Roz Brune

A Yves. 

Et pour tous ceux
qui, un jour, ont entrepris
de sauvegarder un bien de famille.

Merci à

Francisco Candel

    et Peter Mayle.

        I - Triste nouvelle...

La nouvelle était tombée un lundi de mars. Tu étais mort. Tu ne verrais pas ton quatre-vingt sixième printemps. Tu avais eu raison de la vie opiniâtre qui s’attardait en toi et que tu avais voulu congédier plusieurs fois déjà. Cette fois-ci, c’était la bonne. Tu étais parti sans adieu, sans un mot d’explication. Tes raisons, nous les connaissions, tu nous les avais dites et redites, à mots plus ou moins couverts, chaque fois avec plus d’insistance, mais nous ne pouvions pas, nous ne voulions pas les entendre. Alors tu t’en étais allé, tu avais tiré ta révérence, tu t’étais passé la corde au cou dans l’escalier. Tu n’étais plus là, tu étais parti rejoindre Yvonne, il ne restait plus que nous, notre peine. Et ta maison.

Un "pen-ti"* que tu avais fait agrandir pour votre retraite à tous les deux. Quatre chambres. De quoi accueillir enfants et petits-enfants. Mais, des petits-enfants, il n’en était venu que trois et l’un de tes gendres n’aimait pas dormir sous ton toit.

Une maison à chien assis, orientée plein sud, à laquelle tu avais ajouté un appentis au pignon ouest pour y installer ton atelier et de quoi occuper tes journées mortes.

Une demeure que tu avais embellie au gré de tes humeurs, de tes envies et de tes lubies d’un trottoir et d’une façade carrelée, d’un carré de pelouse planté d’un sapin géant et parsemé de nains de jardins multicolores.

Un intérieur meublé dans le style régional et rehaussé de trouvailles à ta façon, la façon inventive, mais pas très raffinée d’un vieux paysan breton, naguère capable de tout faire dans sa ferme, de la maçonnerie à la charpente et de l’électricité au carrelage, mais rarement dans les règles de l’art et toujours sans fignoler.

Parfois le résultat était heureux, souvent discutable et de temps à autre, franchement horrible. Ton épouse, de son vivant, réussissait encore à te dissuader de certaines entreprises, mais quand elle ne fut plus là, tu laissas libre cours à ton imagination, tournas je ne sais combien de piédestaux à fleurs et de tringles à rideaux. avant de te lancer dans la confection en petite série de lampes de chevet, dont nous héritâmes chacun de trois ou quatre exemplaires.

Puis vint le temps d’installer dans le jardin une gigantesque girouette, en forme d’avion, au sommet d’un mat de béton de près de trois mètres de haut. (utilisant pour ce faire un tambour de machine à laver, une poubelle en plastique, de la tôle de machine agricole, et une roue en fonte !).

De coller sur la faïence de la cuisine des images de fleurs, d’animaux, ou de chanteurs à ton goût ou encore les cartes postales que nous t’envoyions.

De transformer l’autoradio de ta voiture en chaîne hi-fi en posant le chargeur de la batterie au pied du canapé.

J’en passe et pas des meilleures...

Mais que faire à présent et que garder de tout cet héritage, digne du facteur Cheval ? Sans toi, cela n’avait plus de sens. Vendez la maison, disais-tu. Et moi, la pièce rapportée, quand fut venu le moment de se poser la question et surtout d’y répondre, j’ai dit non : "Nous ne vendrons pas. Si nous vendions, nous n’aurions plus de racines. Nous serions de nulle part, des citadins sans âme".

Et si ton corps a déserté cette maison, peut-être tes mânes accepteront-ils d’y protéger ceux qui y viendront après toi. Tes filles ont accepté le projet. Et c’est ainsi que tout a commencé, pour deux hivers et trois étés.

II - L’inventaire

Perdre un des siens dans de telles circonstances, c’est toujours une épreuve difficile. Mais qui aurait pensé qu’hériter l’était tout autant ?

D’abord, les factures s’accumulent, et les comptes sont bloqués. Avant d’hériter, il faut commencer par débourser. Puis les administrations se rappellent à votre bon souvenir et vous réclament chacune leur tour le certificat de décès du de cujus et un certificat d’hérédité, comme si elles ignoraient qui vous êtes. Et le notaire s’en mêle. Vous voulez vous passer de lui, étant donné la modicité de l’héritage. Comme vous voudrez, mais à vos risques et périls. Le fisc, est là, embusqué, qui guette votre moindre faux-pas. Mais la banque, magnanime, consent à régler les factures liées au décès, avant liquidation de la succession.

Le notaire revient, pour estimer la maison. Nous ne lui avons soufflé mot de notre projet. Il croit que c’est en vue de la vendre et nous imaginions qu’il allait la visiter de fond en comble. Erreur. Un rapide coup d’œil extérieur et son verdict tombe :

-Vous savez, il y a sur la commune plusieurs maisons à vendre, certaines depuis longtemps déjà. Vous ne voulez pas louer ? Parce que vous pourriez trouver mille huit cents ou deux mille francs peut-être. Ah, évidemment, ce ne sont pas les loyers que l’on pratique sur la côte. Ici, en Argoat*, il faut être plus modeste. 

- Nous préférerions vendre.

- Oui, bien sûr, je comprends. Quatre chambres, séjour, salon, débarras, dans le bourg, disons.... deux cent mille francs. A ce prix-là, vous pouvez trouver acquéreur. Plus, je ne sais pas. C’est qu’il y aura des frais à faire à court terme, même si c’est habitable de suite. (Au moins ce notaire-là ne pratique-t-il pas l’inflation des prix !).

- Très bien, maître. Merci de votre avis. Nous vous ferons connaître notre décision dès que possible.

C’est qu’il faut partager nos nouvelles possessions. Et d’abord, inventorier. Trier le bon et le mauvais. Travail de chiffonniers. Essayons d’éviter la querelle. Simplifions. Une sœur dit à l’autre :

- Écoute, nous te rachetons ta part de la maison, selon l’estimation du notaire.

- Et les meubles ? Que faisons-nous du mobilier ?

- Ce serait pour faire un gîte rural, alors nous prenons tout, sauf ce qui t’intéresse. Que veux-tu ?

- Je ne sais pas moi... la voiture.... pour mon fils, la télé...... quelques chaises.

- D’accord. Nous, nous aimerions garder la frigo et la machine à laver Et x mille francs pour tout le reste, ça te va ?

- Une vente aux enchères sur place ne rapporterait peut-être pas cela... Allez, c’est d’accord. Marché conclu.

J’ai observé en silence depuis le jardin, que j’essayais de remettre en état, ces tractations entre tes héritières, tout au long de ces samedis après-midi que nous consacrâmes à inventorier, trier et ranger le contenu de ta maison. Cela ne s’est pas décidé aussi rapidement que je te le raconte, tu t’en doutes, tu les connais.

Mais enfin, au début de novembre, le notaire les convoqua pour entériner la vente : un chèque changea de main en l’étude, pour la maison, et un autre au dehors, pour le mobilier. Officiellement, le rideau tombait sur l’acte deux. Mais le plus dur restait à faire : jeter tout ce qui avait fait son temps, ne pouvait être réparé, était mité, piqué, usé, cassé.

Et cela faisait beaucoup, puisque vous ne jetiez rien ou si peu, Yvonne et toi, depuis plus de vingt-cinq ans. Il nous fallut je ne sais combien de voyages jusqu’aux containers du bord de la route que nous remplîmes à plusieurs reprises.

Dans le jardin aussi, il y avait fort à faire. Non pas que tu l’aies laissé à l’abandon, mais tes forces déclinant, tu avais limité l‘entretien à l’essentiel, et la nature avait gaillardement repris ses droits : la mousse avait envahi le gazon ; les ronces, les orties et le lierre, la haie de conifères que tu avais tailladés pour les faire crever, et les arbustes avaient besoin d’un toilettage sérieux. J’ai commencé par là, un samedi après l’autre.

Mais ce qui m’a donné le plus de travail, ç’a été de ranger ton atelier !

D’abord séparer le métal et le bois. Brûler tout ce qui était vermoulu, entasser tout ce qui était rouillé, hors d’usage. Trier les outils, les clous, les vis, les boulons, encore utilisables.

Ensuite le verre et le plastique : bouteilles vides ou aux contenus improbables, morceaux de tout et de rien, gardés au cas où et oubliés là.

Enfin, les boîtes de peinture, les batteries, les aérosols, les produits de jardinage et d’entretien, tout un arsenal chimique en décomposition, à manipuler avec précaution.

Lorsque j’ai eu fini de brûler les vieux meubles qui t’avaient servi de rangement, que le ferrailleur est venu enlever le tas monstrueux qui barrait l’atelier, que nous eûmes évacué vers les containers cantonaux verres et plastiques et porté à la déchetterie les produits dangereux, il ne restait plus dans l’atelier qu’un établi couvert d’outils dépareillés, une table en formica avec une collection de pots en terre cuite, deux ou trois outils de jardin, la tondeuse à gazon, le tuyau d’arrosage, une tronçonneuse, des mètres de câble électrique et l’impression d’avoir vidé la caverne d’un Ali Baba brocanteur. Mais il m’avait fallu toute une collection de samedis après-midi, pour en arriver là.

On était en janvier et le temps était venu de tirer des plans.

III - Oh, mon beau projet ! 

Les maisons c’est comme les enfants, on les rêve parfait(e)s avant de les faire... comme on peut.

Le premier maître d’œuvre consulté ne cacha pas les difficultés de l’entreprise : l’isolation du bâtiment aux normes en vigueur impliquait ou la destruction de toutes les cloisons périphériques ou la perte de dix centimètres sur tout le pourtour de l’habitation. Changer l’escalier de place obligerait à modifier la dalle. Adjoindre un garage sur l’arrière impliquait d’acquérir un peu de terrain ou d’obtenir un droit de passage.

- Et quelles seraient vos conditions pour vous charger du projet ?

- Douze pour cent du montant des travaux, en trois fois.

- Ah oui, quand même ! Écoutez, nous allons réfléchir.

Muni des conditions du premier, j’allai voir un second, qui venait d’acquérir pignon sur rue, et qui était le fils de son père, entrepreneur de maçonnerie qui avait travaillé pour moi jadis. Il ne fit aucune difficulté pour me consentir des conditions plus favorables que son collègue, tiqua un peu sur l’éloignement du chantier et se rasséréna lorsque je proposai de l’emmener une fois sur deux pour les visites de chantier.

Une fois relevées toutes les cotes nécessaires à la réalisation du plan de l’existant, commença la dure bataille entre le nécessaire, le souhaitable et le possible. Le voisin ne voulut pas vendre, mais ne dit pas non à un droit de passage. On se contenta de cette bonne parole et un projet de garage vit le jour. L’escalier dut se résoudre à rester à l’étroit dans sa cage d’origine, mais les huisseries extérieures obtinrent leur remplacement intégral par des menuiseries bois/aluminium laqué d’un bleu auquel mon épouse tenait particulièrement. Et ce que femme veut... La vieille chaudière au fuel se savait condamnée et reconnut que son remplacement par une chaudière gaz serait une bonne chose. L’annexe et le pignon exigèrent d’être couverts en bonnes ardoises au lieu de leurs tôles rouillées. Le moyen de dire non ? La baignoire et le lavabo jurèrent qu’avec une nouvelle robinetterie, il repartaient pour vingt ans. On les crut, mais pas le bidet. La fosse sceptique, au bord de l’apoplexie, demanda qu'on la remplace et lui adjoigne un filtre à sable, vertical, qui allait obliger à retourner tout le jardin. Mais, comment faire autrement ?

Trois mois plus tard, la demande de permis de construire pouvait être déposée. Et l’Administration ne vit aucun obstacle à l’accorder. Mais ce fut le moment que choisit le voisin pour revenir sur la parole donnée et refuser de signer le droit de passage, au motif que son épouse et lui n’étaient pas d’accord sur le sujet. Il fallait s’incliner. Exit le garage. Permis modificatif et budget revu à la baisse. Cela tombait bien finalement car le devis estimatif qui avait vu le jour, gonflé de sa TVA, dépassait un peu les bornes qu’on lui avait fixées. Il fallait retrancher. Une porte-fenêtre redevint simple fenêtre. La porte d’entrée d‘origine fut conservée. La terrasse rognée.

On en était là lorsque, coup sur coup, deux bonnes nouvelles tombèrent. L’État, magnanime, renonçait à quinze virgule un pour cent de taxe sur la valeur ajoutée, et Département, Région et Europe laissaient miroiter d’assez grasses subventions pour la création d’hébergements de tourisme moyennant quelques engagements, assez faciles à tenir. Le budget, jusqu’ici serré à la gorge, commença à respirer avec un peu plus d’aise.

D’autant que les artisans consultés, globalement, dépassèrent d’assez peu les estimations réalisées. Mais on était en période de vaches grasses et c’est à peine s’il se trouva des candidats à mettre en concurrence pour tous les lots. Dans ces conditions, le choix fut vite fait.

On était le 11 octobre dans l’après-midi et ce jour-là, sur la table de la cuisine, assis à ta place, je servis aux artisans retenus qui venaient de signer leur marché, un mauvais café, passé trop vite, qui ne dut pas les empêcher de dormir. On se mit d’accord sur un calendrier prévisionnel de travaux. Mais le maçon, qui devait intervenir le premier, n’était pas libre avant... janvier. Trois mois et demi à attendre. Cela commençait bien !

IV- Mauvaises surprises....

Les mois en R apportèrent leur lot de pluie et de vent et l’humidité s’empara à nouveau de la maison. En fin d’hiver précédent, nous avions laissé le chauffage allumé pour consommer ce qui restait de fuel dans la cuve du jardin, mais un beau jour, il avait fallu rajouter de l’eau dans le circuit et tu ne m’avais pas dit qu’il fallait le faire chaudière froide ou alors j’avais oublié. Bref, il arriva ce qui devait arriver : l’inondation de la cuisine par rupture du corps de chauffe. Depuis ce temps, j’avais dû disperser des absorbeurs d’humidité dans les pièces principales pour éviter que linge et mobilier ne prennent le moisi. Lorsque Christian, le maçon eut nivelé et cimenté le sol de l’annexe, couverte de neuf, je pus songer à y transférer par la porte de communication que nous venions de créer (dire que pendant vingt ans, vous aviez dû vous exposer aux intempéries pour aller de votre logis à cet appentis !) les meubles du rez-de-chaussée que nous entendions conserver : le reste, les Chiffonniers d’Emmaüs en avaient rempli leur camion depuis quelque temps déjà. Mais restaient quand même le frigo et la machine à laver, le buffet et la table de la cuisine avec ses chaises, le buffet et la table de la salle et ses six chaises, deux ou trois petits meubles et tous les cartons remplis de vaisselle. sans compter les bibelots qui avaient survécu aux étapes précédentes. Le maçon me donna un coup de main pour les grosses pièces, mais le corps de buffet de la salle refusa de se laissa manœuvrer par deux hommes seuls et je dus me contenter de le bâcher de mon mieux dans l’attente d’un supplément de main d’œuvre.

Alors que le maçon s’apprêtait à donner de la masse dans les cloisons intérieures du rez-de-chaussée, on s’aperçut, juste à temps, lors d’un rendez-vous de chantier, qu’elles étaient porteuses (bien qu’elles ne fussent qu’en agglos de dix), à l’encontre de toutes les normes usuelles dans la profession. Mais le plus grave, c’est que cela remettait en cause toute la distribution imaginée. Mauvaise nouvelle ! Les mines s’allongèrent. A présent pour faire de ce qui fut cuisine, salon et salle de bains, la pièce principale, il n’y avait pas trente-six solutions, mais une seule : poser une poutre métallique à la place de l’ancienne cloison. Oui, mais comment la mettre en place ?

L’ingénieur béton, consulté en urgence, délivra les caractéristiques que devrait avoir l’engin et les poteaux qui le supporteraient. Finalement, étant donné l’épaisseur du mur nord, de plus de soixante-dix centimètres, un seul s’avéra nécessaire, côté sud.

Pour la poser, on imagina d’abord de faire une ouverture dans le mur de façade, pour la faire glisser sur ses poteaux, mais un chaînage en béton armé rendit la manœuvre impossible.

Le maçon dut passer quelques mauvaises nuits à imaginer comment il allait procéder, mais finalement avec le seul bras de sa tractopelle, depuis l’extérieur de la maison, par l’ouverture de la porte-fenêtre de la terrasse, il réussit à soulever les deux cent cinquante kilos de l’objet et à le mettre en place, à la deuxième tentative. Et tout le monde poussa un ouf de soulagement ! Jean-Marc, le menuisier resta quelque temps perplexe avant de trouver une solution élégante, fiable et pas trop chère pour habiller ce lourd appendice métallique qui coupait le plafond de la salle en deux.

Toutes les cloisons périphériques avaient été abattues, et le vieux logis d’origine montrait ses vieilles pierres. Apparut alors un conduit de cheminée de jadis qui allait bien faire notre affaire. Le plâtrier commença à poser ses panneaux d’isolant, puis s’en alla contenter un brin un autre client, avant de se blesser en bricolant et de se donner du coup... six semaines de congé ! Et quant à trouver un plâtrier de remplacement, autant chercher un pape à l’ANPE !

Comble de malchance, un de ses ouvriers, tomba aussi sur le flanc. Et le chantier prit allègrement du retard, que les jours fériés du mois de Mai aidèrent à renforcer. Avril avait été exécrable ; mai l’était tout autant et le maçon était tout juste parvenu à réaliser les enduits de l’annexe, que l’agriculteur d’à côté s’était empressé de saupoudrer de fumier avec son épandeur, dès le lendemain.

Bref, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, d’autant qu’au moment de commander la cuisine intégrée, on s’aperçut qu’il n’y avait pas sous la fenêtre, la hauteur suffisante pour un plan de travail standard. Eh oui, c’est que l’isolation du sol entraînait le relèvement du niveau fini de dix centimètres ! C’était un nouveau coup dur, car la disposition en L prévue n’était plus possible. Et il fallut bien se résoudre à une installation linéaire plus classique.

Le plombier-électricien-chauffagiste commença à tirer ses câbles et poser ses tuyaux. Nous avions décidé de conserver tes bons vieux radiateurs de fonte, mais il n’y en avait pas tout à fait assez. Il fallut en adjoindre quelques neufs, d’un autre type, qui dépareillaient l’ensemble. Une contrariété de plus. Mieux valait ne plus les compter.

En deux heures de temps, un samedi après-midi, le choix des carrelages fut fait et ta fille et moi tombâmes facilement d’accord, avec l’aide compétente de la vendeuse du magasin. Le plus difficile, ce fut pour la salle de bains, car pour raison d’économie, nous avions prévu de réutiliser la baignoire et le lavabo sur colonne d’un mauve pale magnifique que vous aviez fait poser il y avait de cela trente ans. Mais nous avons trouvé un décor ensoleillé d’Afrique du Nord, qui devrait éclaircir cette pièce située au Nord.

L’intérieur commençait à reprendre forme habitable : les plâtres auraient bien voulu sécher, mais le ciel s’y opposait encore. Les carrelages de sol étaient posés. De grands carreaux rustiques du plus bel effet. C’est alors que je m’aperçus que la porte de la cuisine n’était pas à l’endroit où elle aurait dû être. Le menuisier n’avait pas dû avoir le plan rectifié ou il s’était trompé. Et malgré plusieurs visites de chantier, personne ne s’en était rendu compte. Résultat des courses : la communication cuisine-salle ne pouvait se faire en ligne droite, le hall devenait difficile à meubler et esthétiquement discutable. Et maintenant, il était bien tard pour y remédier. C’était la goutte qui fit déborder le vase. Jusque là, j’avais tout accepté avec philosophie, mais cette fois, les bornes étaient dépassées. Je dormis mal cette nuit-là, me tournant et retournant dans mon lit toutes les demi-heures. Il fallait un coupable. Et ce fut le maître d’œuvre, que je gratifiai d’une lettre sévère, afin de remettre les pendules à l’heure.

Comme dans toute organisation bien hiérarchisée, ce remontage de bretelles redescendit dans tous les corps de métier du patron jusqu’à l’arpète, dans des termes que chacun ajusta à son humeur, et plus pour la forme que pour autre chose car les temps étaient tels que, vu la conjoncture macroéconomique, l’allègement de la T.V.A, la baisse du crédit aux particuliers et les carnets de commande déjà pleins jusque ras-bord, il y avait belle lurette que les lettres de rappel, menaces de pénalités et autres fantômes redoutés des années de vaches maigres glissaient sur le cuir des entrepreneurs comme rosée du matin sur les toits. Bref, ce fut un coup de semonce, nécessaire sans doute, mais d’ordre principalement symbolique.

V - Le bout du tunnel ?

Une fois ma bile écoulée, les choses semblèrent cependant reprendre un cours plus normal pendant quelques jours. Le menuisier, conscient de son erreur de lecture des plans, disait amen à tout ce qu’on lui disait. Le carreleur vint faire les salles de bains avec diligence et fit même un excès de zèle en posant les faïences murales de la cuisine plus tôt qu’il n’aurait fallu. Avant l’heure... Passons sur les petites erreurs de métrés. Broutilles.

Figure-toi qu’il advint même une semaine de grand beau temps qui permit aux plâtres de finir de sécher alors que le plafond de la salle s’était couvert de plus de moisissures qu’une cave de Roquefort tellement l’atmosphère était chargée en humidité jusque-là.

Oui, mais de décalage en retard, et de mauvaise surprise en incident, le calendrier initial avait pris deux mois dans la vue, en conséquence de quoi le peintre et ses deux ouvriers ne purent prendre possession des lieux que vers la mi-juin. Nous lui avions pour lors rajouté une semaine de travail en lui demandant de faire les plafonds, boiseries et peintures murales des WC et bains de l’étage, au vu de ses tarifs plus que compétitifs. Manque de chance, son apprenti rompit son contrat, au bout de deux jours de présence sur le chantier. Ce trio n’était plus qu’un duo et devait le rester jusque... début août.

Mais il faut que je te parle plus en détail de la manière toute personnelle dont Jean-Paul conduit ses chantiers. Jean-Paul est un de ces artisans qui forcent la sympathie dès l’abord : il est chaleureux, a la parole facile, sait abonder dans votre sens et, grâce à une organisation en autarcie, pratique des prix ignorés sur la côte.

Quand Jean-Paul investit un chantier de rénovation, il faut savoir que c’est pour un temps certain, et dès lors, il fait suivre son intendance, sa table de pique-nique quatre places, ses plaques électriques, sa friteuse et son mini-four, car Jean-Paul et Daniel son ouvrier, peignent, certes, mais cuisinent aussi. Oh, pas de la grande cuisine, de la cuisine de célibataires ou de vieux garçons, mais enfin de la cuisine quand même, pas des sandwichs. Et comme, dans le village, il n’y a plus de restaurant...

Les autres corps de métier adorent travailler en compagnie de Jean-Paul, non pas qu’il ne les gêne pas, mais parce qu’avec lui, il y a ça de bon qu’à dix heures et quatre heures, un petit café est offert à toute personne présente sur le chantier.

Cette amabilité et cette générosité ont un revers : il ne faut pas espérer voir Jean-Paul sur le chantier avant neuf heures, neuf heures et demie du matin, mais on peut l’y trouver encore, certains soirs, à dix heures passées. Tard à embaucher, tard à débaucher, tels sont Jean-Paul et Daniel. L’un aussi bavard que l’autre est silencieux. A croire que le monde est bien fait qui les a fait se rencontrer. 

Jean-Paul et moi nous étions répartis les travaux intérieurs : à lui les peintures des boiseries, des plafonds et la pose de la toile de verre dans la cage d’escalier et l’entrée, censée être plus délicate ; à moi la pose de celle-ci dans la cuisine et le couloir des chambres ainsi que les tapisseries des chambres. Ainsi que la réalisation de la couche de peinture acrylique qui devait venir recouvrir les surfaces entoilées.

Mais avant de songer à l’aspect fini des choses, il fallait d’abord achever de décoller les papiers peints qui avaient résisté au passage des corps de métier précédents. Facile, penses-tu, avec une bonne décolleuse à vapeur ou une bonne dose de Dissoucol dans un seau d’eau. Dans une des chambres, il suffisait en effet de tirer sur le coin d’un lé pour que le reste suive et on aurait presque pu remettre la tapisserie en rouleau, tellement c’était facile ! Mais dans celle d’à-côté, il fallut déchanter bien vite : ce papier-là refusait de quitter son mur, s’y accrochait comme la moule à son rocher, et ne se laissait arracher qu’en lambeaux. Quant à la troisième chambre, ce fut pire encore : la couche strippable du papier d’inspiration orientale s’était arrachée sans problème, mais la sous-couche, même détrempée, ne venait qu’en morceaux de la taille d’un timbre-poste, en lanières minuscules, à désespérer le plus patient et le plus obstiné. Mon épouse gagna néanmoins la bataille, au bout de vingt-quatre heures d’un labeur acharné. Et la dernière chambre, diras-tu, n’y en a-t-il pas quatre ? Si fait, mais trois de ses murs étaient neufs et prêts à tapisser, car il s’agit de la chambre qui a été amputée pour créer la salle de bains. Et pourtant, elle reste à faire, car même Jean-Paul après y avoir jeté un coup d’œil, nous a déconseillé d’essayer d’arracher ce papier-là. Selon lui, mieux valait reboucher, donner une couche d’impression pour neutraliser l’ancien papier et retapisser par-dessus. C'est bien notre veine !

Le ponceur de parquets se fit attendre une semaine entière, mais lorsqu’il investit la place, ce fut dès l’aube et avec un jour d’avance, bouleversant nos plans et nous empêchant de finir de tapisser la grande chambre. Heureusement, en deux petites journées, le parquet de l’étage, un parquet de châtaignier, posé à l'anglaise,  fut poncé et vitrifié, acquérant une splendeur que je ne lui avais jamais connue.

En un peu plus d’une semaine, nous sommes venus à bout des tapisseries des trois premières chambres. Des feuilles de lierre sur un fond orangé pour la tienne. Cela devrait bien se marier avec les tons foncés du mobilier d’inspiration bretonne que vous aviez. Des pictogrammes chinois (c’est la grande mode cette année, à ce qu’il paraît) sur fond presque blanc pour la seconde, avec une frise pour égayer l’ensemble. De petits nuages jaunes et bleus sur fond clair pour la troisième. Et un jaune bouton d’or pour la dernière. Le vendeur de papiers peints avait calculé bien juste, pour une fois. Il a fallu jongler avec les chutes, et même retourner acheter un rouleau. Une semaine encore pour poser la toile de verre dans le couloir de l’étage et la cuisine. On était début août. Ma fille cadette avait réquisitionné les lieux pour une fête d’anniversaire. Il était temps de faire un premier gros nettoyage du rez-de-chaussée et de finir de remettre les meubles en place avant de la libérer (la place) pour le week-end.

Le village, dont une bonne moitié avait défilé sur le chantier, en notre absence, surtout après la pose de la cuisine, s’émut de toutes ces voitures, dont plusieurs étrangères (espagnoles en l’occurrence). Ne sachant interpréter les plaques minéralogiques, il extrapola. Et parce qu’une de tes petites-filles vit en Australie, la rumeur courut que ces étrangers étaient des australiens !

Passé le week-end, la vie reprit son cours ordinaire. Le ciel se fit clément et Jean-Paul et Daniel purent entreprendre le ravalement. Et lorsque l’échafaudage fut enfin démonté, la façade se révéla du plus bel effet : l’ocre jaune assez soutenu que nous avions choisi se mariait au mieux avec le bleu marine des huisseries. Ne restait plus que l’auvent au dessus de la porte d’entrée à placer pour parachever l’ensemble. 

Hélas, Jean-Marc, le menuisier s’était trompé dans ses cotes : une des pannes de la charpente était à refaire. Il posa néanmoins le reste de la structure, préalablement peint du même bleu que portes et fenêtres. C’était un samedi, et il plut toute la nuit. Au matin, le bois exotique utilisé, avait dégorgé par les trous de perçage, laissant des coulures jaunes, de chaque côté de la porte d’entrée et défigurant la façade dont Jean-Paul était si fier.  Heureusement que le soleil allait faire disparaître peu à peu ces traces de tanin ! Quant au couvreur, il faudrait l'attendre encore un peu, car il prenait une semaine des vacances !

Finalement, la maison était habitable, quoique à l’intérieur, rien ne fût encore vraiment achevé. Dehors, avec toute la pluie du mois de juillet, la pelouse que j’avais semée, avait magnifiquement levé et put être tondue. Une vasque et quelques géraniums pour cacher le couvercle de la cuve de gaz enterrée, un cheminement sinueux avec les dalles de gravillons lavés que tu avais achetées jadis donnèrent au jardin un premier semblant de cachet. On pouvait envisager de prendre la crémaillère sans trop de honte.

VI - Un (petit) four... 

C’est que parents et proches s’impatientaient quelque peu. Depuis le temps qu’ils entendaient parler de cette rénovation ! Certains étaient même déjà passés par là-bas, histoire de constater par eux-mêmes l’avancement des travaux. Et comme des amis de longue date venaient d’annoncer leur passage inopiné, nous décidâmes d'étrenner les installations en invitant une première partie de ce petit monde pour le quinze août.

Depuis deux semaines que étions sur place afin de réaliser les tapisseries, mon épouse avait eu le temps de prendre en main sa cuisine et de s’habituer à ses nouveaux appareils. Elle ne tarissait pas d’éloges en particulier sur son nouveau four multifonctions : la chaleur ventilée nous avait fait un poulet rôti succulent, la position “pizza” avait été testée avec succès, et son far aux pruneaux s’en était trouvé fort bien également. Bref, tout se présentait pour le mieux, et le jour dit, nous voilà arrivés vers onze heures, prêts à mettre le gigot au four et les melons au frais.

Mauvais présage : la minuterie de l’appareil clignotait d’un air alarmant, lorsque nous entrâmes dans la cuisine. J’essayai de la remettre à zéro : rien à faire. Vite : le mode d’emploi. Mais nous eûmes beau le lire et relire en français, anglais et espagnol, rien à faire : la maudite minuterie s’était bloquée et refusait d’être réinitialisée, même après coupure du courant. Au bout d’un quart d’heure, il fallut se rendre à l’évidence : le gigot ne serait pas cuit au four. Alors, équipé du seul petit couteau vraiment aiguisé, l’un de mes frères, traiteur de son état, entreprit de le découper en escalopes. Et c’est à la poêle que nous l’avons mangé.

Une photo nous immortalise tous les neuf autour de la table. J’espère que tu nous as vus, de là où tu es. Deux hivers et presque trois étés, c’est le temps écoulé depuis ton départ. Encore quelques semaines pour terminer les tapisseries et peintures intérieures à ma charge et nous serons au terme des neuf mois que demande tout bébé pour naître. En toute modestie, je crois que celui-ci sera assez beau et que tu en serais fier.

On dit que c’est la plus belle façade du bourg. C’est simplement que c’est la deuxième de la rue à faire l’objet d’une rénovation. D’autres suivront. La petite fille de Victorine, ta voisine d’autrefois, a entrepris de restaurer son héritage, elle aussi. Je l’ai vue l’autre jour, à califourchon sur le faîte de sa maison avec son ami, en train de placer une tête de cheminée. Le permis de démolir est affiché sur les ruines du haut de la rue depuis plusieurs mois déjà. Et des travaux viennent de commencer à l’ancienne école pour y faire des logements locatifs. Tu vois, ce bourg, qui se mourait, va peut-être retrouver une nouvelle jeunesse.

Il nous restera encore à nettoyer et astiquer les meubles que nous avons conservés, à remplacer ceux dont nous nous sommes séparés, puis à décorer la maison avec tous les objets anciens que j'ai restaurés à mes heures perdues (tu sais, la baratte, le pulvérisateur en cuivre, la balance romaine, le moulin à café, les fers à repasser, etc..) et enfin à planter et fleurir le jardin avant de pouvoir mettre en location l’été prochain. Nous, nous irons passer les week-ends en dehors de la saison. 

Mais, il n’y a pas de numéros de rue ici, alors pour identifier notre gîte, il va falloir lui trouver un nom : dans l’acte de donation-partage que tu avais fait en faveur de tes filles, la parcelle qui a été amputée -au début du siècle dernier je suppose- pour construire la maison d'origine, figure sous son nom breton de Roz Brune Braz (Le Grand Tertre Brune). Vu la modicité de la surface actuelle -un peu plus de trois cents mètres carrés entre la maison et le jardin- le “braz” (grand en breton) est visiblement de trop car en fait ici, il n'y aura qu'une chose de "braz", c'est l'addition finale, mais tu connais le dicton : "Quand on aime..."  

Roz Brune, cela sonne bien, non ? 

* littéralement "bout de maison", en breton. Logis pauvre des ouvriers agricoles, marins et  pêcheurs jusqu'au siècle dernier.
* littéralement : le bois. Dénomination opposant la Bretagne de l'intérieur à l'Armor (la mer), la zone côtière.

©Pierre-Alain GASSE, octobre 2000. Tous droits réservés.

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