mardi 3 novembre 2020

L'Amour au temps du coronavirus - Annabel


— Mais pourquoi me suis-je intéressé à elle ?
— Parce que tu es toujours "en chasse", pardi !
— C'est faux ! Simplement, elle était là devant mes fenêtres, au 3e étage de l'immeuble d'en face. Je ne pouvais pas ne pas la voir !
— Dis plutôt que tu as joué le voyeur, une fois de plus. C'est ton passe-temps favori !
— Je voudrais bien t'y voir en ces temps de confinement !
— C'est tout vu ! Tu aurais dû refermer les rideaux de ton quatrième ; au lieu de ça, tu as placé ta lunette astronomique devant ses fenêtres. De ta position dominante, tu pouvais l'observer à loisir, n'est-ce pas ?
— Ça ne s'est pas passé comme ça du tout !
— Eh bien, raconte !
— C'était au printemps, pendant un épisode de canicule. Toutes les fenêtres étaient ouvertes et tout le monde se baladait dans les appartements en petite tenue, voire moins encore.
— Et...
— Je l'ai vue, un matin, sortir de la salle de bains de son studio, enturbannée et nue, pour aller vers ce que je suppose être son dressing. Elle a pris et enfilé une petite culotte de coton blanc et tiré le voile de la fenêtre pour achever de se vêtir. C'est impressionnant comme rétine et cerveau sont performants pour enregistrer en un instant tout un tas d'informations dans ces circonstances : son corps hâlé, sa chute de reins admirable, ses seins ronds et blancs, ses jambes longues et fines, sa toison dorée, ses yeux clairs, sa bouche pulpeuse... Je l'avoue, tout cela s'est fixé à jamais, je crois, dans ma mémoire. Ne me manquait que la couleur de ses cheveux, mais j'en avais bien une idée, quand même ! Voilà comment elle est devenue mon odalisque !
— Et, comme ce genre de vision est addictif au plus haut point, il a fallu que tu recommences pour retrouver l'onde de plaisir que tu as ressentie ce matin-là.
— C'est l'occasion qui fait le larron, n'est-ce pas, et comme j'étais bloqué chez moi, il m'a été facile de m'organiser pour observer ses fenêtres, presque en continu, à ses heures de présence dans l'appartement. Je me levais plus tôt qu'avant, pour être en poste au bon horaire, vers sept heures et demie, sauf le week-end où c'était plutôt neuf heures.
— Et, naturellement, tu as franchi les étapes suivantes du voyeurisme : tu as pris des photos ou tu l'as filmée, passant de l'inconvenance au délit !
— C'est venu après qu'elle se soit absentée pendant plusieurs jours, le déconfinement venu. J'avais ressenti un tel manque durant ces journées, qu'à peine revenue, je l'ai fixée sur la pellicule pour pouvoir la revoir à mes heures perdues, quand elle était au travail ou à faire ses courses. J'ai fait du noir et blanc, parce que j'ai tout le matériel de développement à la maison.
— Et voilà comment tu es passé de l'obsession à la névrose !
— Sans doute ! J'ai tapissé l'intérieur des portes de l'armoire de ma chambre de ces clichés volés. Je les regardais quand j'étais seul.
— J'imagine le reste... Et c'est pas beau !
— Je sais. J'aurais dû chercher à la rencontrer bien plus tôt, avant tout ça.
— Quand as-tu appris son nom ?
— Par l'annuaire téléphonique, d'abord, puis, un jour, je suis descendu dans la rue et entré dans son immeuble derrière un visiteur qui m'a tenu la porte. Sur les boîtes à lettres, j'ai lu la confirmation que je cherchais : Mlle Annabel Duchemin, 3e gauche. À présent j'avais son nom, son prénom, son adresse, son numéro de téléphone et je savais qu'elle n'était pas mariée. Le contraire m'aurait étonné, vu que je n'avais encore vu aucun homme dans l'appartement.
— Ça ne t'a pas empêché de devenir jaloux ?
— Comment tu sais ça ?
— Je te connais comme si je t'avais fait !
— Oui, bon, je me suis mis à me méfier de toute visite masculine qu'elle aurait pu recevoir : le facteur, le type de l'EDF, le moindre démarcheur. Heureusement, l'immeuble a un Digicode. N'entre pas chez elle qui veut.
— Sauf toi, par les fenêtres.
— Si tu veux, mais c'est différent.
— C'est bien pire, tu veux dire, eux ce sont des visites autorisées, toi, c'est un viol d'intimité.
— Tout de suite les grands mots... Ce n'est pas un crime, quand même.
— Un crime, non, un délit, oui, passible d'un an d'emprisonnement et de 15000 € d'amende, mon vieux.
— Ah ! J'ignorais.
— Eh bien, tu le sais, maintenant. Qu'est-ce que tu comptes faire ?
— Je ne sais pas. Rien. Je ne peux pas. Je suis accro.
— Ça va mal finir tout ça. Elle va te voir, te dénoncer. Les flics, un de ces jours, vont sonner à ta porte. Et cet hiver, le mauvais temps venu, rideaux tirés, tu feras quoi ?
— Il me restera mes photos d'elle !
— Tu fais pitié, tu sais !
— Tais-toi, ma conscience !! Je ne le sais que trop que je fais pitié, depuis que je suis cloué dans ce fauteuil roulant !

 ©Pierre-Alain GASSE, novembre 2020.

samedi 26 septembre 2020

L'Amour au temps du coronavirus - Selma et Milos ( chap. IX et X)

IX - Selma / Milos

Ils ne sont pas beaucoup sortis durant ces trois jours. Juste le temps nécessaire pour aller s’alimenter au bar-restaurant du camping.

Ah, si, ils ont quand même fait le tour du lac à pied une fois et une sortie en pédalo une autre fois.

C’est samedi soir. Le week-end en amoureux s’achève. Demain, il faut rentrer.

Allongés sur le lit, ils fantasment leur retour à la maison ; Selma est inquiète :

— Ça va être ma fête. Je vais prendre cher, c’est sûr. Privée de téléphone et de sorties pendant plusieurs semaines, au minimum.

— Si tu veux, je viens avec toi et j’annonce à tes parents ce soir même que je veux t’épouser.

— Pour ça, il faudrait que tu te convertisses à l’Islam, Milos et encore ! Le fils d’un ancien « tigre  d’Arkan »(1), rends-toi compte !

— D’abord, j’ai rien à voir avec le passé de mon père et dans six mois, tu seras majeure, ils ne pourront plus rien empêcher !

— C’est mon oncle et mon frère que je crains, plus que ma mère et mon père. Mon oncle Mohamed, il a viré intégriste, plus ou moins. Je ne sais pas trop qui il fréquente… Mais, là j’ai contrevenu à je ne sais combien de sourates du Coran : enfreindre l’autorité familiale, pratiquer le sexe hors mariage, coucher avec un roumi, que sais-je encore… Il va être furieux contre moi, c’est sûr.

— Moi, je crois qu’il faut que l’on montre notre détermination, que l’on ne nous fera pas changer d’avis et que l’on s’aime vraiment.

— Oui, tu as sans doute raison, mais j’ai peur Milos, j’ai peur…

— Écoute, voilà ce que je te propose : ce soir, on prévient nos familles de là où on est et on leur dit qu’on rentre demain. On saura au moins si la police nous cherche ou pas.

— Et demain, tu m’accompagnes ?

— Oui, je t’ai dit.

— Bon, d’accord.

— Qui téléphone le premier ? Toi, Selma ?

— Euh, oui.

— Tu vas appeler qui ? Ta mère, ton père, ton frère ?

— Ma mère…

Elle prend son téléphone et s’éloigne vers le salon du mobile home.

(1) Milice serbe durant la guerre du Kosovo.

X – Selma et Milos / Amina, Ibrahim, Ali, Mohamed, Mariam

Un peu contre toute attente, les parents de Milos ont décidé d’accompagner leur fils et sa fiancée chez les parents de celle-ci. Ils ne sont pas opposés à ce mariage. Ils connaissent Selma de vue. C’est une fille sérieuse à leurs yeux. Et ce qu’ils veulent avant tout, c’est le bonheur de leur fils. Qu’importe si elle n’est pas chrétienne.

C’est donc tous les quatre qu’ils se présentent au premier étage de l’immeuble, devant la porte de l’appartement des parents de Selma.

Un coup de sonnette, puis deux. Selma n’a pas osé entrer avec sa clé. La porte s’ouvre. C’est sa mère, qui éclate aussitôt :

— Ah, te voilà enfin, dévergondée. Tu as mis la honte à toute la famille ! Tiens !

Une gifle monumentale vient de frapper Selma, qui n’a pas eu le temps d’esquiver ni de se protéger. Elle est là, interdite, sur le seuil, quand des bras masculins la tirent à l’intérieur et l’emmènent vers une pièce du fond de l’appartement. C’est son oncle Mohamed, en djellaba, chèche sur la tête, qui éructe des malédictions en arabe.

— Ma petite, tu vas connaître le châtiment des femmes impures prescrit par le Prophète, l’enfermement. Plus celui que les Français ont réservé aux leurs, il n’y a pas si longtemps.

Milos et ses parents sont poussés dehors par Ali et son père. La porte claque, On entend une clé tourner deux fois dans la serrure.

Dans la chambre, Selma est assise de force sur une chaise. Elle se débat, on lui attache les bras et les jambes à la chaise avec deux ceintures. Elle crie : « au secours ! » Alors, on la bâillonne avec du ruban adhésif renforcé gris.

Puis, sa tante Mariam empoigne une grande paire de ciseaux et, sans ménagement, coupe au plus court, mèche par mèche, les cheveux longs de Selma, qui roule des yeux effarés. Elle s’évanouit quelques instants. C’est le ronronnement d’un instrument électrique qu’elle entend à présent. Une sensation d’acier froid sur son crâne.

On est en train de la tondre !

Ceci s’est passé en France, ce mois d’août 2020. Il n’était pas possible de le taire.

©Pierre-Alain GASSE, septembre 2020.

vendredi 11 septembre 2020

L'Amour au temps du coronavirus - Selma et Milos (chap. VII et VIII)


VII – Amina/Ali

— Ali, ta sœur n’est pas rentrée, tu sais où elle est ?
— Non. Je ne l’ai pas vue depuis hier soir.
— Ouh, c’est bizarre, ça, je vais voir dans sa chambre.

Dans la chambre de lycéenne bien rangée de Selma, le traversin a été mis en chien de fusil sous la couette, pour simuler la présence d’un corps, ce qu’Ali et sa mère voient tout de suite. Alors, ils comprennent que Selma a fugué. Amina commence à se tirer les cheveux, tout en proférant des imprécations dans sa langue natale. Ali, lui a tout de suite identifié un coupable.

— Ah, le fils de pute ! Si je le trouve, je lui pète la gueule !
— Mais, de qui tu parles, mon fils ?
— De qui je parle ? Mais du roumi avec qui Selma sort, tiens !
— Comment ça, ma fille sort avec un roumi et sans me le dire ? Et toi, non plus !
— J’avais pas vraiment compris avant ce soir, maman. Ils font tout en scred.
— Mais tu crois que…
— Si c’est pas fait, ça va se faire, c’est sûr, s’ils sont partis pour le week-end, c’est pas pour enfiler des perles !
— Ouh, la, la ! Avec un roumi, Mais c’est qui ?
— Le fils du mécanicien serbe du dessus.
— Milos, le vigile ?
— Ouais, c’est ce tarba, je suis sûr. Je l’ai vu rôder autour d’elle.
— Il faut réunir la famille, ton oncle et ta tante, ton cousin. Il faut qu’on décide ce qu’on va faire.
— Il faut aller à la police, d’abord, il y a enlèvement de mineure. Selma n’a pas encore dix-huit ans.
— Non, non, pas la police. La police, c’est toujours des ennuis. On va régler ça entre familles, comme on fait chez nous. Va chercher ton père au café et dis-lui que Selma a fugué.
— OK, m’man, j’y vais.

VIII – Milos/Selma

Parc naturel du Haut-Jura, France, fin mai 2020.

Le lac de Constance les attirait tous les deux, mais ils ne voulaient plus attendre. Finalement, ils ont décidé de passer ces quelques jours de liberté dans un camping du parc naturel du Haut Jura, au bord d’un lac, à deux heures de route de chez eux. Cette année, plus que jamais, et pour eux plus que pour d’autres encore, il s’agit de fuir la foule.

Milos est majeur, on lui a loué un mobile home sans la moindre difficulté. Il lui a fallu simplement négocier pour ne payer que quatre nuits ; normalement les locations se font à la semaine, mais cette année, tout est bon pour ne pas perdre des clients.

Les voilà installés. Tout le confort pour deux cents euros. Ça les étonne. Ils sont arrivés masqués, c’est la loi jusqu’au bord de la piscine. C’est un peu grand pour eux deux, habitués à vivre à l’étroit dans des appartements des années soixante-dix, depuis leur arrivée en France.

Sur un petit plateau, dans le salon, du gel hydroalcoolique et deux masques. Cette année, les cadeaux de bienvenue ont changé !

Pour entrer dans la chambre, Milos a pris Selma dans ses bras et lui a fait franchir le seuil comme dans les films. Ça a fait rire la jeune fille. Il l’a déposée sur le lit.

— Alors, qu’est-ce que tu en dis ?
— C’est trop beau ! J’ai l’impression de vivre un conte de fées, j’te dis pas !
— Qu’est-ce qu’on fait ? On essaye le lit tout de suite ?

Selma n’a pas répondu, mais a attiré Milos contre elle, enlevé son masque et le sien, puis dénoué ses longs cheveux bruns.

C’est le jour un de sa nouvelle vie. Elle en a décidé ainsi.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, septembre 2020.

mardi 8 septembre 2020

L'amour au temps du coronavirus - Selma et Milos (chap. V et VI)

V – Selma/Amina

Amina s’est arrangée pour rester seule avec sa fille aînée. Le père joue aux dominos au café, comme tous les soirs. Son fils, Ali, doit traîner en bas avec ses potes. Le plus jeune est allé jouer à la console chez un camarade dans l’immeuble d’en face.

Le thé est servi, avec les pâtisseries traditionnelles sur la table basse ronde qui trône au salon.

— Selma, viens t’asseoir à côté de moi. J’ai à te parler…

Selma s’exécute avec un peu de mauvaise volonté. Elle pressent une conversation pénible.

— Ma fille, tu as dix-sept ans passés et ton père et moi avons pensé qu’il était temps de te chercher sérieusement un mari.
— Mais maman, je ne veux pas me marier, je suis trop jeune, je veux poursuivre mes études après mon bac.
— Des études, pour quoi faire ? Est-ce que j’en ai fait, moi, des études ? Pour être une bonne épouse et élever des enfants, ya pas besoin d’études, Les études, ça finit toujours par tourner la tête. Qu’est-ce que tu penses de Sofiane, le fils de Youssef, le marchand de primeurs ? Celui-là ferait un bon mari, Inch'Allah ! Il est sérieux, ne fume pas, ne boit pas et il prendra la suite de son père au commerce. Tu pourrais tenir la caisse, un jour.
— Maman, tu me vois en train de vendre, des pois chiches, de la semoule, des tomates et des poivrons ? Eh bien, tu n’as pas beaucoup d’ambition pour moi, dis donc.
— Mon ambition pour toi, ma fille, c’est que tu me donnes de beaux petits-enfants, Inch'Allah ! Voilà.
— J’en aurai, un jour, quand je l’aurai décidé et avec qui j’aurai décidé.
— Ça, ma fille, c’est ce que tu rêves, mais la vie, c’est autrement. Pour finir, je voulais te dire que ton père et moi avons invité Sofiane et sa famille pour la prochaine rupture du jeûne, l’Aïd-el-Fitr. Comme ça, nous pourrons faire connaissance.
— Maman !!!
— C’est comme ça. Tu discutes pas, s’il te plaît.

Selma s’est levée brusquement pour aller s’enfermer dans sa chambre en claquant la porte. Décidément, le cadre familial est de moins en moins supportable pour elle.

VI – Selma/Milos

Après leur rencontre-choc dans l’escalier, Selma et Milos se sont revus souvent, au mépris des avertissements d’Ali, des prétentions de ses parents et des injonctions du gouvernement dues à la situation sanitaire. De faux hasards au début en vrais rendez-vous ensuite, une fois le déconfinement intervenu, ils ont rapidement franchi les étapes d’une relation amoureuse secrète pour bientôt chercher à l’assumer au grand jour.

— Selma, j’ai plus envie qu’on s’embrasse dans les coins et qu’on se voie sur les toits ou dans les caves. On est grillés de partout. Tes parents vont l’apprendre sous peu, c’est sûr. Je voudrais pouvoir passer une nuit entière avec toi,, que tu te réveilles dans mes bras., dans un lit à nous....J’ai un boulot, pas trop mal payé, je suis prêt à t’épouser si tu veux de moi…
— Milos chéri, tu crois pas que tu vas un peu vite ? Il n’y a que trois mois que l’on se fréquente. Comme tu dis, on n’a pas encore passé une nuit entière tous les deux.
— Tu veux pas vraiment de moi, c’est ça ? T’amuser un peu, d’accord, mais t’engager, non.
— Excuse-moi, Milos, mais tout ça va trop vite, tu sais. Est-ce qu’on est capables de se supporter toute une journée ? On n’en sait rien. Alors, toute une vie…
— Moi, je sais que tu es la femme de ma vie, Selma, je n’ai aucun doute là-dessus.
— Moi non plus, Milos, je n’ai pas de doute, mais j’ai trois ans de moins que toi et je ne serai majeure que dans six mois. Franchissons les étapes pas à pas, si tu veux bien. Présente ta demande à mes parents, fiançons-nous et dans un an, nous verrons. Ce serait plus raisonnable, tu ne crois pas ? D’ailleurs, même si on le voulait, on ne pourrait pas organiser en ce moment de fête de mariage avec la famille. Les regroupements de plus de dix personnes sont interdits, non ?

Une barre de contrariété vient froncer le front de Milos. Il lui faut bien reconnaître que des deux, c’est Selma la plus raisonnable.

— La fête, on s’en fout un peu, non ? Bon, pas nos familles, c’est sûr.
— Mais vu la situation, elles ne voudront jamais se lancer là-dedans, Milos. Financièrement, ce serait difficile aussi. Ton père est en travail partiel, non ? Mon frère au chômage, mon père en invalidité. On se serre déjà la ceinture.
— Et moi qui voulais te faire une surprise : la semaine prochaine, c’est la Pentecôte pour les chrétiens et le lundi est férié, C’est vraiment con que les campings ne rouvrent que mardi. Ça nous aurait fait un week-end de trois jours. On aurait pu partir quelque part tous les deux. Mais je vais quand même essayer de poser ma semaine. L’Italie vient de rouvrir ses frontières. Qu’est-ce que tu en dis ?
— En Italie ? T’es pas ouf ? Avec tous les cas de virus qu’il y a eu chez eux ! Et partir comme ça…
— Je ne sais pas, chez toi, tu ne peux pas dire que tu vas chez ta copine Marie ?
— Je suis déjà allée dormir chez elle une ou deux fois, mais là, maintenant, avec la Covid, ça me paraît compliqué. Et on irait où, les frontières ne sont pas encore rouvertes ?
— Non, mais le 15 les passages seront à nouveau autorisés et à l’intérieur de l’Union européenne une carte d’identité suffit. Alors, on pourrait faire ça, partir jusqu’à dimanche, on verra où. Je te prendrais chez Marie, disons, jeudi matin, dix heures, ça t’irait ? Tes parents et les siens se connaissent ?
— Non.
— Bon, comme ça, ils n’iront pas cafter. Tu pourrais même me présenter comme ton petit copain.
— Non, je ne crois pas que ça soit possible. Avec le virus, c’est tout juste si ma mère me laisse aller acheter le pain, alors quitter la maison plusieurs jours…
— Il ne reste plus qu’une solution, dans ce cas.
— Laquelle ?
— Partir sans rien dire.
— Fuguer ? Mais t’es ouf grave ! Et les bagages ?
— On s’en fout, tu enfiles deux tenues l’une sur l’autre et c’est bon.
— Tu crois ça, toi ? C’est bien une idée de keum.
— Ce sera notre premier week-end en amoureux, tu te rends compte ?
— Oui, Milos, mais c’est un double saut dans l’inconnu que tu me demandes, tu le sais ?
— Tu as raison, c’en est un pour moi aussi.

Un long baiser vient sceller ce programme encore voilé d’incertitudes et de mystère.

(à suivre) ©Pierre-Alain GASSE, septembre 2020.

dimanche 6 septembre 2020

L'Amour au temps du coronavirus - Selma et Milos (chap. III et IV)

III – Selma/Milos

La rencontre entre Selma et Milos a donc été provoquée. Un soir, alors qu’il dévalait les escaliers avec le sac poubelle, celle-ci s’est arrangée pour qu’il la bouscule sur le palier où elle le guettait.

— Pardon, je ne t’ai pas fait mal ?

Selma se frottait le coude gauche avec insistance.

— Non, non, ça va.
— Fais voir.

Selma a tendu son bras soi-disant endolori.

Ce premier contact peau contre peau, elle s’en souvient encore. Une sorte d’onde électrique l’a parcourue de la tête aux pieds.

Elle s’est laissé masser le coude quelques instants, puis son éducation stricte a repris le dessus :

— Merci. Ce n’est rien. Ça va aller. Il faut que je rentre maintenant.

Mais avant d’ouvrir la porte de l’appartement familial, elle a réussi à demander :

— Tu t’appelles comment ?
— Milos. Et toi ?
— Selma.
— Bon. À bientôt, jolie Selma.
— Oui, OK, salut Milos.

Selma a été déstabilisée par ce compliment impromptu et a répondu de manière un peu brusque, ce qu’elle a aussitôt regretté.

IV – Milos/Dragan

Dragan est le meilleur ami de Milos. Encore en terminale au lycée, tandis que Milos, de deux ans son aîné, a été embauché dans une entreprise de surveillance, grâce à son physique et sa connaissance des arts martiaux.

Ce jour-là, Dragan et lui étaient allés attendre des filles à la sortie du lycée Ledoux. Ils avaient dans le collimateur une grande blonde aux cheveux bouclés, mais ce jour-là, pas moyen d’intégrer son cercle d’admirateurs, en garde rapprochée autour d’elle.

Par contre, Dragan a repéré une autre blonde, moins tapageuse, mais plus jolie à son goût. Elle est en première au lycée Ledoux, elle aussi, et a une copine brune qui regarde avec insistance dans leur direction :

— Eh, Milos, regarde la brune, à gauche, on dirait qu’elle veut te pécho !
— Eh bien, qu’elle vienne, je n’ai rien contre.
— Mais tu veux pas y aller, toi ?
— Écoute, il paraît que les filles sont nos égales. Pourquoi je devrais toujours faire le premier pas ?
— C’est idiot, ton truc. T’as tout à y perdre.
— On verra.
— En tout cas, moi je vais parler à la blonde.
— OK, mec. À plus, alors.

Après un check poing contre poing, Dragan s’éloigne. en direction de Marie et Selma.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, septembre 2020.

vendredi 4 septembre 2020

L'Amour au temps du coronavirus - Selma et Milos (Prologue, chap. I et II)

Fresque murale en cours d'achèvement sur Venice Beach (Californie) © Mario Tama, avril 2020, DR.

Drame en dix tableaux

Prologue

Besançon, France, août 2020.

La cité est calme encore, mais les guetteurs sont déjà en place. Ces deux ados, là, casquette à l’envers et masque sous le nez, qui font du skate dans les allées entre les blocs en sont. Ces deux plus grands qui fument, protection sous le menton, sur les marches du bloc d’en face aussi. Et pas mal d’autres que vous ne repérez pas, que vous ne voyez pas, mais qui vous suivent à la trace, dès que vous pénétrez sur leur territoire. Les plus jeunes ont huit, dix ans, les plus âgés treize, quatorze. Après, les meilleurs deviendront dealers à leur tour. Ils se font leur argent de poche comme ça et c’est bien plus que leurs parents ne pourraient leur donner. La plupart des familles sont au courant, et toutes redoutent que leurs garçons ne soient recrutés, car à la moindre désobéissance au chef, les représailles sont lourdes.

Dans une heure, le deal va commencer; un ballet de voitures, qui ne coupent même pas leur moteur pour la plupart. Un type masqué sort d’un immeuble, jette un regard alentour avant de s’approcher de la vitre baissée. Tu passes commande, il t’annonce le prix et rentre à nouveau dans l’immeuble. Le temps d’aller chercher la came dans sa cachette ou chez une des nourrices et il revient vers toi. Il est ganté. Une poignée de main rapide et la voiture s’éloigne. Un ou des billets roulés contre un papier blanc plié, un cacheton ou une gélule. La marchandise a changé de main en quelques secondes et le néophyte n’en a rien vu.

I – Selma/Ali

Il y a deux ans de cela, Selma et ses frères, ses parents ont émigré de Kula, un petit village d’une centaine d’habitants, rattaché à la ville de Zenica, au centre de la Bosnie-Herzégovine pour venir à Besançon. Ce n’était pas une destination au hasard. Depuis la guerre du Kosovo, ils ont de la famille ici. Et ils savent que la ville abrite une forte communauté des Balkans.

C’est ainsi qu’ils ont emménagé dans un immeuble qui regroupe des émigrés d’origines diverses, serbe, croate, bosniaque, kosovare, albanaise, non sans rivalités, altercations et règlements de comptes périodiques. Dans l’exil, ce qui les unit semble plus fort que ce qui les divise, mais les limites sont très fragiles.

À l’étage au-dessus d’eux habite une famille chrétienne orthodoxe d’origine serbe. Le père est mécanicien chez Swatch. Ils ont trois enfants : un fils aîné et deux fillettes et fréquentaient la paroisse Saint-Basile dans le quartier Saint-Claude, avant le confinement.

Chez elle, ils sont cinq aussi. Son frère Ali, de vingt-deux ans, elle, qui en a dix-sept et un petit dernier de huit ans.

Sa famille à elle fréquentait la mosquée Souna, rue de Vesoul. Tout près du gymnase Saint-Claude. Mais elle est fermée pour l’instant.

Pour elle, ce n’est pas la joie. Elle a dix-sept et déjà on parle de la marier. Sa mère cherche un bon musulman dans leurs relations, quelqu’un qui ne deale pas et ne se drogue pas. Le métier importe moins. Heureusement, ça ne court pas trop les rues par ici.

Mais elle est inquiète. Au lycée en première, elle connaît des filles qu’on a mariées contre leur gré et qu’elle n’a plus revues ensuite. Adieu les études! Finis les rêves de métier valorisant. Leur horizon : maternités à répétition, la soumission au mari et des tas d’interdits : ne pas fumer, ne pas boire, ne pas danser, ni écouter de la musique à la mode ou s’habiller sexy pour sortir. Peut-être même porter le voile, alors que chez elle, depuis son arrivée en France, elle ne le porte pas ! Bon, c’est vrai que maintenant avec la Covid et le masque, ça change un peu la donne !

Chaque jour ou presque depuis quelque temps, Selma s’arrange pour remonter à l’appartement vers 19 heures. Elle espère chaque fois croiser l’inconnu du dessus, mais son grand frère a vite éventé son manège. Ce soir, il l’a retenue par le bras sur le palier, avant qu’elle ne rentre à la maison :

— Tu fais quoi avec ce mécréant, p’tite sœur ?
— Mais rien du tout, t’occupe, est.ce que je te demande, moi, ce que tu glandes avec tes potes, dans les caves de l’immeuble ou en bas de la cage d’escalier ?
— Tu ne me parles pas comme ça, d’accord ? Ce serait risqué pour toi qu’on sache que tu fais la tepu avec un roumi. Parfois, il se passe des trucs dans les caves, comme tu dis.
— D’abord, je fais la tepu avec personne et toi, tu prétends me protéger, tu surveilles mes tenues, mes copines, mes sorties et tu veux me livrer à tes potes ? C’est dégueulasse ! Tu me lâches ou je m’arrache d’ici !
Joignant le geste à la parole, Selma se débat pour se libérer de l’emprise d’Ali et y parvient.
— Maman a raison. Il est grand temps de te trouver un mari pour t’apprendre la vraie vie.
— Bouffon, va !

L’ouverture de la porte par leur mère, attirée par les éclats de voix, met fin à la prise de bec, alors qu’Ali s’apprêtait à lever la main sur sa sœur.
— Qu’est-ce que vous faites à crier sur le palier ? Allez, rentrez. Après, on sera en retard pour la prière de Maghrib.

Chez Selma, on ne discute pas les ordres de sa mère. Même son père file doux.

II – Selma/Marie

Au lycée Claude-Nicolas Ledoux, en troisième, il y a deux ans, Selma a fait la connaissance de Marie, une fille de commerçant de son quartier qui est devenue sa meilleure amie. Marie est roumi, mais Selma s’en fout. Elles ne parlent jamais de religion.

Ce dont elles parlent le plus, c’est des garçons, bien sûr. De plus en plus, depuis qu’elles sont au lycée. La plupart des filles ont déjà un petit copain. Elles, pas encore.

Marie a un frère qui est dans un autre établissement ; l’année où il devait rentrer en seconde, il n’y avait plus de place ici, il a été affecté à Louis Pergaud. C’est comme ça que Selma a vu son voisin ailleurs que dans l’escalier. Lui et le frère de Marie étaient venus attendre des filles de son lycée à la sortie des cours. Tout de suite, elle est tombée sous le charme de ce grand brun baraqué, mais ce jour-là, il ne l’a absolument pas calculée. Lui et son copain n’avaient d’yeux que pour une bombe blonde, qui faisait tourner toutes les têtes du lycée et dont la réputation flambait sur les réseaux sociaux.

Selma aurait voulu la faire rentrer six pieds sous terre, cette bâtarde !

Par le frère de Marie, elle a pu savoir comment s’appelait son copain : Milos.

Alors, lorsque ce soir-là, en rentrant à l’appartement, elle a croisé Milos, elle n’en a pas cru ses yeux.

Elle savait que ce garçon habitait la cité, mais son immeuble, non. Leurs horaires ne coïncidaient pas, sans doute. Et vu de près, il était encore mieux.

Marie le lui a bien dit.

— S’il te plaît, fonce, parce que celui-là, il ne va pas rester longtemps sur le marché. D’ailleurs, si tu n’en veux pas, moi j’y vais !
— T’as pas intérêt !
— OK, d’accord. Je te le laisse.

Marie est du genre qui plaît beaucoup, aux garçons comme aux filles : longue silhouette, courbes voluptueuses, yeux bleus et chevelure blonde bouclée.
Selma serait presque son opposé : plus petite, plus mince, yeux noirs et cheveux assortis qui lui atteignent le bas du dos lorsqu’ils sont dénoués. Elle est très fière de ses cheveux et refuse de les couper.

Quand Selma a appris à Marie que ce garçon habitait son propre immeuble, un étage au-dessus, celle-ci s’est écriée :

— Alors ça, ma vieille, si c’est pas un signe… !

Normalement, ils n’ont pas trop d’occasions de se rencontrer. Mais ils peuvent se croiser dans l’escalier de l’immeuble, le soir.

En effet, c’est Milos, en fils serviable, qui descend les poubelles quand il va prendre son service. Il est vigile de nuit pour une société de gardiennage (le nom est écrit dans le dos de son blouson) et travaille en binôme avec un maître-chien.
Avec sa coupe militaire, ses rangers, son pantalon et son blouson de toile noire, il lui faisait un peu peur, vraiment, au début.

Mais elle a vu comment il est avec les petits, super protecteur et gentil et ça l’a rassurée un peu. Et l’idée que ce grand gaillard puisse la protéger à la place de la tutelle tatillonne de son frère lui a bientôt traversé l’esprit.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, septembre 1020.

samedi 20 juin 2020

La Vie après Jeanne - Chronique d'amours contingentes - Chapitre 10

Le lendemain, au petit déjeuner, il y eut encore un peu de tirage entre nous, hélas. J'avais simplement recommandé à Jackie de mettre la pédale douce sur les cocktails. Qu'est-ce que je n'avais pas dit là ?

— C'est de ta faute aussi, si tu ne m'avais pas laissée toute seule tout l'après-midi ! Tu m'emmènes en week-end et tu me laisses tomber comme une vieille chaussette à la première occasion. Dis tout de suite que tu t'ennuies avec moi !

J'ai bien senti que la discussion partait sur de mauvaises bases et que j'avais intérêt à faire amende honorable si je voulais sauver le reste du séjour.

— Je n'aurais pas dû te laisser seule pour jouer au golf, tu as raison, mais il y a si longtemps que cela ne m'était pas arrivé, que je n'ai pas pu résister. Cela n'arrivera plus, je te le promets.

— Maintenant, tu sais ce que tu risques... mais je suis quand même bien contente de m'être payé la tête de cette pouf... de cette marie-couche-toi-là !

Ce dérapage langagier contrôlé de Jackie me fit sourire et je l'embrassai d'un baiser qui scella notre réconciliation.

Le buffet du petit déjeuner était somptueux et nous fîmes quelques excès : je me laissai aller à prendre des œufs brouillés avec du bacon, puis deux viennoiseries et un grand morceau de baguette avec mon thé habituel. Jackie n'aime pas le salé le matin, elle choisit une copieuse salade de fruits, du fromage blanc, un croissant, un pain au chocolat et un pain aux raisins avec son café noir habituel.

Après quoi, nous fîmes le tour du parc, bras dessus, bras dessous, comme des amoureux que nous étions.

Le reste du séjour se déroula sans anicroche ; le notaire et sa mijaurée s'étaient éclipsés, après accrochage avec la Direction en exigeant un dédommagement pour la robe tachée. Le pharmacien et son épouse, toujours présents, se contentèrent de nous saluer d'un petit mouvement de tête.

Le repas de ce dimanche midi fut une fête. Le premier menu ne nous plaisait pas beaucoup (sans doute à cause de la tête de veau qui y figurait), le menu découverte en six plats et vins assortis, c'était trop pour reprendre la route ensuite, alors nous optâmes à nouveau pour le menu plaisir en choisissant ce que nous avions délaissé la veille : un croustillant aux oignons confits, du Saint-Pierre au chou rouge et une gourmandise au chocolat et fruit de la passion en dessert. Tout était délicieux, l'assemblage des saveurs étonnant mais judicieux, les cuissons parfaites, l'assaisonnement irréprochable et les assiettes très décoratives. Prudents, nous accompagnâmes ce déjeuner d'une demi-bouteille de Pouilly-Fuissé et d'une grande carafe d'eau plate !

Un week-end commencé dans la précipitation et la confusion qui s'est terminé dans le contentement et la complicité. Que demander de plus ?

Toutefois, lorsqu'il nous arrive d'évoquer ce week-end anniversaire, ce que Jackie raconte en premier, c'est le vol plané de la pauvre compagne du notaire au dîner et moi l'épisode de la soupière ! Comme quoi, la fête a quand même été un peu gâchée.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, avril 2020, 16e jour du confinement.

dimanche 7 juin 2020

La Vie après Jeanne - Chronique d'amours contingentes - Chapitre 9

jackieetpierre2.jpg, mai 2020

La blonde du notaire, en mini-robe fuchsia, trente ans de moins que lui au bas mot, accrochée à son bras, perchée sur des talons de douze centimètres, se dirigeait vers la salle à manger en roulant des fesses, Jackie et moi derrière, le pharmacien et son épouse fermant la marche. J'avais bien remarqué, durant l'apéritif, que son allure, ses attitudes et ses remarques ne plaisaient pas du tout à Jackie, mais si je m'attendais à ce qui se produisit alors...

Nous tournions le coin du couloir aux dalles de granit inégales pour pénétrer dans la salle à manger, où quelques convives avaient déjà pris place, lorsque soudain Jackie allongea la jambe droite, et la compagne du notaire alla s'étaler de tout son long, les bras en avant, sur le parquet ciré. Cela fit du bruit et ceux qui ne voyaient pas se retournèrent. Le maître d'hôtel se précipita pour la relever, mais elle le repoussa furieuse et, rouge de rage, se redressa à quatre pattes pour s'écrier en pointant un doigt accusateur sur Jackie :

— C'est elle ! Elle m'a fait un croche-pied, cette vieille peau !

Je tentai bien de raisonner Jackie d'un geste, mais peine perdue, elle avait déjà lancé sa réplique :

— Dites donc, je ne vous permets pas ! Quand on ne sait pas marcher avec des talons aiguille, on n'en porte pas !

Et là, soudain, la situation dégénéra.

La blonde, qui s'appelait Charlène, s'empara sur une petite table roulante de la soupière en argent prévue pour le service du consommé de girolles aux truffes et voulait la vider sur Jackie. Le maître d'hôtel s'interposa, tentant de reprendre son bien, que chacun tirait par une anse.

Je m'étais placé devant Jackie, mais je ne tenais pas à être ébouillanté par du potage. Nous reculâmes d'instinct. La lutte était indécise, il était petit et gros, elle était grande et mince. La situation s'avérait risible, mais un peu dangereuse quand même. Une moitié du contenu de la soupière gisait déjà sur le sol et le rendait glissant. Divers convives s'étaient levés et tentaient de retenir les "belligérants". L'un deux glissa et se retrouva sur les fesses en plein potage.

Curieusement, cette nouvelle chute fit cesser le combat tout comme la première l'avait provoqué !

Chacun retrouva la dignité perdue. Le maître d'hôtel reposa le récipient du litige et fit venir le petit personnel pour nettoyer le sol. Charlène s'ébroua et regagna sa chambre pour se changer. Celui qui avait chu en fit autant.

Jackie et moi gagnâmes une table pour deux restée libre. Plus question de partager le dîner avec quiconque. Tous ceux qui s'étaient levés allèrent se rasseoir, mais un chuchotis et des regards insistants dans notre direction me donnèrent à penser que je n'étais pas le seul à avoir perçu le croc-en-jambe envers Charlène.

Jackie arborait un sourire béat, j'étais contrarié (le mot est faible). Incapables d'apprécier le menu plaisir choisi (Saint-Jacques grillées, volaille de cent jours truffée, soufflé au citron), nous avons dîné sans un mot et dormi ensuite à l'hôtel du cul tourné.

On a déjà vu mieux comme dîner d'anniversaire !

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, mars 2020, 14e jour du confinement.

samedi 16 mai 2020

La vie après Jeanne - Chronique d'amours contingentes - Chapitre 8

jackieetpierre2.jpg, mai 2020

L'un de nos points communs les plus forts, c'est notre goût pour la bonne cuisine. Vous vous souvenez peut-être que j'avais été séduit par son veau marengo, un plat délicieux que l'on ne trouve plus guère aujourd'hui, et que je m'étais bien gardé de lui révéler que c'était une des spécialités de Jeanne. Eh bien, le sien est aussi bon, sinon meilleur, ce que je pensais impossible !

Approvisionnée quasiment à la source, dans la boutique de son mari, Jackie avait eu la part belle de ce côté-là et sans doute toujours privilégié les plats de viande au détriment du reste, c'est normal, mais je dois avouer qu'elle sait tout autant accommoder au mieux les ressources du potager. À présent que je l'ai vue à l'œuvre de l'automne à l'été, je puis dire que c'est une cuisinière de premier ordre !

Je suis donc nourri "aux petits oignons", comme on dit, et ma crainte serait plutôt de manger plus qu'il ne faudrait vu mon activité. C'est pourquoi outre la gymnastique en chambre que nous pratiquons assidûment, je m'astreins chaque jour à une marche. Plus à aussi bonne allure que jadis, mais enfin, compte tenu de la ferraille que j'ai maintenant dans la jambe, je ne me plains pas. J'approche des quatre kilomètres à l'heure !

Le 5 août dernier, pour fêter le premier anniversaire de notre rencontre, j'avais projeté de lui concocter une surprise : un week-end dans un château-hôtel, couplé avec un terrain de golf et assez proche de chez moi. Heureusement que je suis passé au téléphone portable (grâce à elle, cadeau d'anniversaire), parce que, sinon, j'aurais éprouvé de la difficulté à réserver sans qu'elle le sût. Bref, je suis parvenu à mes fins. Oui, mais...

Le 5 tombait un mardi. Je me convainquis qu'au mois d'août c'était peut-être un avantage, car les week-ends devaient être complets. Ils l'étaient. J'avais pris la précaution d'appeler quinze jours à l'avance et pourtant nous caser deux jours en pleine semaine ne fut pas facile. Ne restait que la chambre la plus chère, c'était à prévoir, mais pour la circonstance, cela me convenait.

Le temps était annoncé estival pour la semaine entière. J'avais couvert les yeux de Jackie avant d'arriver pour que la surprise fût totale. Lorsque je lui ôtai son bandeau, elle poussa des "oh !" et des "ah !" de satisfaction. Elle était enchantée. Pour la première fois de sa vie, elle allait dormir dans un château ! La gentilhommière, sympathique du dehors, présentait un intérieur cossu et un parc admirable. Le 9 trous était superbe.

Jackie ne joue pas au golf, vous vous en doutez (je ne vois pas pourquoi je dis cela, c'est une sorte de parti-pris de classe de ma part, je retire le propos). J'ai retrouvé là quelques connaissances du temps où nous jouions avec Jeanne (cela faisait partie de nos contradictions, nous pratiquions le camping, mais jouions au golf !) et pu réaliser un parcours en leur compagnie. J'ai été plutôt mauvais sur le fairway, je suis trop rouillé, mais excellent sur le green. Jackie, pour sa part, a grandement apprécié la pergola et ses chaises longues où elle a dévoré toute la presse "people" en stock, cocktail en main.

À l'apéritif au club-house deux couples de golfeurs, l'un de pharmaciens, l'autre un notaire et ce qu'on appelait autrefois sa "poule", une blonde peroxydée, nous ont invités à nous joindre à eux pour le dîner. Difficile de refuser.

Mais, après deux "americanos" dans l'après-midi, plus deux "mojitos" avant le repas, Jackie, d'ordinaire tempérante, connaissait à l'heure de passer à table une légère ivresse et il arriva... ce qui devait arriver ! Un esclandre.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, mars 2020, 12e jour du confinement.

dimanche 10 mai 2020

La Vie, après Jeanne - Chronique d'amours contingentes - Chapitre 6

jackieetpierre2.jpg, mai 2020

Et Jackie, allez-vous dire ?

Eh bien, je lui trouve beaucoup de qualités, c'est vrai.

Outre le physique qui m'a séduit, je n'y reviens pas, c'est une femme généreuse et pleine d'empathie pour les autres, ce qui est moins mon cas, je l'avoue volontiers. Le revers de la médaille, c'est qu'elle serait dépensière, si je la laissais faire. Bon, je ne suis pas pingre, mais mes parents m'ont appris très tôt la valeur de l'argent et, comme tous ceux qui ont connu la guerre, j'ai toujours peur de manquer. En conséquence de quoi je me ressers de chaque plat, au cas où il n'y aurait rien à manger au prochain repas, j'entasse des vieilleries parce cela pourrait peut-être servir un jour de pénurie et j'achète souvent en double pour la même raison.

Mais je m'écarte de mon sujet. Jackie, donc.

Elle est un peu soupe au lait et prend la mouche assez facilement, vous l'avez peut-être déjà constaté. Par chance, je suis né d'humeur égale et si je ne réponds pas à ses piques, la querelle s'éteint d'elle-même en quelques minutes. C'est quelque chose que je n'ai pas compris tout de suite, il m'a fallu plusieurs semaines.

— Tu fais encore ton dos rond ? Libre à toi, Pierre, mais je te préviens, je ne changerai pas d'avis.

En réalité, elle est incapable de tenir une position intransigeante longtemps, c'est contraire à sa nature généreuse et spontanée.

Elle est aussi tactile que je suis réservé en la matière et me met parfois mal à l'aise en public, mais au fond, cela me plaît beaucoup.

Question niveau d'études, éducation et culture, j'ai étudié un peu plus qu'elle, c'est vrai. Son cursus s'est arrêté après ce qui s'appelait alors le Brevet Supérieur d'Études Commerciales. Puis, elle s'est mariée et a secondé son mari à la boutique. Moi, j'ai obtenu mon CAP d'horloger chez mon père, puis passé au Lycée Technique de Morteau, une des plus réputées écoles horlogères de France, l'équivalent de ce qui ne s'appelait pas encore le Brevet de Maîtrise.

Par inclination naturelle, j'ai sans doute lu davantage qu'elle, ou du moins pas la même chose. Alors qu'elle s'est surtout contentée de littérature dite "de gare" et de revues sentimentales ou de mode (il y a chez elle des collections entières de Bonnes Soirées, Modes et Travaux, Nous Deux et Confidences) j'ai exploré un peu tous les pans de la production française. J'essaie à présent de l'amener à découvrir les auteurs que j'aime. Elle commence à apprécier Genevoix, D'Ormesson, George Sand, Gide... mais reste insensible à Boris Vian, Ponge, Vialatte, Pergaud..., qui figurent parmi mes auteurs favoris. Dans le genre policier, qui n'est pas son fort, parlez-lui à la rigueur d'Agatha Christie, de Simenon ou de Maurice Leblanc, mais surtout pas de Frédéric Dard ! Elle a horreur de la vulgarité, et me reprend à chaque "Bon Dieu !" que je lâche.

Ceci dit, elle n'a que l'embarras du choix, Jeanne était une lectrice avertie et la bibliothèque est bien remplie. Alors, il nous arrive maintenant de lire de concert une heure ou deux (nous nous couchons tôt, inutile de vous dire pourquoi) lorsque les programmes télévisés ne nous agréent pas.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, mars 2020, 10e jour du confinement.

jeudi 7 mai 2020

La Vie après Jeanne - Chronique d'amours contingentes - Chapitre 5

jackieetpierre2.jpg, mai 2020

Cette bonne entente au lit, ciment de tous les couples qui veulent durer, je ne vous apprends rien, n'est pas une panacée pour autant. Il y a des désaccords qui résistent à tous les traitements, pour agréables et bénéfiques qu'ils soient !

Mes visites au cimetière en sont un.

Après le décès de Jeanne et ma sortie de l'établissement de soins de suite, j'avais pris l'habitude de me rendre sur la tombe de feue mon épouse, au cimetière de Saint-Laurent, chaque matin, avant midi. Non pas que je croie à la vie éternelle, cela m'a passé dès après ma communion solennelle, mais c'était pour moi, outre une promenade hygiénique, l'occasion de soliloquer à loisir et de commenter les avancées de ma relation avec Jackie, parfois à voix haute d'ailleurs, ce qui ne laissait pas d'intriguer les bigotes habituées du lieu.

Eh bien, figurez-vous qu'elle aurait voulu que je cesse et que je me contente de fleurir sa tombe à la Toussaint, comme tout le monde, arguant du fait que, elle, ne passe pas son temps dans le cimetière de Saint-Julien ! Je lui ai rétorqué que je n'en savais rien et qu'au final, je m'en moquais.

Cela ne lui a pas plu du tout, du tout. Nous avons fait chambre à part pendant deux jours.

C'est quand je l'ai vue sortir sa valise de dessous le lit, que je me suis résolu à mettre de l'eau dans mon vin. Nous avons transigé à une fois par mois.

J'y vais pendant qu'elle est chez le coiffeur. Jackie renouvelle son indéfrisable (ah, c'est vrai qu'on dit permanente aujourd'hui) avec régularité. Je la dépose, car elle ne conduit pas, je fais mon tour, je vais la rechercher et elle ne me demande pas où j'étais. Voilà le modus vivendi auquel nous sommes parvenus, non sans mal, sur ce sujet.

C'est sans doute la clé du problème dans la recomposition d'une vie à deux : il faut se défaire d'habitudes anciennes pour en acquérir de nouvelles avec le conjoint, compagnon ou compagne qui arrive. Certaines se prennent aisément, en particulier dans l'euphorie fusionnelle des premiers temps, mais d'autres, souvent plus révélatrices de travers que de qualités, sont plus ardues à perdre.

En ce qui me concerne, c'est le cas de ma propension exagérée - maladive, dit Jackie - au rangement et à la propreté. Déformation professionnelle, d'horloger bijoutier, sans doute, mais acquise depuis si longtemps, en réalité depuis l'enfance dans le sillage de mon père, qu'il m'est très difficile d'y remédier.

Je ne supporte pas le désordre. Ma devise : une place pour chaque chose et chaque chose à sa place ! Et j'abhorre la saleté.

Jackie vous dirait que je suis maniaque au plus haut point, mais elle exagère beaucoup. Il y a un sujet sur lequel je concède qu'elle a raison : ma voiture ! Cette DS 21 décapotable crème et café des années soixante, j'y tiens comme à la prunelle de mes yeux ; davantage encore depuis qu'elle a été accidentée et réparée. Après chaque sortie, je l'astique du plus petit chrome à la dernière des surfaces de cuir et à Jackie, cela lui tape sur les nerfs. Je le comprends, mais c'est plus fort que moi.

Je me demande parfois si elle n'en est pas jalouse ! Heureusement, cela lui passe quand nous roulons, capote baissée, et que l'on se retourne à notre passage !

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, mars 2020, 9e jour du confinement.

mercredi 6 mai 2020

La Vie après Jeanne - chronique d'amours contingentes - Chapitre 4

jackieetpierre2.jpg, mai 2020

C'est un autre des miracles de cette affaire. J'ai retrouvé une vigueur que je croyais enfuie. Il suffit que Jackie me pose la main sur la cuisse pour qu'aussitôt mon corps réagisse. Et de belle manière, vous pouvez m'en croire. C'est inespéré !

Comme le temps nous est compté (surtout le mien, j'en conviens), nous en profitons, autant que faire se peut, car si les femmes n'ont pratiquement pas de limites en ce domaine, et Jackie encore moins, je crois bien, il n'en est pas de même pour moi, vous vous en doutez bien. Alors, elle m'a initié aux accessoires qui permettent de m'économiser un peu !

Je connais le qu'en dira-t-on de Saint-Julien-l'Ars : "Elle va l'enterrer en moins de six mois, c'est sûr, avec le tempérament qu'elle a !" et je m'en moque bien. À Saint-Laurent, nous sommes encore épargnés, son installation chez moi est trop récente.

Je lui dis "chérie", vous l'avez noté, je pense, le terme m'est venu tout naturellement lors de son premier séjour chez moi (entre nous, je l'utilisais déjà avec Jeanne) mais elle, curieusement, continue à m'appeler "Pierre", comme au premier jour. Par contre, nous avons abandonné le vouvoiement d'un accord tacite lorsque je suis sorti du coma artificiel.

Inutile de vous préciser qui a fait le premier pas pour passer de l'amical à l'intime. C'est Jackie, bien entendu. Cela a commencé par un chaste baiser sur les lèvres, alors que j'étais enfin débarrassé de tous mes tuyaux sur mon lit de souffrance, à la fin d'une de ses visites. C'est devenu un rituel à partir de ce jour-là.

Pour le reste, nous avons profité de circonstances plus ou moins consciemment provoquées, en terrain neutre. C'était lors d'un week-end improvisé à La Rochelle. J'étais arrivé la veille chez Jackie. Il faisait beau et la côte était à deux heures de route à peine. Alors, dès le samedi matin, après une nuit passée dans nos chambres respectives, nous avons pris la Nationale 147 et pour midi, nous étions sous les arcades du centre-ville de la capitale de l'Aunis.

C'est là qu'un Logis de France, rue du Minage, à huit minutes à pied du port, nous a tendu les bras et que le coup de pouce du destin s'est produit. Nous pensions nous contenter de lits jumeaux, mais il ne restait plus qu'une chambre avec un grand lit. Nous nous sommes regardés, Jackie a souri et nous avons dit oui.

J'avoue que j'ai été un peu tendu le reste de la journée. Si Jackie est une femme fort bien conservée pour son âge, consciente de ses charmes, moi, que voulez-vous, j'accuse mes presque quatre-vingts ans : habillé, je trompe un peu mon monde, j'ai encore de la prestance, mais mis à nu, j'ai l'air d'un échalas aux os qui pointent ici et là, aux muscles amaigris, à la peau flasque et couverte de taches de vieillesse. Je tentais de me rassurer en me disant qu'elle m'avait déjà vu en pire état à l'hôpital, mais pour tout dire, au fil des heures qui passaient, je n'en menais quand même pas large !

Le dîner en tête-à-tête achevé, à parler de choses anodines, après une petite promenade digestive, nous avons regagné notre chambre, tiré les rideaux, puis les doubles rideaux. Jackie a investi la salle de bains après que je me sois lavé les dents. Je me suis déshabillé à la hâte et, revêtu de mon plus beau pyjama, me suis glissé sous les draps.

Jackie, fine mouche qu'elle est, ressortie nue de la salle de bains, a pris tout son temps pour enfiler une seyante nuisette, avant de me rejoindre.

J'ai éteint la lumière et il paraît que j'ai fait des étincelles !

Je n'en crois rien. Pure flatterie de sa part. Disons que j'ai tenu ma place, sans faiblir. C'est déjà pas mal.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, mars 2020, 8e jour du confinement.

mardi 28 avril 2020

La Vie après Jeanne (chronique d'amours contingentes) - Chapitre 3

jackieetpierre2.jpg, mai 2020

Je vais vous avouer quelque chose. Ce qui m'a le plus retenu, dans un premier temps, de poursuivre avec Jackie, ce n'est pas sa vie sentimentale aventureuse, c'est son éloignement de la mer !

Cela vous surprend ?

Si elle avait habité Houlgate, Wimereux, Camaret, La Tranche sur/mer, Théoule, où même le plus insignifiant des bourgs de bord de mer n'importe où en France, j'aurais signé des deux mains tout de suite ; moi, si vous m'éloignez de l'océan plus de quelques semaines, je m'étiole, je dépéris. Et pourtant, je n'ai pas le pied marin, vous pouvez m'en croire, je suis malade comme un chien dès que je monte sur un bateau, mais j'ai besoin, pour mon équilibre, de voir la mer sans cesse recommencée, ses flux et reflux, ses pétoles et ses colères, rythmer mon quotidien.

Donc, cela a été un gros frein. Il n'est pas question que j'aille un jour "m'enterrer" à Saint-Julien l'Ars, loin de tout rivage. Et tout mon espoir consiste à la convertir aux charmes de ma Bretagne. Je ne désespère pas d'y parvenir.

Il y a pour elle, c'est certain, l'écueil de la température, de la pluie, du vent. La température et le vent surtout. Elle est frileuse. Chez elle, on bénéficie aisément de cinq degrés de plus que chez moi. C'était amusant, d'ailleurs, au début, quand nous vivions encore chacun chez soi, au téléphone, lors de nos conversations quotidiennes, elle commençait toujours par :

— Alors, il fait quel temps chez toi, aujourd'hui ? avant même de me demander si j'allais bien. J'ai fini par le prendre mal et le lui faire remarquer. Depuis deux mois, elle n'a plus à poser cette question puisque nous vivons ensemble. Il lui suffit de soulever le rideau de la baie vitrée, d'aller sur la terrasse pour le constater par elle-même.

Mais j'ai dû consentir quelques "sacrifices". Cet hiver, nous projetons d'aller passer un mois ou deux dans le Sud. Et peut-être finirai-je par vendre ma maison de Saint-Laurent, qui devient bien grande à entretenir, même pour deux, pour nous replier sur l'appartement du Croisic. Ça me plairait bien. C'est un de nos projets, quoique le fait que je l'aie acheté avec Jeanne déplaise encore un peu à Jackie. Laissons du temps au temps.

Si ce n'est pas le signe que nous sommes en train de devenir un couple, je veux bien être pendu.

Mais il y a eu d'autres écueils, vous vous en doutez bien.

Celui de ses enfants a été le plus sérieux, je crois. Aucun de ses deux garçons n'était ravi de voir sa mère se mettre en ménage avec un vieux de douze ans son aîné. Relevant d'accident, de surcroît. Je peux le comprendre. Accoutumés à ses passades, ils ont d'abord cru que je ne serais qu'un feu de paille de plus.

Jackie et moi nous sommes fréquentés (vous voudrez bien m'excuser si j'emploie des mots qui n'ont plus guère cours aujourd'hui) pendant presque un an, avant que je ne fasse leur connaissance. Un peu par hasard, d'ailleurs. Ils étaient descendus de Paris fêter l'anniversaire de leur mère et moi, j'avais décidé de lui faire la surprise de ma venue pour cette occasion.

Ma DS 21 cabriolet était enfin ressortie du garage, passée au marbre, l'avant carrossé à neuf et repeinte aux couleurs d'origine. Même si l'ami garagiste et collectionneur qui avait fait le travail n'avait pas compté toutes ses heures, cela m'avait quand même coûté un bras, mais bon, je ne me voyais pas conduire autre chose, après toutes ces années. Ceci dit, j'avais quand même fait rajouter des ceintures de sécurité, à la demande insistante de Jackie.

Je peux vous dire que mon arrivée rue de Bel Air n'est pas passée inaperçue, d'autant moins que mon copain garagiste m'avait dégotté un klaxon cinq tons qui joue les premières notes de "La Cucaracha" ! Effet garanti.

Bref, c'est une famille au complet qui était sortie sur le trottoir, intriguée par ce vacarme ; ce n'était pas encore le temps du Tour de France !

Jackie est accourue en s'essuyant les mains dans son tablier de cuisinière, s'est penchée à la portière pour m'embrasser et a dit :

— Les enfants, je vous présente Pierre, mon ami breton. Puis, plus bas : "Tu tombes à pic, dis donc !"

Un chœur de voix jeunes et moins jeunes a répondu :

— Bonjour, Pierre ! mais l'enthousiasme dans la voix des enfants faisait clairement défaut chez leurs parents.

Les petits-enfants, deux garçons chez l'aîné, deux filles chez le cadet, étagés entre sept et quatorze ans, tournaient déjà autour de mon cabriolet ; j'en ai l'habitude. J'ai pris le bouquet de roses qui reposait sur ma banquette arrière et la bouteille de Roederer qui l'accompagnait (j'avais d'abord pris une bouteille de Veuve Cliquot, puis j'ai pensé que cet humour ne serait peut-être pas apprécié !) et nous sommes tous rentrés dans la maison.

Nous étions donc dix à table, et une fois passé l'apéritif, champagne aidant, l'atmosphère s'est quand même un peu réchauffée. Jackie avait diplomatiquement placé ses enfants et leurs conjoints à sa droite et à sa gauche et moi en face d'elle. Nous avons raconté notre rencontre, mon accident, son implication et comment, de fil en aiguille, nous en étions venus à une relation à distance, avec de courts séjours chez l'un ou chez l'autre aussi souvent que possible.

Nous nous sommes prudemment arrêtés là.

Le repas avait été excellemment préparé par Jackie : asperges sauce mousseline, filet de bœuf en croûte, pommes de terre au beurre, premiers haricots verts du jardin, fraisier maison. Jackie a la main verte, c'est une autre de ses qualités. Et son petit potager est un modèle du genre (quand elle venait à la maison, elle me récriminait sur l'indigence du mien ! Maintenant, elle s'en occupe plus que moi).

À part leur déplacement, on ne peut pas dire que les deux fils et leurs épouses aient beaucoup mis la main à la poche ni à la pâte d'ailleurs, pour cet anniversaire. Les petits-enfants avaient réalisé des dessins pour leur mamie, c'est vrai, mais tout juste si leurs parents s'étaient fendus d'un petit bon cadeau dans une grande enseigne d'électroménager ! Enfin, c'est l'intention qui compte, n'est-ce pas ?

C'est donc le jour du 66e anniversaire de Jackie, le samedi 31 mai 1997, que j'ai rencontré sa famille. Et depuis, point mort. Cela va faire un an.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, mars 2020.

mercredi 22 avril 2020

La Vie après Jeanne (chronique d'amours contingentes) - Chapitre 2

jackieetpierre2.jpg, mai 2020

C'est un personnage, vous savez. Avec une force d'âme, un appétit de vivre et une insouciance du qu'en-dira-t-on qui forcent l'admiration.

Jackie (elle trouve Jacqueline trop vieux) s'est retrouvée veuve en trois secondes ! Son mari était boucher et a pris à l'abattoir un stupide coup de masse destiné au bœuf qu'il maintenait. C'était il y a vingt-deux ans. Elle avait donc, attendez que je calcule, quarante-cinq ans. C'est bien jeune pour connaître le veuvage. Moi, j'en avais soixante-dix-sept quand cela m'est arrivé. Mais le fardeau est le même, à tout âge. Ce statut commun nous a rapprochés dès le début, c'est certain.

Ceci dit, si vous la voyiez, vous lui donneriez à coup sûr dix ans de moins. Cela arrive souvent chez les gens un peu replets. Les rides ont moins de prise sur eux. Heureusement qu'elle ne m'entend pas, elle est très coquette encore et n'aime pas que l'on brocarde le physique.

Avec tout ça, vous pensez bien qu'elle ne m'a pas attendu jambes serrées et culotte cadenassée. Elle a pris le bon temps qui s'est présenté, jetant son bonnet par-dessus les moulins, comme disait ma mère, à chaque fois que l'occasion lui en a été donnée. J'ai bien tenté d'avoir des précisions, mais elle m'a entouré de ses bras et chanté trois vers de Jacques Brel :

Bien sûr, (j'ai pris) quelques amants
Il fallait bien passer le temps
Il faut bien que le corps exulte.

Que pouvais-je répondre à ce passage de la Chanson des vieux amants, sinon l'embrasser ? Chapitre clos.

Bon, je ne suis pas trop mal conservé pour mon âge, non plus, il faut dire, et j'ai toujours été tiré à quatre épingles, commerce oblige.

Et donc, lors de ma première visite, j'avais bien remarqué quelques approches de sa part, dès le premier soir, et plus encore le lendemain matin, mais par respect pour la mémoire de Jeanne, ma défunte épouse, je n'avais pas voulu y céder.

Et quand elle m'avait offert l'hospitalité du retour, je n'avais tout d'abord pas pris cela plus au sérieux qu'une formule de politesse, plus ou moins intéressée. Après tout, il fallait bien qu'elle remplisse ses chambres à louer !

Mais, durant mon voyage, à plusieurs reprises, le souvenir de cette rencontre était venu peupler mes rêves. Cela m'a paru un signe assez clair. Et finalement, vous connaissez la décision que j'ai prise.

Voilà bientôt deux ans de cela et je ne regrette rien, en dépit de l'accident survenu et des quelques séquelles qu'il a entraînées.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, mars 2020.

dimanche 19 avril 2020

Pierre Marchand est de retour !

jackieetpierre2.jpg, mai 2020

Je n'y croyais pas, mais c'est arrivé. Et à mon âge (soixante-dix neuf ans dans l'année), c'est une drôle d'aventure, je vous assure.

Peut-être faut-il d'abord que je vous résume les épisodes précédents.

Jeanne et moi avons été mariés de 1942 à 1996, mais nous nous étions connus auparavant, en 1936, durant les premiers congés payés. Autrement dit, nous avons vécu pendant cinquante-quatre ans, côte à côte, main dans la main. Ce n'est pas rien.

Elle est partie sans crier gare, d'une septicémie foudroyante, au cours d'une banale opération de prothèse de hanche, il y a deux ans, et cet été-là, en mémoire d'elle, j'avais décidé de retourner sur tous les lieux de vacances où nous avions été si heureux, elle, moi et notre fils Paul, aujourd'hui disparu lui aussi.

J'ai raconté cela dans un carnet de voyage, intitulé "Voyage en Nostalgie", que mon éditeur a finalement décidé de titrer : "Le Vieux qui ne voulait pas oublier". C'était plus porteur, disait-il.

Cela s'est concrétisé un peu malgré moi. C'est ce que je vais vous raconter maintenant avec ce qui s'est ensuivi.

Je venais de déjeuner d'une entrecôte charolaise, accompagnée de légumes de saison, à la terrasse d'un restaurant sobrement nommé Le Charolles, dans la ville du même nom. Et, après moult hésitations et un examen de conscience approfondi, j'avais décidé de faire étape à Saint-Julien l'Ars, à une quinzaine de kilomètres de Poitiers.

Pourquoi cet arrêt, au milieu de nulle part, me direz-vous ?

Eh bien, il se trouve qu'à l'aller, une panne mécanique mineure m'avait immobilisé quarante-huit heures dans cette bourgade sans hôtel et que je m'étais retrouvé logé chez l'habitant. Plus précisément chez une ancienne bouchère, veuve comme moi et de douze ans ma cadette. Nous avions sympathisé (cf. "Voyage en Nostalgie" pour les détails) et elle m'avait invité à m'arrêter à nouveau chez elle, lors de ma remontée vers le Nord. Réflexion faite, je venais de trancher positivement.

C'est donc un peu euphorique et peut-être alourdi par mon repas, je ne sais, que j'avais repris ma route vers l'Ouest. Mais en pleine ligne droite, un peu avant Montmorillon, sur la D54, j'ai percuté un malencontreux platane, exécutant un vol plané qui s'est achevé contre un round-baller de paille, heureusement pour moi.

Enfin, c'est ce qu'on m'a raconté bien plus tard. La police, les médecins et "elle".

Sur le siège avant, lors de l'accident, se trouvait mon carnet de route, avec le nom, l'adresse et le numéro de téléphone d'une certaine Jacqueline Dupontel. C'est elle que les gendarmes ont prévenue, en l'absence d'autres indications.

Sans sa présence de presque tous les instants à mon chevet, serais-je revenu à la vie, avec un poumon perforé et trois fractures ?

J'en doute.

J'étais prêt à rejoindre Jeanne, mais un fil ténu m'a retenu.

Déjà, merci pour ça, Jackie.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, mars 2020.

mardi 22 mai 2018

Le Vieux qui ne voulait pas oublier - Voyage en Nostalgie - Étape 13


13 - puycelsi©Aude 2015.jpg

Ce lundi, je vous emmène dans un petit village du Tarn où, en 1961, Jeanne et moi, avions voulu acheter une maison en ruines à restaurer. Ce projet utopique n'a pas eu de suite, (cf. chap. XIX), mais j'ai retrouvé avec un petit pincement au cœur cette maison de Puycelsi, désormais toute pimpante ! ©Aude, 2015.

Les détails sont à cette adresse : https://www.amazon.fr/dp/295380594X

(à suivre)

mardi 15 novembre 2016

La Dame de Gargilesse ou la Délectable histoire de Sylvestre Courtecuisse

Au sud du Berry, « protégé des vents froids par plusieurs étages de collines et blotti au fond d’un bassin masqué par la verdure », se trouve un village nommé Gargilesse-Dampierre. La première partie de son nom, il la tire du modeste affluent de la Creuse qui coule à ses pieds, la seconde d’un petit bourg situé à cinq kilomètres de là.

Sur son piton schisteux, Gargilesse a vu, depuis l’époque gallo-romaine, plusieurs châteaux successifs édifiés, détruits, reconstruits. Celui qui subsiste aujourd’hui date de 1750 et on le doit à Olympe Rozée de Chevigny, veuve du capitaine de cavalerie Louis-Charles du Breuil du Bost.

C’est un gros manoir dix-huitième, accolé à l’église du village et encore protégé par la porte flanquée de deux tours rondes du château fort d’antan. Pour sa part, l’église Saint-Laurent-et-Notre-Dame, du XIIe siècle, qui le jouxte, mêle un style roman prédominant à quelques prémices du gothique. Un clocher aveugle, court et carré la couronne. Sous le chevet et le transept, une crypte romane, ornée de fresques remarquables, compense la déclivité du terrain. On dit qu’autrefois château et église communiquaient secrètement par là.

Le village, de trois cents et quelques habitants, est connu pour abriter une des demeures de prédilection de George Sand, aujourd’hui transformée en petit musée.

Algira, ou la Villa Manceau, comme l’appelait encore la romancière, du nom de son compagnon de l’époque, a été aménagée pour l’écrivaine en 1858 et réaménagée par ses descendants, un siècle plus tard, pour accueillir le public.

En dépit de sa taille, le village, qui figure sur la liste des plus beaux de France depuis des lustres, reçoit plusieurs manifestations culturelles de renom. Des concerts de musique classique à l’initiative d’un harpiste de renommée internationale venu s’installer ici. De nombreuses expositions de peinture aussi, car depuis deux siècles, les peintres ont fait de cette contrée de la Creuse une sorte de « vallée-atelier ». Sans compter les multiples animations touristiques habituelles dans ces endroits de villégiature privilégiés : marchés artisanaux, spectacles de rue, journées du livre, etc.

Tout ceci pour dire que Gargilesse-Dampierre, avec ses hauts toits de tuiles plates, ses maisons de schiste et calcaire colonisées par la vigne vierge, sa rivière serpentine, est un de ces villages où il fait bon vivre, si l’on est sensible à la tranquillité, à la beauté simple, à la nature sans apprêt.

Avec des nuances cependant. Depuis l’avènement des vacances et du tourisme, de juin à fin septembre, c’était l’agitation, certains disaient l’envahissement. D’octobre à mai, un calme pénétrant, que d’aucuns qualifiaient de morne ennui.

Sylvestre Courtecuisse, en dépit de son intérêt bien compris, comme nous le verrons, appartenait aux premiers et vivait au bas du village, dans la modeste demeure léguée par sa famille.

Quarante-cinq années avant celle-ci, il était annoncé pour le 28 décembre ; il n’arriva que le 31. Ses parents, respectueux d’une tradition fainéante qui voulait que l’on donne au nouveau-né le prénom du saint ou de la sainte du jour, l’avaient donc appelé Sylvestre, au lieu d’Innocent !

S’il se félicitait de cet heureux coup du sort, il se lamentait par contre de porter le patronyme de Courtecuisse. Il est des noms de famille de toutes sortes, des plus ronflants aux plus terre-à-terre, des plus nobles aux plus plébéiens, et tous ne sont pas bien portés, cela va sans dire. Mais dans le cas de Sylvestre, il était d’une évidence irrémédiable que le sien ne lui allait pas ! Il avait toujours été le plus grand partout où il était passé, de la maternelle au collège, du dispensaire au service militaire, des enfants de chœur à la chorale paroissiale.

Vous l’avez compris, Sylvestre Courtecuisse, avait été élevé dans la religion, « catholique, apostolique et romaine » par une mère bigote et un père indifférent, mais soucieux de lui inculquer une éducation à principes.

Tout confit en religion qu’il fût, il n’en restait pas moins un grand « dépendeur d’andouilles » et un pécheur invétéré, surtout contre le dixième commandement, celui qui prescrit, entre autres, de ne convoiter ni la femme d’autrui ni sa servante.

Car la nature avait pourvu Sylvestre d’un appendice en rapport avec sa taille et les femmes ne s’y trompaient pas. Le bruit courait au village que pas une entre seize et soixante ans ne lui aurait fait défaut. Pucelle, mariée, veuve, nonne même, aucune qui rechignât à « voir le loup » en sa compagnie ! L’abbé qui le confessait s’en arrachait les rares cheveux qui lui restaient et bien qu’il le soupçonnât de vantardise, il recevait généralement confirmation de ses méfaits de la bouche même de ses paroissiennes !

Sylvestre était brocanteur. Après des études décousues chez les bons pères de La Châtre, ayant raté son brevet plusieurs fois, le sien l’avait placé en tant que commis chez un professionnel de ses amis. C’est là qu’il s’était pris d’amour pour les vieilleries de tous acabits et avait développé une habileté manuelle sans pareille pour toutes sortes de réparations et remises en état. Avant son décès, son patron lui avait cédé son commerce, un pas-de-porte constitué d’une ancienne boutique de quincaillerie, suivie d’une cour, d’une remise et d’un garage, tous pleins à craquer.

Sylvestre avait une passion curieuse : il accumulait les vases de nuit, pots de chambre et autres seaux hygiéniques dont il possédait une collection de plus de trois cents pièces, suspendues par l’anse à des crochets vissés aux poutres et solives de son magasin.

Étant donné sa taille, qui dépassait le mètre quatre-vingt-dix, il lui fallait circuler avec précaution dans la boutique sous peine de se retrouver le nez dans un de ces ustensiles ! Mais, par une sorte de mémoire du corps étonnante, il donnait de manière inconsciente les mouvements de tête nécessaires au moment opportun et jamais on ne l’avait vu ni entendu s’y cogner.

Tout l’été, il se terrait dans sa demeure voisine, épiant la vie à travers les petits carreaux de ses croisées, pestant contre les tenues débraillées des envahisseurs et refusant de commercer avec eux. À la boutique, un écriteau délavé pendait au bec-de-cane : « En course – Réouverture :… heures ». Mais l’espace réservé pour inscrire à la craie l’heure du retour restait désespérément vide et les éventuels clients étrangers se cassaient le nez sur une porte fermée à toute heure de la journée.

Les autres, ceux du cru, savaient qu’il fallait attendre septembre pour que Sylvestre fasse prendre l’air à ses possessions, astique ses cuivres, nettoie ses miroirs, encaustique ses armoires et daigne recevoir le public.

Ses parents lui avaient légué, outre la maison où il habitait, un bas de laine bien garni, fruit de décennies d’économies et de placements judicieux ; Sylvestre Courtecuisse ne travaillait pas par besoin, mais par désœuvrement et pour son plaisir. Il était donc un bon parti, dans tous les sens du terme. Hélas, si bien des filles et femmes des environs avaient réussi à le mettre dans leur lit, ou plutôt lui dans le sien, encore que bien souvent ce Casanova exécutât la chose en des lieux qui en étaient dépourvus, aucune n’avait pu jusqu’ici lui passer la corde au cou. Hormis quelques heures de plaisir, il n’avait jamais rien promis à aucune et toutes s’étaient contentées de ce qu’il leur avait donné.

Restait un cas à part : celui de la « Dame de Gargilesse ».

Éléonore de Montmirail, d’une noblesse obscure, mais argentée, ce qui n’est pas si courant de nos jours, s’était installée au Château sept ou huit ans avant les faits racontés, après l’avoir racheté aux héritiers descendants de Louis-Charles du Bost et d’Olympe de Chevigny. Pour échapper à un père tyrannique, elle s’était mariée jeune à un financier parisien plus vieux qu’elle qui lui avait donné deux enfants coup sur coup avant de la laisser veuve avec un capital qui se comptait en dizaines de millions.

Âgée d’une trentaine d’années, c’était une femme en tous points singulière : grande, racée, rousse incendiaire, cavalière émérite, athée notoire. Au village, on l’appelait « La Châtelaine », à l’extérieur : « La Dame de Gargilesse ». Il y avait déjà là de quoi intriguer et faire jaser le plus grand nombre. Elle n’en avait cure, vivait à sa guise, donnait au château des fêtes somptueuses auxquelles elle conviait tout le gratin de la contrée et collectionnait les amants comme d’autres les toilettes ou les paires de chaussures.

Sylvestre Courtecuisse ambitionnait de devenir un de ceux-là, mais n’y était pas encore parvenu et cet objectif occupait le plus clair de ses pensées. Comme tous les Casanova, ce qu’il aimait, c’était la conquête et, comme beaucoup de chasseurs, la prise, une fois capturée l’intéressait assez peu. Mais cette fois, c’était différent. Éléonore de Montmirail opposait de la résistance. Elle voulait choisir, pas être choisie. Et cela changeait la donne. Il avait déjà été invité au Château à l’occasion de plusieurs fêtes et n’avait pas manqué « d’entreprendre » Éléonore. Sans plus de résultat qu’un regard hautain et un refus poli de toutes ses avances.

Sylvestre, entre autres qualités, possédait celle de la persévérance. Les rebuffades de sa belle rousse ne le désespéraient donc pas, pas plus qu’elles ne l’incitaient à renoncer. Entre deux rencontres, il allait se consoler ailleurs, ce qui bien évidemment ne plaidait pas beaucoup en sa faveur auprès de la Châtelaine, si celle-ci apprenait que la liste des conquêtes de notre brocanteur s’était encore allongée.

Les choses allaient ainsi depuis bientôt deux ans lorsque se produisit un fait nouveau.

C’était arrivé lors de la dernière fête donnée au château : un bal vénitien en l’honneur du 33e anniversaire de la flamboyante maîtresse des lieux. La Châtelaine n’avait pas lésiné sur la dépense : au soir du jour anniversaire, des flambeaux de résine brûlaient dans un alignement parfait sur l’allée qui, une fois franchi l’ancien pont-levis, conduisait à l’huis de la demeure. Là, des laquais en livrée aux couleurs préférées d’Éléonore, bleu et or, annonçaient les invités d’une voix de stentor, avant leur entrée dans la salle de bal.

Masqués, emperruqués, poudrés, les conviés à la fête, en costumes grand siècle, de location pour les plébéiens ou sortis de la naphtaline des armoires pour les nobles encore argentés, glissaient à petits pas sur les parquets au point de Hongrie du château, chacun au bras de sa chacune.

Sur l’estrade dressée au fond de la salle de bal, devant un miroir qui dédoublait la pièce en profondeur et révélait la face cachée des musiciens, se tenait un mini-orchestre de chambre : clavecin, violoncelle, violon, alto, clarinette, hautbois, flûte et contrebasse.

Ils jouaient la musique baroque qui convenait : Charpentier, Couperin, Purcell, Haendel, Albinoni, Vivaldi… et les danses se succédaient sans discontinuer : chaconnes, pavanes, passacailles, gavottes, gigues, menuets, rigodons et sarabandes remplissaient la soirée de leurs rythmes lents ou rapides, enjoués ou guindés.

De nouveaux valets en livrée bleu et or s’occupaient d’abreuver et nourrir cette assistance nombreuse. Ils circulaient les bras chargés de plateaux où les invités venaient se servir en coupes de champagne et petits fours chauds et froids, sucrés et salés.

Sylvestre était arrivé alors que la fête battait presque son plein. On allait découper le gâteau d’anniversaire. Celui-ci apparut porté avec précaution sur un pavois par deux laquais poudrés. Ils le disposèrent sur une desserte installée le long d’un des grands côtés de la salle. C’était une pièce montée à étages, comme il convient, tout de génoise, crème pâtissière, crème mousseline et crème Chantilly, surmontée d’un buste réduit en chocolat blanc de l’Amphytrionne, couronné d’une extraordinaire chevelure de sucre filé aux spectaculaires boucles et torsades rousses. Du grand art qui arracha des « Oh ! » et des « Ah ! » de surprise et d’admiration à toute l’assistance. Le pâtissier, un Meilleur Ouvrier de France reconnaissable à son col tricolore, suivait, toque en tête, le couteau à la main. Les applaudissements redoublèrent.

Des piles d’assiettes à dessert reposaient sur d’autres dessertes vers lesquelles convergèrent les convives. La musique à présent jouait en sourdine. Le pâtissier se dirigea vers Éléonore qui donnait encore le bras à son cavalier de la dernière danse, lui tendit le couteau et s’avança avec elle vers son chef-d’œuvre. La « Châtelaine » commença alors le découpage, sous les conseils du maître, tandis que les couples, assiette en main, approchaient pour recevoir leur portion de pâtisserie, leur ration de crème et leurs fragments de chevelure en sucre filé.

Vint le tour de Sylvestre, tricorne en tête, bas de soie blancs, veste à basques et culotte à la française aux couleurs de sa belle, un loup de velours noir sur le visage.

— Ah, vous voilà, Monsieur Sylvestre. Vous avez fière allure, ma foi. — Pas tant que vous, Éléonore. M’accorderez-vous une danse, après que nous ayons dégusté ce somptueux dessert ? — Je ne sais si vous la méritez, pendard que vous êtes ! — Je suis le plus fidèle de vos dévots, vous le savez bien… — Fidèle, comme vous y allez, ce n’est pas ce qu’on me dit. — Fidèle en pensée, je vous le jure ; pour le reste, le corps a ses exigences, ce n’est pas vous qui me contredirez… — Certes non, j’aurais mauvaise grâce à le faire, mais, quand même, Marie-Madeleine, une novice, vous auriez pu vous abstenir, non ? — On jase beaucoup, vous savez. — Sans doute. — Alors, cette danse ? — Peut-être, nous verrons…

Sur ces paroles dilatoires d’Éléonore, Sylvestre s’était incliné et retiré de la file qui s’impatientait derrière lui, pour aller consommer son dessert à l’écart.

Tandis qu’il savourait, à petites bouchées, sa part de gâteau, l’onctuosité des crèmes lui rappela celle de la peau laiteuse d’Éléonore et les cheveux de sucre la senteur inégalée de sa longue chevelure bouclée, dans laquelle il rêvait de plonger ses doigts et enfouir sa tête. L’effet ne tarda pas à se faire sentir. Une excroissance douloureuse et peu décente vint gonfler sa culotte. « Palsambleu ! Cette diablesse m’échauffe trop les sangs ! Il faut que cela cesse ».

Sylvestre ambitionnait donc un tête-à-tête, un cinq à sept et pour tout dire même une nuit entière avec Éléonore.

L’orchestre entamait un menuet. Sylvestre se plaça dans le rang des hommes et, au fil des figures, à un moment donné, fut ramené en face d’Éléonore.

— Vous voyez que vous n’avez pas besoin de ma permission ? — Vous vous gaussez. C’est à peine si nous avons le temps d’échanger trois phrases, entre deux changements de cavalier. — Et cette métaphore de votre vie amoureuse ne vous plaît pas ? — En l’occurrence, non, Madame.

Et, alors qu’ils frôlaient une tenture, Sylvestre fit un pas de côté, entraînant sa cavalière dans le passage qu’elle dissimulait. Elle allait crier quand la bouche de Sylvestre vint se plaquer sur la sienne.

Les lèvres d’Éléonore se défendirent d’abord, puis s’adoucirent lentement avant de se livrer finalement pour épouser celles de Sylvestre en un fougueux baiser. Lorsqu’ils reprirent leur souffle, elle susurra juste : — Enfin ! Vous en avez mis du temps. Je me demandais si vous vous décideriez jamais ! — Vous ne me donniez aucun espace propice, méchante !

Le reste de la conversation fut remis à plus tard, car il se trouve que ce passage menait à la chambre d’Éléonore et c’est elle qui entraîna Sylvestre par la main jusqu’à l’alcôve qui s’y trouvait.

Et là se déroula le plus joli des combats amoureux que l’on ait vu depuis longtemps. La passion contenue a de ces débordements que l’on ne saurait exprimer entièrement. Les préliminaires furent bâclés, c’est certain, et le premier assaut livré sans ménagements, à l’initiative des deux affamés. Le second fut moins emporté. À l’issue de quoi, un autre appétit leur vint.

Par bonheur, la chambre d’Éléonore disposait de ressources insoupçonnées. Elle y avait fait intégrer un réfrigérateur table-top, comme dans un hôtel, et se levant pour l’ouvrir, comme la Vénus de Botticelli, elle en ressortit une bouteille de Dom Pérignon, un poulet froid et un sachet de pommes chips. La scène fut sans témoins et c’est heureux, car l’image de la « Dame de Gargilesse », dans le plus simple appareil, allongée sur le ventre, les fesses en l’air, un pilon de poulet à la bouche, ses boucles rousses dans les yeux, aux côtés d’un Sylvestre assis, dont le sexe tardait à s’assagir, n’aurait pas manqué d’enflammer les esprits.

Ils firent ripaille et s’aimèrent encore.

À quoi bon vous en dire plus ? Ces deux-là étaient faits pour se comprendre, dans un lit j’entends, et cette nuit-là, ils s’entendirent si bien que la fête s’acheva sans que l’on ait revu la Châtelaine, et si débordements sonores il y eut, ils furent couverts par les notes et les accords de l’orchestre. Au matin, dans le désordre de leurs draps, aussi curieux que cela paraisse, ils se vouvoyaient encore, bien qu’ils n’ignorassent plus rien de leurs intimités respectives. Ce verrou-là n’avait pas sauté.

Faut-il y voir le signe qu’aucun des deux n’entendait aliéner sa liberté chérie au-delà de corps à corps amoureux, aussi passionnés fussent-ils ? Sans doute.

Toujours est-il que chacun continua à mener sa vie comme par le passé, à l’exception de trois soirs par semaine, où l’on voyait Sylvestre franchir le pont-levis du Château.

Tant et si bien qu’à Gargilesse, on ne vous le dira pas, mais c’est un secret de Polichinelle, si je puis dire, et un polichinelle justement, Éléonore finit par en ramasser un dans le tiroir, comme on dit vulgairement.

Cette grossesse délia les langues comme jamais. La paix des ménages s’en trouva altérée. Qu’un mâle du village couche à l’occasion avec cette diablesse de Châtelaine, passe encore, mais lui faire un enfant, ça non ! Les conjectures allaient bon train. Mais il fallut attendre de voir le poupon et ses soixante centimètres à la naissance pour savoir qui était le père.

Roux comme sa mère, grand comme son géniteur, ici tous l’appellent « le fils du brocanteur » alors qu’il se nomme en réalité Louis-Armand de Montmirail. Sylvestre désirait ardemment le reconnaître, mais les deux amants convinrent que le patronyme de Courtecuisse ne pouvait seoir à quiconque et surtout pas à leur fils. Louis-Armand s’en est trouvé anobli.

La plaisanterie la plus commune au village est la suivante : Monsieur et Madame Courtecuisse ont un fils, comment s’appelle-t-il ? De Montmirail ! Je vous parle d’un temps…

Sylvestre et Éléonore ont tous les deux des cheveux blancs à présent. Hier, on a mis le château en vente. Éléonore est partie habiter chez sa fille à Paris.

C’est « le fils du brocanteur » qui tient la boutique. Il vient d’avoir trente ans. Toujours célibataire. Son père l’aide encore un peu. Mais, depuis le départ d’Éléonore, Sylvestre s’est assombri. Il erre dans la brocante, entre les pots de chambre suspendus au plafond et marmonne des litanies de prénoms féminins. Le dernier de la liste est toujours le même : Éléonore.</p>

© Pierre-Alain GASSE, novembre 2016.

lundi 1 août 2016

Le Vide-maison

Chronique de la vie ordinaireI

Ils baissent les volets roulants, éteignent les lumières, sans couper l'électricité ni mettre la chaudière en veille. Les "nouveaux" souhaitent que la maison soit chauffée à leur arrivée. Demain matin, eux ont rendez-vous à dix heures chez le notaire pour signer et remettre les clés. Samedi, les acquéreurs emménagent.Voilà quinze ans de leur vie qui s'en vont ! En plus des murs, il a l'impression d'avoir bazardé les heures et les jours de travail, liquidé les week-ends, les vacances, passés à aménager cet endroit, bref, vendu pour une bouchée de pain tout un pan de sa vie.

Il se trouve que, tous comptes faits, actif et passif s'équilibrent. Une opération blanche, comme on dit, en jargon financier. Ne leur restent plus donc que des photos, des souvenirs, quelques objets et la nostalgie d'un temps où ils étaient plus jeunes, avec plus d'énergie qu'aujourd'hui. Jusque là, leurs projets les avaient toujours amenés à acquérir, aménager, transformer, aller de l'avant. Et voilà que c'est la deuxième fois en quelques années qu'ils se défont d'un bien. Sentiment bizarre. Une marche arrière s'est enclenchée, leur semble-t-il.

Ils montent dans l'auto, encombrée de leurs dernières possessions. Ultime coup d'œil dans le rétroviseur, avant de tourner la clé du démarreur. Voilà, c'est fini. Le clocher du village s'éloigne dans le miroir.Ils ne reviendront plus qu'à la Toussaint fleurir les tombes familiales du petit cimetière, pelotonné au pied de son église.

II

Pendant quatorze ans, ils avaient fait de cette ancienne demeure des parents de sa femme, dans un petit bourg d'Argoat, à la fois un gîte touristique et leur résidence secondaire*. Mais depuis la dernière crise économique, la clientèle s'était raréfiée, les séjours raccourcis et le prix du gaz naturel envolé. Les recettes ne couvraient plus les charges. Des petits-enfants éloignés les attiraient ailleurs. Il fallait en tirer les conséquences. Le 31 décembre de l'année précédente, le gîte avait été fermé. Alors, la mort dans l'âme, ils avaient décidé de mettre en vente, avant que les premières réparations d'importance ne s'imposent.

Oui, mais il y avait tellement de biens à vendre dans ce coin de Bretagne intérieure qu'aucune agence immobilière ne voulait même se déplacer pour visiter. Sauf une qui visait la clientèle anglaise, friande de ces parages armoricains. Hélas, avec le renchérissement de la vie et la baisse des retraites Outre-Manche, le nombre de candidats à une installation en France avait rétréci comme peau de chagrin. Le notaire lui-même se montrait peu empressé à venir estimer le bien. Restaient Internet et les sites de petites annonces en vogue. C'est de là qu'au final allait venir le salut, après une bonne année de vaine attente.

Certes, il avait fallu baisser le prix demandé de dix bons pour cent, car le marché était atone, déprimé, presque à l'étale. Alors, ils s'étaient résolus à ce sacrifice. Et moins d'une semaine plus tard, un poisson mordait à l'hameçon.

Ce fut d'abord un e-mail en réponse à leur annonce. D'une certaine Nathalie qui voulait savoir combien de terrain il y avait autour de la maison et si le tout-à-l'égout était raccordé. C'était dit dans l'annonce, mais bon... son message était plus que bienvenu, presque inespéré, alors pas question de chipoter. Réponse. Coup de téléphone. Rendez-vous est pris pour une visite. Se présente un couple dans la quarantaine avec un enfant de douze ans, muet comme une carpe. Madame, bavarde comme une pie, elle, a l'air enchantée de ce qu'elle découvre. Monsieur est plus réservé. Il est chasseur et a besoin de terrain pour loger ses chiens. L'affaire s'annonce mal. À chaque point positif que Madame met en avant, Monsieur répond : oui, mais mes chiens ?

La moutarde lui en monterait presque au nez ; ils serrent les dents, il leur faut se montrer patients. Comment ferrer cette unique touche ? Visite achevée, ils invitent la petite famille à prendre un café, comme l'on fait par là-bas. Et c'est autour de la table que l'affaire va se dénouer. Il n'est pas question d'argent, le prix leur convient. Tout bien considéré, un petit chenil pourrait sans doute être construit dans un angle du terrain, si les voisins ne s'y opposaient pas. Décision est prise de consulter Monsieur le Maire à ce sujet. Les réserves de Monsieur s'affaiblissent. Ils mettent dans la balance quelques menus poids supplémentaires pour faire pencher le fléau de leur côté : le bois de chauffage restant, l'électroménager en place et deux ou trois objets de décoration, qui ne leur feront aucunement défaut, ils ne sauraient où les mettre.

Et c'est ainsi que deux heures après avoir franchi le seuil, debout dans l'entrée, par un appel à leur notaire, ces premiers et uniques visiteurs enterrent une promesse d'achat qu'ils devaient signer le lendemain, pour convenir d'une autre à signer le... surlendemain ! Ces gens sont pressés. Ou girouettes. Ou les deux. Pour d'obscures raisons fiscales, ils veulent entrer dans la maison avant la fin de l'année.

III

On est fin septembre et une tâche ardue s'annonce alors : faire place nette en moins de trois mois, vider le logement de tous ses meubles et ceux-ci de tout leur contenu avant le bout de l'an. Chez eux, c'est plein. Leurs enfants révèrent le dieu IKEA et ne veulent rien de ces antiquités bretonnes. On dit que les Compagnons d'Emmaüs ne se déplacent plus aussi loin des villes. Les professionnels du genre demandent de l'argent pour vous débarrasser de vos biens. Voilà comment ils décident d'organiser un vide-maison sur une semaine, avant d'envisager le recours à ces rapaces. Oui, mais ce n'est pas une si mince affaire pour des novices en la matière comme eux !

Quelques jours plus tard, il envoie son épouse en éclaireuse dans la commune voisine, où justement ce weekend-là, un jeune couple vide son logement. Elle revient enthousiasmée : en quarante-huit heures, ces gens ont pratiquement vendu toutes leurs possessions ! Il n'y a qu'une condition : pratiquer de tout petits prix, lui dit-elle. Soit. Quant aux formalités administratives préalables, il n'y en a qu'une : obtenir l'autorisation de la mairie concernée. L'événement est prévu du mardi 10 au dimanche 15 novembre. Un jour férié, plus un week-end dans l'intervalle retenu, ce n'est pas trop mal comme conjonction.

Une semaine plus tard, la réponse arrive, positive, avec deux conditions toutefois : assurer fléchage et stationnement (pas de problème) et prévoir un extincteur à l'intérieur des locaux accueillant le public (arrh ! Celle-là, il ne l'avait pas vue venir, heureusement, il dispose d'un vieil appareil à poudre qui devrait faire l'affaire). Une dizaine de jours avant le jour J, l'info est lancée sur les réseaux sociaux (gratis), une radio locale (cher, mais qui veut la fin...). L'affichage sur place, lui ne sera réalisé que la veille (trop tôt, les panneaux risqueraient de disparaître). Il connaît assez bien les lieux pour estimer le nombre nécessaire - une vingtaine devrait suffire pour flécher un kilomètre en amont et en aval du bourg. Reste la question de la dimension et des supports.

Un site dédié aux vide-maisons, vide-greniers et ventes au déballage lui fournit des affichettes et des flèches, au format A4 dont il modifie et complète les modèles en quelques clics. Rouge et noir pour les affiches, bleu pour les flèches et le stationnement. C'est un peu juste question visibilité, mais le A3 supposerait un investissement en bois double. Et pas question de tenter le carton à cette époque de l'année : rien que l'humidité nocturne le ramollirait et s'il pleut un tant soit peu ou s'il y a du vent, n'en parlons pas...

En quête de supports, il inventorie son minuscule atelier : d'anciennes étagères de placard en contre-plaqué y attendent des jours meilleurs. Il trace des rectangles de 40 x 30. Sans parvenir à vingt, mais pas loin. D'autres étagères, en Isorel, d'une armoire-housse, vont elles aussi connaître une dernière vie. Longue séance de sciage à l'égoïne, c'est tout l'outillage dont il dispose. Il remercie son père, menuisier, de lui en avoir appris le maniement correct.

En ce qui concerne les piquets, il est plutôt démuni. Et d'abord, quelle hauteur ? Petite simulation : un mètre devrait suffire. Il se rend au magasin de bricolage le plus proche, rayon tasseaux et voliges. Ça tombe à pic, un lot de 10 tasseaux de pin, de section 20x20 en deux mètres de long est soldé à 12 € ! Une aubaine.

Il est tellement content de son achat qu'il scie précipitamment les dix en deux parties égales d'une coupe droite, avant de s'apercevoir qu'il aurait dû les scier en biseau pour ne pas avoir à les tailler en pointe ensuite ! Errare humanum est, perseverare diabolicum. Il taille derechef les biseaux. Ne reste plus qu'à assembler piquets et panneaux, mettre les affichettes et flèches sous pochette transparente, fermer celles-ci d'un scotch avant de les punaiser sur les panneaux. Direction, le coffre de la voiture, en attendant le jour J. À ce stade, il n'est pas mécontent de lui.

IV

Il avait déjà passé un temps certain sur Internet à repérer le prix des meubles. Hélas, les armoires régionales, même restaurées par un ébéniste, ne sont pas en vogue et ne valent guère plus d'une centaine d'euros. Quant au mobilier breton, comme la salle à manger et la chambre à coucher, c'est pire, personne n'en veut, les brocantes en sont pleines. S'en débarrasser contre un peu d'argent ne va pas être facile ! Restent quelques petits meubles, desserte, bar, meuble télé d'angle, tables de chevet et les principaux objets de décoration qu'il avait patiemment restaurés : une baratte, un pulvérisateur en cuivre, des fers à repasser, un moulin à café, une balance Roberval et une partie de ses poids, une balance romaine, un bidon à lait en alu, des gamelles d'écolier, des douilles d'obus sculptées, un seau étamé, un fer à cheval, etc. : de une à quelques dizaines d'euros, la centaine, peut-être, pour les plus gros...Et maintenant, il faut attendre d'être sur place pour estimer tout le reste, vaisselle, literie, outillage, autres objets de décoration... puis composer des lots, les étiqueter et les exposer. Vaste programme ! Il pressent que la veille du jour J va être une journée bien remplie. Et s'apprête à s'endormir sur cette pensée positive lorsqu'une lueur clignote dans son cerveau : il faut une caisse, sinon deux, et de la monnaie ! Nous sommes à J-15 et la banque la mieux organisée demande un délai de dix jours pour fournir deux cents euros en petite monnaie ! C'est qu'il n'y a presque plus d'argent en espèces dans les banques, à part des billets dans les distributeurs ! Tout est entreposé dans les centre-forts des sociétés de transport de fonds. Par chance, le lendemain au guichet, on l'assure qu'il est encore dans les délais. Ouf !

 V

Deux semaines plus tard, ils ouvrent la maison pour ce qui va être leur dernier séjour entre ses murs et, dès l'entrée, l'ampleur de la tâche les assaille.D'abord, délimiter l'espace d'exposition des objets mis en vente : la salle de séjour s'impose, mais il faudrait en retirer la double porte pour faciliter la circulation et donner une vue panoramique depuis le hall d'entrée.Ensuite, disposer sur le pourtour les surfaces de présentation : à gauche devant le buffet, la table de la salle à manger avec ses rallonges, puis un plateau mélaminé sur tréteaux le long du mur, avant le canapé et ses fauteuils : devant la cheminée, rien, puis à droite, devant les fenêtres, le meuble télé d'angle, la table basse, la baratte, la desserte roulante de la cuisine et le meuble-bar. Ça risque d'être juste !

Sur le sol, dans l'espace central, un tapis en laine des années soixante-dix et dessus, du matériel audio-visuel : radio à transistor, radiocassettes, platine tourne-disques, lecteur CD, lecteur-enregisteur de DVD, paire d'enceintes et une cinquantaine de vinyles de tous genres.

Ah ! ne pas oublier : des vases de toutes tailles et sortes, en verre, en opaline, en faïence, céramique, porcelaine, cristal non, disposés çà et là, et des assiettes décoratives bretonnes, des plantes vertes, des bibelots, des jeux de société...

Dans la cuisine, à part la table en merisier et les chaises paillées, tout est réservé par ou pour les nouveaux propriétaires. Le visiteur pourra passer directement pièce suivante. C'est la buanderie, où sur la table de salon de jardin et une vieille porte plane posée sur deux autres tréteaux, sont exposés le matériel de bricolage, jardinage et entretien de la maison.

L'outillage est celui d'un paysan, bricoleur, mais assez peu soigneux. Pinces, tenailles, clés à douille, faucille, arrosoir en zinc, jerrican du même métal, vilebrequins, mèches, meule..., balance de meunier, bêche, pioche, scie à bûches... escabeaux, diable, vieux vélos. L'unité de base ici sera-t-elle le billet de 5 € ? Il en doute.

À l'étage, dans les quatre chambres, les armoires vidées de leurs entrailles et les lits mis à nu montrent des draps de toutes couleurs, des couvertures d'après-guerre, des couvre-lits au crochet et autres édredons matelassés, à côté d'articles plus récents : oreillers, taies et sous-taies et une ou deux petites couettes. Dans la chambre du milieu, l'armoire-bibliothèque d'époque Napoléon III en bois de palissandre et placage, le seul meuble d'un peu de valeur du logis, donne à voir sa collection de titres de France-Loisirs, ses romans policiers, et ses livres pour enfants des bibliothèques rose et verte.

Mais revenons au rez-de-chaussée.

À son épouse, il confie le soin délicat de trier la vaisselle des buffets et placards, hormis celle qu'ils vont utiliser dans la semaine, puis de composer des lots, les étiqueter et les exposer. D'abord, les verres : il y en a plus de douze douzaines, de toutes sortes et toutes tailles : en verre, en cristal, à pied, sans pied, à vin, à eau, à jus de fruits, à whisky, muscadet, porto, à liqueur... Les assiettes et les tasses, c'est du même tonneau, en plus dépareillé, depuis l'Arcopal aux modestes porcelaines, les séries sont rarement complètes, le temps a prélevé sa dîme, parfois plus ! S'y ajoutent poêles, casseroles et faitouts et une incalculable quantité de couverts ordinaires.

Voilà la grande table et le plateau mélaminé couverts en rangs serrés d'une armée d'ustensiles présentés sous leur meilleur jour. C'est incroyable que tout cela ait pu tenir ramassé dans deux buffets et quelques placards ! Ils s'asseyent pour contempler le chantier. Ça suffit pour ce soir, demain sera un autre jour. Le grand jour !

Juste avant de monter se coucher, il songe : où vont-ils opérer le contrôle et les encaissements ? Il ne s'agit pas qu'on entre et sorte comme dans un moulin par toutes les issues. Allez, il n'y aura qu'un accès : la porte principale. Dans le hall d'entrée, il dispose un petit banc-coffre et une chaise, entre la porte de la cuisine et le vestiaire : cela lui servira de comptoir. Extinction des feux.

 VI

Sommeil agité. Réveil précoce. Petit déjeuner rapide. Les affiches disent dix heures, mais ils savent, par ouï-dire, qu'il y a toujours une petite avant-garde à se présenter plus tôt.

Cela ne manque pas de se produire. Il vient à peine d'accrocher au portail et sur la porte d'entrée les affichettes annonçant l'événement qu'un premier couple se présente.

Des Rennais en balade, disent-ils. Des accros des vide-maison, brocantes et autres vide-greniers, à l'affût des meilleures affaires, pense-t-il. Ils ont l'œil averti et ne font aucun commentaire. Au final, un sucrier en verre moulé rose en forme de fraise, des années trente, retient leur attention. Il est mis à prix dix euros, ils le voudraient pour cinq. C'est le début de la vente, trop tôt pour solder. Réponse négative. Ils s'en vont, promettant de repasser à l'occasion. Comme vous voudrez, messieurs-dames, y'a pas de souci !

À part deux voisines, venues en curieuses, seuls un homme et son fils d'une vingtaine d'années se présentent ce matin-là.

Le père ressortira avec un arrosoir en acier zingué et un jerrycan Desmarais Frères du même métal contre deux billet de dix. Plus inattendu, une biche au galop en céramique qui trônait sur la cheminée a tapé dans l'œil du fils, qui empruntera cinq euros à son père pour repartir avec le farouche animal sous le bras !

Avant midi, un raout de voitures envahit le bourg et le parking proche. Un repas en l'honneur d'un commissaire de police parisien a été organisé in memoriam à l'initiative de l'un de ses amis, en ce jour du 11 novembre. Le café-restaurant - le seul commerce à subsister avec la coopérative agricole - reprend une vie qu'il n'a pas connue depuis longtemps !

Et vers quinze heures, après avoir bien mangé et bien bu, toute une cohorte de villageois en goguette s'en vient faire un tour chez eux. Inespéré !

Ce sont les femmes qui arrivent en avant-garde pendant que leurs hommes finissent d'arroser le déjeuner au bar.

Un premier quarteron d'épouses fait le tour du logis et voilà bientôt, qui intéressée par un lot de verres à pied, qui par une sauteuse Tefal presque neuve, une autre par une série d'assiettes à dessert en faïence à décor bleu, la dernière par le meuble télé de coin, en chêne, de style rustique. Mis à prix cent euros, il le baisse à quatre-vingt dix pour ferrer cette bonne touche. Madame hésite, son mari est encore au bar, elle ne voudrait pas commettre un impair... Finalement, elle décide de consulter son époux avant décision. Pour tenter d'emporter le morceau de suite, on la prévient du risque qu'elle court de voir lui échapper l'affaire En vain.

Elle est à peine sortie qu'une autre amatrice se présente. Il lui met le marché en mains, lui signale qu'une autre personne est intéressée. Courte hésitation. Allez, vendu. Aussitôt une étiquette "Réservé" est placée sur le meuble, car elle ne pourra l'emporter que demain ou après-demain. Entre nous soit dit, cela arrange tout le monde.

Oui, mais voilà la première acheteuse qui revient accompagnée. Il prend son air le plus désolé pour leur annoncer la mauvaise nouvelle.— Pourquoi est-ce que tu ne l'as pas acheté tout à l'heure ? grommelle le mari.— Je ne voulais pas décider sans toi.— Ouais, et tu vois le résultat ? Il y a des moments où il faut savoir décider seul, ma chère.— Oui, je sais, je n'ai pas osé.— Tu n'as pas osé, tu n'as pas osé, tu as pourtant déjà acheté bien pire sans me demander mon avis.— Justement.

Cela tourne à la scène de ménage et devient gênant. Il voit l'instant où pour se sortir d'affaire, ils vont faire une offre supérieure et les mettre dans l'embarras de choisir entre la parole donnée et l'appât du gain. Mais non. La raison l'emporte. Ouf ! Mari et femme repartent en chicanant encore.

L'inédit, c'est que cette dame reviendra à nouveau le lendemain, avant l'enlèvement du meuble, sans oser toutefois surenchérir. Une sorte de visite d'adieu pour un gros regret, visiblement !

Mais voilà que s'avance Monsieur le Maire, accompagné d'un couple. Visite de courtoisie, dit-il. Il fait son tour, non sans omettre de vérifier discrètement que ses prescriptions on été respectées, et annonce une visite de son épouse dans les jours prochains.

C'est le coup de feu. La maison est pleine et il n'est pas facile de veiller au grain, tout en conversant avec les nouveaux arrivants.

Se présente soudain un lointain petit cousin de son épouse. Ancien commerçant au verbe haut, c'est lui qui est à l'origine du repas d'où vient la foule. Embrassades. Nouvelles. Potins. Madame a déjà fait mettre de côté quelques articles de ménage. Mais il préfère redonner un coup d'œil, on ne sait jamais.

Finalement, il retiendra huit chaises paillées en hêtre tourné, les six de la cuisine, plus deux autres des chambres. Huit pour le prix de sept, à dix euros pièce, c'est une bonne affaire, même si c'est un modèle courant du commerce. Ah, et aussi la desserte à roulettes, en chêne, avec son plateau de service !

Quelques lots de vaisselle et de verres plus tard, la journée s'achève. Il compte dans la caisse les maigres centaines d'euros déjà encaissées, plus une ou deux à venir. Allons, ce n'est pas trop mal pour un début ! Et surtout, ça débarrasse ! Portes fermées, le soir venu, ils contemplent le chantier : malgré tout ce qui est déjà parti, la masse d'objets restante est impressionnante ; ils n'auront pas trop des quatre jours suivants pour en venir à bout !

VII

Une routine s'installe. Vérifier les fonds de caisse (ne laisser que quelques billets, on ne sait jamais). Il plie la petite liasse restante dans la poche arrière de son pantalon. Changer quelques prix, à la hausse rarement, à la baisse le plus souvent. Composer des lots. Renouveler le stock de papier journal pour emballer la vaisselle. Trouver des cartons.

Les visites se succèdent à rythme modéré. La banquette trois places en chêne et ses deux fauteuils intéressent une femme d'une commune voisine. C'est le lot le plus cher de la vente. Il partira contre six billets de cinquante, après marchandage. Celle-ci est habituée à décider seule ; son mari ne peut plus se déplacer. Elle semble contente de son acquisition. Son fils, qui passera ensuite prévoir l'enlèvement, paraît moins satisfait : il pense que son père, une fois assis dans un des fauteuils, sera incapable de se relever ; il les trouve trop bas.

Ils apprendront ensuite par une voisine de cette famille qu'il n'en est rien, que le père est aux anges et que tous sont finalement satisfaits de cette emplette. Tant mieux !

Deux autres lots, de même mise à prix l'inquiètent : la chambre et la salle à manger bretonnes, acquises à bon prix par ses beaux-parents dans les années soixante-dix. La première, avec son armoire trois portes, son bois de lit et son chevet, pourrait encore trouver preneur, car ses sculptures sont discrètes, mais la salle à manger... c'est une autre paire de manches !

Eh bien, figurez-vous que le lendemain se présente un couple d'agriculteurs voisins, la cinquantaine bien tassée, intéressé par le buffet bi-corps en chêne, la table marquetée, ses deux allonges et les six chaises paillées à dossier haut. Lui est visiblement handicapé à la suite d'un accident du travail et elle avec des difficultés à marcher à cause d'orteils sectionnés par une machine agricole, dira-t-elle.

Marchandage comme il se doit. On se met d'accord. Demandent encore que la toile cirée Bulgom qui recouvre la table soit par-dessus le marché. Accordé. Eux sont trop contents de voir partir cet encombrant ensemble.

Ce sont une remorque découverte et un plateau de tracteur qui débarrasseront ce mobilier à quelque temps de là. Ces gens de la campagne ne sont qu'à moitié soigneux. Ils n'ont pas prévu grand-chose pour arrimer la cargaison et la protéger des intempéries. Et la pluie menace. Par chance, de vieux couvre-lits, rideaux et couvertures sont là pour leur venir en aide !

Le jour d'après, un sexagénaire débraillé avec un vieux break enlèvera, à leur grande surprise, les vélos d'adolescentes de leurs filles, un escabeau alu de 5 marches, un autre en acier et bois de 8, patiemment remis en état par ses soins, et un chariot de transport à demi-rouillé. Pas bien cher, évidemment. Un brocanteur voisin, appelé et rappelé, finira par venir emporter la table de cuisine en châtaignier - fabriquée par son défunt beau-frère, sur des pieds tournés par feu son beau-père - et un petit chaudron en fonte, de ceux que l'on suspendait à une crémaillère dans l'âtre et que sa mère avait utilisé comme pot à géranium, pendant plus de trente ans.

Puis, un de ses neveux et sa compagne viendront charger un matelas quasi-neuf et le réfrigérateur. Ils donneront également à ces habitués des vide-greniers tout un lot de vaisselle, ustensiles et bibelots qui n'avaient pas encore trouvé acquéreur. À eux d'en tirer le meilleur parti !

VIII

Dès le premier jour de la publication de la vente, une jeune femme l'avait contacté pour savoir s'ils pratiquaient aussi le don pur et simple à des organisations caritatives. Il avait répondu par l'affirmative en demandant à son interlocutrice de le contacter à nouveau à l'issue des cinq jours de vente. Ce qu'elle fit. Son collègue et elle travaillaient et ne pouvaient se libérer avant le samedi matin suivant.

Il leur fallut donc rester jusque-là. Par chance, un lit subsistait là-haut et pour les repas, ils remplacèrent la table et les chaises de la cuisine par celles du salon de jardin. Cela avait un petit air de camping improvisé !

Il s'attendait à un petit camion ou, au minimum, une fourgonnette à l'enseigne de l'une des deux organisations bénéficiaires. Il n'en fut rien. Deux jeunes gens dans la trentaine se présentèrent avec une voiture particulière anonyme et un break d'artisan auquel était attelée une remorque découverte. Cela l'inquiéta un peu. Étaient-ils vraiment accrédités ?

Il faillit poser la question qui fâche, mais un sursaut de réalisme le fit reculer au dernier moment : après tout, ce qu'ils voulaient, c'était qu'on les débarrasse du mobilier restant. Alors, qu'importait le pedigree des preneurs ?

Mais rapidement, à la manière qu'avaient ces gens de repérer les meubles et objets à enlever, à l'ordre dans lequel ils les prenaient et plaçaient dans les véhicules, ils comprirent qu'ils avaient l'habitude du job.

Avant leur arrivée, il avait desserré, avec un clou tordu, les goujons de l'armoire et du bois de lit de la chambre. Ils commencèrent à en passer les morceaux par la fenêtre. Penché à l'extrême sur l'appui, il retenait un pan d'armoire qu'un ami allait récupérer sur la terrasse, lorsqu'il entendit un léger craquement : il venait de se casser une côte flottante pour la troisième fois en quelques années ! Lorsqu'une partie du corps a été fragilisée, il ne faut pas grand-chose pour qu'elle se brise à nouveau.

La chambre fut bientôt chargée, en dépit de l'incident. Et le responsable de leur dire : "je vous la prends, mais je ne suis pas du tout sûr qu'aucun de nos bénéficiaires en veuille ! Des réfugiés, peut-être..., à la rigueur".

Impossible de passer les sommiers à ressorts par les ouvertures et difficile de les descendre par l'escalier étroit sans abîmer les peintures. Lors des travaux de rénovation, ils avaient été entreposés dans les chambres, emballés dans des housses de plastique, et n'avaient pas quitté l'étage. Il fallut se résoudre à les scier en deux à l'égoïne avant de les emmener à la décharge en voyages successifs dans la Kangoo réquisitionnée pour la circonstance.

La grande chambre paraît immense à présent. Dans celle d'à côté reste l'armoire-bibliothèque en palissandre qu'ils pensent confier à un dépôt-vente.

La suivante est totalement vide elle aussi et dans la dernière, demeure une armoire en châtaignier réservée par les nouveaux propriétaires. À l'intérieur, ils ont entassé les différents petits objets que ces derniers ont souhaité acquérir.

Dans l'entrée trônent toujours le miroir et le petit banc-coffre qui gardent leur emplacement.

Dans la cuisine, le buffet-dressoir en merisier lui aussi va continuer à occuper sa place contre le mur du fond.

Dans leur voiture, ils chargent quatre cartons dans lesquels sont entassés différents bibelots de petite valeur qui n'ont pas trouvé amateur et qu'ils essaieront de caser dans une prochaine brocante, un porte-manteau perroquet démontable et des plaques de cheminée en fonte qui leur sont restées sur les bras, elles aussi.

Dans quelques jours, d'autres meubles, d'autres bibelots, d'autres tableaux, chargés ou pas d'histoire, remplaceront tous ceux que le vide-maison a emportés.

©Pierre-Alain GASSE, mai 2016.

  • Cf. la nouvelle "Roz Brune", 2000.

mercredi 2 septembre 2015

Work in progress - Trois cyclistes si sexy... - Nouvelle noire

IMG_0187.JPG I

Côte de Goëlo

Je circulais sur la route côtière dites des falaises de Plouha, dans les Côtes d'Armor, à l'époque où ce département s'appelait encore "Côtes-du-Nord", pour le plus grand étonnement des étrangers, surpris de trouver le nord si à l'ouest !

Au volant d'un Range Rover Classic récemment acquis, je roulais à faible allure, afin de mieux apprécier la splendeur du paysage. Le jour déclinait et le ciel s'était déjà enflammé de rouge, d'orange, de carmin, de violine qui le disputaient à l'azur. Une farandole de nuages bas occultait à demi le disque rougeoyant du soleil.

Ramenant mon regard sur la route, je perçus un point mobile, là-bas tout devant. La curiosité me fit accélérer. Je me rapprochai bientôt.

C'était une jeune fille à vélo, jambes nues, jupe au vent, chevelure blonde sur les épaules, qui dodelinait de la tête en pédalant. Me rapprochant encore, je vis qu'elle écoutait un Walkman et ne m'avait pas entendu arriver.

De la main droite, j'attrapai mon Leica M3, toujours à côté de moi sur le siège avant, et lâchant le volant quelques instants, cadrai, à travers le pare-brise, la route avec la jeune fille dans le coin supérieur gauche, avant de déclencher.

Soixante mètres, quarante... Je mis mon clignotant et m'apprêtais à la dépasser. Nous étions proches d'un endroit où la route tutoie le vide. Un à-pic d'une centaine de mètres.

J'allais me déporter sur la gauche pour doubler quand, au dernier moment, je lâchai à nouveau le volant, laissant mon véhicule décider de sa trajectoire.

Il y eut un bruit sec lorsque l'extrémité droite de mon pare-buffles entra en collision avec le garde-boue arrière de la cycliste.

Sous le choc et l'énergie cinétique développée, celle-ci fut éjectée, décrivit dans les airs une élégante parabole de pantin articulé avant de rebondir sur un rocher en saillie et s'abîmer cent mètres plus bas dans les flots calmes de la mer étale, en créant deux séries de cercles concentriques : la première pour le corps, la seconde pour la bicyclette, à quelques fractions de seconde d'intervalle.

En panique, je réussis malgré tout à reprendre le contrôle du volant pour ramener mon automobile dans le droit chemin et éviter de suivre la cycliste dans sa chute,  mais je dus me garer un peu plus loin, sur la banquette, tant la poussée d'adrénaline avait été forte...

Ce 20 septembre 1980, à 19h 16 exactement, par un hasard quelque peu provoqué, je venais de renverser ma première cycliste. 

C'était pour moi, Grégoire Samzun, trente ans, célibataire, photographe ambulant, le début d'un étrange et horrible itinéraire du poids duquel je veux me libérer aujourd'hui.

II

Marais de Guérande

La deuxième fois que j'ai fauché le destin d'un d'autre, c'était dans les marais salants de Guérande, au petit matin, quelques années plus tard.

J'avais dormi dans mon véhicule, sommairement aménagé à cet effet, garé sur un placis gravillonné à côté d'une guérite de vente de sel, sur la route qui va de Batz-sur-Mer à la Turballe à travers les marais salants.

C'était la mi-août. Un jour radieux s'annonçait et les camions et camionnettes des livreurs circulaient affairés à porter leurs commandes dans les commerces des bourgades environnantes. La plupart avaient emprunté la grand-route, mais quelques-uns, comme moi, serpentaient entre les œillets des salines.J'avais embrayé derrière l'un d'eux pour me rendre à la première boulangerie acheter des croissants, quand, débouchant d'une voie latérale, une cycliste en cuissard et maillot jaune fluo assortis, me coupa la route, brûlant le stop pour ne pas briser sa vitesse.

Silhouette affûtée, vêtements moulants, son corps tendu par l'effort dégageait une impression de force facile et d'harmonieuse fluidité. Soudain, jaillit en moi la réminiscence de l'épisode de Plouha, aussi impérieuse qu'inattendue.

Je la suivis à distance pendant un kilomètre ou deux. Jusqu'au moment où la route présente une succession de virages serrés. Alors j'accélérai, tout en prenant un cliché superbe de l'ensemble que le paysage et elle formaient dans l'aube naissante. Elle coupait la troisième courbe lorsque je l'atteignis. L'instant d'avant le choc, elle a tourné la tête vers mes vitres teintées, inquiète de ce bruit qui se rapprochait et j'ai perçu un sourire qui se déformait.

Une onde de plaisir m'envahit au moment où je la percutai, l'envoyant voltiger dans la vase de l'étier, en contrebas du tas de sel d'un paludier, tandis que s'envolait dans le ciel bleuissant le petit peuple du marais, foulques, tadornes, spatules, et un héron cendré.

Nous arrivions à une fourche et nos destins se séparaient. Le mien filait vers Batz-sur-mer. Le sien venait de se briser.

III

Queyras

Furieux contre moi-même de n'avoir pas su résister à ce terrible instinct meurtrier, mais trop lâche pour en assumer les conséquences, dans les heures suivantes, j'ai traversé la France en diagonale, pour aller me cacher au fin fond du Queyras, à une portée de fusil de la frontière italienne.

À Guillestre, dans une agence qui s'est trouvée sur ma route, j'ai loué, sur la foi de quelques photographies, une fuste sommairement restaurée, plus haut dans la vallée, entre Molines et Saint-Véran.

De là, j'ai continué mon métier, allant de village en village photographier bêtes et gens, dans leur cadre de vie, la montagne toujours si belle.

Les débuts ont été difficiles. J'ai dû me contenter de peu. Mais ces lieux ont ceci de magique que, plus qu'ailleurs, on y apprend la valeur de l'essentiel.

On a fini par m'adopter, sans trop me questionner. Les gens d'ici, tradition protestante oblige, sont des taiseux à qui l'Histoire a appris à garder leur passé pour eux. C'est ainsi que le mien s'est estompé peu à peu dans ma tête.

Et puis, l'an dernier, j'ai réalisé une exposition de portraits géants des habitants d'un village voisin. Tirés sur toile, placardés sur les murs des maisons et bâtiments, outre réconcilier hommes, femmes et enfants, avec leur image sublimée par le noir et blanc, elle a finalement attiré la foule de toute la contrée et même au-delà.

Prévue au printemps pour un mois, elle a été prolongée jusqu'à l'arrivée des premiers frimas.

Le succès m'a rattrapé. Radios et télés sont arrivées. Vanité aidant, je me suis laissé interviewer. 

À la suite de la publication de ces reportages, j'ai reçu de divers coins de France, de la part de mairies en mal de publicité, des invitations à venir tirer le portrait de leurs administrés.

Et moi, comme un con, au lieu de continuer de vivre peinard dans ces montagnes qui m'avaient apporté l'oubli, j'ai repris la route. 

IV

Dernière ligne droite

Et ce qui devait arriver arriva.

C'était septembre. Je circulais alors sur la Côte d'Opale, entre Berck et la frontière belge, profitant d'une exceptionnelle semaine de beau temps, dans une région qui n'est pas réputée pour son soleil. 

J'avais écarté le restaurant panoramique vieillot du Mont d'Hubert pour déjeuner dans une avenante auberge du bourg d'Escalles et projetais de redescendre vers Le Tréport et ses falaises en suivant la côte au plus près. Ce parcours d'une centaine de kilomètres me prit l'après-midi entière, la lumière extraordinaire de cette fin d'été m'amenant à de nombreux arrêts en différents points de la côte pour des clichés qu'on ne réussit pas tous les jours.

Cela s'est produit entre Les Terrasses du Tréport et Criel-Plage, là où la route longe une zone vide d'habitations, au plus près des hautes falaises de craie.

J'avais dû abaisser le pare-soleil, pour ne pas être ébloui par les premières lueurs du couchant et tenter de conserver le cap plein ouest de la route. Mais l'astre était si bas que j'y parvenais avec peine et une fois déjà j'avais failli perdre ma trajectoire.

Soudain, je la perçus dans le halo de lumière qui m'éblouissait. Elle circulait en short et petit haut sur un vélo pliant, dont le développement réduit ne lui permettait pas d'avancer bien rapidement. Ses jambes fuselées avaient beau mouliner, par rapport à moi c'était presque comme si elle faisait du sur-place !

Je ne l'ai pas touchée. Juste serrée d'un peu trop près. Le déplacement d'air causé par la masse en mouvement de mon véhicule a suffi.

Déséquilibrée par le souffle, ses mains ont quitté son guidon pour faire balancier. C'est l'instant que j'ai saisi dans mon viseur.

Celui d'après, elle traversait la berme sans pouvoir s'arrêter et disparaissait de la route. Je n'ai perçu ensuite qu'un long cri réverbéré par la falaise.

Deux minutes plus tard, j'entrais dans le village de Criel.

V

Voyage intérieur

J'ai compris, par la suite, que c'est une conjonction de circonstances précises qui déclenche en moi cette irrépressible pulsion assassine : les couleurs de l'aube ou du crépuscule, tout d'abord, une route isolée ensuite, une silhouette féminine attirante enfin. À vélo.

Il m'a fallu du temps encore pour élucider ce dernier point. Pourquoi des cyclistes ? J'ai eu beau fouiller mes souvenirs, je n'y ai pas retrouvé beaucoup de femmes à bicyclette autres que ma mère. Première image : moi sur son porte-bagages, en amazone, accroché aux ressorts de la selle. Je devais avoir sept ans. C'était la fin des années cinquante.

Comment est né ce fantasme, alors ? Les livres ? Le cinéma peut-être ? J'ai conscience ensuite d'une couverture de livre d'une collection enfantine : Martine à bicyclette, je crois. Emprunté à la collection de ma défunte petite sœur. D'un autre aussi, bien plus tard, au début des années 80 : La Bicyclette bleue, de Régine Deforges. Et de Laetitia Casta, incarnant l'héroïne, dans les téléfilms éponymes. Je n'étais pas insensible à son charme. Serait-il possible, alors ...? Ah, une chanson aussi : l'incontournable À bicyclette, chantée par Yves Montand. C'est bien peu et le tout doit flotter dans l'imaginaire de bien des gens. Alors, pourquoi cela a-t-il entraîné cet horrible et cataclysmique passage à l'acte chez moi ? Serais-je donc d'une nature mauvaise et perverse ?

Peut-être ne sont-ce pas des raisons inconscientes de commettre ces actes qu'il faut que je cherche, mais bel et bien le contraire !

J'aurais pu, par exemple, écarter sciemment de renverser des conductrices au détriment de cyclistes parce que sur une automobile les traces d'impact sont bien plus importantes que sur un vélo ? Et donc, les probabilités d'être identifié plus grandes. Dans sa folie même, cette hypothèse m'apparut d'une logique certaine.

Mais non, je refusais de croire qu'il y avait en moi un instinct criminel. Tout juste voulais-je bien admettre que j'étais sujet à des pulsions malsaines.

À ce stade, je dus reconnaître que j'avais besoin d'aide, et au terme de longues tergiversations, je me décidai à consulter un psychanalyste.

Dans l'annuaire de la ville où j'étais, il y en avait deux : un homme et une femme. Devinez lequel j'ai choisi.

Je me suis donc présenté chez elle sous une fausse identité - mon nom maternel, en fait - et nous avons commencé une analyse, à raison d'une séance par semaine. J'ai plus ou moins refait sur son canapé le cheminement que j'avais entrepris en solitaire, dévidant l'écheveau embrouillé de mon passé. Jusqu'à ce jour lointain de ma petite enfance :

VI

Point de rupture

J'avais cinq ans. Mon père était menuisier-charpentier et je pénétrais avec un mélange de crainte et d'admiration dans l'atelier quand vrombissaient les machines. L'énorme scie à ruban, la dégauchisseuse-raboteuse et la mortaiseuse.

J'ai encore dans les oreilles le crescendo des lames, ciseaux et mèches progressant dans le sapin, le chêne ou le châtaignier des fermes, pannes, chevrons et voliges que mon père travaillait.

La scie à ruban avec ses deux volants de fonte était celle qui m'impressionnait le plus. La plus dangereuse aussi. À l'époque, la sécurité était encore balbutiante sur ces machines : il n'y avait aucun carter pour empêcher la lame de sortir de son axe. J'en ai vécu l'expérience, hélas. 

Ce jour-là, alors que je venais d'entrer, un nœud dans le bois, plus résistant que les autres, fit se cabrer la lame ; il y eut un bruit sec et, soudain libérée de son entraînement, une extrémité s'en alla faucher net la tête de mon père, penché sur son ouvrage pour guider la pièce en cours de sciage.

Des flots de sang rouge sombre avaient jailli des veines jugulaires et d'autres rouge vif des artères carotides, tandis que sa tête tombait dans la sciure et les copeaux odorants au pied de la machine, envoyant rouler un peu plus loin le béret qui le coiffait. Et son corps, toujours arc-bouté sur son ouvrage !

Après un temps indéterminé de stupeur tétanisée, je m'étais enfui vers la maison !

Épilogue

Jusqu'à ce jour, je n'avais pas conscience d'avoir assisté à cette scène d'horreur. Je restituais un récit édulcoré que je croyais fourni par mes proches, alors que c'était moi qui l'avait fabriqué.

Je ne suis pas retourné chez la psy. Je ne veux pas faire face au rapport immanquable entre ce drame refoulé et les événements postérieurs qui sont survenus.

Pourtant, il faut bien que tout cela s'arrête. 

Depuis longtemps, dans une enveloppe scellée, sur ma table de travail, il y avait trois photographies en noir et blanc. Je les ai postées il y a trois mois au Procureur de la République.

À présent, j'attends.

J'ai vendu mon vieux 4x4. Je ne circule plus qu'à bicyclette, le soir ou à l'aube, sans casque ni lumière.

La justice ou le destin me rendront bien un jour la monnaie de ma pièce.

©Pierre-Alain GASSE, août 2015.

mardi 1 septembre 2015

Ne disais-tu pas que tu m'aimais ? - Chapitre 6


jardindesplantes.jpg VI

Il est midi. J'ai distribué la moitié de mon stock de marque-pages ; il faut que j'arrête où je n'en aurai plus pour tantôt. Si je n'ai pas oublié de pointer l'une ou l'autre, six personnes ont examiné mes livres d'un peu près, sur la cinquantaine qui est passée devant. Pas trop mal. J'en ai même vendu un, le dernier publié, « L'Indonésienne ». À quelqu'un qui a déjà voyagé par là-bas. Logique. J'espère qu'il ne sera pas déçu. La mémoire est un prisme sélectif et déformant. La sienne comme la mienne. Nos deux visions s'accorderont-elles ?

Je m'apprête à aller échanger mon bon pour un sandwich et une boisson à la buvette du salon, lorsqu'un événement imprévu se produit devant moi : une visiteuse vient de chuter sur le parquet en trébuchant sur une goulotte électrique mal positionnée qui traverse l'allée.

Je me précipite à sa rencontre et l'aide à se relever :

― Ça va ? Vous ne vous êtes pas fait mal ?

Elle a mis les mains en avant, pour protéger son visage dans la chute, et la gauche est un peu écorchée. Une goutte de sang perle. Une chance : j'ai, pour une fois, un paquet de mouchoirs en papier dans ma poche. J'en propose un qu'elle accepte en souriant.

C'est alors que je la reconnais : âge, stature, coiffure, visage, couleur des yeux : oui, tout concorde. C'est elle. Je me tais. Elle me remercie. S'époussette. Récupère son sac, resté au sol. C'est maintenant ou jamais.

― Votre visage ne m'est pas inconnu…

Ce n'est pas moi, mais elle qui vient de parler. Elle poursuit :

― Seriez-vous d'ici ?

J'enchaîne :

― Presque. J'ai habité quinze ans dans cette ville. Mes parents ont tenu un bureau de tabacs rue des Trois Rois de 1955 à 1970.

Elle rougit légèrement.

― Alors tu es… Julien ?
― Oui. Et toi, Anna, n'est-ce pas ?

Elle acquiesce. Nous mesurons en silence le passage du temps sur chacun, confrontant la dernière image en notre mémoire à la réalité qui nous fait face.

― Ça fait combien de temps ? Sous-entendu : qu'on ne s'est pas vus, dit-elle.
― Plus de trente ans, près de quarante, je pense, dis-je. La dernière fois que je t'ai vue, c'était à Saint-Gervais, un jour de Toussaint. J'étais avec ma mère. Nous nous sommes salués à la sortie.
― Peut-être bien. Alors, tu écris ? Mais, sous un autre nom, donc ?
― J'ai pris celui de ma mère comme nom de plume.

Elle feuillette mes ouvrages sur la table. J'aimerais autant qu'elle ne lise pas le premier dans lequel elle pourrait se reconnaître. Je l'oriente vers le dernier. Trop tard. Elle vient de lire le résumé du « Baiser de la Toussaint ».

― Mais, ça se passe ici, ça ?
― Ou...i, réponds-je en balbutiant.
― Alors, je vais te le prendre. Tu peux me le dédicacer ?
― Bien sûr, Anna. Avec grand plaisir.

J'ai deux minutes à peine pour trouver une formule, aussi allusive qu'imprécise, aussi chaleureuse que discrète. Une vraie gageure. Je commence :« Pour Anna…Mon stylo se relève. J'hésite, serait-ce encore compromettant d'écrire : « À mon premier amour. » ? En suis-je si sûr d'ailleurs ? J'opte pour une formule bien plus passe-partout : « En souvenir du temps béni où nous étions adolescents. »« Avec toute mon amitié. Julien. »

Je lui tends le livre. J'ai glissé à l'intérieur ma carte de visite professionnelle. Elle lit la dédicace et remercie d'un sourire difficile à interpréter. Nous nous embrassons. Quatre bises. Vais-je me lancer ?

― J'allais déjeuner. Veux-tu, peux-tu m'accompagner au restaurant d'à-côté ? Tu me raconteras ta vie et moi la mienne.

Elle marque un temps d'hésitation avant de dire :

― D'accord, Julien. Allons-y. Juste le temps de passer un coup de téléphone.

Quelques minutes plus tard, nous nous retrouvons en tête-à-tête, derrière les baies vitrées du « Jardin des Plantes ». La salle, au décor un peu suranné, est aux trois quarts pleine. D'autres collègues ont choisi d'y prendre également leur pause déjeuner. Je reconnais plusieurs têtes. Sans compter quelques touristes, déjà, et les travailleurs en déplacement habituels.

Je propose à Anna le menu du jour, mais elle veut se contenter d'un plat et d'un dessert. Soit. Pour moi, ce sera entrée et plat. Je lui explique que je suis interdit de dessert et pourquoi.

Une fois nos commandes passées, il y a comme un blanc, la conversation ne sachant pas très bien quelle direction prendre. Je décide d'entrer dans le vif du sujet :

― J'ai su par un de mes frères, qui vit toujours ici, que tu avais épousé Paul. Vous avez des enfants ?
― Oui, deux. Un garçon et une fille. Trente-cinq et trente-deux ans. L'aîné, Dominique, est photographe comme son père. C'est lui qui a repris notre affaire. La fille, elle, est kiné. Et trois petits-enfants : deux chez Dominique, un chez Céline.Je ne lui dis pas que je sais déjà tout cela ou presque par Internet. Il faut que je prenne garde à ne pas me couper.
― Quel âge ont-ils ?
― Ludo, l'aîné, sept ans, son frère, Victor, cinq et leur cousine, Emma, trois. Et toi ?
― Deux filles, de quarante-trois et quarante ans. L'aînée vit à l'étranger, en Asie, et l'autre à Nantes. Elles ont deux garçons chacune…

Et nous voilà partis à dévider l'écheveau de nos vies respectives, depuis toutes ces années : diplômes, travail, mariage, enfants, deuils, petits-enfants…Jusqu'à ce qu'un coup d'œil à la salle vide et un autre à ma montre me fasse sursauter : deux heures un quart. Nous n'avons pas vu le temps passer. Je règle l'addition. C'est l'heure des adieux. Sur le trottoir. Nous nous embrassons comme ce matin.

― Je suis contente de t'avoir revu, Julien. J'ai pensé à toi, quelquefois. Ne disais-tu pas que tu m'aimais ?

Je perçois comme une pointe d'ironie amère dans cette formulation. Je la regarde. M'en voudrait-elle de ne pas avoir insisté davantage ?

― C'était vrai, Anna. Mais j'étais bien trop timide pour te le dire en face.

J'aimerais ajouter : « J'ai pensé à toi longtemps, tu sais », mais les mots ne parviennent pas à sortir de ma bouche. Sans doute est-ce mieux ainsi.

Elle sort de la salle Victor Hugo ; je me rassois à ma place. Elle salue de la main. Adieu, Anna. Cette rencontre met enfin un point final à notre histoire.

À présent, je peux tourner la page.

©Pierre-Alain GASSE, août 2015.

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