Voyage en Nostalgie ou Le Vieux qui ne voulait pas oublier – Chapitre 6

Citroën DS Chapron – Le Dandy 2

©lautomobileancienne.com

 

Samedi 3 Août 1996

Vingt ans après, peu de changement ! Le camping est reconnaissable. Les arbres, platanes sycomores et mûriers – des espèces à larges feuilles – ont grandi et tous les emplacements sont ombragés. Les sanitaires ont été agrandis et rénovés. Mais les tarifs sont toujours très raisonnables, en comparaison avec ceux de la commune voisine du bord de mer, ce qui fait le succès de l’établissement. Je retrouve sans peine notre emplacement d’il y a vingt ans. Il est occupé par une famille belge. Celui d’à côté est libre et fera mon affaire. Je monte ma tente, tandis que mes voisins campeurs tournent avec curiosité autour de mon cabriolet. Comme souvent, une conversation s’engage bientôt :

— Vous avez une bien belle voiture, dites donc !

— Oui, mais elle est comme moi, pas très jeune !

— Ça ne se voit pas, on dirait qu’elle sort du garage !

— J’en prends soin ; mais bientôt, on ne trouvera plus de pièces.

— Ce serait dommage ! C’est vrai que c’est très confortable la suspension hydropneumatique ?

— Oui, si on n’est pas sujet au mal de mer ; ça tangue un peu parfois ; dites, vous savez qu’il y a vingt ans, j’ai campé à votre emplacement ?

— Avec cette voiture, déjà ?

— Tout à fait. Et une tente à armature métallique. C’était l’année de la grande sécheresse. On avait trop chaud. On a dû descendre jusque dans les Pyrénées pour trouver un peu de fraîcheur. À l’époque, on était trois : mon épouse Jeanne, et notre fils Paul. Ils sont morts tous les deux aujourd’hui. Il ne reste plus que moi et la voiture !

— La vie est injuste, souvent.

— Je ne vous le fais pas dire. Mais elle continue, malgré tout. Vous êtes d’où, en Belgique, vous ?

— Namur. Vous connaissez ?

— Non, nous ne sommes allés qu’une fois à Bruges et une autre fois à Bruxelles, quelques jours.

— Vous n’avez pas campé qu’en France, alors ?

— Non, un peu dans les pays alentour également, surtout l’Espagne.

— Nous aussi, on y va assez souvent, mais cette année les finances sont basses, alors on reste ici ; on est bien, la mer est tout près et c’est pas cher.

— C’est pour ça déjà qu’on était venus en 76 ; y’avait la maison à payer…

— Mais alors, la voiture ?

— Une folie, quand on l’a vue à la concession, on n’a pas pu résister ; mais il a fallu faire un peu ceinture sur le reste pendant quelque temps !

— Dites, si vous êtes tout seul, vous ne viendriez pas dîner avec nous ce soir, on continuera la conversation ?

— C’est très gentil, mais je ne voudrais pas déranger ?

— Déranger qui, déranger quoi ? Vous aimez la bière ?

— Oui, oui.

— Alors, on boira deux trois gueuzes et on mangera des moules et des frites. Huit heures, ça vous va ?

— Très bien, je vous remercie beaucoup. C’est quoi, votre nom ?

— Vandenbroucke, Frank Vandenbroucke.

— Enchanté. Moi, c’est Pierre, Pierre Marchand.

— Bon. Ad’taleur, Pierre !

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, septembre 2017.

Voyage en Nostalgie ou Le vieux qui ne voulait rien oublier – Chapitre 5

Citroën DS Chapron – Le Dandy 2

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Revenir dans l’appartement sans Jeanne me fait tout bizarre. Partout, son souvenir m’accompagne : en montant le large escalier, aux marches dallées d’ardoise jusqu’au premier étage et moquettées ensuite ; en s’asseyant dans le canapé en cuir taupe, face à la télé ; en mettant deux couverts par habitude sur les sets de la table blanche… J’essuie une larme. Si la vieillesse est un naufrage, la solitude est un esclavage. J’ouvre la porte-fenêtre et sors sur la terrasse : deux pies jacassent sur la cime des chênes-verts d’en face. Je les salue, aspire une bonne goulée d’air venu du large et rentre préparer mon repas. Des coquillettes au beurre et une tranche de jambon. Souvenir d’enfance, de ces premières vacances de l’été 36 aussi. Même si le jambon sous cellophane n’a pas le goût de celui d’avant ! Du temps où les cochons avaient sur le dos une couche de gras qui rendait leur chair savoureuse. La nostalgie est bien proche du regret !

Je mange cependant avec appétit, devant mon poste de télévision. Je débouche même une bouteille de Bordeaux, restée dans le rack en polystyrène depuis notre dernier séjour, à Pâques de l’année dernière. Puis je lave ma vaisselle dans l’évier. Je ne vais quand même pas mettre le lave-vaisselle en marche pour si peu ! Je décide ensuite de descendre à pied jusqu’au port – c’est à dix minutes de marche – boire un café ou une bière. Au Skipper, je retrouve notre table et la patronne me reconnaît. En me voyant seul, elle questionne avec précaution :

— Votre dame n’est pas avec vous, monsieur Marchand. Elle n’est pas malade, au moins ?

— Je suis veuf depuis trois mois, vous savez.

Ma Doué benniguet !(1) Comment est-ce arrivé ?

— Du jour au lendemain. Une opération de la hanche qui a mal tourné. Septicémie foudroyante.

— Toutes mes condoléances, monsieur Marchand. Ça me fait quelque chose. On s’était habitué à vous. La bière, c’est pour moi, hein, en souvenir.

— Merci.

— Vous gardez l’appartement ?

— Je ne sais pas encore. J’aime bien venir ici, même si tout seul, ce n’est pas pareil.

— Vous restez quelque temps, alors ?

— Pas tout de suite. Là, je fais juste étape dans un petit tour de France que je viens de commencer. Revoir les endroits où nous nous avons passé des vacances, ma femme et moi.

— Pas en vélo, j’espère ?

— Non ! Avec ma vieille DS.

— Vous croyez que c’est une bonne thérapie, ça, monsieur Marchand ?

— Je ne sais pas. On verra bien. Allez, kénavo. Je viendrai prendre mon petit déjeuner demain matin, avant de partir.

— Entendu, monsieur Marchand. À demain, bonne nuit.

L’étape du lendemain est plus courte que la précédente. Elle me mènera jusqu’au camping municipal de Le Bernard, une petite commune de Vendée, près de Longeville sur Mer. Cela représente un saut dans l’espace de moins de deux cents kilomètres, mais dans le temps, de vingt ans en arrière . Cette année-là, on avait réservé trop tard et les camping du bord de mer étaient complets. C’était l’année de la grande sécheresse. La France entière avait l’air d’une biscotte ! Et tout le monde recherchait la proximité de l’eau. Le camping était récent et les arbres rachitiques ! La nuit, la température ne descendait pas au-dessous de 25 degrés. On ne s’endormait qu’au petit matin et à dix heures, la chaleur atteignait déjà les trente degrés ! Les gens seraient allés se doucher toutes les demi-heures si un contrôle n’avait été mis en place. L’eau finit par être rationnée ! Le marchand de pains de glace n’arrivait pas à fournir. C’était la course à la canette ! Au bout d’une semaine de ce régime, nus avions renoncé pour descendre dans les Pyrénées !

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, septembre 2017.

Voyage en Nostalgie ou Le Vieux qui ne voulait pas oublier – Chapitre 4

Citroën DS Chapron – Le Dandy 2

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Vendredi 2 août 1996

Moralement parlant, la première nuit de mon « pèlerinage » est quelque peu inconfortable. Malgré une longue promenade digestive au clair de lune, je me tourne et retourne nombre de fois sur mon lit de camp avant que le sommeil ne m’emporte. Trop de souvenirs des premiers jours heureux avec Jeanne peuplent mon esprit et me tourmentent. Je m’interroge sur ma capacité à supporter la charge émotionnelle de ce voyage si toutes les nuits doivent se dérouler ainsi. Peut-être ai-je entrepris ce « road trip » sur notre passé trop tôt, alors que la blessure de la séparation est tout juste en voie de cicatrisation.

Mais je persiste.

J’ai d’abord prévu de m’absenter un mois. Trente étapes, trente jours de voyage. Le problème est que certaines sont proches l’une de l’autre, mais pas toutes. Quelques-unes sont éloignées de plusieurs centaines de kilomètres. Déjà, celle du lendemain, Le Croisic, en Loire-Atlantique, suppose trois heures de conduite, ou presque. Je pressens que mon calendrier est irréaliste et ne pourra être respecté. Mais après tout, rien ne me presse vraiment. Jeanne comprendra et mes géraniums en ont vu d’autres…

Saint-Brieuc, Loudéac, Pontivy, Locminé, Vannes, La Roche Bernard, Herbignac, Guérande. J’ai la route en tête. Nul besoin de la carte. Il paraît que les véhicules disposeront bientôt d’un système de guidage par satellite, mais je doute que ma vieille DS puisse en être équipée . Je me fierai à ma mémoire et à ma vision de loin, qui est encore assez bonne pour lire les panneaux sans gêne aucune.

Le matin du deux août est brumeux sur Bréhec et je trouve ma toile de tente couverte de rosée. Aussi dois-je attendre qu’il soit dix heures et que le soleil levant l’ait séchée avant de reprendre la route. Alors, dans l’intervalle, au bar du camping, je commande un grand café et deux croissants – les premiers depuis des années : Jeanne me les interdisait à cause de mon cholestérol – que je savoure en silence. Puis, je mets le cap sur la seconde étape de mon périple : la presqu’île de Guérande et Batz-sur-Mer.

C’est au seuil de la retraite que Jeanne et moi avions découvert ces parages. Après avoir planté notre tente quelques jours à Mesquer, puis à Piriac-sur-Mer, nous avions trouvé un superbe emplacement au camping de la Govelle, à Batz-sur-Mer où nous étions restés jusqu’à la fin des vacances, parcourant le sentier côtier dans un sens jusqu’à la Baule et dans l’autre jusqu’au Croisic, à pied, à bicyclette, avec souvent une escale Port Saint-Michel où les propriétaires du petit restaurant de plage nous avaient en pris en affection.

Gilbert et Gisèle étaient plus jeunes que nous, mais dans la discussion, nous nous étions trouvé plusieurs points communs et même des origines proches, du côté de Gisèle. Alors, le Café de la Plage était en quelque sorte devenu notre « cantine » estivale. Gilbert, comme Pierre, aimait le pastis et adorait la pétanque ; Gisèle et Jeanne avaient des cousins communs, des « cousins à la mode de Bretagne », certes, mais enfin des cousins malgré tout ; même si on ne se fréquente pas, ça rapproche.

Retraite prise, Jeanne et moi nous étions dit : « peut-être est-il temps que l’on se pose ? » Revenus au Croisic, un samedi de début d’automne, en chambre d’hôtes, nous avions entrepris le tour des agences immobilières.

On nous a fait visiter des appartements anciens, biscornus, mal meublés ou vides, déprimants. Puis, dans la dernière agence, après deux visites décevantes, la femme a dit :

— J’ai encore un bien à vous proposer, un T3 qui vient de rentrer en portefeuille ; il ne sera en vitrine que lundi, mais il y a déjà des acheteurs. Une fille et son père. Qui hésitent parce c’est au second, sans ascenseur, et que le monsieur est déjà âgé. C’est neuf, près de la Côte Sauvage, dans une toute petite résidence, deux bâtiments de treize logements chacun.

À l’unisson, Jeanne et moi avons dit :

— À part l’étage, ce serait dans nos critères.

La dame de l’agence a répondu :

— Une visite, ça n’engage à rien. Et puis, c’est sur notre route de retour au bureau.
— D’accord. Allons-y.

La fin d’après-midi est ensoleillée. Lorsque nous remontons le store de l’appartement, au deuxième et dernier étage, le soleil inonde le séjour, meublé avec goût, dans une harmonie simple de bleu et de blanc. Pas de vis-à-vis sur la belle terrasse, mais un alignement de chênes verts autochtones, épargnés lors de la construction. Deux chambres mansardées, une mignonne salle de bain. Nous sommes conquis.

De retour à son bureau, la mandataire a ajouté :

— Les premiers visiteurs doivent donner leur réponse définitive lundi matin. Si vous posez une option sur ce bien, je vous le réserve jusque-là, mais un engagement dès ce soir serait préférable pour vous. Par contre, je n’ai pas de marge de négociation. Le net vendeur est de 1 000 000 francs, 1 330 000 frais réduits de notaire et honoraires inclus, à prendre ou à laisser. C’est dans le haut de la fourchette des prix pratiqués ici, c’est vrai, mais c’est un bien qui partira dans la semaine, de toute façon, j’en suis certaine. Alors, qu’en dites-vous, Madame, Monsieur ?

On s’est regardés, – nous disposions d’un million six cent mille – puis avons lancé :

— Banco.

C’est ainsi, en un quart d’heure, sur un coin de bureau, que nous sommes devenus propriétaires d’un trois pièces au Croisic, rue des Sables Menus, à cinq cent mètres de la plage du même nom.

Cette nuit-là Jeanne avait peu dormi, elle s’imaginait que dans les chambres mansardées, c’était à peine si l’on pouvait tenir debout !

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, septembre 2017.

Voyage en Nostalgie ou Le Vieux qui ne voulait pas oublier – Chapitre 3

Citroën DS Chapron – Le Dandy 2

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Jeudi 1er Août 1996

L’été brûle jusque dans les Côtes-d’Armor. j’ai chargé dans le coffre de ma vieille DS 21 décapotable la dernière tente que Jeanne et moi avons utilisée, l’année de ses soixante ans. Finis les armatures à emboîter et les ressorts qui cassent, la toile à déplier et replier. C’était une tente dôme à arceaux en fibre de verre. Rien à voir avec les premières canadiennes qu’on avait connues. Beaucoup plus facile et rapide à monter ! Et puis, un lit de camp ; à mon âge, coucher sur le dur est devenu trop inconfortable. Mon duvet de toujours, dont la fermeture éclair menace de rendre l’âme. Un minimum de matériel de cuisine, regroupé dans une petite cantine. Et une valise à roulettes contenant quelques vêtements de rechange, des sous-vêtements, des mouchoirs et deux maillots de bain. Tels sont mes bagages.

Le matin du premier août, le ciel est clair et un petit vent d’est rafraîchit l’atmosphère lorsque je prends la route pour Bréhec. Les vacanciers, déjà nombreux, se retournent sur ma DS crème et café, une lubie de Jeanne à l’époque, à laquelle j’avais cédé. C’est devenu un véhicule de collection qu’on m’envie souvent et pour lequel j’ai déjà refusé d’alléchantes propositions.

Avec une automobile de ce style, on pourrait s’attendre à me voir m’arrêter dans des hôtels de standing. À la réception des campings, chaque fois on pense que je viens pour un renseignement et quand je demande un emplacement pour une tente, on me fait répéter par crainte d’avoir mal compris.

Après une petite demi-heure de route, les hauteurs de Plouha apparaissent et bientôt le virage au-dessus duquel nous avions campé Jeanne et moi, soixante ans plus tôt. Notre champ est devenu un camping privé : Les Tamaris. Je m’engage sans hésiter dans le chemin d’accès et me gare devant la réception.

Panama en tête, en chemisette à fleurs, bermuda et sandales, je pense avoir encore belle allure, en dépit de mes soixante-dix-sept ans. Je soulève son chapeau en entrant dans le bungalow. L’hôtesse me répond :

— Bonjour, monsieur. C’est pourquoi ?

— Je voudrais un emplacement pour une petite tente, avec vue sur mer, si c’est encore possible et, dans l’idéal, un peu d’ombre.

— Vous demandez beaucoup !

— Le privilège de l’âge, mademoiselle !

— Deux personnes ?

— Hélas, non, mademoiselle ! Je suis veuf.

— Je regarde ce qui me reste.

La jeune femme, après m’avoir dévisagé quelques instants comme un client pas ordinaire, se retourne vers le plan, punaisé au mur, et regarde les épingles de couleur qui parsèment le tracé du camp : vertes pour les tentes, de plus en plus rares ; rouges pour les caravanes, en nombre encore respectable, et bleues pour les mobile homes, de loin les plus abondants, sur les 250 emplacements du camping.

— Vous avez de la chance. Je crois que j’ai ce qu’il vous faut, au pied d’une haie qui vous abritera du soleil de l’après-midi, avec vue sur l’anse effectivement. Elle a été libérée ce matin par des motards.

— Je prends.

Soixante ans ont passé. J’ai un peu de mal à m’y reconnaître. Je n’étais pas revenu ici depuis les années soixante-dix. Certes, les masses du paysage n’ont pas changé, c’est toujours Plouézec à gauche et Plouha, à droite, et le havre, enserré entre les falaises, mais tout un tas de constructions se sont rajoutées, avant l’heureux coup d’arrêt porté par la loi Littoral d’il y a dix ans. Je dois fermer les yeux pour retrouver les images de l’été 36. Comment en serait-il autrement ? Une fois installé, je décide de descendre faire trempette à marée haute, oh, les pieds seulement, ici l’eau est froide et je crains l’hydrocution. Un escalier a été aménagé là où il n’y avait qu’un sentier de chèvres. La descente à la plage est facile.

Mais la remontée est quand même raide ! Je dois utiliser le banc prévu à mi-côte. J’entends mon cœur qui bat fort. Pour au moins deux raisons. Les souvenirs et l’âge ! Ou l’inverse.

Le jour décline. Il va falloir songer à l’intendance. Ce soir, plus besoin de chauffer ma popote au feu de bois comme jadis ; je dînerai d’une demi-pizza et d’une bière, achetées à l’épicerie du camping. C’est plus pratique, mais tellement moins poétique !

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, septembre 2017.

Voyage en Nostalgie ou Le Vieux qui ne voulait pas oublier – Chapitre 2

Citroën DS Chapron – Le Dandy 2

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C’est en essayant d’assembler le puzzle de nos étés passés que j’ai eu l’étincelle qui me redonne envie d’aller encore de l’avant. Mentalement, j’ai des difficultés à reconstituer l’enchaînement de nos vacances au fil des ans. Je dois m’aider de mes vieux agendas, de ses premiers clichés 6×6, 6×9 ou 9×12 ordonnés dans de gros albums cartonnés ainsi que de mes boîtes de diapositives Perutz, Fuji et surtout Kodak pour retrouver une série, pas continue, non – il y a eu des interruptions pour diverses raisons, dont la guerre – mais quasiment complète.

Une fois reportée sur ma vieille carte Michelin, toute déchirée à force d’être dépliée et repliée, cela dessine un « Tour de France » de plus de cinq mille kilomètres, en trente étapes (certaines ont été visitées plusieurs fois) où nous avons séjourné de une à trois semaines. Toujours à la recherche de coins plus ensoleillés que notre humide et ventée Bretagne, j’ai la surprise de constater que nous avons ignoré des pans entiers du pays (toute ma Normandie natale, le Nord et l’Est jusqu’au Jura, ainsi que, curieusement, toute la Côte Atlantique au-dessous de La Rochelle, jusqu’au Pays basque). Des régions que nous avons traversées ou visitées à l’occasion, mais sans nous y attarder.

Le point de départ de toute cette aventure, je ne peux l’oublier, c’est un champ tout juste fauché en surplomb de l’anse de Bréhec où no familles étaient arrivés le 1er août 1936 pour deux semaines de « congés payés », dans l’euphorie des conquêtes ouvrières récentes. Nos pères, forts de leur expérience de soldats de 14-18, y avaient construit des latrines, ainsi qu’une douche de fortune qui fonctionnait avec un arrosoir derrière des canisses ! Deux tentes canadiennes Trigano de quatre places, une bleue et une orange, avaient été déchargées de la galerie de la Celtastandard Renault et de la Citroën C4 et montées sur un replat ; l’intendance, réduite au minimum, regroupée sous un auvent. Nul arbre pour fournir de l’ombre ; des épines blanches, des genêts, des ajoncs et des ronces autour du champ. Devant le campement, dans une déclivité, abrité des vents dominants d’ouest, un foyer avait été construit avec des pierres retirées du muret qui ceinturait le champ. Deux tâches étaient prioritaires : la corvée d’eau au puits le plus proche et celle de bois sec pour alimenter le feu. C’est comme ça que Jeanne et moi avons lié connaissance, sommés par nos parents d’apporter, bon gré mal gré, notre contribution à la vie du campement.

Encore mal à l’aise dans nos corps d’adolescents, au départ, nous nous sommes regardés en chiens de faïence et nos premiers dialogues ont été aussi succincts qu’empreints d’un mélange d’attrait et de répulsion. Jeanne n’aime pas mes jambes malingres un peu trop poilues et moi je trouve qu’elle a de grands pieds et un nez à piquer les gaufrettes ! Mais Jeanne a du mal à détacher ses yeux pervenche des miens, d’un bleu plus sombre, et mon regard est comme aimanté malgré lui vers les courbes affolantes de Jeanne !

Après les corvées d’eau et de bois, nous avons partagé des parties de Jokari sur la plage et des jeux d’ados idiots dans les vagues, une fois surmontée l’appréhension du début. Pour tous ceux éloignés « du bord de mer », la Manche est un univers aussi merveilleux qu’inquiétant ; inquiétantes sa rumeur continue et ses colères soudaines, merveilleux, les embruns sur la peau, le goût de sel sur les lèvres, le vent dans les cheveux, le sable entre les orteils, autant de sensations jusqu’alors inconnues de Jeanne, dont les parents vivent au Mans, mais familières pour moi habite la baie de Saint-Brieuc. Et fort de mon expérience, je guide Jeanne dans sa découverte du rivage en vieil habitué et lui apprends à trouver les passages vers l’eau à travers les rochers couverts de berniques pointues et de moules minuscules qui meurtrissent l’épiderme, en lui prenant la main.

À lézarder sur le sable, nous attrapons de sérieux coups de soleil ; notre peau blanche n’est pas endurcie et qui se méfie alors des ardeurs de l’astre du jour ? On le révère, on ne le craint pas encore.

Au bout d’une semaine, la cohabitation forcée du début est devenue une fréquentation volontaire de presque tous les instants et un après-midi que nous nous séchons sur la plage, étendus sur notre serviette, chapeau et bob sur les yeux, après des ébats de chiens fous dans les vagues, la main de Jeanne vient frôler la mienne sur le sable. Je crois que c’est involontaire et recule la mienne, mais les doigts de Jeanne reviennent toucher les miens.

Il y a alors un moment de temps suspendu, où plus rien n’a d’importance que deux cœurs cognant sous des peaux avides de se toucher. Comme à l’unisson, nous nous tournons l’un vers l’autre et c’est notre premier baiser, maladroit et emprunté, rapide et gauche, suivi de beaucoup d’autres, plus fougueux et passionnés, jusqu’à ce que nous prenions conscience de l’endroit où nous sommes et des regards qui peuvent nous observer.

Qui pourrait oublier cela ?

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, juillet 2017.

Voyage en Nostalgie ou Le Vieux qui ne voulait pas oublier – Chapitre 1

Citroën DS Chapron – Le Dandy 2

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Je m’appelle Pierre Marchand, horloger-bijoutier à la retraite, et je vais sur mes soixante-dix-sept ans.

Lorsque ma femme doit entrer à l’hôpital, au seuil de ses soixante-quinze ans, je ne m’inquiète pas outre mesure. Elle n’a jamais connu la maladie et rarement vu le médecin. Mais ses os se sont fragilisés et voilà qu’une prothèse de hanche s’avère nécessaire. Ce sera l’affaire de quelques jours.

Lorsque le téléphone sonne de bon matin, au lendemain de l’intervention, je peste d’abord en mon for intérieur avant d’être pris d’une légère inquiétude. La nuit se serait-elle mal passée ?

Lorsqu’avec ménagements on m’annonce qu’une septicémie foudroyante a emporté mon épouse dans la nuit, je tombe des nues et m’effondre sur le premier siège venu. Depuis l’enfance, c’est moi le souffrant, le mal-portant, le plaignant ; alors, pourquoi l’Ankou a-t-il fauché Jeanne et pas moi ?

Cette injustice m’afflige presque autant que la perte de ma moitié, après soixante ans de vie commune ! Quand nous nous sommes connus, elle n’avait que quinze ans et moi dix-sept. C’était à l’été 36, celui des premiers congés payés. Avec nos familles respectives, nous avions vécu la découverte des vacances et du camping sur la Côte de Goëlo, dans l’anse de Bréhec. Et la naissance d’un amour fou que nous avions consommé sans plus attendre, dans l’enthousiasme de cet été formidable. Lorsque nos parents s’étaient avisés des proportions de l’idylle, il était trop tard pour freiner nos ardeurs. À la fin du mois d’août, Jeanne n’eut pas ses règles et il fallut bien prendre des dispositions. Hélas, l’avortement pratiqué par la « faiseuse d’anges » locale la laissa incapable d’avoir d’autres enfants.

Ce fut notre croix. Alors, pendant la Seconde Guerre mondiale, en 1942, quand Jeanne fut devenue majeure et que nous pûmes nous marier en toute légalité, nous avions recueilli un enfant juif de quatre ans, que nous finirions par adopter lorsqu’il fut établi que ses parents avaient péri à Auschwitz. Paul ne saura que bien après la fin de la guerre qu’il s’appelait en réalité Joshua Meyer, fils d’un bijoutier de Dresde.

Mais Paul est mort il y a dix ans maintenant d’un infarctus du myocarde. Il fumait trop. Veuf et sans enfant.

Aujourd’hui, je me retrouve seul avec mes souvenirs.

Passés les tracas du décès, ne restent plus que l’affliction et une vie de routine rythmée par mes visites quotidiennes au cimetière sur la tombe de granit rose de Jeanne.

Cette année, revenu le temps des vacances, je suis saisi d’un doute : vais-je remiser définitivement les équipements avec lesquels Jeanne et moi avons sillonné la France pendant toutes ces années ? La tentation du découragement et la voix d’une certaine raison sont fortes. La décision de laisser tomber et de passer l’été au frais dans ma maison de Saint-Laurent m’apparaît souhaitable. Elle est presque prise lorsque je décide d’aller quand même en discuter avec Jeanne. Non pas que je croie qu’elle puisse m’entendre, non, j’ai toujours considéré que le ciel est vide et je sais bien que ce n’est qu’une autre manière de conférer avec moi-même, mais enfin au nom de quoi les athées n’auraient-ils pas le droit de parler à leurs morts ?

Et là, debout au milieu des tombes, entre les gerbes fraîches ou flétries et les souvenirs de granit et de bronze, au bout d’une dizaine de minutes de monologue intérieur, une idée me vient. Tout d’un coup, je sais ce que je vais faire de mon été et je reprends d’un pas accéléré le chemin de la maison, sans même me retourner pour lancer un baiser à Jeanne, comme d’ordinaire.

(à suivre)

  •  l’Ankou : personnification bretonne de la Mort, sous la forme d’un vieillard circulant en charrette à la nuit tombée, armé ou non d’une faux.

©Pierre-Alain GASSE, août 2017.

Voyage en Nostalgie ou Le Vieux qui ne voulait pas oublier

Dans quelques jours, va débuter ici la mise en ligne de mon dernier projet en cours.

En voici le synopsis : Dans la dernière partie de sa vie, devenu veuf, Pierre Marchand, horloger-bijoutier à la retraite, entreprend une sorte de pèlerinage sur tous les lieux de vacances que son épouse et lui ont fréquentés autrefois, depuis leur rencontre jusqu’à son décès. C’est donc un double voyage, dans la France d’avant l’an 2000, en même temps que dans ce pays imaginaire, mais si vivant pour, lui qu’est la Nostalgie.

Une douzaine de chapitres est déjà prête. Une bonne trentaine reste à écrire.

Pierre-Alain GASSE, 26 août 2017.

Coup de blues à Pérouges

I

J’étais parti pour me rendre de Besançon à Lyon, par la Dombes, ce plateau morainique aux mille étangs, grands pourvoyeurs de grenouilles, c’est connu, mais aussi de carpes, brochets, sandres et autres poissons d’eau douce, mais voilà qu’à Villars-les-Dombes, au lieu de poursuivre tout droit, j’oblique par erreur et, au croisement suivant, sans savoir pourquoi, je pars à gauche. Résultat, à la place de Saint-André de Corcy et la bonne route, c’est la petite cité médiévale de Pérouges que je rejoins douze kilomètres plus loin.

D’elle, je me souviens que le nom de la bourgade aurait à voir avec la ville transalpine de Perugia et qu’un arbre de la Liberté, planté en 1792, un tilleul, je crois, fait l’orgueil des habitants. Guère plus.

Il est tard déjà, je suis fatigué de ma journée et n’ai pas le courage de reprendre mon itinéraire de départ. C’est ainsi que je m’arrête devant la seule hôtellerie du village ouverte.

C’est l’arrière-saison. Le personnel temporaire a terminé son contrat et regagné ses pénates. Désencombré des visiteurs estivaux, le petit bourg commence à retrouver son entre-soi.

Cet état me convient tout à fait. Je fuis les foules et recherche, sinon la solitude, du moins le calme et la sérénité.

Lorsque je fais carillonner la porte de l’auberge, un bruit de voix dissonantes m’agresse et, pour un peu, je refermerais l’huis sans autre forme de procès. Je sais que, dans ce cas, il me faudra reprendre ma voiture jusqu’à la ville voisine. Ce n’est qu’à deux kilomètres à peine, mais je n’ai pas ce courage et m’avance dans la salle.

— C’est pourquoi ? me dit une voix féminine agacée, en s’essuyant les mains dans un torchon de cuisine.

— Dîner et dormir, si c’est possible, réponds-je, d’un ton incertain, dans le but d’amadouer mon interlocutrice.

C’est une maîtresse femme, en tenue moyenâgeuse, jupe ample et décolleté avantageux, coiffe en tête et tablier aux hanches. La coutume de l’établissement veut que l’on serve en costume, ai-je lu à l’extérieur. Elle me jauge du regard, des pieds à la tête, avant de questionner :

— Une personne ? Pour une nuit ?

Je subodore qu’il vaut mieux ne pas répondre par un oui trop abrupt à cette dernière interrogation.

— Rien ne me presse. Je ne sais pas encore.

— Bon. Je vais vous donner la huit. C’est dans le Pavillon, à deux pas d’ici. 1er étage, avec baignoire, 99 €. Elle a vue sur la rue des Rondes. Par contre, pour dîner, je vous préviens, le service s’arrête à 22 heures et, en arrière-saison, pas de menu du jour.

— Ne vous en faites pas, je trouverai bien sur la carte quelque chose à me plaire.

— Il ferait beau voir que ce ne soit pas le cas !

Le ton est donné. Je perçois qu’on est plus près du premier degré que du second et me garde de répliquer.

II

Je mets ma voiture au parking, prends mon bagage et suis les consignes de l’hôtesse bougonne pour gagner mon logis. C’est tout près en effet.

Murs blancs. Grande fenêtre à petits carreaux. La chambre est lumineuse. Ameublement composite : tête de lit peinte en blanc, comme le fond d’alcôve, chevets genre Louis XV et secrétaire à cylindre de même époque ; table de style Louis XIII, fauteuils et banquette assortis tapissés de velours bleu turquoise. Dessus-de-lit d’un bleu lavande. Un miroir au format paysage au-dessus du bureau. Une lithographie de la façade de l’hostellerie sur le mur d’en face. Discret et reposant. La salle de bain dans des tons gris bleu, est moderne, avec baignoire, comme annoncé. Je vis d’ordinaire dans un environnement contemporain minimaliste et manifeste plutôt une répulsion pour le mobilier de style, sauf peut-être le Directoire, mais dans le cadre de ce village historique, cet ensemble, pourtant disparate, me plaît néanmoins.

C’est une sensation bizarre qui naît à la survenue d’une étape inespérée pour une personne aussi prévoyante que moi. Je ressens comme un raté dans ma vie si organisée. Et cependant, j’en suis presque satisfait, comme si cet arrêt impromptu m’avait introduit dans un temps suspendu.

Nous nous sommes querellés, Claire et moi, une fois de plus, une fois de trop ?

Ce matin, je suis parti sans l’embrasser en claquant la porte, pour six jours de rendez-vous dans le sud-est de la France, comme trois semaines sur quatre. Des visites d’entreprises, de clients, de prospects. Des déjeuners de travail spartiates, des réunions arides, des présentations au cordeau. Un job d’ingénieur commercial qui me plaît, mais demande beaucoup d’énergie pour atteindre les objectifs fixés par ma hiérarchie et laisse peu de temps pour penser au reste. Le reste, c’est Claire, mon épouse, Lydia, notre fille de dix ans, nos parents, nos amis…, notre appartement avec terrasse, un chien, deux chats, une maison de campagne, des vacances à la neige chaque hiver, des séjours sur des îles ensoleillées en juillet-août.

Le fruit de pas mal de travail, un ou deux héritages, un peu de chance aussi.

Mais soudain, après quinze ans, ce soir, dans cette chambre, tout cela m’apparaît bien vain.

Ces vacances d’été au bout du monde, dans des hôtels de luxe sur des destinations où les seules activités possibles sont les cinq « B » (boire, bouffer, buller, bronzer et baiser) commencent à me sortir par les yeux. Le temps perdu sur les remonte-pentes en hiver me pèse et dévaler des versants enneigés ne m’amuse plus guère. Notre chaumière à colombages en Normandie est un gouffre financier où nous ne mettons les pieds que cinq à six week-ends par an. Nos animaux sont tyranniques : les chats n’en font qu’à leur tête et le chien est perclus de rhumatismes.

Nos amis se divisent en deux camps : ceux qui ont mieux réussi que nous nous snobent en prétendant le contraire et les autres nous accusent à demi-mot de les mépriser.

Nos parents commencent à nous donner du souci : maladies dégénératives, perte d’autonomie ; ils veulent rester chez eux, mais en sont de moins en moins capables.

Lydia était notre soleil jusqu’à ce jour funeste où on lui a diagnostiqué un retard mental irréversible (un manque d’oxygène pendant l’accouchement, paraît-il).

Claire a reporté sur elle toute son attention et tout son amour, c’est compréhensible, mais j’en souffre. Nous nous écartons peu à peu l’un de l’autre. C’est la dérive des sentiments. J’ironise.

Et, pour la première fois, je comprends ce phénomène jusqu’alors obscur pour moi, de la disparition volontaire. Tout abandonner. Partir sans laisser d’adresse. M’évanouir dans la nature. À peine cette éventualité imaginée, je me rends compte combien cela doit se révéler difficile aujourd’hui, où le moindre de nos mouvements est tracé par des caméras de surveillance, nos paiements, nos ordinateurs et téléphones, les réseaux sociaux… Cela impose une énorme préparation et une attention de tous les instants ! Plus question de prendre l’autoroute, d’utiliser un GPS, de régler par carte bancaire, de retirer de l’argent à un distributeur… C’est un retour au XIXe siècle qu’il faut entreprendre : emprunter départementales et nationales, ressortir les bonnes vieilles cartes routières, payer en espèces, communiquer uniquement par lettre. Je me demande tout d’un coup si la fameuse poste restante, celle où les couples illégitimes adressaient leur courrier du cœur existe toujours ou si elle a rendu ses armes à l’Internet et aux applications sur smartphone.

Mes pensées reviennent sur Claire ; quand Lydia a cessé de progresser normalement, vers trois, quatre ans, elle a abandonné son travail de secrétaire de direction pour se consacrer à notre fille. Cela semblait être la bonne décision, plutôt que de dépenser son salaire pour rémunérer une personne extérieure ou la placer dans une institution pour enfants attardés. Mais en réalité, cela nous a coupés l’un de l’autre ; elle est devenue une maman-infirmière, entièrement dévouée à l’éveil, à la stimulation intellectuelle et physique de sa fille. Envolée la jeune femme rieuse et spontanée qui m’avait séduit ; enfuis nos tête-à-tête amoureux ; disparus nos fous-rires. Et qu’aurais-je pu lui reprocher ?

Petit à petit, des disputes sont apparues. De ma part, pour débuter. Pas sur des choses fondamentales, là nous étions encore d’accord, mais sur des broutilles, des détails d’intendance le plus souvent. Je me reposais sur elle, puisqu’elle était à la maison… Un vêtement oublié au pressing, un bouton décousu, un rendez-vous inopportun déclenchait mon acrimonie. Puis, c’est elle qui a commencé à se plaindre de mes absences continuelles, de mon refus de sortir le week-end, des apéros interminables avec mes copains…

Et si, au début, tout s’arrangeait sur l’oreiller, bientôt le désir s’est mué en routine et, pour finir, en abstinence plus ou moins prolongée.

Jusqu’à ce matin, cette énième dispute au sujet des vacances prochaines, qu’il importe de réserver au plus vite, ce qu’elle n’a pas fait, et mon départ colère.

J’ai soudain conscience que la boucle est peut-être bouclée.

Je descends dîner.

III

La grande salle de restaurant est clairsemée. J’obtiens une table près d’une fenêtre. Le jour décline et les lustres ont été allumés. Tommettes anciennes au sol, poutres apparentes au plafond, sièges tapissiers à haut dossier, vaste cheminée, l’ensemble est chaleureux et cossu. Je pressens que les tarifs vont être assortis.

J’observe les convives. J’écoute les bribes de conversations qui me parviennent, tentant de déchiffrer les origines. Des Canadiens là-bas devant moi ; ils ont la voix qui porte et l’accent chantant de la Belle Province ; des Suisses, sûrement, à l’élocution traînante, à deux tables sur ma gauche ; un couple que je devine illégitime ou recomposé, isolé comme moi près d’un mur, main dans la main et les yeux dans les yeux. Lui grisonne, elle est plus jeune, jolie. Ils me font ressentir plus durement ma solitude. Ceux-là chuchotent et je dois interpréter leurs attitudes.

Les Dombes, La Bresse, le Bugey, le Dauphiné sont des régions où abondent les produits de qualité, il n’y a que l’embarras du choix, pour le chef comme pour le client, gastronome averti ou simple amateur de bonne chère ; un gâteau de foies de volaille, un poulet de Bresse rôti au four et une part de galette pérougienne, la spécialité locale, me suffiront largement. Le tout, arrosé d’un pinot rouge du Bugey en carafe, me reviendra à une cinquantaine d’euros. Est-ce que ça les vaudra ? Le cadre entre dans le prix pour beaucoup, c’est certain. Mais, ce soir, je n’ai pas l’humeur à apprécier le folklore outre mesure. Alors, je me serais bien passé du service en costume. Ce retour en vogue du Moyen Âge, ces reconstitutions de batailles, ces fêtes médiévales, ces Camps du Drap D’or m’indiffèrent assez. Et l’Hypocras* n’est pas mon apéritif favori. Je m’interroge : la liberté de mœurs de l’époque ne serait-elle pas au cœur de ce revival ? Paillards et ribaudes auraient-ils fait des envieux et des émules ?

J’ai idée que les Canadiens et Suisses présents vont apprécier cette ambiance. Ne sont-ils pas plus proches des traditions que nous ?

Le gâteau de foies de volaille est servi avec une petite quenelle de brochet et une sauce Nantua. Surprenant. En voyage ou déplacement, j’ai pour principe de tester les produits et spécialités locales, sauf aversion, ce qui est très rare. Je songe que j’aurais peut-être mieux fait de me contenter d’une salade composée, car avec cette entrée et la tarte pérougienne en dessert, mon menu va s’avérer un peu trop roboratif pour un soir.

Mais, en dépit de mon état d’esprit déprimé, je mange ce premier plat avec appétit. C’est très bon. Et cela s’accorde au mieux avec mon Pinot du Bugey. Après un premier verre, je vois déjà mon avenir d’un œil moins noir.

Mon quart de volaille de Bresse est doré à souhait, la peau croustille sous la dent, la chair est à la fois ferme et fondante. C’est autre chose que le poulet tout-venant, même labellisé en rouge ! Les petits légumes de saison que j’ai choisis comme accompagnement sont croquants comme je les aime. Un second verre de Pinot me redonne confiance en la nature humaine.

Je vois le tablier de l’hôtesse danser en provenance de la cuisine : elle apporte ma part de tarte avec son petit toupin de crème et m’explique que la recette a été créée en 1912 par la grand-mère de son mari, d’après une tradition paysanne. Son ton s’est adouci. Elle a vu que j’appréciais la cuisine de la maison. Mes assiettes sont reparties propres comme des sous neufs ! Le troisième et dernier verre de mon carafon de Pinot finit de me réconcilier avec mon sort.

À présent, j’ai besoin d’une promenade digestive par le village, car je me sens un peu alourdi par cette petite mangerie.

La clarté s’est enfuie. Pendant trois quarts d’heure, j’arpente la dizaine de voies et les deux ou trois places de la cité, un pull sur les épaules, car la soirée est fraîche. L’éclairage nocturne récent avec ses lampes à vapeur de sodium donne à la nuit une ambiance orangée un peu irréelle. Les monuments principaux ont fait l’objet d’une mise en lumière soignée, mais monocolore. Seuls quelques couples d’amoureux flânent encore comme moi par les rues, étirant leurs ombres enlacées sur les pavés usés. Leur vue me ramène à mon problème existentiel, qui m’apparaît cependant moins aigu qu’en fin d’après-midi. De la Place du Tilleul, majestueux pluricentenaire appuyé sur ses béquilles, je m’en vais par la jadis commerçante rue des Princes jusqu’à celle des Rondes, la bien-nommée, puisqu’elle fait le tour de la cité. Puis, j’erre un peu au hasard, certain de revenir sans encombre à mon hôtel, situé tout près de l’église forteresse Ste-Marie-Madeleine, accolée à la Porte d’En Bas, l’une des deux qui subsistent aux entrées de la ville intérieure.

Vingt-trois heures sonnent à la tour. J’espère que les cloches s’arrêtent après minuit, car j’ai le sommeil plutôt léger en ce moment. Il est temps de regagner ma chambre.

IV

Étendu dans le noir, je ne trouve pas le repos. Des images de mon passé dansent dans ma tête et se superposent à d’autres du présent. Celles de Lydia sont les plus prégnantes. Je la vois me passer les bras autour du cou en disant : « Dada ! » (elle n’a jamais réussi à prononcer correctement « papa »). Je nous vois sur une balançoire, tandis qu’elle rit aux éclats, dans la piscine gonflable où elle me fait peur avec ses « sous l’eau » prolongés, les mains dans la peinture à l’eau en train de composer une frise d’empreintes autour de sa chambre, se roulant sur la pelouse avec le chien et les chats. Et je pleure.

Claire est là aussi. En maillot de bain une pièce blanc qui fait ressortir son bronzage, ses cheveux blonds dénoués dans le vent de la Baule, en tailleur ajusté et talons aiguilles au vernissage d’une exposition d’un peintre de nos amis. Sur le cliché de ma rétine, tous les regards masculins convergent vers elle. Nue, sous un drap, devant le feu de cheminée dans notre chaumière du Pays d’Auge. Ce dernier souvenir en soulève d’autres plus brûlants… Ce n’est pas le moment !

Plus d’images me reviennent : des barbecues d’été aux senteurs de Provence, des soifs étanchées de vins frais perlés de rosée, des soirées alanguies qui se prolongent dans les transats du jardin… C’est l’avers heureux de cette pièce lancée au vent des souvenirs. Une course en voiture dans la nuit vers les Urgences, des heures sur un siège en plastique dans un couloir blafard, une assemblée dans un cimetière pentu devant un cercueil couvert de pétales de rose, des mines interloquées à l’audition d’un testament inattendu… C’est le revers de ce pile ou face.

D’autres encore. Des interlocuteurs coriaces ou méprisants ou faux-culs qu’il faut ménager parce que ce sont des clients et que « le client est roi ». Des supérieurs exigeants et tatillons, plus souvent avares de compliments et prolixes en reproches qu’enclins à distribuer bonus et promotions. Des collègues intrigants. J’ai la dent dure, ce soir, du côté professionnel. Rien ne trouve plus grâce à mes yeux. Ça sent un peu le burn-out.

Même  la conduite me pèse, alors que j’ai toujours adoré ça, depuis mon plus jeune âge. À cinq ans, je réclamais à cor et à cri une voiture à pédales, à treize, je conduisais une jeep rescapée de la Libération dans les champs de mon oncle normand. À dix-sept, j’empruntais en cachette la Renault 21 de mon père. Le jour, de mes dix-huit ans, j’obtenais mon permis, du premier coup. Pendant deux ans, j’ai emmené en soirée tous mes copains, car j’étais le seul à disposer d’un véhicule (d’occasion, un peu pourri, certes). Puis, je suis monté en gamme, au fil de ma carrière, jusqu’à posséder aujourd’hui un SUV d’une marque prestigieuse, renouvelé tous les deux ans. Sièges en cuir, toutes options, jantes alliage, système audio de pointe, ordinateur de bord, aides à la conduite, etc. Et voilà que le conduire ne m’amuse plus. Comment cela est-il arrivé ? Je ne comprends pas.

Vais-je tout abandonner, alors ? Famille, domicile, travail, amis, collègues, véhicule, villégiature ?

Sur cette question à laquelle je ne sais pas encore répondre, mes yeux daignent enfin se fermer alors qu’une heure sonne au clocher. Et zut !

V

En fin de compte, j’ai plutôt bien dormi. Je suis habitué aux lits d’hôtel et celui-là était bon, ni trop dur, ni trop mou. Je n’avais pas fermé les volets ni tiré les rideaux : c’est la clarté du jour qui m’a éveillé vers sept heures et demie. Je n’en reviens pas.

Trente minutes plus tard, je suis dans la salle de l’auberge. En saison, le petit déjeuner est servi sous forme de buffet, mais ce matin, c’est une jeune serveuse qui vient prendre ma commande à table. Jus d’orange fraîchement pressé, yaourt nature, salade de fruits, œuf coque, thé Earl Grey, pain grillé, beurre demi-sel. J’arrête là. Pas de viennoiseries, pas de confiture, monsieur ? Non, merci, mademoiselle. Je suis revenu de la taille 44 à la 42, et j’ambitionne de redescendre au 40. Je note que c’est le premier projet d’avenir que je formule depuis trente-six heures. La crise serait-elle passée ?

Je déjeune au calme dans l’autre salle du restaurant, au plancher rustique qui craque sous les pas. Des pensées saugrenues m’habitent : si je ne veux pas utiliser ma carte et conserver du liquide, il faut que j’abandonne l’auberge à la cloche de bois. Je n’ai jamais agi de la sorte. Ça va m’être difficile. Direction la Suisse ou l’Italie ? Plutôt l’Italie, si je souhaite embarquer quelque part, non ? Dois-je laisser mes clés sur le tableau de bord du 4×4 ? Et mon passeport ? Si je le prends, on va me suivre à la trace très facilement ; dans le cas contraire, je devrai voyager en clandestin et prendre des risques. Est-ce que mon petit sac à dos est dans le coffre comme d’habitude, au moins ? Qu’est-ce que j’ai mis dans ma valise, à part des chemises et deux complets ? Une chemise à carreaux et un jean pour vendredi, c’est autorisé. Et mon coupe-vent, toujours sur la plage arrière.

Ce serait possible.

Je remonte dans ma chambre. Dans la salle de bain, un homme de quarante ans, les traits un peu fatigués, le cheveu en bataille, me fait face dans le miroir. Je le vois retirer son alliance et la déposer sur l’étagère en verre devant lui. Faire de même avec son portefeuille sur le chevet du lit.

Puis, il se change, range sa chemise blanche et son costume dans la penderie, met sa brosse à dents dans sa poche et sort de la chambre, en direction du parking de l’établissement. Là, il récupère un sac à dos bleu et rouge, y fourre un coupe-vent à capuche, laisse la carte à puce dans le lecteur du véhicule et son trousseau de clés sur la console centrale.

Il est neuf heures. Il traverse le village en direction de l’Est.

Le voilà, pouce en l’air, sur le bord de la départementale. Un camion de livraison s’arrête bientôt :

— Vous allez où ?

— Vers le sud.

— Jusqu’à Lyon, si vous voulez, pas plus loin avec moi.

— OK, ça marche, merci.

— Montez !

Alors que je me hisse sur le marchepied du trente tonnes, je suis pris d’un étourdissement : une avalanche d’images défile sous mes yeux, comme un accéléré de toute ma vie et ce kaléidoscope ralentit sur Claire en train d’arroser les fleurs sur la terrasse, puis s’arrête sur un visage inquiet, tandis que j’entends un appel de deux syllabes prononcées par une voix enfantine altérée : « Dada ! ».

Je repose pied à terre, sonné. Le chauffeur m’interroge :

— Ça va ?

— Ça va aller, mais j’ai changé d’avis, merci.

Il fait une grimace d’incompréhension.

— Il faut savoir ce que vous voulez, mon vieux.

— Désolé.

Je referme la portière, il embraye nerveusement et démarre.

Moi, je repars en direction de l’auberge.

À présent, je sais qu’une personne au moins me retient ici. Peut-être deux. On verra.

* Hypocras : ancienne boisson à base de vin, sucrée au miel et aromatisée de diverses épices, dont la cannelle et le gingembre. La légende attribue son invention au médecin grec Hippocrate, au V e siècle avant Jésus-Christ, mais en réalité, le nom d’« hypocras » se rencontre pour la première fois au milieu du XIV e siècle.

© Pierre-Alain GASSE, juin 2017.

 

L’Homme debout de Domme

Cette histoire brode sur une légende, c’est dire son degré de véracité !

 I

« Appelé homme debout ou cabinet selon les régions, ce meuble est en noyer, il ouvre en façade par deux portes et un tiroir. Les portes sont à pointes de diamant et le tiroir est encadré d’une grosse moulure ; bien que moins grasses, des pointes de diamant ornent aussi les panneaux de côté. Il repose sur des pieds tournés en façade et le bas est agrémenté d’une importante corniche. Au-dessus et au-dessous du tiroir, le corps est ceinturé de petites moulures en corniche également et le tout est coiffé d’une autre plus imposante, caractéristique des meubles du Sud-Ouest. Il a conservé ses serrures et ses clefs d’origine.
Époque fin du XVIIe siècle. Origine Sud-Ouest. Restaurations d’usage. Dimensions : largeur au niveau de la corniche supérieure 115 cm, largeur : 87 cm, hauteur : 219 cm, profondeur : >60 cm, prix : 2050 € ou offre directe. »

Ce soir-là, lorsque Constantin Lartigue découvrit cette annonce sur un site d’enchères, il cliqua immédiatement sur le nom du vendeur – un professionnel de Toulouse – et appela sans plus attendre. Depuis le temps qu’il cherchait une pièce de ce type pour finaliser l’ameublement de sa demeure dans la bastide, il ne fallait pas laisser filer l’occasion ! Sa bourse allait en souffrir, mais il n’avait rien trouvé de comparable à meilleur marché. Ces meubles d’époque Louis XIII étaient devenus rares et parmi les plus onéreux dans leur catégorie. Et il avait sous les yeux un très beau spécimen ! Il mit une option sur l’objet, prit rendez-vous pour une visite et monta se coucher. Cette journée finissait mieux qu’elle n’avait commencé. La pluie persistante avait révélé une infiltration, sans doute due à quelque tuile cassée qu’il lui faudrait remplacer. Dans l’attente, il avait mis un seau sous le goutte-à-goutte incriminé, avec au fond une serpillière pliée pour limiter le bruit.

Au matin, une brume légère enveloppait la petite cité périgourdine encore endormie de Domme. Protégée sur trois côtés par ses murailles et, pour le dernier, par sa falaise de plus de deux cents mètres. au-dessus de la Dordogne, le soleil naissant la dégageait peu à peu. L’atmosphère, lavée des miasmes de la pollution, était fraîche et pure. En ouvrant ses volets sur le paysage incomparable à ses yeux de la vallée de la Dordogne, avec au nord-est la falaise du « cingle » de Montfort, Constantin y puisa une énergie nouvelle et entreprit aussitôt une gymnastique matinale, qu’il avait interrompue quelques mois plus tôt, au décès de son épouse. Il se trouvait en pleine série de « pompes » lorsqu’il se souvint du rendez-vous pris la veille au soir et un sourire vint remplacer la grimace qui barrait déjà son visage. Allons, les mauvais jours semblaient s’éloigner !

II

Constantin Lartigue, 43 ans, veuf sans enfant de Sophie Duplessis, emportée par un cancer du pancréas en quelques semaines, avait failli sombrer dans un dépérissement programmé après ce coup de sort. Sophie et Constantin formaient un couple fusionnel que tous enviaient dans le village de Domme. Libraires, ils travaillaient ensemble et ne s’étaient pas quittés un seul jour depuis leur rencontre dans la boutique que Constantin avait héritée de son père.

Leur première séparation avait eu lieu le jour de l’hospitalisation en urgence de Sophie  à l’hôpital Jean Leclaire de Sarlat. Cette nuit-là, Constantin n’avait cessé de se tourner et retourner dans son grand lit froid, pour ne trouver le repos que deux ou trois heures avant l’aube. Hélas, trois semaines plus tard, la séparation devenait définitive.

Passée l’épreuve des obsèques, la tension nerveuse qui l’avait tenu debout tous ces premiers jours de deuil, brutalement abandonna Constantin. Il cessa d’ouvrir la boutique, de se raser et de s’alimenter. Il errait entre l’appartement et la boutique, vidait une à une toutes les bouteilles d’alcool de la demeure, avant de sombrer n’importe où dans un sommeil éthylique.

Ses amis durent finalement se faire ouvrir la maison, pour lui éviter un naufrage annoncé. Ils l’obligèrent à signer son entrée dans une clinique spécialisée, à deux cents kilomètres de là. Il devait y rester trois  mois.

À sa sortie, ce n’était plus le même homme. Amaigri de dix kilos, il avait perdu la plupart de ses cheveux dont le reste avait blanchi et parlait d’une voix empâtée au débit ralenti.

Il fallut du temps encore pour que l’effet des neuroleptiques s’atténue puis disparaisse et que Constantin retrouve une mobilité et une élocution normales. Il rouvrit sa boutique. Les clients fidèles revinrent. La vie reprit son cours, sauf que, pour ne pas prendre ses repas seul face au mur ou l’écran du téléviseur, Constantin déjeunait et dînait désormais à l’auberge voisine. À ce compte-là, il ne gagnait pas d’argent, mais l’assurance vie qu’il avait souscrite en faveur de Sophie quand elle avait hérité de sa mère, lui permettait cette dépense.

Il avait déjà, du vivant de Sophie, du goût pour les meubles anciens. Ils s’étaient meublés chez le brocanteur du coin. Et la librairie avait conservé ses rayonnages d’antan, son échelle coulissante, ses comptoirs de bois ciré, comme du temps de son père. Ses amis ne furent donc pas surpris de le voir bientôt courir ventes aux enchères, brocantes et vide-greniers de tout le département. Mais à force d’acheter, vendre aussi devint nécessaire, car l’appartement et ses annexes, même sans Sophie, n’étaient pas extensibles.

Voilà comment Constantin Lartigue devint brocanteur amateur d’abord, puis professionnel bientôt, ce type de commerce s’avérant plus rémunérateur dans un village touristique comme Domme qu’une simple librairie. Les parutions nouvelles, sitôt publiées, sitôt oubliées pour la plupart, disparurent des étagères et présentoirs. Il se cantonna aux livres anciens et éditions rares pour collectionneurs et spécialistes et libéra de l’espace pour des meubles et bibelots en tous genres. Ce voisinage composait une boutique étonnante, chaleureuse, à son image, où l’on respirait l’encaustique et le vieux papier.

Située place de la Rode, un des deux foirails de la ville, la boutique n’occupait pas un emplacement de premier choix sur la place fleurie de la Halle, mais la bastide, fondée en 1239 par Philippe le Hardi, n’était pas si grande, avec moins de mille habitants, qu’on n’achevât, en moins d’une demi-heure, le tour de son trapèze en passant devant chez Constantin, qui, en fin de compte, trouvait cet emplacement tout à fait à son goût.

III

En matière de commerce, quel qu’il soit, il ne convient pas de garder les deux pieds dans le même sabot ! Tant que l’on ne possède pas chez soi l’objet de son achat, on demeure à la merci d’un surenchérisseur, d’un vendeur dénué de parole, voire d’un escroc. Constantin avait donc pris rendez-vous au plus vite pour le lendemain, onze heures. Pas loin de deux cents kilomètres à parcourir l’attendaient. « Dépêche-toi, si tu veux être à l’heure », s’entendit-il marmonner.

Sa séance de gymnastique matinale s’en trouva abrégée et le petit déjeuner avalé debout dans la cuisine, en écoutant les informations régionales. Une brève retint l’attention de Constantin : on venait de découvrir lors de travaux dans une possession de la Commanderie des Andrivaux, près de Périgueux, un coffret emmuré. Les spécialistes l’avaient daté du XIVe siècle et lorsqu’on força le fermoir rouillé, à l’intérieur reposait, soigneusement enroulée, une moitié de parchemin. Celui-ci représentait une sorte de carte ou plan, accompagné d’un texte dont la majeure partie avait été soustraite. N’en subsistait que la première ligne qui disait en latin : « vae cui sine fide vera hoc legerit! » – malheur à qui aura lu ceci sans foi véritable ! – et une série tronquée de « dessins » ressemblant fort à un langage codé.

Aussitôt ressurgirent les spéculations sur le mythique trésor des Templiers, supposément caché en divers endroits, avant la dissolution de l’ordre par le pape Clément V, le 22 mars 1312. Mais sans la seconde partie du document, autant chercher une aiguille dans une botte de foin ! Que dis-je ? Une botte de foin. Un grenier entier ! Rien qu’en France, on dénombrait plusieurs centaines de grandes « commanderies » ! Il n’empêche qu’une recrudescence de visiteurs de tous acabits fut notée dans les sites templiers des alentours dès le lendemain de la publication de la nouvelle ! Les trésors, réels ou mythiques, étaient toujours source de fantasmes !

Constantin pensa que le mécréant qu’il était n’aurait pas été le bienvenu dans une telle affaire et, consultant sa montre, finit d’avaler précipitamment son café. Puis, ayant fermé à clef la librairie-brocante, il monta dans son fourgon, vérifia le stock de couvertures et sangles nécessaires au bon transport de son acquisition, et prit la direction de Toulouse.

Deux heures et demie plus tard, il se garait devant la façade d’un marchand de meubles anciens, proche du cimetière de Rapas, au sud-ouest de la ville. Le propriétaire était un curieux homme, à la voix de fausset, au profil d’aigle, au crane déplumé, d’âge indéfinissable et manières efféminées.

— Bonjour, cher monsieur, je vous attendais, vous voilà donc l’heureux acquéreur de cette merveille ?

Il désignait un cabinet en noyer, à pointes de diamant, moulures et corniche, de plus de deux mètres de haut, d’un équilibre parfait, qui trônait dans la boutique.

Constantin jaugea le meuble d’un regard averti, émettant un petit sifflement admiratif, puis il entreprit une revue de détail méthodique : d’abord, il fit le tour du meuble, en apprécia les assemblages à tenon et mortaise, à queue d’aronde, les embrèvements, l’état des moulures et de la corniche. Puis, il l’ouvrit, examina l’intérieur, tira le tiroir qui coulissait parfaitement, manœuvra les clefs des portes. Le meuble avait été restauré très soigneusement, sans doute au siècle dernier, par un précédent propriétaire. Sa patine était très belle et seuls le fond, qui avait dû souffrir de l’humidité, ainsi que les pieds tournés, avaient été remplacés. Pas de doute, cette pièce valait son prix ! Il sortit son carnet de chèques et son stylo…

— Cela doit être un crève-cœur de se défaire d’une si belle pièce, dit-il bientôt en tendant le formulaire rempli, daté et signé à son interlocuteur, qui se frottait déjà les mains…

— En effet, mais, vous savez, dans ce métier, si les sentiments prennent le dessus sur la raison, c’est le début des soucis…

— Vous n’avez pas tort. Mais, pour ma part, je compte bien garder ce meuble tant que je vivrai. Bon, je vais chercher mon diable, des couvertures et des sangles.

— Je vais vous aider…

IV

Constantin tressautait presque d’impatience sur le siège de son véhicule à l’idée d’installer son acquisition au cœur de sa demeure. Pas question de le mettre en bas, dans la boutique : il ne voulait pas être obligé de répondre à tout bout de champ que ce meuble n’était pas à vendre ; or, il était persuadé qu’il attirerait les regards de tous, comme il avait captivé le sien. Non, il l’installerait dans son appartement, s’il consentait à passer par l’escalier ancien un peu étroit de son logis.

Cette entreprise eut lieu dès le lendemain, avec le renfort d’un ami de longue date, taillé en athlète et toujours prêt à rendre service. Délesté de ses portes, de sa corniche et de son tiroir pour alléger son poids, le noble objet – Constantin tirant, son ami poussant et portant – gravit donc un étage, sans autre dégât qu’une petite rayure sur la peinture du mur, causée par un angle découvert. Ouf !

Ayant équipé le meuble de patins, son nouveau propriétaire put à loisir le glisser sur le parquet ciré de l’appartement. Mais où l’installer ? Entre les deux fenêtres de la salle ? Il suffirait de retirer le tableau qui s’y trouvait. De biais, dans un angle du salon et l’utiliser comme bar ? Ou bien au fond du couloir de l’entrée, à la place du miroir qui agrandissait l’espace ? Aucune de ces solutions n’agréa Constantin.

En fin de compte, le « cher » meuble trouva place dans la seule pièce de l’appartement qui affichait un manque évident, la chambre à coucher de Constantin, orpheline de Sophie, son désordre permanent, ses robes, ses chapeaux, ses chaussures, portés un beau matin chez le fripier, quelques semaines auparavant.

Ayant sorti le tiroir de son logement, ce fut au moment d’entreprendre d’en revêtir le fond d’un papier protecteur avant d’y ranger ses chaussettes, que Constantin remarqua quelque chose d’insolite. Le fil du bois de la planchette de fond différait, dessus et dessous ! Quel était ce mystère ? Réflexion faite, une seule explication logique à cela : deux épaisseurs de bois, autrement dit, un double-fond ! Cette découverte estomaqua Constantin. Oui, mais comment l’ouvrir ?

Il posa avec fièvre l’objet sur son bureau. À première vue, l’embrèvement semblait tout ce qu’il y avait de plus normal. Il examina la face supérieure du fond. Elle était ajustée, mais sur trois côtés, ne semblait pas insérée dans une rainure. Fixant dessus une ventouse, Constantin essaya de la tirer vers lui. En vain. Il retourna le tiroir et remarqua alors que le montant arrière était dédoublé dans son épaisseur et assemblé avec rainure et languette, alors que la face avant était montée à queue d’aronde. Une partie serait-elle amovible ? Il remit le tiroir à l’endroit et, après l’avoir ventousée, tira la face interne du montant arrière vers le haut. Miracle ! La pièce de bois sortit sans trop d’effort de ses rainures, libérant le panneau de fond, contre lequel elle reposait, dans une feuillure. Il ne restait plus à Constantin qu’à sortir celui-ci de la rainure avant pour découvrir, bien à plat, ce qu’il identifia presque aussitôt comme… un parchemin ! Ou plutôt un bout de parchemin. Le bord gauche, en effet, était déchiré. Il était couvert d’une série de 36 lignes de deux, trois ou quatre mots écrits à l’aide de signes à mi-chemin entre des hiéroglyphes et un alphabet. D’alphabet, Constantin n’en connaissait que trois, latin, grec et cyrillique. Et celui-là ne ressemblait à aucun de ceux-là. Mais il y en avait tant d’autres !

Parchemin. Il consulta ses livres. On en avait utilisé jusqu’au XVe. C’est alors qu’il établit le rapprochement avec la brève entendue la veille à la radio : ce rouleau découvert dans un coffret emmuré, près de Périgueux. La description collait. Il aurait donc, sans le vouloir, mis la main sur le morceau manquant ? D’une possible carte du supposé Trésor des Templiers ? Ce fragment pouvait remonter à la dissolution de l’Ordre, en effet. C’était proprement incroyable !

Il se reprit. « Ne t’emballe pas ! Il te faudrait encore réunir les deux parties du parchemin et parvenir à déchiffrer ces lignes. Tes huit années de latin sont un peu loin… et cet alphabet paraît bien mystérieux ! ».

V

Les commanderies et fermes templières étaient nombreuses dans la région. Tout le monde ou presque avait entendu parler du mythique trésor de l’Ordre des Chevaliers du Temple. Les chasseurs de trésors, périodiquement, annonçaient des trouvailles qui jusqu’ici, avaient toutes fini en eau de boudin. Constantin décida de se replonger dans les livres, pour rafraîchir ses connaissances.

La plupart des avis autorisés concordaient : le trésor aurait été réparti en au moins trois convois, sans compter les leurres destinés à tromper les sbires du Roi, de chariots qui, après diverses étapes dans des établissements templiers, chartreux ou des chevaliers teutoniques, auraient fini dans différents pays limitrophes.

« Une première partie du trésor aurait atteint, dit-on, le Portugal, par le Sud-ouest de la France, puis la plage de Saint Jean de Luz où elle fut rejointe ensuite par une flotte de dix-huit galères parties de Boulogne. Elle prit alors le large en direction du Portugal où le roi se déclara protecteur de l’Ordre et devint du coup ennemi de la France et du pape.

Une seconde partie du trésor partit vers le Nord et l’Est de la France et s’évanouit quelque part autour de Liège et de Strasbourg.

Une troisième partie du trésor (selon la très sainte règle de la Trinité) aurait parcouru la France vers le Sud-Est, via les différentes abbayes des Chartreux et cela jusqu’en Italie, par le port de Gênes, où le trésor fut dispersé entre l’ordre de Malte et celui de Jésus-Christ, au Portugal. »(1)

Combien d’étapes avaient dû respecter ces convois nocturnes, protégés par des hommes déguisés en marchands ? Celui du Sud-Ouest serait-il passé par la commanderie des Andrivaux ? C’était ce qu’il convenait d’établir en premier.

Constantin, fin connaisseur de la nature humaine, aurait parié qu’à chacune des étapes, ceux qui avaient permis cette fuite de capitaux vers l’étranger, n’avaient pas manqué de prélever au passage leur dîme, voire davantage. D’où la possible existence de plusieurs « petits » trésors. C’était son hypothèse.

Il commença par établir une carte aussi précise que possible des principales commanderies  des Templiers entre Paris et Saint-Jean-de-Luz. Vaste entreprise. Cette fois, il dut renoncer aux livres pour recourir à l’Internet. Le principal site dédié à l’Ordre en recensait des centaines ! Classées par département et par ordre alphabétique, ce qui ne faisait pas du tout son affaire. Il dut donc opérer des allers-retours entre sa vieille carte de France Michelin et la liste proposée. Au bout de quelques heures de ce va-et-vient, il disposait d’une sélection arbitraire, mais cohérente. Il s’interrogea ensuite sur la distance que pouvait parcourir nuitamment un convoi de chariots plus ou moins lourdement chargés. Pas bien grande, pour sûr. Pas plus de 6 à 8 lieues parisiennes selon le terrain, autrement dit, entre 20 et 25 kilomètres, au mieux. Cela signifiait un nombre important d’étapes (entre 30 et 40) et des risques multipliés. Pas étonnant que ce trésor se soit évanoui dans la nature ! C’est qu’il y avait 230 lieues à parcourir entre la capitale et la côte basque ! Bref, entre quatre et cinq semaines de voyage ! Une éternité par les temps incertains d’alors.

Constatation encourageante : à l’époque, l’itinéraire le plus direct entre Paris et Saint-Jean-de-Luz passait bien par Périgueux ! Après Étampes, Orléans, Vierzon, Châteauroux, Limoges, et avant Bergerac, Marmande, Mont-de-Marsan et Dax. Le passage d’un convoi par la Commanderie des Andrivaux s’avérait donc plausible. Celle-ci avait été fondée en 1139. Et de 1297 à 1306, le précepteur en avait été Géraud de Lavernhe, maître de l’Ordre en Périgord, qui fit partie l’année suivante des soixante-dix Templiers emprisonnés à… Domme ! Curieuse coïncidence ! Mais difficile d’aller plus loin, sans autres éléments. Il décida alors de s’intéresser de plus près au texte du parchemin.

VI

En fouinant dans le dédale des sites consacrés aux Templiers, il découvrit des allusions à un « chiffre des Templiers », puis à un alphabet du même nom, dérivé de la Croix des Béatitudes. En fouillant encore, il finit par en trouver une représentation graphique.

C’était une série de six croix pattées différentes dont chaque branche correspondait à une lettre. La première, faites de flèches aux pointes tournées vers l’intérieur, correspondait, en tournant dans le sens des aiguilles d’une montre, aux lettres A, B, C, D. La seconde, formée de triangles isocèles, à H, F, G, E. La troisième, composée de cerf-volants convexes aux pointes toujours vers l’intérieur, à I, L, K, M. Le N, à part, était représenté par un X. Les trois dernières croix reprenaient le tracé des trois premières, mais avec un point à l’intérieur de chacune des figures et correspondaient respectivement aux lettres O, P, Q, R, puis S, T, U, V et enfin X, Y W, Z.

Le J manquait. Rien d’étonnant à cela. Il ne s’était différencié du I qu’au XVe siècle. Le U avait pris son indépendance du V au Moyen Âge, leur présence à tous deux était logique, mais celle du W l’étonna davantage, car il lui semblait que cette lettre avait été la dernière à intégrer notre alphabet. Cependant, en cherchant son origine, il découvrit qu’elle remontait à Chilpéric 1er, autrement dit, bien avant la création de l’Ordre des Templiers en 1129 ! Muni de cette table de correspondance, il entreprit alors de déchiffrer son bout de parchemin.

Ce qui se révéla être de la poésie rythmique en latin moyenâgeux disait, en trois strophes de douze vers :

O Fortuna,
velut luna
statu variabilis,
semper crescis
aut descrescis;
vita detestabilis
nunc obdurat
et tunc curat
ludo mentis aciem,
egestatem,
potestatem
dissolvit ut glaciem.
Sors inmanis
et inanis,
rota tu volubilis,
status malus,
vana salus
semper dissolubilis,
obrumbratam
et velatam
mihi quoque niteris,
nunc per ludum
dorsum nudum
fero tui sceleris.
Sors salutis
et virtutis
mihi nunc contraria,
est affectus
et defectus
semper in angaria;
hac in hora
sine mora
cordis pulsum tangite,
quod per sortem
sternit fortem
mecum omnes plangite

Une complainte à la chance et à la déesse Fortune, apparemment ! C’était une combinaison de tétrasyllabes et d’hexasyllabes avec une structure de rimes plates et embrassées assez complexe : aabccbddeffe, qui se répétait dans les trois strophes. Constantin pensa d’abord utiliser sa grammaire et son vieux Gaffiot (2) pour affiner le sens, mais avant il eut la bonne idée de taper le premier vers « O Fortuna » dans son navigateur. Qui le renvoya immédiatement vers un article de Wikipedia où figurait l’origine et, miracle, une traduction du poème : c’était un des plus connus des « Carmina Burana », ces chants laïcs du XIIIe siècle, trouvés dans l’abbaye de Benediktbeuern, en Bavière, en 1800 et des poussières. 

Ô Fortune,
comme la Lune
de nature changeante,
toujours croissant
ou décroissant ;
Vie détestable
oppressante
puis aimable
par fantaisie ;
Misère
et puissance
se mêlent comme la glace fondant.
Sort monstrueux
et insensé,
Roue qui tourne sans but,
distribuant le malheur,
et le bonheur en vain
insaisissable toujours ;
Ombrée
et voilée
pour moi sans but ;
Maintenant par jeu,
j’offre mon dos nu
à ta méchanceté.
Le cours de la santé
et du courage
me sont contraires,
affligé
et défait
toujours asservi.
À cette heure
sans plus tarder
ses cordes vibrantes m’affectent ;
Alors le destin
comme moi frappe le fort
et chacun se lamente !

La traduction aurait pu être plus proche du texte latin, pensa Constantin à la lecture, mais enfin, c’était acceptable. Par contre, qu’on ait pris le soin de coder ce texte n’avait aucun sens ! Et même en admettant qu’il y ait un jeu de mots sur « Fortune », cette nouvelle lecture du poème ne laissait aucun espoir aux chercheurs du Trésor ! Tout ceci ressemblait fort à un savant leurre. Une détestable impression d’avoir été mené en bateau s’empara de lui.

Cependant, quelque chose dans le for intérieur de Constantin lui soufflait de ne pas abandonner si vite, de chercher encore, de ne pas se laisser décourager pour si peu ! Il songea que la malédiction initiale devait bien servir à quelque chose, elle aussi, en sus de son admonestation. Il la rapprocha du texte, en compta les mots, le numéro d’ordre de leurs lettres dans l’alphabet, les additionna, les ventila de diverses manières. Rien. Il décida alors de laisser reposer. La nuit porte conseil, disaient les Anciens. Il alla donc se coucher et s’endormit bientôt d’un sommeil rempli de formules ésotériques, de codes secrets et de sens cachés.

Au matin, il eut l’idée d’établir une correspondance entre le nombre de lettres de chacun des mots de la « malédiction » : vae cui sine fide vera hoc legerit ! et le poème : 3-3-4-4-4-3-7. Il prit le 3e vers, puis le 6e, puis le 10e et ainsi de suite. Observant ensuite le premier mot de chacun de ces vers, « statu vita egestatem et semper mihi est », il eut alors un choc : cela avait du sens ! Mais pas celui qu’il espérait : cette phrase, en latin de cuisine certes, disait ce qui en français pourrait s’exprimer ainsi : « Et la pauvreté est toujours l’état de ma vie ». Enfer et damnation ! On se fichait bien de lui ! Ce parchemin n’était donc qu’un jeu, une fausse piste, un trompe-couillon ! Et le couillon, dans l’affaire, c’était lui, qui avait passé presque quarante-huit heures pleines à courir après une chimère, il en était persuadé à présent !

Il hésita un moment sur la conduite à tenir, brûler ou pas ce maudit vélin, puis en fin de compte, après l’avoir photocopié, le replaça dans son logement, le double fond par dessus, et inséra à nouveau le montant arrière du tiroir dans ses rainures. Il retourna le tiroir, en couvrit le fond avec le papier qu’il avait préparé, puis rangea ses chaussettes, dont beaucoup étaient dépareillées depuis le décès de Sophie, sans qu’il en ait découvert la raison. Un mystère de plus ! Mais, il avait sa dose pour aujourd’hui.

De toute manière, cela ne lui déplaisait pas de porter des chaussettes de couleur différente.

S’étant autorisé un vieux whisky pour la première fois depuis bien longtemps, verre en main, assis dans un rocking-chair en rotin face à son homme debout, Constantin admirait le meuble et se demandait dans combien de temps, de jours, de mois, d’années, une autre personne que lui découvrirait à nouveau le parchemin et se lancerait à son tour dans une improbable quête ?

Il s’endormit bientôt, du sommeil du juste, en songeant que dans ces affaires, ce n’était pas tant le résultat qui importait que la recherche en elle-même.

VII

Ce furent les premiers rayons du soleil sur son visage qui le réveillèrent au petit matin, tout ankylosé dans son fauteuil. Il avait oublié de fermer les volets ! Mais cette nuit inconfortable avait été profitable : en effet, durant son sommeil, s’était insinuée en lui l’idée que le message codé qu’il avait découvert relevait d’une pure construction du hasard et qu’il convenait sans doute de ne pas en rester là.

C’est alors qu’il décida de pousser ses investigations jusqu’à Périgueux et la Commanderie des Andrivaux, non sans se documenter un peu plus auparavant.

C’est ainsi qu’il découvrit qu’à la suite d’un couvent de Bénédictines fondé en l’an mil et démantelé pour cause de mauvaises mœurs, les Templiers s’étaient installés aux Andrivaux en 1133, construisant l’église Saint-Maurice, un logis pour les frères, un cimetière, une lanterne des morts, un moulin et un pigeonnier. La commanderie avait petit à petit pris de l’importance puisque, lorsque les choses tournèrent mal pour eux, en 1309, pas moins de soixante-dix chevaliers y furent arrêtés.

Après la dissolution de l’Ordre par le Concile de Vienne en 1312, la Commanderie et ses biens passèrent à un ordre frère, celui des Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem. En 1372, après les destructions de la guerre contre l’Anglais, elle se trouve réduite à quatre frères ; en 1460, elle est rattachée à celle de Condat. En 1562, apparaît aux Andrivaux la famille De Chilhaud, qui peu à peu va exercer les pouvoirs autrefois dévolus aux Commandeurs.

En 1659, on comptait « 50 feux et 140 communiants » aux Andrivaux. En novembre 1789, le décret créant les municipalités élues avait amené comme premier maire le prieur de l’abbaye voisine de Merlande. Le 18 juillet 1809, Napoléon signait le décret qui rattachait Les Andrivaux à la commune contiguë de Chancelade, dont le hameau fait toujours partie aujourd’hui.

En 1818, le conseil de fabrique (le conseil paroissial d’alors), en accord avec la mairie, vu l’état de l’église, décidait sa démolition, mais le Préfet Marcillac évitera la destruction de la crypte.

Constantin apprit encore que sous la maison De Chilhaud, on avait découvert un souterrain menant à une salle voûtée, avec deux issues dans la campagne. C’était dans cette salle, récemment déblayée de l’éboulement qui l’avait comblée qu’on avait découvert le coffret emmuré avec le fameux parchemin.

Bon. Il lui fallait à présent préparer son expédition. Sa destination se trouvait à une heure et demie de route, mais il n’avait pas envie d’effectuer l’aller-retour dans la journée. Au diable l’avarice ! Un peu de tourisme ne lui ferait pas de mal après tous ces mois de vie recluse. Depuis qu’il habitait l’un des plus beaux villages de France, c’est-à-dire depuis sa naissance, Constantin était habitué aux vieilles pierres, aux bâtiments de cachet. Il chercha donc un hébergement dans ce goût et tomba, à quatre kilomètres de son objectif sur un petit château du XIXe transformé en hôtellerie de standing. Les chambres dans la bâtisse auraient grevé son budget, mais une dans l’Orangerie ferait son affaire. Et si les prix du restaurant étoilé l’effrayèrent, ceux du Bistrot, installé dans une verrière, lui convinrent tout à fait. Un coup de téléphone plus tard, c’était réglé. Il y avait même une offre « soirée étape » à laquelle son statut de brocanteur lui donnait droit. Parfait !

Muni de ce viatique, d’un bagage léger et de l’original du parchemin récupéré par-dessous ses chaussettes, il prit la route, non pas dans son prolétaire fourgon, mais avec son vieux roadster Triumph Spitfire MK1, donné par son père pour ses vingt ans et qui n’était pas sorti du garage depuis la mort de Sophie. Celui-ci s’enorgueillissait de son acquisition en 1962 et lorsque Constantin adolescent moquait sa couleur vert bouteille, son père lui serinait qu’il était « conifer green » avec un fort accent anglais du sud-ouest. Ce souvenir amena un sourire sur ses lèvres. Il aimait son bruit particulier, les vitres latérales coulissantes de l’habitacle, la souplesse de son moteur et sa consommation modérée ; moins, outre sa couleur, la rudesse de sa suspension, sa capote démontable dont l’arceau se rangeait dans le coffre et son tableau de bord minimaliste, mais à cheval donné, on ne regarde pas les dents, n’est-ce pas ?

VIII

Le soleil rayonnait et c’est capote repliée qu’il avala les quatre-vingt-dix kilomètres de routes sinueuses, le coude à la portière et le nez au vent, en prenant tout son temps. La Triumph ne supportait aucune erreur de conduite. Le moindre coup de frein intempestif pouvait terminer en tête à queue ! Ce matin, il s’était levé d’humeur badine. Les contrariétés passées avaient été remisées au magasin des accessoires. Et c’est dans d’excellentes dispositions qu’il prit ses quartiers au Château des Reynats, avant de mettre le cap sur la commanderie voisine.

Une grille fermait la cour trapézoïdale délimitée par les deux corps de bâtiments principaux ; c’était aujourd’hui propriété privée. Plus loin, le pigeonnier, couronné de ronces et de lierre, attendait une remise en état. La lanterne des morts avait disparu. Quant à la maison De Chilhaud, elle avait connu des travaux conservatoires encore inachevés. De l’église Saint-Maurice, il ne restait qu’une carcasse à ciel ouvert et la crypte.

Après l’annonce diffusée à la radio, la presse locale s’était emparée de l’affaire, avec reportage photographique et interviews. Il ne fut pas trop difficile à Constantin de retrouver l’inventeur du parchemin. Un archéologue de la DRAC Nouvelle Aquitaine, qui travaillait sur le site de Limoges, mais natif de Chancelade où il avait conservé un pied-à-terre. Fort logiquement, c’était vers lui que le propriétaire du site s’était tourné pour une expertise des lieux, au moment des travaux de déblaiement et consolidation de la salle voûtée. En inspectant les parois de la salle, celui-ci avait remarqué une pierre de taille marquée d’une croix templière et scellée d’un mortier différent de celui du reste de la pièce. Il avait demandé son descellement et mis à jour dans la cavité découverte le coffret du parchemin.

Il y avait eu discussion sur le caractère de trésor de la découverte. Mais, au bout du compte la notion de hasard fut écartée et la qualité de trésor déniée. Le propriétaire, la commune de Chancelade, bien encombrée de ce parchemin, en avait alors fait don au Service Régional de l’Archéologie où il se trouvait toujours en dépôt et analyse.

Maxence de Montplaisir ne paraissait pas son âge. À l’aube de la quarantaine, on lui en aurait donné dix de moins ! C’était une brune aux yeux clairs, aux cheveux mi-longs, au front haut et petit nez retroussé. Des lèvres charnues et une dentition parfaite d’une blancheur éclatante lui donnaient un sourire ravageur. Élancée et sportive, bien des hommes lui tournaient autour, mais jusqu’ici elle ne s’était attachée à aucun, échaudée par un premier mariage raté, dont elle avait gardé une petite fille de six ans.

Constantin était persuadé d’avoir affaire avec un homme. Aussi ne put-il cacher son étonnement, lorsqu’il se trouva en face de la jeune femme, au bar de son hôtel :

— Vous êtes Maxence de Montplaisir ?

— Eh oui ! Et une habituée des quiproquos. La faute à mes parents vieille France. Mais mes amis m’appellent Maxou. Que puis-je pour vous ? Votre e-mail m’a intriguée.

— C’est une histoire incroyable. Voilà…

Et, devant un café, il exposa en détail à la jolie archéologue l’achat de son « homme debout », la découverte du tiroir à double-fond, du parchemin, le rapprochement qu’il avait opéré avec la trouvaille des Andrivaux, ses tentatives d’élucidation du message codé et l’interprétation à laquelle il était parvenu.

Maxence de Montplaisir l’avait d’abord écouté, bouche bée, avant de partir d’un grand éclat de rire lorsqu’il avait fait état de sa lecture finale.

— Vous n’allez quand même pas apporter foi à cette construction farfelue ?

— Vous savez ce que c’est, j’y ai cru, tout en ayant envie de ne pas y croire, c’est humain, non ?

— Humain, sans doute, en effet, mais pas du tout scientifique. Montrez-moi votre découverte, qu’on vérifie d’abord qu’il s’agit bien des deux morceaux d’un même écrit.

Maxence avait obtenu de la conservatrice adjointe, Hélène Mousset, l’autorisation de voyager avec la pièce « des Andrivaux » aux fins de confrontation avec celle dorénavant dite « de Domme ». Nos deux protagonistes, avec ensemble, sortirent chacun d’un porte-documents une chemise contenant le précieux parchemin, qu’ils posèrent à plat sur la table basse devant laquelle ils étaient assis. Les fines dentelures de la déchirure correspondaient, à l’exception de quelques-unes qui avaient été endommagées au fil des ans.

— Vous y croyez, vous, au Trésor des Templiers, demanda Constantin à Maxence, alors que leurs têtes se touchaient presque au-dessus du précieux écrit ?

— Je ne crois pas, je cherche… répondit-elle dans un sourire. Tant que toutes les hypothèses n’ont pas été vérifiées et écartées, il reste de l’espoir, non ? Et il y en a tellement…

— Alors, vous pensez que…

— Pour l’instant, je ne pense rien. Authentifions d’abord ces deux morceaux de parchemin. Nous verrons ensuite. Chaque chose en son temps, si vous voulez bien.

Constantin, en face de Maxence, était disposé à vouloir quoi que ce soit, pourvu que ce fut avec elle. Celle-ci nota son trouble.

— Remettez-vous, il n’y a là rien d’extraordinaire.

— Pour vous, peut-être ; pour moi, il en est tout autrement, je vous assure.

IX

Le parchemin découvert par Maxence, représentait clairement un plan de la Commanderie des Andrivaux au XIVe siècle. Sur un fond cadastral, on y voyait l’église Saint-Maurice, la commanderie qui la jouxtait ; en face le bâtiment annexe ; plus loin, au fond de la cour ainsi délimitée, le pigeonnier. Y figuraient encore la source, le cimetière et sa lanterne des morts, et de l’autre côté de la route qui serpentait devant la commanderie, la maison De Chilhaud et quelques autres. Mais aucune indication littérale ou chiffrée n’y était inscrite.

En dessous, la « malédiction » latine en écriture gothique rotunda, et donc, au-dessous encore, le fameux chant codé des « Carmina Burana ». Les trois dessinés et rédigés avec la même encre, semblait-il, légèrement brunâtre.

Tout le problème, confirma Maxence, était de savoir s’il fallait établir une correspondance ou pas entre ces trois éléments, et si oui, laquelle et comment ? La solution « hasardeuse » de Constantin ne tenait compte que des deux premiers, par force, puisqu’à l’heure de son élaboration, il n’avait pas connaissance du plan.

Ce soir-là, Maxence refusa l’invitation à dîner de Constantin. Elle devait rentrer à Limoges. Mais ils convinrent d’un autre rendez-vous, dans les locaux de la DRAC. Maxence voulait tenter de dissuader Constantin de remettre son parchemin à sa place originelle pour le confier, lui aussi, à l’institution qui pourrait ainsi poursuivre plus aisément les recherches sur le message codé. Elle ne lui cacha pas qu’en cas de succès, de découverte de quoi que ce soit, il ne serait au mieux que co-inventeur.

C’est alors que Constantin, appliquant la maxime de Danton devant l’Assemblée le 2 septembre 1792, « De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace ! » proposa à Maxence un marché : il accèderait volontiers à sa demande si elle voulait bien l’associer à la suite des investigations. Ce n’était plus tant le trésor putatif des Templiers qui l’intéressait que la compagnie de l’archéologue !

Chacun y trouvant son intérêt, ils topèrent là.

Maxence n’était pas de ces filles qui laissent les hommes les choisir ; d’autant plus après son expérience passée, mais cette fois, tout en voyant clair dans le jeu de Constantin, elle se disait que, somme toute, ce libraire-brocanteur semblait plutôt drôle et attendrissant. Ses chaussettes dépareillées l’amusaient beaucoup. Aujourd’hui, celle du pied gauche arborait les couleurs du drapeau américain et l’autre flamboyait d’un rouge coquelicot. Rafraîchissant, non ?

Les analyses de laboratoire confirmèrent la contemporanéité des deux parties du parchemin, que l’encre datait du XIVe siècle, qu’il s’agissait d’un vélin de qualité supérieure, de dimensions 32 x 46 cm, assez courantes à l’époque. L’écriture utilisée, la gothique rotunda, encore appelée « lettre de somme », venait d’être inventée. Point final.

Maxence se persuadait peu à peu que ce document avait servi de pense-bête, de carnet de notes regroupant des informations disparates : une matrice cadastrale recyclée en plan sommaire de la commanderie, une complainte qu’on avait voulu garder par écrit… Mais pourquoi le codage ? La fausse piste était la réponse la plus sensée. Ce qui la surprenait le plus, c’était ce plan, sans aucune légende. C’était illogique.

Retirant le parchemin de la table lumineuse sur laquelle il était posé, elle farfouilla dans un tiroir jusqu’à trouver une bougie qu’elle alluma avant d’approcher avec précaution le vélin de la flamme.

Bientôt, à la chaleur de celle-ci, on vit apparaître au bas du plan une série de chiffres séparés par des points. Comme si la légende avait été rédigée à l’encre sympathique ! Maxence croyait que celle-ci avait été inventée vers 1700 par une alchimiste allemande, mais elle savait aussi que l’une des plus simples d’entre elles était le jus de citron, que les Croisés ne pouvaient manquer de connaître.

X

La bougie avait révélé la série de chiffres et nombres suivante : 6.9.10.5.23.2.4.21.17.1.8.7. Tout comme Constantin, Maxence pensait que la phrase latine avait de l’importance dans le déchiffrement du message éventuel. Et à présent, il devenait possible d’établir une correspondance entre les lettres des mots latins et les nombres inscrits sur le plan. Elle s’y attela, partant de l’hypothèse que chaque nombre désignait une lettre de la phrase d’exergue ; le problème consistait à savoir où couper les mots formés : les deux premières donnaient une préposition : « in » ; la 10e était le F de « fide » ; la 23e le G de « legerit ». Avec la 5e et la 2e, cela formait le mot « fuga ». La 4e était un C, la 21e le L de « legerit ». Avec la 17e qui était un A, la 1e un V, la 8e un I et la 7e un S, cela donnait le mot « clavis ». « in fuga clavis » : la clef [est] dans la fuite, traduisit d’abord imprudemment Maxence, avant que Constantin ne lui fasse remarquer que in + ablatif s’employait pour un complément sans mouvement, dans le cas contraire, c’était l’accusatif qu’il fallait utiliser. Mais dans ce cas « fuga » ne pouvait avoir son sens premier ! Ils appelèrent alors le Gaffiot à la rescousse : rien,  à part la fuite, au propre et au figuré ! L’internet, alors. Et là, surprise : le mot latin fuga avait aussi donné en français ancien le mot « fuie » : petit abri en forme de tour destiné à nourrir et loger les pigeons. « La clef se trouve dans le pigeonnier ! » Cette fois, le message s’adaptait parfaitement au contexte. Mais quelle clef, celle d’un coffre, d’une salle, ou la clef de l’énigme ?

Munie de ces éléments, Maxence pouvait demander l’ouverture d’une campagne de fouilles dans le pigeonnier de la Commanderie, mais la paperasse prendrait du temps : vérification sur le cadastre du propriétaire actuel du sol et du bâtiment, notification de la demande de fouilles, établissement d’un calendrier, consultation d’entreprises spécialisées, devis, autorisation de crédits… ; bref, c’était l’affaire de plusieurs mois avant le début des travaux éventuels.

— Je ne peux pas attendre tout ce temps-là, décréta Constantin !

— Moi… non plus, confessa Maxence, encore à demi-retenue par son éthique de fonctionnaire.

En fin de compte, ils décidèrent d’aller « jeter un coup d’œil » sur place. Constantin lui fit les honneurs de son carrosse anglais. Durant le trajet, ils devisèrent de tout et de rien, de jazz, de cuisine, de vacances, par phrases courtes, coupées de silences éloquents, car le bruit de la Triumph ne facilitait pas les longues conversations. Mais un œil extérieur n’aurait pas manqué de remarquer que ces deux-là  semblaient se plaire ensemble !

On accédait librement au colombier par l’arrière. Construit en 1133, c’était un bâtiment octogonal dont chaque face dépassait les deux mètres de large, en pierres d’appareil des carrières toutes proches de Chancelade, coiffé d’une coupole circulaire maçonnée également et fermé par une porte cloutée, avec un arc en plein cintre. La végétation empêchait de voir avec netteté les lauzes de la toiture en encorbellement. La porte avait été remplacée au XVIIIe siècle, estima Maxence, après les vicissitudes révolutionnaires sans doute. Elle résista à la poussée. Fermée par une serrure à garniture, mais crochetable avec n’importe quel passe-partout, estima Constantin. Dans le coffre de son véhicule, il disposait toujours d’une petite trousse à outils et, avec une tige métallique plate, il ne lui fallut pas cinq minutes pour confectionner l’outil nécessaire, sous les regards apeurés de Maxence qui lui répétait sans cesse : « On va pouvoir refermer au moins ? C’est de la violation de domicile, ça ! Vous allez nous mettre dans de beaux draps. »

La porte tourna bientôt sur ses gonds en grinçant, découvrant trois étages de boulins, ménagés dans l’épaisseur du mur et séparés par une ligne de pierres en légère saillie. Une estimation rapide fit dire à Maxence qu’il devait y en avoir entre sept cents et mille ! À un mètre cinquante du sol environ, une autre ligne de pierres plates en saillie plus large, la « randière », courait tout autour de l’édifice, pour éviter que les nuisibles n’escaladent à la recherche des œufs ou des petits. Par contre les échelles tournantes avaient disparu et l’orifice d’envol au centre de la coupole était obstrué par la végétation. Au sol, des couches d’excréments solidifiés, sauf au milieu, où une sorte de petit bassin recueillait les eaux de pluie qui devaient abreuver les animaux.

Ils n’étaient pas beaucoup plus avancés. La clef qu’ils cherchaient – si clef il y avait – pouvait se trouver dans n’importe quel nid ! Impossible sans matériel de poursuivre l’exploration. Par acquit de conscience et pour n’être pas entrés pour rien, ils passèrent néanmoins la main dans toutes les niches de la première rangée de boulins, la seule à se trouver à leur portée. Mais ils ne rapportèrent que du guano séché, des restes de plume et des toiles d’araignées !

Maxence, avertie des subterfuges utilisés au Moyen Âge, n’était pas loin de penser que tout ceci avait été destiné à retarder des pillards éventuels. S’il y avait eu un trésor entreposé dans la salle voûtée, le coffret au plan, qui à l’origine devait se trouver dans le logement du Précepteur de la Commanderie, n’avait peut-être comme objectif que de distraire les assaillants, de les diriger vers le colombier et ses centaines de cachettes. Et pendant qu’ils s’escrimaient à déchiffrer le message à triple détente, les « richesses » pouvaient être évacuées discrètement par les souterrains et chargées sur des chariots en attente.

— Alors, vous croyez qu’il n’y a plus rien à trouver ici…

— Rien de plus que ce que nous avons déjà, j’en suis presque persuadée.

— Mais pourquoi a-t-on emmuré le coffret dans la salle voûtée à une date postérieure à sa construction ?

— Pour préserver un des mythes templiers, probablement, à une époque de destructions, sans doute la Révolution. Et quand bien même nous trouverions une clef, à quoi nous servirait-elle ? Nous ne disposons ni de coffre à ouvrir, ni de cachette où pénétrer. Je crois qu’il est temps de partir d’ici.

Constantin, du regard embrassa les rangées de boulins, dans la pénombre du colombier. Maxence sentit qu’il restait en lui de la curiosité insatisfaite et lâcha sa dernière carte pour obtenir son départ.

— Si je réussis à obtenir un permis de fouilles, je vous promets de revenir, mais avec les éléments dont nous disposons, je n’y crois pas trop.

— OK, allons-nous-en !

Épilogue

À l’aide de son passe-partout d’occasion, Constantin réussit à tirer la porte du pigeonnier pour clencher avant de la refermer à clef, posant ainsi un voile sur son intrusion.

À peine assis dans la décapotable, Maxence à ses côtés, il se tourna vers elle :

— Maxence, j’aimerais beaucoup vous montrer « l’homme debout » dans lequel j’ai découvert le parchemin. Sans me vanter, c’est une très belle pièce, fin XVIIe. Accepteriez-vous une invitation de dernière minute ?

On était vendredi soir. Un week-end de trois jours s’annonçait, car le lundi suivant était férié et chômé.

Cette ficelle pas bien fine et ces gros sabots suffiraient-ils à retenir Maxence de formuler le « oui » qui lui brûlait les lèvres ? Elle ressentait plus qu’une envie, un besoin de rester encore en compagnie de Constantin. Tout cela était-il bien raisonnable ? Si vite, si fort ? D’un autre côté, cette semaine, Eulalie, sa fille, la passait chez son père…

Elle choisit de s’accorder encore un petit délai de réflexion :

— Allez, roulez, petit bolide ; de toute manière, il faut que je passe chez moi, je vous donnerai ma réponse en arrivant, d’accord ?

Constantin sourit à la formule, prit cette réponse dilatoire pour un oui à venir et embraya dans un crissement de pneus qui souleva une volée de graviers. Allons, décidément, cette semaine sa vie avait repris des couleurs. Au bout du bout, un trésor se cachait bien dans cet « homme debout » !

1) Dominique Jongbloed in Chroniques des plus énigmatiques trésors : http://www.chasses-au-tresor.com/generalites/chasseurs-de-tresors/le-tresor-des-templiers.html

(2) En 1923, l’éditeur Hachette confie au philologue et grammairien Félix Gaffiot la mission de créer un dictionnaire latin-français, rapidement surnommé Le Gaffiot. Après rédaction de milliers de fiches, l’ouvrage paraît enfin en 1934. Il se distingue par ses illustrations et par sa netteté typographique. Depuis, il est régulièrement réimprimé, en version complète ou abrégée, et une nouvelle édition complétée et modernisée est parue en 2001.

©Pierre-Alain GASSE, juin 2017.

L’Affaire de Collonges-la-Rouge

Maison de la Sirène – Collonges-la-Rouge ©B.Vauléon, 1987

I

Dans un village du Sud corrézien, un homme tournait comme un lion en cage dans son mobile home. Il venait de regarder sur son vieux magnétoscope une cassette qu’il connaissait par cœur, tellement il l’avait visionnée de fois. C’était un film X, acheté par correspondance aux Pays-Bas, bien des années auparavant. Il ne comprenait pas les rares dialogues qui parsemaient l’ouvrage, mais peu lui importait. Il n’avait d’yeux que pour l’héroïne, une jeune starlette pas farouche, qui cédait avec joie à tous les fantasmes d’un producteur qui concentrait les pires clichés du genre. Une blonde paille aux yeux d’un bleu profond, déliée, aux courbes parfaites, à qui il rêvait chaque nuit de faire subir tous les outrages imaginables !

Alors, quelle stupéfaction quand il avait cru reconnaître son égérie dans le village voisin !

Il s’était renseigné : un couple de Hollandais avait retapé un vieux manoir à l’abandon et vivait là une bonne partie de l’année. La femme était une ex-miss de beauté et, en fouinant sur Internet, il avait découvert qu’après son couronnement, lors d’une période de vaches maigres, elle avait tourné quelques films pornographiques sous le pseudonyme de Wanda. Puis, elle avait rencontré cet homme d’affaires fortuné qui lui avait offert le mariage et la respectabilité.

Aujourd’hui, elle avait quinze ans de plus, mais le même port de tête, la même poitrine aguicheuse, les mêmes jambes longues et fines, la même cambrure de reins… C’était elle, il en était persuadé !

Il se tenait à carreau depuis son divorce, mais là, ce n’était plus possible. Elle était trop près de lui, il la lui fallait, et vite !

Il commença à passer en revue les plans envisageables.

Absente tout l’été, elle était un peu sortie de son esprit, remplacée par de petites estivantes en short, auxquelles il avait eu beaucoup de mal à résister, mais il l’avait revue ce matin, en allant livrer du bois dans une maison du bourg. Tee-shirt échancré dévoilant une épaule, short multipoches, et tennis blanches, c’était une vraie bombe ! Une explosion avait eu lieu dans sa tête. Il ne pouvait plus attendre. Ce serait pour ce soir.

 II

 On pourrait croire que dans nos villages de province la vie s’écoule plus paisiblement qu’ailleurs. Eh bien, l’on se trompe ! Les passions humaines y sont les mêmes qu’en ville et conduisent à des débordements identiques. Seules les tentations, jadis, y étaient moins nombreuses. Mais, aujourd’hui, à l’heure d’Internet et des réseaux sociaux, sur ce plan, bourgades, cités, métropoles et capitales se valent, pour peu que la 3G, l’ADSL et le haut débit y parviennent.

À la fin du siècle dernier, notre région a été marquée par une ténébreuse affaire, un double meurtre resté inexpliqué, à 20 kilomètres à peine de chez nous, à Cressensac. Un couple anglo-batave avait été retrouvé étranglé dans une forêt éloignée de son domicile, bâillonné, pieds et poings liés. Vingt ans après, la presse en parlait encore. Pourquoi ce double crime a-t-il enflammé les imaginations à ce point ? C’est sans doute que la femme était jeune et belle et son mari encombré d’un passé sombre et mystérieux, fait d’un riche premier mariage, d’émigrations successives et d’escroqueries d’envergure.

Tout ceci pour dire qu’en matière criminelle, il n’est pas bon bec que de Paris, tant s’en faut.

Notre village devait jusqu’ici la seconde partie de son nom à la couleur du grès dont sont bâties nos maisons : rouge. Et voilà que c’est au sang répandu qu’on voudrait l’associer à présent !

Depuis 35 ans, grâce à notre grand homme Charles Ceyrac, nous sommes le premier des « Plus Beaux Villages de France » et le site le plus visité du Limousin. Il faut dire qu’avec sa dizaine de châteaux et manoirs, ses multiples maisons anciennes, ses divers monuments publics et son reste d’enceinte, plus de la moitié du village est classée ou inscrite aux Monuments Historiques. Et que voir le soleil levant ou couchant enflammer nos rues et nos façades est un spectacle qui ne s’oublie pas de sitôt !

À ce riche passé correspond une vieille noblesse, souvent désargentée hélas, qui peine à entretenir son patrimoine et s’est vue contrainte dû l’aliéner au profit d’étrangers fortunés en mal de légitimité historique.

C’est ainsi qu’au cœur du village le manoir de la Barrière avait été vendu, dix ans en arrière, à des Hollandais comme il y en a beaucoup par ici, qui l’avaient restauré de leur mieux et y vivaient dix mois sur douze, fuyant l’arrivée des touristes en juillet et août au profit de villégiatures plus calmes.

Joss Vanderlaeren avait fait fortune dans les logiciels pour collectivités, au point de détenir, avant sa retraite, un des dix premiers groupes mondiaux en ce domaine. Veuf sans enfant, sa jeune seconde épouse, Annelore, longue liane, archétype de la blondeur scandinave, était une ex-miss Pays-Bas. Et, après quelques années de vacances passées entre Limousin et Périgord, séduits par le village, le climat, la cuisine et la proximité de nombreux compatriotes, le couple avait acquis, pour quelques centaines de milliers d’euros, le manoir de la Barrière, laissé en piteux état par des héritiers peu intéressés par ce gouffre financier.

Affable et loquace, parlant un français châtié avec un soupçon d’accent, l’homme avait intégré au fil des ans les différents cercles sociaux du secteur, le club de golf de Puy d’Arnac, le Lion’s Club d’Ussel, la Société Scientifique Historique et Archéologique de Corrèze, et bien entendu, l’Association des Amis de Collonges, dont il était devenu l’un des principaux mécènes… Son épouse, plus effacée, gardait ses distances et avait des relations plus réduites, se complaisant dans la culture de ses roses, des parties de bridge et l’éducation de ses deux enfants, garçon et fille, de dix et sept ans.

Un couple apparemment sans histoires, donc. Mais toute vie cache des mystères, petits ou grands.

C’est ainsi qu’il y a deux ans, alors que débutait ce que nous appelons ici « la saison calme », celle où les commerçants s’octroient des congés bien mérités, où les artisans commencent à reconstituer leurs stocks et où les simples résidents comme nous se réapproprient leur village, l’eau de la fontaine prit dans la nuit une couleur nouvelle, incongrue, inquiétante : rouge sang !

 III

 Pas de cadavre de chat, chien ou autre au fond des bassins. L’eau, après avoir continué à couler rougeâtre du bec d’arrivée pendant une heure ou deux, était redevenue limpide. Qu’elle ait pris la couleur de nos pierres pouvait s’expliquer de diverses manières. La plus banale : une variante de la blague de la lessive, à laquelle nous étions périodiquement confrontés par des noctambules en mal d’amusements. Tous les villages où subsistent des fontaines connaissent ces désagréments. Il pouvait aussi s’agir d’une pollution accidentelle ou volontaire de la nappe phréatique qui approvisionnait la bourgade. Le crime de sang, voilà bien la dernière explication à laquelle il fallait songer, tout de même !

Au matin, chacun, mis au courant par la rumeur, qui chez le boulanger, qui à la maison de la presse, qui dans la rue même, s’en alla aussitôt au logis, à pas pressés, vérifier que sa maisonnée n’était pas concernée. Cela s’était passé après minuit, parce que, de conciliabule en conciliabule, on sut rapidement que Monsieur Lorféon, le plus insomniaque de nous tous, qui, pour tromper l’ennui, promenait son basset artésien toutes les nuits ou presque, était passé devant la fontaine alors que sonnaient les douze coups et n’avait rien remarqué d’anormal.

— Peut-être n’avez vous rien vu parce c’était nuit noire, que l’éclairage public était éteint et la lune absente ? lui fut-il rétorqué.

— Mon chien aurait flairé l’odeur du sang, je vous l’assure, répliqua-t-il.

— Mais d’abord, qui a dit que c’en était ?

C’était vrai, ça, quel était l’oiseau de malheur qui avait lancé cette idée stupide ? Il y avait sûrement une autre explication. Un prélèvement fut réalisé et envoyé au laboratoire d’analyses de Tulle, mais ça allait prendre un peu de temps.

À midi, on n’avait encore rien trouvé d’anormal ; les gendarmes, deux par deux, réquisition d’ouverture en main, allaient de maison en maison, rue après rue, et revenaient, toutes les heures, rendre compte à Monsieur le Maire, qui s’apprêtait à convoquer le Conseil Municipal en séance extraordinaire pour le soir même. Les délais habituels n’étaient pas respectés, mais aux grands maux, les grands remèdes !

À quinze heures, tous les maisons occupées du centre bourg, c’est-à-dire près de deux cents, avaient été visitées. En vain. Ni mort ni blessé, nulle part. Restaient tous les écarts, les résidences secondaires éparpillées dans la campagne et les logements fermés ou vacants de la commune. À peu près autant. Il fallut se résoudre à faire venir deux serruriers pour ouvrir toutes les portes closes. Cela prendrait un sacré bout de temps !

Et le bétail ? Peut-être un prédateur errant, chien, loup, félin échappé d’un cirque ou de chez un particulier…, avait-il égorgé une proie, près de la source ? Hypothèse rassurante, mais hélas, on constata bientôt qu’il n’en était rien. Le captage s’avéra indemne de toute pollution.

Au soir, le résultat des analyses tomba. C’était bien du sang qui était dilué dans l’eau et non un colorant quelconque. Du sang humain, d’un individu de sexe masculin !

 IV

 Bigre ! Cela se compliquait. On pouvait donc suspecter une blessure sérieuse ou une mort. Les gendarmes avertirent le Procureur de Brive qui désigna comme enquêteur un OPJ de la Brigade de Recherches, en attendant de diligenter sur place une équipe du GIR de Limoges, si l’on découvrait un cadavre.

Depuis le passage des pandores de maison en maison, le village était en émoi. Les conversations n’avaient plus qu’un objet : le possible crime commis ; les commerçants en oubliaient de demander à leurs clients le but de leur visite, les vieux couples reléguaient leurs querelles aux calendes grecques et les amoureux de tout poil en perdaient le désir de l’autre ! La divulgation – on ne sait comment – du résultat du prélèvement opéré dans la fontaine ne fit qu’augmenter la tension d’un cran.

Immédiatement, les imaginations se mirent à battre la campagne et les soupçons les plus fous à circuler ; selon une loi atavique vieille comme le monde, on commença par cibler les étrangers, les hors-venus, les pièces rapportées. Il se trouvait qu’il y en avait beaucoup. Trop.  Dans chaque famille ou presque on recensait un ou plusieurs membres concernés et chacune accusait l’autre ! La piste se perdit dans les méandres familiaux.

On se rabattit ensuite sur les originaux, les hors-normes, les marginaux. Le champ des possibles se restreignit, mais resta néanmoins trop important pour dégager un consensus.

Les vieux réflexes révolutionnaires ressurgirent alors et l’on porta son dévolu sur les plus riches, toujours soupçonnés des turpitudes dont les pauvres n’ont pas les moyens.

En l’occurrence, le choix se réduisait à une poignée de châtelains, hommes d’affaires et commerçants aisés, connus de tous. Mais un seul de ceux-là avait une femme jeune et belle, susceptible de pousser au crime : Joss Vanderlaeren ! Et lui, c’était un hors-venu, étranger de surcroît, comme son épouse, et il collectionnait les fossiles et les voitures anciennes ! C’était donc là un homme dont on avait tout lieu de se méfier, non ? Et sa femme est tellement plus jeune que lui, vingt ans au moins, n’est-ce pas ? Trente, vous dites ? Ça finit toujours mal des mariages comme ça. C’est pas sûr qu’ils soient mariés ? Comment vous savez ça, vous ? Chez le notaire, lors d’une vente ? Ah, bon !…

En quelques heures, les propriétaires du Manoir de la Barrière se retrouvèrent sous le feu des interrogations. Nul n’avait vu Annelore de la journée. Pas plus que Joss. Avaient-ils pris leurs quartiers d’hiver au village, d’ailleurs ? Après tout, on n’était qu’à la mi-septembre. Peut-être étaient-ils toujours sur une île au soleil ou en croisière sur un océan quelconque ?

Lorsqu’un témoignage digne de foi rapporta avoir vu la Jaguar vert bouteille du couple anglo-néerlandais quelques jours auparavant, leur absence commença à paraître louche.

Cette information, recueillie par le Capitaine Soubeyrol, renforça la conviction populaire : c’était autour du Manoir de la Barrière qu’il fallait chercher la clé du mystère !

Devant le mutisme des forces de l’ordre, l’opinion publique, emmenée par un quarteron de résidents de vieille souche, revanchards et xénophobes, décida de prendre les choses en main et de mener contre-enquête. On allait voir ce qu’on allait voir ! Ce mystère ne leur résisterait pas longtemps.

À leur tête se trouvait Goulvestre Le Sénéchal, qui déduisait de son nom de famille une ascendance prestigieuse qu’aucun arbre généalogique ne venait corroborer. C’était le Receveur des Postes. Il y avait aussi Mademoiselle de Carignan, Coralie de son prénom, vieille fille montée en graine, qui consacrait sa vie à nourrir les chats errants, Gonzague Porthus, pharmacien qui se prétendait encore apothicaire, c’est vous dire sa modernité, et Pierre Godefroy, un restaurateur de la place, aux étonnantes moustaches en guidon de vélo !

Cette équipe élut quartier général dans l’arrière-salle de l’auberge et tint séance tenante son premier conseil : il fut décidé d’ouvrir l’œil, en organisant, chaque nuit, des rondes en binôme toutes les deux heures. On vit donc, ce premier soir, à minuit, deux heures, quatre heures et six heures du matin, Godefroy flanqué de Coralie, couple des plus improbables vu que l’une était aussi grande que l’autre était rond, et le Receveur, suivi à petite distance de Porthus, qui traînait la jambe, parcourir le village, gourdin en main et sifflet en bouche, tels des « serenos »(1) castillans expatriés en terre limousine, prêts à fondre sur tout danger qui ne fût pas trop grand.

C’était une nuit claire, étoilée ; l’air, rafraîchi, exhalait les dernières senteurs de l’été : une belle soirée ! Hélas, mis à part quelques chats sur lesquels Coralie s’apitoya, un ivrogne face contre terre qu’ils adossèrent plus confortablement contre un mur et ce noctambule invétéré de Lorféon et sa saucisse sur pattes de basset artésien, aucune des deux équipes ne vit rien d’anormal. Nib. Chou blanc sur toute la ligne.

Le jour se leva sur une population encore plus remplie de perplexité et d’inquiétude que la veille.

 V

   Au petit matin, les investigations reprirent dans le village. Sur la foi du renseignement recueilli par le Capitaine Soubeyrol, une équipe se rendit au manoir de la Barrière. Tous les volets étaient clos et les pandores durent se faire ouvrir la demeure avec l’aide de la voisine qui gardait un jeu de clés. Celle-ci n’avait pas vu les propriétaires, mais, bien entendu, ils possédaient chacun leur trousseau.

 Quel ne fut pas l’effarement des gendarmes de découvrir dans le jacuzzi attenant à la piscine, tel Marat dans sa baignoire, le cadavre de Joss Vanderlaeren, un large blessure d’arme blanche au niveau du cœur ! Celle-ci, un couteau à émincer, gisait au fond du bassin. Mort et plus que mort. Le corps était déjà froid. La bonde avait été retirée, l’arrivée d’eau fermée, et le sang de la victime s’était écoulé dans le trop-plein de la piscine à débordement voisine. Comment ce sang avait-il pu colorer de manière transitoire l’eau des bassins de la fontaine proche, c’était un mystère ! Mais dans ces villages anciens, les réseaux présentent bien des anomalies et tous les branchements, non seulement ne sont pas aux normes, mais font parfois fi de la légalité.

Aucune trace du reste de la famille. La voiture était dans le garage. Les valises défaites. Les brosses à dents dans les verres. Un branle-bas de combat général fut lancé. Cette fois, il y avait cadavre, disparition et selon toute vraisemblance, enlèvement ! Ça commençait à faire beaucoup !

Le Capitaine Florence Mangin, après de brillantes études de psychologie, avait passé et réussi le concours de l’ENSOP et, à sa sortie de l’École de Cannes-Écluse, s’était spécialisée dans la criminologie, et plus particulièrement celle des tueurs en série au GAC de Rosny-sous-Bois. Avec le temps, elle était devenue l’une des quatre ou cinq spécialistes féminines de cette problématique dans la Gendarmerie Nationale. La quarantaine avenante, parfois séductrice, elle avait l’art des questions qui vont droit au but et pointent là où ça fait mal. Au dernier moment, elle fut adjointe au groupe du GIR dépêché de Limoges.

Deux heures plus tard, les « combinaisons blanches » opéraient leurs premières constatations et prélèvements. Le légiste délivra quelques informations : le suicide était à écarter, dit-il, la victime étant gauchère et le coup ayant été porté de la main droite.

— Comment pouvez-vous dire ça aussi vite, docteur ?

— Qu’il était gaucher ? Très simple. La présence d’une callosité sur la le côté droit de son majeur gauche nous indique que ce monsieur tenait son stylo préférentiellement de cette main.

— Wouah ! Et que le coup a été porté par un droitier ?

— Ça, c’est un peu plus compliqué. Il faut examiner les lèvres de la blessure. Elles sont différentes dans l’un et l’autre cas. Je n’entre pas dans les détails techniques… Ce sera dans mon rapport.

Étant donné l’arme utilisée, un couteau à émincer de cuisinier, sans doute emprunté à l’espace barbecue tout proche, la profileuse tendait à écarter un criminel voyageur, qui préfère en général une arme plus facile à dissimuler. Elle penchait pour une piste locale, très locale même.

Rien ne semblait avoir été volé. Déformation professionnelle ou intuition confortée par le physique et le passé de l’épouse enlevée, elle fit rechercher dans les fichiers, sur les cinq dernières années, tous les meurtres par arme blanche commis par des délinquants sexuels. Trente fiches apparurent sur le territoire français, quinze dans la moitié sud du pays. Mais aucun des quinze fichés du sud ne résidait dans les environs.

On se trouvait sans doute en présence d’un « nouveau » criminel, voire un criminel d’occasion, de circonstance. La disparition du reste de la famille pouvait faire penser à un enlèvement, contrarié par le mari, qui avait payé de sa vie sa présence importune. En tout cas, le seul coup porté avait été fatal ! Une certaine force donc, ou au moins beaucoup de détermination. Et, étant donné l’angle de pénétration de l’arme, l’agresseur devait être de taille moyenne, moins de 1,70 m. L’expression du cadavre fut le second élément qui interpella le Capitaine Mangin. Bouche et yeux grands ouverts, Joss Vanderlaeren manifestait une infinie surprise – on le serait à moins – mais ni crainte ni frayeur. Connaissait-il son agresseur ? La mort avait été instantanée ou presque – cœur transpercé de part en part – et les empreintes des chaussures de l’assassin étaient absentes du plancher en teck, sur le pourtour de la piscine.

En fin de matinée, une fois les techniciens de la BRIJ repartis vers leur base, se tint en Mairie une assemblée de crise réunissant Monsieur le Maire et ses dix conseillers, le Capitaine Mangin et les trois hommes de son équipe, le Major commandant la Brigade de Meyssac et son Adjoint, le Capitaine Soubeyrol. L’atmosphère était tendue et les nerfs à fleur de peau.

— Monsieur le Maire, que comptez-vous faire pour ramener la sécurité dans le village, vous avez vu qu’une sorte de milice d’autodéfense s’est constituée et a opéré des rondes cette nuit ?, attaqua un conseiller d’opposition, d’une voix perchée et impatiente.

— Oui, calmez-vous, je suis au courant, merci, et j’ai même rappelé au responsable autoproclamé les limites légales de l’exercice.

— Ça n’a servi à rien, cette surveillance a bien été déjouée, reprit le contradicteur, acerbe.

— En effet, et ceci nous amène à penser que le criminel connaît bien les lieux et le contexte local, intervint le Capitaine Mangin. Étant donné la rigidité presque maximale du cadavre lors des constatations, le légiste situe le meurtre dans une fourchette de six à huit heures avant son examen.

— C’est-à-dire ?

— Entre minuit et deux heures du matin. Il faut attendre les résultats de l’autopsie pour plus de précisions.

— Dès que la presse va éventer cette affaire, des hordes de curieux vont défiler par ici, intervint un autre conseiller.

— Tranquillisez-vous, nous allons mettre en place un dispositif de sécurité pour les tenir à distance, coupa le Commandant de la Brigade.

— Peut-être, mais il faut quand même préserver l’accueil des touristes ; n’oubliez pas que c’est ce qui nous fait vivre, reprit un conseiller commerçant.

— L’urgence, c’est de retrouver l’épouse de la victime et ses enfants, intervint le Capitaine Mangin. Ont-ils été enlevés par le meurtrier ? Je suis très inquiète. Si la cible était la femme de Joss Vanderlaeren et le mobile sexuel, je doute fort que l’assassin s’encombre des deux enfants. Cette affaire s’avère complexe et mystérieuse.

— Un signalement et un avis de recherches national vont être lancés dès que nous aurons les photos nécessaires. Nous attendons la commission rogatoire du Juge pour fouiller le Manoir de la Barrière. Je suppose que nous en trouverons là-bas.

— Et ça va durer combien de temps tout ce cirque ?, éclata un conseiller qui contenait sa colère depuis un moment.

— À situation exceptionnelle, dispositif d’exception. C’est l’affaire de quelques jours, pas plus, j’en suis persuadé, enchaîna le Commandant de la Brigade et je demande la collaboration de tous.

— Vous l’avez, trancha Monsieur le Maire, d’un ton péremptoire.

— Bien, dans ce cas, je crois que nous pouvons lever la séance pour aujourd’hui ; mesdames, messieurs, à demain, même heure, sauf imprévu d’importance.

 VI

 À une vingtaine de kilomètres de là, vers l’Ouest, un abri sous roche connu depuis les temps préhistoriques était le théâtre d’un drame poignant. Au milieu de la nuit, un petit utilitaire d’artisan avait remonté la rampe d’accès caillouteuse qui menait au terre-plein et trois personnes en étaient descendues, mains entravées et yeux bandés : une femme et deux enfants, houspillés par un homme trapu au regard illuminé. Au siècle dernier, le fond de la grotte avait été fermé par le propriétaire du lieu à l’aide d’une cloison de bois, pour y entreposer divers matériels. Une porte métallique cadenassée en condamnait l’accès. C’est là qu’il attacha à des anneaux scellés dans le roc, au fond d’espèces de box, cloisonnés de planches, la mère dans l’un, le frère et la sœur dans l’autre.

— Je vous en supplie, ne leur faites pas de mal, je ferai ce que vous voudrez, libérez-les, s’il vous plaît… gémit Annelore, secouée de tremblements incoercibles, dans son français teinté d’accent hollandais.

— Silence, Wanda, je verrai, il est possible que je les libère, cela va dépendre de toi, mais pour l’instant, il vaut mieux qu’ils restent ici.

Les deux enfants, serrés l’un contre l’autre, sanglotaient, tremblants de peur, recroquevillés contre la cloison de bois qui les séparait de leur mère.

Leur ravisseur jeta dans chacun des box une couverture mitée.

— Je ne peux pas rester maintenant. Je reviendrai bientôt. Inutile de vous agiter : il n’y a personne à moins d’un kilomètre d’ici. Soyez sages, mes jolis…

Les prisonniers entendirent le cliquetis d’un cadenas à combinaison que l’on enclenche, puis la voiture s’éloigna dans la nuit et l’obscurité se referma sur leurs larmes. Annelore, libérée du fardeau de l’angoisse, éclata en longs sanglots convulsifs, accompagnés par ceux plus plaintifs de ses enfants.

— On est où, maman, finit par demander le garçon ? Pourquoi il t’a appelée Wanda, ce type ?

Annelore, qui n’avait pas relevé ce détail, comprit alors que ce qu’elle avait toujours craint était arrivé : son passé sulfureux l’avait rattrapée !

— Je ne sais pas, un fantasme, sans doute. On doit être dans une cave, ça sent un peu l’humidité.

L’enfant se retint de demander à sa mère ce qu’était un « fantasme ». Ça devait se rapprocher de « fantôme », non ?

— Non, maman, on n’a pas descendu de marches.

— C’est vrai, tu as raison, Joris. Une grange ou une grotte, alors peut-être. Il y en a beaucoup dans la région. Le sol, on dirait de la terre ou du sable. Si je pouvais enlever mon bandeau…

— En frottant ta tête contre la cloison, peut-être, reprit le garçon…

Annelore, une fois de plus, fut surprise par le sens pratique et l’ingéniosité de son fils, qui devait tenir cela de son père. Elle mit aussitôt à l’œuvre ce judicieux conseil, tentant de faire remonter le nœud serré du bandeau vers le haut de sa nuque. Au bout de quelques minutes, elle s’écria :

— Ça y est ! On est dans une espèce de grotte, au fond de boxes en bois, fermés par une cloison de planches à claire-voie et une porte métallique grillagée avec un cadenas à combinaison. Mais ma chaîne est trop courte pour aller jusque-là.

— Essaie de remettre ton bandeau, maman, pour qu’il ne s’aperçoive de rien. Ça pourrait l’énerver !

— Oui, oui, tu as raison.

Jana, la sœur cadette de Joris, restée silencieuse jusqu’à ce moment, jubila soudain :

— J’ai réussi ! J’ai réussi, en faisant mes mains toutes petites, j’ai réussi à les sortir des anneaux des menottes !

— Super ! dirent Joris et Annelore à l’unisson. C’est logique, tes poignets sont plus petits que les miens, il a dû serrer jusqu’au dernier cran, mais c’est pas vraiment prévu pour les enfants. Moi, ça coince trop, j’ai essayé, mais ça marche pas, poursuivit son frère.

— Va jusqu’à la porte, passe tes mains à travers le grillage si tu peux et tente de manœuvrer le cadenas. Tu fais tourner les trois molettes d’un cran à chaque fois, en partant du zéro : 000, 001, 002, ainsi de suite jusqu’au 9. Avec un peu de chance, ça peut marcher.

— Maman, ça va prendre beaucoup trop longtemps, il y a mille combinaisons possibles !

— Mille ? Comment tu sais ça, toi ?

— On a vu ça en maths, c’est 103. Non, j’ai un meilleur truc, je l’ai vu sur YouTube, mais il faut un peu de force. Essaie de me libérer d’abord, Jana.

La petite s’exécuta, mais les poignets de Joris étaient bien enserrés dans les anneaux de ses menottes, impossible de les dégager sans la clé qui les ouvrait. Il eut soudain une idée. Sa mère avait les cheveux relevés en chignon. Ça pouvait marcher.

— Maman, dit-il, est-ce que tu as des épingles à cheveux sur toi ?

— Oui, plusieurs, pour tenir mon chignon.

— Passe-m’en deux à travers la cloison, si tu peux les prendre, je vais essayer d’ouvrir mes menottes avec.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Annelore courba la tête sur ses genoux, tentant de retirer de ses mains entravées deux des épingles de son chignon. Elle y parvint à son troisième essai et les passa aussitôt à son fils. L’enfant retira d’abord l’embout plastique de la première pince, l’ouvrit et en recourba l’extrémité en l’insérant entre deux interstices du bois de la cloison, de façon à obtenir un crochet de trois ou quatre millimètres de haut. La tige de métal passait juste entre le bord du trou de la clé et l’axe de celle-ci. Il commença à tourner le crochet, dans un sens, puis dans l’autre, tentant d’accrocher le cliquet qui bloquait la menotte. L’épingle avait tendance à tourner dans sa main et il dut s’y reprendre plusieurs fois avant qu’un petit déclic se fasse entendre et libère sa première main. C’était beaucoup plus facile maintenant pour la seconde. En cinq minutes, il fut libéré.

— Ça y est, maman, je me suis détaché, je vais faire les tiennes maintenant. J’arrive !

Hélas, un bruit de moteur s’était fait entendre. Et des pas résonnaient sur les silex de la montée. Trop tard, il n’avait plus le temps.

— Jana, baisse ton bandeau et repasse tes mains dans tes menottes, je vais faire pareil pour qu’il ne s’aperçoive de rien, mais sans les bloquer.

— Surtout, les enfants, restez tranquilles, quoi qu’il me fasse, dit Annelore en se tordant les poignets convulsivement.

 — Me revoilà. Alors, mes jolis, on a été sages ? Vous devez avoir soif, tenez, je vous ai apporté à boire.

Il tendait à chacun une petite bouteille d’eau qu’il venait d’ouvrir. Malgré leur méfiance, les enfants ne purent résister et s’en saisirent de leurs mains supposément entravées. Ils burent à grandes goulées. Le liquide avait un goût bizarre. Bientôt, ils sentirent qu’ils perdaient contact avec la réalité. Dans une sorte de voile cotonneux, ils entendirent encore qu’une voix doucereuse leur disait :

— Faites de beaux rêves…

— À nous deux, maintenant, ma toute belle, dit le ravisseur en passant dans le box d’Annelore. Il sortit une petite clé de sa poche et ouvrit ses menottes. Recroquevillée contre la cloison, Annelore tremblait de tous ses membres.

— Déshabille-toi !

La voix était blanche, tranchante, impérieuse. Elle y céda.

C’était la fin de l’été. Elle ne portait qu’un tee-shirt échancré, un short à poches multiples et des baskets.

Elle baissa son short : un string rouge apparut. Ce fut le signal.

Dans un geste brusque, l’homme se dégrafa, son sexe dressé en avant et se rua sur sa proie sur laquelle sa masse imposante s’affala.

D’une main, il arracha le triangle rouge, et s’enfonça sans ménagement dans sa victime, en soufflant bruyamment.

Annelore était dans un état second, comme hors de son corps, abandonnée à son ravisseur, seul son esprit résistait encore.

Ce fut bref.

Ahanant sur elle, une main sur son bâillon par sécurité, il se libéra bientôt avec un cri de bête, avant de se redresser et de se ragrafer.

— Toi, t’es trop bonne, il faut que je te garde encore un peu.

Annelore s’était évanouie. Il la rattacha, la rajusta, avant de charger les enfants endormis un par un sur ses épaules pour les déposer dans sa camionnette.

— Ces deux-là, je vais les balancer dans un ravin par là, ni vu ni connu.

 VII

 Les quinze fiches des délinquants sexuels du secteur étalées sur son bureau, Florence Mangin réfléchissait. On en avait logé treize ; trois encore en prison, cinq interdits de séjour dans le département et cinq autres tranquilles depuis la fin de leur peine. Leurs alibis tenaient. Il en restait deux. Absents à leur dernière adresse connue, un avis de recherches avait été lancé et leur photo transmise à toutes les brigades. Il fallait attendre, mais cela lui pesait un peu plus à chaque heure qui passait sans information nouvelle.

Elle examina la première des deux fiches restantes : c’était celle d’un pédophile, ex-instituteur des environs, dénoncé par des élèves devenus adultes. À sa sortie de prison, il avait disparu au volant d’un camping-car, plus de dix-huit mois auparavant. Elle n’y croyait pas trop.

L’autre fiche était celle d’un violeur récidiviste, que la presse avait affublé du qualificatif « du violeur aux volets clos », car il s’introduisait chez ses victimes en été, à l’heure de la sieste, quand on tire les volets, fenêtres ouvertes, pour garder la fraîcheur à l’intérieur des maisons. Mais l’enlèvement n’était pas son mode opératoire habituel. D’ordinaire, il sévissait sur place.

En l’absence de revendication, c’était une des principales difficultés du dossier : ne pas savoir si le ravisseur en voulait à l’argent de la famille, aux enfants, à la femme, ou à tout cela en même temps ! Il était possible qu’elle se trompe complètement de profil et de cible, mais elle avait décidé, dans un premier temps, de suivre son instinct et celui-ci lui disait qu’il y avait une motivation sexuelle à tout cela ! La présence du mari avait sans doute contrarié les plans du ravisseur, qui n’avait pas voulu renoncer à sa proie et s’était résolu à enlever la famille restante de manière improvisée. C’était un peu improbable, mais le sang-froid n’est pas toujours le propre de ces criminels.

Ce dernier suspect était un ouvrier agricole nommé Edmond Favart, qui travaillait à la tâche chez les producteurs de « vin paillé » des deux cantons de Meyssac et Beaulieu-sur-Dordogne. Dernier domicile connu : Branceilles. À même pas dix kilomètres de Collonges ! On ne l’avait pas trouvé là-bas. Pas étonnant. Après sa première incarcération pour viols, dans les années quatre-vingt-dix, sa femme avait demandé le divorce et ne connaissait pas sa nouvelle adresse. On disait qu’il avait acheté un mobile home d’occasion qu’il tirait avec un vieux tracteur jusqu’aux exploitations où il trouvait de l’embauche. Manque de chance, sa condamnation avait eu lieu avant la mise en service du Fichier National Automatisé des Empreintes Génétiques et donc son ADN était inconnu. Impossible de le comparer avec les prélèvements réalisés !

Florence Mangin appela ses hommes au rapport et désigna la fiche épinglée au tableau devant elle :

— Vous concentrez les recherches sur cet homme. Attention, il peut être violent.

Aucun autre véhicule que son tracteur n’était enregistré à son nom, selon la préfecture. Il aurait donc volé une voiture ou une fourgonnette ? On examina les déclarations de vol du mois en cours et du mois précédent, dans le département. Rien. Mais on était en zone limitrophe avec le Lot. On étendit la recherche. Une camionnette d’artisan non siglée avait disparu une semaines avant, une nuit à Condat, à une dizaine de kilomètres de là !

— Les vendanges vont commencer. Vous faites le tour de toutes les exploitations viticoles des communes concernées, en civil et voiture banalisée pour ne pas éveiller l’attention. Il y en a une vingtaine. Vous vous les répartissez. Dès que vous logez notre homme ou son véhicule, vous me prévenez, avant toute intervention. c’est compris ?

Tous les membres du groupe de recherches opinèrent du chef.

— Bon, au boulot ; communications sur le canal 31. Rompez !

VIII

Il ne voulait pas seulement abuser de Wanda une fois et passer à autre chose, non. Wanda, il la voulait à sa disposition jusqu’à ce qu’il s’en lasse, c’est pourquoi il avait pensé à un enlèvement. Il savait où la garder. Mais l’affaire avait mal tourné. Malgré un repérage des lieux en règle. La malchance, quoi ! Il était tombé sur le mari. Ce jour-là, à cette heure-là, d’après ses renseignements, il aurait dû être en réunion au Lion’s Club de Brive ! Pourquoi n’avait-il pas vérifié si sa voiture était au garage ? Contrarié, il n’avait pas supporté cette entrave à son désir exacerbé. Sans réfléchir, il s’était emparé d’un couteau sur le serviteur du barbecue et l’avait planté d’un coup, d’un seul dans la poitrine de Joss Vanderlaeren. Celui-ci n’avait même pas eu le temps de porter les mains à son cœur. Aorte sectionnée, il s’était avachi dans le jacuzzi. Dans un réflexe charitable, Edmond avait débondé l’appareil et fermé l’eau, pour lui éviter une noyade post-mortem, avant de retirer l’arme ! Un flot de sang rouge avait jailli, sans le toucher. Cette fois, il portait des gants fins de latex, pas comme la première, où il avait laissé ses empreintes partout ! On apprend quand même un peu de ses erreurs ! Sa camionnette était à cul devant le portail : alors, il avait ouvert sans bruit la baie coulissante qui donnait dans le salon, le couteau ensanglanté encore à la main.

Wanda lisait une revue, les jambes repliées sous elle, dans le canapé blanc. Elle avait crié ; réveillés en sursaut, les enfants qui dormaient en haut, étaient descendus, apeurés. Il avait poussé tout le monde, sous la menace de son arme jusqu’aux portes arrière ouvertes de son véhicule, leur avait lié les mains et scotché la bouche, avant de les allonger sur le sol et de les recouvrir d’une bâche de chantier. Il avait jeté le couteau dans la piscine, puis avait pris, tous feux éteints, la direction d’Esclauzur. Tout cela en à peine quinze minutes.

À présent, il roulait dans la nuit, réfléchissant à la suite des événements. Avec un second mort sur la conscience, qu’avait-il à perdre ? Si on le rattrapait, il était bon pour perpète ! Mais, au moins, avant, il aurait une compensation ! Et quelle compensation ! Mais pourquoi avait-il embarqué aussi les chiards ? Il donna un coup de poing rageur sur le volant qui lui arracha une grimace de douleur. À chaque fois, c’était pareil. Quand il était trop en manque, ça l’empêchait de réfléchir correctement. Merde !

Ne rien précipiter. Les gosses pouvaient aussi servir de monnaie d’échange, en cas de cavale. Mais, pas de doute, c’était un loupé. Il n’allait quand même pas baiser leur mère devant eux ! Ou bien si ? Un sourire pervers affleura sur son visage. Son beau-père lui avait fait subir bien pire, mais était-ce une raison ? Il faut dire aussi que sa mère n’était pas un cadeau. Il chassa ces images importunes de son passé pour retrouver celle de Wanda. Depuis des années maintenant, la Femme, pour lui, c’était elle. Les autres n’existaient pour ainsi dire pas. Il avait fait une fixation, c’est sûr, mais n’y pouvait plus rien. C’était trop tard. Il fallait aller jusqu’au bout. Advienne que pourra !

IX

 Joris reprend conscience le premier. Bandeau sur les yeux, mains attachées dans le dos par un lien autobloquant à usage unique qui lui mord la peau, il sent qu’il se trouve sur le plancher d’un véhicule qui roule, mais pas au contact direct de la tôle, un carton sans doute. À ses côtés, un corps inanimé recroquevillé : Jana ! Ils sont dans la camionnette ! L’homme roule assez vite et la route doit être sinueuse : leurs corps sont ballottés d’un côté à l’autre de l’habitacle à chaque virage serré. Soudain, un coup de frein, puis des portières qui s’ouvrent. Il entend qu’on tire Jana par les pieds, elle gémit faiblement.

Edmond Favart a chargé la fillette sur son épaule gauche et s’approche du ravin  qui descend jusqu’au ruisseau en contrebas : des fougères, des ronces et un taillis de feuillus divers, d’où émergent quelques pins et épicéas. Il entre dans les fougères et fait rouler son fardeau sans ménagement. Puis, remonte jusqu’à son véhicule et recommence avec le garçon. Il est plus lourd, alors, il s’en libère du haut du talus, quelques mètres plus loin que sa sœur. En repartant, le faisceau de ses phares, dans la manœuvre, balaie la zone : déjà les fougères se relèvent et font disparaître les traces de son méfait.  Un sourire sardonique apparaît sur son visage : avant qu’on ne retrouve ces deux-là, les rapaces les auront bouffés !

Joris a repris pleine conscience sous la douleur de la chute. Heureusement que sa tête n’a pas porté contre le sol, car il sent des cailloux sous lui, plus de cailloux que d’humus, lui semble-t-il. Il tente de se retourner, sans dévaler plus bas ; ses doigts tâtent avec fébrilité les pierres environnantes ; s’il pouvait trouver un silex, peut-être parviendrait-il à trancher son lien ? Soudain, il perçoit un objet différent, le matériau est lisse, il semble y avoir des bords coupants et une protubérance bombée. Il tarde un peu à comprendre. Un cul de bouteille ! Eurêka ! Il faut maintenant qu’il réussisse à entailler son lien sans s’ouvrir les veines ! Serrant du mieux qu’il peut sa découverte entre ses pieds, il descend sur le dos plusieurs mètres dans les fougères : il lui faudrait un petit rocher, un arbre ou un gros arbuste pour caler le cul de bouteille, sinon il va rouler dans la pente quand il va frotter son lien dessus ! C’est un gros caillou qui se présente le premier, le tesson en fait un peu les frais, mais cela crée une nouvelle arête vive : elle est plus tranchante que les autres. Il lui faut maintenant se mettre en position et ce n’est pas le plus facile. La pente est vive. De ses doigts engourdis, il explore la face du roc contre lequel il est maintenant assis ; il tâte à présent comme une fente, une entaille verticale à demi-couverte de mousse et de lichens : s’il pouvait y coincer son tesson de bouteille !

Il faudra à l’enfant une bonne dizaine de minutes et plusieurs légères coupures pour y parvenir. Il célèbre cette première victoire par quelques instants de pause, surtout pour lutter contre la tétanisation qui le gagne. Ouf ! À présent, ce n’est plus qu’une question de patience : entailler avec minutie son lien en frottant ses mains contre le bord tranchant du tesson, sans déloger celui-ci de la crevasse où il l’a coincé. Difficile entreprise, mais il n’a pas le choix.

La première tentative échoue : au bout de quelques secondes de va-et-vient de ses mains liées, ça dérape, le plastique du lien est dur et il ressent une douleur nouvelle au poignet gauche, il a failli se taillader une veine ! Le temps d’apprendre à supporter le mal, il réessaie : cette fois, il a relevé davantage ses poignets et présente le bord étroit du lien contre l’arête tranchante du verre. Ça a l’air de marcher ! Il ne résiste pas à la curiosité de tâter avec un doigt : effectivement, il perçoit une petite entaille ! Troisième essai. Heureusement, il n’a pas bougé son corps ; peut-être a-t-il une chance de frotter au même endroit. Pendant une vingtaine de secondes, il essaie encore. Impossible de poursuivre, ses muscles sont trop contractés. Il réfléchit. Depuis un moment, sous ses fesses, il perçoit comme un bâton, un bout de bois gros comme deux doigts à peu près. Il s’en empare péniblement et le tâte. Il ne semble pas trop sec. S’il pouvait l’introduire entre ses deux poignets et faire levier d’une manière ou d’une autre, peut-être le lien entaillé céderait-il ?

Après trois essais infructueux, il parvient effectivement à glisser le bâton entre ses poignets liés et à en saisir l’extrémité avec sa main gauche ! De toutes ses forces,  il fait pression sur son lien. Rien. Il tâte à nouveau d’un doigt l’entaille : un millimètre ou deux, au mieux, sur un centimètre ou pas loin de largeur totale. Il désespère de parvenir à se libérer. Et avant le jour, peu de chances qu’on passe par ici ! La fraîcheur de la nuit leur tombe sur les épaules. Lui, frissonne déjà. Il s’inquiète surtout pour Jana. Soudain, il l’entend gémir, quelques mètres à sa droite. Des gémissements étouffés par son bâillon. Au moins, elle est vivante, mais blessée sans doute. La nécessité de lui venir en aide lui redonne le courage qui lui manquait. Par chance, le tesson de bouteille est toujours en place dans sa crevasse de rocher. Il se remet en position et tente à nouveau de couper son lien. Deux nouvelles tentatives, entrecoupées d’un temps de repos et c’est enfin le succès de l’obstination !

Il s’est coupé dans l’affaire et le sang coule de son poignet gauche : avec son bandeau, il tente, tant bien que mal, d’arrêter l’hémorragie, avant de partir à la recherche de Jana. Il l’appelle. Elle gémit plus fort sur sa droite, un peu en contrebas. S’accrochant aux branches qu’il peut saisir ici ou là, il approche et la trouve enfin.

Libérée de son bâillon, elle pleure et tremble, de peur, de froid, d’émotion. Il l’étreint.

— Ne pleure plus, je suis là, on va s’en sortir. Tu as mal où ?

 — Mon bras, là, dit-elle.

C’est son bras gauche, celui qui a dû porter, lors de sa chute dans les broussailles. Tâtant le membre avec précaution, il ne perçoit aucun os saillant. Si c’est une fracture, elle n’est pas ouverte, en tout cas. Il a pensé, avant de descendre, à décoincer, avec le bâton, le tesson de bouteille tranchant, qu’il a mis dans sa poche. Il peut donc entreprendre de libérer Jana de son lien, étroitement serré comme le sien. Leur ravisseur ne voulait sans doute pas abandonner ses menottes dans la nature !

Tirant, poussant sa petite sœur épuisée vers le haut de la ravine, Joris, au prix d’efforts incroyables, remonte jusqu’à la berme herbeuse de la route. Là, les deux enfants s’effondrent, dans la rosée du matin : Joris a perdu pas mal de sang et Jana s’est évanouie de douleur.

C’est la camionnette du boulanger de Chasteaux, conduite par son mitron, qui les surprendra dans ses phares, dans le virage, une heure plus tard, au début de sa tournée sur la D 158. Il est sept heures ; par chance, le téléphone portable du jeune homme lui permet de prévenir aussitôt les secours de Brive, à quinze kilomètres de là. Trente minutes plus tard, ils sont pris en charge à l’hôpital : hypothermie, plus une épaule démise pour Jana et des contusions multiples pour Joris.

 X

 Toute l’équipe de gendarmes était sur le pied de guerre : tous les véhicules banalisés disponibles furent lancés sur les routes des alentours. Suivant l’idée du capitaine Mangin, reprise par Soubeyrol, le suspect n’ayant pas de véhicule personnel, hormis son tracteur, il devait encore circuler dans le véhicule dérobé à Condat, quelques jours avant l’enlèvement. En tout cas, on n’avait pas retrouvé celui-ci et aucun autre vol n’avait été signalé. Des barrages équipés de herses furent mis en place sur les principales départementales autour de  Collonges, à une distance qui fut difficile à déterminer, mais qu’on fixa arbitrairement à vingt kilomètres, en pensant que l’homme était un loup solitaire qui rechignerait à s’éloigner de son territoire.

Le meurtre de Joss Vanderlaeren et l’enlèvement du reste de la famille avaient eu lieu vingt heures auparavant. C’était beaucoup. L’expérience montrait que dans les cas d’enlèvement, chaque heure qui passait diminuait les chances de survie des victimes.

Le problème posé était double : Edmond Favart connaissait parfaitement la contrée où il avait toujours vécu et celle-ci regorgeait de cachettes possibles : de nombreuses zones boisées, des grottes naturelles, des abris troglodytiques, des masures inhabitées… Si l’on y ajoutait un relief accidenté, cela donnait un ensemble peu favorable aux poursuivants. Il faudrait un peu de chance aux forces de l’ordre pour aboutir rapidement. Et on ne pouvait pas lancer un ratissage sur un secteur aussi étendu. Il leur fallait un indice supplémentaire.

C’est alors que la cellule de crise décida de recourir au plan alerte enlèvement. Jusqu’alors, il avait presque toujours abouti à un résultat positif, mais cette fois, il était lancé bien tard et dans un contexte différent : celui d’un meurtre.

Des bandeaux informatifs défilèrent bientôt sur tous les écrans, téléphones, tablettes, téléviseurs, autoroutes, villes et villages ; toutes les radios relayèrent aussi le message : « deux enfants, garçon et fille, dix et sept ans, Joris et Jana Vanderlaeren, ont été enlevés avec leur mère, hier dans la nuit, au domicile de la famille, au bourg de Collonges-la-Rouge, par un homme d’une quarantaine d’années, brun, trapu, sans doute au volant d’une camionnette volée Renault Express blanche, immatriculée 325 XY 46. Ils sont vêtus pour le garçon d’un pyjama en jersey bleu nuit, pour la fille d’une chemise de nuit à fleurs. Pieds nus. Leur mère  Annelore est grande, blonde paille, yeux bleus lavande. Sa tenue n’est pas connue. L’homme peut être armé ; il est dangereux. Toute personne pouvant fournir un renseignement à leur sujet doit immédiatement appeler l’un des deux numéros de téléphone qui s’affichent maintenant : 03 XX XX XX XX ou 03 XX XX XX XX ».

C’est le mitron du boulanger, alors qu’il poursuivait sa tournée autour de Chasteaux, après le départ des secours pour l’hôpital de Brive, qui croisa le premier le véhicule dont la radio venait de donner l’immatriculation. Il voulut composer aussitôt sur son portable l’un des deux numéros d’appel fournis, mais impossible de se souvenir des quatre derniers chiffres ! Trop focalisé sur l’immatriculation ! Il fit néanmoins deux tentatives au hasard, infructueuses, hélas. Alors, attendre la rediffusion du message, mais dans combien de temps ? Enfin, il eut la présence d’esprit de rechercher sur son smartphone l’alerte enlèvement qui venait d’être lancée et, là, trouva, le numéro recherché.

Une sonnerie retentit :

— Alerte enlèvement Corrèze, j’écoute…

— Je crois que je viens de croiser le véhicule que vous recherchez.

— Vous avez pu noter l’immatriculation ?

— Celle que vous avez donnée, 325 XY 46.

— C’était où ?

— Sur la D 158, Larche-Montplaisir avant Lissac-sur-Couze, kilomètre 12.

— Comment pouvez-vous être aussi précis ?

— Je suis arrêté devant la borne kilométrique.

— OK. Dans quel sens allait le véhicule ?

— Vers Lissac.

— Qui conduisait ?

— Un homme, je pense, mais il faisait encore nuit.

— Très bien. Merci de votre appel.

Une batterie de téléphones se mit en branle aussitôt. Mangin, Soubeyrol, le Préfet, le Maire décrochèrent :

— Un signalement du véhicule volé à Condat sur la D158, kilomètre 12, en direction de Larche.

Soubeyrol regarda la carte et répondit le premier :

— On resserre le dispositif à 10 km autour de Lissac. Je veux dans l’heure qui vient la position de toutes  les maisons inhabitées, les grottes, abris sous roche et autres cachettes possibles dans le périmètre. Survol de la zone en hélico.

— Compris.

À l’hôpital de Brive, Joris avait été transfusé et l’épaule de Jana remise en place assez aisément. Le garçon, dès qu’il fut conscient, commença à s’agiter :

— Il faut délivrer maman, celui qui nous a enlevés lui fait du mal !

Le cadre de santé du service appela aussitôt la Gendarmerie, qui relaya l’appel vers la cellule de recherches. Florence Mangin demanda à parler au garçon :

— Tu sais où elle est retenue, ta maman, Joris ?

— C’est une espèce de grotte, pas très loin du ravin où il nous a jetés, Jana et moi, parce qu’on n’a pas roulé longtemps. Dix, quinze minutes, peut-être. J’ai compté dans ma tête treize fois jusqu’à soixante.

— Ça nous aide beaucoup, Joris. Merci. On va la retrouver, tu sais.

La voix du garçon chevrotait à présent :

— Je vous en supplie, faites vite, j’ai trop peur….

 XI

 Edmond Favart approchait de sa destination et l’excitation montait en lui à la pensée de « baiser » à nouveau Wanda. Plus que deux kilomètres avant l’abri sous roche qu’il avait investi à l’insu de son propriétaire, grabataire dans un hôpital de la région.

Soudain, un ronronnement sourd venu du ciel, lui fit lever la tête : « Merde, un hélico, ils sont à mes trousses, j’aurais dû changer de voiture… Heureusement la route jusqu’à Wanda est sinueuse et boisée. Tant pis, j’abandonnerai le véhicule près de la rivière et je ferai le reste à pied. Avant qu’on me retrouve, il sera trop tard…

À deux cents mètres du lieudit, il cacha la fourgonnette dans un bosquet au bord de la rivière, avant le pont et prit, en sens opposé, le chemin qui montait vers la roche. C’était un sentier carrossable, bordé de murets de pierres, sur lesquels avaient poussé des chênes rabougris et noueux, des gènevriers, des épines et des ajoncs qui n’offraient pas trop de protection à la vue. Il se mit au pas de course. Il atteignit bientôt la rampe caillouteuse qui s’élevait jusqu’à l’abri.

Annelore, en sanglots, depuis le départ de ses enfants, reconnut le pas lourd de son ravisseur et se rencogna d’instinct contre les planches de son bat-flanc. Elle aurait voulu rentrer sous terre ou mourir dans l’instant ! Il approchait…

— C’est moi, ma toute belle. Nous voilà seuls, à présent…

Il avait relevé le bâillon de sa prisonnière qui éclata aussitôt, d’une voix pleine de violence :

— Monstre ! Qu’avez-vous fait de mes enfants ?

— Quelque part par là, dans la nature…

Elle ne put en dire davantage, car craignant, dans cet abri sous roche, l’écho de la fureur de la Hollandaise, Edmond Favart la bâillonna à nouveau.

— J’aurais voulu que nous passions du temps ensemble, tu aurais appris à me connaître, mais les choses ont mal tourné et je sens que la fin est proche. C’est donc notre dernière fois, mais je veux que ce soit un feu d’artifice.

Edmond Favart déploya sur le sol la couverture mitée qu’il avait lancée à sa prisonnière lors de son arrivée et la glissa sous elle , puis il la déchaussa et ôta short et culotte à la jeune femme, malgré les coups de pied qu’elle tentait de lui porter.

— Tiens-toi tranquille ! Tu sais bien que ça ne sert à rien. Allez, ça va être ta fête… Je suis sûr que tu vas aimer ça…

À présent, il desserrait sa ceinture et se débraguettait avec précipitation.

Il venait de se jeter sur elle, quand une voix tonna dans son dos.

— Debout, Favart !

Il se redressa lentement, avant de se retourner, sexe à demi bandé, bras ballants, regard hébété. Trois gendarmes pointaient leur arme dans sa direction, pendant qu’un quatrième courait délivrer Annelore de ses entraves et la dérobait à la vue de tous avec une couverture de survie.

— C’est fini, Favart. Reculottez-vous, Bon Dieu !

Il s’exécuta avec lenteur, le regard provocant.

— Je venais à peine de commencer ! Vous êtes arrivé un quart d’heure trop tôt, Capitaine. Dommage ! Mais c’est mieux ainsi, ça aurait sûrement mal fini, autrement.

Il tendait ses poignets aux bracelets nickelés, soulagé, d’une certaine manière, d’être délivré de la tentation. Ce voisinage de tous les jours avec Wanda, c’était devenu invivable !

 XII

 Favart était un récidiviste. Certes, il avait payé sa dette envers la société – douze ans d’emprisonnement – et son suivi sociojudiciaire de cinq ans était révolu. Mais un signalement pour agression sexuelle postérieur n’avait pas eu de suite et l’obligation de soins qui lui avait été enjointe n’avait été respectée que très partiellement, pendant sa peine et juste après sa libération. C’est fréquent, hélas ; faute de moyens suffisants, la Justice pare au plus pressé, gère l’urgence et laisse filer le reste.

Son procès pour meurtre sans préméditation, viol, tentative de viol, enlèvements et séquestrations qui vient de se tenir à Tulle où siège la Cour d’Assises de Corrèze a fait du bruit dans la région, pour de mauvaises raisons. Figurez-vous que la défense du prévenu, tentant de prouver, comme souvent, que la victime du viol avait, peu ou prou, cherché ce qui lui était arrivé, s’était mis en tête de produire, comme pièces à conviction, des extraits des films tournés par Wanda/Annelore ! Et que le Président du Tribunal avait accepté ! Heureusement, le huis-clos fut accordé.

Les psychiatres et psychologues qui ont examiné Edmond Favart ont souligné qu’après son divorce et au fil des ans, il avait eu une sexualité de voyeur, mais que fondamentalement, c’était un prédateur sexuel. En raison de carences affectives et éducatives profondes, son image de la Femme se réduisait à la dualité mère/putain. Lui-même en a convenu.

Cette fois-ci, il a pris la peine maximum, trente ans dont vingt-deux incompressibles. Sortira-t-il inoffensif ? Bien malin qui pourrait le dire.

Il reste que notre commune est maintenant connue dans les annales judiciaires avec cette « Affaire de Collonges-la-Rouge ». On s’en serait bien passé. C’est de la mauvaise publicité, quoi qu’on fasse.

Annelore et ses enfants ont quitté la commune. Comment voulez-vous qu’ils supportent le regard des gens ? C’est trop petit ici. On ne peut y vivre dans l’anonymat. Le manoir de la Barrière a été vendu à nouveau. À des Belges, une fois !

Au cimetière, une tombe en granit poli noir intense est fleurie à distance, plusieurs fois par an. Une épitaphe qui nous fera mal longtemps encore y dit : « Il avait choisi ce pays pour y vivre en paix ; il n’a pas été payé de retour ».

Tout ceci a laissé des traces, y compris inconscientes. À présent, nous sommes nombreux à regarder chaque matin, de manière réflexe, si l’eau de la fontaine est de la bonne couleur !

(1) Le Vin Paillé de la Corrèze est obtenu à partir de cépages rouges : Cabernet Franc et Cabernet Sauvignon. ou de cépages blancs : Chardonnay, Sauvignon. La récolte des meilleures grappes se fait à la main. Celle-ci sont déposées sur des claies avant d’être mises à sécher dans des locaux aérés naturellement. Lors du passerillage, le raisin perd son eau et se concentre en sucre et arômes. A l’approche de noël, les raisins sont pressés, le Vin Paillé est ensuite élevé pendant 2 ans minimum, puis mis en bouteille. (Source : Syndicat Viticole du Vin Paillé de la Corrèze)

 ©Pierre-Alain GASSE, mai 2017.