Adieu 2017 ! Bienvenue 2018 !

Le temps des bilans est venu.

Littérairement parlant, l’année qui s’achève aura été pour votre serviteur une année de transition et de changements.

Une année de parution aussi, néanmoins.

Transition entre deux écritures : celle du tome 2 de L’Indonésienne, intitulé La Prisonnière de Rikers Island, qui cherchera éditeur en 2018 et celle, en cours, d’un road novel, qui devrait porter le titre de Voyage en Nostalgie, avec le sous-titre suivant : Le Vieux qui ne voulait pas oublier.

Changement, car j’ai récupéré les droits de L’Indonésienne, en raison d’une modification des statuts de la maison d’édition et de la révision à la baisse des contrats qui l’accompagnait.

Parution tout de même, d’un petit ouvrage édité par l’Association culturelle Un Livre pour Pordic, dans le cadre du centenaire de la Première Guerre Mondiale. Il s’agit de Mon dernier été ou La Courte guerre du soldat Louis Duchesne, un récit qui retrace la vie tronquée de ce soldat du rang d’un département qui s’appelait encore « Les Côtes-du-Nord ».

Au total, c’est donc une année en demi-teinte.

Puisse 2018 qui s’avance en confirmer les promesses !

Bonne année de lectures à toutes et tous.

Voyage en Nostalgie ou le Vieux qui ne voulait pas oublier – Chapitre 8

Lundi 5 août 1996

Mon étape du lendemain est bien plus longue. Le cap, plein est. Jusqu’au village sud-berrichon de George Sand : Gargilesse. Jeanne, Paul et moi nous étions arrêtés là, sur la route du Pays basque, me semble-t-il, avant l’essor des autoroutes, quand on prenait encore son temps et les nationales pour voyager. C’était en 1973, je devrais m’en souvenir. Si Paul était avec nous, c’est parce l’année d’avant, une leucémie foudroyante avait emporté sa jeune épouse, Léa. Nous l’avions convaincu de nous accompagner, histoire de lui changer un peu les idées. Il allumait déjà une cigarette avec le mégot de la précédente, hélas !

Le choix de cette étape n’était pas non plus un hasard total. Chaque année, j’achetais le guide vert du camping et recensais tous ceux qui étaient à mon goût : pas trop grands, pas trop chers, assez ombragés et situés si possible dans de petites villes ou villages pittoresques avec des visites intéressantes alentour.

De Gargilesse, j’avais lu : « Au sud du Berry, protégé des vents froids par plusieurs étages de collines et blotti au fond d’un bassin masqué par la verdure, se trouve un village nommé Gargilesse-Dampierre. Sur son piton schisteux, Gargilesse a vu, depuis l’époque gallo-romaine, plusieurs châteaux successifs édifiés, détruits, reconstruits. Celui qui subsiste aujourd’hui date de 1750. C’est un gros manoir dix-huitième, accolé à l’église et encore protégé par la porte flanquée de deux tours rondes du château fort d’antan. Le village, de trois cents et quelques habitants, est connu pour abriter une des demeures de prédilection de George Sand, aujourd’hui transformée en petit musée. Algira ou la Villa Manceau, comme l’appelait encore la romancière, du nom de son compagnon de l’époque, a été aménagée pour l’écrivaine en 1858 et réaménagée par ses descendants, un siècle plus tard, pour accueillir le public ».

Pourquoi pas ? avait dit Jeanne. Paul s’en fichait. Il se fichait alors de tout. Le camping de la Chaumerette, situé en bord de rivière, deux étoiles, ne comptait que 70 emplacements et semblait ombragé à souhait. Ça nous irait très bien.

Je me souviens que le village, qui serait bientôt inscrit sur la liste des « Plus beaux villages de France », grâce à son site et à son architecture berrichonne préservée, était très fleuri. Principalement des géraniums. Jeanne aimait beaucoup les géraniums. Surtout les pélargoniums zonaux. J’ai une pensée pour ceux que j’ai laissés sur le balcon, aux fenêtres et sur la terrasse en partant. C’est elle qui les avait plantés. Tous les hivers, je les rentre au sous-sol et les ressors au printemps. Mais vont-ils résister à un mois sans arrosage ? Oh, il pleuvra bien dessus une fois ou deux.

Quatre heures de route m’attendent si je passe par Châtellerault et le parc naturel de la Brenne, un peu plus si je prends l’itinéraire sud, par Lussac-les-Châteaux et Montmorillon. Je verrai à la sortie de Poitiers, selon le trafic et l’inspiration… J’aimerais bien revoir Argenton-sur-Creuse. Nous y étions passés quand Jeanne et moi avions envoyé Paul dans un des tout premiers chantiers de patrimoine au Château de la Prune au Pot, l’année de ses dix-sept ans. C’était à dix kilomètres de là.

Curieux château de plaine, au milieu de nulle part, jadis entouré de douves en eau, mais abandonné par ses bâtisseurs, la famille Pot, dès le XVe siècle et inhabité depuis jusqu’à son récent rachat. Je me demande où en sont les travaux de restauration entrepris par les nouveaux propriétaires. Paul avait beaucoup aimé manier la truelle et le niveau, même si trimballer les brouettes et les seaux de mortier de chaux n’était pas de tout repos. Mais ces heures d’effort, souvent en plein cagnard, étaient compensées par la vie en groupe de garçons et filles de langues et horizons divers qui apprenaient à se connaître. Il en était revenu avec des ampoules aux mains, des compétences en plus, des souvenirs plein la tête et quelques adresses de jeunes filles, avec lesquelles il a entretenu des relations épistolaires, voire plus, pendant plusieurs années.

Bien décidé à renouveler l’expérience, à l’étranger cette fois, quelques années plus tard, alors qu’il terminait sa licence d’Histoire, il s’était inscrit à un autre chantier, en Espagne, dans un village isolé d’Extrémadure. C’est là qu’il avait rencontré Léa, venue de son Nord natal. Ils n’allaient plus se quitter, jusqu’à cette foutue maladie…

Je n’aime pas cette route entre Vendée et Indre, sans trop savoir pourquoi. Paysage trop plat, trop ouvert, trop de chaumes nus aussi. Les maisons non plus ne me parlent pas beaucoup, avec leurs toits de tuiles presque plats et leurs murs de tuffeau grisé par les ans et la pollution.

Je suis à peu près à mi-route, lorsque de la vapeur commence à filtrer par la charnière du capot de la DS, tandis qu’au tableau de bord le voyant de température monte dans le rouge. « C’est bien ma veine ! En pleine campagne ! » Je ralentis l’allure, avant de stopper sur le bas-côté, d’ouvrir le capot et d’examiner les entrailles de mon bijou de collection. La panne me saute aux yeux. Le caoutchouc durci par les ans d’une grosse durite du circuit de refroidissement s’est fissuré et du liquide s’écoule en un goutte-à-goutte rapide sur le bloc-moteur. Depuis quand ? Mystère. Le radiateur semble quasiment vide et, du coup, le moteur chauffe. Des durites, j’en ai une ou deux de rechange – c’est un point faible sur les véhicules anciens – mais pas celle-là !

Après quelques minutes de découragement, je me reprends : d’abord, laisser refroidir le radiateur afin de pouvoir ouvrir pour refaire le niveau – une bouteille d’eau se trouve dans le coffre – et rouler à petite vitesse jusqu’au premier garage, en espérant qu’on pourra me dépanner. Oui, mais je songe soudain qu’on est… lundi, jour de fermeture parfois ! Cela se complique. Enfin, en campagne, les stations-service souvent font aussi un peu de mécanique. Avec un peu de chance, la réparation sera possible ! Et s’il faut commander la pièce, je n’aurai plus qu’à prendre mon mal en patience chez l’habitant. Voilà qui risque de bouleverser mon programme, par contre.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, septembre 2017.

Voyage en Nostalgie ou Le Vieux qui ne voulait pas oublier – Chapitre 7

Dimanche 4 août 1996

Ce soir-là, Je ne vois pas le temps passer. Les Vandenbroucke, la quarantaine avenante tous les deux, sont charmants. Lui, un peu macho, elle, en admiration devant son mari, leurs deux enfants, Melissa et John, blonds et constellés de taches de son, huit et douze ans, se chamaillent à coups de frites.

— Bon, c’est pas bientôt fini, vos gamineries ? dit le père. Allez jouer un peu, en attendant les glaces.

Confortablement installé dans un fauteuil pliant sous l’auvent de leur caravane, je savoure ma deuxième bière, un monceau de coquilles vides de moules devant moi, en picorant les derniers petits bouts de frites de ma barquette.

— J’ai rudement bien mangé. Merci beaucoup.

— Y’a pas de secret. Les moules, ici sont superbonnes, mais les frites, c’est de la bintje et de la graisse de bœuf, pas autre chose. Alors, moi, j’ai fait installer une petite friteuse de restaurant dans la caravane et j’apporte un sac de patates. Comme ça, on les fait nous-mêmes, on est sûrs du résultat.

— Vous faites quoi, dans la vie, Frank ?

— Rien à voir. Je vends des aspirateurs sans sac d’une grande marque. Et mon épouse s’occupe de la maison et des enfants. Et vous, Pierre ?

— J’étais horloger bijoutier. J’ai fermé boutique le jour de mes soixante-cinq ans. Personne pour reprendre. Le pas de porte est à l’abandon.

— Et vous faites quoi de votre temps, quand vous ne voyagez pas dans votre belle auto ?

— Je me suis mis à la mosaïque ; je ramasse des tessons échoués sur le rivage, je les retaille et je m’inspire de scènes de villas romaines.

— Ça ne serait pas un peu olé olé, tout ça ?

— Ça peut, mais j’ai passé l’âge…

— Y’a pas d’âge pour ça, tant que ça fonctionne, hein, pupuce ?

— T’as raison, mon Frankie.

Et Frank d’embrasser sa femme à pleine bouche, en lui caressant le fessier. Ces deux-là ne doivent pas s’ennuyer au lit, pensé-je.

À la troisième bière, alors que le soir et la fraîcheur tombent, je me dis qu’heureusement, mon lit de camp n’est pas loin. Dans la caravane, les enfants regardent une série dont le son nous parvient par les vitres ouvertes. Et Frank de maugréer :

— Oh, c’te maudite télé ! L’an prochain, je la prends pas, promis, juré !

Des cris d’indignation lui sautent aux oreilles :

— Si tu fais ça, nous on vient pas, on reste chez papy mamie ! glapissent Mélissa et John.

Franck jubile :

— Bon débarras !

Je demande si Paul aurait eu le même type de conversation avec ses enfants. Je finis ma bière, me lève prudemment, avant de remercier :
— Vous m’avez fait oublier ma solitude le temps d’une soirée. Merci beaucoup. Il est temps que j’aille me coucher, je crois.

Franck et Nadia, son épouse, me tendent une carte de visite :

— Il faudra venir jusqu’à Namur, une fois. On vous fera visiter.

— Pourquoi pas ? si je peux.  Merci de l’invitation, en tout cas. Bonne fin de vacances à vous.

Serrage de louches, accolades viriles, baisers furtifs. On s’embrasse comme de vieux amis qu’on n’est pas.

— Bon voyage, Pierre ! Demain, on ne sera sans doute pas encore levés quand vous partirez.

— Merci…

Effectivement, le lendemain, vers dix heures, lorsque je replie ma tente avec le plus de discrétion possible, Franck et sa famille sont encore dans les bras de Morphée. Par les fenêtres entrouvertes de la caravane, des ronflements sonores me parviennent !

Mon étape du jour est modeste : une petite centaine de kilomètres jusqu’à Saint-Clément-des-Baleines, à la pointe ouest de l’île de Ré. Nul besoin de me presser. Même avec les encombrements de l’été, je devrais être arrivé pour midi.

Je me souviens que Jeanne et moi en 1989 avions voulu inaugurer à notre tour, six mois après l’ouverture officielle, le pont courbe de près de 3 kilomètres de long qui reliait maintenant le port de La Pallice, sur le continent, à Rivedoux-Plage, sur l’île, entre l’anse de la Repentie et la pointe de Sablanceaux. Plus besoin d’emprunter le bac. Mais il fallait toujours s’acquitter d’un péage. C’est encore le cas, mais sa suppression est annoncée pour 2012 ! Qui vivra verra.

Cette année-là, nous étions allés poser notre tente au camping municipal de Saint-Clément sans manquer de pousser jusqu’aux Portes et au bois voisin de Trousse chemise, cher à Aznavour, dont Jeanne adorait la chanson. Soudain, les paroles et la musique me reviennent et je fredonne sans effort, mais sans trop de justesse, hélas :

Dans le petit bois de Trousse chemise
Quand la mer est grise et qu’on l’est un peu
Dans le petit bois de Trousse chemise
On fait des bêtises souviens-toi nous deux
On était partis pour Trousse chemise
Guettés par les vieill’s derrièr’ leurs volets
On était partis la fleur à l’oreille
Avec deux bouteill’s de vrai muscadet
On s’était baignés à Trousse chemise
La plage déserte était à nous deux
On s’était baignés à la découverte
La mer était verte, tu l’étais un peu
On a dans les bois de Trousse chemise
Déjeuné sur l’herbe, mais voilà soudain
Que là, j’ai voulu d’un élan superbe
Conjuguer le verbe aimer son prochain.
Et j’ai renversé à Trousse chemise
Malgré tes prières à corps défendant
Et j’ai renversé le vin de nos verres
Ta robe légère et tes dix sept ans
Quand on est rentrés de Trousse chemise
La mer était grise, tu ne l’étais plus
Quand on est rentré la vie t’a reprise
T’as fait ta valise t’es jamais r’venue.

J’ai oublié la fin, mais je me souviens que nous, on était restés sages, à Trousse chemise, car en été, il est difficile de s’y isoler. Dommage, car en dépit des années, on aurait encore bien fauté !

Cette fois, j’entends retourner au Phare des Baleines – même si je sais que je ne remonterai pas les 257 marches de l’escalier hélicoïdal – et aussi flâner dans les ruelles à roses trémières d’Ars et revoir le curieux clocher peint en noir et blanc, amer pour les navigateurs. Puis, j’irai déguster des fruits de mer arrosés de muscadet à l’avant-port de Saint-Martin. Et après ça, je pourrai m’en aller dormir au Camping des Baleines, bercé par la rumeur de l’océan.

Ce programme sera respecté, sauf que je suis resté coincé une heure dans les embouteillages avant le pont, que ma place au camping, dûment réservée, avait été squattée et qu’on m’a installé bien près des sanitaires, que la plage de Trousse chemise était noire de monde et qu’à Saint-Martin, j’ai dû attendre le second service pour trouver un couvert ! Il y a des endroits où l’on ne devrait jamais revenir en août ! J’aurais dû y penser avant.

(à suivre)

Pierre-Alain GASSE, octobre 2017.

Voyage en Nostalgie ou Le Vieux qui ne voulait pas oublier – Chapitre 6

Citroën DS Chapron – Le Dandy 2

©lautomobileancienne.com

 

Samedi 3 Août 1996

Vingt ans après, peu de changement ! Le camping est reconnaissable. Les arbres, platanes sycomores et mûriers – des espèces à larges feuilles – ont grandi et tous les emplacements sont ombragés. Les sanitaires ont été agrandis et rénovés. Mais les tarifs sont toujours très raisonnables, en comparaison avec ceux de la commune voisine du bord de mer, ce qui fait le succès de l’établissement. Je retrouve sans peine notre emplacement d’il y a vingt ans. Il est occupé par une famille belge. Celui d’à côté est libre et fera mon affaire. Je monte ma tente, tandis que mes voisins campeurs tournent avec curiosité autour de mon cabriolet. Comme souvent, une conversation s’engage bientôt :

— Vous avez une bien belle voiture, dites donc !

— Oui, mais elle est comme moi, pas très jeune !

— Ça ne se voit pas, on dirait qu’elle sort du garage !

— J’en prends soin ; mais bientôt, on ne trouvera plus de pièces.

— Ce serait dommage ! C’est vrai que c’est très confortable la suspension hydropneumatique ?

— Oui, si on n’est pas sujet au mal de mer ; ça tangue un peu parfois ; dites, vous savez qu’il y a vingt ans, j’ai campé à votre emplacement ?

— Avec cette voiture, déjà ?

— Tout à fait. Et une tente à armature métallique. C’était l’année de la grande sécheresse. On avait trop chaud. On a dû descendre jusque dans les Pyrénées pour trouver un peu de fraîcheur. À l’époque, on était trois : mon épouse Jeanne, et notre fils Paul. Ils sont morts tous les deux aujourd’hui. Il ne reste plus que moi et la voiture !

— La vie est injuste, souvent.

— Je ne vous le fais pas dire. Mais elle continue, malgré tout. Vous êtes d’où, en Belgique, vous ?

— Namur. Vous connaissez ?

— Non, nous ne sommes allés qu’une fois à Bruges et une autre fois à Bruxelles, quelques jours.

— Vous n’avez pas campé qu’en France, alors ?

— Non, un peu dans les pays alentour également, surtout l’Espagne.

— Nous aussi, on y va assez souvent, mais cette année les finances sont basses, alors on reste ici ; on est bien, la mer est tout près et c’est pas cher.

— C’est pour ça déjà qu’on était venus en 76 ; y’avait la maison à payer…

— Mais alors, la voiture ?

— Une folie, quand on l’a vue à la concession, on n’a pas pu résister ; mais il a fallu faire un peu ceinture sur le reste pendant quelque temps !

— Dites, si vous êtes tout seul, vous ne viendriez pas dîner avec nous ce soir, on continuera la conversation ?

— C’est très gentil, mais je ne voudrais pas déranger ?

— Déranger qui, déranger quoi ? Vous aimez la bière ?

— Oui, oui.

— Alors, on boira deux trois gueuzes et on mangera des moules et des frites. Huit heures, ça vous va ?

— Très bien, je vous remercie beaucoup. C’est quoi, votre nom ?

— Vandenbroucke, Frank Vandenbroucke.

— Enchanté. Moi, c’est Pierre, Pierre Marchand.

— Bon. Ad’taleur, Pierre !

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, septembre 2017.

Voyage en Nostalgie ou Le vieux qui ne voulait rien oublier – Chapitre 5

Citroën DS Chapron – Le Dandy 2

©lautomobileancienne.com

 

Revenir dans l’appartement sans Jeanne me fait tout bizarre. Partout, son souvenir m’accompagne : en montant le large escalier, aux marches dallées d’ardoise jusqu’au premier étage et moquettées ensuite ; en m’asseyant dans le canapé en cuir taupe, face à la télé ; en mettant deux couverts par habitude sur les sets de la table blanche… J’essuie une larme. Si la vieillesse est un naufrage, la solitude est un esclavage. J’ouvre la porte-fenêtre et sors sur la terrasse : deux pies jacassent sur la cime des chênes-verts d’en face. Je les salue, aspire une bonne goulée d’air venu du large et rentre préparer mon repas. Des coquillettes au beurre et une tranche de jambon. Souvenir d’enfance, de ces premières vacances de l’été 36 aussi. Même si le jambon sous cellophane n’a pas le goût de celui d’avant ! Du temps où les cochons avaient sur le dos une couche de gras qui rendait leur chair savoureuse. La nostalgie est bien proche du regret !

Je mange cependant avec appétit, devant mon poste de télévision. Je débouche même une bouteille de Bordeaux, restée dans le rack en polystyrène depuis notre dernier séjour, à Pâques de l’année dernière. Puis je lave ma vaisselle dans l’évier. Je ne vais quand même pas mettre le lave-vaisselle en marche pour si peu ! Je décide ensuite de descendre à pied jusqu’au port – c’est à dix minutes de marche – boire un café ou une bière. Au Skipper, je retrouve notre table et la patronne me reconnaît. En me voyant seul, elle questionne avec précaution :

— Votre dame n’est pas avec vous, monsieur Marchand. Elle n’est pas malade, au moins ?

— Je suis veuf depuis trois mois, vous savez.

Ma Doué benniguet !(1) Comment est-ce arrivé ?

— Du jour au lendemain. Une opération de la hanche qui a mal tourné. Septicémie foudroyante.

— Toutes mes condoléances, monsieur Marchand. Ça me fait quelque chose. On s’était habitué à vous. La bière, c’est pour moi, hein, en souvenir.

— Merci.

— Vous gardez l’appartement ?

— Je ne sais pas encore. J’aime bien venir ici, même si tout seul, ce n’est pas pareil.

— Vous restez quelque temps, alors ?

— Pas tout de suite. Là, je fais juste étape dans un petit tour de France que je viens de commencer. Revoir les endroits où nous nous avons passé des vacances, ma femme et moi.

— Pas en vélo, j’espère ?

— Non ! Avec ma vieille DS.

— Vous croyez que c’est une bonne thérapie, ça, monsieur Marchand ?

— Je ne sais pas. On verra bien. Allez, kénavo. Je viendrai prendre mon petit déjeuner demain matin, avant de partir.

— Entendu, monsieur Marchand. À demain, bonne nuit.

L’étape du lendemain est plus courte que la précédente. Elle me mènera jusqu’au camping municipal de Le Bernard, une petite commune de Vendée, près de Longeville sur Mer. Cela représente un saut dans l’espace de moins de deux cents kilomètres, mais dans le temps, de vingt ans en arrière. Cette année-là, on avait réservé trop tard et les camping du bord de mer étaient complets. C’était l’année de la grande sécheresse. La France entière avait l’air d’une biscotte ! Et tout le monde recherchait la proximité de l’eau. Le camping était récent et les arbres rachitiques ! La nuit, la température ne descendait pas au-dessous de vingt-cinq degrés. On ne s’endormait qu’au petit matin et à dix heures, la chaleur atteignait déjà les trente degrés ! Les gens seraient allés se doucher toutes les demi-heures si un contrôle n’avait été mis en place. L’eau finit par être rationnée ! Le marchand de pains de glace n’arrivait pas à fournir. C’était la course à la canette ! Au bout d’une semaine de ce régime, nus avions renoncé pour descendre dans les Pyrénées !

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, septembre 2017.

Voyage en Nostalgie ou Le Vieux qui ne voulait pas oublier – Chapitre 4

Citroën DS Chapron – Le Dandy 2

©lautomobileancienne.com

Vendredi 2 août 1996

Moralement parlant, la première nuit de mon « pèlerinage » est quelque peu inconfortable. Malgré une longue promenade digestive au clair de lune, je me tourne et retourne nombre de fois sur mon lit de camp avant que le sommeil ne m’emporte. Trop de souvenirs des premiers jours heureux avec Jeanne peuplent mon esprit et me tourmentent. Je m’interroge sur ma capacité à supporter la charge émotionnelle de ce voyage si toutes les nuits doivent se dérouler ainsi. Peut-être ai-je entrepris ce « road trip » sur notre passé trop tôt, alors que la blessure de la séparation est tout juste en voie de cicatrisation.

Mais je persiste.

J’ai d’abord prévu de m’absenter un mois. Trente étapes, trente jours de voyage. Le problème est que certaines sont proches l’une de l’autre, mais pas toutes. Quelques-unes sont éloignées de plusieurs centaines de kilomètres. Déjà, celle du lendemain, Le Croisic, en Loire-Atlantique, suppose trois heures de conduite, ou presque. Je pressens que mon calendrier est irréaliste et ne pourra être respecté. Mais après tout, rien ne me presse vraiment. Jeanne comprendra et mes géraniums en ont vu d’autres…

Saint-Brieuc, Loudéac, Pontivy, Locminé, Vannes, La Roche Bernard, Herbignac, Guérande. J’ai la route en tête. Nul besoin de la carte. Il paraît que les véhicules disposeront bientôt d’un système de guidage par satellite, mais je doute que ma vieille DS puisse en être équipée . Je me fierai à ma mémoire et à ma vision de loin, qui est encore assez bonne pour lire les panneaux sans gêne aucune.

Le matin du deux août est brumeux sur Bréhec et je trouve ma toile de tente couverte de rosée. Aussi dois-je attendre qu’il soit dix heures et que le soleil levant l’ait séchée avant de reprendre la route. Alors, dans l’intervalle, au bar du camping, je commande un grand café et deux croissants – les premiers depuis des années : Jeanne me les interdisait à cause de mon cholestérol – que je savoure en silence. Puis, je mets le cap sur la seconde étape de mon périple : la presqu’île de Guérande et Batz-sur-Mer.

C’est au seuil de la retraite que Jeanne et moi avions découvert ces parages. Après avoir planté notre tente quelques jours à Mesquer, puis à Piriac-sur-Mer, nous avions trouvé un superbe emplacement au camping de la Govelle, à Batz-sur-Mer où nous étions restés jusqu’à la fin des vacances, parcourant le sentier côtier dans un sens jusqu’à la Baule et dans l’autre jusqu’au Croisic, à pied, à bicyclette, avec souvent une escale Port Saint-Michel où les propriétaires du petit restaurant de plage nous avaient en pris en affection.

Gilbert et Gisèle étaient plus jeunes que nous, mais dans la discussion, nous nous étions trouvé plusieurs points communs et même des origines proches, du côté de Gisèle. Alors, le Café de la Plage était en quelque sorte devenu notre « cantine » estivale. Gilbert, comme Pierre, aimait le pastis et adorait la pétanque ; Gisèle et Jeanne avaient des cousins communs, des « cousins à la mode de Bretagne », certes, mais enfin des cousins malgré tout ; même si on ne se fréquente pas, ça rapproche.

Retraite prise, Jeanne et moi nous étions dit : « peut-être est-il temps que l’on se pose ? » Revenus au Croisic, un samedi de début d’automne, en chambre d’hôtes, nous avions entrepris le tour des agences immobilières.

On nous a fait visiter des appartements anciens, biscornus, mal meublés ou vides, déprimants. Puis, dans la dernière agence, après deux visites décevantes, la femme a dit :

— J’ai encore un bien à vous proposer, un T3 qui vient de rentrer en portefeuille ; il ne sera en vitrine que lundi, mais il y a déjà des acheteurs. Une fille et son père. Qui hésitent parce c’est au second, sans ascenseur, et que le monsieur est déjà âgé. C’est neuf, près de la Côte Sauvage, dans une toute petite résidence, deux bâtiments de treize logements chacun.

À l’unisson, Jeanne et moi avons dit :

— À part l’étage, ce serait dans nos critères.

La dame de l’agence a répondu :

— Une visite, ça n’engage à rien. Et puis, c’est sur notre route de retour au bureau.
— D’accord. Allons-y.

La fin d’après-midi est ensoleillée. Lorsque nous remontons le store de l’appartement, au deuxième et dernier étage, le soleil inonde le séjour, meublé avec goût, dans une harmonie simple de bleu et de blanc. Pas de vis-à-vis sur la belle terrasse, mais un alignement de chênes verts autochtones, épargnés lors de la construction. Deux chambres mansardées, une mignonne salle de bain. Nous sommes conquis.

De retour à son bureau, la mandataire a ajouté :

— Les premiers visiteurs doivent donner leur réponse définitive lundi matin. Si vous posez une option sur ce bien, je vous le réserve jusque-là, mais un engagement dès ce soir serait préférable pour vous. Par contre, je n’ai pas de marge de négociation. Le net vendeur est de 1 000 000 francs, 1 330 000 frais réduits de notaire et honoraires inclus, à prendre ou à laisser. C’est dans le haut de la fourchette des prix pratiqués ici, c’est vrai, mais c’est un bien qui partira dans la semaine, de toute façon, j’en suis certaine. Alors, qu’en dites-vous, Madame, Monsieur ?

On s’est regardés, – nous disposions d’un million six cent mille – puis avons lancé :

— Banco.

C’est ainsi, en un quart d’heure, sur un coin de bureau, que nous sommes devenus propriétaires d’un trois pièces au Croisic, rue des Sables Menus, à cinq cent mètres de la plage du même nom.

Cette nuit-là Jeanne avait peu dormi, elle s’imaginait que dans les chambres mansardées, c’était à peine si l’on pouvait tenir debout !

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, septembre 2017.

Voyage en Nostalgie ou Le Vieux qui ne voulait pas oublier – Chapitre 3

Citroën DS Chapron – Le Dandy 2

©lautomobileancienne.com

Jeudi 1er Août 1996

L’été brûle jusque dans les Côtes-d’Armor. j’ai chargé dans le coffre de ma vieille DS 21 décapotable la dernière tente que Jeanne et moi avons utilisée, l’année de ses soixante ans. Finis les armatures à emboîter et les ressorts qui cassent, la toile à déplier et replier. C’était une tente dôme à arceaux en fibre de verre. Rien à voir avec les premières canadiennes qu’on avait connues. Beaucoup plus facile et rapide à monter ! Et puis, un lit de camp ; à mon âge, coucher sur le dur est devenu trop inconfortable. Mon duvet de toujours, dont la fermeture éclair menace de rendre l’âme. Un minimum de matériel de cuisine, regroupé dans une petite cantine. Et une valise à roulettes contenant quelques vêtements de rechange, des sous-vêtements, des mouchoirs et deux maillots de bain. Tels sont mes bagages.

Le matin du premier août, le ciel est clair et un petit vent d’est rafraîchit l’atmosphère lorsque je prends la route pour Bréhec. Les vacanciers, déjà nombreux, se retournent sur ma DS crème et café, une lubie de Jeanne à l’époque, à laquelle j’avais cédé. C’est devenu un véhicule de collection qu’on m’envie souvent et pour lequel j’ai déjà refusé d’alléchantes propositions.

Avec une automobile de ce style, on pourrait s’attendre à me voir m’arrêter dans des hôtels de standing. À la réception des campings, chaque fois on pense que je viens pour un renseignement et quand je demande un emplacement pour une tente, on me fait répéter par crainte d’avoir mal compris.

Après une petite demi-heure de route, les hauteurs de Plouha apparaissent et bientôt le virage au-dessus duquel nous avions campé Jeanne et moi, soixante ans plus tôt. Notre champ est devenu un camping privé : Les Tamaris. Je m’engage sans hésiter dans le chemin d’accès et me gare devant la réception.

Panama en tête, en chemisette à fleurs, bermuda et sandales, je pense avoir encore belle allure, en dépit de mes soixante-dix-sept ans. Je soulève son chapeau en entrant dans le bungalow. L’hôtesse me répond :

— Bonjour, monsieur. C’est pourquoi ?

— Je voudrais un emplacement pour une petite tente, avec vue sur mer, si c’est encore possible et, dans l’idéal, un peu d’ombre.

— Vous demandez beaucoup !

— Le privilège de l’âge, mademoiselle !

— Deux personnes ?

— Hélas, non, mademoiselle ! Je suis veuf.

— Je regarde ce qui me reste.

La jeune femme, après m’avoir dévisagé quelques instants comme un client pas ordinaire, se retourne vers le plan, punaisé au mur, et regarde les épingles de couleur qui parsèment le tracé du camp : vertes pour les tentes, de plus en plus rares ; rouges pour les caravanes, en nombre encore respectable, et bleues pour les mobile homes, de loin les plus abondants, sur les 250 emplacements du camping.

— Vous avez de la chance. Je crois que j’ai ce qu’il vous faut, au pied d’une haie qui vous abritera du soleil de l’après-midi, avec vue sur l’anse effectivement. Elle a été libérée ce matin par des motards.

— Je prends.

Soixante ans ont passé. J’ai un peu de mal à m’y reconnaître. Je n’étais pas revenu ici depuis les années soixante-dix. Certes, les masses du paysage n’ont pas changé, c’est toujours Plouézec à gauche et Plouha, à droite, et le havre, enserré entre les falaises, mais tout un tas de constructions se sont rajoutées, avant l’heureux coup d’arrêt porté par la loi Littoral d’il y a dix ans. Je dois fermer les yeux pour retrouver les images de l’été 36. Comment en serait-il autrement ? Une fois installé, je décide de descendre faire trempette à marée haute, oh, les pieds seulement, ici l’eau est froide et je crains l’hydrocution. Un escalier a été aménagé là où il n’y avait qu’un sentier de chèvres. La descente à la plage est facile.

Mais la remontée est quand même raide ! Je dois utiliser le banc prévu à mi-côte. J’entends mon cœur qui bat fort. Pour au moins deux raisons. Les souvenirs et l’âge ! Ou l’inverse.

Le jour décline. Il va falloir songer à l’intendance. Ce soir, plus besoin de chauffer ma popote au feu de bois comme jadis ; je dînerai d’une demi-pizza et d’une bière, achetées à l’épicerie du camping. C’est plus pratique, mais tellement moins poétique !

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, septembre 2017.

Voyage en Nostalgie ou Le Vieux qui ne voulait pas oublier – Chapitre 2

Citroën DS Chapron – Le Dandy 2

©lautomobileancienne.com

C’est en essayant d’assembler le puzzle de nos étés passés que j’ai eu l’étincelle qui me redonne envie d’aller encore de l’avant. Mentalement, j’ai des difficultés à reconstituer l’enchaînement de nos vacances au fil des ans. Je dois m’aider de mes vieux agendas, de ses premiers clichés 6×6, 6×9 ou 9×12 ordonnés dans de gros albums cartonnés ainsi que de mes boîtes de diapositives Perutz, Fuji et surtout Kodak pour retrouver une série, pas continue, non – il y a eu des interruptions pour diverses raisons, dont la guerre – mais quasiment complète.

Une fois reportée sur ma vieille carte Michelin, toute déchirée à force d’être dépliée et repliée, cela dessine un « Tour de France » de plus de cinq mille kilomètres, en trente étapes (certaines ont été visitées plusieurs fois) où nous avons séjourné de une à trois semaines. Toujours à la recherche de coins plus ensoleillés que notre humide et ventée Bretagne, j’ai la surprise de constater que nous avons ignoré des pans entiers du pays (toute ma Normandie natale, le Nord et l’Est jusqu’au Jura, ainsi que, curieusement, toute la Côte Atlantique au-dessous de La Rochelle, jusqu’au Pays basque). Des régions que nous avons traversées ou visitées à l’occasion, mais sans nous y attarder.

Le point de départ de toute cette aventure, je ne peux l’oublier, c’est un champ tout juste fauché en surplomb de l’anse de Bréhec où no familles étaient arrivés le 1er août 1936 pour deux semaines de « congés payés », dans l’euphorie des conquêtes ouvrières récentes. Nos pères, forts de leur expérience de soldats de 14-18, y avaient construit des latrines, ainsi qu’une douche de fortune qui fonctionnait avec un arrosoir derrière des canisses ! Deux tentes canadiennes Trigano de quatre places, une bleue et une orange, avaient été déchargées de la galerie de la Celtastandard Renault et de la Citroën C4 et montées sur un replat ; l’intendance, réduite au minimum, regroupée sous un auvent. Nul arbre pour fournir de l’ombre ; des épines blanches, des genêts, des ajoncs et des ronces autour du champ. Devant le campement, dans une déclivité, abrité des vents dominants d’ouest, un foyer avait été construit avec des pierres retirées du muret qui ceinturait le champ. Deux tâches étaient prioritaires : la corvée d’eau au puits le plus proche et celle de bois sec pour alimenter le feu. C’est comme ça que Jeanne et moi avons lié connaissance, sommés par nos parents d’apporter, bon gré mal gré, notre contribution à la vie du campement.

Encore mal à l’aise dans nos corps d’adolescents, au départ, nous nous sommes regardés en chiens de faïence et nos premiers dialogues ont été aussi succincts qu’empreints d’un mélange d’attrait et de répulsion. Jeanne n’aime pas mes jambes malingres un peu trop poilues et moi je trouve qu’elle a de grands pieds et un nez à piquer les gaufrettes ! Mais Jeanne a du mal à détacher ses yeux pervenche des miens, d’un bleu plus sombre, et mon regard est comme aimanté malgré lui vers les courbes affolantes de Jeanne !

Après les corvées d’eau et de bois, nous avons partagé des parties de Jokari sur la plage et des jeux d’ados idiots dans les vagues, une fois surmontée l’appréhension du début. Pour tous ceux éloignés « du bord de mer », la Manche est un univers aussi merveilleux qu’inquiétant ; inquiétantes sa rumeur continue et ses colères soudaines, merveilleux, les embruns sur la peau, le goût de sel sur les lèvres, le vent dans les cheveux, le sable entre les orteils, autant de sensations jusqu’alors inconnues de Jeanne, dont les parents vivent au Mans, mais familières pour moi habite la baie de Saint-Brieuc. Et fort de mon expérience, je guide Jeanne dans sa découverte du rivage en vieil habitué et lui apprends à trouver les passages vers l’eau à travers les rochers couverts de berniques pointues et de moules minuscules qui meurtrissent l’épiderme, en lui prenant la main.

À lézarder sur le sable, nous attrapons de sérieux coups de soleil ; notre peau blanche n’est pas endurcie et qui se méfie alors des ardeurs de l’astre du jour ? On le révère, on ne le craint pas encore.

Au bout d’une semaine, la cohabitation forcée du début est devenue une fréquentation volontaire de presque tous les instants et un après-midi que nous nous séchons sur la plage, étendus sur notre serviette, chapeau et bob sur les yeux, après des ébats de chiens fous dans les vagues, la main de Jeanne vient frôler la mienne sur le sable. Je crois que c’est involontaire et recule la mienne, mais les doigts de Jeanne reviennent toucher les miens.

Il y a alors un moment de temps suspendu, où plus rien n’a d’importance que deux cœurs cognant sous des peaux avides de se toucher. Comme à l’unisson, nous nous tournons l’un vers l’autre et c’est notre premier baiser, maladroit et emprunté, rapide et gauche, suivi de beaucoup d’autres, plus fougueux et passionnés, jusqu’à ce que nous prenions conscience de l’endroit où nous sommes et des regards qui peuvent nous observer.

Qui pourrait oublier cela ?

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, juillet 2017.

Voyage en Nostalgie ou Le Vieux qui ne voulait pas oublier – Chapitre 1

Citroën DS Chapron – Le Dandy 2

©lautomobileancienne.com

Je m’appelle Pierre Marchand, horloger-bijoutier à la retraite, et je vais sur mes soixante-dix-sept ans.

Lorsque ma femme doit entrer à l’hôpital, au seuil de ses soixante-quinze ans, je ne m’inquiète pas outre mesure. Elle n’a jamais connu la maladie et rarement vu le médecin. Mais ses os se sont fragilisés et voilà qu’une prothèse de hanche s’avère nécessaire. Ce sera l’affaire de quelques jours.

Lorsque le téléphone sonne de bon matin, au lendemain de l’intervention, je peste d’abord en mon for intérieur avant d’être pris d’une légère inquiétude. La nuit se serait-elle mal passée ?

Lorsqu’avec ménagements on m’annonce qu’une septicémie foudroyante a emporté mon épouse dans la nuit, je tombe des nues et m’effondre sur le premier siège venu. Depuis l’enfance, c’est moi le souffrant, le mal-portant, le plaignant ; alors, pourquoi l’Ankou a-t-il fauché Jeanne et pas moi ?

Cette injustice m’afflige presque autant que la perte de ma moitié, après soixante ans de vie commune ! Quand nous nous sommes connus, elle n’avait que quinze ans et moi dix-sept. C’était à l’été 36, celui des premiers congés payés. Avec nos familles respectives, nous avions vécu la découverte des vacances et du camping sur la Côte de Goëlo, dans l’anse de Bréhec. Et la naissance d’un amour fou que nous avions consommé sans plus attendre, dans l’enthousiasme de cet été formidable. Lorsque nos parents s’étaient avisés des proportions de l’idylle, il était trop tard pour freiner nos ardeurs. À la fin du mois d’août, Jeanne n’eut pas ses règles et il fallut bien prendre des dispositions. Hélas, l’avortement pratiqué par la « faiseuse d’anges » locale la laissa incapable d’avoir d’autres enfants.

Ce fut notre croix. Alors, pendant la Seconde Guerre mondiale, en 1942, quand Jeanne fut devenue majeure et que nous pûmes nous marier en toute légalité, nous avions recueilli un enfant juif de quatre ans, que nous finirions par adopter lorsqu’il fut établi que ses parents avaient péri à Auschwitz. Paul ne saura que bien après la fin de la guerre qu’il s’appelait en réalité Joshua Meyer, fils d’un bijoutier de Dresde.

Mais Paul est mort il y a dix ans maintenant d’un infarctus du myocarde. Il fumait trop. Veuf et sans enfant.

Aujourd’hui, je me retrouve seul avec mes souvenirs.

Passés les tracas du décès, ne restent plus que l’affliction et une vie de routine rythmée par mes visites quotidiennes au cimetière sur la tombe de granit rose de Jeanne.

Cette année, revenu le temps des vacances, je suis saisi d’un doute : vais-je remiser définitivement les équipements avec lesquels Jeanne et moi avons sillonné la France pendant toutes ces années ? La tentation du découragement et la voix d’une certaine raison sont fortes. La décision de laisser tomber et de passer l’été au frais dans ma maison de Saint-Laurent m’apparaît souhaitable. Elle est presque prise lorsque je décide d’aller quand même en discuter avec Jeanne. Non pas que je croie qu’elle puisse m’entendre, non, j’ai toujours considéré que le ciel est vide et je sais bien que ce n’est qu’une autre manière de conférer avec moi-même, mais enfin au nom de quoi les athées n’auraient-ils pas le droit de parler à leurs morts ?

Et là, debout au milieu des tombes, entre les gerbes fraîches ou flétries et les souvenirs de granit et de bronze, au bout d’une dizaine de minutes de monologue intérieur, une idée me vient. Tout d’un coup, je sais ce que je vais faire de mon été et je reprends d’un pas accéléré le chemin de la maison, sans même me retourner pour lancer un baiser à Jeanne, comme d’ordinaire.

(à suivre)

  •  l’Ankou : personnification bretonne de la Mort, sous la forme d’un vieillard circulant en charrette à la nuit tombée, armé ou non d’une faux.

©Pierre-Alain GASSE, août 2017.

Voyage en Nostalgie ou Le Vieux qui ne voulait pas oublier

Dans quelques jours, va débuter ici la mise en ligne de mon dernier projet en cours.

En voici le synopsis : Dans la dernière partie de sa vie, devenu veuf, Pierre Marchand, horloger-bijoutier à la retraite, entreprend une sorte de pèlerinage sur tous les lieux de vacances que son épouse et lui ont fréquentés autrefois, depuis leur rencontre jusqu’à son décès. C’est donc un double voyage, dans la France d’avant l’an 2000, en même temps que dans ce pays imaginaire, mais si vivant pour, lui qu’est la Nostalgie.

Une douzaine de chapitres est déjà prête. Une bonne trentaine reste à écrire.

Pierre-Alain GASSE, 26 août 2017.