La Vie après Jeanne - Chronique d'amours contingentes - Chapitre 10

Le lendemain, au petit déjeuner, il y eut encore un peu de tirage entre nous, hélas. J'avais simplement recommandé à Jackie de mettre la pédale douce sur les cocktails. Qu'est-ce que je n'avais pas dit là ?

— C'est de ta faute aussi, si tu ne m'avais pas laissée toute seule tout l'après-midi ! Tu m'emmènes en week-end et tu me laisses tomber comme une vieille chaussette à la première occasion. Dis tout de suite que tu t'ennuies avec moi !

J'ai bien senti que la discussion partait sur de mauvaises bases et que j'avais intérêt à faire amende honorable si je voulais sauver le reste du séjour.

— Je n'aurais pas dû te laisser seule pour jouer au golf, tu as raison, mais il y a si longtemps que cela ne m'était pas arrivé, que je n'ai pas pu résister. Cela n'arrivera plus, je te le promets.

— Maintenant, tu sais ce que tu risques... mais je suis quand même bien contente de m'être payé la tête de cette pouf... de cette marie-couche-toi-là !

Ce dérapage langagier contrôlé de Jackie me fit sourire et je l'embrassai d'un baiser qui scella notre réconciliation.

Le buffet du petit déjeuner était somptueux et nous fîmes quelques excès : je me laissai aller à prendre des œufs brouillés avec du bacon, puis deux viennoiseries et un grand morceau de baguette avec mon thé habituel. Jackie n'aime pas le salé le matin, elle choisit une copieuse salade de fruits, du fromage blanc, un croissant, un pain au chocolat et un pain aux raisins avec son café noir habituel.

Après quoi, nous fîmes le tour du parc, bras dessus, bras dessous, comme des amoureux que nous étions.

Le reste du séjour se déroula sans anicroche ; le notaire et sa mijaurée s'étaient éclipsés, après accrochage avec la Direction en exigeant un dédommagement pour la robe tachée. Le pharmacien et son épouse, toujours présents, se contentèrent de nous saluer d'un petit mouvement de tête.

Le repas de ce dimanche midi fut une fête. Le premier menu ne nous plaisait pas beaucoup (sans doute à cause de la tête de veau qui y figurait), le menu découverte en six plats et vins assortis, c'était trop pour reprendre la route ensuite, alors nous optâmes à nouveau pour le menu plaisir en choisissant ce que nous avions délaissé la veille : un croustillant aux oignons confits, du Saint-Pierre au chou rouge et une gourmandise au chocolat et fruit de la passion en dessert. Tout était délicieux, l'assemblage des saveurs étonnant mais judicieux, les cuissons parfaites, l'assaisonnement irréprochable et les assiettes très décoratives. Prudents, nous accompagnâmes ce déjeuner d'une demi-bouteille de Pouilly-Fuissé et d'une grande carafe d'eau plate !

Un week-end commencé dans la précipitation et la confusion qui s'est terminé dans le contentement et la complicité. Que demander de plus ?

Toutefois, lorsqu'il nous arrive d'évoquer ce week-end anniversaire, ce que Jackie raconte en premier, c'est le vol plané de la pauvre compagne du notaire au dîner et moi l'épisode de la soupière ! Comme quoi, la fête a quand même été un peu gâchée.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, avril 2020, 16e jour du confinement.