.fr/dp/295380594X

jeudi 7 juin 2018

Le Vieux qui ne voulait pas oublier - Voyage en Nostalgie - Étape 18


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