Ne disais-tu pas

que tu m'aimais ?

 

©Bernard Vauléon, 2014.

À la ville de ma jeunesse.

I

Je viens de publier mon premier roman à compte d’éditeur. Par hasard. Après trois recueils de nouvelles. Il y a quelques mois, j’ai découvert qu’une collègue d’atelier littéraire figurait au catalogue d’une petite maison du sud de la France. Chose rare, ils acceptaient les manuscrits numériques ; c’est ainsi que j’ai tenté ma chance en envoyant mon dernier opus, à peine achevé. Quinze jours après, miracle, je recevais une réponse positive. C’était en juin. Neuf longs mois d’attente plus tard, l’objet de mes rêves est entre mes mains. Couverture élégante. Mise en page soignée. Un peu cher. Et me voilà qui m’apprête à me rendre à mon premier salon littéraire. À passer dans la lumière. Toujours sous pseudonyme, certes, mais exposé quand même. Cela m’angoisse un peu.

Cette fois, ce n’est pas le hasard qui a guidé mon choix, mais le souvenir. La ville de A. est en effet celle où j’ai vécu depuis l’âge de sept ans et trois mois jusqu’à mon départ pour l’Université.

Les auteurs sont légion, pour ne pas dire pléthore, et il faut s’y prendre de plus en plus longtemps à l’avance pour trouver place dans un salon littéraire, m’avait-on dit. Le thème retenu : « Témoignages d’ailleurs », correspondait tout à fait à mon ouvrage intitulé « L'Indonésienne, Singapore maid », mais je n’avais reconnu aucun nom qui pût me parrainer parmi les responsables de l’association organisatrice. J’ai donc soumis ma candidature sans trop d’espoir. Elle a été acceptée. Deuxième coup de dés chanceux.

Dans cette cité provinciale, un demi-siècle plus tôt, je n’étais que le fils d’un petit commerçant de la vieille ville, un débitant de tabac, journaux, bimbeloterie, mercerie, installé au pied de la Basilique Saint-Gervais. Un « hors venu », arrivé le ler janvier 1955, depuis le Pays d’Auge, dans les bagages d’un père atteint d’une maladie incurable et d’une mère encombrée de quatre garçons dont j'étais l’aîné.

Y revenir en écrivain, même débutant, est donc, non pas encore une consécration, mais déjà une forme de revanche.

Je me revois, en culottes courtes, victime d’un eczéma purulent, la tête tondue coiffée d’un béret qu’on m’avait autorisé à garder en classe. En butte aux lazzi sur la cour de récréation de l’école primaire Saint-Joseph.

La consonance finale de mon nom m’avait fait surnommer « Napoléon » et on me serinait à tue-tête la scie bien connue : « Napoléon est mort à Sainte-Hélène/Son fils Léon lui a crevé l’bidon/On l’a r'trouvé, assis sur une baleine/En train d’sucer les fils de son cal’çon ». À force, ça lasse.

J’étais petit et malingre. Sur la cour, j’avais donc dû afficher profil bas. Mais je m’étais rattrapé en classe. Il me fallait réussir. À la fois pour répondre aux attentes de mes parents qui se saignaient aux quatre veines afin de nous assurer, à mes frères et moi, une bonne éducation, mais aussi pour retrouver suffisamment d’estime de moi-même. Cela avait été le cas, une fois passée une pénible période d’adaptation.

Les maîtres, en ce temps-là, n’étaient pas tendres. L’orthographe et les tables de multiplication rentraient souvent dans les têtes à coups de règle sur les doigts. Parfois même, on vous obligeait à vous agenouiller de longues minutes sur la vôtre. Malheur à ceux qui avaient cru bon d’en avoir une en métal !

À la maison aussi, calottes et fessées pouvaient pleuvoir. Nul ne s’en émouvait. C’était encore le temps des blouses grises, des encriers et porte-plume, des WC à la turque, du cidre et du vin à la tireuse, du tabac gris et des gitanes maïs. La France de l’après-guerre apprenait à manger du pain blanc et découvrait ébahie les appareils ménagers.

Je chasse d’un dodelinement de la tête ces quelques souvenirs d’enfance épars pour revenir à mon actualité et préparer mon déplacement du lendemain.

Mon premier problème est de composer ma tenue vestimentaire. Comment m’habiller ? Les nouvelles noires étant mon fonds de commerce, un camaïeu de noir et de gris s’impose-t-il ? Ou, au contraire, faut-il jouer le contraste, voire l’opposition ? Ma nature discrète me conduit à pencher pour la première solution. Je m’en convaincs bientôt. De toute manière, ma garde-robe est vraiment trop pauvre pour envisager sérieusement la seconde.

Une deuxième difficulté se présente, à peine celle-ci est-elle résolue. Combien d’ouvrages emporter ? Tout mon stock ou seulement deux ou trois douzaines ? D’après mon expérience récente dans ma commune de résidence, deux suffiront largement, pensé-je de prime abord. Mais, à cette voix de la raison s’oppose aussitôt celle de la vanité qui me souffle : « Tu aurais l’air fin, si des exemplaires venaient à te manquer ! » Prudence est mère de sûreté. Et puis, je ne possède qu'une centaine de livres, tout au plus.

Troisième souci et non des moindres. Quelles dédicaces ? C’est là un exercice que je ne maîtrise pas encore très bien. Entre le plat et banal « Pour Untel ou Machine. Cordialement » que je déteste et la prolixité pratiquée à l’occasion, il me faut réfléchir à quelques formules brèves mais bien senties définissant mon ouvrage. La qualité des dédicaces peut-elle être un outil de fidélisation du lecteur ? Moins que celle du livre, cela va sans dire, mais quand même…

Dernier point : vérifier les coordonnées du lieu où se tiendra le salon, les horaires et les moyens de m’y rendre en temps et heure. C’est le plus facile. Je connais la ville. Mais elle a dû bien changer en… quarante-cinq ans ! L’avoir traversée une fois ou l’autre dans l’intervalle ne me met pas à l’abri d’une surprise ou d’une déconvenue. Je consulte le site internet de l’association organisatrice, imprime le plan annexé. Salle Victor Hugo. Inconnue au bataillon. Place Carnot.

Devant le Jardin des Plantes ! Ça, je connais, plutôt deux fois qu’une ! Impeccable pour se garer. C’était sur cette place que s’installaient les cirques. Là que j’avais vu, les yeux ronds et le cœur au bord des lèvres, les Orsola monter aux tours de Notre-Dame-des-Champs, à pied et à moto sur leur filin. De toute manière, ce sera fléché, il y aura des affiches. Pourquoi est-ce que je m’inquiète ?

Je décide de partir la veille, tout en sachant que les organisateurs ne me rembourseront sans doute pas ma nuit d’hôtel, considérant que les 150 km à peine qui me séparent de la Cité des Abrincates ne justifient pas une telle dépense. On verra bien. C’est que je veux avoir le temps de prendre le pouls de la ville, de redécouvrir les lieux que j’ai fréquentés, les rues que j’ai arpentées. Retrouver des gens que j’ai connus est plus illusoire, cinquante ans après. Comment les reconnaîtrais-je ? Comment me reconnaîtraient-ils ? Le temps sur tous aura imprimé sa marque. Et je ne pense pas que dans le sexagénaire chenu au léger embonpoint que je suis devenu quiconque puisse reconnaître le gamin coiffé en brosse de mes douze ans ni même l’adolescent boutonneux de mes dix-sept !

Bien entendu, j’aimerais séjourner à l’Hôtel Restaurant de la Croix d'Or. Du temps du Monsieur Bertheaume père, c’était là que ma famille se réunissait les jours de fête. Trois fois seulement en quinze ans, en réalité, car c’était un gros sacrifice financier pour mes parents. Pour ma communion à moi, mon frère cadet et les jumeaux. Devenu l’établissement le plus renommé de la ville dans les années soixante, il l’était resté sous la direction du fils. Mais à présent que le petit-fils du fondateur vient de l’auréoler d’une troisième étoile, peut-être serait-ce un peu cher pour un écrivain encore sans recettes. Je me promets d’y prendre un repas, tout en me rabattant pour dormir sur l’Hôtel Patton, aussi central, mais plus abordable.

Ce vendredi soir d’avril, ayant tourné et retourné dans ma tête toutes ces questions, je finis par trouver un sommeil apaisé.

II 

J’ai quitté mon domicile de la Côte de Goëlo après déjeuner. Petit bagage. Carton de livres. Affiches. Marque-pages. J’espère n’avoir rien oublié.

Nationale 12, Saint-Brieuc, Lamballe, puis nationale 176, Dinan. Dol-de-Bretagne, Pontorson… Jadis, la traversée de chacune de ces villes allongeait la durée du trajet d’une bonne dizaine de minutes. À présent, une voie express les contourne toutes. Seule subsiste à double sens une portion dangereuse d’une quinzaine de kilomètres, jalonnée de macabres panneaux sur le nombre d’accidents et de morts. Et quelques goulots d’étranglement que la disposition des lieux n’a pas permis de résorber.

Si je connais bien cette route parce que c’est celle de ma Normandie natale, je ne l’ai pas empruntée depuis longtemps. Le Pays d’Auge, pour moi, ce ne sont plus que des souvenirs. De ma famille, il n’y a plus âme qui vive là-bas. Tout juste si j’y possède encore quelques hectares de terres héritées de ma mère. Sans grande valeur, au demeurant.

Je place Best of Sade dans le lecteur de CD et augmente un peu le volume. La voix chaude et veloutée de l’artiste envahit l’habitacle. Pourquoi cette fille est-elle devenue si rare ? On n’a rien enregistré de mieux dans le genre. Les orchestrations sont magistrales. Même si je crains un peu d’être déçu, il faut que j’achète d’urgence Soldier of Love, son dernier opus.

Une heure et vingt minutes plus tard, je quitte la voie express pour monter la fameuse côte des M qui garde A. du côté Ouest. Je me souviens d’être venu y assister avec mon père à l’une des premières courses de côte qui y furent organisées. Pas le Tour de France, non, il ne devait y passer que beaucoup plus tard.

Le Monument au Général Patton, libérateur de la ville, dresse toujours sa massive obélisque en haut de la rue de la Constitution. Le char Sherman M4 qui trône au pied, avec son canon de 75 mm, aurait pu donner à la place un petit air inquiétant, n’était sa peinture toute fraîche.

La « Constit » ! C’était le principal terrain de chasse de ma bande, au temps béni de notre adolescence. Combien de fois avons-nous pu arpenter, de bas en haut et de haut en bas, ces quelques centaines de mètres de trottoirs, jalonnés d’arrêts incontournables ! La librairie Lasseron du bas de la rue pour acheter SLC ou l’Os à Moëlle, la galerie du Grand Passage pour nous réchauffer à moindres frais, les jours de froidure, l’un ou l’autre des bureaux de tabacs pour les Camel, les Pall Pall ou les Gauloises quand nous étions fauchés, le cinéma Star et sa cafeteria pour le billard… Des quatre coins de la ville, sous l’œil vigilant de boutiquiers et passants, garçons et filles venaient là pour s’observer, se rencontrer, se plaire, et plus si affinités. Mais alors, il fallait choisir d’autres lieux plus discrets, car, si vous étiez fils ou fille de commerçant, le moindre écart de conduite était observé et rapporté quasiment dans l’heure à qui de droit.

La rue a été mise en sens unique descendant. Les trottoirs élargis et redessinés. D’élégants candélabres jalonnent le trajet. J’arrive place de la Mairie où je trouve à me garer.

Du parking, toujours sommairement ombragé par des tilleuls amputés, les mêmes escaliers de granit descendent au Jardin de l’Évêché où trône la martiale statue de marbre du général Valhubert dont Charles X fit don à la ville natale du héros en 1828. Mais les grilles d’antan ont disparu.

Je revois soudain les tréteaux et les décors poussiéreux des compagnies théâtrales itinérantes qui s’installaient là pour des séances en plein air où se donnaient des drames classiques, des farces moyenâgeuses ou des opérettes dans leur âge d’or. Là, sur un banc inconfortable, j’avais entendu pour la première fois, avec ravissement, « Les Saltimbanques » de Louis Ganne dont mon père allait ensuite acheter le 33 tours que je conserve encore. Je me surprends à fredonner le naïf refrain de l’air vedette écrit par le prolifique Maurice Ordonneau en 1899, cet air qui convenait si bien aux années d’après-guerre :

C’est l’amour qui flotte dans l’air à la ronde
C’est l’amour qui console le pauvre monde
C’est l’amour qui rend chaque jour la gaîté
C’est l’amour qui nous rendra la liberté !

J’ai oublié les couplets, mais ça, c’est resté, paroles et musique !

Les pelouses où nous jouions au foot, mes copains et moi, quand le gardien n’était pas les parages, ont été transformées en parc de stationnement, mais l’allée majestueuse de grands tilleuls offre toujours ses ombrages fournis aux promeneurs. Le jardin a également conservé ses deux gradins auxquels on n’accède que par les extrémités. Trop long pour des gamins de douze ans.

Un jour, ne m’étais-je pas risqué à sauter du premier niveau en bas. Deux mètres cinquante environ. Arrivée en déséquilibre sur la souche d’un arbre coupé. Résultat : une entorse de la cheville gauche dont je m’étais bien gardé de révéler la vraie cause à mes parents. Vingt-quatre heures plus tard, je m’étais retrouvé de l’autre côté de la rue, dans la chambre d’un hôtel où un rebouteux donnait ses consultations deux fois par semaine. Tout juste si le bonhomme ne portait pas encore blaude et sabots, mais en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, il m’avait remis l’articulation en place. Moyennant un billet de 5 francs nouveaux.

Cela fait déjà beaucoup de souvenirs d’un coup ! Je ressens le besoin d’aller m’asseoir dans un des cafés que mes copains et moi avons assidûment fréquenté, en face de la Mairie, au temps de notre adolescence. La plupart d’entre nous fréquentaient l’Institut Notre-Dame, un petit séminaire de bonne réputation, qui présentait cependant un gros défaut à nos yeux : il n’était pas mixte ! C’est dire si nous enviions ceux dont les parents les avaient inscrits au Lycée, par conviction ou par économie. Ce café était plus ou moins à mi-chemin entre les deux établissements, sauf que du Lycée, cela descendait pour y venir, alors que de l’Institut, il fallait gravir un raidillon malaisé ! C’était l’un des premiers à installer une terrasse couverte moderne, avec de larges banquettes de moleskine, des tables couvertes de formica et surtout un juke-box avec les disques de toutes nos idoles : rock avant tout comme Eddy Cochran, Buddy Holly, Chuck Berry, Gene Vincent, Vince Taylor, Elvis Presley, Les Beatles, les Stones, Les Chaussettes Noires, Les Chats Sauvages, Johnny Halliday, mais folk aussi avec Pete Seeger, Woody Guthrie, Bob Dylan, Hugues Aufray, sans oublier les chanteurs à texte comme Gainsbourg, Georges Brassens, Bécaud, Brel, Ferré… plus quelques minettes françaises, Sylvie Vartan, Françoise Hardy, Sheila… C’était le début des années 60.

L’établissement existe toujours, mais a changé de nom, de look, et de multiples fois de propriétaires, bien entendu. Je m’assieds dans un coin et commande un café. Les visages de mes copains m’apparaissent alors : Christian, dont j’ai perdu la trace, Jean-Paul, parti trop tôt manger les pissenlits par la racine, Jean-Marie et Pierre, les deux frères, que je vois toujours, de temps à autre… Nous avions formé un groupe musical au nom révélateur : « Les Téméraires » ! Leur répertoire : du rock et du folk, surtout des reprises. Moi, incapable de tirer plus de trois accords de ma guitare et sans voix, j’avais dû me contenter du rôle de régisseur et présentateur. Puis apparaissent aussi ceux des filles qui gravitaient autour de nous ; pour l’essentiel, des monitrices du Gué de l’Épine, le centre aéré de la paroisse… Dominées par la figure emblématique de Martine, auréolée de son titre de miss locale et qui tournait toutes les têtes. Hélas, aucun d’entre nous n’avait réussi à la séduire. Mais un de nos autres copains, si. Grâce à ses deux ou trois ans de plus et son « titre » d’étudiant en médecine, il avait remporté la palme. Elle le dépassait d’une tête, mais sans doute trouvait-il de grandes compensations à cette petite humiliation !

III

En ce temps-là, je faisais mystère d’un amour au secret éventé depuis longtemps pour une brunette prénommée Anna, qui habitait non loin de là, rampe d’Olbiche.

Cet amour datait de mes quinze ans, peut-être avant, j’en ai perdu le souvenir exact, et depuis je pensais avoir acquis auprès d’elle le statut de « petit ami », comme on disait alors.

Il n’en était rien. Tout juste tolérait-elle que je la raccompagne jusqu’à son domicile, le soir, après les cours, lorsqu’elle se séparait de son amie Laurence, qui habitait place Littré, quelques centaines de mètres plus haut.

Paralysé par le trac et la timidité, j’avais vécu dans cette illusion jusqu’à l’été de mes seize ans, où la frustration et l’éloignement m’avaient amené à me déclarer dans une missive enflammée.

Hélas, ma lettre était restée sans réponse. J’avais espéré encore, mais elle n’était pas venue au rendez-vous fixé, au Jardin des Plantes tout proche. Alors, pour exorciser cet échec, je m’étais amouraché d’autres filles, avec aussi peu de succès.

Puis, bac littéraire en poche, le jour de la rentrée universitaire, j’avais rencontré celle qui, trois ans plus tard, allait devenir mon épouse. Mais, pendant des années, et jusqu’il y a peu encore, cette fille que je n’avais embrassée que sur la joue et dont je ne savais plus trop si je lui avais tenu la main, avait peuplé mes rêves, par intermittence.

Mystérieuse persistance du premier amour.

Le jour baisse. Mon café est bu depuis longtemps. Je commande un cognac, pour me remettre d’une vérité qui vient de se révéler à moi : si j’ai sollicité mon inscription à ce salon, c’est avec l’espoir secret de la revoir !

Autant chercher une aiguille dans une botte de foin, me souffle ma raison.

Un autre fait récent me revient alors en mémoire, en guise d’avertissement : aux obsèques de l’épouse d’un de mes amis, décédée des suites d’une longue maladie, comme on dit pudiquement pour ne pas nommer ce mal si commun qu’est le cancer, une autre de mes amies de jeunesse est venue vers moi et… je ne l’ai pas reconnue !

─ Et pourtant, je l’avais déjà revue dix ou quinze ans auparavant, lors d’une journée de retrouvailles d’anciens moniteurs et monitrices de centre aéré.

─ Eh bien, ton Anna non plus, tu ne la reconnaîtrais pas !

─ Silence ! Moi, je te dis que je la reconnaîtrais, peut-être pas au premier regard, mais je la reconnaîtrai…

─ Chiche !

Je sors mon smartphone, ouvre le navigateur et tape son nom dans la fenêtre de recherche. Zut ! Je me suis trompé d’orthographe. Toujours cette confusion avec le nom d’un personnage de Balzac. Je rectifie. Plusieurs liens apparaissent.

Le premier date de quatre ans et relate le décès d’un guitariste de jazz bien connu en Normandie et même au-delà. Je blêmis. C’était son frère. Dom et moi étions ensemble en Terminale. C’était déjà un formidable musicien, remarquable au piano et à la guitare.

Cela me fait un coup d’apprendre que quelqu’un de mon âge, à peine retraité, a trouvé la mort, de façon brutale, sans signes avant-coureurs.

J’ajoute le prénom d’Anna à ma recherche avec une appréhension secrète.

Deux liens apparaissent. L’un vient de ces sites qui recensent les photos de classe. Mais il n’y a pas de photo ! Le second émane d’un réseau social. Et cette fois, avec une photo de profil. Une photo de couple.

Eh, oui, elle est mariée. Un de mes frères, qui vit toujours sur place, me l’a appris incidemment plusieurs années en arrière. Avec Paul. J’ai joué au tennis de table avec lui, quelquefois, dans les anciennes halles, quand nous avions douze ou treize ans.

Ils sont là, sur cette photo de profil, Paul et Anna, tous les deux enlacés, chaudement vêtus, photographiés devant une architecture de style Baltard.

Curieusement, je ne ressens rien.

Je grossis le cliché, scrute les visages. Dans mon souvenir, Paul était petit et mince, Anna plus grande. C’est le contraire ! Non, je ne la reconnais pas vraiment. Elle me rappelle quelqu’un, c’est tout. Il faut dire que je ne l’ai pas vue depuis plus de quarante ans !

Et la seule photographie en ma possession, ce n’était pas elle qui me l’avait donnée ! Je l’avais achetée chez le professionnel qui couvrait chaque année le défilé de la Fête des Fleurs. Costumée d’une tunique courte en satin, elle fronçait le sourcil, à cause du soleil peut-être ou mécontente de sa tenue, tout en marchant au pas de la fanfare. Ce cliché figure toujours dans mon premier album photo.

Après que ma mère ait déménagé pour venir vivre auprès de moi, je ne suis revenu dans ma ville de jeunesse que pour la Toussaint, et jamais je n’ai croisé Anna, ni au cimetière où repose son père décédé brutalement quelques années après (ou avant ?) le mien, ni en ville, lors de mes brèves promenades.

Habite-t-elle toujours la ville, d’abord ? Un instinct mystérieux me dit que oui. J’ouvre l’application des pages jaunes. Passe à l’onglet des pages blanches. Tape son nom de femme mariée. Une adresse apparaît. J’hallucine. Drôle de coïncidence, tout de même !

Elle habite à quelques centaines de mètres de son ancienne adresse, toujours aux abords du Jardin des Plantes, à deux rues de là où doit se tenir le salon auquel je me rends. N’est-ce pas un signe ?

Sonné par cette découverte, je dîne rapidement dans l'établissement le plus proche, autrefois dépendance de la maison Bertheaume. Du museau vinaigrette, suivi d’une andouillette purée. Toutes choses habituellement bannies de mon régime.

La soirée est douce. On est fin avril et le printemps s’épanouit. À peine suis-je sorti de table que mes pas m’emmènent comme malgré moi vers le Jardin des Plantes.

Parvenu Place Carnot, j'entreprends de traverser les pelouses pour me diriger vers la salle Victor Hugo, mais soudain je bifurque pour regagner la Place du Petit Palet, emprunter la rue du Collège, avec l'intention de boucler par la rue Changeons, puis celle du Gué de l'Épine.

Cela a tout de l’acte manqué.

Devant la maison supposée d'Anna, ayant cru percevoir un mouvement de rideau, je me sens ridicule brusquement, rebrousse chemin et m’éloigne à grandes enjambées vers mon hôtel.

Dans quel guêpier me suis-je fourré ?

IV

J’ai mal dormi. À chaque fois que je change de lit, c’est pareil. Le sommeil me fuit. J’ai beau savoir que l’alarme de mon téléphone retentira à l’heure programmée et encore une fois dix minutes plus tard, au cas où, je passe la nuit sur le qui-vive et m’éveille fatigué.

Ma chambre donne sur la rue et, à travers le rideau, je devine la silhouette du Monument Patton, dans la grisaille du petit matin. Dans mon dos, sept heures sonnent à la basilique Saint-Gervais. Je me lève.

Une demi-heure plus tard, je suis le premier dans la salle où sont servis les petits déjeuners. C’est un buffet, très correctement garni.

Jus de pamplemousse, yaourt brassé, thé earl grey, œuf dur et jambon blanc, toasts beurrés et un bout de baguette. C’est un peu plus que d’ordinaire, mais la restauration du midi dans les salons est souvent sommaire, paraît-il, il vaut mieux prendre ses précautions. J’ai délaissé la viennoiserie, pourtant appétissante, mais déconseillée par mon médecin.

J’avise La Manche Libre et Ouest-France sur une table près de l’entrée, les consulte pour vérifier que le Salon du Livre y est annoncé. C’est le cas. L’hebdomadaire manchois se contente d’une photo de la dernière édition, où l’on voit Monsieur le Sénateur maire en train de prononcer le discours d’ouverture, accompagnée de quelques lignes de présentation ; le quotidien rennais, qui sponsorise l’événement, se fend, lui, de trois questions aux organisateurs et d’un article de bas de page sur quatre colonnes. Bien joué, mesdames, messieurs les organisateurs !

Par la fenêtre, j’aperçois deux panneaux de fléchage aux couleurs du journal. Le travail de signalisation a été réalisé dans la nuit, car hier soir, je n’avais rien remarqué.

Huit heures. Encore une heure à tuer avant de me présenter pour l’installation des stands. J’hésite quelques instants, puis une décision s’impose à moi : empoignant mon vêtement, accroché au portemanteau, je sors de la salle à manger, remets ma clé à la réception et commence à descendre la « Constit' ». Arrivé Place Angot, je retrouve de vieux réflexes et utilise la vespasienne installée là, avant d’emprunter la rue Saint-Gervais en face.

Je me retrouve en un territoire si bien connu que je pourrais le parcourir les yeux fermés, passe devant la Poste, le Presbytère, l’ancienne droguerie Le Barbanchon et, à côté, la boutique du père de Paul, photographe à cet endroit depuis les années d’après-guerre. Dans ce studio furent prises toutes mes photos d’identité jusqu’à mes dix-huit ans et aussi celle de notre communion solennelle, à moi et mes frères.

La charcuterie Chapdelaine subsiste, mais a changé de nom. Me voilà place Saint Gervais, devant la basilique, puis, rue des Trois Rois. Elle est restée la même, à l’exception près qu’on a remis le caniveau au milieu, comme aux temps anciens, mais je ne reconnais aucun des commerces. En réalité, il n’y en a presque plus. À l’angle de la place et de la rue Saint-Gervais, la droguerie Tabur a disparu, la pharmacie Marquet aussi, l’épicerie Guillot depuis longtemps, comme le coiffeur Véron d’à côté. Le tabac, journaux, bimbeloterie où j’ai vécu quinze ans n’est plus un commerce, mais une façade aveugle, une entrée d’appartement sans doute.

Jusqu’au bas de la rue, c’est la même chanson. À gauche, plus de boucherie Pellerin, plus de marchand de cidre, vins et spiritueux Caillebotte. De l’autre côté, plus de boutique de vêtements Pépin. Seule la poissonnerie tout en bas existe encore, avec la librairie qui fait le coin. En face, les meubles Batel conservent un magasin d’exposition et, le jouxtant, la boucherie Grouazel est toujours là. Enfin, un pôle de pérennité !

Rue du Tripot ; le nom et quelques maisons fleurent encore bon le Moyen Âge. Rue du Pot d’Étain : de son passé, la reconstruction d’après-guerre ne lui a laissé qu’une enseigne… Je débouche Place Littré, la mal nommée : c’est la Mairie qui s’y trouve et non le Lycée qui porte le nom de l’illustre grammairien, dont la famille était de la cité.

Je grimpe la rue du Docteur Gilbert, puis la rue Saint-Saturnin, passant sur le côté de la vieille église. Me voilà place du Petit Palet, devant la boulangerie pâtisserie où j’achetais des têtes de nègre ou des rochers à la noix de coco dont j’étais si friand. La rue du Collège est en face.

Je n’ose pas aller plus loin. Je regarde ma montre. Il est grand temps de regagner ma voiture, garée Place Patton avec mon matériel dedans ! Et de remonter le Boulevard du Maréchal Foch au pas de course.

Mes sentiments sont mitigés. La surprise d’avoir retrouvé intacts quelques vestiges de mon passé le dispute à la conscience douloureuse du temps enfui.

Mon entreprise n’est-elle pas vaine ?

V

Il existe en France des milliers de salons et festivals littéraires, du premier janvier au bout de l’an, de la capitale au dernier des chefs-lieux de canton.

Le petit peuple des écrivains auto-édités, des auteurs de plus ou moins grande notoriété, des maisons d’édition locales ou régionales, y a ses habitudes.

Les invités de prestige en ont d’autres.

Les premiers classent ceux auxquels ils ont été acceptés selon plusieurs critères, outre le ticket d’entrée : la fréquentation, bien entendu, hélas très variable d’une édition à l’autre, mais aussi l’installation matérielle et l’accueil des organisateurs. Ils hésitent souvent entre un salon où les auteurs s’entassent par centaines et le public défile par milliers, mais n’a d’yeux que pour les têtes d’affiche et d’autres, plus petits, où on les bichonne davantage et où, faute de grives, le public consent à se rabattre sur les merles qu’ils sont. Question de survie.

Les seconds chipotent sur la qualité de leur hôtel, ou la classe de leur billet de train ou d’avion. Question de standing.

L’accueil tient la plupart du temps à la volonté d’un homme ou souvent d’une femme, entourés d’une petite équipe, qui se décarcasse pour mettre sur pied des manifestations toujours difficiles à pérenniser.

Connu ou pas, l’invité d’un salon apprécie un accueil un tant soit peu personnalisé. Certains arrivent quelques minutes avant l’ouverture au public, dans l’effervescence qui précède ; moi, ce matin, je préfère le calme d’une arrivée précoce qui me donne tout le temps de déballer, de faire le tour des lieux, bref de me préparer au mieux à cet exercice nouveau.

Ma timidité demeure ; malgré les années, je dois toujours accomplir un effort pour aller vers les autres. Et, bien entendu, je suis loin d’en être au stade où ce sont les autres qui viendraient vers moi !

Traînant ma valise, chargée d’une dizaine d’exemplaires de chacun des quatre ouvrages à mon catalogue, j’entre dans la grande salle Victor Hugo.

D’une capacité de 600 personnes, cette salle polyvalente des années 80 domine le Jardin des Plantes, sur son côté gauche, en arrière de l’Hôtel Restaurant du même nom. Pourquoi n’ai-je pas réservé là ? C’était à deux pas !

Des rangées de tables sont alignées dans le sens de la longueur de la salle. Deux choix se présentent à moi : ou la parcourir en zig zag pour lire les chevalets indiquant les noms des participants jusqu’à trouver ma place, ou recourir aux organisateurs pour m’y guider.

Je n'ai pas le temps de trancher : déjà on s’avance vers moi. Un listing et un plan de la salle en main, une accorte jeune femme  marche d’un pas décidé dans ma direction.

― Bonjour ! Vous êtes…

― Julien Lodéon.

― Enchantée. Corinne, une des trois libraires du centre-ville à l’origine du Salon.

― Comment s'appelle votre librairie ?

― Librairie des Trois Rois. Pourquoi ?

― Ah, c'est drôle ! J'ai habité cette ville et votre rue pendant une quinzaine d'années, dans ma jeunesse. Je connaissais bien le libraire d'alors. Un vieux monsieur, toujours tiré à quatre épingles. J'ai oublié son nom, Verdier, je crois. À présent, je réside en Côtes d'Armor.

― C'est un retour aux sources, alors ?

― En quelque sorte. J'ai encore de la famille sur place.

― Vous vendez vos livres directement, je crois ?

― Oui, désolé, mon éditrice n’a pas encore de distributeur.

― Pas de souci. Nous avons aussi réservé des places pour les petites maisons et les indépendants. Venez. Je vais vous indiquer votre emplacement.

Je savais, pour l’avoir lu sur des forums de participants que, dans un salon du livre, le moment du placement est toujours empreint d’appréhension, car s’il y a quelques très bonnes places, en général dévolues aux invités d’honneur, et une majorité de correctes, certaines peuvent s’avérer mauvaises, voire impossibles, lorsqu’elles sont en plein courant d’air ou dans les coins, où presque personne ne passe. C’est une loterie, livrée au libre arbitre des organisateurs.

Pour cette première fois, bonne pioche, ma place est en tête d’allée dans la seconde rangée. Je remercie avant de commencer à m’installer.

D’abord, je dessangle et sors mon carton de la valise, puis mes chevalets, le parapheur avec ma documentation : coupures de presse, visuels de tous mes recueils, affiches.

Dans le carton, s’empilent une boîte à chaussures où j’ai soigneusement rangé quelques exemplaires de chacun de mes ouvrages, d’autres livres encore emballés en paquets de cinq ou dix, des marque-pages et flyers, une boîte à thé ronde qui va me servir de caisse et quelques accessoires : ruban adhésif, ciseaux, pinces, au cas improbable où je disposerais d’une grille d’exposition. C’est rare et généralement payant.

Ah ! Deux choses encore : un sarong indonésien pour me servir de nappe, si c’est autorisé et un coussin, car les chaises empilables des salles sont souvent fort incommodes, trop basses, trop profondes pour moi. Je ne voudrais pas rentrer bredouille et en plus avec un lumbago !

Il s’agit maintenant d’organiser tout cela de la manière la plus harmonieuse possible, en fonction de l’espace qui m’est alloué. C’est correct, les tables, à piétement métallique repliable, mesurent un mètre soixante de long, l’espace n'est pas trop compté.

Autour de moi, mes collègues s’affairent pareillement. Quelques-uns, visiblement habitués de longue date, possèdent du matériel semi-professionnel : diable repliable pour transporter leurs caisses de plastique ou de bois, aux dimensions exactes de leurs ouvrages, roll-up ou totem à leur effigie ou celle de leur maison d’édition. Je fais pâle figure à côté !

Mais la plupart jouent, peu ou prou, dans la même cour que moi : une valise, deux ou trois douzaines de livres et vogue la galère !

Dix heures ! Pratiquement tous les stands sont en place, mis à part ceux des sempiternels retardataires, venus de loin, difficiles à lever ou peu respectueux des consignes. Nous attendons le public de pied ferme, qui une boule au ventre, qui une fausse indifférence sur le visage, derrière nos piles d'ouvrages, nos chevalets, nos marque-pages, en sirotant notre énième café.

Pour avoir assez souvent fréquenté les salons littéraires, je sais que beaucoup de visiteurs procèdent en deux temps : d'abord un passage en revue rapide de tous les stands pour identifier ce qui les intéresse, quelques arrêts pour regarder, soupeser, feuilleter tel ou tel titre, s'enquérir d'un renseignement, voire dialoguer avec un auteur déjà connu ou carrément inconnu ; ensuite, en fonction de leur budget, de tel cadeau envisagé, de tel coup de cœur, revenir pour procéder aux achats et demander une dédicace.

La crise économique n'a fait que renforcer cette tendance. Rares sont ceux qui cèdent du premier coup à un élan du cœur pour un livre. De plus en plus rares.

Quelle attitude adopter ? Celle du camelot de foire, plein de gouaille, n'est pas trop dans mes cordes. Celle de l'écrivain désabusé, absorbé dans la lecture du journal en attendant le chaland, me paraît un brin méprisante.

Je me résous à un entre-deux : une attente bienveillante et souriante, ponctuée de bonjours et d'invites discrètes. C'est parti pour neuf heures d'un parcours immobile.

Combien de personnes s'arrêteront devant mon éventaire ? Vendrai-je quelques livres ? Derrière ces questions pragmatiques, une autre se cache, insistante et encore incomplètement formulée : viendra-t-elle ?

VI

Il est midi. J'ai distribué la moitié de mon stock de marque-pages ; il faut que j'arrête où je n'en aurai plus pour tantôt. Si je n'ai pas oublié de pointer l'une ou l'autre, six personnes ont examiné mes livres d'un peu près, sur la cinquantaine qui est passée devant. Pas trop mal. J'en ai même vendu un, le dernier publié, « L'Indonésienne ». À quelqu'un qui a déjà voyagé par là-bas. Logique. J'espère qu'il ne sera pas déçu. La mémoire est un prisme sélectif et déformant. La sienne comme la mienne. Nos deux visions s'accorderont-elles ?

Je m'apprête à aller échanger mon bon pour un sandwich et une boisson à la buvette du salon, lorsqu'un événement imprévu se produit devant moi : une visiteuse vient de chuter sur le parquet en trébuchant sur une goulotte électrique mal positionnée qui traverse l'allée.

Je me précipite à sa rencontre et l'aide à se relever :

― Ça va ? Vous ne vous êtes pas fait mal ?

Elle a mis les mains en avant, pour protéger son visage dans la chute, et la gauche est un peu écorchée. Une goutte de sang perle. Une chance : j'ai, pour une fois, un paquet de mouchoirs en papier dans ma poche. J'en propose un qu'elle accepte en souriant.

C'est alors que je la reconnais : âge, stature, coiffure, visage, couleur des yeux : oui, tout concorde. C'est elle. Je me tais. Elle me remercie. S'époussette. Récupère son sac, resté au sol. C'est maintenant ou jamais.

― Votre visage ne m'est pas inconnu…

Ce n'est pas moi, mais elle qui vient de parler. Elle poursuit :

― Seriez-vous d'ici ?

J'enchaîne :

― Presque. J'ai habité quinze ans dans cette ville. Mes parents ont tenu un bureau de tabacs rue des Trois Rois de 1955 à 1970.

Elle rougit légèrement.

― Alors tu es… Julien ?

― Oui. Et toi, Anna, n'est-ce pas ?

Elle acquiesce. Nous mesurons en silence le passage du temps sur chacun, confrontant la dernière image en notre mémoire à la réalité qui nous fait face.

― Ça fait combien de temps ? Sous-entendu : qu'on ne s'est pas vus, dit-elle.

― Plus de trente ans, près de quarante, je pense, dis-je. La dernière fois que je t'ai vue, c'était à Saint-Gervais, un jour de Toussaint. J'étais avec ma mère. Nous nous sommes salués à la sortie.

― Peut-être bien. Alors, tu écris ? Mais, sous un autre nom, donc ?

― J'ai pris celui de ma mère comme nom de plume.

Elle feuillette mes ouvrages sur la table. J'aimerais autant qu'elle ne lise pas le premier dans lequel elle pourrait se reconnaître. Je l'oriente vers le dernier. Trop tard. Elle vient de lire le résumé du « Baiser de la Toussaint ».

― Mais, ça se passe ici, ça ?

― Ou...i, réponds-je en balbutiant.

― Alors, je vais te le prendre. Tu peux me le dédicacer ?

― Bien sûr, Anna. Avec grand plaisir.

J'ai deux minutes à peine pour trouver une formule, aussi allusive qu'imprécise, aussi chaleureuse que discrète. Une vraie gageure. Je commence :

« Pour Anna…

Mon stylo se relève. J'hésite, serait-ce encore compromettant d'écrire : « À mon premier amour. » ? En suis-je si sûr d'ailleurs ? J'opte pour une formule bien plus passe-partout : « En souvenir du temps béni où nous étions adolescents. »

« Avec toute mon amitié. Julien. »

Je lui tends le livre. J'ai glissé à l'intérieur ma carte de visite professionnelle. Elle lit la dédicace et remercie d'un sourire difficile à interpréter. Nous nous embrassons. Quatre bises. Vais-je me lancer ?

― J'allais déjeuner. Veux-tu, peux-tu m'accompagner au restaurant d'à-côté ? Tu me raconteras ta vie et moi la mienne.

Elle marque un temps d'hésitation avant de dire :

― D'accord, Julien. Allons-y. Juste le temps de passer un coup de téléphone.

Quelques minutes plus tard, nous nous retrouvons en tête-à-tête, derrière les baies vitrées du « Jardin des Plantes ». La salle, au décor un peu suranné, est aux trois quarts pleine. D'autres collègues ont choisi d'y prendre également leur pause déjeuner. Je reconnais plusieurs têtes. Sans compter quelques touristes, déjà, et les travailleurs en déplacement habituels.

Je propose à Anna le menu du jour, mais elle veut se contenter d'un plat et d'un dessert. Soit. Pour moi, ce sera entrée et plat. Je lui explique que je suis interdit de dessert et pourquoi.

Une fois nos commandes passées, il y a comme un blanc, la conversation ne sachant pas très bien quelle direction prendre. Je décide d'entrer dans le vif du sujet :

― J'ai su par un de mes frères, qui vit toujours ici, que tu avais épousé Paul. Vous avez des enfants ?

― Oui, deux. Un garçon et une fille. Trente-cinq et trente-deux ans. L'aîné, Dominique, est photographe comme son père. C'est lui qui a repris notre affaire. La fille, elle, est kiné. Et trois petits-enfants : deux chez Dominique, un chez Céline.

Je ne lui dis pas que je sais déjà tout cela ou presque par Internet. Il faut que je prenne garde à ne pas me couper.

― Quel âge ont-ils ?

― Ludo, l'aîné, sept ans, son frère, Victor, cinq et leur cousine, Emma, trois. Et toi ?

― Deux filles, de quarante-trois et quarante ans. L'aînée vit à l'étranger, en Asie, et l'autre à Nantes. Elles ont deux garçons chacune…

Et nous voilà partis à dévider l'écheveau de nos vies respectives, depuis toutes ces années : diplômes, travail, mariage, enfants, deuils, petits-enfants…

Jusqu'à ce qu'un coup d'œil à la salle vide et un autre à ma montre me fasse sursauter : deux heures un quart. Nous n'avons pas vu le temps passer. Je règle l'addition. C'est l'heure des adieux. Sur le trottoir. Nous nous embrassons comme ce matin.

― Je suis contente de t'avoir revu, Julien. J'ai pensé à toi, quelquefois. Ne disais-tu pas que tu m'aimais ?

Je perçois comme une pointe d'ironie amère dans cette formulation. Je la regarde. M'en voudrait-elle de ne pas avoir insisté davantage ?

― C'était vrai, Anna. Mais j'étais bien trop timide pour te le dire en face.

J'aimerais ajouter : « J'ai pensé à toi longtemps, tu sais », mais les mots ne parviennent pas à sortir de ma bouche. Sans doute est-ce mieux ainsi.

Elle sort de la salle Victor Hugo ; je me rassois à ma place. Elle salue de la main. Adieu, Anna. Cette rencontre met enfin un point final à notre histoire.

À présent, je peux tourner la page.

©Pierre-Alain GASSE, juin 2015.

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