Trois cyclistes si sexy…

À l’occasion du Festival « Noir sur la ville » qui s’ouvre à Lamballe (22) ce week-end, j’offre aux visiteurs de ce site cette nouvelle noire dont le point de départ se situe sur la côte de Goëlo. Bonne lecture.

P.-A. G.

Depuis les falaises de Plouha (Côtes d’Armor)©B.Vauleon, 2006.

I

Côte de Goëlo

Je circulais sur la route côtière dites des falaises de Plouha, dans les Côtes d’Armor, à l’époque où ce département s’appelait encore « Côtes-du-Nord », pour le plus grand étonnement des étrangers, surpris de trouver le nord si à l’ouest !

Au volant d’un Range Rover Classic récemment acquis, je roulais à faible allure, afin de mieux apprécier la splendeur du paysage. Le jour déclinait et le ciel s’était déjà enflammé de rouge, d’orange, de carmin, de violine qui le disputaient à l’azur. Une farandole de nuages bas occultait à demi le disque rougeoyant du soleil. Ramenant mon regard sur la route, je perçus un point mobile, là-bas tout devant. La curiosité me fit accélérer. Je me rapprochai bientôt.

C’était une jeune fille à vélo, jambes nues, jupe au vent, chevelure blonde sur les épaules, qui dodelinait de la tête en pédalant. Me rapprochant encore, je vis qu’elle écoutait un Walkman et ne m’avait pas entendu arriver.

De la main droite, j’attrapai mon Leica M3, toujours à côté de moi sur le siège avant, et lâchant le volant quelques instants, cadrai, à travers le pare-brise, la route avec la jeune fille dans le coin supérieur gauche, avant de déclencher.

Soixante mètres, quarante… Je mis mon clignotant et m’apprêtais à la dépasser. Nous étions proches d’un endroit où la route tutoie le vide. Un à-pic d’une centaine de mètres. J’allais me déporter sur la gauche pour doubler quand, au dernier moment, je lâchai à nouveau le volant, laissant mon véhicule décider de sa trajectoire. Il y eut un bruit sec lorsque l’extrémité droite de mon pare-buffles entra en collision avec le garde-boue arrière de la cycliste.

Sous le choc et l’énergie cinétique développée, celle-ci fut éjectée,  décrivit dans les airs une élégante parabole de pantin articulé avant de rebondir sur un rocher en saillie et s’abîmer cent mètres plus bas dans les flots calmes de la mer étale, en créant, j’imagine, deux séries de cercles concentriques : la première pour le corps, la seconde pour la bicyclette, à quelques fractions de seconde d’intervalle.

En panique, je réussis malgré tout à reprendre le contrôle du volant pour ramener mon automobile dans le droit chemin et éviter de suivre la cycliste dans sa chute mais je dus me garer un peu plus loin, sur la banquette, tant la poussée d’adrénaline avait été forte…

Ce 20 septembre 1980, à 19h 16 exactement, par un hasard quelque peu provoqué, je venais de renverser ma première cycliste. C’était pour moi, Grégoire Samzun, trente ans, célibataire, photographe ambulant, le début d’un étrange et horrible itinéraire du poids duquel je veux me libérer aujourd’hui.

II

Marais de Guérande

La deuxième fois que j’ai fauché le destin d’un d’autre, c’était dans les marais salants de Guérande, au petit matin, quelques années plus tard. J’avais dormi dans mon véhicule, sommairement aménagé à cet effet, garé sur un placis gravillonné à côté d’une guérite de vente de sel, sur la route qui va de Batz-sur-Mer à la Turballe à travers les salines.

C’était la mi-août. Un jour radieux s’annonçait et les camions et camionnettes des livreurs circulaient affairés à porter leurs commandes dans les commerces des bourgades environnantes. La plupart avaient emprunté la grand-route, mais quelques-uns, comme moi, serpentaient entre les œillets du marais.

J’avais embrayé derrière l’un d’eux pour me rendre à la première boulangerie acheter des croissants, quand, débouchant d’une voie latérale, une cycliste en cuissard et maillot jaune fluo assortis, me coupa la route, brûlant le stop pour ne pas briser sa vitesse. Silhouette affûtée, vêtements moulants, son corps tendu par l’effort dégageait une impression de force facile et d’harmonieuse fluidité. Soudain, jaillit en moi la réminiscence de l’épisode de Plouha, aussi impérieuse qu’inattendue.

Je la suivis à distance pendant un kilomètre ou deux. Jusqu’au moment où la route présente une succession de virages  serrés. Alors j’accélérai, tout en prenant un cliché superbe de l’ensemble que le paysage et elle formaient dans l’aube naissante. Elle coupait la troisième courbe lorsque je l’atteignis. L’instant d’avant le choc, elle a tourné la tête vers mes vitres teintées, inquiète de ce bruit qui se rapprochait et j’ai perçu un sourire qui se déformait.

Une onde de plaisir m’envahit au moment où je la percutai, l’envoyant voltiger dans la vase de l’étier, en contrebas du tas de sel d’un paludier, tandis que s’envolait dans le ciel bleuissant le petit peuple du marais, foulques, tadornes, spatules, et un héron cendré. Nous arrivions à une fourche et nos destins se séparaient. Le mien filait vers Batz-sur-mer. Le sien venait de se briser.

III

Queyras

Furieux contre moi-même de n’avoir pas su résister à ce terrible instinct meurtrier, mais trop lâche pour en assumer les conséquences, dans les heures suivantes, j’ai traversé la France en diagonale, pour aller me cacher au fin fond du Queyras, à une portée de fusil de la frontière italienne.

À Guillestre, dans une agence qui s’est trouvée sur ma route, j’ai loué, sur la foi de quelques photographies, une fuste sommairement restaurée, plus haut dans la vallée, entre Molines et Saint-Véran. De là, j’ai continué mon métier, allant de village en bourgade photographier bêtes et gens, dans leur cadre de vie, la montagne, toujours si belle.

Les débuts ont été difficiles. J’ai dû me contenter de peu. Mais ces lieux ont ceci de magique que, plus qu’ailleurs, on y apprend la valeur de l’essentiel. On a fini par m’adopter, sans trop me questionner. Les gens d’ici, tradition protestante oblige, sont des taiseux à qui l’Histoire a appris à garder leur passé pour eux. C’est ainsi que le mien s’est estompé peu à peu dans ma tête.

Et puis, l’an dernier, j’ai réalisé une exposition de portraits géants des habitants d’un village voisin. Tirés sur toile, placardés sur les murs des maisons et bâtiments, outre réconcilier hommes, femmes et enfants, avec leur image sublimée par le noir et blanc, elle a finalement attiré la foule de toute la contrée et même au-delà. Prévue au printemps pour un mois, elle a été prolongée jusqu’à l’arrivée des premiers frimas.

Le succès m’a rattrapé. Radios et télés sont arrivées. Vanité aidant, je me suis laissé interviewer. À la suite de la publication de ces reportages, j’ai reçu de divers coins de France, de la part de mairies en mal de publicité, des invitations à venir tirer le portrait de leurs administrés. Et moi, comme un con, au lieu de continuer de vivre peinard dans ces  montagnes qui m’avaient apporté l’oubli, j’ai repris la route. 

IV

Dernière ligne droite

Et ce qui devait arriver arriva.

C’était septembre. Je circulais alors sur la Côte d’Opale, entre Berck et la frontière belge, profitant d’une exceptionnelle semaine de beau temps, dans une région qui n’est pas réputée pour son soleil. J’avais écarté le restaurant panoramique vieillot du Mont d’Hubert pour déjeuner dans une avenante auberge du bourg d’Escalles et projetais de redescendre vers Le Tréport et ses falaises en suivant la côte au plus près. 

Ce parcours d’une centaine de kilomètres me prit l’après-midi entière, la lumière extraordinaire de cette fin d’été  m’amenant à de nombreux arrêts en différents points de la côte pour des clichés qu’on ne réussit pas tous les jours.

Cela s’est produit entre Les Terrasses du Tréport et Criel-Plage, là où la route longe une zone vide d’habitations, au plus près des hautes falaises de craie. J’avais dû abaisser le pare-soleil, pour ne pas être ébloui par les premières lueurs du couchant et tenter de conserver le cap plein ouest de la route. Mais l’astre était si bas que j’y parvenais avec peine et une fois déjà j’avais failli perdre ma trajectoire.

Soudain, je la perçus dans le halo de lumière qui m’éblouissait. Elle circulait en short et petit haut sur un vélo pliant, dont le développement réduit ne lui permettait pas d’avancer bien rapidement. Ses jambes fuselées avaient beau mouliner, par rapport à moi c’était presque comme si elle faisait du sur-place ! Je ne l’ai pas touchée. Juste serrée d’un peu trop près. Le déplacement d’air causé par la masse en mouvement de mon véhicule a suffi.

Déséquilibrée par le souffle, ses mains ont quitté son guidon pour faire balancier. C’est l’instant que j’ai saisi dans mon viseur. Celui d’après, elle traversait la berme sans pouvoir s’arrêter et disparaissait de la route. Je n’ai perçu ensuite qu’un long cri réverbéré par la falaise.

Deux minutes plus tard, j’entrais dans le village de Criel.

V

Voyage intérieur

J’ai compris, par la suite, que c’est une conjonction de circonstances précises qui déclenche en moi cette irrépressible pulsion assassine : les couleurs de l’aube ou du crépuscule, tout d’abord, une route isolée ensuite, une silhouette féminine attirante enfin. À vélo.

Il m’a fallu du temps encore pour élucider ce dernier point. Pourquoi des cyclistes ? J’ai eu beau fouiller mes souvenirs, je n’y ai pas retrouvé beaucoup de femmes à bicyclette autres que ma mère. Première image : moi sur son porte-bagages, en amazone, accroché aux ressorts de la selle. Je devais avoir sept ans. C’était la fin des années cinquante.

Comment est né ce fantasme, alors ? Les livres ? Le cinéma peut-être ? J’ai conscience ensuite d’une couverture de livre d’une collection enfantine : Martine à bicyclette, je crois. Emprunté à la collection de ma défunte petite sœur. D’un autre aussi, bien plus tard, au début des années 80 : La Bicyclette bleue, de Régine Deforges. Et de Laetitia Casta, incarnant l’héroïne, dans les téléfilms éponymes. Je n’étais pas insensible à son charme. Serait-il possible, alors …? Ah, une chanson aussi : l’incontournable À bicyclette, chantée par Yves Montand. C’est bien peu et le tout doit flotter dans l’imaginaire de bien des gens. Alors, pourquoi cela a-t-il entraîné cet horrible et cataclysmique passage à l’acte chez moi ? Serais-je donc d’une nature mauvaise et perverse ?

Peut-être ne sont-ce pas des raisons inconscientes de commettre ces actes qu’il faut que je cherche, mais bel et bien le contraire ! J’aurais pu, par exemple, écarter sciemment de renverser des conductrices au détriment de cyclistes parce que sur une automobile les traces d’impact sont bien plus importantes que sur un vélo ? Et donc, les probabilités d’être identifié plus grandes. Dans sa folie même, cette hypothèse m’apparut d’une logique certaine.

Mais non, je refusais de croire qu’il y avait en moi un instinct criminel. Tout juste voulais-je bien admettre que j’étais sujet à des pulsions malsaines. À ce stade, je dus reconnaître que j’avais besoin d’aide, et au terme de longues tergiversations, je me décidai à consulter un psychanalyste. Dans l’annuaire de la ville où j’étais, il y en avait deux : un homme et une femme. Devinez lequel j’ai choisi.

Je me suis donc présenté chez elle sous une fausse identité – mon nom maternel, en fait – et nous avons commencé une analyse, à raison d’une séance par semaine. J’ai plus ou moins refait sur son canapé le cheminement que j’avais entrepris en solitaire, dévidant l’écheveau embrouillé de mon passé. Jusqu’à ce jour lointain de ma petite enfance. 

VI

Point de rupture

J’avais cinq ans. Mon père était menuisier charpentier et je pénétrais avec un mélange de crainte et d’admiration dans l’atelier quand vrombissaient les machines. L’énorme scie à ruban, la dégauchisseuse-raboteuse et la mortaiseuse. J’ai encore dans les oreilles le crescendo des lames, ciseaux et mèches progressant dans le sapin, le chêne ou le châtaignier des fermes, pannes, chevrons et voliges que mon père travaillait. 

La scie à ruban avec ses deux volants de fonte était celle qui m’impressionnait le plus. La plus dangereuse aussi. À  l’époque, la sécurité était encore balbutiante sur ces machines : il n’y avait aucun carter pour empêcher la lame de sortir de son axe. J’en ai vécu l’expérience, hélas. 

Ce jour-là, alors que je venais d’entrer, un nœud dans le bois, plus résistant que les autres, fit se cabrer la lame ; il y eut un bruit sec et, soudain libérée de son entraînement, une extrémité s’en alla faucher net la tête de mon père, penché sur son ouvrage pour guider la pièce en cours de sciage.

Des flots de sang rouge sombre avaient jailli des veines jugulaires et d’autres rouge vif des artères carotides, tandis que sa tête tombait dans la sciure et les copeaux odorants au pied de la machine, envoyant rouler un peu plus loin le béret qui le coiffait. Et son corps, toujours arc-bouté sur son ouvrage !

Après un temps indéterminé de stupeur tétanisée, je m’étais enfui vers la maison !

Épilogue

Jusqu’à ce jour, je n’avais pas conscience d’avoir assisté à cette scène d’horreur. Je restituais un récit édulcoré que je croyais fourni par mes proches, alors que c’était moi qui l’avais fabriqué. 

Je ne suis pas retourné chez la psy. Je ne veux pas faire face au rapport immanquable entre ce drame refoulé et les événements postérieurs qui sont survenus. Pourtant, il faut bien que tout cela s’arrête. 

Depuis longtemps, dans une enveloppe scellée, sur ma table de travail, il y avait trois photographies 24 x 36 en noir et blanc. Je les ai postées, la saison dernière, au Procureur de la République. J’ai vendu mon vieux 4 x 4. Je ne circule plus qu’à bicyclette, le soir ou à l’aube, sans casque ni lumière.

À présent, j’attends.

La justice ou le destin me rendront bien un jour la monnaie de ma pièce.

©Pierre-Alain GASSE, août 2015.

Vous êtes le ième lecteur de cette nouvelle depuis le 01/05/2016. Merci.

 

Le Vieux qui ne voulait pas oublier – Voyage en Nostalgie (édition illustrée)

Disponible depuis ce lundi la version numérique illustrée du « Vieux qui ne voulait pas oublier » avec une nouvelle couverture.

Cette édition reprend la campagne FB du printemps dernier, qui avait reçu un accueil favorable. Retrouvez dedans toutes les photos et légendes postées à l’époque.

Format : 17 x 24 cm, 188 pages.

Le Vieux qui ne voulait pas oublier – Voyage en Nostalgie – Sortie numérique

Chapitre 1

Genèse

Je m’appelle Pierre Marchand, horloger-bijoutier à la retraite, et je vais sur mes soixante-dix-sept ans.

Lorsque ma femme doit entrer à l’hôpital, au seuil de ses soixante-quinze ans, je ne m’inquiète pas outre mesure. Elle n’a jamais connu la maladie et rarement vu le médecin. Mais ses os se sont fragilisés et voilà qu’une prothèse de hanche s’avère nécessaire. Ce sera l’affaire de quelques jours.

Lorsque le téléphone sonne de bon matin, au lendemain de l’intervention, je peste d’abord en mon for intérieur avant d’être pris d’une légère inquiétude. La nuit se serait-elle mal passée ? 

Lorsqu’avec ménagements on m’annonce qu’une septicémie foudroyante a emporté mon épouse dans la nuit, je tombe des nues et m’effondre sur le premier siège venu. Depuis l’enfance, c’est moi le souffrant, le mal-portant, le plaignant ; alors, pourquoi l’Ankou a-t-il fauché Jeanne et pas moi ?

Cette injustice m’afflige presque autant que la perte de ma moitié, après soixante ans de vie commune ! Quand nous nous sommes connus, elle n’avait que quinze ans et moi dix-sept. C’était à l’été 36, celui des premiers congés payés. Avec nos familles respectives, nous avions vécu la découverte des vacances et du camping sur la côte de Goëlo, dans l’anse de Bréhec. Et la naissance d’un amour fou que nous avions consommé sans plus attendre, dans l’enthousiasme de cet été formidable. Lorsque nos parents s’étaient avisés des proportions de l’idylle, il était trop tard pour freiner nos ardeurs. À la fin du mois d’août, Jeanne n’eut pas ses règles et il fallut bien prendre des dispositions. Hélas, l’avortement pratiqué par la « faiseuse d’anges » locale la laissa incapable d’avoir d’autres enfants.

Ce fut notre croix. Alors, pendant la Seconde Guerre mondiale, en 1942, quand Jeanne fut devenue majeure et que nous pûmes nous marier en toute légalité, nous avions recueilli un enfant juif de quatre ans, que nous finirions par adopter lorsqu’il fut établi que ses parents avaient péri à Auschwitz. Paul ne saura que bien après la fin de la guerre qu’il s’appelait en réalité Joshua Meyer, fils d’un bijoutier de Dresde.

Mais Paul est mort il y a dix ans maintenant d’un infarctus du myocarde. Il fumait trop. Veuf et sans enfant.

Aujourd’hui, je me retrouve seul avec mes souvenirs.

Passés les tracas du décès, ne restent plus que l’affliction et une vie de routine rythmée par mes visites quotidiennes au cimetière sur la tombe de granit rose de Jeanne.

Cette année, revenu le temps des vacances, je suis saisi d’un doute : vais-je remiser définitivement les équipements avec lesquels Jeanne et moi avons sillonné la France pendant toutes ces années ? La tentation du découragement et la voix d’une certaine raison sont fortes. La décision de laisser tomber et de passer l’été au frais dans ma maison de Saint-Laurent m’apparaît souhaitable. Elle est presque prise lorsque je décide d’aller quand même en discuter avec Jeanne. Non pas que je croie qu’elle puisse m’entendre, non, j’ai toujours considéré que le ciel est vide et je sais bien que ce n’est qu’une autre manière de conférer avec moi-même, mais enfin au nom de quoi les athées n’auraient-ils pas le droit de parler à leurs morts ?

Et là, debout au milieu des tombes, entre les gerbes fraîches ou flétries et les souvenirs de granit et de bronze, au bout d’une dizaine de minutes de monologue intérieur, une idée me vient. Tout d’un coup, je sais ce que je vais faire de mon été et je reprends d’un pas accéléré le chemin de la maison, sans même me retourner pour lancer un baiser à Jeanne, comme d’ordinaire.

….

(1) Ankou : messager de la Mort dans la mythologie bretonne.

Adieu 2017 ! Bienvenue 2018 !

Le temps des bilans est venu.

Littérairement parlant, l’année qui s’achève aura été pour votre serviteur une année de transition et de changements.

Une année de parution aussi, néanmoins.

Transition entre deux écritures : celle du tome 2 de L’Indonésienne, intitulé La Prisonnière de Rikers Island, qui cherchera éditeur en 2018 et celle, en cours, d’un road novel, qui devrait porter le titre de Voyage en Nostalgie, avec le sous-titre suivant : Le Vieux qui ne voulait pas oublier.

Changement, car j’ai récupéré les droits de L’Indonésienne, en raison d’une modification des statuts de la maison d’édition et de la révision à la baisse des contrats qui l’accompagnait.

Parution tout de même, d’un petit ouvrage édité par l’Association culturelle Un Livre pour Pordic, dans le cadre du centenaire de la Première Guerre Mondiale. Il s’agit de Mon dernier été ou La Courte guerre du soldat Louis Duchesne, un récit qui retrace la vie tronquée de ce soldat du rang d’un département qui s’appelait encore « Les Côtes-du-Nord ».

Au total, c’est donc une année en demi-teinte.

Puisse 2018 qui s’avance en confirmer les promesses !

Bonne année de lectures à toutes et tous.

Voyage en Nostalgie ou Le Vieux qui ne voulait pas oublier – Chapitre 1

Citroën DS Chapron – Le Dandy 2

©lautomobileancienne.com

Genèse

Je m’appelle Pierre Marchand, horloger-bijoutier à la retraite, et je vais sur mes soixante-dix-sept ans.

Lorsque ma femme doit entrer à l’hôpital, au seuil de ses soixante-quinze ans, je ne m’inquiète pas outre mesure. Elle n’a jamais connu la maladie et rarement vu le médecin. Mais ses os se sont fragilisés et voilà qu’une prothèse de hanche s’avère nécessaire. Ce sera l’affaire de quelques jours.

Lorsque le téléphone sonne de bon matin, au lendemain de l’intervention, je peste d’abord en mon for intérieur avant d’être pris d’une légère inquiétude. La nuit se serait-elle mal passée ?

Lorsqu’avec ménagements on m’annonce qu’une septicémie foudroyante a emporté mon épouse dans la nuit, je tombe des nues et m’effondre sur le premier siège venu. Depuis l’enfance, c’est moi le souffrant, le mal-portant, le plaignant ; alors, pourquoi l’Ankou a-t-il fauché Jeanne et pas moi ?

Cette injustice m’afflige presque autant que la perte de ma moitié, après soixante ans de vie commune ! Quand nous nous sommes connus, elle n’avait que quinze ans et moi dix-sept. C’était à l’été 36, celui des premiers congés payés. Avec nos familles respectives, nous avions vécu la découverte des vacances et du camping sur la Côte de Goëlo, dans l’anse de Bréhec. Et la naissance d’un amour fou que nous avions consommé sans plus attendre, dans l’enthousiasme de cet été formidable. Lorsque nos parents s’étaient avisés des proportions de l’idylle, il était trop tard pour freiner nos ardeurs. À la fin du mois d’août, Jeanne n’eut pas ses règles et il fallut bien prendre des dispositions. Hélas, l’avortement pratiqué par la « faiseuse d’anges » locale la laissa incapable d’avoir d’autres enfants.

Ce fut notre croix. Alors, pendant la Seconde Guerre mondiale, en 1942, quand Jeanne fut devenue majeure et que nous pûmes nous marier en toute légalité, nous avions recueilli un enfant juif de quatre ans, que nous finirions par adopter lorsqu’il fut établi que ses parents avaient péri à Auschwitz. Paul ne saura que bien après la fin de la guerre qu’il s’appelait en réalité Joshua Meyer, fils d’un bijoutier de Dresde.

Mais Paul est mort il y a dix ans maintenant d’un infarctus du myocarde. Il fumait trop. Veuf et sans enfant.

Aujourd’hui, je me retrouve seul avec mes souvenirs.

Passés les tracas du décès, ne restent plus que l’affliction et une vie de routine rythmée par mes visites quotidiennes au cimetière sur la tombe de granit rose de Jeanne.

Cette année, revenu le temps des vacances, je suis saisi d’un doute : vais-je remiser définitivement les équipements avec lesquels Jeanne et moi avons sillonné la France pendant toutes ces années ? La tentation du découragement et la voix d’une certaine raison sont fortes. La décision de laisser tomber et de passer l’été au frais dans ma maison de Saint-Laurent m’apparaît souhaitable. Elle est presque prise lorsque je décide d’aller quand même en discuter avec Jeanne. Non pas que je croie qu’elle puisse m’entendre, non, j’ai toujours considéré que le ciel est vide et je sais bien que ce n’est qu’une autre manière de conférer avec moi-même, mais enfin au nom de quoi les athées n’auraient-ils pas le droit de parler à leurs morts ?

Et là, debout au milieu des tombes, entre les gerbes fraîches ou flétries et les souvenirs de granit et de bronze, au bout d’une dizaine de minutes de monologue intérieur, une idée me vient. Tout d’un coup, je sais ce que je vais faire de mon été et je reprends d’un pas accéléré le chemin de la maison, sans même me retourner pour lancer un baiser à Jeanne, comme d’ordinaire.

(à suivre)

  •  l’Ankou : personnification bretonne de la Mort, sous la forme d’un vieillard circulant en charrette à la nuit tombée, armé ou non d’une faux.

©Pierre-Alain GASSE, août 2017.

Voyage en Nostalgie ou Le Vieux qui ne voulait pas oublier

Dans quelques jours, va débuter ici la mise en ligne de mon dernier projet en cours.

En voici le synopsis : Dans la dernière partie de sa vie, devenu veuf, Pierre Marchand, horloger-bijoutier à la retraite, entreprend une sorte de pèlerinage sur tous les lieux de vacances que son épouse et lui ont fréquentés autrefois, depuis leur rencontre jusqu’à son décès. C’est donc un double voyage, dans la France d’avant l’an 2000, en même temps que dans ce pays imaginaire, mais si vivant pour, lui qu’est la Nostalgie.

Une douzaine de chapitres est déjà prête. Une bonne trentaine reste à écrire.

Pierre-Alain GASSE, 26 août 2017.