Trois cyclistes si sexy…

À l’occasion du Festival « Noir sur la ville » qui s’ouvre à Lamballe (22) ce week-end, j’offre aux visiteurs de ce site cette nouvelle noire dont le point de départ se situe sur la côte de Goëlo. Bonne lecture.

P.-A. G.

Depuis les falaises de Plouha (Côtes d’Armor)©B.Vauleon, 2006.

I

Côte de Goëlo

Je circulais sur la route côtière dites des falaises de Plouha, dans les Côtes d’Armor, à l’époque où ce département s’appelait encore « Côtes-du-Nord », pour le plus grand étonnement des étrangers, surpris de trouver le nord si à l’ouest !

Au volant d’un Range Rover Classic récemment acquis, je roulais à faible allure, afin de mieux apprécier la splendeur du paysage. Le jour déclinait et le ciel s’était déjà enflammé de rouge, d’orange, de carmin, de violine qui le disputaient à l’azur. Une farandole de nuages bas occultait à demi le disque rougeoyant du soleil. Ramenant mon regard sur la route, je perçus un point mobile, là-bas tout devant. La curiosité me fit accélérer. Je me rapprochai bientôt.

C’était une jeune fille à vélo, jambes nues, jupe au vent, chevelure blonde sur les épaules, qui dodelinait de la tête en pédalant. Me rapprochant encore, je vis qu’elle écoutait un Walkman et ne m’avait pas entendu arriver.

De la main droite, j’attrapai mon Leica M3, toujours à côté de moi sur le siège avant, et lâchant le volant quelques instants, cadrai, à travers le pare-brise, la route avec la jeune fille dans le coin supérieur gauche, avant de déclencher.

Soixante mètres, quarante… Je mis mon clignotant et m’apprêtais à la dépasser. Nous étions proches d’un endroit où la route tutoie le vide. Un à-pic d’une centaine de mètres. J’allais me déporter sur la gauche pour doubler quand, au dernier moment, je lâchai à nouveau le volant, laissant mon véhicule décider de sa trajectoire. Il y eut un bruit sec lorsque l’extrémité droite de mon pare-buffles entra en collision avec le garde-boue arrière de la cycliste.

Sous le choc et l’énergie cinétique développée, celle-ci fut éjectée,  décrivit dans les airs une élégante parabole de pantin articulé avant de rebondir sur un rocher en saillie et s’abîmer cent mètres plus bas dans les flots calmes de la mer étale, en créant, j’imagine, deux séries de cercles concentriques : la première pour le corps, la seconde pour la bicyclette, à quelques fractions de seconde d’intervalle.

En panique, je réussis malgré tout à reprendre le contrôle du volant pour ramener mon automobile dans le droit chemin et éviter de suivre la cycliste dans sa chute mais je dus me garer un peu plus loin, sur la banquette, tant la poussée d’adrénaline avait été forte…

Ce 20 septembre 1980, à 19h 16 exactement, par un hasard quelque peu provoqué, je venais de renverser ma première cycliste. C’était pour moi, Grégoire Samzun, trente ans, célibataire, photographe ambulant, le début d’un étrange et horrible itinéraire du poids duquel je veux me libérer aujourd’hui.

II

Marais de Guérande

La deuxième fois que j’ai fauché le destin d’un d’autre, c’était dans les marais salants de Guérande, au petit matin, quelques années plus tard. J’avais dormi dans mon véhicule, sommairement aménagé à cet effet, garé sur un placis gravillonné à côté d’une guérite de vente de sel, sur la route qui va de Batz-sur-Mer à la Turballe à travers les salines.

C’était la mi-août. Un jour radieux s’annonçait et les camions et camionnettes des livreurs circulaient affairés à porter leurs commandes dans les commerces des bourgades environnantes. La plupart avaient emprunté la grand-route, mais quelques-uns, comme moi, serpentaient entre les œillets du marais.

J’avais embrayé derrière l’un d’eux pour me rendre à la première boulangerie acheter des croissants, quand, débouchant d’une voie latérale, une cycliste en cuissard et maillot jaune fluo assortis, me coupa la route, brûlant le stop pour ne pas briser sa vitesse. Silhouette affûtée, vêtements moulants, son corps tendu par l’effort dégageait une impression de force facile et d’harmonieuse fluidité. Soudain, jaillit en moi la réminiscence de l’épisode de Plouha, aussi impérieuse qu’inattendue.

Je la suivis à distance pendant un kilomètre ou deux. Jusqu’au moment où la route présente une succession de virages  serrés. Alors j’accélérai, tout en prenant un cliché superbe de l’ensemble que le paysage et elle formaient dans l’aube naissante. Elle coupait la troisième courbe lorsque je l’atteignis. L’instant d’avant le choc, elle a tourné la tête vers mes vitres teintées, inquiète de ce bruit qui se rapprochait et j’ai perçu un sourire qui se déformait.

Une onde de plaisir m’envahit au moment où je la percutai, l’envoyant voltiger dans la vase de l’étier, en contrebas du tas de sel d’un paludier, tandis que s’envolait dans le ciel bleuissant le petit peuple du marais, foulques, tadornes, spatules, et un héron cendré. Nous arrivions à une fourche et nos destins se séparaient. Le mien filait vers Batz-sur-mer. Le sien venait de se briser.

III

Queyras

Furieux contre moi-même de n’avoir pas su résister à ce terrible instinct meurtrier, mais trop lâche pour en assumer les conséquences, dans les heures suivantes, j’ai traversé la France en diagonale, pour aller me cacher au fin fond du Queyras, à une portée de fusil de la frontière italienne.

À Guillestre, dans une agence qui s’est trouvée sur ma route, j’ai loué, sur la foi de quelques photographies, une fuste sommairement restaurée, plus haut dans la vallée, entre Molines et Saint-Véran. De là, j’ai continué mon métier, allant de village en bourgade photographier bêtes et gens, dans leur cadre de vie, la montagne, toujours si belle.

Les débuts ont été difficiles. J’ai dû me contenter de peu. Mais ces lieux ont ceci de magique que, plus qu’ailleurs, on y apprend la valeur de l’essentiel. On a fini par m’adopter, sans trop me questionner. Les gens d’ici, tradition protestante oblige, sont des taiseux à qui l’Histoire a appris à garder leur passé pour eux. C’est ainsi que le mien s’est estompé peu à peu dans ma tête.

Et puis, l’an dernier, j’ai réalisé une exposition de portraits géants des habitants d’un village voisin. Tirés sur toile, placardés sur les murs des maisons et bâtiments, outre réconcilier hommes, femmes et enfants, avec leur image sublimée par le noir et blanc, elle a finalement attiré la foule de toute la contrée et même au-delà. Prévue au printemps pour un mois, elle a été prolongée jusqu’à l’arrivée des premiers frimas.

Le succès m’a rattrapé. Radios et télés sont arrivées. Vanité aidant, je me suis laissé interviewer. À la suite de la publication de ces reportages, j’ai reçu de divers coins de France, de la part de mairies en mal de publicité, des invitations à venir tirer le portrait de leurs administrés. Et moi, comme un con, au lieu de continuer de vivre peinard dans ces  montagnes qui m’avaient apporté l’oubli, j’ai repris la route. 

IV

Dernière ligne droite

Et ce qui devait arriver arriva.

C’était septembre. Je circulais alors sur la Côte d’Opale, entre Berck et la frontière belge, profitant d’une exceptionnelle semaine de beau temps, dans une région qui n’est pas réputée pour son soleil. J’avais écarté le restaurant panoramique vieillot du Mont d’Hubert pour déjeuner dans une avenante auberge du bourg d’Escalles et projetais de redescendre vers Le Tréport et ses falaises en suivant la côte au plus près. 

Ce parcours d’une centaine de kilomètres me prit l’après-midi entière, la lumière extraordinaire de cette fin d’été  m’amenant à de nombreux arrêts en différents points de la côte pour des clichés qu’on ne réussit pas tous les jours.

Cela s’est produit entre Les Terrasses du Tréport et Criel-Plage, là où la route longe une zone vide d’habitations, au plus près des hautes falaises de craie. J’avais dû abaisser le pare-soleil, pour ne pas être ébloui par les premières lueurs du couchant et tenter de conserver le cap plein ouest de la route. Mais l’astre était si bas que j’y parvenais avec peine et une fois déjà j’avais failli perdre ma trajectoire.

Soudain, je la perçus dans le halo de lumière qui m’éblouissait. Elle circulait en short et petit haut sur un vélo pliant, dont le développement réduit ne lui permettait pas d’avancer bien rapidement. Ses jambes fuselées avaient beau mouliner, par rapport à moi c’était presque comme si elle faisait du sur-place ! Je ne l’ai pas touchée. Juste serrée d’un peu trop près. Le déplacement d’air causé par la masse en mouvement de mon véhicule a suffi.

Déséquilibrée par le souffle, ses mains ont quitté son guidon pour faire balancier. C’est l’instant que j’ai saisi dans mon viseur. Celui d’après, elle traversait la berme sans pouvoir s’arrêter et disparaissait de la route. Je n’ai perçu ensuite qu’un long cri réverbéré par la falaise.

Deux minutes plus tard, j’entrais dans le village de Criel.

V

Voyage intérieur

J’ai compris, par la suite, que c’est une conjonction de circonstances précises qui déclenche en moi cette irrépressible pulsion assassine : les couleurs de l’aube ou du crépuscule, tout d’abord, une route isolée ensuite, une silhouette féminine attirante enfin. À vélo.

Il m’a fallu du temps encore pour élucider ce dernier point. Pourquoi des cyclistes ? J’ai eu beau fouiller mes souvenirs, je n’y ai pas retrouvé beaucoup de femmes à bicyclette autres que ma mère. Première image : moi sur son porte-bagages, en amazone, accroché aux ressorts de la selle. Je devais avoir sept ans. C’était la fin des années cinquante.

Comment est né ce fantasme, alors ? Les livres ? Le cinéma peut-être ? J’ai conscience ensuite d’une couverture de livre d’une collection enfantine : Martine à bicyclette, je crois. Emprunté à la collection de ma défunte petite sœur. D’un autre aussi, bien plus tard, au début des années 80 : La Bicyclette bleue, de Régine Deforges. Et de Laetitia Casta, incarnant l’héroïne, dans les téléfilms éponymes. Je n’étais pas insensible à son charme. Serait-il possible, alors …? Ah, une chanson aussi : l’incontournable À bicyclette, chantée par Yves Montand. C’est bien peu et le tout doit flotter dans l’imaginaire de bien des gens. Alors, pourquoi cela a-t-il entraîné cet horrible et cataclysmique passage à l’acte chez moi ? Serais-je donc d’une nature mauvaise et perverse ?

Peut-être ne sont-ce pas des raisons inconscientes de commettre ces actes qu’il faut que je cherche, mais bel et bien le contraire ! J’aurais pu, par exemple, écarter sciemment de renverser des conductrices au détriment de cyclistes parce que sur une automobile les traces d’impact sont bien plus importantes que sur un vélo ? Et donc, les probabilités d’être identifié plus grandes. Dans sa folie même, cette hypothèse m’apparut d’une logique certaine.

Mais non, je refusais de croire qu’il y avait en moi un instinct criminel. Tout juste voulais-je bien admettre que j’étais sujet à des pulsions malsaines. À ce stade, je dus reconnaître que j’avais besoin d’aide, et au terme de longues tergiversations, je me décidai à consulter un psychanalyste. Dans l’annuaire de la ville où j’étais, il y en avait deux : un homme et une femme. Devinez lequel j’ai choisi.

Je me suis donc présenté chez elle sous une fausse identité – mon nom maternel, en fait – et nous avons commencé une analyse, à raison d’une séance par semaine. J’ai plus ou moins refait sur son canapé le cheminement que j’avais entrepris en solitaire, dévidant l’écheveau embrouillé de mon passé. Jusqu’à ce jour lointain de ma petite enfance. 

VI

Point de rupture

J’avais cinq ans. Mon père était menuisier charpentier et je pénétrais avec un mélange de crainte et d’admiration dans l’atelier quand vrombissaient les machines. L’énorme scie à ruban, la dégauchisseuse-raboteuse et la mortaiseuse. J’ai encore dans les oreilles le crescendo des lames, ciseaux et mèches progressant dans le sapin, le chêne ou le châtaignier des fermes, pannes, chevrons et voliges que mon père travaillait. 

La scie à ruban avec ses deux volants de fonte était celle qui m’impressionnait le plus. La plus dangereuse aussi. À  l’époque, la sécurité était encore balbutiante sur ces machines : il n’y avait aucun carter pour empêcher la lame de sortir de son axe. J’en ai vécu l’expérience, hélas. 

Ce jour-là, alors que je venais d’entrer, un nœud dans le bois, plus résistant que les autres, fit se cabrer la lame ; il y eut un bruit sec et, soudain libérée de son entraînement, une extrémité s’en alla faucher net la tête de mon père, penché sur son ouvrage pour guider la pièce en cours de sciage.

Des flots de sang rouge sombre avaient jailli des veines jugulaires et d’autres rouge vif des artères carotides, tandis que sa tête tombait dans la sciure et les copeaux odorants au pied de la machine, envoyant rouler un peu plus loin le béret qui le coiffait. Et son corps, toujours arc-bouté sur son ouvrage !

Après un temps indéterminé de stupeur tétanisée, je m’étais enfui vers la maison !

Épilogue

Jusqu’à ce jour, je n’avais pas conscience d’avoir assisté à cette scène d’horreur. Je restituais un récit édulcoré que je croyais fourni par mes proches, alors que c’était moi qui l’avais fabriqué. 

Je ne suis pas retourné chez la psy. Je ne veux pas faire face au rapport immanquable entre ce drame refoulé et les événements postérieurs qui sont survenus. Pourtant, il faut bien que tout cela s’arrête. 

Depuis longtemps, dans une enveloppe scellée, sur ma table de travail, il y avait trois photographies 24 x 36 en noir et blanc. Je les ai postées, la saison dernière, au Procureur de la République. J’ai vendu mon vieux 4 x 4. Je ne circule plus qu’à bicyclette, le soir ou à l’aube, sans casque ni lumière.

À présent, j’attends.

La justice ou le destin me rendront bien un jour la monnaie de ma pièce.

©Pierre-Alain GASSE, août 2015.

Vous êtes le ième lecteur de cette nouvelle depuis le 01/05/2016. Merci.

 

Le Vieux qui ne voulait pas oublier – Voyage en Nostalgie (édition illustrée)

Disponible depuis ce lundi la version numérique illustrée du « Vieux qui ne voulait pas oublier » avec une nouvelle couverture.

Cette édition reprend la campagne FB du printemps dernier, qui avait reçu un accueil favorable. Retrouvez dedans toutes les photos et légendes postées à l’époque.

Format : 17 x 24 cm, 188 pages.

Le Vieux qui ne voulait pas oublier – Voyage en Nostalgie – Sortie numérique

Chapitre 1

Genèse

Je m’appelle Pierre Marchand, horloger-bijoutier à la retraite, et je vais sur mes soixante-dix-sept ans.

Lorsque ma femme doit entrer à l’hôpital, au seuil de ses soixante-quinze ans, je ne m’inquiète pas outre mesure. Elle n’a jamais connu la maladie et rarement vu le médecin. Mais ses os se sont fragilisés et voilà qu’une prothèse de hanche s’avère nécessaire. Ce sera l’affaire de quelques jours.

Lorsque le téléphone sonne de bon matin, au lendemain de l’intervention, je peste d’abord en mon for intérieur avant d’être pris d’une légère inquiétude. La nuit se serait-elle mal passée ? 

Lorsqu’avec ménagements on m’annonce qu’une septicémie foudroyante a emporté mon épouse dans la nuit, je tombe des nues et m’effondre sur le premier siège venu. Depuis l’enfance, c’est moi le souffrant, le mal-portant, le plaignant ; alors, pourquoi l’Ankou a-t-il fauché Jeanne et pas moi ?

Cette injustice m’afflige presque autant que la perte de ma moitié, après soixante ans de vie commune ! Quand nous nous sommes connus, elle n’avait que quinze ans et moi dix-sept. C’était à l’été 36, celui des premiers congés payés. Avec nos familles respectives, nous avions vécu la découverte des vacances et du camping sur la côte de Goëlo, dans l’anse de Bréhec. Et la naissance d’un amour fou que nous avions consommé sans plus attendre, dans l’enthousiasme de cet été formidable. Lorsque nos parents s’étaient avisés des proportions de l’idylle, il était trop tard pour freiner nos ardeurs. À la fin du mois d’août, Jeanne n’eut pas ses règles et il fallut bien prendre des dispositions. Hélas, l’avortement pratiqué par la « faiseuse d’anges » locale la laissa incapable d’avoir d’autres enfants.

Ce fut notre croix. Alors, pendant la Seconde Guerre mondiale, en 1942, quand Jeanne fut devenue majeure et que nous pûmes nous marier en toute légalité, nous avions recueilli un enfant juif de quatre ans, que nous finirions par adopter lorsqu’il fut établi que ses parents avaient péri à Auschwitz. Paul ne saura que bien après la fin de la guerre qu’il s’appelait en réalité Joshua Meyer, fils d’un bijoutier de Dresde.

Mais Paul est mort il y a dix ans maintenant d’un infarctus du myocarde. Il fumait trop. Veuf et sans enfant.

Aujourd’hui, je me retrouve seul avec mes souvenirs.

Passés les tracas du décès, ne restent plus que l’affliction et une vie de routine rythmée par mes visites quotidiennes au cimetière sur la tombe de granit rose de Jeanne.

Cette année, revenu le temps des vacances, je suis saisi d’un doute : vais-je remiser définitivement les équipements avec lesquels Jeanne et moi avons sillonné la France pendant toutes ces années ? La tentation du découragement et la voix d’une certaine raison sont fortes. La décision de laisser tomber et de passer l’été au frais dans ma maison de Saint-Laurent m’apparaît souhaitable. Elle est presque prise lorsque je décide d’aller quand même en discuter avec Jeanne. Non pas que je croie qu’elle puisse m’entendre, non, j’ai toujours considéré que le ciel est vide et je sais bien que ce n’est qu’une autre manière de conférer avec moi-même, mais enfin au nom de quoi les athées n’auraient-ils pas le droit de parler à leurs morts ?

Et là, debout au milieu des tombes, entre les gerbes fraîches ou flétries et les souvenirs de granit et de bronze, au bout d’une dizaine de minutes de monologue intérieur, une idée me vient. Tout d’un coup, je sais ce que je vais faire de mon été et je reprends d’un pas accéléré le chemin de la maison, sans même me retourner pour lancer un baiser à Jeanne, comme d’ordinaire.

….

(1) Ankou : messager de la Mort dans la mythologie bretonne.

Adieu 2017 ! Bienvenue 2018 !

Le temps des bilans est venu.

Littérairement parlant, l’année qui s’achève aura été pour votre serviteur une année de transition et de changements.

Une année de parution aussi, néanmoins.

Transition entre deux écritures : celle du tome 2 de L’Indonésienne, intitulé La Prisonnière de Rikers Island, qui cherchera éditeur en 2018 et celle, en cours, d’un road novel, qui devrait porter le titre de Voyage en Nostalgie, avec le sous-titre suivant : Le Vieux qui ne voulait pas oublier.

Changement, car j’ai récupéré les droits de L’Indonésienne, en raison d’une modification des statuts de la maison d’édition et de la révision à la baisse des contrats qui l’accompagnait.

Parution tout de même, d’un petit ouvrage édité par l’Association culturelle Un Livre pour Pordic, dans le cadre du centenaire de la Première Guerre Mondiale. Il s’agit de Mon dernier été ou La Courte guerre du soldat Louis Duchesne, un récit qui retrace la vie tronquée de ce soldat du rang d’un département qui s’appelait encore « Les Côtes-du-Nord ».

Au total, c’est donc une année en demi-teinte.

Puisse 2018 qui s’avance en confirmer les promesses !

Bonne année de lectures à toutes et tous.

Voyage en Nostalgie ou Le Vieux qui ne voulait pas oublier – Chapitre 1

Citroën DS Chapron – Le Dandy 2

©lautomobileancienne.com

Genèse

Je m’appelle Pierre Marchand, horloger-bijoutier à la retraite, et je vais sur mes soixante-dix-sept ans.

Lorsque ma femme doit entrer à l’hôpital, au seuil de ses soixante-quinze ans, je ne m’inquiète pas outre mesure. Elle n’a jamais connu la maladie et rarement vu le médecin. Mais ses os se sont fragilisés et voilà qu’une prothèse de hanche s’avère nécessaire. Ce sera l’affaire de quelques jours.

Lorsque le téléphone sonne de bon matin, au lendemain de l’intervention, je peste d’abord en mon for intérieur avant d’être pris d’une légère inquiétude. La nuit se serait-elle mal passée ?

Lorsqu’avec ménagements on m’annonce qu’une septicémie foudroyante a emporté mon épouse dans la nuit, je tombe des nues et m’effondre sur le premier siège venu. Depuis l’enfance, c’est moi le souffrant, le mal-portant, le plaignant ; alors, pourquoi l’Ankou a-t-il fauché Jeanne et pas moi ?

Cette injustice m’afflige presque autant que la perte de ma moitié, après soixante ans de vie commune ! Quand nous nous sommes connus, elle n’avait que quinze ans et moi dix-sept. C’était à l’été 36, celui des premiers congés payés. Avec nos familles respectives, nous avions vécu la découverte des vacances et du camping sur la Côte de Goëlo, dans l’anse de Bréhec. Et la naissance d’un amour fou que nous avions consommé sans plus attendre, dans l’enthousiasme de cet été formidable. Lorsque nos parents s’étaient avisés des proportions de l’idylle, il était trop tard pour freiner nos ardeurs. À la fin du mois d’août, Jeanne n’eut pas ses règles et il fallut bien prendre des dispositions. Hélas, l’avortement pratiqué par la « faiseuse d’anges » locale la laissa incapable d’avoir d’autres enfants.

Ce fut notre croix. Alors, pendant la Seconde Guerre mondiale, en 1942, quand Jeanne fut devenue majeure et que nous pûmes nous marier en toute légalité, nous avions recueilli un enfant juif de quatre ans, que nous finirions par adopter lorsqu’il fut établi que ses parents avaient péri à Auschwitz. Paul ne saura que bien après la fin de la guerre qu’il s’appelait en réalité Joshua Meyer, fils d’un bijoutier de Dresde.

Mais Paul est mort il y a dix ans maintenant d’un infarctus du myocarde. Il fumait trop. Veuf et sans enfant.

Aujourd’hui, je me retrouve seul avec mes souvenirs.

Passés les tracas du décès, ne restent plus que l’affliction et une vie de routine rythmée par mes visites quotidiennes au cimetière sur la tombe de granit rose de Jeanne.

Cette année, revenu le temps des vacances, je suis saisi d’un doute : vais-je remiser définitivement les équipements avec lesquels Jeanne et moi avons sillonné la France pendant toutes ces années ? La tentation du découragement et la voix d’une certaine raison sont fortes. La décision de laisser tomber et de passer l’été au frais dans ma maison de Saint-Laurent m’apparaît souhaitable. Elle est presque prise lorsque je décide d’aller quand même en discuter avec Jeanne. Non pas que je croie qu’elle puisse m’entendre, non, j’ai toujours considéré que le ciel est vide et je sais bien que ce n’est qu’une autre manière de conférer avec moi-même, mais enfin au nom de quoi les athées n’auraient-ils pas le droit de parler à leurs morts ?

Et là, debout au milieu des tombes, entre les gerbes fraîches ou flétries et les souvenirs de granit et de bronze, au bout d’une dizaine de minutes de monologue intérieur, une idée me vient. Tout d’un coup, je sais ce que je vais faire de mon été et je reprends d’un pas accéléré le chemin de la maison, sans même me retourner pour lancer un baiser à Jeanne, comme d’ordinaire.

(à suivre)

  •  l’Ankou : personnification bretonne de la Mort, sous la forme d’un vieillard circulant en charrette à la nuit tombée, armé ou non d’une faux.

©Pierre-Alain GASSE, août 2017.

Voyage en Nostalgie ou Le Vieux qui ne voulait pas oublier

Dans quelques jours, va débuter ici la mise en ligne de mon dernier projet en cours.

En voici le synopsis : Dans la dernière partie de sa vie, devenu veuf, Pierre Marchand, horloger-bijoutier à la retraite, entreprend une sorte de pèlerinage sur tous les lieux de vacances que son épouse et lui ont fréquentés autrefois, depuis leur rencontre jusqu’à son décès. C’est donc un double voyage, dans la France d’avant l’an 2000, en même temps que dans ce pays imaginaire, mais si vivant pour, lui qu’est la Nostalgie.

Une douzaine de chapitres est déjà prête. Une bonne trentaine reste à écrire.

Pierre-Alain GASSE, 26 août 2017.

Coup de blues à Pérouges

I

J’étais parti pour me rendre de Besançon à Lyon, par la Dombes, ce plateau morainique aux mille étangs, grands pourvoyeurs de grenouilles, c’est connu, mais aussi de carpes, brochets, sandres et autres poissons d’eau douce, mais voilà qu’à Villars-les-Dombes, au lieu de poursuivre tout droit, j’oblique par erreur et, au croisement suivant, sans savoir pourquoi, je pars à gauche. Résultat, à la place de Saint-André de Corcy et la bonne route, c’est la petite cité médiévale de Pérouges que je rejoins douze kilomètres plus loin.

D’elle, je me souviens que le nom de la bourgade aurait à voir avec la ville transalpine de Perugia et qu’un arbre de la Liberté, planté en 1792, un tilleul, je crois, fait l’orgueil des habitants. Guère plus.

Il est tard déjà, je suis fatigué de ma journée et n’ai pas le courage de reprendre mon itinéraire de départ. C’est ainsi que je m’arrête devant la seule hôtellerie du village ouverte.

C’est l’arrière-saison. Le personnel temporaire a terminé son contrat et regagné ses pénates. Désencombré des visiteurs estivaux, le petit bourg commence à retrouver son entre-soi.

Cet état me convient tout à fait. Je fuis les foules et recherche, sinon la solitude, du moins le calme et la sérénité.

Lorsque je fais carillonner la porte de l’auberge, un bruit de voix dissonantes m’agresse et, pour un peu, je refermerais l’huis sans autre forme de procès. Je sais que, dans ce cas, il me faudra reprendre ma voiture jusqu’à la ville voisine. Ce n’est qu’à deux kilomètres à peine, mais je n’ai pas ce courage et m’avance dans la salle.

— C’est pourquoi ? me dit une voix féminine agacée, en s’essuyant les mains dans un torchon de cuisine.

— Dîner et dormir, si c’est possible, réponds-je, d’un ton incertain, dans le but d’amadouer mon interlocutrice.

C’est une maîtresse femme, en tenue moyenâgeuse, jupe ample et décolleté avantageux, coiffe en tête et tablier aux hanches. La coutume de l’établissement veut que l’on serve en costume, ai-je lu à l’extérieur. Elle me jauge du regard, des pieds à la tête, avant de questionner :

— Une personne ? Pour une nuit ?

Je subodore qu’il vaut mieux ne pas répondre par un oui trop abrupt à cette dernière interrogation.

— Rien ne me presse. Je ne sais pas encore.

— Bon. Je vais vous donner la huit. C’est dans le Pavillon, à deux pas d’ici. 1er étage, avec baignoire, 99 €. Elle a vue sur la rue des Rondes. Par contre, pour dîner, je vous préviens, le service s’arrête à 22 heures et, en arrière-saison, pas de menu du jour.

— Ne vous en faites pas, je trouverai bien sur la carte quelque chose à me plaire.

— Il ferait beau voir que ce ne soit pas le cas !

Le ton est donné. Je perçois qu’on est plus près du premier degré que du second et me garde de répliquer.

II

Je mets ma voiture au parking, prends mon bagage et suis les consignes de l’hôtesse bougonne pour gagner mon logis. C’est tout près en effet.

Murs blancs. Grande fenêtre à petits carreaux. La chambre est lumineuse. Ameublement composite : tête de lit peinte en blanc, comme le fond d’alcôve, chevets genre Louis XV et secrétaire à cylindre de même époque ; table de style Louis XIII, fauteuils et banquette assortis tapissés de velours bleu turquoise. Dessus-de-lit d’un bleu lavande. Un miroir au format paysage au-dessus du bureau. Une lithographie de la façade de l’hostellerie sur le mur d’en face. Discret et reposant. La salle de bain dans des tons gris bleu, est moderne, avec baignoire, comme annoncé. Je vis d’ordinaire dans un environnement contemporain minimaliste et manifeste plutôt une répulsion pour le mobilier de style, sauf peut-être le Directoire, mais dans le cadre de ce village historique, cet ensemble, pourtant disparate, me plaît néanmoins.

C’est une sensation bizarre qui naît à la survenue d’une étape inespérée pour une personne aussi prévoyante que moi. Je ressens comme un raté dans ma vie si organisée. Et cependant, j’en suis presque satisfait, comme si cet arrêt impromptu m’avait introduit dans un temps suspendu.

Nous nous sommes querellés, Claire et moi, une fois de plus, une fois de trop ?

Ce matin, je suis parti sans l’embrasser en claquant la porte, pour six jours de rendez-vous dans le sud-est de la France, comme trois semaines sur quatre. Des visites d’entreprises, de clients, de prospects. Des déjeuners de travail spartiates, des réunions arides, des présentations au cordeau. Un job d’ingénieur commercial qui me plaît, mais demande beaucoup d’énergie pour atteindre les objectifs fixés par ma hiérarchie et laisse peu de temps pour penser au reste. Le reste, c’est Claire, mon épouse, Lydia, notre fille de dix ans, nos parents, nos amis…, notre appartement avec terrasse, un chien, deux chats, une maison de campagne, des vacances à la neige chaque hiver, des séjours sur des îles ensoleillées en juillet-août.

Le fruit de pas mal de travail, un ou deux héritages, un peu de chance aussi.

Mais soudain, après quinze ans, ce soir, dans cette chambre, tout cela m’apparaît bien vain.

Ces vacances d’été au bout du monde, dans des hôtels de luxe sur des destinations où les seules activités possibles sont les cinq « B » (boire, bouffer, buller, bronzer et baiser) commencent à me sortir par les yeux. Le temps perdu sur les remonte-pentes en hiver me pèse et dévaler des versants enneigés ne m’amuse plus guère. Notre chaumière à colombages en Normandie est un gouffre financier où nous ne mettons les pieds que cinq à six week-ends par an. Nos animaux sont tyranniques : les chats n’en font qu’à leur tête et le chien est perclus de rhumatismes.

Nos amis se divisent en deux camps : ceux qui ont mieux réussi que nous nous snobent en prétendant le contraire et les autres nous accusent à demi-mot de les mépriser.

Nos parents commencent à nous donner du souci : maladies dégénératives, perte d’autonomie ; ils veulent rester chez eux, mais en sont de moins en moins capables.

Lydia était notre soleil jusqu’à ce jour funeste où on lui a diagnostiqué un retard mental irréversible (un manque d’oxygène pendant l’accouchement, paraît-il).

Claire a reporté sur elle toute son attention et tout son amour, c’est compréhensible, mais j’en souffre. Nous nous écartons peu à peu l’un de l’autre. C’est la dérive des sentiments. J’ironise.

Et, pour la première fois, je comprends ce phénomène jusqu’alors obscur pour moi, de la disparition volontaire. Tout abandonner. Partir sans laisser d’adresse. M’évanouir dans la nature. À peine cette éventualité imaginée, je me rends compte combien cela doit se révéler difficile aujourd’hui, où le moindre de nos mouvements est tracé par des caméras de surveillance, nos paiements, nos ordinateurs et téléphones, les réseaux sociaux… Cela impose une énorme préparation et une attention de tous les instants ! Plus question de prendre l’autoroute, d’utiliser un GPS, de régler par carte bancaire, de retirer de l’argent à un distributeur… C’est un retour au XIXe siècle qu’il faut entreprendre : emprunter départementales et nationales, ressortir les bonnes vieilles cartes routières, payer en espèces, communiquer uniquement par lettre. Je me demande tout d’un coup si la fameuse poste restante, celle où les couples illégitimes adressaient leur courrier du cœur existe toujours ou si elle a rendu ses armes à l’Internet et aux applications sur smartphone.

Mes pensées reviennent sur Claire ; quand Lydia a cessé de progresser normalement, vers trois, quatre ans, elle a abandonné son travail de secrétaire de direction pour se consacrer à notre fille. Cela semblait être la bonne décision, plutôt que de dépenser son salaire pour rémunérer une personne extérieure ou la placer dans une institution pour enfants attardés. Mais en réalité, cela nous a coupés l’un de l’autre ; elle est devenue une maman-infirmière, entièrement dévouée à l’éveil, à la stimulation intellectuelle et physique de sa fille. Envolée la jeune femme rieuse et spontanée qui m’avait séduit ; enfuis nos tête-à-tête amoureux ; disparus nos fous-rires. Et qu’aurais-je pu lui reprocher ?

Petit à petit, des disputes sont apparues. De ma part, pour débuter. Pas sur des choses fondamentales, là nous étions encore d’accord, mais sur des broutilles, des détails d’intendance le plus souvent. Je me reposais sur elle, puisqu’elle était à la maison… Un vêtement oublié au pressing, un bouton décousu, un rendez-vous inopportun déclenchait mon acrimonie. Puis, c’est elle qui a commencé à se plaindre de mes absences continuelles, de mon refus de sortir le week-end, des apéros interminables avec mes copains…

Et si, au début, tout s’arrangeait sur l’oreiller, bientôt le désir s’est mué en routine et, pour finir, en abstinence plus ou moins prolongée.

Jusqu’à ce matin, cette énième dispute au sujet des vacances prochaines, qu’il importe de réserver au plus vite, ce qu’elle n’a pas fait, et mon départ colère.

J’ai soudain conscience que la boucle est peut-être bouclée.

Je descends dîner.

III

La grande salle de restaurant est clairsemée. J’obtiens une table près d’une fenêtre. Le jour décline et les lustres ont été allumés. Tommettes anciennes au sol, poutres apparentes au plafond, sièges tapissiers à haut dossier, vaste cheminée, l’ensemble est chaleureux et cossu. Je pressens que les tarifs vont être assortis.

J’observe les convives. J’écoute les bribes de conversations qui me parviennent, tentant de déchiffrer les origines. Des Canadiens là-bas devant moi ; ils ont la voix qui porte et l’accent chantant de la Belle Province ; des Suisses, sûrement, à l’élocution traînante, à deux tables sur ma gauche ; un couple que je devine illégitime ou recomposé, isolé comme moi près d’un mur, main dans la main et les yeux dans les yeux. Lui grisonne, elle est plus jeune, jolie. Ils me font ressentir plus durement ma solitude. Ceux-là chuchotent et je dois interpréter leurs attitudes.

Les Dombes, La Bresse, le Bugey, le Dauphiné sont des régions où abondent les produits de qualité, il n’y a que l’embarras du choix, pour le chef comme pour le client, gastronome averti ou simple amateur de bonne chère ; un gâteau de foies de volaille, un poulet de Bresse rôti au four et une part de galette pérougienne, la spécialité locale, me suffiront largement. Le tout, arrosé d’un pinot rouge du Bugey en carafe, me reviendra à une cinquantaine d’euros. Est-ce que ça les vaudra ? Le cadre entre dans le prix pour beaucoup, c’est certain. Mais, ce soir, je n’ai pas l’humeur à apprécier le folklore outre mesure. Alors, je me serais bien passé du service en costume. Ce retour en vogue du Moyen Âge, ces reconstitutions de batailles, ces fêtes médiévales, ces Camps du Drap D’or m’indiffèrent assez. Et l’Hypocras* n’est pas mon apéritif favori. Je m’interroge : la liberté de mœurs de l’époque ne serait-elle pas au cœur de ce revival ? Paillards et ribaudes auraient-ils fait des envieux et des émules ?

J’ai idée que les Canadiens et Suisses présents vont apprécier cette ambiance. Ne sont-ils pas plus proches des traditions que nous ?

Le gâteau de foies de volaille est servi avec une petite quenelle de brochet et une sauce Nantua. Surprenant. En voyage ou déplacement, j’ai pour principe de tester les produits et spécialités locales, sauf aversion, ce qui est très rare. Je songe que j’aurais peut-être mieux fait de me contenter d’une salade composée, car avec cette entrée et la tarte pérougienne en dessert, mon menu va s’avérer un peu trop roboratif pour un soir.

Mais, en dépit de mon état d’esprit déprimé, je mange ce premier plat avec appétit. C’est très bon. Et cela s’accorde au mieux avec mon Pinot du Bugey. Après un premier verre, je vois déjà mon avenir d’un œil moins noir.

Mon quart de volaille de Bresse est doré à souhait, la peau croustille sous la dent, la chair est à la fois ferme et fondante. C’est autre chose que le poulet tout-venant, même labellisé en rouge ! Les petits légumes de saison que j’ai choisis comme accompagnement sont croquants comme je les aime. Un second verre de Pinot me redonne confiance en la nature humaine.

Je vois le tablier de l’hôtesse danser en provenance de la cuisine : elle apporte ma part de tarte avec son petit toupin de crème et m’explique que la recette a été créée en 1912 par la grand-mère de son mari, d’après une tradition paysanne. Son ton s’est adouci. Elle a vu que j’appréciais la cuisine de la maison. Mes assiettes sont reparties propres comme des sous neufs ! Le troisième et dernier verre de mon carafon de Pinot finit de me réconcilier avec mon sort.

À présent, j’ai besoin d’une promenade digestive par le village, car je me sens un peu alourdi par cette petite mangerie.

La clarté s’est enfuie. Pendant trois quarts d’heure, j’arpente la dizaine de voies et les deux ou trois places de la cité, un pull sur les épaules, car la soirée est fraîche. L’éclairage nocturne récent avec ses lampes à vapeur de sodium donne à la nuit une ambiance orangée un peu irréelle. Les monuments principaux ont fait l’objet d’une mise en lumière soignée, mais monocolore. Seuls quelques couples d’amoureux flânent encore comme moi par les rues, étirant leurs ombres enlacées sur les pavés usés. Leur vue me ramène à mon problème existentiel, qui m’apparaît cependant moins aigu qu’en fin d’après-midi. De la Place du Tilleul, majestueux pluricentenaire appuyé sur ses béquilles, je m’en vais par la jadis commerçante rue des Princes jusqu’à celle des Rondes, la bien-nommée, puisqu’elle fait le tour de la cité. Puis, j’erre un peu au hasard, certain de revenir sans encombre à mon hôtel, situé tout près de l’église forteresse Ste-Marie-Madeleine, accolée à la Porte d’En Bas, l’une des deux qui subsistent aux entrées de la ville intérieure.

Vingt-trois heures sonnent à la tour. J’espère que les cloches s’arrêtent après minuit, car j’ai le sommeil plutôt léger en ce moment. Il est temps de regagner ma chambre.

IV

Étendu dans le noir, je ne trouve pas le repos. Des images de mon passé dansent dans ma tête et se superposent à d’autres du présent. Celles de Lydia sont les plus prégnantes. Je la vois me passer les bras autour du cou en disant : « Dada ! » (elle n’a jamais réussi à prononcer correctement « papa »). Je nous vois sur une balançoire, tandis qu’elle rit aux éclats, dans la piscine gonflable où elle me fait peur avec ses « sous l’eau » prolongés, les mains dans la peinture à l’eau en train de composer une frise d’empreintes autour de sa chambre, se roulant sur la pelouse avec le chien et les chats. Et je pleure.

Claire est là aussi. En maillot de bain une pièce blanc qui fait ressortir son bronzage, ses cheveux blonds dénoués dans le vent de la Baule, en tailleur ajusté et talons aiguilles au vernissage d’une exposition d’un peintre de nos amis. Sur le cliché de ma rétine, tous les regards masculins convergent vers elle. Nue, sous un drap, devant le feu de cheminée dans notre chaumière du Pays d’Auge. Ce dernier souvenir en soulève d’autres plus brûlants… Ce n’est pas le moment !

Plus d’images me reviennent : des barbecues d’été aux senteurs de Provence, des soifs étanchées de vins frais perlés de rosée, des soirées alanguies qui se prolongent dans les transats du jardin… C’est l’avers heureux de cette pièce lancée au vent des souvenirs. Une course en voiture dans la nuit vers les Urgences, des heures sur un siège en plastique dans un couloir blafard, une assemblée dans un cimetière pentu devant un cercueil couvert de pétales de rose, des mines interloquées à l’audition d’un testament inattendu… C’est le revers de ce pile ou face.

D’autres encore. Des interlocuteurs coriaces ou méprisants ou faux-culs qu’il faut ménager parce que ce sont des clients et que « le client est roi ». Des supérieurs exigeants et tatillons, plus souvent avares de compliments et prolixes en reproches qu’enclins à distribuer bonus et promotions. Des collègues intrigants. J’ai la dent dure, ce soir, du côté professionnel. Rien ne trouve plus grâce à mes yeux. Ça sent un peu le burn-out.

Même  la conduite me pèse, alors que j’ai toujours adoré ça, depuis mon plus jeune âge. À cinq ans, je réclamais à cor et à cri une voiture à pédales, à treize, je conduisais une jeep rescapée de la Libération dans les champs de mon oncle normand. À dix-sept, j’empruntais en cachette la Renault 21 de mon père. Le jour, de mes dix-huit ans, j’obtenais mon permis, du premier coup. Pendant deux ans, j’ai emmené en soirée tous mes copains, car j’étais le seul à disposer d’un véhicule (d’occasion, un peu pourri, certes). Puis, je suis monté en gamme, au fil de ma carrière, jusqu’à posséder aujourd’hui un SUV d’une marque prestigieuse, renouvelé tous les deux ans. Sièges en cuir, toutes options, jantes alliage, système audio de pointe, ordinateur de bord, aides à la conduite, etc. Et voilà que le conduire ne m’amuse plus. Comment cela est-il arrivé ? Je ne comprends pas.

Vais-je tout abandonner, alors ? Famille, domicile, travail, amis, collègues, véhicule, villégiature ?

Sur cette question à laquelle je ne sais pas encore répondre, mes yeux daignent enfin se fermer alors qu’une heure sonne au clocher. Et zut !

V

En fin de compte, j’ai plutôt bien dormi. Je suis habitué aux lits d’hôtel et celui-là était bon, ni trop dur, ni trop mou. Je n’avais pas fermé les volets ni tiré les rideaux : c’est la clarté du jour qui m’a éveillé vers sept heures et demie. Je n’en reviens pas.

Trente minutes plus tard, je suis dans la salle de l’auberge. En saison, le petit déjeuner est servi sous forme de buffet, mais ce matin, c’est une jeune serveuse qui vient prendre ma commande à table. Jus d’orange fraîchement pressé, yaourt nature, salade de fruits, œuf coque, thé Earl Grey, pain grillé, beurre demi-sel. J’arrête là. Pas de viennoiseries, pas de confiture, monsieur ? Non, merci, mademoiselle. Je suis revenu de la taille 44 à la 42, et j’ambitionne de redescendre au 40. Je note que c’est le premier projet d’avenir que je formule depuis trente-six heures. La crise serait-elle passée ?

Je déjeune au calme dans l’autre salle du restaurant, au plancher rustique qui craque sous les pas. Des pensées saugrenues m’habitent : si je ne veux pas utiliser ma carte et conserver du liquide, il faut que j’abandonne l’auberge à la cloche de bois. Je n’ai jamais agi de la sorte. Ça va m’être difficile. Direction la Suisse ou l’Italie ? Plutôt l’Italie, si je souhaite embarquer quelque part, non ? Dois-je laisser mes clés sur le tableau de bord du 4×4 ? Et mon passeport ? Si je le prends, on va me suivre à la trace très facilement ; dans le cas contraire, je devrai voyager en clandestin et prendre des risques. Est-ce que mon petit sac à dos est dans le coffre comme d’habitude, au moins ? Qu’est-ce que j’ai mis dans ma valise, à part des chemises et deux complets ? Une chemise à carreaux et un jean pour vendredi, c’est autorisé. Et mon coupe-vent, toujours sur la plage arrière.

Ce serait possible.

Je remonte dans ma chambre. Dans la salle de bain, un homme de quarante ans, les traits un peu fatigués, le cheveu en bataille, me fait face dans le miroir. Je le vois retirer son alliance et la déposer sur l’étagère en verre devant lui. Faire de même avec son portefeuille sur le chevet du lit.

Puis, il se change, range sa chemise blanche et son costume dans la penderie, met sa brosse à dents dans sa poche et sort de la chambre, en direction du parking de l’établissement. Là, il récupère un sac à dos bleu et rouge, y fourre un coupe-vent à capuche, laisse la carte à puce dans le lecteur du véhicule et son trousseau de clés sur la console centrale.

Il est neuf heures. Il traverse le village en direction de l’Est.

Le voilà, pouce en l’air, sur le bord de la départementale. Un camion de livraison s’arrête bientôt :

— Vous allez où ?

— Vers le sud.

— Jusqu’à Lyon, si vous voulez, pas plus loin avec moi.

— OK, ça marche, merci.

— Montez !

Alors que je me hisse sur le marchepied du trente tonnes, je suis pris d’un étourdissement : une avalanche d’images défile sous mes yeux, comme un accéléré de toute ma vie et ce kaléidoscope ralentit sur Claire en train d’arroser les fleurs sur la terrasse, puis s’arrête sur un visage inquiet, tandis que j’entends un appel de deux syllabes prononcées par une voix enfantine altérée : « Dada ! ».

Je repose pied à terre, sonné. Le chauffeur m’interroge :

— Ça va ?

— Ça va aller, mais j’ai changé d’avis, merci.

Il fait une grimace d’incompréhension.

— Il faut savoir ce que vous voulez, mon vieux.

— Désolé.

Je referme la portière, il embraye nerveusement et démarre.

Moi, je repars en direction de l’auberge.

À présent, je sais qu’une personne au moins me retient ici. Peut-être deux. On verra.

* Hypocras : ancienne boisson à base de vin, sucrée au miel et aromatisée de diverses épices, dont la cannelle et le gingembre. La légende attribue son invention au médecin grec Hippocrate, au V e siècle avant Jésus-Christ, mais en réalité, le nom d’« hypocras » se rencontre pour la première fois au milieu du XIV e siècle.

© Pierre-Alain GASSE, juin 2017.