Journal d'un salaud ordinaire 2

La faute à pas de chance !

 

Julien et moi, nous nous connaissons depuis des années. 

C'était au lycée, en Première. Il sortait avec une fille qui me plaisait. Je la lui ai soufflée. 

À la régulière, je précise. Il était sans le sou, moi, je mettais la main dans la caisse du magasin de mes parents. Je ne crois pas que ce soit cela qui ait fait la différence, bon, mais allez savoir. Je ne l'ai pas gardée longtemps. Elle était trop... blonde pour moi.

Après, avec Julien, on s'est un peu perdu de vue, cela peut se comprendre, mais à la Fac, il a suivi la même filière que moi. C'est bête. Il aurait dû se méfier.

En troisième année, des stages à l'étranger étaient attribués aux plus méritants, avec une petite bourse, genre Erasmus avant la lettre, vous savez.

Il y en avait trois à attribuer dans notre discipline. Pour les trois meilleurs.

Les deux premiers, connus de tous, étaient inaccessibles. Toujours des notes au-dessus de 15. Avant l'épreuve de classement ultime, Julien et moi étions troisième et quatrième. Lui devant et moi derrière. Et il ne restait qu'une place. Il fallait que je trouve quelque chose. Sans tricher, j'ai des principes et c'était risqué.

Il avait un Solex, moi une 2CV verte.

Figurez-vous que le matin  de l'épreuve, il a été incapable de faire démarrer son engin. Obligé de pédaler tout le long du chemin.  Résultat : il est arrivé en retard, en nage, un quart d'heure après le début de l'examen. Il a eu de la chance qu'on le laisse entrer, d'ailleurs. Mais bon, il aurait été injuste aussi qu'il soit éliminé pour ce retard. Mais cela l'a un peu déconcentré, sans doute.

Finalement, j'ai eu un demi-point de plus que lui,  au total et... la BOURSE ! À moi les petites Anglaises ! Qui veut la fin veut les moyens, disait ma grand-mère. Vous le saviez, vous, que le dosage d'huile dans la Solexine, c'est très précis. Non ? S'il y en a un pour cent de trop, impossible de démarrer. Je l'ignorais aussi, mais cette fois-là, j'ai eu le nez creux.

La vie est curieuse, quand même. Quelques années se sont écoulées. Il est devenu prof. Moi aussi. Mais, je suis passé proviseur. Trop de copies à corriger.

J'ai reçu la nouvelle en juin dernier : à la faveur de la mutation d'une collègue pour suivre son époux, il a obtenu un poste ici, dans mon lycée.  Et j'ai dû lui confier mes classes préparatoires. C'est le seul agrégé de sa discipline dans toute la ville.

Il voulait me dire "tu". Il n'est pas rancunier. Je lui ai demandé de me vouvoyer. Simple question de respect pour la fonction que j'incarne.

Je viens de le faire inspecter par l'I.G*. C'est la procédure, puisqu'il n'a pas de nomination ministérielle. Il semblerait que celle-ci consente à le laisser enseigner dans ces classes. Il s'en tire bien. Il assure tout son service en Hypokhâgne** et HEC***. Onze heures de cours avec des groupes parfois réduits à un ou deux élèves. C'est indécent.

Mais je n'ai pas dit mon dernier mot.

À la rentrée prochaine, je vais regrouper les élèves de première et seconde langue, dans chaque filière, conformément aux instructions d'économie du Rectorat. Il devra compléter son service avec une classe du second degré. Une seconde à 35 élèves. Non, mieux, une Terminale littéraire à 38 avec le baccalauréat à assurer en fin d'année. N'est-il pas normal de confier les classes d'examen aux enseignants les mieux formés ?

Il ne protestera même pas. Il est persuadé d'avoir la guigne. Il ne sait pas que les trèfles à quatre feuilles, cela se sème.

"Il n'avait qu'à pas dire à la maîtresse que j'avais fait dans ma culotte en CE2". Je n'aurais pas été la risée de toute la classe. 

Moi, je suis rancunier.

La faute à pas de chance, dira-t-il.

* I. G. : Inspection Générale

**Hypokhâgne : première année des classes préparatoires aux Écoles Normales Supérieures de Lettres et Sciences Humaines.

***HEC : Hautes Études Commerciales : classe préparatoire aux Concours des Écoles Supérieures de Commerce.

 

 

©Pierre-Alain GASSE, octobre 2010.

 

 

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