La Leçon 

À tous les pédagogues de terrain,

qui font fi des modes et des oukases

dans leur tâche d'éveil  des consciences.

 

— Bien, les enfants, dites-moi ce que vous remarquez en premier.

— Hé, M'dame, il est chelou grave son look au mec.

— Kevin, tu sais très bien que je ne veux pas que tu t'exprimes en cours comme en récréation. Recommence, je t'écoute.

— J'veux dire qu'il est pas habillé comme nous, quoi !

— Il te fait penser à quoi, son habit, Kevin ?

— Euh... j'peux pas le dire, M'dame, vous allez répéter que j'parle mal et me traiter...

— Premièrement, je ne "traite" personne, comme tu dis, et deuxièmement, s'il te manque un mot pour exprimer ta pensée, demande-le-moi, je te le donnerai.

— Oui, d'accord, comment-est-ce qu'on dit "tarlouze" en bon parler ?

La classe éclate de rire. On se pousse du coude. Claire Chalumeau se retient, elle aussi. Il lui faut répondre. C'est la règle qu'elle a mise en place.

— On peut dire efféminé ou homosexuel, par exemple. Mais qu'est-ce qui te fait penser cela ?

— Euh... son col et les trucs au bout de ses manches, là.

— C'est parce qu'il s'agit d'un vêtement de travail, et pas de sa tenue normale. Qui a une idée ?

Après un petit temps de réflexion, plusieurs mains se lèvent. Surtout des filles.

— On dirait une tenue de danse, un peu.

— Tu brûles, Fatoumata. Qui a une autre idée. Oui, Alishama ?

— C'est comme les acrobates au cirque, des fois.

— C'est très bien, toutes les deux. Effectivement, c'est un justaucorps d'acrobate, de funambule que porte ce jeune garçon. Bon, et l'autre personnage, qui est-ce ? Oui, Alexandre :

— C'est sa mère, Madame, elle est triste.

— Et pourquoi est-elle triste comme cela, à votre avis ?

Une forêt de bras s'élève avec ensemble. Claire Chalumeau y remarque une main timide, à peine soulevée du pupitre :

— OUI, Rachel ?

— Je crois qu'il se sont disputés.

D'autres mains s'agitent encore, demandant à intervenir. Il est temps de faire un peu de police.

— Bon, chacun va donner son avis. Rachel a peut-être raison, mais alors, pour quel motif se seraient-ils disputés ? Allez, Antoine, commence :

— Le garçon ne veut pas manger ce qu'il y a dans son assiette, il aime pas ça !

Comme toujours, Kevin, renchérit sans avoir demandé la parole :

— Ouais, il est venère, il veut plus voir sa reum, il regarde de l'autre côté.

— Kevin !

— Faites excuse, M'dame, c'est sorti tout seul.

La classe s'ébroue. Il convient de reprendre la main :

— Kevin a raison. Mais regardez bien le jeune garçon. Dans ce tableau, je dirais que plusieurs éléments différents peuvent traduire son état d'esprit, son obstination. Les voyez-vous ?

Les bras se baissent, on chuchote d'une table à l'autre quelques instants, puis une petite blondinette toute bouclée se voit autoriser d'un signe à intervenir :

— Alors, Élise, qu'est-ce qui, pour toi, souligne le caractère buté du garçon ?

— Ses bras croisés et son regard dans le vide, Madame.

— Tu as raison. Cela fait deux éléments. En voyez-vous d'autres ? Tu en as trouvé un, Thomas ?

— Son cou, peut-être, il est tout tendu... et son menton aussi.

— Son menton ? Il est comment son menton ? Oui, Nicolas ?

— Il est carré, Madame.

La classe rigole.

— Tu exagères, Nicolas, il n'est pas carré, mais à angle droit, effectivement. parce qu'il a les mâchoires serrées, sans doute. Mais vous oubliez le principal signe de cette obstination. Cherchez encore.

Le silence s'établit. Un vent de compétition souffle sur la classe. Soudain, deux mains se lèvent ensemble, une fille et un garçon.

— Farida et Mourad, oui ? Mourad, tu veux bien laisser Farida parler la première en galant homme que tu es ?

Mourad ne peut qu'acquiescer.

— Alors Farida ?

— Son front, Madame, il est... il est grand.

— Il a le front haut, c'est vrai, mais pourquoi est-ce que cela traduirait son obstination ?

— Ça veut dire qu'il est têtu, Madame, intervient Mourad.

— Oui, Mourad, tu as raison. Mais, réfléchissons ensemble encore un peu. Il s'agit d'un tableau, d'une peinture, et l'artiste, pour le réaliser a utilisé trois éléments différents : des lignes, des formes, pour le dessin dont vous venez de me parler en ce qui concerne le garçon, mais aussi des couleurs, et de la lumière, qui interviennent aussi pour exprimer ce que le peintre veut nous dire. Alors, toujours à propos du garçon, que pouvez-vous dire des couleurs et de la lumière ?

La question laisse perplexe la classe durant quelques secondes, puis un échalas qui dépasse d'une bonne tête tous les autres se risque à un premier commentaire :

— Le garçon est habillé en bleu clair surtout et il n'y a rien d'autre de cette couleur.

— C'est vrai, Quentin. Et alors ?

— Ça attire le regard sur lui.

— Oui, mais il est au premier plan aussi, c'est normal qu'on le voie en premier, non ? Mais, de plus,  le bleu est considéré comme une couleur froide, à l'inverse du rouge, par exemple, et sert donc ici à traduire un sentiment un sentiment de froideur, d'hostilité vis-à-vis de la maman. Formes, couleurs ; lumière, à présent. Quelle est la partie la plus éclairée du garçon et pourquoi ?

Kevin pour une fois a levé le doigt avant de parler. Pas question de ne pas l'interroger.

— Alors ? Oui, Kevin.

— C'est son front, M'dame, ça veut dire qu'il s'est fait une sacrée prise de tête !

— Exactement. Bon, je crois qu'il est temps que nous parlions un petit peu de la maman de ce garçon. Comment le peintre nous la présente-t-elle ? Comment l'imaginez-vous à partir de ce tableau ?

— Oui, Antoine...

— Elle est pas comme son fils. Elle a l'air toute douce. Elle doit être gentille.

— D'accord, Antoine, mais comment est-ce que le peintre nous transmet cette idée, par quelle combinaison de formes, de couleurs, de lumière ?

La question ramène un silence attentif sur la classe, puis deux filles lèvent la main :

— Marie, tu veux nous dire quoi à ce sujet ?

— Euh... je veux parler des couleurs, Madame. La femme est elle peinte avec du blanc, du rose et du gris, on dirait, ou une espèce de marron clair, bon, et un peu de noir pour les cheveux et les yeux. A part le noir, c'est des couleurs douces.

— Oui, tu as raison, c'est bien observé. Mais les formes, les lignes aussi contribuent à cette expression de la douceur. Regardez, le peintre a utilisé surtout des lignes courbes pour dessiner la maman, ovale du visage, plis du châle, etc. et beaucoup plus des lignes droites pour le garçon, verticales et horizontales, en accord avec son état d'esprit.

L'autre main levée s'impatiente. Claire Chalumeau reprend :

— Pardon, Myriam, j'allais t'oublier. Alors, que penses-tu de la maman, toi, et pourquoi ?

— Aucun ne veut regarder l'autre. La maman regarde dans le vague. Elle tient sa tête dans sa main. Elle est fatiguée. Peut-être que c'est tous les jours la même chose. Le garçon ne veut jamais manger. Alors, elle en a marre.

Claire Chalumeau fronce les sourcils en direction de Myriam, qui met sa main devant sa bouche. Puis, sans insister, Claire enchaîne :

— Bon, je vais vous donner quelques informations supplémentaires. Le tableau a été peint au début du XXe siècle,  en 1904 exactement, à Paris, et les personnages représentent des artistes du cirque Médrano, qui avait à l'époque un chapiteau permanent dans la capitale. Mais beaucoup de ces artistes vivaient dans la pauvreté. Est-ce que cela vous aide ?

— Ils crèvent la dalle, tiens !

— Kevin, en bon français, combien de fois faut-il te le répéter, et après avoir levé la main !

Kevin, rigolard, s'exécute :

— Personne veut manger, y'a pas assez, c'est pour ça qu'ils se font la gueule, chacun veut que ce soit l'autre.

Claire Chalumeau s'adresse au reste de la classe :

— Vous en pensez quoi, vous autres ? Myriam ?

— Moi, je crois que les deux choses sont possibles. Chacun pense comme il veut.

— Effectivement, le peintre n'impose pas une vision, il en suggère plusieurs. Mais regardons maintenant la construction du tableau. Voyez-vous des lignes de force, des alignements significatifs ? Maxime, oui ?

— Le tableau est coupé en deux, Madame.

— Comment cela, coupé en deux ?

— Ben, à gauche, la mère, à droite, le fils.

— C'est vrai, mais ne voyez-vous pas une autre division ?

Farida agite frénétiquement la main.

— Vas-y, Farida, ça a l'air urgent.

— Mais non, Madame, je voulais dire aussi la gauche et la droite, mais en travers.

La classe rit sous cape de la méprise. Claire Chalumeau choisit d'ignorer l'incident.

— En diagonale, tu veux dire ?

— Oui, c'est ça.

— Eh bien, tu as tout à fait raison, Farida ; regardez bien, les têtes des personnages sont alignées sur une des diagonales du tableau, en effet. Observez la table, à présent. Elle ne vous paraît pas bizarre ?

— On dirait que l'assiette va tomber.

— Un peu. C'est parce que la perspective - vous vous rappelez la perspective, on en a déjà parlé - n'est pas tout à fait respectée. Bon, l'heure est presque finie, je vais vous dire à présent qui a peint ce tableau, vous allez être surpris.

Kevin interroge :

— C'est vous, M'dame ?

— Hélas, non, car alors je serais millionnaire, mais c'est un peintre très connu, je suis sûr que vous connaissez son nom, il s'appelle Pablo Picasso.

Fatoumata ne peut se retenir :

— Picasso, il peint pas comme ça, Madame, c'est des trucs tout bizarres, des bouches de travers, des yeux sur le côté. Ma mère, quand mon petit frère dessine, elle dit toujours : arrête de faire ton Picasso ! Applique-toi !

— Ce que tu dis est vrai, Fatoumata, parce que Picasso a peint de bien des manières, très différentes les unes des autres, et dans une période du début de sa carrière qu'on appelle la période rose, il a peint de cette manière-ci, dans des tons pastels, exprimant des sentiments mélancoliques, romantiques. Bien. Pour lundi prochain, vous essaierez d'écrire une petite synthèse, une vingtaine de lignes, sur ce tableau qui s'intitule : Mère et enfant. Merci. Vous pouvez ramassez vos affaires et sortir. À lundi.

Un chœur de voix soudain gaies lui répond :

— Au revoir, Madame. À lundi, M'dame.

Claire Chalumeau pense avoir donné la parole à tous les élèves de sa classe, mais soudain elle se rend compte qu'au dernier rang une tête brune n'est pas intervenue. La mine triste, le menton dans ses mains, elle fixe l'écran du vidéo-projecteur. C'est une petite albanaise, arrivée il y a quelques mois, qui maîtrise encore mal le français.

Tandis que les élèves sortent en chahutant, Claire Chalumeau s'avance vers elle :

— Eh bien, Zora, tu n'as rien dit aujourd'hui. Tu n'as pas aimé ce tableau ?

Les yeux de la collégienne s'embuent, sa bouche tremble et elle secoue vivement la tête de gauche à droite, puis de haut en bas, avant de confesser dans un sanglot :

— La...dame... on... dirait... ma...man.

Claire Chalumeau était plutôt contente de son cours, mais à présent elle s'en veut terriblement de ne pas avoir anticipé la réaction de la jeune fille en pleurs. Pour quelques minutes, la professeur de Français doit-elle céder le pas à la mère afin de trouver les mots qui adouciront le chagrin de la jeune orpheline ? 

— Pardon, Zora, je ne voulais pas...

Mais déjà l'adolescente a repris ses distances  :

— Ça va aller, Madame. Merci.

©Pierre-Alain GASSE, mai 2011.

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