L'Amour au temps du coronavirus - Selma et Milos ( chap. IX et X)

IX - Selma / Milos

Ils ne sont pas beaucoup sortis durant ces trois jours. Juste le temps nécessaire pour aller s’alimenter au bar-restaurant du camping.

Ah, si, ils ont quand même fait le tour du lac à pied une fois et une sortie en pédalo une autre fois.

C’est samedi soir. Le week-end en amoureux s’achève. Demain, il faut rentrer.

Allongés sur le lit, ils fantasment leur retour à la maison ; Selma est inquiète :

— Ça va être ma fête. Je vais prendre cher, c’est sûr. Privée de téléphone et de sorties pendant plusieurs semaines, au minimum.

— Si tu veux, je viens avec toi et j’annonce à tes parents ce soir même que je veux t’épouser.

— Pour ça, il faudrait que tu te convertisses à l’Islam, Milos et encore ! Le fils d’un ancien « tigre  d’Arkan »(1), rends-toi compte !

— D’abord, j’ai rien à voir avec le passé de mon père et dans six mois, tu seras majeure, ils ne pourront plus rien empêcher !

— C’est mon oncle et mon frère que je crains, plus que ma mère et mon père. Mon oncle Mohamed, il a viré intégriste, plus ou moins. Je ne sais pas trop qui il fréquente… Mais, là j’ai contrevenu à je ne sais combien de sourates du Coran : enfreindre l’autorité familiale, pratiquer le sexe hors mariage, coucher avec un roumi, que sais-je encore… Il va être furieux contre moi, c’est sûr.

— Moi, je crois qu’il faut que l’on montre notre détermination, que l’on ne nous fera pas changer d’avis et que l’on s’aime vraiment.

— Oui, tu as sans doute raison, mais j’ai peur Milos, j’ai peur…

— Écoute, voilà ce que je te propose : ce soir, on prévient nos familles de là où on est et on leur dit qu’on rentre demain. On saura au moins si la police nous cherche ou pas.

— Et demain, tu m’accompagnes ?

— Oui, je t’ai dit.

— Bon, d’accord.

— Qui téléphone le premier ? Toi, Selma ?

— Euh, oui.

— Tu vas appeler qui ? Ta mère, ton père, ton frère ?

— Ma mère…

Elle prend son téléphone et s’éloigne vers le salon du mobile home.

(1) Milice serbe durant la guerre du Kosovo.

X – Selma et Milos / Amina, Ibrahim, Ali, Mohamed, Mariam

Un peu contre toute attente, les parents de Milos ont décidé d’accompagner leur fils et sa fiancée chez les parents de celle-ci. Ils ne sont pas opposés à ce mariage. Ils connaissent Selma de vue. C’est une fille sérieuse à leurs yeux. Et ce qu’ils veulent avant tout, c’est le bonheur de leur fils. Qu’importe si elle n’est pas chrétienne.

C’est donc tous les quatre qu’ils se présentent au premier étage de l’immeuble, devant la porte de l’appartement des parents de Selma.

Un coup de sonnette, puis deux. Selma n’a pas osé entrer avec sa clé. La porte s’ouvre. C’est sa mère, qui éclate aussitôt :

— Ah, te voilà enfin, dévergondée. Tu as mis la honte à toute la famille ! Tiens !

Une gifle monumentale vient de frapper Selma, qui n’a pas eu le temps d’esquiver ni de se protéger. Elle est là, interdite, sur le seuil, quand des bras masculins la tirent à l’intérieur et l’emmènent vers une pièce du fond de l’appartement. C’est son oncle Mohamed, en djellaba, chèche sur la tête, qui éructe des malédictions en arabe.

— Ma petite, tu vas connaître le châtiment des femmes impures prescrit par le Prophète, l’enfermement. Plus celui que les Français ont réservé aux leurs, il n’y a pas si longtemps.

Milos et ses parents sont poussés dehors par Ali et son père. La porte claque, On entend une clé tourner deux fois dans la serrure.

Dans la chambre, Selma est assise de force sur une chaise. Elle se débat, on lui attache les bras et les jambes à la chaise avec deux ceintures. Elle crie : « au secours ! » Alors, on la bâillonne avec du ruban adhésif renforcé gris.

Puis, sa tante Mariam empoigne une grande paire de ciseaux et, sans ménagement, coupe au plus court, mèche par mèche, les cheveux longs de Selma, qui roule des yeux effarés. Elle s’évanouit quelques instants. C’est le ronronnement d’un instrument électrique qu’elle entend à présent. Une sensation d’acier froid sur son crâne.

On est en train de la tondre !

Ceci s’est passé en France, ce mois d’août 2020. Il n’était pas possible de le taire.

©Pierre-Alain GASSE, septembre 2020.