Beau Mariage !

Francisco de Goya - La Noce (1792)

I

En ce dimanche printanier de l'an de grâce 1792, c'est jour de liesse à Santillana del Mar : les cloches de la Collégiale sonnent à toute volée.

Un cortège coloré s'avance par les rues pavées de la petite cité. Une cohorte d'enfants bruyants et dépenaillés auxquels on jette des piécettes l'accompagne.

La plus jolie fille du village, enfant unique du meunier, vient d'épouser le riche indiano, Don Rigoberto Salvatierra del Pozo  de retour des Indes Occidentales. La noce chemine vers sa demeure de la Calle del Cantón, achetée à vil prix à un marquis ruiné par le jeu et les femmes.

La belle vient à peine de fêter ses dix-huit printemps. Et depuis les fiançailles, toutes les nuits, dans ses insomnies, son père compte et recompte mentalement sa nouvelle fortune.

Non seulement il a été dispensé de verser à Clara une dot, mais il a obtenu un important dédommagement. Depuis son veuvage, c'était sa fille qui tenait la maison et le voilà doublement dans l'affliction à présent, n'est-ce pas ?

Il se console en songeant qu'avec cette somme il pourrait faire construire un second moulin sur la colline aux Juments et manger la laine sur le dos à son rival du village voisin.

Que voulez-vous, c'est sa fille et nulle autre que ce négociant voulait pour femme. Certes, il a pour lui une fortune gagnée dans l'exploitation sucrière par son père ; mais un physique aussi, comment vous dire, un physique de là-bas, auquel on n'est pas accoutumé par ici. Cela mérite bien une compensation pour la famille, n'est-ce pas ?

Adieu donc les plans qu'il avait tirés pour Clara et les épousailles sur lesquelles le tabellion et lui s'étaient mis d'accord ! Mais il n'a pas eu à convaincre sa fille. Elle a tout de suite compris son intérêt. Il la soupçonne même d'avoir tout fait pour se faire remarquer de cet héritier fortuné. Qui veut la fin veut les moyens, n'est-ce pas ? Grâce à quoi elle parade aujourd'hui, le port altier et le front serein, dans cette robe au décolleté généreux, en velours bleu nuit, ornée de dentelles.

Voilà à quoi songe le meunier Pedro Mendoza Trueba, alors qu'il vient de payer son dû au chanoine-curé. Qui l'a prestement remisé dans une de ses nombreuses poches. Il a bonne allure aujourd'hui, Pedro Mendoza, avec son habit vert à basques, ses bas blancs, son jabot de batiste à jours et son tricorne noir à la main. Il en oublierait presque la difformité de son visage, cette double grosseur qui lui enfle la joue gauche depuis plusieurs mois déjà et que le barbier chirurgien voulait lui ôter. « Laissez-moi d'abord marier ma fille, Maître Lorenzo. Après, nous verrons ».

C'est fait à présent et le village peut bien jaser, il s'en moque comme de sa première culotte. Sa fille est richement établie et va habiter le palais de feu Monsieur le Marquis. Comment tout père digne de ce nom ne pavoiserait-il pas ? Il n'y a que les « afrancesados (1) » de tout poil pour y trouver à redire ! Il ferait beau voir que le « oui » des jeunes filles soit laissé à leur seule inclination ! Dieu merci, Clara est allée au devant de ses aspirations. Derrière son joli minois, il a toujours eu une fille de tête, il le savait. Il tourne son regard vers elle. Il ne la voit que de profil arrière, mais elle affiche un grand air de contentement, lui semble-t-il. À quoi pense-t-elle en ce moment ?

***

Me voici donc devenue Doña Clara Mendoza Salvatierra del Pozo ! Cela sonne bien, non ?

Toutes les filles à marier du village sont vertes de jalousie. Je les entends cancaner à ma droite. Pas besoin de regarder : les yeux fermés, je sais qu'il y a Paca, la fille du boulanger, Conchi, celle du maire, Lola, l'aînée du métayer de feu Monsieur le Marquis et Mari Carmen, la fille du forgeron, enfin, de sa veuve. J'étais la plus jeune. C'est moi la première mariée. Et quel mariage ! Je leur ai bien coupé l'herbe sous le pied. C'est vrai que nous étions amies depuis l'enfance, mais en matière de parti, c'est chacune pour soi et Dieu pour toutes, comme on dit.

Je viens de voir Concepción lever les yeux au ciel en regardant mon époux, comme si elle se désolait de ce qu'elle voyait. Je ne permettrai pas qu'on nous manque de respect. Je vais le lui faire savoir tout à l'heure, toute fille du Maire qu'elle est. Les autres s'intéressent plus à ma toilette qu'à mon mari. Je les reconnais bien là, ces coquettes. Elles en sont baba. Je n'ai eu qu'à commander ; mon père et lui ont dit oui à tout : du velours, de la dentelle, souliers et bas de soie, des perles en pendants d'oreilles, et le plus beau de tout, l'ornement de mon chignon : de l'or, de l'argent et une perle oblongue énorme. Il n'a pas voulu me dire le prix de l'ensemble.

Certaines disent que ce soir je vais avoir un mauvais moment à passer, quand il va me chevaucher. Il paraît que les gens de sa race sont horriblement montés. Le curé et mon père m'ont déjà chapitrée à mots couverts sur le sujet. D'autres m'ont dit que si cela est vrai je n'aurais nullement à me plaindre. Ils ignorent que j'en sais plus qu'ils ne pensent. Rigoberto est fou de moi. Mon intérêt est qu'il le reste. À moi de faire ce qu'il faut pour cela. Antonio, le fils du notaire avait meilleure figure, je le sais bien, mais mon mari a quinze ans de plus que moi et on m'a dit qu'il continuerait à voyager beaucoup, alors qui sait...? En attendant, je vais diriger une maison avec cocher, jardinier, cuisinière et deux ou trois servantes. On peut bien jaser, je m'en moque !

***

Sous l'arche d'un pont, au passage du cortège, deux messieurs en casaque et tricorne commentent l'événement :

— Ah ! Elle a bien manœuvré la fille du meunier ! Beau mariage, n'est-ce pas ?

— Ça vous pouvez le dire ! Son époux a acheté pour elle la demeure de feu Monsieur le Marquis ? Cinquante mille ducats à ce qu'il paraît.

— La fortune, cela monte à la tête, souvent. Ces "indianos (2)" jettent l'argent par les fenêtres. Enfin, les enfants du Marquis vont pouvoir payer les dettes de leur père et vivre soulagés. À quelque chose malheur est bon, mais ces parvenus d'Amérique commencent à m'agacer. Il y en a trop par ici.

— Sans compter que celui-ci a drôle de tournure, tout de même ; vous avez vu sa casaque ? Il y a plus de trente ans que ces revers de manche énormes ne sont plus à la mode. Et ce rouge ! Avec le teint qu'il a, j'aurais choisi une couleur plus discrète.

— Vous faites bien d'en parler. On a beau m'assurer qu'il est le fils de quelqu'un d'ici, ce monsieur a quand même tout d'un nègre, non ?

— Que voulez-vous, il aura tout pris du côté de sa mère !

— Donner la plus belle fille du village à ce... personnage, c'est péché, vous dis-je.

— Donner ? Vous voulez rire ? Le meunier, non seulement n'a pas mis un écu dans la corbeille de mariage, mais a obtenu cinq mille ducats pour le dédommager de la servante qu'il perd en mariant sa fille ; vous ne trouvez pas ça fort de café ?

— Elle héritera quand même du moulin. Et peut-être dans pas longtemps Vous savez bien que le meunier ne va pas trop fort. Cette grosseur qu'il a sur la joue augmente de mois en mois.

— Oui, vous avez raison. D'un côté, on ne peut le blâmer d'avoir voulu, de son vivant, établir sa fille au mieux, mais pensez-vous qu'elle sera heureuse, cette petite, avec un tel mari ?

— Croyez-vous donc que le bonheur soit de ce monde, mon ami ? Et puis, je me suis laissé dire qu'en réalité, c'est elle qui a tout manigancé et pas tellement son père.

— Vous m'en direz tant.

— Si, si, je vous assure. Le fils du notaire, cela ne lui suffisait pas. Enfin, je ne m'inquiète pas pour lui. Toutes les filles lui courent après et pour cause : il est joli garçon et son père a du bien. Mais l'histoire n'est pas finie. Voulez-vous connaître un secret ?

— Un secret ? Vraiment ?

— Ce mariage durera moins longtemps que les contributions.

— Qu'est-ce qui vous fait dire cela ?

— Qu'il existe une cause d'annulation sérieuse.

— Vous voulez dire que Clara aurait...

— Menti sur son état, je peux vous l'assurer.

— Et moi qui lui aurais donné le bon Dieu sans confession ! Beau mariage, vous aviez raison !

II

Trois mois plus tard

Comme tous les premiers samedis du mois, c'est jour de réception au palais Salvatierra, puisque c'est ainsi qu'il faut appeler à présent l'ex demeure du Marquis, depuis le mariage de la fille du meunier avec son marchand de sucre. Mais cette fête-ci - dit-on - sera plus grandiose encore que les deux précédentes, qui étaient déjà fort impressionnantes, d'après tous ceux qui y furent conviés.

C'est que la "belle meunière", comme l'appellent avec ironie ses détracteurs, - des jaloux pour la plupart - fête ce jour son dix-neuvième anniversaire !

Son époux sera absent. Ses bateaux ont été pris dans une horrible tempête, en plein Atlantique. L'un a sombré, l'autre a brisé un de ses mâts et doit réparer aux Açores. La nouvelle n'est parvenue qu'hier. Trop tard pour décommander la fête.

Je ne suis pas certain que cela tourmente outre mesure la jeune personne qui semble s'accommoder au mieux des déplacements semestriels de son époux aux Indes Occidentales pour surveiller ses plantations de canne et ses moulins à sucre.

Mais le ban et l'arrière-ban de la bonne société sera là. Nul ne voudrait manquer l'événement. Voilà ce que je sais de son déroulement : il y aura du théâtre, une comedia de Lope de Vega (4), cela ne fait guère de doute, un grand banquet, suivi d'un bal et clos par un feu d'artifice dans le parc.

N'ayez pas d'inquiétude. Vous saurez tout, je suis invité.

...

Je suis rentré fort las et bien tard, après avoir dansé la chaconne, la séguedille, le fandango et autres boléros. Je me suis même essayé à la habanera, cette danse de Cuba à laquelle son époux a converti notre hôtesse. Cette petite danse à ravir. C'est un de ses principaux talents. Les mauvaises langues susurrent qu'elle en a d'autres.

Je dois dire que la comédie de mœurs présentée en fin d'après-midi, jouée en plein air devant l'escalier d'honneur, tandis que nos chaises étaient installées sur la pelouse, m'a paru un tantinet longuette, mais c'est que la musique des vers m'endort et que je ne goûte pas beaucoup tout ce qui vient de France, hormis le vin et les femmes. D'ailleurs, je soupçonne son auteur de n'avoir situé l'action dans ce pays que pour s'exprimer avec plus de liberté. Soit. 

Je vous épargnerai le détail des trois actes, mais sachez qu'un riche laboureur, assez content de sa personne comme de ses biens et de sa maisonnée en est le héros. Il est tellement satisfait de sa situation de vie qu'il écrit d'avance sa propre épitaphe, déclarant être heureux sans avoir à rencontrer le roi. Cette circonstance vient à la connaissance du monarque, qui, mû par la curiosité, se présente incognito et demande une aide financière sous forme d'un prêt qui lui est accordé sans barguigner. Touché, le monarque révèle son identité et invite Juan et ses ambitieux enfants Félicien et Lisarda à s'installer à la Cour et à le conseiller sur les questions d'état. Quant au protagoniste principal, il est nommé majordome royal.

D'aucuns ont suggéré que le meunier se prenait peut-être pour ce personnage depuis qu'il avait richement marié sa fille et, en conséquence, aspirait à changer de condition. Je n'en crois rien. Sa culture théâtrale, comme celle de ma filleule d'ailleurs, doit se limiter aux farces et comédies que l'on représente habituellement dans nos villages. Disons que le hasard a de l'humour ou le chef de la troupe de la rouerie. Il a d'ailleurs eu la finesse de remplacer le banquet final de la pièce par le vrai qui devait suivre en nous invitant à remonter dans la salle de bal avec nos chaises.

Nous eûmes un dîner de quatre-vingts couverts, rendez-vous compte. Pour la circonstance, Madame avait débauché un ancien premier cuisinier du roi, venu depuis deux jours avec ses gens préparer le banquet. Le menu était digne des héros d'Alcofribas Nasier, autrement dit ce fripon d'écrivain français qui se cachait ainsi des foudres de la Royauté et du clergé. La cuisinière habituelle de la maîtresse de maison avait supervisé les approvisionnements et tout ce personnel de bouche avait investi les cuisines et l'arrière-cour de la maison.

La demeure est pourvue d'une salle à manger, selon la mode nouvelle, mais vu le nombre de convives, il avait fallu dresser la table dans la salle de bal. Service à la française, hélas, ce qui fait que nous avons parfois mangé un peu froid. La vaisselle avait été louée comme tout le service de table, la jeune maîtresse de maison n'ayant pas le nombre nécessaire, mais c'était de la porcelaine du Buen Retiro de la bonne époque. Et nous avions chacun devant nous quatre verres en cristal : un pour le Xérès, un pour le Bordeaux, un verre à eau et une coupe à Champagne et le vin a coulé à profusion, ce qui fait que certains - qui ont peu de conversation ou trop d'inclination envers Bacchus - n'ont pu se lever de table et qu'on a dû les porter dans un fauteuil ou un canapé, le temps qu'il se remettent un peu. 

Tous les "indianos" du voisinage étaient là, le maire, les conseillers, l'Abbé de la Collégiale, les chanoines, les commerçants qui avaient pu se libérer, les hidalgos désargentés, mais pas la grande noblesse qui ne pardonnait pas à cette roturière de Doña Clara l'occupation du palais de l'un des leurs.

Nous étions placés, un carton à notre nom sur notre serviette. Pour ma part, en ma qualité de parrain de l'hôtesse, j'étais assis en face d'elle, deux couverts à gauche, entre le tabellion et son épouse. Lui est passablement ennuyeux, comme savent l'être ces gens, mais elle, est vive et piquante et son décolleté ne l'est pas moins. Je n'étais donc pas mécontent de mon sort.

Avec la soupe printanière, on servit un excellent Xérès vieux, dont j'aurais bien repris un demi-verre. D'autres préférèrent un risotto à la milanaise. Grand bien leur fasse ! J'ai préféré gardé l'estomac léger et j'ai bien fait ! Je ne résiste pas au plaisir de vous transcrire la suite du menu, dont j'ai conservé le carton : en relevé, nous eûmes du "filet de veau à la Polonaise", ce qu'à la maison j'appelle "des escalopes panées", mais vous connaissez la manie des maître-queux : de grands mots et des appellations ronflantes pour des mets parfois fort simples. Puis vinrent les entrées chaudes et froides. Il n'y avait que l'embarras du choix. Jugez plutôt : en chaud, vol-au-vent de salmis de cygne ou poisson sauce hollandaise, présentés sur des chauffe-plats ; en froid, faisans en gelée ou pigeon-macédoine. Les plats étaient sur la table et chacun de se servir à sa guise. Seuls les vins étaient versés par un sommelier qui se tenait en arrière de nous. Xérès avec les entrées froides, Bordeaux avec les chaudes. 

Vint alors l'intermède d'un punch à la romaine : granité d'ananas, vin blanc et champagne, pour nous faire digérer un peu, ce qui fut grandement apprécié, au point que les conversations tombèrent d'un coup, chacun dégustant en silence, avant de s'exclamer sur l'exquisité de la chose !

Après les entrées, les rôts, ce service qui dans les repas d'apparat, suit les entrées. C'était varié là aussi. En chaud, à côté d'un classique rosbif à l'anglaise, vous aviez le choix d'oies truffées, de hure de sanglier Bellevue ou encore d'aspics de jambon, en froid. Vin du Rhin avec le froid ; vin de Bourgogne avec le chaud. Rosbif et Vosne-Romanée, cela me seyait très bien. Entremets sucrés. Génoise à la crème Chantilly ou Pain aux Pêches à la Reine. La première servie avec du Moscatel, le second avec du Champagne. 

Avouez que se faire servir tout cela chez la fille d'un meunier, ce n'est pas banal !

Restait le clou du repas : la pièce montée d'anniversaire. Deux cents cinquante croquembouches garnis de crème mousseline pralinée montés au caramel, répartis en dix-neuf étages - autant que d'années de l'impétrante - et surmontée d'une plate-forme de nougatine avec une grande bougie et neuf petites autour. Du plus bel effet. Portée à bras sur un bard par deux laquais en tenue, son entrée dans la salle fut saluée par un tonnerre de vivats. Une fois soufflées les bougies, Doña Clara prit les ciseaux qu'on lui tendait pour portionner trois par trois les premiers étages de la pièce et les déposer sur les assiettes à dessert qu'on lui tendait, destinées à ceux qui l'entouraient. Puis, le chef pâtissier, toque en tête,  poursuivit la distribution.

Cet homme mériterait la Croix de Charles III, je vous assure, car ses croquembouches, quand bien même il y aurait eu le double, je crois qu'il en aurait manqué ! 

Fruits de saison ou exotiques, café et liqueurs, rien ne nous fut épargné, et sans un peu de prudence, j'aurais moi-même approché l'apoplexie. Ne trouvez-vous pas que pour une fête d'anniversaire, cela dépasse la mesure, même quand on est femme de riche négociant ?

Dans les conversations d'aparté, il n'était question que du coût de cet étalage de richesses et comme l'envie est mère de tous les vices, commérages et médisances ne tardèrent pas.

Les valets desservirent et démontèrent la table fort civilement, et le temps d'un cigare et d'un ou deux cafés, la place était prête pour un quatuor de musique de chambre et une foule de danseurs. Doña Clara, à défaut de mari, ouvrit le bal avec son père au son d'un classique menuet, puis se succédèrent passacailles, rondeaux, chaconnes et quelques danses plus locales comme le fandango ou plus exotiques comme la habanera, je l'ai déjà dit, je crois. On l'a vue danser ensuite avec quelques jeunes gens au mollet bien tourné, mais quasiment autant avec des hommes à la situation assise, mais au physique beaucoup plus quelconque. Et ma cavalière, la femme du notaire, de me dire à l'oreille : "En voilà une qui ne s'attarde pas au physique, dirait-on". Je n'ai pas voulu épiloguer.

Quand la nuit fut complètement tombée, on ouvrit les portes-fenêtres qui donnent sur la terrasse et de là, ceux qui étaient en état de se tenir debout et de lever la tête purent admirer le spectacle pyrotechnique, tiré du parc par trois artificiers de chez Ruggieri, venus de Saragosse et tout habillés de cuir. Plus de vingt minutes de pétarades et d'explosions en tous genres. À chaque fusée nouvelle, les dames lâchaient des "Ah !" et des "Oh !"sonores, tandis que les messieurs chassaient les escarbilles que la brise ramenait vers eux. L'odeur de poudre noire avait envahi la prairie et s'infiltrait à l'intérieur. La dernière fusée marqua le signal de départ des premiers invités. L'arrière-garde ne partirait, m'a-t-on dit, qu'une fois toutes bues les bouteilles de Champagne.

Je n'ai pas attendu cette extrémité. Il y a longtemps que j'étais aussi fourbu que repu, et c'est du fond de mon lit, heureusement tout proche, que j'ai entendu les derniers pétards, avant de sombrer dans un sommeil quelque peu agité.

III

Décadence

Trois mois plus tard à nouveau

Savez-vous ce qu'on dit ? Que la fête d'anniversaire de Doña Clara a coûté à son époux la moitié de la cargaison qu'il a ramenée à bon port. Je n'ose le croire. Quand on connaît le tonnage du bateau et le prix de l'once (5)de sucre, le résultat de la multiplication serait pharamineux ! Les galions actuels jaugent au bas mot cinq cent tonnes, soit plus de quatre cents de cargaison. Ce ne sont plus les caravelles d'antan ! Ça en fait des barriques, des sacs et des pains de sucre. Et rappelez-moi, aux Indes, c'est bien l'once castillane qu'on utilise, n'est-ce pas ? Oui. Eh bien, dans ce cas, laissez-moi un instant faire de tête deux ou trois opérations, cela nous donne... plus de quinze millions d'onces de sucre, rendez-vous compte ! Même au prix de gros, c'est astronomique et au détail, n'en parlons pas ! Vous la payez combien, vous, l'once de sucre en poudre ? Ici, en cinq ans, avec la Révolution d'outre Pyrénées, son prix a été multiplié par dix, c'est vous dire...

Et pourtant, on murmure déjà que cette femme-là, pour peu qu'elle continue de mener aussi grand train, va mettre son ménage sur la paille avant ses trente ans ! Elle dépense sans compter, jette l'argent par les fenêtres et procède à des libéralités sans mesure pour s'attirer les bonnes grâces de chacun. se créer des obligés et régner sans partage sur notre petite société.

Mais, si vous voulez mon avis, et je vous le donne sans détours, à ce compte-là, elle apporte au moulin de ses détracteurs toute l'eau qui lui manquait et renforce les jalousies, les rancœurs et les inimitiés que son heureux mariage n'a pas manqué d'engendrer.

Son époux lui passe tous ses caprices. Elle le tiendrait par les c...! Par sa camériste - une ancienne camarade d'école qu'elle a prise à son service, sans réaliser qu'elle introduisait le loup dans la bergerie, car la fille ne sait rien taire à sa mère et celle-ci est la plus grande commère du village -, par sa camériste, donc, on connaît presque tout de la vie intime du couple, depuis la dimension hors-normes du vit de monsieur au repos et en érection jusqu'aux positions favorites de madame et au langage cru qu'elle utilise dans ses moments de plaisir. 

Ah, c'est une drôlesse, je vous assure ! Les plus mauvaises langues disent qu'elle aurait du sang français et ne déparerait pas dans un bordel. La première affirmation est tout à fait incongrue. Je connais les familles des deux parents et elles sont d'ici depuis des générations, sinon depuis la nuit des temps. Quant à la seconde, je ne peux quand même pas laisser insulter ma filleule, même si j'ai toujours eu de gros doutes sur sa vertu et désapprouvé son mariage. Jusqu'ici, au fond, qu'a-t-on à lui reprocher ? De dilapider la fortune de son mari ? Elle ne sera ni la première ni la dernière.

Mais si elle consentait encore à m'écouter- ce dont je doute- je lui dirais ceci : "Tout nouveau, tout beau". Pour l'instant, le désir que son mari a conçu et conserve d'elle la place en position de le dominer par les sens. Elle en use et abuse. Soit.

Je voudrais cependant lui rappeler ceci : l'attrait de la nouveauté s'émousse et surtout son objet se renouvelle. Qu'elle sache bien qu'un jour ou l'autre, son époux, à courir les mers, sera attiré par d'autres appas et y succombera, car telle est la nature humaine et la faiblesse de l'homme. Et lorsque les siens d'appas commenceront à se faner à ses yeux, que restera-t-il de son pouvoir sur lui ?

Si elle ne sait pas bâtir une communauté d'intérêts qui repose sur autre chose que l'empire des sens, alors tôt ou tard, c'en sera fait de son mariage, et son colonial de mari retournera à ses amours ancillaires et à la pratique esclavagiste que naguère encore chez nos voisins on nommait "droit de cuissage".

Des enfants feraient-ils l'affaire ? C'est la solution la plus commune, en effet, dans ce genre d'embarras, mais pas la plus assurée. Primo, parce que le temps de la maternité pousse l'époux à aller chercher ailleurs ce que la future mère souvent ne veut plus lui donner ou ce que l'époux n'ose plus prendre. Tous les hommes le savent, de la promise à l'amante, le chemin est doux à parcourir, mais de l'amante à la mère, il est plus malaisé ! 

Elle pourrait, bien entendu, s'en accommoder et estimer que le jeu en vaut bien la chandelle, si je puis me permettre, mais je ne lui connais pas un caractère assez malléable pour cela. Et segundo, je vois un autre obstacle de taille. Il y a fort à parier que cette descendance tiendrait plus du négrillon que du bébé rose et je ne vois pas notre société provinciale et conservatrice, toute "afrancesada" qu'elle puisse être, prête à accueillir à bras ouverts un métissage aussi voyant.

Six mois plus tard

Le dernier séjour de Don Rigoberto Salvatierra del Pozo sur ses terres cantabriques a été productif. Son épouse est enceinte et la naissance ne saurait tarder. On parlait de quelques jours, tout au plus.

Aujourd'hui les cloches ont sonné à toute volée pendant un quart d'heure et c'est ainsi que l'on a su qu'un héritier était né au "Palais Salvatierra".

Mais le plus intéressant est venu plus tard, lorsque la sage-femme a pu rentrer dans son foyer, et malgré l'assurance donnée, n'a pas su tenir sa langue et a révélé que le rejeton de Doña Clara était un garçon lippu aux cheveux crépus et à la peau plus sombre encore que son père. La seule chose qu'il ait gardé de sa mère, c'est son regard bleu azur. Voilà son surnom tout trouvé : "le nègre aux yeux bleus" !

Doña Clara avait imprudemment rêvé d'un élégant métis ; elle a accouché d'une caricature. Sa réaction a été immédiate. Elle refuse de voir l'enfant qui ne quitte plus sa nourrice. 

Et je vais vous dire un secret : dès le deuxième jour, au mépris du bon sens, on a entrepris de lui blanchir la peau en utilisant tous les remèdes de bonne femme connus. Cela aurait commencé par une solution d'alun et de jus de citron. Les résultats n'étant pas assez rapides aux yeux de la mère, on est passé aux frictions d'argile blanche, puis à une lotion d'huile essentielle de céleri et d'huile d'olive qui aurait donné quelques espérances. 

Le désir de la mère est qu'au retour de Don Rigoberto, prévu pour le mois de juin prochain, il trouve un bébé aussi clair que possible. La guérisseuse consultée aurait encore dans sa besace trois onguents à proposer et je vous fiche mon billet qu'avant la fin de la saison on les aura tous essayés, tant l'impatience de Doña Clara confine à l'obsession.

Malgré ces rudes traitements, l'enfant grandit et prend du poids. Le lait de sa nourrice lui convient et il tête goulûment.

Le temps serait venu de le baptiser, mais l'abbé de la Collégiale en le voyant a eu une moue de dégoût et réservé sa réponse. Encore un qui n'a pas lu ou pas compris Las Casas ! Et les premiers proches consultés pour lui servir de parrain et marraine se sont récusés en le découvrant.

Le père, à son arrivée, devant ce scandale, a décidé de revenir à sa religion primitive Lukumi et décidé que son fils serait consacré à Chango, qui, dans la Santería cubaine (6), personnifie la danse, les tambours, la virilité, le feu, la foudre, le tonnerre et la guerre et dont les couleurs sont le rouge et le blanc. Doña Clara s'est soumise au désir de son époux et une cérémonie a eu lieu dans l'intimité avec un prêtre santero, ramené de Cuba par le père, lors de son dernier voyage.

Mais, voilà, dans l'Espagne de 1793, par les temps tourmentés que nous vivons, il n'est d'autre religion admise que la le catholicisme apostolique et romain. Et la délation est un travers répandu et souvent encouragé par le pouvoir.

L'Inquisition s'en est mêlée. Don Rigoberto a été arrêté, soumis à la question, a refusé d'abjurer et, en conséquence, a été excommunié comme relaps et livré au pouvoir séculier qui l'a condamné au bûcher, à mon sens autant pour sa couleur de peau que pour sa déviance religieuse. Ses biens ont été confisqués, ici comme à Cuba, et sont tombés dans l'escarcelle de l'Église et de l'État.

C'est aujourd'hui, au coucher du soleil, que la sentence doit être exécutée. Tout le village sera présent et pas une larme ne coulera, je peux vous l'assurer ; nous n'avons jamais aimé ce parvenu qui a voulu nous écraser de sa réussite.

La mère et l'enfant, quant à eux, avec l'aide de la nourrice du petit, ont fui en France, où les tracas de cette nature ont été proscrits par la Révolution. Je ne sais plus rien d'eux.

Voilà le tragique destin d'une fille de meunier, qui a voulu "péter plus haut que son cul", comme on dit crûment par ici. Bien entendu, tout ceci reste entre nous, n'est-ce pas ?

(1) Déjà au temps de Charles III (1759-1788), le terme d’afrancesado avait été utilisé pour désigner ceux qui adoptaient les coutumes et les modes françaises. Après l’éclatement de la Révolution française, le nom acquiert des connotations politiques et désigne ceux qui étaient sensibles à la pensée révolutionnaire. Le sens péjoratif du terme est seulement apparu lors de l’engagement des intellectuels et fonctionnaires au côté de Joseph Ier, frère de Napoléon Bonaparte.

(2) Un Indiano est un colon espagnol qui partait en Amérique espagnole et en revenait riche. Le terme est devenu un personnage littéraire dès le siècle d'or espagnol, par exemple avec Lope de Vega. Le terme s'étend aux descendants de ces colons avec une connotation admirative ou péjorative selon le contexte.

(3) Les termes Indes occidentales françaises sont une expression décrivant l'ensemble des territoires et des colonies françaises en Amérique y compris dans les Caraïbes. Cette dénomination d'usage comme terme générique est initiée par Colbert en 1664.Un ingenio désigne à la fois la plantation de canne à sucre et les installations destinées à le produire.

(4) Immense poète et dramaturge espagnol (1562-1635), auteur de plus de trois cents comédies dramatiques, dont il a défini le genre.

(5) l'once, ancienne mesure de poids, valait en Castille 28,75g.

(6) religion polythéiste cubaine, dérivée du culte africain yoruba et proche du vaudou antillais.

 

© Pierre-Alain GASSE, juin 2011, remanié en 2018.

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