Lettre imaginaire à ma fille



Tu es ma fille, Sandra. Ma première fille. Je veux dire : notre première fille. Et aussi une enfant unique. Enfant unique, cela peut se comprendre de plusieurs manières, diras-tu, mais pour l’instant, toutes sont valables. Pour combien de temps ? Je l’ignore, car ta maman et moi n’avons pas encore imaginé ni planifié la suite. À chaque jour suffisent sa peine et ses joies.

Comment nous est venue l’idée de t’appeler ainsi ? À dire vrai et pour rapporter les choses comme elles se sont passées, parce que c’est le seul qui nous soit venu à l’esprit quand nous y avons réfléchi et parce qu’ensuite nous n’en avons plus discuté. Ainsi donc, lorsque qu’après la naissance, on m’a demandé ton nom, j’ai tout de suite répondu : Sandra. Et c’est ce que l’employée a inscrit dans le registre d’état civil : Sandra Vasseur. Sans deuxième ni troisième prénom.

Hier, tu as eu un an. Un an qu’elle a déjà, la petiote ! comme ont dit des amis au parler mâtiné de patois. Eh, oui, un an déjà. Un enfant, cela fait passer le temps plus vite.

Ce fut le motif - ou le prétexte - pour réunir à la maison divers parents et amis - trop, parce qu’il manquait des chaises, mais nous y avons suppléé avec quelques tabourets. En général, dans les fêtes, cérémonies et réceptions, il y a toujours des invités absents ; eh bien, en l’occurrence, ce fut le contraire : il en est venu plus que nous n’en attendions ! Il fallait que cela tombe sur nous ! Pour un peu, la nourriture aurait manqué.

Alors que j’officiais pour couper l’inévitable gâteau d’anniversaire, avec sa petite bougie plantée au milieu, je songeais à cette année écoulée - mais par où donc, sans que nous ne nous en rendions compte ? - et toute une foule de souvenirs me revenaient en mémoire.

Je revoyais comment, un an auparavant, - c’était un samedi - nous jouions aux cartes (au tarot, je crois) après dîner avec un couple d’amis, quand Nathalie avait ressenti les premières douleurs.

Après avoir lu et relu les conseils du livre de Laurence Pernoud, J’attends un enfant, pour la circonstance, nous avions pensé que le temps n’était pas encore venu et étions allés nous coucher vers onze heures. Mais, avant minuit, il fallait partir pour la Maternité : les contractions étaient plus fortes et de plus en plus rapprochées. Enfin, c’est ce qu’il nous parut. En réalité, nous avions encore largement le temps, puisque tu n’es née qu’à onze heures le lendemain matin, ma fille.

La Maternité venait d’être inaugurée, et il y flottait encore des odeurs de peinture fraîche mêlées à celles de l’éther et autres produits caractéristiques de ces établissements, que la température élevée qui y règne renforce et intensifie.

Dans la salle d’attente, il y avait des fauteuils confortables, des magazines et l’on pouvait fumer.

Après l’examen d’entrée qui se révéla positif- dilatation du col au stade d’une pièce de cinq francs - on plaça Nathalie, ta maman, dans une pièce du rez-de-chaussée, près des salles de “travail” où officiaient les sage-femmes. Et là, il n’y avait plus qu’une chaise assez incommode accompagnée d’une interdiction de fumer.

Toute la nuit, entre veille et demi-sommeil, j’attendis avec une angoisse croissante le moment fatidique. Ce n’est qu’à neuf heures du matin que Nathalie fut transférée en salle d’accouchement. Il était prévu que je l’y accompagne.

Le chariot roula silencieusement à travers le large couloir, puis nous tournâmes dans un second à droite pour entrer dans une salle froide, aux murs de faïence blanche. Une armoire vitrée, une table et une chaise et sur la table des fiches, du papier, un stylo-bille et des étiquettes aussi. Le centre de la pièce était occupé par un lit de métal chromé, muni d’accessoires pour attacher jambes et bras, de vis, de courroies, de leviers. On y installa Nathalie, couverte d’un simple drap. Comme les contractions se rapprochaient, elle se plaignait assez. Puis, on me passa une blouse blanche, trop grande pour moi.

La sage-femme arriva, me jeta un regard comme à un drôle d’oiseau - elle, était jeune et jolie - dit à ta mère ce qu’elle devait faire - des choses dont je ne me souviens plus très bien - et repartit. De temps à autre, une aide-soignante ou une infirmière jetait un œil. C’était dimanche et il n’y avait qu’une seule sage-femme pour trois accouchements simultanés !

À un moment donné, nous entendîmes crier comme une damnée la parturiente qui se trouvait de l’autre côté de la cloison et, peu après, la sage-femme réapparut. Il fallut presque trois quarts d’heure et deux entailles assez profondes - avec des ciseaux, comme s’il s’était agi de papier - après de vains efforts, car les contractions avaient presque disparu, malgré deux piqûres pour les renforcer, pour que tu voies le jour, ma fille, et que tu jettes ton premier cri. Ne t'offusques pas, c'est souvent ainsi, tu étais plus ridée qu’un petit vieux, d’une couleur bleuâtre, avec une tête presque aussi ovale qu’un ballon de rugby, des cheveux noirs déjà drus et les ongles longs. Les yeux ? Bleus. Tu pesais deux kilos huit cent cinquante et mesurais cinquante centimètres.

On te mit autour d’un poignet une étiquette avec ton prénom et ton nom, pour qu’il n’y ait pas d’erreur par la suite, on te langea et on te plaça dans un berceau, avec un couvercle en Plexiglas pour qu‘en te regardant, les visiteurs ne te soufflent pas leurs miasmes dans le nez.

Ta maman dut attendre une heure de plus - le temps de recoudre la blessure, de laver l’accouchée et de la vêtir - avant qu’on la place avec toi dans une chambre coquette et gaie. Dehors, le soleil brillait. C’était le 23 avril 1972. Midi. Ni elle ni moi n’arrivions à croire tout à fait que maintenant nous avions une fille : toi, Sandra.

Je me souviens comment je suis allé chercher les faire-part deux jours plus tard sans me rendre compte que l’imprimeur s’était trompé dans la date - ou peut-être m’étais-je trompé moi-même, la chose n’a pas vraiment été éclaircie - en inscrivant 23 mai au lieu de 23 avril. Mais, bien peu de gens s’en sont rendu compte. Ou les autres n’ont pas voulu nous dire qu’ils l’avaient fait.

Bien entendu, tout était préparé pour ton arrivée à la maison, quelques jours plus tard.

Les deux premières semaines, ta maman a dû te donner le sein en pleine nuit, vers deux heures du matin, et ce fut une période assez pénible. Mais, ensuite, nous n’avons pas eu à nous relever la nuit. Tu dormais et tu dors toujours à poings fermés.

Le baptême, nous le fîmes début juin seulement, parce que réunir tous les papiers nécessaires nous prit pas mal de temps. Il faut dire que nous voulions qu’il ait lieu là où vivait ma mère et soit célébré par un prêtre de mes amis. Enfin, toutes les conditions furent remplies, sauf la présence du parrain - un de mes frères - qui, en raison d’examens, déclara qu’il ne pouvait venir. Un autre (j’en ai trois, c’est bien utile, comme on le voit) le remplaça et la cérémonie put avoir lieu au jour dit.

C’était un baptême collectif, (à présent, on fait cela par fournées, les prêtres se font rares) et l’église était presque pleine de toutes les familles réunies là. Devant l’autel, à la croisée du transept, avait été disposée en arc de cercle une rangée de chaises sur lesquelles nous étions tous assis, pères, mères (avec leurs rejetons dans les bras), parrains et marraines, sages comme des images.

Nous répondîmes, chacun notre tour - aux questions que Marcel, le prêtre, nous posa, en lisant les réponses dans le livret qu’il nous avait confié (et celui qui n’en avait pas – cela arrive toujours - bredouilla de son mieux), puis l’officiant, d’abord avec l’eau, puis avec l’huile, procéda au baptême.

Après les félicitations d’usage et les signatures sur le registre, dans la sacristie, nous allâmes au Jardin Public. C’était une belle journée. Chacun prit des photos tout son saoul. Tous se déclarèrent enchantés de la journée, sauf mon beau-père qui dit alors et répéta depuis chaque fois qu’il en eut l’occasion, qu’au restaurant, on lui chipota la boisson.

Pour lors, tu croissais et grossissais et ce qui t’amusait beaucoup, c’était un oiseau de plastique rouge, pendu au bout d’un ressort, au plafond de ta chambre. Chaque fois que nous allions te voir, nous tirions dessus et il remuait les ailes : cela te faisait rire ! À présent, il ne t’intéresse plus du tout et, si nous te le montrons, tu lui jettes un regard qui hésite entre le dédain et l’agacement.

Les classes s’achevèrent et nous allâmes d’abord passer quelques jours de vacances sur la Côte d’Émeraude, chez un couple d’amis qui avaient un fils, plus âgé que toi d’un mois et demi, me semble-t-il, mais déjà grand et fort et un tant soit peu tyrannique.

Lever, laver, faire manger et promener ces deux marmots nous prenait tout notre temps, ou plutôt prenait tout celui de nos épouses, et nous les maris, nous passions le nôtre à faire les courses, lire le journal de A à Z et jouer aux cartes ou aux dés. Quelles vacances !

Pour le pont du quinze août, nous t'avons fait découvrir les joies du camping sur la côte, pas bien loin, parce qu’avec tes quatre mois à peine, nous ne voulions pas nous éloigner de trop. Trois couples d'amis nous accompagnaient et pour des raisons obscures trop longues à raconter ici, nous n’atteignîmes notre destination qu’à la nuit tombante. Il fallut donc monter les tentes à la lumière des phares et dîner de sandwiches improvisés. Alors que, sur nos matelas pneumatiques, nous avons eu plutôt froid, toi, Sandra, dans ton petit lit pliant monté dans notre tente, tu as dormi comme si de rien n’était pour cette nuit de plein air inaugurale.

C’est le lendemain que nous t’avons emmenée à la plage pour la première fois, mais le contact du sable ou le vent t’ont déplu, tu t’es mise à pleurer et nous avons dû rentrer au camping avant les autres.

Avec septembre revinrent les feuilles dorées, la rentrée des classes et la monotonie du travail. À la maison, nous t’installions pour jouer sur le tapis du séjour et tu te roulais dessus comme s’il s’était agi de l’herbe d’un coteau ou du sable des dunes : tu ne savais pas encore ramper, ni marcher à quatre pattes, mais tu te débrouillais déjà très bien pour attraper par terre ce que tu voulais.

C’est également alors que nous t’avons laissée pour la première fois (peut-être pas tout à fait la première en réalité) à la garde de ta grand-mère. Ta maman t’emmenait avec elle le matin, te laissait chez ma mère, et passait te reprendre le soir. C’est ainsi que tu as pris goût aux voyages en voiture.

Bien entendu, de tes cinq biberons du début, tu n’en avais plus que quatre, et même, si je me souviens bien , peut-être avais-tu déjà commencé à manger de la purée de légumes. Ensuite et peu à peu vinrent la viande hachée, l’œuf à la coque, le foie de veau, la cervelle d’agneau et le filet de merlan, le tout haché, ainsi qu’en dessert de la pomme, de la banane et du jus d’orange.

Ceci sans compter les gâteaux secs que nous avons commencé à te donner dès l’apparition de tes premières dents. À présent, tu en as quatre. Qui te suffisent largement pour nous mordre de temps en temps.

Dernièrement (disons deux ou trois mois), sans avoir lu Jean-Jacques Rousseau ni Voltaire, tu as découvert les plaisirs de la marche à quatre pattes, et depuis tes salopettes et tes pyjamas ont tous des poches aux genoux et sont plus vite salis que robe de mariée.

Tu parcoures ainsi l’appartement entier a des vitesses prodigieuses, tu ouvres les tiroirs où nous cachons nos livres et nos papiers, tu arraches une à une les feuilles des plantes vertes, tu vides complètement les sacs à main de ta maman et mes dossiers à moi et nous passons notre temps à enlever et mettre ailleurs les bibelots et autres objets qui pourraient s’avérer à ta portée.

Tu as presque plus de jouets que tous ceux que nous avons eu dans notre enfance, mes trois frères et moi, et tu fais déjà des caprices de petite fille gâtée. Tu pourrais marcher seule, mais il semble que tu aies peur, et dès que tu sens que tu vacilles, tu préfères t’asseoir et attendre que nous te relevions.

La couleur de tes yeux a changé et ils sont à présent gris-bleu. Parfois, tu ris aux éclats et parfois tu nous examines comme des animaux de zoo. Tu aimes la musique et quand tu es contente, tu bats des mains comme un pingouin...

Ce sont tous ces souvenirs-là, et quelques autres encore, que revoyait mentalement ton papa, Sandra, hier, en découpant ton premier gâteau d’anniversaire...

Un an qu’elle a déjà, ma petiote !

Pierre-Alain GASSE, avril 1973.

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