Ella Lloq - parodie picaresque 1/7

A Patty Diphusa y su creador.

Chapitre I

Dans lequel je résume mon enfance avant de jouer la fille de l'air

EllaLloq2.jpg

Je m'appelle Ella Lloq et ne suis pas fille à me cacher derrière mon petit doigt, qu'on dit joliment tourné, comme le reste de ma personne, au demeurant. On peut même dire que je n'ai pas froid aux yeux. Certains ajouteront que je n'ai froid nulle part. Mais, dans Barcelone la Méditerranéenne, cela n'était-il pas plus facile qu'ailleurs ?

Je ne fais pas encore partie des égéries postmodernes patentées, mais j'en prends le chemin. Catalane, vous vous en doutez, bien que, à l'épeler, mon nom sonne différemment, mais ce n'est pas l'heure de démêler cet aspect mineur des choses... Nous y reviendrons, n'ayez crainte. Avec tout ce qui m'est arrivé depuis quatre ans à peine, je crois que le temps est venu pour moi de mettre un peu d'ordre dans ma courte vie et cela commence par ce récit.

Sans peur donc, mais pas sans reproche, je dois bien l'avouer, car depuis ma naissance, ma vie n'a été qu'embrouilles, avanies et démêlés avec l'autorité, familiale, scolaire ou religieuse.

Ma mère m'a enfantée dans le Barrio Chino, dans l'escalier étroit d'un claque au bout d'une ruelle qui l'était tout autant. Quant à mon père, sans le secours de tests ADN, comment voulez-vous que l'on sache lequel des milliers de marins en goguette de par la ville m'a cédé la moitié de ses chromosomes ?

Ma mère, Adèle Montretout, penche pour un beau marin chilien avec lequel elle s'est laissé aller à prendre son pied, contre toutes les règles de la profession. Mais ce n'est qu'une intuition, rien de plus.

Moi, Ella Lloq - le protecteur local de ma mère m'a reconnue dans un de ses rares jours de bonté - j'ai donc grandi chez les demoiselles de la rue d'Avignon, entre les odeurs mélangées du patchouli et du benjoin, du permanganate et de l'eau de javel, qui tentaient vainement de cacher celles, plus essentielles, de l'établissement.

Mon père nourricier - je devrais plutôt dire dépensier, car il ne faisait que claquer l'argent que ma mère gagnait à la sueur de son.... front - était un homme à principes. Pour lui, il y avait trois sortes de femmes : celles qu'on met sur le trottoir pour gagner sa vie et qu'il faut mener à la dure, sous peine de voir péricliter son capital ; les épouses et les filles qu'il faut garder sous clé tant que faire se peut et sa mère, qui était le parangon de la sainteté. La mienne, pour sa part, jouissait - enfin, le terme n'est pas très bien choisi - d'un statut intermédiaire qui pouvait se résumer en une phrase : "des clients, autant que possible, des amants, t'as pas intérêt !"

Ainsi donc, en vertu de ce qui précède et avec l'assentiment de maman, qui était bien trop bonne pâte, pour cela comme pour le reste, ce demi-sel avait mis la fille de sa gagneuse en pension dès son plus jeune âge chez les bonnes sœurs de la Visitation, aux confins de la ville, du côté du Tibidabo, pour asseoir les bases d'une éducation qu'il entendait ensuite parfaire à sa manière.
Ce fut le début de ma carrière aventureuse.

Mon premier coup d'éclat consista à organiser nuitamment avec mes compagnes de dortoir une razzia dans les cuisines du collège. Ayant dérobé les clés de l'intendante, qui ronflait comme un sonneur dans sa chambrette, nous pillâmes armoires et frigos, sans compter la réserve de bouteilles pour les jours de réception de Monseigneur l'Évêque. On nous retrouva, au petit matin, ivres mortes, barbouillées de confiture, de chocolat, sardines à l'huile et autres conserves délectables.

Moyennant un don substantiel - que ma mère dut rembourser à son julot en redoublant d'activité - les sœurs consentirent à garder la meneuse de ce charivari nocturne, mais je fus cependant privée de sorties durant tout un trimestre.

Sur mon carnet de correspondance, à la fin de cette première année de pensionnat, il était écrit, à l'encre violette, de cette écriture avec pleins et déliés tombée dans les oubliettes de la pédagogie : "A des dons pour tout ce qui n'est pas dans le règlement et de graves lacunes pour tout ce qui est dedans". Avec quatre ou cinq points d'exclamation.

Finalement, je devais passer huit ans entre ces hauts murs, huit longues années entrecoupées de renvois passagers et de punitions innombrables.

J'en ai gardé un vernis de religion, pour les jours sombres, un certain goût pour la littérature et suffisamment d'orthographe et de syntaxe pour rédiger ceci sans tracas.

C'est dans ma quinzième année qu'eut lieu mon renvoi définitif, avec pertes et fracas.

Pour ce temps-là, la petite effrontée que j'étais était devenue une jeune fille, en tous points formée, et l'uniforme strict de l'établissement ne réussissait plus à cacher l'évidence : je provoquais la concupiscence, comme d'autres la pitié ou la charité. Personne n'échappait à l'emprise de ma beauté singulière : ni mes camarades, ni les sœurs ni surtout l'aumônier qui m'entendait en confession tous les vendredis.

Il advint ce qui devait advenir : la main de l'aumônier s'égara et je trouvai cela plutôt plaisant. Je découvris bientôt que tous les cierges n'étaient pas de cire et qu'il y avait bien des manières de monter au ciel. Bref, je me perdis pour la religion et provoquai ainsi mon entrée dans le monde.

Mon beau-père qui estimait m'avoir munie de tous les viatiques nécessaires à une vie de pécheresse, entreprit aussitôt de me mettre à pied d'œuvre, mais je n'entendais pas avoir quitté une institution rigoriste pour entrer au bordel, fût-il familial. Aussi fis-je mon baluchon dès le second soir, sans attendre que le maquereau de ma mère me mette la main au panier et le marché en main.

Dans l'intervalle, je m'étais donné un look à mi-chemin entre celui d'Alaska et de Catherine Ringer, mes idoles de l'époque en matière de rébellion musicale. On ne pouvait donc pas me rater. Direction l'autoroute et la movida madrilène. On était en 1986.

J'avais à peine levé le pouce et cambré le postérieur sur le bord de l'A2 qu'un trente-huit tonnes qui sortait de Mercabarna s'arrêtait pour me faire un brin de conduite.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, mai 2010.