Quand le vin est tiré...

Prologue

   Bénédicte Plassard, OPJ à la BRI de Rennes Centre, célibataire malgré elle depuis plusieurs mois, n'avait pas trouvé le moyen d'épuiser ses jours de récupération du premier semestre. Aussi est-elle un lundi matin de juin convoquée par le commissaire Dutertre qui lui signifie que les affaires étant un peu plus calmes, elle est en vacances à compter de cette minute.

— C'est un ordre, Plassard, il n'y a plus que vous qui n'avez pas pris toutes vos récup'. Ça fait désordre et ça complique la vie du service, alors, exécution !

— Bien, Commissaire. Et je reviens quand ?

— Commencez d'abord par partir, on vous rappellera si on a besoin de vous.

D'abord renfrogné, le joli minois de la policière tente de s'éclairer d'un sourire :

— Vous savez bien qu'au bout de deux jours de vacances, je m'em... quiquine, Commissaire.

— Peut-être, mais votre crédit RTT déborde et vos RPS aussi. Je n'ai plus de quoi vous les payer et on ne peut pas les verser sur votre compte épargne-temps. Alors, il faut m'utiliser tout ça avant vos congés annuels. Vous pouvez disposer, capitaine.

Bénédicte Plassard salue et sort du bureau.

I

Retrouvailles

Selon un bref calcul de tête, cela m'oblige à deux semaines d'inactivité, au bas mot. Vacances ! J'ai le mot en horreur. Pas la chose, non ! Faut pas pousser. Mais décidément, en ce moment dans ma vie, tout est vacuité !  À commencer par mon lit, vide de chez vide depuis... Je renonce à compter. Trop longtemps, en tout cas ! Ensuite, mon équipier Simon Le Lagadec dit Sim, qui a fait valoir ses droits à une retraite anticipée pour s'occuper de sa vieille mère ! À cinquante-deux ans ! Quelle misère ! Obligée de supporter des petits jeunes, nerveux comme des pur-sang, (dé)formés à la culture du résultat et à la déontologie trop souvent douteuse. Alors si maintenant, en plus, on me prive de boulot, c'est la totale ! Le vide sur toute la ligne.

Je retourne mettre un semblant d'ordre sur mon bureau, transmets à mon second les instructions pour les affaires en cours et sors d'un pas désabusé sur le Boulevard de la Tour d'Auvergne. Qu'est-ce que je vais va bien pouvoir foutre de tout ce temps ?

J'ai donné mon mobile-home de Pléneuf-Val André en location jusque début juillet. Impossible d'aller me dorer la pilule là-bas. Et de toute façon, la météo annoncée n'est pas terrible ! Le soleil dans les îles, je réserve cela pour cet été. Alors, quoi ? Une petite croisière en catamaran ? Je consulte mon compte en banque sur mon smartphone. Il n'est pas dans le rouge, mais à marée basse quand même. Ma dernière virée au Casino m'a coûté cher. C'était pour le service, mais je n'aurais pas dû jouer mon propre fric, après avoir perdu les 200 € que m'avait octroyés le Commissaire ! Total : la cagnotte du service est à sec et moi sur le sable !

Je m'attable à la première terrasse qui se présente sur le Boulevard et commande un café crème. Là, touillant distraitement un expresso bientôt froid, je m'abîme dans des pensées aussi grises que le ciel plombé de cette matinée, lorsqu'une voix mâle me hèle depuis le trottoir opposé :

— Bénédicte ?

Un homme brun élancé agite le bras dans ma direction. Arquant les sourcils, je tends les mains, paumes ouvertes, pour signifier mon ignorance. Le quidam prend cela pour une invite et traverse aussitôt la chaussée.

Pendant les quelques secondes que cela prend, ma procédure d'identification s'accélère et lorsque qu'il s'arrête devant moi, un prénom jaillit de mes lèvres :

— Julien !

Gagné. Rennes. Licence en Droit. Cela remonte à dix ans maintenant. Il avait  un look d'ado attardé. J'étais une risque-tout. J'ai passé le Concours d'Inspecteur de Police et l'ai obtenu. Nos chemins se sont séparés. Il a changé, en bien. Moi, pas apparemment, puisqu'il m'a reconnue, lui.

Nous nous embrassons comme de vieilles connaissances que nous sommes.

— Alors, qu'est-ce que tu deviens ? Toujours dans la Police ? demande Julien en me détaillant du regard tandis que lui fais signe de s'asseoir à ma table.

— Oui, oui, capitaine à la BRI d'en face. Et toi, avocat ? Magistrat du siège ? Ou du parquet ?

— Non, non, journaliste d'investigation, free lance.

— Ah bon ? On fait presque le même métier, alors ?

— On dirait bien. Mais pas avec les mêmes outils. À toi le flingue, à moi le stylo, enfin, le clavier et la souris.

Je vois là un raccourci journalistique aussi typique qu'erroné, mais m'abstiens de le relever.

— Et tu travailles sur quoi en ce moment ?

— Je ne peux pas te donner les détails, tu t'en doutes, mais là, je pars sur une enquête très près d'ici, à Saint-Suliac. Tu connais ?

— Ouais, un peu, c'est sur les bords de Rance, non ?

— Exact. Et toi, t'es sur quoi ?

— Que dalle. Mon boss vient de me mettre en congé pour quinze jours. Chômage technique. Des jours à récupérer avant la date fatidique. Ça m'emmerde. J'ai rien de prévu. Je sais pas trop quoi faire.

— Ça te dirait de m'accompagner ? Tu me servirais de couverture. Un couple, vrai ou faux, ça attire moins l'attention qu'un solitaire.

Je regarde Julien. Julien me regarde. Dans quoi vais-je me fourrer encore ? Les non-dits restent sous cape. Finalement, la paume de ma main droite va frapper la sienne :

— Tope-là, Juju ! 

Juju c'était son surnom, au temps de la Fac. Moi, c'était Béné.

— Mais on fait lit à part, OK ?

Julien écarte les mains, paumes ouvertes et levées comme pour dire : "Si tel est ton choix, d'accord". Je choisis de me contenter de cette réponse équivoque.

II

Vingt-quatre heures plus tard, à Saint-Suliac (Ille-et-Vilaine)

Les chambres d'hôtes "Les Mouettes" se situent dans une pimpante bâtisse du bourg même de Saint-Suliac. L'une d'entre elles, au rez-de-chaussée, possède des lits jumeaux. Julien n'en a pas trouvé d'autre de libre sur la commune et il préfère loger au cœur de son champ d'investigation.

Nos deux nouveaux équipiers, habitués l'un comme l'autre à un minimalisme d'inspiration nordique très en vogue chez les gens de leur génération, à leur arrivée dans les lieux, trouvent le décor un peu suranné. Polis, ils n'en disent cependant rien à leur hôtesse, une veuve de marin, dans la soixantaine, plus vraie que nature. Peut-être en rajoute-t-elle un peu pour les touristes (accent du terroir, tablier bleu). La couleur locale, ça plaît bien. La propreté est impeccable, la literie modernisée et de plus, le rez-de-jardin leur convient tout à fait : ils pourront ainsi aller et venir à leur aise en toute discrétion. L'affaire est donc conclue : 58 € la nuit, petit déjeuner compris, durée à leur convenance ; en ce début juin, Dame Jeannine n'a rien de réservé avant le 15 prochain.

Sur la table de bois peint de la chambre, Julien a posé son ordinateur et sorti d'une chemise cartonnée divers articles de presse. Il se tourne vers Bénédicte assise en tailleur sur son lit et plongée dans un examen attentif des fleurettes de la tapisserie.

— Bon, tu m'écoutes Béné ? Voilà. J'ai été engagé par La Vigne, un magazine du monde viticole, de la viticulture et du vin pour réaliser une enquête sur les agissements des Chinois. Outre la contrefaçon qu'ils pratiquent à grande échelle, ils tenteraient, également, de cloner des cépages français, pour reproduire des crus bordelais classés sans payer les royalties prévues par les accords de l'OMC. Et la piste m'amène ici.

—  À Saint-Suliac ? De la vigne ? Tu rigoles ou quoi ?

— Pas du tout, ma chère. Figure-toi que jusqu'au siècle dernier, on y produisait du vin, blanc principalement, et ce depuis l'Antiquité !

— Alors, là, tu m'en bouches un coin ! Ça devait être de la piquette, en tout cas.

— Même pas. Au début, du temps des Romains, oui, mais ensuite la culture de la vigne a fait de tels progrès qu'au XVIe, il paraît même qu'un marquis de Quintin venait s'approvisionner sur la quinzaine d'hectares de vignoble qu'il y avait alors ici.

— Bon, d'accord, mais aujourd'hui à part quelques treilles, et encore ! y'a pas plus de raisin que de beurre en broche !

— Détrompe-toi ! Il y a même une association pour le renouveau du vin breton, et les bonnes années, les vignerons suliaçais produisent dans les quatre cents litres de vin. Qu'ils ont le droit de boire ou de donner, mais pas de vendre. C'est là le hic. Officiellement, les quatre départements bretons ne sont plus région viticole et l'Administration tolère, mais ne veut pas officialiser cette résurrection.

— Et pendant ce temps-là, les Chinois rachètent à tour de bras les domaines viticoles mis en vente ou dont les propriétaires ne peuvent résister à des offres de rachat mirobolantes. Ils ont commencé par des petits châteaux dans le Bordelais et l'Anjou, mais j'ai lu la semaine dernière que Gevrey-Chambertin venait de tomber dans leur escarcelle ! Mon bourgogne préféré ! Ça commence à bien faire !

— Madame donne dans le patriotisme à tout crin et boit du Gevrey-Chambertin ? Je ne savais pas que  la Police payait aussi bien ! Rassure-toi. Nos exportations de vin représentent encore plus de la moitié du marché chinois, mais il est vrai que les choses bougent très vite. L'an dernier, la progression du secteur a dépassé les 2O % ! L'engouement pour le vin est devenu un phénomène de société. Les financiers se sont emparés du créneau et la Chine est en passe de devenir le 5e pays consommateur au monde ; elle est déjà le sixième producteur !

— Tu me récites Wikipédia par cœur ou quoi ?

— J'ai fait mon boulot. Je me suis documenté. Mais, tu as raison, revenons à notre sujet. Je vais t'emmener voir les deux inventeurs de la vigne de Saint-Suliac. Nous avons rendez-vous demain matin à dix heures sur les pentes du Mont Garrot.

— Les inventeurs de la vigne ? Comme pour un trésor ? Sur les pentes du Mont Garrot ? C'est quoi, ce délire ?

— En 1996 on a retrouvé un vieux cep de vigne dans un taillis inextricable sur les pentes sud du Mont Garrot, un escarpement qui culmine à 73 m au-dessus du niveau de la mer, tout près d'ici. Mais, on verra ça demain. Si on se faisait une crêperie en attendant ? Je commence à avoir la dalle, moi, pas toi ?

— En voilà une idée qu'elle est bonne, moi, je dis.

— Alors, vendu !

Ils se retrouvent bientôt, à deux pas de leur logis, sur la terrasse du Galichon, l'unique crêperie du bourg, installée dans une vieille maison décorée avec goût.

Deux galettes "complètes", deux "andouille de Guéméné", deux crêpes "caramel au beurre salé" et six bolées de cidre plus tard, nos protagonistes ont l'estomac calé et l'humeur gaie. Bras dessus, bras dessous, ils entreprennent alors une petite promenade digestive par les ruelles du village jusqu'au port. C'est une belle soirée de fin de printemps. Le fond de l'air est doux. Le ciel, légèrement ennuagé, laisse le soleil déployer ses ors sur les eaux de la ria. Au Nord-ouest, l'oratoire de Notre Dame de Grainfollet, se découpe en ombre chinoise sur un horizon enflammé. Romantique à souhait, n'est-il pas ?

Julien en profitera-t-il pour tenter de ranimer les cendres du passé ? Bénédicte enterrera-t-elle au cours de cette enquête sa vie de célibataire à corps défendant ? Vous le saurez peut-être dans le chapitre qui vient.

III

Sur les pentes du Mont Garrot

En dépit d'une euphorie due sans nul doute au cidre du Val de Rance, ce soir-là, Bénédicte ne fait don de son corps qu'à Morphée, car à peine a-t-elle posé la tête sur l'oreiller qu'elle s'endort comme une bienheureuse. Et Julien, sur la béquille, comme le chante Lastic, ce "chanteur paillard et dépressif", bien de chez nous. (1).

Le lendemain matin, des ribambelles de nuages blancs courent dans le ciel de la ria, poussés par un vent frais qui ébouriffe les cheveux et pique les narines. À neuf heures, Julien, pense qu'il est grand temps de secouer sa coéquipière, qui dort toujours du sommeil du juste, pelotonnée, son oreiller dans les bras. Des souvenirs oubliés lui reviennent en mémoire. Il se revoit, dans sa chambre de la cité U, déshabillé par une Bénédicte entreprenante en diable. Elle s'est bien assagie, dirait-on. Il avance la main vers le lit voisin et lui secoue l'épaule :

— Béné, réveille-toi, il est neuf heures. Je te rappelle qu'on a rendez-vous à dix !

Moi, les yeux encore ensommeillés, je saute du lit, rabattant ma nuisette sur mes cuisses, et cours m'enfermer dans la salle de bains.

Trois quarts d'heure plus tard, nous entreprenons l'ascension du modeste promontoire, guidés par le GPS de notre téléphone : à peine 1,5 kilomètres nous sépare du sommet où on a donné rendez-vous à Julien. Bientôt, nous voilà devant les vestiges du moulin à vent de la Chaise. Sa toiture envolée, on l'a affublé d'affreux créneaux, à présent recouverts de lierre.

Du Mont Garrot, le regard embrasse toute la ria de la Rance depuis, me dit Julien, au sud-ouest, les superstructures du camp viking de l'anse de Vigneux qui abrita, paraît-il, deux dizaines de drakkars, au temps des Vikings, jusqu'à l'oratoire de N. D. de Grainfollet, au nord-est, d'où les femmes de marins guettaient le retour des bateaux, à l'époque de la Grande Pêche..

Passé ce moment culturel, nous commençons à redescendre le versant sud et soudain, au détour du chemin, sous les frondaisons des chênes et châtaigniers du talus, nous apparaît un vignoble de près d'un hectare, qui aligne ses échalas, dans le sens de la pente. Un peu plus loin, une vieille barrière ferme une entrée de champ. C'est le lieudit 'La Vigne Blanche". Comme on dit, y'a pas de fumée sans feu !

Les deux hommes qui nous attendent là, ont des airs de conspirateurs : ils ne veulent ni être filmés, ni qu'apparaissent leurs noms dans la presse. Soit, dit Julien, qui a mis son Nagra en route et pose sa première question :

— Comment tout cela a-t-il commencé ?

Le premier de nos interlocuteurs, un homme grisonnant et râblé, prend la parole :

—Voilà dix-huit ans bientôt, nous avons, Marcel et moi, débusqué dans un taillis lors d'une balade, un plant de vigne de raisin noir que nous avons fait analyser. Il était inconnu et il nous a fallu attendre presque dix ans pour apprendre que c'était un cépage de cuve, originaire de Saintonge, appelé Magdeleine noire des Charentes, (il mûrit précocement vers la Ste Magdeleine, le 22 juillet). D'autres études ont montré que ce cépage était la maman du célèbre merlot, dont le père n'est autre que le cabernet franc.

Julien opine du chef, mais pour moi tout cela reste plus obscur que du marc de café.

Le compère du premier vigneron, plus élancé et un peu plus jeune, poursuit :

— Entre-temps, avec un petit groupe de passionnés, on avait fondé une Association et entrepris de remettre sur pied une vigne sur les pentes du Mont Garrot, là où nous avions trouvé le premier plant. Ça n'a pas été sans mal. Entre les tracasseries de l'Administration et notre inexpérience, les premières années ont été rudes. 

— Il a fallu trouver les terrains, défricher, planter, attendre, palisser, tailler... attendre encore. Et apprendre ! Les premières récoltes ont donné une horrible piquette, à peine buvable. Une fois, nous avons mis en bouteille avant la fin de la fermentation. Elles ont toutes explosé ! Mais à présent, nous produisons quelques centaines de bouteilles d'un vin blanc très honorable. D'ailleurs, le voici.

De la gibecière de sa veste de chasse, il vient de sortir une bouteille bourguignonne, humoristiquement étiquetée "Le Clos de Garo, Appellation bord d'eau non contrôlée". Au-dessous, on reconnaît la silhouette crénelée du Moulin de la Chaise. C'est une bouteille de la cuvée 2011. Un cépage chenin, titrant 14°, toujours d'après l'étiquette.

Je m'exclame :

— Mais, alors, vous n'avez pas planté de magdeleine noire ?

— Hé, non. Il aurait fallu attendre trop longtemps, et la tradition n'attestait pas franchement de la culture de raisins noirs de cuve par ici. On se demande toujours comment ce pied est arrivé là. On s'est dégonflés. Pour l'instant. Car, avec le réchauffement climatique, si ça se trouve, on pourrait tenter le coup, maintenant. (ça, vous coupez, s'il vous plaît).

— Et celui-ci, vous en vendez ? demande Julien d'un air innocent.

— Taisez-vous, malheureux, c'est strictement interdit.  Non, il est réservé à notre consommation personnelle. D'ailleurs, comme nous sommes une vingtaine de membres, la production ne nous le permettrait pas. Mais on peut vous le faire goûter, si vous voulez.

Nous nous regardons en silence, puis je risque :

— C'est un peu tôt pour l'apéro, mais c'est si gentiment proposé qu'on ne peut pas refuser.

Alors, le premier vigneron tend au second un couteau suisse. La bouteille n'a pas de capsule-congé, bien entendu. Celui-ci ouvre le tire-bouchon et bientôt un sympathique "plop" vient troubler le gazouillis printanier des oiseaux.

De sa gibecière, l'homme a tiré quatre verres à dégustation, enveloppés dans un linge blanc. Il les répartit entre les présents et commence à les remplir.

Nous faisons tourner le vin dans nos verres, humons, puis attrapons une première goulée, pardon, gorgée. Bientôt, j'entends Julien dire :

— Belle fraîcheur en bouche, avec juste ce qu'il faut d'acidité. Ça me rappelle certains muscadets sur lie. Il n'est pas mal du tout, dites donc.

Je regarde Julien ébahie. Quand je l'avais connu, il ne buvait que du Coca et croyait que le pineau et le cognac, c'était pareil. Quels progrès !

— On ne vous le fait pas dire, reprennent en chœur nos deux interlocuteurs. On en est assez fiers, il faut bien l'avouer. 

Au bout de la deuxième tournée, bouteille et verres vidés, mon naturel d'enquêtrice reprend le dessus et je questionne, avec une volubilité accrue :

— Bon, pour tout vous dire, on n'est pas venus seulement déguster "Le Clos de Garo" et vous entendre raconter son histoire, on est là aussi dans le cadre d'une enquête sur la pénétration des Chinois sur le marché du vin en France.

Nos interlocuteurs ouvrent des yeux comme des soucoupes.

— Le mois dernier, à Roissy, les douaniers ont intercepté un couple de chinois, de retour d'un voyage touristique dans notre pays. Leur périple les avait menés dans les principales régions viticoles du pays et dans leurs valises, pas la moindre bouteille de vin, mais... des greffes-boutures de nos cépages les plus réputés, sans la moindre facture d'achat et des échantillons de sol, soigneusement étiquetés.

— Mais, qu'est-ce qu'ils veulent faire de tout ça ?

— On suppose qu'ils veulent implanter de la vigne dans des terroirs ressemblant aux nôtres et à terme obtenir des cultivars adaptés à leurs climats.

— Mais c'est du brigandage pur et simple.

— Aujourd'hui, on appelle ça "espionnage économique", mais c'est la même chose.

— Et quel rapport avec Saint-Suliac ?

— Curieusement, il y avait un échantillon de sol et un futur greffon provenant de votre vigne !

Les deux vignerons tombent des nues :

— Pas possible ! 

— Du chenin blanc, implanté avec succès dans des régions aussi septentrionales, il ne doit pas y en avoir beaucoup, alors ça peut les intéresser.

— Ah ben, merde alors, ça, ça me la coupe, sauf votre respect, Madame.

Je fais signe que j'en ai entendu d'autres. Julien enchaîne :

— Auriez-vous déjà vu des Chinois circuler par ici, vous ?

Le premier vigneron se tourne vers son collègue : 

— T'as déjà vu des Chinois par ici, toi, Marcel ?

— Dame, on n'est pas là à regarder la tête des touristes, nous ; des Asiatiques, il en vient surtout pour Saint-Malo par ici. Mais, des Chinois, je saurais pas dire. Faudrait voir avec le Syndicat d'Initiative, peut-être.

— Tu retardes, Marcel, c'est Office de Tourisme qu'il faut dire à présent.

— Ouais, j'm'en fous, c'est pareil.

— Est-ce qu'on peut vous demander quelque chose ? dis-je tout à trac :

— Mais faites donc, ma petite dame.

— Si jamais vous voyiez des Chinois rôder auprès de votre vigne, vous pourriez me faire signe ? fais-je en montrant ma carte de police et en tendant une carte de visite.

Mauvaise idée. L'homme se ferme comme une huître :

— Ça, je sais pas. On n'aime pas trop la police par ici.

Nous sentons qu'on n'apprendra rien de plus aujourd'hui et d'un regard décidons de remercier nos hôtes. 

— Merci pour tout, l'histoire, l'apéro, et bon... vin pour cet automne !

Les deux hommes nous saluent d'un rapide coup de casquette, tandis que nous nous éloignons sur le sentier qui rejoint la baie.

Dès que nous sommes hors de portée de voix, Julien m'engueule :

— Mais qu'est-ce qui t'a pris de sortir ta carte tricolore ?

— Je sais pas, un réflexe, l'habitude...

— Ouais, hé bien, tu vas me faire le plaisir de la ranger au fond de ton portefeuille illico. Tu n'est pas en service, je te rappelle. Et tu viens de foutre notre couverture en l'air.

J'obtempère sans demander mon reste, car je sais bien que j'ai merdé grave.

Ce jour-là, Julien fait la gueule à Bénédicte jusqu'au soir. Leur voyage sur la Carte du Tendre s'annonce plein d'embûches et leur enquête est mal engagée.

Sauront-ils redresser la barre ?

IV

Un homme de science intrigant

Julien avait encore deux noms dans son carnet d'adresses : la fille du "Syndicat d'Initiative" comme avait dit le vigneron du mont Garrot et un universitaire du CNRS, spécialisé dans la vigne et le vin, domicilié sur une commune voisine. Rendez-vous est pris avec le second et une visite impromptue rendue à la première.

Celle-ci, une jolie brunette, fille de mareyeurs du cru, devant Julien, sort avec plaisir son relevé de fréquentation de l'année en cours et de l'année précédente : deux douzaines d'Asiatiques, la plupart chinois, ont franchi le seuil de son établissement en quête de renseignements touristiques, mais les vignes du Mont Garrot n'apparaissent pas dans les questions posées. C'est logique. Des espions de l'empire du Milieu un tant soit peu professionnels ne vont pas éventer leur présence aussi bêtement. Bénédicte, victime d'une survivance de jalousie aussi subite qu'inattendue, se hâte de tirer Julien hors de portée de cette rivale potentielle.

Après un déjeuner en terrasse d'huîtres, palourdes et bulots, gentiment arrosés d'une fillette de muscadet pas meilleur que le Clos Garrot, ils prennent le chemin voisin de la Ville ès Nonais.

Là, dans une longère habilement restaurée, sous une treille aux raisins encore à peine formés, les attend Jacques Saintilan, qui les invite à partager le café avec son épouse.

Julien, dans le cadre de la préparation de son enquête, a lu plusieurs articles de vulgarisation scientifique sur les cépages, leur obtention et les enjeux économiques qui s'y rattachent dont Saintilan est l'auteur. Mais il souhaite l'entendre de vive voix, pour confirmer ce qu'il a compris et sonder un peu le personnage.

L'homme est avenant et disert. Il suffit à Julien de tirer un bout de fil pour que se dévide, sans le moindre effort de sa part, une pelote entière. Un client comme ça, c'est du pain béni pour le journaliste !

Micro ouvert, il laisse donc son Nagra officier en silence.

"Vous savez, l'histoire des cépages, je ferais mieux de dire la science des cépages, autrement dit l'ampélographie, n'est pas quelque chose de récent. Ce sont les Romains, grands diffuseurs de la culture de la vigne, qui, avec Columelle, nous ont laissé les premières descriptions. Ensuite, si les Croisades ont notablement concouru à la diffusion de cette liane, aucun auteur ne semble s'être penché sur la question. Puis, à la Renaissance, Olivier de Serres n'a fait que traiter de la culture de la plante et ses modalités, mais ne s'est pas intéressé aux cépages proprement dits.

C'est le XIXe qui marquera le début réel de la science ampélographique avec la découverte des cépages américains, leur hybridation avec les nôtres, qui allait provoquer, hélas, l'importation du phylloxera, ce minuscule insecte qui ruina l'économie de la vigne en France, à partir de 1864, pour trente longues années, jusqu'à la découverte de variétés naturellement résistantes à ce nuisible. 

Les travaux de classification les plus importants des temps modernes, on les doit au Français Pierre Viala, puis au russe Alexandre Negrul et à un autre Français, Louis Levadoux.

Mais finalement, c'est de la législation viticole, que va naître, après-guerre, la description la plus complète des différents cépages, et surtout de leurs appellations synonymes, grâce à une méthode mise au point par Pierre Galet. Et, aujourd'hui, au domaine de Vassal, dans l'Hérault, plus de 2300 variétés sont répertoriées.

Depuis la fin du XXe siècle, la génétique est venue au secours de l'ampélographie, comme pour la connaissance de tous les organismes vivants, et il il faudrait citer les travaux de Jean-Michel Boursiquot dans ce domaine.

Mais, trêve de considérations historiques, venons-en à une définition ; l'ampélographie consiste à décrire et classer les cépages en fonction d'un ensemble de descripteurs que l'Organisation Internationale de la Vigne et du Vin a fixé au nombre de 88 ! Pas moins ! Appliqués aux bourgeons, aux feuilles jeunes, aux rameaux, feuilles adultes, grappes et baies.

Figurez-vous qu'en appliquant ces critères, on recense aujourd'hui près de 5000 cépages dans le monde , connus sous 40000 noms différents. C'est vous dire l'importance de la culture de la vigne pour nos sociétés."

Bénédicte, que ces doctes considérations commencent à ennuyer quelque peu, titillée par son instinct d'enquêtrice en mal d'efficacité, vient soudain rompre le fil de ce discours avec une question basique, mais bienvenue :

— Dites-moi, cher monsieur, l'arrivée des Chinois, sur le marché mondial du vin, a-t-elle, peu ou prou, à voir avec cette science ampélographique moderne ?

Julien en reste bouché bée, mais ne pipe mot, par crainte d'étouffer dans l'œuf la réponse attendue.

Jacques Saintilan, pas le moins du monde perturbé, embraye aussitôt dans le sens indiqué par Bénédicte :

— Bien entendu. Les Chinois disposent, depuis la nuit des temps ou presque, d'un vin de céréales (riz ou millet), proche du saké japonais. L'importation de la vigne, elle, venue d'Ouzbékistan, date, à ce qu'on sait, du premier siècle avant notre ère, au temps de l'empire Parthe. Mais, pendant longtemps, si le raisin de table et les raisins secs étaient très appréciés, le vin lui-même, pourtant connu, est resté une boisson exotique, presque un médicament.

Et il faudra attendre les missionnaires occidentaux du XIXe pour que se développe en Chine une vinification de masse, d'assez piètre qualité, par ailleurs !

Mais, depuis l'ouverture vers l'Occident des années 1980, c'est une croissance exponentielle que cette culture a connu. Avec des progrès immenses !

À tel point que l'on trouve à présent des vignobles étendus dans les provinces du Xinjiang, Gansu, Ningxia, Shandong, Hebei, Tianjin, Jilin, des régions du Nord de la Chine à pluviométrie limitée, entre les 35e et 42e parallèles. 

Et deux cépages européens sont présents dans presque toutes ces zones de productions : le merlot et le cabernet sauvignon. Ce sont eux qui ont permis la création des premiers vins de qualité chinois, qui rivalisent aujourd'hui avec ceux de Californie, d'Australie, d'Afrique du Sud, d'Argentine et prétendent le faire demain, pour ne pas dire déjà,  avec ceux du Bordelais !

À ces mots, Bénédicte et Julien se tournent l'un vers l'autre pour échanger un regard complice qui n'échappe pas à leur interlocuteur. Il interrompt son propos pour poser cette question :

— Dites-moi, jeunes gens, ce qui vous amène exactement, plutôt que de me laisser pérorer dans le vide, que je voie si je peux vous être utile ou pas.

Après un nouvel échange de regards, nos deux amis décident alors de jouer cartes sur table et Julien prend la parole :

— Voilà : Je travaille pour la revue viticole La Vigne. On m'a chargé de réaliser une enquête sur les agissements des Chinois. Outre la contrefaçon qu'ils pratiquent à grande échelle, ils tenteraient, également, de cloner des cépages français, pour reproduire des crus bordelais classés sans payer les royalties prévues par les accords de l'OMC.

— Excusez-moi, mais on est bien loin du Bordelais et de ses grands crus classés ici. Si vous me disiez tout ?

— Bon,  d'accord, il se trouve que les Douanes ont saisi récemment, dans des valises de touristes chinois rentrant au pays, des greffons de chenin blanc et de magdeleine noire, provenant d'ici, le tout sans facture, bien entendu.

— Très improbable. Et comment sauriez-vous cela ?

— Un contact bien placé, rien de plus.

— Et...

— Et nous aimerions savoir quel peut être l'enjeu économique d'une telle manœuvre. Ses tenants et aboutissants.

— Vous me faites trop d'honneur. Je l'ignore complètement.

— Mais vous avez bien une petite idée...?

— Pas la moindre !

La réponse a fusé, courte et sèche. Bénédicte et Julien se regardent en silence. Pas de doute, il y a baleine sous gravier, comme on dit dans les chaumières.

— Dommage ! Dans ce cas, nous allons vous laisser en vous remerciant pour le café et... le petit cours sur l'ampélographie, dit Julien d'un ton insidieux.

Jacques Saintilan s'est levé et leur indique d'une main ferme la sortie de sa propriété.

— À une autre fois, peut-être, ne  peut s'empêcher d'ajouter Bénédicte, qui n'aime pas être congédiée avant l'heure.

Une fois remontés dans leur voiture, nos deux enquêteurs confèrent quelques instants :

— Bilan des courses : ce monsieur a quelque à voir avec les échantillons retrouvés à Roissy ou je veux bien entrer à la Trappe, dit Bénédicte.

— Ne parle pas de malheur, dit Julien, mi-figue mi-raisin...

Cette réponse énigmatique marquera la fin de cet épisode, si vous le voulez bien.

V

Le retour de Simon Le Lagadec

Tous les fils de notre enquête sont brisés. Mais une certitude nous habite à présent, Julien et moi : les vignerons du Mont Garrot, tout comme Jacques Saintilan, nous cachent quelque chose. Quoi ? Telle est la question.

— Qu'est-ce qu'on fait ? me demande Julien.

— Je vais faire appel à un ami, dis-je, parodiant un célèbre jeu télévisé, pour qu'il nous rencarde sur Saintilan et les deux autres. Ils ne me semblent pas très nets.

Simon Le Lagadec, dit Sim, par commodité et sans autre ressemblance avec le défunt comique qu'une calvitie précoce, avait rendu sa carte et son arme, pour s'occuper de sa vieille mère, à cinquante et quelques balais, à mon grand dam, car je regrettais beaucoup cet équipier débonnaire et sûr. Depuis son départ, je ne manque aucune occasion de faire appel à lui - à l'insu de ma hiérarchie, cela va sans dire - pour des travaux de renseignement dont je ne peux me charger moi-même.

Aussitôt dit, aussitôt fait.

Une sonnerie de téléphone antique se fait bientôt entendre :

— Allô, oui ?

— Salut vieille branche ! Alors, ça boume ? Et ta mère, ça va ?

Simon le Lagadec utilise encore des expressions des années soixante que je m'amuse à lui resservir.

—  Salut, Béné. Ouais, la routine, quoi. T'as du taf pour moi, on dirait ?

— Tu l'as dit, bouffi. J'aimerais que tu te rencardes sur un trio qui nous interpelle, Julien et moi, surtout un.

— Julien, c'est qui, celui-là ?

— Un ex à moi, du temps de la fac. Je suis en vacances et je l'aide dans une enquête sur le pinard. Tu vois si c'est sérieux !

— Et t'as mis ton nez là où il fallait pas, comme d'habitude.

— Ça se pourrait. Bon, voilà. Il faudrait suivre incognito un certain Jacques Saintilan, qui habite 35, rue du Garot, à la Ville ès Nonais, près de Saint-Suliac. C'est pas loin de chez toi, ça ?

— Vingt bornes à peu près.

— Il semble qu'on l'ait inquiété et il se pourrait qu'il bouge d'ici peu, mais, nous, on est grillés.

— Je peux être sur place dans une demi-heure. Le temps d'appeler la mamie-sitter.

— Super. On reste en planque, S'il sort, je t'appelle. Sa bagnole, c'est une Laguna noire, 255 FX 35. T'as toujours ta Kawa 750 ?

— Plus que jamais, tu penses !

Je hoche la tête : avec son passé de pilote de rallye, c'est pas demain que l'amour des grosses cylindrées va abandonner Simon.

— Alors, parfait ! Mais fais-toi discret. À plus.

Julien a écouté toute la scène d'une oreille admirative. Bénédicte est diablement efficace. Sa réputation n'est pas usurpée. Les souvenirs d'une étudiante brillante mais dissipée lui reviennent en mémoire. Elle était capable de faire trois choses en même temps : jouer au morpion, prendre des notes, lui faire du genou et souvent plus, pendant que lui, à ses côtés, avait bien du mal à se concentrer sur quoi que ce soit !

Il revient sur terre.

— On reste dans les parages, si j'ai bien compris ?

— Je viens de vérifier sur Woogle Maps. Saintilan habite dans un cul-de-sac. S'il sort en voiture, il passera par ce carrefour. Planquons-nous dans ce chemin creux, on le verra forcément passer.

Julien, que cette perspective réjouit visiblement, formule un accord enthousiaste.

Trop. Je m'empresse de réfréner ses ardeurs :

— Ne crois pas que tu vas en profiter, Juju. On n'est pas là pour ça.

— Dommage !

— Chaque chose en son temps !

Sur ces mots d'espoir (ou pas !), Julien gare son Alfa Romeo Giuletta 940 dans le chemin creux, prête à embrayer dans les roues de la Laguna noire Éxécutive de Saintilan.

Mon pressentiment est le bon : quinze minutes plus tard, après quelques mains baladeuses, facilement contrôlées, et un baiser volé à la sauvette par Juju, la Laguna noire croise notre cachette. J'ai demandé à mon ex de suivre le véhicule à bonne distance. Au bout d'un kilomètre, une grosse Kawasaki argent émet des appels de phare dans notre dos. C'est Simon. Je lui fais signe de nous doubler et de poursuivre la filature à notre place. Nous décrochons. Je lui transmets par téléphone tout ce que je n'ai pas eu le temps de lui communiquer lors de mon appel. Il crachote dans le casque-micro relié à son téléphone :

— Ben, dis donc, c'est quoi, ce binz ?

— Je ne sais pas encore très bien : simple espionnage économique ou entreprise mafieuse. Pour l'instant, seuls des délits sont avérés : sortie frauduleuse de marchandises sous embargo, infractions douanières. Mais ce qui intéresse Julien pour son article, c'est de remonter la filière jusqu'aux commanditaires, d'exposer à ses lecteurs le pourquoi et le comment.

— Si les triades chinoises sont là-dedans, faites gaffe où vous mettez les pieds, leurs méthodes sont expéditives, à ce qu'on dit.

— T'inquiète ! Tu me connais.

— Ouais, justement ! Je te conseille, si vous trouvez quoi que ce soit qui s'apparente à un crime, de prévenir procureur et commissaire aussitôt !

— OK, Simon. Tu vois bien que j'ai besoin de toi. Quand est-ce que tu reviens ?

 — Arrête avec ça, tu sais bien que je ne peux pas.

— OK, d'accord. Bon, tu me tiens au courant ?

— Ça marche !

Je raccroche.

Fini le bon temps ! L'ennui, avec des co-équipiers plus jeunes, c'est qu'ils me draguent tous, qu'une fois sur deux, je finis par coucher avec et que ça se termine toujours en eau de boudin, par une demande de mutation de leur part ou de la mienne ! La vie de couple dans la police, c'est pas de la tarte ! Et à ceux qui sont pas de la maison, "flic" ça fait peur, encore plus au féminin ! Alors, Julien ou pas Julien ? J'hésite à replonger. Le réchauffé, c'est pas trop mon truc. Pourtant, lorsque je le regarde, il se passe quelque chose, là, dans mon bas-ventre, que je n'ai pas ressenti depuis longtemps.

Fin de la minute d'auto-commisération.

Fin du chapitre aussi, tiens, pendant qu'on y est.

VI

Filatures

La berline noire file sur la départementale en direction de Pleurtuit. À l'approche de l'aérodrome de Dinard, elle oblique vers la zone où sont implantées les entreprises de maintenance aéronautique, puis repique vers les pistes. Simon, toujours à distance, s'arrête et sort son appareil photo et un téléobjectif d'une des sacoches arrière de sa moto. Il comprend lorsqu'il repère sur le tarmac un grand H blanc : l'héliport ! Bientôt, Saintilan ressort des bâtiments en compagnie d'un pilote. Tous deux se dirigent vers un Eurocopter EC 145, garé à proximité. Le dernier né de la coopération franco-allemande, habillé par Mercedes-Benz, à ce qu'on dit. Du haut de gamme. Ce client, ou son commanditaire, ont les moyens ! Pas de doute : un départ s'annonce. Sans commission rogatoire, impossible d'obtenir le plan de vol ! Il mitraille l'appareil et tout le personnel au sol.

Un quart d'heure plus tard, l'appareil décolle et met le cap à l'Est. Simon parierait qu'il va prendre la direction de la capitale. À destination d'un aéroport parisien ? Il fait son rapport à Bénédicte, laquelle, après avoir tergiversé un peu, se décide à appeler le Commissaire Dutertre, son supérieur.

Celui-ci contemple les plantes verres de son bureau qu'il vient d'arroser comme chaque lundi matin, à son arrivée. C'est un rituel, avant son second café de la journée. Ensuite seulement, l'expédition des affaires courantes peut commencer. C'est alors précisément que le téléphone sonne :

— Commissaire ?

— Plassard ? Qu'est-ce qui vous arrive encore ? Cela fait à peine trois jours que vous êtes partie en congés...

— Désolée, patron, je donne un coup de main à un ami journaliste d'investigation et on est tombés sur un type bizarre.

— Et...

— Si on pouvait vérifier ce qu'on a sur lui au sommier, ça nous aiderait beaucoup.

— Et pourquoi, je ferais ça, Plassard ?

— Parce qu'il semble que les Douanes soient déjà sur le coup.

Bénédicte n'oublie pas la vieille rivalité qui oppose son commissaire divisionnaire au service des Douanes, qui lui a plusieurs fois mis  des bâtons dans les roues lors d'enquêtes sur du trafic de drogue.

L'argument semble peser son poids.

—  Bon, expliquez-moi tout ça, Plassard, que j'y voie plus clair.

Bénédicte relate succinctement les informations en sa possession. Le commissaire est d'accord pour demander l'ouverture d'une information judiciaire au procureur si un lien s'avère entre les deux chinois retenus à Roissy et Saintilan. Il convient donc de filer ce dernier et pour cela d'avoir connaissance de la destination de son hélicoptère, s'il en est encore temps.

Bénédicte se prend à regretter d'avoir hésité avant d'appeler.

L'engin a une vitesse de croisière de 250 kilomètres/h environ. Dans une heure, il sera en région parisienne. Il convient de faire vite.

La machinerie judiciaire se met en branle. Une fois reçu le fax du procureur qu'il transmet aussitôt à la tour de contrôle de Pleurtuit, le Commissaire Dutertre se fait remettre le plan de vol de l'hélicoptère qui venait de décoller une demi-heure plus tôt.

Surprise : sa destination est un petit aérodrome de l'est parisien : Meaux Esbly. En matière d'aviation d'affaires, cela n'a rien d'exceptionnel, mais en l'occurrence, demeure intrigant. 

Un coup de téléphone au Commissariat local permet, en un quart d'heure, de positionner deux inspecteurs à la sortie passagers de l'aéroport, munis de la photocopie du passeport de Saintilan que Dinard a également transmise.

Mais l'homme est sur ses gardes. À peine a-t-il repéré derrière les vitres deux silhouettes scrutant alternativement les visages et une feuille de papier, qu'il rebrousse chemin au pas de course pour emprunter la sortie réservée au personnel navigant, au milieu d'un petit groupe de pilotes et hôtesses.

Le temps que les deux fonctionnaires de police réagissent, l'oiseau s'est envolé. Tout juste les deux policiers peuvent-ils relever la plaque d'immatriculation du véhicule qui l'emporte. Pas de chance, un appel au service des cartes grises révèle qu'il doit s'agir d'un VTC clandestin. Impossible d'obtenir la destination de la course auprès de la centrale de réservation.

Par chance, l'informatique aidant, trente minutes plus tard, le propriétaire est identifié. Arrêté en douceur par deux policiers jouant les clients, il ne tarde pas à révéler la destination de sa course récente : un commerce dans une rue du triangle de Choisy. Le commissaire Dutertre, bientôt informé, demande la collaboration de la BRI parisienne.

 

Le VTC de Jacques Saintilan l'a effectivement déposé devant l'un des nombreux restaurants asiatiques qui ont depuis une trentaine d'années colonisé cette rue calme du 13e arrondissement qu'était la rue Baudricourt. L'établissement, pompeusement nommé "Au jardin d'Asie" présente la particularité d'une façade étroite et donc de salles en enfilade dans la profondeur du bâtiment, comme cela est courant dans la capitale.

Dans la dernière de ces salles, sur l'une des deux banquettes qui se font face, trois hommes sont assis. Le premier d'entre eux, petite natte dans le cou et moustaches tombantes, selon un modèle cher aux Français, n'est autre que le patron du restaurant. Le second, une sorte de Tarass Boulba élégant, une "sandale de paille"* de la Triade 14 K**, le troisième, moins massif, en costume trois pièces Armani, lunettes Ray Ban et montre Rolex représente assez bien le type chinois du parvenu. En face d'eux, sur l'autre banquette, Saintilan, les mains sur la table.

Tarass Boulba mène la conversation :

— Pourquoi ce rendez-vous précipité, Monsieur Saintilan  ? Votre voyage s'est-il bien passé ? 

— Je dois vous mettre au courant de certains développements imprévus de notre affaire.

— Imprévu est un mot que je n'aime pas du tout, Monsieur Saintilan, vous le savez. Poursuivez.

— Il y a quelques heures, j'ai reçu chez moi la visite de deux personnes, qui se sont présentées comme journalistes de la revue française "La Vigne" réalisant une enquête sur les contrefaçons chinoises dans le domaine du vin.

— Voilà un début fâcheux en effet.

— Mais le plus fâcheux, c'est qu'elles m'ont innocemment révélé être au courant de la saisie récente des Douanes à Roissy.

— Le dernier lot d'échantillons demandé ?

— Exactement.

— Mais... il nous a été livré comme convenu, intervient le milliardaire.

— L'avez-vous examiné, lui demande Tarass Boulba ?

— C'est en cours, dans notre laboratoire.

— Eh bien, soit vos intermédiaires ont été retournés, soit ils ont été abusés. Dans les deux cas, des mesures s'imposent.

— Vous n'avez pas été suivi, j'espère, Saintilan.

— Une moto m'a inquiété un moment avant que je ne prenne l'hélicoptère, mais depuis, rien.

Impression fausse, nous le savons. Par chance, le milieu chinois parisien est très bien structuré, les multiples commerçants ayant pignon sur rue font office d'informateurs et toutes les allées et venues inhabituelles sont rapportées à qui de droit.

C'est ainsi qu'à ce moment un guetteur vient prévenir que deux véhicules suspects sont stationnés depuis bientôt une demi-heure aux entrée et sortie de la rue. Aussitôt, des gardes du corps évacuent les trois hommes par les arrière-cours. Une grosse Mercedes les prend en charge rue de Tolbiac.

À peine la destination de Saintilan est-elle connue qu'une équipe de policiers de la BRI parisienne a mis la rue Baudricourt sous surveillance et, miracle, la voiture de police banalisée stationnée à l'entrée repère un véhicule dans lequel on tente de faire baisser la tête à un passager arrière. 

Avec deux feux de retard, une filature s'engage alors. La consultation, par les policiers, du système de contrôle automatisé, couplé avec le fichier des plaques d'immatriculation révèle dans les deux minutes qu'il s'agit de l'automobile d'un restaurateur de la rue. Bingo !

Le capitaine de police Martin et sa collègue hésitent : mettre le gyrophare, s'affranchir des règles de circulation et tenter une interpellation manu militari à deux contre trois ou se fondre dans le trafic et laisser leur proie les guider vers sa destination ? La réponse de leur hiérarchie crépite dans l'habitacle :

— Autorité à Delta One. N'intervenez pas. On met en place des véhicules de relève. Suivez vos clients sans vous faire remarquer. Code opération : POISSON PILOTE.

— Delta One à Autorité. Bien reçu.

La Mégane des deux policiers, insérée dans le trafic, progresse sans encombre derrière la Mercedes poursuivie jusqu'à la porte de Choisy. Là, un second véhicule la prend en chasse sur le périphérique. Elle se dirige vers le Nord. Porte de la Chapelle. Une troisième voiture intervient. Autoroute A1. Plus de doute. La Mercedes se dirige vers Roissy. Saintilan a décidé de filer. Qu'a-t-il donc de si grave à se reprocher ?

Le Commissaire Dutertre n'a pas assez d'éléments pour lancer un mandat d'arrêt contre lui. Pas d'autre solution que de le laisser partir.

VII

Chine, nous voilà !

Le patron vient de m'annoncer la mauvaise nouvelle.

Officiellement, je suis toujours en congés et absolument pas chargée de suivre Saintilan. Mais ni moi ni lui n'aimons qu'on fasse notre boulot à notre place. Personnellement, je garde un mauvais souvenir d'une enquête où j'ai été doublée par une mamie pas ordinaire, du temps où j'étais affectée au Commissariat de Lannion (cf. Quand Mam Goz s'en mêle). Enfin, là, c'est un peu différent puisque la pièce rapportée, je la connais, très bien même. N'empêche, maintenant que notre client est en passe de s'envoler pour la Chine, on fait quoi, Julien et moi ? Est-ce que son budget pour ce boulot lui permet d'aller enquêter à l'étranger ? Je lui pose la question :

— T'as de quoi suivre Saintilan jusque là-bas ?

Il sourit jaune.

— C'était pas vraiment prévu dans le devis, mais, bon, si tu m'accompagnais... ça nous ferait des vacances pendant lesquelles nous pourrions joindre l'utile à l'agréable, dit-il avec un petit clin d'œil en coin.

Julien vient de se souvenir qu'au Lycée Louis Guilloux, à Saint-Brieuc, j'ai fait partie des pionniers qui, dans les années 90, ont étudié le chinois 3e langue. J'ai même réalisé un voyage de quinze jours là-bas, en Terminale. C'est loin, mais je devrais pouvoir me débrouiller sur place. Je cherchais une destination de villégiature : en voilà une, toute trouvée ! Oui, mais c'est grand, la Chine. Ils venaient d'où, les Chinois arrêtés à Roissy ? La province de Shandong. C'est quoi, la capitale, là-bas ?

— Jinan, je crois.

— Première nouvelle. Il faut combien de temps pour obtenir un visa ?

— Un à deux jours, en urgence, si le dossier est complet, au lieu de cinq normalement.

— Quand ils vont voir nos professions, journaliste et flic, ça va pas être simple d'obtenir un visa de tourisme. Juste pour une semaine, en plus. Ça va paraître louche.

— Ton patron ne t'a accordé qu'une semaine de vacances, voilà tout. Et je peux être ton... fiancé, par exemple.

— Mais bien sûr. On peut aussi prendre deux vols différents, tu sais. Voyons d'abord ce que ça coûte.

Je pianote comme une malade sur mon smartphone. Paris-Jinan : 15 heures de vol, au minimum avec une ou deux escales. Meilleur prix autour de 800 €, moyenne autour de 1000 €. C'est pas donné quand même !

— Qu'est-ce qu'on fait ?, je demande à Julien.

Il me regarde et sourit :

— On lance les demandes de visa  en express et on réserve deux places sur un vol en partance dans trois jours. On essaiera de changer si ça va plus vite.

Je réfléchis un instant. Toutes mes économies vont y passer. Bah, tant pis :

— OK, c'est parti.

Nous remplissons les demandes de visa en ligne. Quatre pages assez détaillées. Prudemment, j'indique comme profession : fonctionnaire. Eh oui, mais ils demandent la fonction : agent spécialisé ? Résidence en Chine : je mentionne le nom d'un hôtel de moyenne gamme trouvé sur la Toile. Motif du déplacement : voyage de fiançailles ? Traitement express de la demande. C'est vingt euros de plus.  Julien demande un visa de tourisme également, mais sans cacher son activité. Ah ! J'ai failli oublier le formulaire médical. Deux pleines pages à faire remplir et signer par un médecin. Pourvu qu'on puisse transmettre le tout par e-mail ! Va falloir faire vite.

Ensuite, après exploration des comparateurs de prix sur le web, nous jetons notre dévolu sur un vol aller assez rapide (17h 55), malgré deux escales à Istanbul et Urumqi, assuré conjointement par Air France et China Southern. Seconde escale à Urumqi, c'est où ça ? Ah ! En Chine aussi ? Capitale du Xinjiang ? Première nouvelle ! 

Par contre, le vol retour, une semaine plus tard, bonjour ! Il passe par la Russie avec dix heures d'escale. Autrement dit, une nuit à Moscou, quoi ! 

Départ dans trois jours, Roissy, 18 h 55. Cool ! De Rennes, il y a un TGV direct qui arrive à 17 h 11. Il ne reste plus qu'à attendre nos visas électroniques. Je croise les doigts.

Nous rentrons aux "Mouettes" prendre congé de Dame Jeannine avant de regagner nos domiciles respectifs. Ou pas ? Je n'ai pas encore tranché. J'ai tout le trajet pour y réfléchir.

...

Finalement, ce soir-là, je suis revenue seule chez moi, pour achever les préparatifs de ce voyage imprévu. Trop de trucs dans la tête. 

Hier lundi, en me renseignant sur le climat à Jinan, j'ai découvert que la ville est jumelée avec Rennes depuis 2002 ! Un contact téléphonique avec le Comité de Jumelage m'a renvoyé vers le Président de l'Association, qui m'a accueillie à bras ouverts en tant que sinisante. Quelques échanges de mails plus tard, je me  retrouve pourvue d'adresses de divers points de chute dans la capitale du Shandong.

Mon choix se porte sur une famille sino-française dont le mari a fait ses études à l'Université de Rennes, dans les mêmes années que moi. Son épouse est une bretonne de Quimperlé. Ils ont deux petites filles. Elle, enseigne le français au Lycée des langues étrangères de Jinan et lui est ingénieur en informatique. Je raconte une salade pour justifier ce voyage improvisé. Cela semble passer. Ils ont une chambre double à mettre à notre disposition pour l'équivalent de 25 € la nuit. Payable en dollars américains. C'est inespéré.  Ce doit être le signe que j'attendais. J'ai quitté Julien il y a quarante-huit heures maintenant et il me manque terriblement.

Nos deux premières étapes dans les zones viticoles du Shandong seront pour Yantai et Quingdao, respectivement à 445 et 350 kilomètres de notre point d'arrivée. C'est un peu loin, à notre échelle française et tout proche à l'aune chinoise. L'échelle des valeurs n'est pas la même dans ce pays grand comme dix-huit fois la France. 

Notre logeuse mettra son véhicule à notre disposition. En bons fiancés français gastronomes, n'est-il pas logique que nous fassions du tourisme et visitions les plus grandes caves de la région ? Il y a quelques années encore, seuls les groupes dûment encadrés pouvaient pratiquer ce type de tourisme, mais l'émergence d'une "middle class" chinoise a créé un immense marché que le régime s'est donc résolu à ouvrir aux particuliers.

Julien m'a appris que les deux principaux domaines vinicoles de la province, Changyu Winery et Huadong Winery, en dépit de leur importance, ou justement à cause de leur croissance à deux chiffres, ne produisent pas eux-mêmes tous les raisins qu'ils vinifient et ont recours à des achats de moûts de producteurs indépendants, chinois et étrangers. C'est dans ces filières qu'une partie de la contrefaçon se cacherait aisément. En parcourant les sites internet de ces deux maisons de négoce, il a également eu la surprise de retrouver sur des clichés d'invités de marque... Jacques Saintilan ! D'où notre décision d'aller faire nos curieux de ce côté-là.

Hourra, mon visa électronique vient de tomber dans ma boîte mail ! Je n'ai plus qu'à l'imprimer et l'insérer dans mon passeport.

 Il faut que j'appelle Julien pour savoir s'il a reçu le sien aussi. C'est moins sûr. En dépit de sa spectaculaire ouverture commerciale, la Chine est encore politiquement verrouillée et se méfie toujours un peu des journalistes, freelance ou pas. Qu'est-ce que je fais, s'il ne l'a pas ? Je pars seule ? Ce serait la tuile ! C'est tout moi, ça, envisager le pire avant l'heure. Appelle donc, idiote !

...

Pas eu le temps. La réponse est tombée dans ma boîte mail. Positive. Mais je suis déçue. Je voulais entendre sa voix. J'envoie un texto. Professionnel : "Super ! J'ai le mien aussi. On se retrouve à l'aéroport demain 16 h ?". J'aimerais qu'il me dise : "Non. Viens maintenant, 35 rue Vasselot, 2e gauche. Le code c'est .....". J'ai fait ma curieuse pour trouver son adresse. Mais moi non plus je ne me décide pas à faire le premier pas. J'ai peur. Sa réponse ne tarde pas : "Ça marche ! A demain. Je t'embrasse xxx. Julien". Une bouffée d'espoir me remonte le moral. Allez, un petit bourbon et au lit. Ma valise est quasiment prête. 

VIII

Tribulations policières et amoureuses 

L'aéroport de Jinan avec les superstructures apparentes de ses halls a un peu le look d'un hangar de foire-exposition. Rien à voir avec le luxe parfois tapageur de certains autres de par le monde. Situé à 33 kilomètres de la capitale, au nord de la ville de Yaoquiang, il voit arriver deux Français, un peu déphasés après une vingtaine d'heures de vol et deux escales. 

Julien et Bénédicte récupèrent leurs bagages sans encombre et, leur fiche d'immigration soigneusement remplie, se dirigent avec un légère appréhension vers la file des étrangers au contrôle de la police des frontières.

Passeport et fiche en main, stationnés derrière la ligne jaune peinte au sol, le hasard des postes qui se libèrent plus ou moins vite et une injonction policière sans équivoque les séparent soudain. Julien, à gauche, tend son passeport à une jeune femme aux yeux très bridés, tandis qu'à droite, Bénédicte présente le sien à un fonctionnaire au visage impassible. On leur enjoint de retirer coiffure et lunettes. Une caméra les filme et un logiciel compare le cliché avec la photographie de leur document d'identité.

De longues secondes s'écoulent. La crainte d'un nom mal orthographié, d'une date oubliée, les étreint, mais ils se forcent à sourire. Puis Bénédicte entend divers coups de tampon donnés sur le passeport de Julien qu'on lui rend bientôt. Le voilà qui franchit la barrière.

Son policier à elle, semble plus suspicieux. Sur sa fiche, comme sur sa demande de visa, elle a indiqué comme profession : agent spécialisé. Et voilà la question qui fâche :

— What is your administration, miss ?

Le temps s'accélère. Pas d'échappatoire. Il faut répondre. 

— Police laboratories, sir.

Bénédicte a opté pour une demi-vérité.

— You should have mentioned it !

— I'm sorry. I'm not on duty, just on engagement holiday.

Et d'esquisser un geste vers la silhouette de Julien, de l'autre côté des guérites de la police aux frontières.

La dernière partie de sa phrase s'est formulée toute seule, indépendamment de sa volonté consciente.

La main qui tient le tampon fatidique est suspendue en l'air depuis une vingtaine de secondes qui semblent s'éterniser. Finalement celui-ci s'abat sur son passeport, suivi de plusieurs autres et on lui enjoint d'avancer en lui rendant son sauf-conduit. Ouf ! 

De l'autre côté de la barrière, Julien ouvre de grands yeux en signe d'interrogation. Bénédicte le rejoint en courant et lui tombe dans les bras. Il ne demande pas mieux. Et les voilà en train d'échanger leur premier baiser depuis dix ans.

Mais Bénédicte ne veut pas encore totalement lâcher prise.

— Oh, la vache ! J'ai bien cru que je n'allais pas passer, ajoute-t-elle bientôt, détachant ses lèvres de celles de Julien. Bon, on y va ?

Scrutant la foule des visages et les multiples pancartes qui lui font face, elle remarque bientôt un écriteau avec son prénom, brandi un peu en arrière des autres par une jeune femme brune en jean et T-shirt siglé Breizh. Pas de doute, c'est leur hôte !

— Bonjour Mathilde !

— Bienvenue à Jinan, Bénédicte. Tu as fait bon voyage ?

Aux deux bretonnes, le tutoiement est venu naturellement et elles s'embrassent comme du bon pain, les trois bises rituelles. Julien, en retrait, attend. Bénédicte se tourne vers lui, puis vers Mathilde :

— Mathilde, je te présente Julien, mon fiancé.

Cela fait partie de leur couverture, mais Julien est quand même bien content d'entendre ces mots dans la bouche de Bénédicte.

— Enchanté, Julien.

ils se donnent une poignée de main, puis finissent par s'embrasser, eux aussi.

Trois quarts d'heure plus tard, dans le centre de Jinan, près du Lycée des langues étrangères, la Toyota Prius de Mathilde se gare sous un immeuble de brique et béton tout neuf. C'est la résidence dévolue aux professeurs étrangers.

L'appartement, au deuxième étage, est petit, à l'image de l'habitat chinois en général, mais bien agencé et confortable. Dans le salon, un canapé blanc fait face à un écran plat fixé au mur, devant une table basse aux lignes épurées.

Le mari de Mathilde, Lin Gao, parle un français châtié, appris en partie ici et en partie en France durant ses études supérieures, mais toujours avec ce phrasé saccadé si reconnaissable.

Ce sont les vacances scolaires et Mathilde s'offre à servir de guide à nos deux "touristes". Ça tombe bien, car ici le permis international n'est pas reconnu et on ne peut pas louer de voiture sans chauffeur. De plus, la conduite chinoise est "particulière", assez peu respectueuse de la signalisation. 

Ils conviennent rapidement d'une rémunération forfaitaire de 75 dollars par jour, plus le carburant (le prix du litre d'essence tourne autour de 1 dollar américain, soit presque 7 yuan). Mine de rien, une fois converti en monnaie locale, cela représente 10% du salaire annuel moyen d'un enseignant chinois !

Pour leur première soirée en Chine, leurs hôtes ont prévu un dîner typique de la cuisine de leur région, l'une des huit principales de Chine : des raviolis en bouillon, une carpe à l'aigre-douce, du maïs avec des crevettes séchées, du concombre de mer frit aux oignons et en dessert des poires en boule au miel. Le tout accompagné de riz blanc et de thé vert et d'une bouteille de Chardonnay pour faire honneur à leurs invités.

Sur la table ronde de la salle à manger, un carrousel central accueille les différents plats et chacun de le faire tourner pour se servir dans les différents bols garnis de nourriture le plus souvent prédécoupée. Tous ces mets mêlent habilement l'aigre, l'épicé, l'amer, le sucré et le salé ainsi que les textures : moelleux, croquant, juteux, grillé.

Le tout est excellent. Bénédicte et Julien se régalent sous l'œil amusé de leurs hôtes qui sourient gentiment de leur maladresse dans le maniement des baguettes.

— C'est toi qui as préparé tout ça, Mathilde ? demande Bénédicte admirative.

— Moi et Lin Gao, oui, avec l'aide de ma belle-mère qui est venue ce matin. Mes beaux-parents n'habitent pas très loin.

La conversation roule sans encombre sur la vie des uns et des autres, l'évolution si rapide de la Chine, la situation inquiétante de la France...

Le repas terminé, alors que les lumières de la ville s'emparent du paysage, leurs hôtes décident bientôt de se retirer, une fois la table desservie.

Lin Gao montre à Julien le mécanisme du canapé-lit, la table basse est poussée sur le côté, on leur indique la salle de bains et les toilettes.

— Vous devez être fatigués. Nous allons vous laisser vous reposer. À demain. Dormez bien.

Julien s'essaie bien à quelques manœuvres sous la couette, mais Bénédicte, par un reste de pruderie, le repousse -  "Pas ici, t'es fou, et puis je suis crevée. Allez, bonne nuit." - avant de se pelotonner en chien de fusil contre lui.

IX

Découvertes et imprévus

En dépit de son modernisme, Jinan, la "cité des sources", est le creuset d'une très ancienne culture. La région est habitée depuis plus de 5000 ans. Entourée de lacs et de montagnes, ce serait un centre touristique apprécié si la qualité de l'air y était meilleure. Hélas, la ville fait partie des dix à l'atmosphère le plus polluée au monde ! Triste record. Les jours sans vent, une chape de brouillard recouvre la ville et les habitants sortent masqués. Ces jours-ci, c'est un peu moins pire. Le soleil parvient à percer de temps à autre. Mathilde et son mari nous ont concocté un programme de visites de trois jours, comprenant l'indispensable à leurs yeux.

Notre position d'invités, même payants, nous interdit d'y déroger et nous nous contentons de placer nos étapes vinicoles dans le programme pour les trois jours suivants.

Après une journée entière consacrée au lac Daming, le plus grand de la ville, son parc et ses multiples constructions et dépendances, notre première visite extérieure, le lendemain matin est pour la fantastique nécropole de l'empereur Quin et ses 8000 guerriers d'argile sur la Colline de WeiShan, à une quarantaine de kilomètres de la cité. On a beau les avoir vus à la télé, les contempler alignés en vrai, c'est impressionnant ! 

Puis, l'après-midi, Mathilde nous emmène à la falaise aux mille bouddahs à une trentaine de kilomètres au sud-est. Le chiffre "mille" est une hyperbole ; en réalité, on n'en a recensé qu'un peu plus de deux cents, et c'est déjà beaucoup, de toutes tailles, répartis dans de multiples de petites grottes, creusées dans une falaise de soixante-trois mètres de haut. Malheureusement, la Révolution Culturelle et les pillards ont dépouillé la plupart de ces statues de leur tête.

Le lendemain, nous découvrons également le parc Baotu et ses sources, les geysers de Heihu, sans oublier le temple de Lingyan et sa forêt de stupas.

Le quatrième jour, enfin, après un copieux petit déjeuner composé d'une soupe de nouilles aux crevettes, d'une crêpe de riz à l'œuf, de longs beignets de pâte frite rappelant les churros, de petites brioches cuites à la vapeur et - concession européenne - d'un yaourt au miel, le tout arrosé de thé noir, c'est le ventre bien lesté que nous prenons congé de Lin Gao, en partance pour son travail, pour prendre la direction de la côte est, heureux d'aller respirer sous des cieux un peu plus clairs.

Valises bouclées et chargées dans la voiture de Mathilde, le véhicule prend la direction de Quingdao, à 350 kilomètres de là. Quatre heures d'autoroute nous attendent, si tout va bien. Il nous faut rejoindre la G2, puis emprunter la G22. Notre premier arrêt touristique sera pour le mont Lao, haut lieu du taoïsme.

Mathilde nous explique qu'il longe la côte sur 87 kilomètres, comporte plusieurs pics et culmine à 1133 mètres. Qu'il faudrait notre séjour entier pour en visiter tous les temples, les palais, les gorges, les cascades. Mais elle veut d'abord nous emmener à Liuquing, c'est de là que l'on a la meilleure vue sur la mer, et aussi nous faire visiter le temple Taiquing et ses palais.

C'est beau, calme, reposant, mais tous ces toits qui rebiquent, toutes ces chinoiseries multicolores, c'est toujours un peu la même chose, non ? me souffle Julien qui n'est pas très sensible à la culture chinoise et à la spiritualité taoïste. Je bous d'impatience, moi aussi, mais je fais contre mauvaise fortune bon cœur et m'extasie à chaque fois que Mathilde, qui a dû faire cette visite de nombreuses fois avec parents et amis de passage, me signale un aspect intéressant.

Heureusement, le premier domaine viticole qui nous intéresse se trouve près de là, sur une des collines du mont Laoshan, dite des Neuf Dragons, et nous n'avons aucune difficulté à convaincre Mathilde d'y faire un arrêt. Les bâtiments du Château Quarry, du nom de son fondateur, et les chais, blancs aux toits rouges, sont imposants. Sur les coteaux environnants, ondulent soixante-dix hectares de vignes de treize variétés européennes classiques. 

Le domaine initial s'est considérablement développé sur d'autres propriétés un peu plus éloignées et totalise aujourd'hui près de 750 ha de vignoble. L'ensemble tient autant du parc paysager que du domaine viticole classique. Pépinières, pergolas, fontaines, lacs peuplés de cygnes noirs et de carpes koï,  cascades, tables et bancs de pique-nique, sans oublier salle de dégustation et boutique de vente, tout est fait pour la relaxation et l'agrément des visiteurs. De nombreux mariages s'y célèbrent.

Ceci dit, une question me taraude : que chercher, où chercher ? Le flair a besoin d'indices et des indices, pour l'instant, wallou.

Nous décidons de suivre la visite guidée. Cinquante yuan par personne. Mathilde préfère rester se reposer dans les salons prévus à cet effet. Je jauge sa silhouette et l'interroge du regard. Elle me fait un petit signe d'assentiment. Un héritier est en route. Je m'en étais un peu doutée hier soir. Elle n'avait pratiquement pas bu de vin.

La visite sera en anglais, les Français ne sont pas encore assez nombreux pour avoir droit à des visites dédiées. Les raisins sont déjà bien formés en cette mi-juin et les vignes ont belle allure. Les Chinois les conduisent sous une forme particulière, un tronc et deux cordons palissés. Des rosiers agrémentent toutes les têtes de rangs et préviennent de l'arrivée des maladies.

Mais ce sont les chais qui vont nous étonner le plus. Il y en a deux immenses : le premier rempli de cuves inox, le second de barriques de chêne. La capacité totale de ces cuves et barriques est énorme. Je remarque des noms de matériels français, mais aussi australiens, américains et sud-africains.

Et soudain, au détour d'une allée dans la salle des cuves de stockage, en grande conversation avec un petit groupe d'hommes en blouse blanche, qui aperçois-je ? Jacques Saintilan ! Je n'en crois pas mes yeux. Le méga coup de bol ! Je me planque derrière une grande perche hollandaise et tire Julien par la manche. Je ne crois pas que le suliaçais nous ait vus. Je sors un bob de mon sac et remets mes lunettes de soleil sur mon nez. Julien enfonce sa casquette jusqu'aux yeux. Nous nous laissons glisser vers l'arrière du groupe pour nous faufiler bientôt derrière une cuve et remonter la salle par le côté gauche jusqu'à hauteur du groupe de Saintilan.

Nous sommes à portée de voix maintenant. On parle chinois. Un peu vite pour moi. Au ton, je comprends néanmoins qu'il s'agit d'un "remontage de bretelles" et qu'il est question d'échantillons, de valises, de pépinières, de français curieux. Mais c'est nous, ça ! Je ne peux pas traduire à Julien, qui m'interroge du regard. Je lui intime de se tenir tranquille.

Le groupe s'éloigne vers une sortie latérale qui donne sur le vignoble. Nous suivons à distance. Heureusement, les parcours sont fléchés en mandarin et en anglais. Et je viens de lire "Orchard". À droite toute ! Nous sommes sur la bonne voie. La pépinière est entourée d'une haute charmille. Nous découvrons deux serres et des alignées de plants en pots soigneusement étiquetés. Certains sont en feuilles déjà. Un système d'arrosage automatique court au-dessus de nos têtes. Courbés en deux, pour ne pas dépasser le soubassement des serres, nous parcourons les travées : tous les principaux cépages français de nos régions sont là, du chardonnay au malbec en passant par le pinot, le merlot, le syrah, le riesling, sauvignon, gewurtztraminer, etc. Étiquetés en français ! Mais pas de magdeleine noire ! Jusqu'à ce que nous arrivions à un carré de dimensions plus modestes : là, une cinquantaine de pieds, en pots également. Déjà en végétation aussi, mais sans nom. Seul, un écriteau en mandarin dit "布列塔尼". Je déchiffre : "Bù liè ta ní" Bretagne ! Euréka ! Avec mon téléphone, je photographie tout ce que je peux : pot, plant, cal, feuilles, bourgeons. Il faudra comparer avec la base de données du Domaine de Vassal.

—Petite madame faire curieuse...?

Je sursaute comme un cabri.  Un costaud aux couleurs de la société - bordeaux et blanc cassé - me scrute d'un regard peu amène et dit dans un anglais approximatif :

— Ici interdit visiteurs. Vous pas lire écriteau ? Pas faire photos. Vous donner carte mémoire tout de suite, s'il vous plaît.

Me saisissant par un bras, il m'entraîne vers la sortie de la serre et me montre deux pictogrammes éloquents : un sens interdit et un appareil photo barré. Je tente de ruser :

— Je suis entrée de l'autre côté. C'est pour ça que je n'ai pas vu les panneaux. 

— Panneaux de l'autre côté aussi. Vous mentir. Obéir maintenant.

Je réfléchis à toute allure. Julien a dû entendre le mec arriver et se planquer. Je ne l'ai pas dans mon champ de vision. Mais le gars est balèze et sur ses gardes. Laissons de côté la force et jouons plutôt la ruse.

J'ai dans la poche gauche de mon blouson une autre carte mini SD et quelques dons de prestidigitation, hérités d'un oncle magicien. J'ouvre la trappe de mon appareil, détourne un instant l'attention de mon chaperon et lui tend la mauvaise, tandis que la bonne réintègre ma poche discrètement.

L'homme plie et replie plusieurs fois en deux le mince carré de plastique jusqu'à ce qu'il se brise. Les méthodes sont expéditives, ici, on dirait.

— Vous pouvoir partir. Et suivre le groupe, toujours. 

Et de tendre le bras dans la direction souhaitée.

Qu'est-ce que  j'ai bien fait, tout à l'heure, de ramasser ce petit autocollant de couleur, distribué aux membres des groupes et tombé par terre. Négligemment collé à mon revers, il vient de me sauver la mise ! 

Je m'éloigne, sous le regard vindicatif du gardien. Pas de Julien en vue. Où est-il passé ? Je repars vers le vignoble où j'aperçois, au loin, les taches multicolores des visiteurs. 

Au détour d'un rang de ceps aux raisins déjà formés, derrière un rosier-églantier énorme, qui vois-je ? Mon Julien, en train de visionner toutes les photos du vignoble qu'il vient de faire. J'avais oublié qu'il était censé faire un reportage !

— Bon, je crois que j'ai ce qu'il me faut, me dit-il tout sourire.

— T'étais passé où ? J'ai failli me faire alpaguer. Je suis tombée sur un truc. Je te raconte après. On ferait mieux d'y aller. Mathilde va commencer à trouver le temps long, non ?

En fait, insensible au brouhaha des cohortes successives de visiteurs, Mathilde dormait du sommeil du juste, affalée dans un pouf poire, dans un coin du hall d'accueil. 

X

Représailles

— Messieurs, il va falloir agir. Veuillez m'excuser, mesdames, mais ce qui va suivre n'est pas de votre ressort.

Au premier étage du Château Quarry, dans une salle aux dimensions impressionnantes et au décor versaillesque, autour d'une table marquetée qui semble naufragée dans la pièce, cinq hommes et deux femmes sont réunis : le patron du domaine, un anglais dans la cinquantaine, son adjoint chinois, un autre chinois au physique de Jackie Chan, Jacques Saintilan, la patronne d'un grand restaurant de Quingdao et une consœur de Yantai.

C'est Alan Quarry qui vient de parler. Une petite cinquantaine, teint rubicond, silhouette svelte et crinière blanche. Il fait un signe à son adjoint qui prend à son tour la parole :

— Nous sommes confrontés à une intrusion concertée venue de France. Nos vigiles ont surpris deux prétendus touristes en train de prendre des photos dans le carré "Bretagne" de la pépinière. En réalité, il s'agit d'un journaliste qui travaille pour une revue appelée "La Vigne" et d'un officier de la police criminelle. 

— Comment le savez-vous ? demande une des deux femmes présentes.

— Parce qu'ils ont imprudemment payé leurs tickets avec leurs cartes bancaires respectives et que nos spécialistes informatiques n'ont eu aucun mal à retrouver leurs données à partir de là, répond le sosie de Jackie Chan.

— Que savent-ils ? Que cherchent-ils ? interroge alors le patron du domaine.

C'est l'homme des Triades qui reprend la parole, d'un ton courroucé :

— Ils sont sur vos traces, Saintilan, contrairement à ce que vous pensiez, et cherchent  vraisemblablement à remonter les filières frauduleuses de notre système viticole. Or, vous savez bien que le développement du marché est tel que, sans l'apport de celles-ci, nous ne pourrions répondre à la demande. Et si nous nous en passons, ce sont les vins étrangers qui viendront combler le vide. Est-ce ce que nous voulons ?

Un chœur de "non" énergiques résonne dans la salle.

— Donc, il nous faut régler ce problème au plus vite. Et si possible, en douceur. Il ne faudrait pas que la politique et la diplomatie s'en mêlent.

— Que proposez-vous ? demande Alan Quarry au représentant des Triades.

— D'abord, que Saintilan rentre en France au plus vite. Si c'est uniquement lui qui les intéresse, ils le suivront et nous devrions en être rapidement débarrassés. Et si ça ne suffisait pas, nous pourrions cacher de l'opium, par exemple, dans leurs bagages et les faire expulser ou emprisonner, c'est à voir.

— Mesdames, messieurs que ceux qui approuvent ce plan lèvent la main, lance alors Alan Quarry, en montrant l'exemple.

Six autres mains se lèvent.

— Bien. Adopté. La séance est levée. Vous pouvez disposer. Saintilan, restez un instant, je vous prie.

Jacques Saintilan blêmit. Le ton de "du bâton rouge"*** ne lui a pas plu du tout. Il a bien senti qu'on rejetait sur lui la responsabilité de ce qui arrivait. Et il ne sait que trop ce dont sont capables les Triades, lorsqu'elles ne sont pas contentes. Si Alan Quarry le lâche, il ne donne pas cher de sa peau.

— Monsieur Saintilan, vous repartez demain matin. Deux de nos hommes vont vous reconduire à votre hôtel et vous accompagneront à l'aéroport. Nous avons fait modifier votre billet de retour, à vos frais, bien entendu, et je crains que nous ne devions nous passer de vos services à l'avenir. Vous n'auriez jamais dû parler à ces deux "journalistes". Si vous êtes arrêté, nous porterons plainte contre vous pour rupture de la clause de confidentialité de votre contrat. Bon voyage.

Ouf ! Il s'en tire bien. Alan Quarry lui a tourné le dos et s'éloigne vers le fond de la "Galerie des Glaces" de son château. À l'autre extrémité de la salle, de chaque côté de la porte, deux hommes sont postés. Ses nouveaux "gardes du corps". Pas question de tenter de leur fausser compagnie. Fin de partie. Il comptait changer son bateau pour un plus grand et plus luxueux, repéré au dernier salon de La Rochelle. Cela devra attendre.

XI

Cap au Nord et fin de partie

Nous descendons en ville. Sur les conseils de Mathilde, nous avons réservé des chambres dans un petit hôtel tout neuf du bord de mer, à des prix défiant toute concurrence, pour nous : 12 € la nuit ! De notre balcon, nous avons vue sur la Marina. Ce soir, le ciel est relativement dégagé. 

À l'abri des oreilles indiscrètes, je peux exposer à Julien ce que j'ai découvert. C'est-à-dire, pas grand-chose, finalement, sinon que ces gens ont quelque chose à cacher, puisqu'ils veulent nous empêcher de regarder ! Et moi, quand on veut m'interdire de fouiner, ça produit à coup sûr l'effet contraire !

La première question qui se pose est : pourquoi ce trafic de greffes-boutures dont la valeur marchande ne dépasse guère un euro le pot, une fois plantées ? Et ce, d'autant plus que le voyage dans des conditions de température et hygrométrie incontrôlées peut occasionner des pertes importantes.

 Le plus probable est que l'on soit encore dans une phase d'expérimentation, ce que semble confirmer le petit nombre de plants présents dans ce carré de la pépinière que j'ai photographié. Mais si l'entreprise parvient à créer et acclimater sous ce climat un nouveau cultivar, résistant, productif et doté de caractéristiques œnologiques plus intéressantes que ceux déjà implantés, alors ce peut être le jackpot pour elle, à moyen et long terme. Et rien de vraiment criminel dans tout ça ! Des infractions, douanières pour l'essentiel, qui ne sont pas vraiment de mon ressort.

Seconde question : chez qui et par qui ont été réalisées les opérations préalables de greffage et stratification de ces plants bretons ? Un nom vient tout de suite à l'esprit : Saintilan. Une visite chez lui s'impose. J'envoie aussitôt ces conclusions par SMS au patron. En langage codé, car je me méfie du contrôle des communications par les Chinois. À lui de convaincre le Procureur d'établir un ordre de perquisition. La matière est mince. J'ai des doutes.

Julien me fait la gueule. Il pensait que le cadre plus ou moins romantique de la Marina favoriserait ses entreprises amoureuses, mais cette enquête à la c...  ne me sort pas de la tête et, du coup, je l'envoie balader ! Ce soir, nous dormirons tous les deux à l'hôtel du cul tourné !

Demain, nous remontons jusqu'à Yantai, cité de plus de six millions d'habitants, ce qui à l'échelle de la Chine, en fait une "petite" ville. Jumelée avec Quimper et Angers ! Angers, cela se comprend, car Yantai est le siège de la Changyu Winery, mais Quimper ? Mathilde nous a recommandé de ne pas rater le parc national de Kunyu, l'île de Zhifu, le temple Zhulin, et le musée du vin du groupe CHANGYU, bien entendu. 

C'est par là que nous commencerons. Par la S24, c'est à 240 kilomètres de notre hôtel, soit trois heures et demie de route environ, nous prévient Mathilde.

À notre arrivée, miracle, le ciel est bleu et l'air pratiquement dépourvu de pollution. Nous respirons enfin à pleins poumons pour la première fois depuis notre arrivée.

 Entouré de 135 ha de cabernet franc, appelé ici cabernet Gernischt, l'énorme et austère château gris et blanc Changyu Chateau Castel, outre un musée du vin, abrite des chais imposants et un cellier voûté de près de deux mille mètres carrés, enterré à sept mètres sous terre. Là s'alignent des milliers de barriques et tonneaux dont certains peuvent contenir jusqu'à 15 000 litres ! Le gigantisme à la chinoise.

Ici, la production de vin à grande échelle a débuté en 1892, avec le fondateur de l'entreprise, le diplomate et businessman Zhang Bishi. Mais le "chateau" (sans accent circonflexe) que l'on visite ne date que de 2002 et de la coopération avec le groupe vinicole français Castel. Changyu est aujourd'hui le premier groupe vinicole chinois et le 10e au plan mondial, nous apprend-on avec fierté. 

Au cours de la visite, (50 yuan, avec dégustation de deux vins blancs, corrects, sans plus), on nous présente le projet pharaonique de cité de la vigne et du vin. Cet ensemble viti-vinicole s'étalera sur 413 hectares. On y trouvera de gigantesques chais dédiés à la production de vins et spiritueux, ainsi qu'un centre d’affaires international, un institut de recherche, des animations œno-touristiques et un vignoble autour de quatre répliques de châteaux français. Coût estimé : un milliard de dollars américains ! Julien et moi avons une moue d"écœurement. Les Chinois continuent de croire que l'argent peut tout acheter. Sortons d'ici ! 

Nous logeons dans un ApartHotel, tout près de la plage. C'est neuf, fonctionnel et impersonnel à souhait, mais bon marché : 30 € la nuit !

Une fois installés, nous nous rendons jusqu'à l'île de Zhifu, la mal nommée. En effet, elle est rattachée à la terre ferme depuis bien longtemps. On aurait presque pu y venir à pied en longeant le rivage de la baie, mais cela nous faisait quand même deux bonnes heures de marche et pour Mathilde, c'était trop.

L'îlot, de dix kilomètres de long sur un de large, est rocheux et enserre, face à la mer de Bohai, diverses plages, tantôt resserrées ou plus majestueuses et plusieurs complexes touristiques. Nous grimpons jusqu'au point culminant, puis allons voir The Old Lady Stone, un rocher au profil féminin, paraît-il, avant de rentrer au bercail.

Après le dîner en terrasse, Julien et moi écourtons la promenade digestive avec Mathilde. Nous avons mieux à faire. Depuis le temps que je me retiens ! À peine rentrés dans la chambre, nos vêtements volent aux quatre coins de la pièce. J'espère que les cloisons ne sont pas en papier mâché...

Nous avons fait des progrès tous les deux, depuis la fac. Surtout Julien, pour mon plus grand plaisir ! Au moment de remettre le couvert pour la troisième fois, je l'interromps quelques instants :

— Eh ben, dis donc Juju !

— Quoi ?

Un reste de lucidité me fait tourner ma langue sept fois dans ma bouche avant de poursuivre :

— J'avais oublié que tu étais aussi doué...

— Tu rigoles ?

— Non, même pas ! dis-je en riant, avant de prendre à mon tour la position dominante pour l'assaut final...

Le lendemain matin, nous prenons la route pour nous rendre au Mont Kunyu, à cinquante kilomètres au sud-est. Avec ses neuf cent mètres, c'est la plus haute montagne de l'est de la péninsule du Shandong et un magnifique parc naturel, nous dit-on.

La seule chose que j'en connaisse, c'est qu'il est le siège d'une école de Kung-Fu de renommée internationale. Jeunes et moins jeunes des deux sexes et du monde entier viennent ici suivre des stages d'entraînement d'un mois avec de grands maîtres des arts martiaux. Je me souviens d'un collègue venu y parfaire la connaissance de son art.

Effectivement, la montagne est couverte d'arbres centenaires luxuriants, parmi lesquels coulent de nombreux ruisseaux clairs. D'innombrables gorges mystérieuses et profondes la sillonnent, largement épargnées encore par les êtres humains. Le bruit des chutes d'eau et le chant des oiseaux s'intègrent harmonieusement à la tranquillité des lieux. Les pics embrumés ajoutent une touche de mystère. C'est un lieu parfait pour le pique-nique que nous a prévu Mathilde. Nous partons sac au dos pour une petite randonnée apéritive.

Ça et là, des temples taoïstes de tous âges, où se recueillent des fidèles. L'école Shaolin d'arts martiaux, pour sa part, est un laid et austère bâtiment de pierre et béton, fermé par un large portail métallique rouge. Je suis déçue. Je m'attendais à ce qu'elle soit abritée dans des locaux typiques, vieux de plusieurs centaines d'années. De toute façon, on ne visite pas, mais d'après leur site Internet, il y a tout le confort moderne. Elle n'a qu'une douzaine d'années d'existence, après tout, à la différence d'autres, plus anciennes.

Notre dernière visite sera pour le temple Zhulin, sur notre route de retour. Julien n'y tenait pas trop, mais je n'ai pas voulu contrarier notre guide et chauffeur.

Demain, il nous faudra avaler les quatre cent cinquante kilomètres de la route du retour jusqu'à Jinan.

Samedi, nous rentrons en France. 

Heureusement que j'étais venue pour autre chose que le boulot, parce que, de ce côté-là, la moisson est mince ! Nous avons peut-être donné un petit coup de pied dans une fourmilière, mais pas plus.

Par contre, côté vie privée, je suis aux anges, merci, mais je me pose des questions : j'aurai trente-sept ans cette année et j'ai commencé ce métier au siècle dernier ! Il va être temps que je me pose. Si je veux avoir des enfants, c'est maintenant ou jamais. 

En plus, sérieux, je crois que je viens de trouver le futur père.

Alors, quand le vin est tiré...

Commissaire Dutertre, vous risquez d'avoir une mauvaise surprise d'ici peu !

Épilogue

Dans les locaux de la BRI de Rennes, septembre 2014.

Chers collègues,

Lorsque j'ai "sommé" le Capitaine Plassard de prendre le reliquat de ses congés, il y a trois mois, j'étais loin d'imaginer les conséquences que cela allait entraîner pour ce service (sourires dans l'assistance).

Partie en vacances célibataire, elle nous est revenue fiancée et a décidé, aujourd'hui, de faire valoir ses droits à la retraite après quinze ans de service actif, pour fonder une famille. (applaudissements timides).

C'est son droit le plus strict, mais cela nous affecte, car cette brigade va perdre un de ses éléments moteurs.

Alors, permettez-moi de rappeler ici quelques faits marquants de la carrière, courte, mais bien remplie, du Capitaine Plassard.

À sa sortie de l'école de police avec d'excellentes notes et le grade d'Inspecteur, elle est affectée, selon ses vœux, au Commissariat de Saint-Brieuc. Le chef-lieu des Côtes d'Armor était assez tranquille à l'époque ; elle y a fait ses premières armes aux côtés de notre collègue Simon Le Lagadec, qui a été longtemps son équipier. Tous les deux ont résolu des affaires aussi complexes que celle dite des Cavaliers de la Pleine Lune et surtout celle, sordide, de ce prédateur qui se faisait appeler Pete Duraler, pendant la canicule de 2003.

Dans son dernier rapport, le Commandant Le Puil, alors commissaire là-bas, notait déjà, je cite : "seule femme inspecteur du commissariat, Bénédicte Plassard, est un élément de valeur, dotée de qualités d'observation et d'un sens du terrain certain, mais aux réactions souvent vives et parfois rétive à l'autorité" (petits rires dans l'assistance). 

Après quelques années dans la "cité gentille", nous la retrouvons, promue au grade de Capitaine, mais mutée contre son gré dans le Trégor, à Lannion, à la suite d'une erreur lors d'une enquête sur un trafic de drogue (légers remous dans le public). 

Néanmoins, le Commissaire Principal Dumortier, dans son dernier rapport notait que "Le Capitaine Plassard accomplit son service avec le plus grand sérieux et obtient des résultats au-dessus de la moyenne du service... parfois avec un peu de chance, ce qui, dans ce métier, est un atout". Comprenne qui pourra cette allusion, mais je crois me souvenir d'une enquête sur un trafic de fausse monnaie, qui n'aurait jamais été résolue sans le concours d'une institutrice à la retraite, bien connue dans le Trégor et surnommée "Mam Goz".

Enfin, il y a cinq ans, elle nous rejoignait, chose un peu curieuse pour cette "fille de la Côte". Dans ce laps de temps, elle aura eu à connaître et résoudre la fameuse affaire dite "du fourgon", ce braquage de 11 millions d'euros sans violence, qui a défrayé la chronique et enflammé les esprits.

Alors, voilà, aujourd'hui, Le Capitaine Plassard remet son arme, son insigne et sa carte pour aller vivre sa vie. Nos savons tous que ce métier est difficilement compatible avec la vie de famille. Les nôtres en souffrent assez. Nous ne pouvons donc la blâmer de ce choix et lui souhaitons bonne chance.

Chers collègues, levons nos verres à la santé, au bonheur et à la réussite du Capitaine Plassard, dans sa nouvelle vie ! (applaudissements nourris).

(1)http://dai.ly/x7xqyo

* Responsable des affaires extérieures d'une Triade.

** Triade originaire de Hong Kong, née en 1947 à Canton pour soutenir le Guomindang, 20 000 membres répartis en Chine populaire, à Macao, en Australie, au Canada, aux États-Unis, dans plusieurs pays de l'Union européenne, en Russie, à Taïwan, aux Philippines et au Japon.

*** Le « Bâton rouge », spécialiste en arts martiaux, est chargé du respect de la loi interne à chaque Triade.

©Pierre-Alain GASSE, janvier 2015.

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