Julien Nouvel

© Pierre Vauléon, 1948.

I

L’enterrement

Janvier s’achève. Trois heures de l’après-midi. Le glas n’en finit pas. On a ouvert un champ pour garer cette affluence inhabituelle de voitures. Des portières claquent. On sort des coffres les gerbes multicolores, les souvenirs de granit et de bronze. Baisers mouillés. Brèves embrassades.

— Dis donc, tu sais qui c’est celle-là là-bas ?

— Non. Si, attends, une cousine du côté de sa première femme, je crois.

— T’as vu la tante Ernestine ? Elle a bien vieilli depuis quelques années.

— Eh, nous aussi, mon pauvre vieux, tu sais.

Rangés de chaque côté de l’allée du cimetière, la famille et les proches attendent le fourgon mortuaire. On regarde sa montre, on s’interroge du regard. Ils sont en retard.

Dans la petite église, rouverte pour la triste circonstance, les voisins, amis et relations signent le registre des condoléances avant de prendre place dans la nef aux bancs poussiéreux.

Les voilà. Les porteurs s’affairent autour du cercueil de chêne. Des voilettes s’abaissent. Le cortège s’ébranle. Dans les stalles du chœur, les porte-drapeaux des Anciens Combattants et des Anciens Prisonniers ont pris place. Le maire et ses adjoints les encadrent.

Le prêtre enfile sa chasuble. Le sacristain allume les lustres. Il fait froid dans cette église de campagne. On se boutonne, on relève le col, on met ses gants. On salue d’une inclinaison de tête les retardataires obligés de tirer les strapontins de l’allée centrale.

Les mains dans les manches de son surplis, le prêtre, venu de la ville voisine, s’avance vers la barrière de l’autel :

« Mes chers amis, nous voici réunis autour d’Adolphe LEVASSEUR et des siens pour le conduire à sa dernière demeure. À la demande de ses voisins et amis, laissez-moi évoquer l’homme qu’il fut au long des quatre-vingts années de sa vie, et l’estime générale qu’il laisse derrière lui… »

Julien est là, au premier rang, les yeux dans le vague, engoncé dans ce vieux pardessus qui sent l’antimite…

Depuis combien d’années n’était-il pas revenu dans cette église ? Quinze ans, vingt ans ? Rien n’a changé. Le même harmonium essoufflé, la même tulipe de verre rouge qui signale la présence du Saint Sacrement, les mêmes fleurs artificielles ici et là. Un peu plus de poussière, c’est tout.

Quand Julien venait en vacances, seul ou avec un de ses frères, on l’envoyait à la messe ici, tous les dimanches. Quatre kilomètres aller et retour, à travers champs et chemins. La grand-mère, elle, avait assez à faire avec les vaches, la basse-cour, la cuisine et le ménage et le grand-père, lui, ne venait qu’aux cérémonies.

II

Le fils du menuisier

À cinq minutes de marche du cimetière, la maison de briques rouges est toujours là, avec, au-devant du jardin, la barrière métallique qui grince lorsqu’il l’ouvre. Les allées sont toujours pavées de briques, vernissées par endroits, posées au point de Hongrie, comme les beaux parquets d’antan, mais peut-être sont-elles un peu plus disjointes qu’autrefois. La maison est toujours là avec l’atelier qui la prolonge et sa couverture d’après la grêle des années cinquante en grandes ardoises de fibrociment, posées en losange.

Julien court à la mare, au bout de l’atelier. On l’a comblée. Mais la clé qu’il y jeta un jour s’y trouve peut-être encore.

« L’atelier est fermé. Tant mieux. Le voir ainsi vidé de toutes ses machines me ferait mal, pense Julien. Il en recompose la disposition dans sa tête ; près de la porte de devant, en travers du local, l’établi ; près de la porte du fond, à droite, la scie à ruban et ses volants de fonte qu’il vit voler en éclats, un jour, et, près de la fenêtre de devant, la raboteuse-dégauchisseuse avec sa table lisse et brillante. Par terre, de la sciure et des copeaux. Debout, le long des murs, des planches de toutes dimensions, des tréteaux attendant leur ouvrage, et derrière l’établi, accrochés au mur, des outils ; l’odeur parfumée du sapin et du pin que l’on scie ou rabote ; les crescendos aigus des lames de scie dans les bois durs. Il n’a rien oublié. À quoi bon entrer ?

À l’intérieur de la maison non plus, rien n’a changé. On a renouvelé les tapisseries ; d’autres meubles ont pris la place de ceux que Julien a connus, mais la cheminée, bouchée par ce hideux placard de contre-plaqué en vogue à l’époque, trône toujours au milieu de la cuisine. Ah si ! le bûcher a disparu de dessous l’escalier. La salle avec la marche à descendre. De l’autre côté, les deux chambres, emboîtées l’une dans l’autre : la petite, la sienne, celle que son père avait faite en élevant une cloison dans la grande, celle des parents qui accueillait aussi le grand lit bleu des jumeaux et celui de son cadet.

À l’arrière de la cuisine, la laiterie est devenue salle de bains. L’écrémeuse y trônait et Julien venait y prendre une tasse de lait encore chaud, avant que sa mère ne la mette en route. La porte sur la cour, ses pommiers, son étable…

Dans la cuisine, l’escalier qui, à gauche, donnait accès à deux greniers et, à droite, menait à la chambre au-dessus de la salle, une chambre mansardée, avec la fenêtre au pignon de la maison. Elle servait de chambre d’amis, mais n’avait jamais été tapissée et, sur le lit inoccupé, la mère de Julien posait le linge à repasser…

Souvenirs des jeunes années d’un petit campagnard de six ans, maladif et tondu. Julien était alors le fils aîné du menuisier.

Il remonte le cours du temps. Des images fugitives traversent sa mémoire, éclairs incertains, impressions délébiles, sensations diluées par les années. Des contours se précisent, d’autres s’effacent.

Voici l’école. L’École communale et ses cours séparées par un grillage. La classe unique et son parquet qui craque (son père ne l’a-t-il pas refait avant leur départ ?), l’estrade sur laquelle deux fois par semaine Julien s’appuyait pour présenter son postérieur à la seringue de l’instituteur-secrétaire de mairie-infirmier. Ah ! et les pupitres, trop hauts pour les bambins de la section enfantine, avec leur abattant gravé par des générations d’écoliers, leur encrier de porcelaine blanche et l’encre violette qui tachait les doigts et les blouses grises.

Un autre souvenir ; la salle de vaccinations, sous les combles de l’École-Mairie : on y accédait par un escalier extérieur ; l’odeur piquante de l’éther, les regards apeurés lors d’une vaccination contre la variole, encore souvent mortelle alors.

Julien sait-il encore combien de kilomètres séparaient sa maison du bourg ? Moi, je revois pour lui la route empierrée, ses cailloux de silex et sa poussière ocre. Ses galoches n’y résistaient pas longtemps. Il n’y avait pas de cantine, mais ils étaient plusieurs à réchauffer leur gamelle sur le fourneau de M. le Curé, au presbytère tout proche. Et puis la gouvernante avait souvent quelque douceur pour leurs estomacs insatiables.

Ils avalaient en quatrième vitesse le contenu de leur gamelle d’alu pour aller dans le jardin jouer les architectes et les maçons avec un vieux tas de briques qu’il y avait là. Avec de l’eau et de la terre, ils gâchaient du mortier et construisaient des châteaux et maisons de cinquante centimètres de haut sur une dizaine de mètres carrés, au grand dam de M. le Curé qui les sommait régulièrement de tout remettre en l’état.

« Mon père venait parfois me chercher à la sortie de l’école avec le vélo de ma mère. Il me laissait monter dessus pour revenir et marchait à mes côtés, tandis que je me déhanchais pour pédaler. Mes mains n’arrivaient pas à serrer les freins, et un jour en abordant la descente qui conduisait à la maison, j’ai mal pris le virage et foncé tout droit dans la barrière métallique qui faisait le coin de la cour. On m’a relevé de l’autre côté, mais sans mal. »

Julien avait si peu fréquenté l’école cette année-là qu’il n’eut pas le temps de prendre d’autres bûches. On était venu lui apporter à la maison ses deux prix de fin d’année, deux petits albums de Zig et Puce, avec leur épaisse couverture cartonnée, aux couleurs brillantes. Depuis, ils sont passés entre les mains de ses frères, avant de périr dans quelque déménagement, la fureur d’une dispute ou le tri sans pitié d’une main iconoclaste.

« Au fond, il me reste fort peu de souvenirs de mes six premières années dans ce village de la vallée d’Auge. Quelques noms d’anciens voisins. Quelques anecdotes entendues au cours de maints repas de famille. »

La première n’est pas très racontable. Sa mère sourit lorsqu’elle rappelle qu’un jour – Julien devait avoir dix-huit mois ou deux ans – elle l’a retrouvé dans son parc occupé à manger consciencieusement à la petite cuillère ce qu’il avait au derrière.

« En ce temps-là, mon père avait un ouvrier qui l’appelait “patron” comme c’est l’usage. Ce mot nouveau m’avait frappé et l’ayant sans doute mal compris, je m’obstinai pendant un certain temps à dire “merci patron, oui patron” à mon père qui n’appréciait pas du tout ce traitement. Mais je m’entêtais et on m’a raconté que je m’asseyais au pied des portes en faisant cogner ma tête contre le bois jusqu’à ce qu’on me donne raison. »

« Vers la même époque, je devais avoir trois ans, un jour de fête, alors que j’étais sur les genoux de mon grand-père paternel, à l’heure de la pause-café, je lampai d’un trait le contenu de sa tasse ; du vieux calvados qui fait claquer la langue. »

Julien ne se souvient pas, bien entendu, de la suite, mais cet après-midi-là, il embrassa tous les pommiers de la cour pendant la promenade.

Les parents de Julien engraissaient quelques cochons et je vois encore son père en train de courir après eux, pour je ne sais quelle raison, autour de la grande mare qui faisait le coin de la cour derrière la maison, au bout de l’atelier.

« On pouvait tout juste passer entre la haie et l’eau et ce qui devait arriver arriva ; au deuxième ou troisième tour à la poursuite du cochon, mon père glissa et se retrouva dans l’eau glauque et couverte de ces pastilles vertes qu’affectionnent les canards. J’avais eu peur parce que j’ignorais s’il savait nager ou non, et puis il y avait pas mal de vase au fond. Mais il en fut quitte pour un bon rhume et aller se changer de pied en cap. »

Julien allait souvent à cette mare sur l’espèce de plate-forme sur pilotis qui s’avançait au milieu et où sa mère venait laver. Et là, muni d’un bâton. d’un bout de ficelle et d’une fleur de trèfle rouge, il essayait d’attraper des grenouilles. Et il en sortait de l’eau parfois, mais elles retombaient dans leur élément avant qu’il n’ait pu s’en saisir.

Ses parents n’avaient pas d’automobile. Simplement une moto de marque Terrot que son père avait achetée avant de se marier. Mais Julien n’avait pas le droit de monter dessus. Le frère cadet « de son père, l’oncle Marcel était alors boucher, non loin de là avec son frère et lorsqu’ils décidèrent d’abandonner la boucherie pour l’équarrissage, chacun de leur côté, le père de Julien fit les travaux de menuiserie dans la maison que son frère acheta près de Lisieux, et l’oncle Marcel prêta sa voiture pour le transport des portes et fenêtres.

« Ce devait être mes premiers voyages en auto. J’accompagnai à plusieurs reprises mon père dans cette voiture dont je n’ai retenu que le nom évocateur pour mon âme d’enfant “d’oiseau bleu”. Elle était bleue effectivement et c’était une voiture décapotable ; une sorte de voiture de sport de l’époque. Toujours est-il que je fus un jour la cause bien involontaire d’une panne. Comment cela se fit-il, je l’ignore, mais il y avait entre les deux sièges avant un bouton ou une manette que je manœuvrai par mégarde et qui fit s’arrêter la voiture (ce devait être l’arrivée d’essence) ou qui l’empêcha de redémarrer, je ne sais plus. Et mon père eut beau chercher, rien à faire, jusqu’au moment où, fatigué d’attendre, je quittai ma place, dévoilant alors la cause de l’incident ».

Le visage de Julien s’assombrit soudain.

« Mon père tomba malade ; de cette maladie qui devait l’emporter quinze ans plus tard, et trois et six ans après moi naquirent mon frère cadet Paul et les jumeaux, Alain et Pierre. Alors, pour soulager ma mère, quand mon état de santé le permettait, on m’emmenait chez mes grands-parents, à quelques kilomètres de là, à Valdauge ».

III

Valdauge

 

C’était bien les vacances à Valdauge.

Le grand-père de Julien, le père Adolphe avait acheté cette ferme entre les deux guerres. C’était l’endroit le plus reculé qu’on puisse imaginer. La ferme – une quinzaine d’hectares tout au plus – occupait le bas du versant ouest d’un vallon. Un chemin de crête traversant un bois desservait les fermes du haut. Un autre chemin carrossable descendait du presbytère jusqu’aux quelques maisons accrochées à l’entrée du flanc est. Après, il fallait traverser un grand pré planté : un bon kilomètre le long d’une sente perdue dans les pommiers, avant d’arriver dans la cour de la maison. Du chemin d’en haut, on pouvait aussi traverser le grand et le petit couchis et sortir sous le gros tilleul du haut de la cour. Mais le facteur laissait le courrier à la barrière de la Cour à Pian, comme on l’appelait, alors, c’était par là qu’on passait le plus souvent. Et puis le père Adolphe avait installé son garage dans une ancienne étable à l’entrée de cet herbage. La cour de la maison, elle, comportait un replat où se trouvaient les bâtiments et une pente abrupte, au droit du pignon est de la cave, qui par degrés s’en allait ensuite mourir à la haie de la cour à Amédée, un grand pré mouillant que le grand-père de Julien avait fait drainer et qui formait la limite nord du domaine. (L’autre jour, en vidant la maison, la famille a retrouvé le plan de drainage, dressé à la plume sur un gros papier jaune et soigneusement roulé dans un étui à pèse-alcool).

« La maison, telle que je m’en souviens, était entourée d’un jardin grillagé, fermé de trois petites barrières métalliques : une devant par où on entrait en venant d’en haut ou du garage, une au fond qui conduisait à l’étable, vers la cour à Amédée et une sur le côté pour aller à la cave et, surtout, chercher l’eau à la fontaine au bas du vallon par une pente raide d’une centaine de mètres qu’il fallait remonter au moins deux fois par jour, le joug sur les épaules et vingt litres d’eau dans les seaux.

La maison, qui comprenait deux corps de logis accolés, était une maison normande à colombages, à laquelle attenait par en bas un bâtiment à usage de cave. Mais, au temps de mon enfance, elle était déjà en fort mauvais état et c’était pour moi une sorte de caverne d’Ali Baba, mystérieuse et périlleuse.

L’ancien corps de logis, au soubassement de pierre, avait dû être de belle facture, à en juger par la grande cheminée de la salle du rez-de-chaussée. Mais le temps avait fait son ouvrage et il était alors vraiment délabré. Le devant de cette salle, cloisonnée de bois, servait de buanderie ; l’arrière divisé en deux, de laiterie et de garde-manger.

Un escalier branlant conduisait d’abord à une petite chambre, curieusement située à mi-étage, et quelques marches plus haut à une grande pièce transformée en grenier. Le sol, dallé de tommettes, était crevé par endroits et c’était le capharnaüm le plus étonnant que j’aie jamais vu ; des sacs de plumes, de vieux lits en fer, des hardes de toutes sortes, vieux paniers à pommes, harnais et cordages, que sais-je encore, et puis surtout les jouets et jeux de deux ou trois générations d’enfants, que mes frères et moi achevâmes de perdre ou de briser.

Sous l’escalier qui menait à ces trésors, une porte cadenassée ouvrait sur un réduit plein d’odeurs : la réserve à “goutte”.

En bas, dans l’ancienne salle, la cheminée était le plus souvent remplie de fagots et de bûches, et sur le côté, on avait construit un foyer de briques sur lequel trônait une immense marmite en fonte d’une centaine de litres, qui servait à chauffer l’eau pour la vaisselle, la lessive, et aussi à cuire les tourteaux pour les cochons.

Sous la fenêtre, il y avait deux tables généralement encombrées de vaisselle sale. Lorsqu’elles en étaient recouvertes, on chauffait de l’eau et c’était la corvée de vaisselle, qui durait un bon après-midi.

Je suis surtout allé chez mes grands-parents en été, à l’époque des foins, où le travail de la maison était remis à plus tard, en fonction de l’état du temps et de l’herbe, mais j’ai toujours vu mon grand-père utiliser le même verre et la même tasse à café, durant une bonne semaine au moins. Pour le reste, son remariage l’avait abondamment pourvu de vaisselle, mais il m’arrivait quand même, à l’heure du couvert, d’être obligé de mettre sur la table les assiettes ébréchées du fond de la pile, certaines semaines où le travail pressait.

Dans la laiterie trônait l’écrémeuse, avec à côté les channes de cuivre étamé, la table à faire le beurre et les mannes d’osier dans lesquelles on l’emmenait au marché, chaque lundi. Derrière c’était le garde-manger avec les paniers à œufs, les deux garde-manger proprement dits et des étagères couvertes de conserves et de confitures.

L’autre corps de logis était le seul vraiment habitable. Plus bas que le premier, le soubassement était de briques, et il y avait une marche à descendre. Une grande cheminée occupait là aussi le centre du mur gauche et ses corbelets laqués de rouge avaient fière allure. D’un côté, vers la fenêtre, se trouvait la cuisinière à feu continu en fonte émaillée, bleu vert à reflets. De l’autre côté, sous l’escalier menant aux chambres et greniers, c’était le bûcher, un trou noir bien peu rassurant pour le petit bonhomme que j’étais.

Une fenêtre sur l’avant, je l’ai dit, une autre sur l’arrière, devant laquelle ma grand-mère installait sa machine à coudre. L’autre côté de la pièce était occupé par les buffets à vaisselle. À côté de l’entrée, sur une étagère trônait l’appareil de TSF, un récepteur superhétérodyne, acheté à Manufrance.

Au centre de la pièce, il y avait une grande table de ferme, avec une barre sur laquelle j’avais peine à poser mes pieds, les premières années.

Mon grand-père l’avait fait recouvrir de plaques d’amiante-ciment à fond rose et blanc. Il avait donc fallu la cercler d’aluminium et je la trouvais bruyante et trop haute. Je lui préférais une petite table, près de la fenêtre de devant, sur laquelle j’installais mes jeux de construction ou étalais mes collections de cartes postales.

Au plafond, il y avait une suspension que mon grand-père abaissait lorsqu’il nettoyait son fusil ou bourrait des cartouches, et dont le mécanisme m’intriguait fortement.

L’escalier, au fond de la salle commune, menait tout d’abord à une petite chambre encombrée d’armoires et de cartons à habits, située au-dessus du bâtiment de la cave. Puis quelques marches plus haut, il ouvrait sur la chambre de mes grands-parents, au carrelage affaissé par endroits, meublée d’un grand lit, d’une armoire assortie et d’un petit meuble d’infirmerie, à multiples portes et faux tiroirs, qui me plaisait beaucoup. Les tapisseries étaient passées et je n’ai souvenir des motifs d’aucune d’elles.

Au-dessus de la chambre de mes grands-parents, il y avait bien entendu un autre grenier, mais plus ordonné celui-là : on y trouvait des sacs à pommes soigneusement empilés, les pommes de conservation, des bocaux vides, et d’autres jeux (ceux en meilleur état, que l’on rangeait là d’un séjour à 1'autre) ».

Il n’y a pas grand-chose à rajouter à la description de Julien.

Cette maison était perdue, accrochée au flanc du vallon, sans autre âme qui vive à cinq cents mètres à la ronde. À une cinquantaine de mètres devant le jardin s’élevait un petit bâtiment, moitié à usage d’atelier, moitié à usage de remise à grain, prolongé d’une remise à bois, et occupé sur l’arrière par le poulailler, entouré d’un parc, grillagé de toutes parts, contre les attaques des renards.

« L’atelier de mon grand-père était un réduit où il avait bien peu de place à se retourner, mais j’aimais y bricoler ou le regarder faire parce que c’était autrement plus amusant que dans celui de mon père, ou je n’avais le droit de mettre les pieds qu’avec d’infinies précautions, à cause des machines. Et puis, mon grand-père avait des outils qu’il n’y avait pas chez mon père – la plane, par exemple –, cette espèce de ciseau horizontal muni de deux poignées en forme de boule et qui vous taillait un bout de bois à la forme désirée en un rien de temps, lorsqu’on savait s’en servir. Il y avait aussi le fer à battre la faux avec sa rosace au milieu et j’aimais entendre sonner dans le vallon les coups de marteau soigneusement ajustés sur le bord de la lame.

Après, on y passait la pierre à affûter, qui trempait dans son buau, une vieille corne de vache, à laquelle on avait serti une attache et que l’on accrochait à la ceinture quand on allait faucher. Il y avait encore la meule qui servait à réaffuter les lames de faucheuse et c’était là une des corvées que j’aimais le moins, car cela pouvait durer plus de deux heures avant que mon grand-père n’estimât que le tranchant était bon. »

Ce que Julien ne dit pas, c’est qu’il commît dans la remise à bois attenante à cet atelier une des bêtises qui lui valût certaine des quelques sévères corrections que lui administra le père Adolphe.

Julien a toujours été passionné par la construction. La remise était pleine de bûches sciées et fendues rangées sur l’arrière jusqu’à la toiture. Or, un jour de fenaison, Julien avait refusé d’aller aux champs et n’avait rien trouvé de mieux à faire que de déplacer tout le bois de façon à monter des murs tout autour de la remise. Avec porte et fenêtre, cela faisait à l’intérieur une cabane des plus agréables, à l’abri du vent et de la pluie.

Hélas, le lendemain, il fallut tout remettre en place. Le père Adolphe n’entendait pas mouiller tout son bois sec pour l’amusement de son petit-fils.

Les autres bâtiments de la ferme se trouvaient en arrière de la maison. À une centaine de mètres, sur la droite, on trouvait d’abord la porcherie surmontée d’un grenier à foin. Fermée par une porte à deux demi-vantaux, elle abritait une grande auge en pierre dans laquelle on déversait les tourteaux.

Plus loin, dans le bas de la cour, tout près de la barrière de la Cour à Amédée, c’étaient l’étable et l’écurie, avec au-dessus un autre grand grenier à foin.

Ah ! J’allais oublier. Derrière la maison, adossée à la cave, s’élevait aussi une grande remise où l’on rangeait le banneau, et dont le fond était occupé par un tas de fagots. Elle était close par une barrière sur l’avant et, pour le reste, entourée de lices et de barbelés alternés.

« C’était un autre de mes domaines. J’avais décidé de faire de ce tas de fagots une diligence. Quelques fagots déplacés, deux ou trois pouches pour éviter les échardes du bois ou les écorchures du fil de fer, et ça y était : armé d’une carabine en bois de ma fabrication, j’ai repoussé du haut de ce marchepied improvisé les attaques de tous les Indiens et autres détrousseurs de grand chemin que mon imagination a pu inventer. J’y cachais des trésors que je ne retrouvais parfois qu’un ou deux ans plus fard. J’y perdais aussi beaucoup d’objets tombés entre les fagots et que je n’arrivais pas à récupérer. C’était la part de l’ennemi,

Le temps des vacances chez le père Adolphe c’était généralement le temps de la fenaison. Le matin, lorsque le ciel lui paraissait sûr et que le baromètre fixé au mur confirmait son observation, il décidait de faucher.

Nous harnachions la jument et au pas du cheval, nous allions jusqu’au coin du pré où se trouvait la faucheuse. Accoutumée à ce travail, la brave bête pommelée se laissait atteler facilement, et parfois mon grand-père m’autorisait à la faire reculer dans les timons et à lui passer la sous-ventrière. J’avais du mal à comprendre comment le mouvement des roues de fonte pouvait se transformer en ce va-et-vient rapide des lames à triangles de la faucheuse. Il claquait de la langue ou du fouet et, au pas égal de la jument, l’herbe mouillée de rosée se couchait découvrant des musaraignes et des mulots apeurés que le chien et moi pourchassions. Parfois, la lame heurtait une pierre, remontée de la terre, et c’était l’incident le plus grave, car il fallait alors la changer. Parfois aussi, on sentait la jument tirer plus fort sur le collier d’attelage pour venir à bout de refus de pâture particulièrement coriaces. J’aimais voir les andains se ranger les uns à côté des autres et le carré d’herbe sur pied rétrécir jusqu’à n’être plus qu’une bande étroite perdue au milieu du pré. En plaine, cela serait vite devenu fastidieux, mais sur ces coteaux abrupts, il fallait connaître son métier et le terrain pour prendre la bonne pente, ni trop raide ni trop douce, celle que le cheval monterait d’un effort régulier, sans à-coups.

Lorsque mon grand-père s’arrêtait pour débourrer, changer de lame ou boire un coup de cidre à la bouteille ou au tonnelet laissé au frais au pied d’un arbre de la haie, je montais en vitesse sur ce curieux siège, à la forme du postérieur, troué comme du gruyère et dont la position au-dessus du vide m’intriguait. Mais je n’ai jamais eu l’autorisation de conduire l’attelage.

Lorsque nous avions fauché le pré, il fallait, à la faux, faire le tour des pommiers et des bâtiments éventuels ainsi que le pied des plantes, c’est-à-dire des haies. Et cela aussi c’était un spectacle singulier. J’admirais, chez mon grand-père, ce balancement régulier qui fait avancer le travail sans que les reins du faucheur ne souffrent que jamais je n’aurai.

De temps à autre, il se redressait pour sortir la pierre à aiguiser du buau accroché à sa ceinture et donner un coup à la lame, avant d’en tâter le tranchant du pouce.

Si la journée était belle, un premier fanage pouvait avoir lieu dans la soirée, pour retourner les andains. Cela se faisait à la fourche pour les petites surfaces peu accessibles, et au râteau faneur pour les autres.

Si le temps se maintenait au beau, en trois jours le foin pouvait être bon à engranger. Au début, on le ramassait en vrac ou en bottes liées à la main (c’était un tour de main bien particulier que de filer le lien et lier la botte, et j’avais honte des miennes, mal serrées à côté des autres). Sur la fin, on le rentrait bottelé à la machine, ce qui était quand même plus pratique.

Mais, si le temps était instable et qu’il se mettait à pleuvoir, du foin pouvait rester quinze jours, parfois trois semaines sur le pré, fané, mouillé, refané. Dans ce cas, généralement, pour éviter de perdre davantage de temps, on en faisait des perroquets : cela consistait à dresser une bonne couche de foin sur une armature en bois pyramidale, de plus de deux mètres de haut, qui laissait circuler l’air à l’intérieur et permettait au séchage de se poursuivre.

Si le foin était sec, mais qu’on n’avait pas le temps de le ramasser, pour diverses raisons, on en faisait des mulons, petites meules rondes sur le haut desquelles il fallait une personne pour tasser régulièrement le foin qu’on lui envoyait d’en bas. Lorsque le mulon atteignait les deux mètres cinquante, on se laissait glisser au pied, et avec une fourche au manche plus long que les autres, on plaçait les dernières fourchées pour arrondir le sommet, avant de le lester avec cordes et pierres pour que le vent ne l’abîme pas trop.

Le chargement des charrettes à foin était chose délicate en raison de la déclivité du terrain, et il n’y avait pas trente-six passages possibles pour que le chargement ne versât point avant d’arriver au pied du grenier.

Mais la jument connaissait ses chemins par cœur. Et c’est quand on la remplaça par un tracteur qu’il y eut le plus d’incidents.

Ces greniers à foin, pour moi c’était l’enfer. Asthmatique, j’étouffais au bout de cinq minutes, dans ce mélange de vieille poussière et de foin nouveau, et, déçu, je devais me résigner à descendre par la trappe qui donnait sur l’étable et par laquelle l’hiver on distribuait le foin aux vaches.

À cause de cela, je n’aimais pas les foins ; je ne pouvais y participer que de loin, et au fond de lui-même, le père Adolphe, solide comme un roc, n’admettait pas que je sois incapable de lui donner le coup de main qu’il attendait.

J’avais donc souvent tout mon temps pour musarder dans les chemins, lire au pied des mulons, dénicher les oiseaux, ou rester dans la maison ou à l’atelier à bricoler quelque carabine en bois destinée à repousser d’hypothétiques attaques de Comanches ou de Sioux, du haut de ma diligence ».

À cette époque-là, l’école ne recommençait que le premier octobre et lorsque septembre revenait, le père Adolphe commençait à fourbir son fusil et bourrer ses cartouches, le soir à la veillée.

« S’il allait souvent faire l’ouverture dans la plaine de Caen, la période de chasse donnait aussi lieu à de grandes réjouissances à la ferme, car les repas de fête comportaient encore facilement trois plats de viande et j’ai le souvenir de menus à faire saliver d’envie tous les Gault et Millau de France. On commençait par deux ou trois entrées, ou plus exactement par un ou deux hors-d’œuvre (galantine, mayonnaise de volaille) suivis d’une entrée chaude (bouchée à la reine, filet de bœuf sauce madère, lapin chasseur, paupiettes de veau) pour continuer avec un relevé (poulet le plus souvent, – à la Toulouse, sauce mousseline, au blanc – mais aussi parfois du veau en ragoût), et avant d’attaquer le rôti – gigot-flageolets ou rôti de veau pommes dauphines – avait lieu l’intermède du trou normand : un petit verre de vieux calva pour dégraisser la bouche. La salade ne manquait jamais, bien entendu, et on pouvait alors penser être presque au bout de ses peines. Mais non. C’était compter sans les entremets – une crème accompagnée de brioche ou d’une galette normande, par exemple – suivis de pâtisseries, pour finir par la traditionnelle corbeille de fruits. Il ne restait plus alors que le café et les liqueurs – faites maison le plus souvent (mandarine, orange cassis, prunelle).

Curieusement, jamais je n’ai vu figurer de fromages à ces menus, alors que nous étions en plein pays d’Auge, à quelques kilomètres de Camenbert et de Livarot. Mais il faut dire que mon grand-père n’en pouvait supporter 1'odeur.

On ne sortait de table qu’entre cinq et six heures, les jambes lourdes et l’œil épais, car toute cette chère avait été arrosée de cidre bouché, de vieux Bordeaux et de Monbazillac, et ne serait complètement digérée que douze ou vingt-quatre heures plus tard.

Encore nous les enfants avions-nous le loisir de courir autour de la table ou dans le jardin quand nous refusions un plat, dans l’attente du dessert.

En temps ordinaire, la nourriture n’était pas toujours aussi ragoûtante. En été, la soupe aux choux, délicieuse lorsqu’elle était fraîche, aigrissait rapidement et par temps d’orage, dès le deuxième jour, elle piquait la langue ; alors, pour ne pas la rendre plus aigre, nous la mangions froide. Simple question d’habitude.

Mais comme j’y rechignais visiblement, ma grand-mère en mit au point une autre, pour moi seul, qui ne me plaisait guère davantage, mais de deux maux, il me fallait bien choisir le moindre : aussitôt les vaches « tirées », elle prenait un bol de lait encore tiède de la channe, et y mettait à tremper des lichettes de pain dur. Mon souper était prêt.

Pour le reste, on mangeait bien, mais beaucoup de charcuterie et de volaille. Je n’ai vu tuer le cochon qu’une seule fois et n’en ai pas gardé de souvenir précis, mais je me souviens par contre des andouilles que l’on mettait à fumer dans la grande cheminée de la buanderie. Outre le pâté et les rillettes, le père Adolphe affectionnait particulièrem6nt les petits cervelas à cuire, et je partageais ce goût-là.

La basse-cour comptait près d’une centaine de volailles : alors, autant dire que poulets, vieilles poules et coqs, pintades et canards se succédaient sur la table, si « bien qu’au bout d’un moment, nous commencions à faire la fine bouche. Quand revenait l’époque de la chasse, c’était du lapin de garenne au menu en permanence (du lièvre aussi, mais plus rarement). On n’avait pas encore inventé le congélateur !

Mais la myxomatose vint et nous fûmes délivrés du lapin de garenne pour un temps.

Le père Adolphe, mon grand-père, se fâchait rarement après moi. Étais-je plus sage qu’un autre ? Assurément pas et pourtant, je n’ai souvenir que de trois occasions où j’encourus sa colère.

On vous a déjà rapporté comment j’avais déménagé la remise à bois. Mais la première fois que je le vis s’emporter contre moi remonte à plus loin.

Je n’avais sans doute que cinq ans. J’étais allé avec lui et son homme de journée – un petit homme bossu et déhanché qui s’appelait Abel – jusqu’au petit bois dans le haut des couchis. Plusieurs arbres avaient été abattus et il s’agissait maintenant de les fendre. Au cours du travail, on me demanda si j’avais quelque besoin à satisfaire. Occupé à regarder comment on enfonçait les coins d’acier, je répondis non machinalement, et lorsque je m’aperçus que j’avais eu tort, il était trop tard ; le corps du délit était au fond de ma culotte.

Je restai coi, pensant qu’on ne s’occuperait plus de moi avant midi, mais il n’en fut rien. D’ailleurs, mon attitude figée me trahissait. Je fus torché avec des feuilles de parelle et réchauffé à coups de scion sur l’arrière-train. Cuisante leçon.

L’autre bêtise d’importance dont je veux parler eut lieu beaucoup plus tard et je devais bien avoir treize ou quatorze ans. Nous revenions des foins, de par les couchis d’en haut et pour couper court, je voulus sauter les barbelés qui nous séparaient de la cour de la maison. Le père Adolphe, qui devina mon intention, me cria de n’en rien faire, mais je fis mine de ne point l’entendre… Un des fils rouillés céda sous mon poids, alors que je prenais mon appui, et une des dents me laboura la cuisse sur plusieurs centimètres. J’étais déjà grand pour être frappé et je n’eus à souffrir que quelques menaces bien senties, et puis comme le fil était rouillé et qu’il fallait éviter le tétanos, il m’expédia avec un coup de pied au derrière à ma grand-mère, qui lava la plaie avec de 1'eau-de-vie, en me priant de serrer les dents. La blessure s’est cicatrisée sans problème, mais je garde encore, sur la cuisse gauche la marque ovale de la déchirure…

Ce qui nous amusait le plus, mes frères et moi, lorsque nous venions en vacances à Valdauge, c’est qu’il n’y avait pas de WC dans la maison, ni au-dehors d’ailleurs, et hormis la nuit où nous disposions d’un seau hygiénique, il nous fallait obéir à la nature à l’abri de l’un des pommiers de la cour.

L’ennui, c’était qu’au bout d’un certain temps, ils étaient tous gardés par une sentinelle ; il n’y avait plus alors qu’à doubler la garde à moins d’avoir le temps et le courage de descendre jusqu’à la haie d’en bas. Mais la pente était si raide et il fallait déjà la gravir avec les seaux d’eau une ou deux fois par jour, alors comprenez que nous n’hésitions pas longtemps sur la conduite à suivre !

Le lundi, c’était le marché à la ville voisine et nous partions de bonne heure après le déjeuner. Souvent, lorsque nous étions là, un de mes frères et moi, notre grand-mère restait à la maison.

Le père Adolphe avait acheté après la guerre, un camion Renault qu’il avait fait carrosser en camion à bestiaux. Il y avait une grande porte basculante à l’arrière, et une autre, petite, à l’avant gauche par laquelle on passait les mottes de beurre et les paniers d’œufs, les sacs à provisions et les cabas.

Arrivés au marché, qui n’était distant que de quelques kilomètres, nous commencions par porter le beurre et les œufs à la halle. Ma grand-mère avait coutume de mettre les œufs dans un panier à pommes en treillage métallique, avec un sac plié dans le fond. Bien entendu, elle disposait les plus frais sur le dessus, mais les marchands, avec leurs blouses grises ou blanches et leurs bottes de caoutchouc, connaissaient leur affaire et demandaient toujours à mirer un œuf du fond du panier avant de décider ou non de l’acheter.

Pour le beurre, ils faisaient déplier les linges blancs qui protégeaient les motifs immuables qu’elle y avait dessinés, et d’un geste étudié y plantaient l’index pour prélever un échantillon dont ils goûtaient la pointe, avant de rejeter le reste dans la manne. Trop salé – pas assez – mal baratté – mauvais goût – mauvaise couleur. Ils allaient de l’un à l’autre, la bouche dégoulinante de beurre, achetant celui-ci, refusant celui-là, marchandant tel autre. C’était un spectacle écœurant et à les voir ainsi faire, j’ai pris le dégoût du beurre fermier.

Lorsque notre beurre et nos œufs étaient vendus, nous commencions à faire les courses ; débutait alors pour nous la longue patience, car ici tout le monde connaissait le père Adolphe et s’il ne s’arrêtait pas tous les trente pas, c’est qu’il y avait bien peu de monde au marché. Et puis, c’était aussi le lieu des retrouvailles avec des cousins éparpillés dans les communes environnantes. Nous tendions la joue aux têtes déjà connues, une main hésitante aux autres. Et il nous fallait alors endurer le récit, dix ou quinze fois recommencé, de l’avancement les travaux en cours et de toutes les nouvelles de la semaine. Notre récompense, c’était un chausson aux pommes à la boulangerie, et parfois une limonade au café, lorsque le père Adolphe s’y arrêtait à discuter affaires avec quelque marchand de vaches. Jamais nous ne rentrions avant huit ou neuf heures du soir, et souvent sur la place, il ne restait plus que notre camion, à l’heure du départ ».

Mais tout cela est bien loin, à présent. Des trois enfants de sa deuxième épouse, l’aîné revint à la ferme, une femme au bras, après ses trois ans de service militaire. (Le second était menuisier quelque part dans les Pyrénées ; quant au cadet, il avait claqué la porte un beau matin pour aller prendre le vent de Paris). Alors le père Adolphe décida de leur louer une partie de la ferme et l’habitation, pour aller prendre sa retraite, plus près de la ville, dans une maison de briques rouges flanquée d’une tourelle hexagonale. Et Julien et ses frères ne revinrent plus à Valdauge qu’en visite, pour voir des bêtes à l’herbage, ou aider à rentrer du foin.

Mais être son propre maître n’est pas toujours facile. Le fils aîné et sa femme ont mangé en peu de temps leur bien et travaillent aujourd’hui pour d’autres. Le père Adolphe a fini par vendre une partie des herbages et les bâtiments à un voisin, vague cousin par alliance. Depuis peu, celui-ci a revendu la maison à des Parisiens qui ont entrepris à grands frais de la restaurer pour en faire une résidence secondaire. Julien et ses frères sont maintenant des étrangers à Valdauge.

 

IV

La Cité des Fleurs

 

Bientôt, le père de Julien dut songer à abandonner son métier. La maladie le rendait incapable du moindre effort physique. Et c’est ainsi que le premier janvier 1955, toute la famille arrivait dans une petite ville du Cotentin pour y prendre la gérance d’un débit de tabacs, journaux, bimbeloterie. Six rue des Trois Croix. À l’ombre de la basilique Saint-Sulpice, imposant édifice néo-classique et pâle copie de Saint-Pierre de Rome.

Julien avait sept ans passés, son frère cadet presque cinq et les jumeaux deux ans à peine. Ils n’avaient connu que la campagne : les voilà en ville. Aux espaces du jardin et de la cour de la ferme, délimités mais vastes, succédaient une arrière-cour de trois mètres sur quatre et un trottoir de cinquante centimètres de large devant la boutique. Habitués au soleil et au grand air, ils découvrirent une rue sombre et étroite de la vieille ville, et une maison au rez-de-chaussée de laquelle le soleil n’arrivait jamais.

Julien, qui avait fréquenté – bien peu à vrai dire – l’école publique, se retrouva en dixième chez les frères « quatre bras », les Frères des Écoles Chrétiennes de Saint-Jean-Baptiste de la Salle, ainsi nommés parce qu’ils n’enfilent pas les manches de leur habit.

Cette année-là, l’asthme qui le terrassait parfois avait cédé la place à un eczéma purulent qui l’obligeait à porter les cheveux ras et l’autorisait à garder son béret en cours. Pauvre Julien ! Avec son crâne rasé et ses membres grêles, il était pitoyable. Mais rapidement, le petit nouveau vint talonner la tête de la classe, malgré son trimestre de retard. C’est ce qui le sauva. Tout l’exposait aux humiliations. Il s’attira le respect et la considération. Quelque jalousie aussi.

Les études étaient payantes, bien entendu, et les premières années furent difficiles pour la famille de Julien. Il fallait refaire une clientèle que les vendeurs avaient laissé partir au fil des ans par négligence, désintérêt ou manque de savoir-faire. Le père de Julien avait certes été élevé dans un commerce – un café-épicerie –, mais tout était quand même à apprendre : la gestion des stocks, la comptabilité, et surtout cette différence fondamentale qu’il faut savoir faire entre la caisse de la boutique et le porte-monnaie familial, sous peine de brûler la chandelle par les deux bouts.

Le logement était incommode : deux étages sans chauffage et l’escalier dans la cour ; seules la cuisine et les toilettes étaient au rez-de-chaussée ; dix ou douze mètres carrés pour six personnes, dont quatre garçons turbulents. C’est bien simple : il ne se passait pas de repas qu’il n’y eût un verre de renversé.

Même dans les moments les plus durs, les assiettes furent toujours bien remplies. Les parents de Julien n’eurent jamais de voiture, et ne connurent jamais d’autre distraction que les promenades dominicales par les chemins environnants, mais jamais Julien et ses frères ne manquèrent de rien. Le soir, à la veillée, lorsqu’ils étaient couchés, leur mère s’usait la vue à leur coudre chemises, vestes et blouses ; les vêtements, reprisés, retournés, transformés, passaient de l’un à l’autre.

Le père de Julien n’oublia pas son métier : d’une boutique sombre et vieillotte, il sut en trois ou quatre ans faire un magasin accueillant et moderne : des présentoirs à revues vinrent remplacer les planches et les tréteaux du départ, des étagères pour les bibelots, des tiroirs pour la mercerie, des teintes pastel – saumon et bleu ciel pour faire ressortir le bois ciré du comptoir et des vitrines. L’espace était compté, mais tout trouva sa place. On venait là par habitude ou commodité, tout au plus ; on y vint parce qu’on s’y plaisait. La clientèle s’étoffa peu à peu.

Mais il fallut lui consentir des sacrifices : rester ouvert le dimanche après-midi, les premiers temps, porter des journaux à domicile, en envoyer par la poste tous les matins, ne pas fermer aux heures des repas. C’était cela le plus dur : devoir se lever de table, à tour de rôle, pour aller servir les clients attardés : un journal, un timbre-poste, un paquet de tabac gris ou tout simplement la monnaie de mille anciens francs.

Julien et ses frères avaient sans le savoir gravi un échelon dans l’échelle sociale. : de fils d’artisan de campagne, ils étaient maintenant fils de commerçants, et dans cette petite ville, on eut tôt fait de les connaître.

« La ville et ses immeubles, ses rues et ses jardins furent pour moi une découverte et j’aimai aussitôt cette cité cernée de toutes parts par une campagne plate, retranchée sur sa colline autour de ses églises et repliée sur un passé plus brillant que le présent. J’en parcourus et appris pas à pas toutes les rues, toutes les places, tous les jardins, tous les chemins, et aujourd’hui encore leurs noms dansent dans ma tête. J’aimai cette ville qu’on pouvait embrasser du regard quand on arrivait par le sud, j’aimai le silence recueilli de ses églises, les fleurs et les arbres de ses jardins, les échappées de ses tertres abrupts et les noms pittoresques de ses rues. J’aimais cette ville, à la dimension du piéton que j’étais. Je me souviens encore de la première promenade que j’y fis, peu de temps après notre arrivée, qui m’emmena par des sentiers en lacets au sommet d’un tertre où s’élevait autrefois une cathédrale et où se trouvait maintenant la sous-préfecture… »

De la scolarité de Julien chez les frères de Saint-Jean-Baptiste de la Salle, il y a peu à dire. Le sort ne lui donna que des maîtres laïcs, qui aimaient et connaissaient leur métier, et si certains avaient des méthodes qu’on réprouverait aujourd’hui, au moins lui parurent-elles efficaces et comme il avait lui-même rarement à en encourir les rigueurs… Julien était en effet un élève appliqué et réservé, quoique la volonté de réussir le fît s’enhardir de temps à autre.

Lorsque Julien eut onze ans, c’est tout naturellement qu’il passa de la férule des Frères de la Salle à celle des prêtres de l’institution secondaire qui accueillait les garçons de la ville. Le Petit Séminaire Notre-Dame.

Accrochée au flanc du coteau, à la sortie est de la ville, la sombre bâtisse dominait l’estuaire de la rivière et les polders environnants de sa masse imposante.

Transformée en hôpital pendant la dernière guerre, les Allemands l’avaient badigeonnée d’un bitume qui s’était révélé indélébile – ou trop cher à effacer – et qui enlaidissait sa silhouette austère.

C’était un ensemble de bâtiments qui, vu du ciel, dessinait un E majuscule. On y circulait dans de grands couloirs hauts et sonores.

Dans le corps de logis principal, se trouvaient, au rez-de-chaussée, la Conciergerie, le Parloir et des salles de classe. En face de l’entrée, de l’autre côté du vestibule, d’où partaient des escaliers à tapis rouges, c’était la chapelle. Sous l’escalier de droite se cachait la procure, aux odeurs de bibliothèque, et sous celui de gauche une petite porte conduisait à la chaufferie.

Ces deux escaliers d’honneur conduisaient aux bureaux et appartements du Directeur et du Préfet des Études. Après, il n’y avait plus de tapis. C’étaient les chambres des différents prêtres du corps professoral, et au deuxième étage celles des surveillants et des quelques laïcs qui enseignaient dans l’établissement.

Dans l’aile gauche, en bas, le réfectoire et les cuisines, dans les étages, des dortoirs. Dans l’aile droite, au rez-de-chaussée, des salles d’étude ; à l’étage, d’autres dortoirs.

Et dans l’espace enserré par la chapelle, deux cours de récréation, avec leurs préaux de style Baltard : la première pour les classes de la sixième à la troisième ; l’autre pour les grands de seconde, première et terminale.

Toute la bonne société de la ville et de l’arrondissement envoyait là ses rejetons, y compris beaucoup de non-pratiquants, car la vieille maison avait la réputation d’assurer de bons résultats. Mais n’y entrait pas qui voulait, et surtout on n’y redoublait pas – le lycée était là pour ça – à moins de se destiner à la prêtrise, auquel cas l’Évêché fermait les yeux.

Le règlement était sévère et le Préfet de Discipline le faisait appliquer sans faiblesse. Levés à six heures, les internes devaient – vocation ou pas – entendre la messe avant le petit déjeuner. Quatre heures de cours ensuite, et trois l’après-midi, plus deux heures d’étude de cinq à sept, et deux autres après le dîner de vingt heures à vingt-deux heures. Un devoir par matière, chaque jour de la semaine (lundi, français, mardi, mathématiques, mercredi, latin, vendredi, sciences physiques, samedi, sciences naturelles). Sans compter les compositions.

« Heureusement, je n’étais ni interne ni demi-pensionnaire, et je n’ai connu ni l’eau gelée dans les cuvettes, les matins d’hiver, ni les lectures édifiantes du réfectoire, et ses repas au sifflet. Au bout de deux ans, je parvins même à me libérer du carcan de l’étude du soir, en passant dans la catégorie enviée et respectée des externes libres, autorisés à faire leurs devoirs à la maison. Cela arrangeait bien mes affaires. »

En effet, rapidement, Julien s’était spécialisé dans le menu commerce pour les internes. Certains ne rentraient chez eux qu’à Noël et à Pâques, la plupart ne sortaient qu’un dimanche ou deux par mois. Aussi, moyennant un petit pourcentage sur les sommes engagées, fournissait-il tout ce qu’ils demandaient, le livre interdit et les cigarettes à fumer en cachette, le chocolat ou le camembert destinés à compléter l’ordinaire, sans oublier les innombrables bonbons et sucreries dont ils raffolaient. Tout cela sous le manteau, et à ses risques et périls, mais avec la bénédiction de son père, qui ne voyait pas d’un mauvais œil ce supplément de recettes. Il acheminait aussi le courrier du cœur, quand il ne pouvait franchir la censure en vigueur.

Cette activité mercantile lui assurait des rentrées modestes, mais qui complétaient avantageusement l’étroit billet de dix francs que son père lui donnait chaque mois.

« Des études elles-mêmes, je ne garde que les souvenirs retrouvés dans des bulletins jaunis et poussiéreux, aujourd’hui empilés au fond d’un placard, mais si je les crois, elles furent bonnes : livres et cahiers, eux, ont payé de leur vie trois déménagements qui valent à ce qu’on dit un incendie, et tout ce qu’il m’en reste, c’est une grammaire latine et un cahier de dessin aux gouaches maladroites.

De mes professeurs, par contre, je garde une gerbe d’images et de surnoms colorés : de Bobosse qui nous lisait des livres d’aventure, quand nous étions sages, après la dictée, de Ouistiti qui bégayait le français, mais pas l’anglais, de Pète-sec qui nous expliquait les problèmes de mathématiques au tableau avant de nous les donner à faire, de Trompette qui notait nos compositions de Sciences naturelles au millième de point et nous lisait les Lettres de mon moulin, après les compositions ; de Tryphon et son sonotone, que nous laissions seul expliquer au tableau les mystères de la cosmographie, de Sœur Sourire, jeune et jolie, que nous fîmes pleurer pour avoir mis une souris dans le tiroir du bureau…

De ses copains de septième, une poignée avait suivi le même chemin que Julien, mais ils se retrouvèrent dispersés dans des classes différentes, et leurs liens se relâchèrent. De nouvelles têtes les remplacèrent.

“Ils s’appelaient Christian, Pierre, Jean-Paul… Le soir après la classe, nous disputions des parties de football acharnées dans les jardins de l’Évêché ou jouions cow-boys et aux Indiens dans les fourrés du Jardin des Plantes. Nous avions treize ans.

Elles s’appelaient Anita, Marie-Paule, Brigitte, Françoise… On les épiait le dimanche à la messe, par-dessus nos livres de chant ; nous nous trouvions ‘par hasard’ à côté d’elles au cinéma, le jeudi après-midi. On leur tenait la main ou la taille dans les farandoles de la Saint-Jean. Nous avions quinze ans.

Nous écoutions ‘SLC’ tous les soirs. Johnny, Sylvie, Hugues Auffray, Bob Dylan et quelques autres étaient nos idoles. C’était le temps des copains. À chaque période de vacances, à chaque anniversaire nous organisions une ‘surboum’. On y buvait du coca en dansant le madison, le hully-gully, le rock et le slow. Surprise-parties bien sages : on s’embrassait parfois, on se caressait un peu du bout des doigts, la pilule n’existait pas.

L’été, à bicyclette nous emmenions les filles à la rivière, et là sur l’herbe de la grève quelques-unes ont vu le ciel à l’envers. Nous avions dix-sept ans.”

Julien n’avait que onze ans lorsqu’il était tombé amoureux pour la première fois : c’était au mariage d’un de ses oncles et il avait été séduit par les boucles brunes et les yeux rieurs de sa cavalière, une camarade de jeux de vacances en train de devenir une jeune fille.

“J’ai oublié son nom aujourd’hui, mais au retour du mariage, je lui avais écrit une brûlante déclaration que je n’osai pas poster au dernier moment et que je cachai dans mon armoire sous une pile de draps. Mes vacances d’été en furent gâchées, par la crainte que j’avais que ma mère ne découvrît pendant mon absence cette correspondance que je ne m’étais résolu ni à envoyer ni à détruire. Je fus tellement soulagé de la trouver à sa place à mon retour que je la brûlai sur-le-champ réduisant en cendres du même coup mon premier amour.”

Les expériences suivantes de Julien furent toutes à l’image de la première : essentiellement épistolaires, hautement romantiques et superbement couronnées d’échec. Mais elles lui apprirent que les filles attendent presque toujours du garçon qu’il fasse las premiers pas et ne se contente pas de déclarations platoniques et que si elles ne sont pas prêtes à lui céder, il faut néanmoins qu’il tente l’assaut, sous peine de démériter.

On était en 1965. Julien préparait son baccalauréat ; l’année précédente, il avait passé avec succès l’examen probatoire. Les carrières commerciales le tentaient, mais plusieurs de ses professeurs lui prédisaient un avenir d’enseignant de lettres ou de langues. Sur leur conseil, il décida donc de s’inscrire à la Faculté des lettres de R.

Juillet était beau et chaud cette année-là. Julien venait de passer son deuxième baccalauréat – de justesse cette fois –, mais au premier tour quand même, et commença tout aussitôt un remplacement que son père avait réussi à lui trouver dans les bureaux de la Caisse d’Allocations Familiales. Ses amabilités avec la fille du Directeur, une donzelle grasse et moustachue, n’étaient peut-être pas étrangères non plus à cette nomination.

Quoi qu’il en soit, Julien était devenu employé et découvrait la routine des ronds-de-cuir. Neuf heures-midi ; deux heures – six heures. On l’avait chargé avec un autre compagnon d’infortune de mettre de l’ordre dans les fichiers de la caisse, pour en préparer la mise sur fiches perforées. Ils travaillaient généralement dans un sous-sol encombré de cartons de toutes sortes, sur des bureaux mis au rebut.

Le travail n’était pas compliqué, mais sans intérêt, et au bout de huit jours, comme tous les autres employés, Julien guettait la pendule dès moins cinq, parfois moins dix et lorsque la sonnerie retentissait, son bureau était déjà rangé. Seules deux pauses d’un quart d’heure coupaient cette journée monotone : ils allaient boire une bière ou un café au Comité d’Entreprise.

De temps en temps un chef de service passait les voir, pour les complimenter ou les morigéner au gré de son humeur et de son ulcère. Parfois aussi descendait une secrétaire qu’on avait envoyé chercher quelques fournitures à la réserve, ou classer quelques dossiers aux archives, et qu’ils essayaient de retenir sous les prétextes les plus divers. Une, tout particulièrement, dont la robe moulante, en tricot, attirait tous les regards masculins. Elle était fiancée à quelqu’un de la maison, et ils perdaient leur temps.

Mais agréablement.

Le père de Julien était très fatigué depuis quelque temps, mais depuis quinze ans que la maladie le tenaillait, on n’y prêtait plus guère attention.

Mais il dut soudain s’aliter ; on ne savait pas exactement ce qu’il avait.

“Un soir on m’envoya chercher des résultats d’analyses chez le médecin. C’était le troisième ou le quatrième jour. De l’obscurité de la chambre aux volets clos, j’étais sorti hébété au grand soleil.

— Docteur, pensez-vous tirer mon père d’affaire ?

— Vous savez, il y a bien longtemps qu’il est soigné à la cortisone, et à la longue, l’organisme se fatigue…”

L’espoir était donc si mince.

C’était le bout du chemin. Le savait-il ? Que se passe-t-il dans la tête d’un homme incurable ? Le lendemain, la sœur infirmière dut renoncer à lui faire les intraveineuses prescrites : on ne lui trouvait pas les veines.

Le médecin, appelé en hâte, ordonna l’évacuation vers la clinique proche.

L’ambulance s’arrêta bientôt devant la porte, mais la civière ne pouvait tourner dans l’escalier étroit. Alors, nous le descendîmes dans le drap de son lit. Il était maintenant très faible et n’ouvrait les yeux que de temps à autre, sans que nous sachions s’il nous reconnaissait. On le monta dans une chambre et fraîche ; le médecin de service vint l’examiner et nous dûmes sortir dans le couloir, ma mère et moi. Il fallait lui mettre un goutte-à-goutte et puisqu’on ne trouvait pas les veines du bras, on allait essayer sur une veine du pied, nous dit l’infirmière. Nous étions là, debout, au pied du lit, lorsqu’il rejeta la tête en arrière, comme s’il avait du mal à respirer, avant de la laisser retomber sur sa poitrine. Je sortis en hâte dans le couloir pour appeler quelqu’un, dire qu’on branchât le masque à oxygène. Mais c’était trop tard. Lorsque je rentrai dans la chambre, je le sus aussitôt. Il était mort.

Il était mort, là, devant nous, sans un mot, sans un cri, sans que nous ayons pu lui dire adieu, sans même que nous ayons su qu’il nous quittait. »

Il avait quarante-deux ans. Et Julien qui regardait le visage, maintenant apaisé, et les yeux que l’infirmière venait de fermer, en avait dix-sept. C’était lui l’homme de la famille maintenant. C’est lui qui dut aller au Presbytère, aux Pompes Funèbres, à la Mairie. Ses oncles n’arrivèrent que le lendemain.

On tendit le magasin de draps de lit et sur deux tréteaux on disposa la bière ouverte : des tréteaux construits par son père, lorsque là-bas, dans l’Orne, le menuisier faisait office de croque-mort. Et les voisins, les amis, la foule des clients défilèrent devant le corps.

« J’étais dans un état second, les yeux secs et le cœur dans un étau. Il fallait serrer des mains, se laisser embrasser, remercier.

Il avait la barbe noire et il fallut le raser. Tâche macabre.

Mais nous n’étions pas au bout de nos peines. La chaleur aidant, la décomposition s’accélérait, et il fallut disposer des sacs de glace autour du corps pour la retarder. Ma mère ne voulait pas qu’on fermât le cercueil avant que son père et ses frères et sœurs ne l’aient vu une dernière fois. »

Julien n’avait assisté qu’une seule fois à des « funérailles » : c’était quelques années auparavant, lorsque l’un des élèves de sa classe était décédé d’une maladie du cœur. Le cérémonial l’avait intrigué et la pensée qu’on pouvait mourir aussi jeune l’avait inquiété un instant, mais la mort était pour lui une chose abstraite, qui n’arrive qu’aux autres. Mais là, devant ce corps froid, au teint cireux, aux yeux clos et aux mains raidies, d’un coup il mesura cette immense absence, ce vide soudain que seul le sable du temps parviendrait peut-être à combler.

Ces dernières années, il avait eu, comme tous les adolescents, quelques conflits avec son père et un vague sentiment de culpabilité l’envahissait à présent. Des regrets aussi de n’avoir pas su lui dire…

« On m’avait refusé quelques sorties. J’étais à couteaux tirés avec mon frère cadet et mes amours étaient au plus bas. Un midi, exaspéré, je laissai un mot en évidence sur le bureau de ma chambre : “Puisque je n’ai rien le droit de faire ici, je pars. Adieu”.

En fait je n’avais pas l’intention d’aller bien loin. Et ce coup de tête n’était qu’un coup de bluff. Et pour qu’on le sût, je partis sans le moindre bagage. Le soir venu, à la sortie des cours, au lieu du chemin de la maison, je pris, à la nuit tombante, le chemin des Grèves. Je connaissais l’existence d’une grange, au bord de la route, qui pourrait m’accueillir pour la nuit. Mais elle était vide. Je poursuivis ma route, me cachant au bruit des voitures. Au bout de la grève, il y avait un centre de vacances dans lequel j’avais travaillé l’été précédent. Peut-être pourrais-je m’introduire dans les bâtiments pour y passer la nuit. Mais toutes les issues, portes et fenêtres, étaient bien fermées.

Caché au pied d’une haie de troènes, je réfléchissais au moyen de passer la nuit à l’abri, lorsque le vent, qui, en ces derniers jours de mars soufflait en rafales, fêla le carreau inférieur d’une porte-fenêtre. Alors, avec ma lime à ongles, je démastiquai le coin et pus passer la main par l’orifice pour manœuvrer la crémone. J’étais dans le bureau du Directeur et derrière c’était l’infirmerie. J’inventoriai son contenu à la lueur d’une bougie, laissée là. Une civière et une couverture. Dans l’armoire à pharmacie, quelques morceaux de sucre et un flacon d’alcool de menthe. Je mangeai le sucre, bus l’alcool de menthe et essayai de dormir, enroulé dans la couverture, sur la civière de toile. Mais le vent faisait craquer toutes les planches de ces bâtiments de bois, la pleine lune éclairait d’une lueur blafarde et inquiétante la grève battue par le vent, et mes pensées tourbillonnaient dans ma tête comme les feuilles mortes dans la cour. Je ressassai mes griefs, dormis une heure ou deux d’un sommeil agité de cauchemars. Au petit matin, je quittai les lieux et entrepris de remonter vers la ville. Il avait plu toute la nuit, la route était luisante et le ciel clair. Les prairies fumaient au soleil levant et un petit vent d’est vous pinçait la peau. En marchant, je fumai ma dernière cigarette. J’avais une heure de route environ, et d’ici là, il me fallait trouver une issue à mon escapade. Le froid, la faim, la fatigue d’une mauvaise nuit aidant, j’avais à présent une vue plus raisonnable des choses et j’en arrivai rapidement à la nécessité de réintégrer au plus vite le domicile familial, avant peut-être qu’on ne lançât les gendarmes à ma recherche.

Mon père était occupé à servir des clients lorsque je rentrai et c’est devant ma mère que je me présentai, tête basse, honteux et contrit, car sur son visage se lisait encore toute l’inquiétude d’une nuit passée à m’attendre. Nous pleurâmes dans les bras l’un de l’autre, je promis de ne plus recommencer, déjeunai en hâte et partis à l’école, traversant la boutique comme une flèche, sans oser regarder mon père, derrière le comptoir. Jamais je n’ai su ce qui s’était passé à la maison cette nuit-là, et jamais on e ne m’a demandé où je l’avais passée. Nous avons mis ces vingt-quatre heures entre parenthèses. »

L’été passa, au rythme des bouleversements qu’entraînent toujours les décès : Julien dut assurer la comptabilité du commerce et seconder sa mère de son mieux, après sa journée au bureau. La date de la rentrée universitaire était fixée au 1er octobre et c’est par le train, seul, qu’il fit ce voyage, le jour de ses dix-huit ans.

 

V

Les Feux de mai

 

« La faculté des Lettres de R. se trouvait encore au centre-ville. Au fond une place carrée, refuge et quartier général d’une des nombreuses bandes de clochards de la ville. De 1'extérieur, c’était un grand quadrilatère de trois étages, austère et sombre. À l’intérieur, salles de cours, amphithéâtres et bureaux étaient disposés autour d’un patio aux massives arcades de granit. Couloirs obscurs, escaliers grinçants, amphithéâtres aux fauteuils constellés de graffiti, il y flottait une odeur particulière de vieux papiers, vieille poussière et parquets cirés. Notre jeunesse faisait trembler cette vieille bâtisse lorsque nous déferlions dans les escaliers, à la fin des cours. 

Le corps professoral était dans l’ensemble à l’image des bâtiments. Les vieux professeurs, au sommet de la hiérarchie, régnaient en mandarins sur un menu peuple de chargés de cours, d’assistants et de maîtres-assistants besogneux et effacés. Seules quelques personnalités plus affirmées émergeaient de cette grisaille anonyme et tentaient de secouer la vénérable institution.

On était en 1966. En prêtant une oreille attentive aux bruits de couloir, on aurait sans doute pu pressentir l’explosion qui devait avoir lieu deux ans plus tard, mais l’université était encore un ghetto enfermé dans des traditions séculaires, des pesanteurs administratives incroyables et ses états d’âme laissaient indifférentes ou presque l’opinion publique et les sphères dirigeantes du pays. »

Julien découvrait avec ravissement sa nouvelle vie. Il avait trouvé à louer une chambre, près des quais, chez une vieille dame, bougonne et ladre. Mais il ne pouvait pas se permettre de faire le difficile. Il lui fallait se suffire à lui-même avec le montant de sa bourse. La chambre se trouvait au premier et le cabinet de toilette sur le palier. Mais les WC étaient en bas, sous l’escalier. Parquet ciré, lit de fer, édredon de plume, armoire ancienne, table de travail et… poêle à charbon. De la Toussaint à Pâques, autrement dit durant presque toute l’année universitaire, il fallait allumer chaque jour ce poêle. Aller chercher le charbon seau par seau dans un tas à la cave. La cheminée tirait mal, en particulier quand soufflait le vent d’ouest, ce qui était malheureusement le cas le plus fréquent, et Julien devait souvent ouvrir la fenêtre pour désenfumer la pièce.

« Je me souviens que la porte des WC était tapissée de recommandations impératives : “N’oubliez pas de tirer la chasse, d’éteindre la lumière, et ne gaspillez pas le papier SVP.” Et tout à l’avenant. Interdiction de cuisiner, de faire de la lessive, de recevoir des visites féminines. Plusieurs années après la fin de mes études supérieures, le thème inépuisable de mes démêlés d’étudiant avec mes propriétaires revenait encore fréquemment dans mes rêves. C’est dire à quel point cette époque et ces nouvelles conditions de vie m’ont marqué. Un de ces rêves, je m’en souviens encore, m’opposait à une propriétaire moustachue qui changeait constamment les meubles de ma chambre au gré de sa fantaisie et des réaménagements successifs de son intérieur. Seul mon lit de fer et ses boules de cuivre ne changeaient pas…

Heureusement, un ami avait loué la chambre de l’autre côté du palier. Nous prenions le petit déjeuner à tour de rôle l’un chez l’autre et il n’y avait pas de problème pour l’utilisation de la salle de bains.

Les onze ou douze heures de cours hebdomadaires que nous devions suivre nous valaient une réputation de joyeux fainéants et aussi l’envie de nos camarades de sciences ou de médecine. Néanmoins, les journées s’écoulaient si vite que le lendemain survenait souvent sans que j’aie eu le temps de faire le peu que nous avions à faire. Mais il faut dire qu’il n’y avait pas de film, de concert, de spectacle intéressant que nous n’allions voir. Et puis, chacun le sait, le principal refuge de l’étudiant, c’est le café, havre de chaleur où il passe des heures à refaire le monde et faire sa vie devant un café-crème ou un demi pression. C’est là, sur le formica des tables, dans le halo bleuté de la fumée des cigarettes, que nous jouions notre vie. Des groupes se formaient au gré des rencontres, au fil des cours et des jours, au hasard des surprise-parties. »

L’année suivante, Julien obtint quelques heures d’enseignement dans un collège de campagne, tenu par les Frères de Ploërmel. Comme il étudiait l’espagnol, on lui confia cinq heures d’anglais – quand on est doué pour les langues, n’est-ce pas… – trois heures d’éducation physique, et le remplacement des maîtres absents !

« J’allais à A. deux jours par semaine et on avait trouvé à me loger au Presbytère. Dans une grande chambre vide, aux murs nus, à côté du grenier. C’était sinistre, mais gratuit ! Je faisais mes premières armes d’enseignant avec un peu d’appréhension, mais ces élèves de campagne, qui avaient échappé au certificat d’études, avaient soif d’apprendre, et jamais je n’ai eu de classe plus attentive. Je les retrouvais, garçons et filles, en éducation physique et pour combler les lacunes d’un savoir livresque acquis à la hâte, par goût personnel aussi, et surtout parce que le relief et le paysage s’y prêtaient admirablement, nous fîmes cet hiver-là beaucoup de course à pied dans les bois et par les chemins des alentours. Habitués au grand air et à l’effort physique, ces petits campagnards m’étonnèrent plus d’une fois par leurs performances… »

Les examens approchaient, on était à la fin de mars et brusquement l’Université s’embrasa contre je ne sais plus quel projet gouvernemental. Début mai, la grève paralysa le pays. Les étudiants se répandirent dans les rues, les murs se couvrirent d’inscriptions vengeresses, blasphématoires, ordurières, péremptoires, poétiques… Les murs avaient la parole. En rouge. En noir. Le rouge et le noir qui flottaient sur les cortèges, qu’on hissait au faîte des bâtiments. Les bourgeois tremblaient derrière leurs fenêtres aux volets clos. Les préfets faisaient donner la garde. Les rues se creusaient. On s’invectivait à coups de pavés et de grenades lacrymogènes. La Révolution était en marche selon certains ; le Grand Soir pour demain selon d’autres.

Dans les amphithéâtres devenus assemblées populaires, on siégeait sans discontinuer. Harangues, votes et motions sans trêve. Les idées fusaient. Un immense espoir de changement soulevait les cœurs et faisait oublier la fatigue.

Les examens furent reportés à septembre : la chienlit avait eu raison de l’Université.

« Jamais je ne m’étais intéressé à la politique ; je n’avais pas encore voté, car j’allais avoir vingt-et-un ans dans quelques mois seulement.

Chez moi, on était gaulliste, par admiration patriotique puis par habitude, mais jamais il ne fut question de politique devant moi. On n’en faisait pas. Il fallait gagner sa vie et cela suffisait plus que largement.

Depuis deux ans, l’Université était certes agitée par des grèves sporadiques et des manifestations contre la guerre du Vietnam, mais cela était si loin, le Vietnam !

Mais, là, c’était différent. Cette fois-ci, nous étions en plein dedans, et il me fallait choisir mon camp. Au début, je me laissai porter par le flot. J’assistai aux assemblées de section. Puis, gagné par l’ambiance, je fus volontaire pour diverses tâches. Il fallait populariser nos positions. Et tout naturellement, je me rangeai du côté du changement. Non que l’ordre établi me dérangeât beaucoup. À vrai dire, je n’y avais pas songé. À dix-huit ou vingt ans, on n’a pas toujours conscience que la vie personnelle qu’on essaie de se faire dépend étroitement de la société dans laquelle on est. Fils d’artisan, puis de petit commerçant, j’appartenais malgré moi à la classe moyenne. Élevé dans une petite ville bourgeoise, j’avais épousé le moule que j’avais trouvé. Mai 68 me fit ouvrir les yeux. Je découvris la lutte des classes et les outrances de la dictature du prolétariat, le charme et les risques de l’autogestion, les limites du réformisme et les dangers de la révolution. Sur le tas, au travers des oppositions et des affrontements, parfois violents, des diverses factions organisées à l’intérieur de l’Université. J’avais lu Marx sans bien le comprendre. J’avais maintenant sous les yeux les exemples qui m’avaient manqué. Curieusement, dans le foisonnement de Mai 68, tout s’éclairait pour moi et l’évidence se faisait jour :. le socialisme dans la liberté, c’était le but à atteindre.

Mais, je n’étais pas au bout de mes découvertes.

Les cours étaient suspendus et, au hasard d’une assemblée générale, je me retrouvai assis non loin d’une étudiante dont l’attitude m’intrigua : le menton dans les mains, les coudes sur l’écritoire de son fauteuil, sa minijupe remontée haut sur ses cuisses, elle semblait ailleurs. Je l’observai un moment, et elle le remarqua ; mais la séance fut levée dans un tonnerre d’applaudissements, et dans la cohue de la sortie, je la perdis de vue.

Ce mercredi-là, comme toutes les semaines, j’allai au ciné-club, à la séance de cinq heures. J’étais un peu en retard et je dus gagner ma place dans l’obscurité, guidé par le faisceau tremblotant de la lampe de poche de l’ouvreuse. Lorsqu’elle éclaira le fauteuil où je devais m’asseoir, je reconnus avec surprise la même minijupe à carreaux sur les mêmes jambes fuselées, à côté de moi. Signe du destin ? À l’entracte, j’achetai un paquet de bonbons.

— Vous en voulez un, mademoiselle ?

— Elle me dévisagea un instant.

–… Oui, merci.

— Dites, c’est bien vous qui étiez ce matin à l’AG, à la Fac, dans l’amphi De Martonne ?

— J’y étais, oui, pourquoi ?

— Pour rien, j’étais à quelques fauteuils de vous et je vous avais remarquée.

— Ah bon.

Mais déjà les lumières de la salle baissaient d’intensité, et la voix du projectionniste récita avec emphase ; « Mesdames, Messieurs, l’entracte est terminé, veuillez s’il vous plaît regagner vos places. » Puis le générique du film apparut sur l’écran.

La lueur blafarde d’une sortie de secours éclairait faiblement les premiers fauteuils du rang où nous nous trouvions. De l’accoudoir, je laissai glisser lentement ma main vers les genoux découverts de ma voisine. Mes doigts tremblèrent au contact de la soie artificielle des bas. Je devinai la crispation d’une main sur le sac posé sur les genoux. Que se passe-t-il dans la tête des jeunes filles dans ces moments-là ? Comment s’éveille leur désir ? Les fait-il s’enflammer aussi vite et aussi fort que nous ? Mes doigts continuèrent d’avancer jusqu’à ce que la paume de ma main ressente la douce chaleur du corps qui vibrait à côté de moi. Dans ma poitrine, mon cœur faisait des bonds. Cent fois, dans mes rêves éveillés, j’avais imaginé ce qui était en train de se passer. Et cette fois, c’était vrai ! Lentement, ma main remontait vers celle qui serrait le sac à main. Et le miracle s’accomplit. Au contact des miens, les doigts s’ouvrirent et nos mains s’entrelacèrent au moment où dans la pénombre nous échangions un premier regard.

Passer le bras droit autour de ses épaules ; l’attirer contre moi pour l’embrasser. Allait-elle se laisser faire ? J’hésitais ; ce fut elle qui se pencha alors vers moi et je sentis ses cheveux frôler ma joue. Je respirais son parfum cuivré. Mes lèvres 1'effleurèrent. Elle tourna son visage alors vers le mien et nos bouches se touchèrent un instant, puis nous nous embrassâmes longuement, le souffle court. Sa main guida la mienne vers l’espace secret de ses longues cuisses. Mes doigts couraient sur le nylon, remontant vers la ceinture pour glisser sous le collant et trouver la chaleur de la peau, la dentelle du slip et enfin le triangle crépu d’une toison où ils s’enfoncèrent. Son visage contre le mien, je sentis bientôt le plaisir l’envahir et son corps se contracter. Moi aussi, j’étais au bord du plaisir, mais déjà l’instant divin était passé. Se dégageant de mon étreinte, elle se leva précipitamment et sortit de la salle. Je la suivis et la rattrapai par le bras, sur le trottoir :

— Ne partez pas, je vous en prie…, pas comme ça.

— Laissez-moi.

Son visage s’était fermé inquiet.

— Venez boire un café, et puis je vous dépose chez vous.

— Non, laissez-moi.

Je dus l’assurer que je n’avais nullement l’intention d’entreprendre quoi que ce soit contre son gré pour qu’elle consentît à me suivre.

Nous entrâmes dans le premier café venu et parlâmes de tout et de rien. Sauf de ce qui venait de se passer entre nous. Nous étions encore des étrangers.

Comment vous appelez-vous ?

— Françoise. Et vous ?

— Julien.

— C’est joli, Julien.

— Vous trouvez ? Moi, je trouve ça trop rétro, mais on ne m’a pas demandé mon avis…

Nous étions assis là, l’un en face de l’autre, sur des banquettes de moleskine rouge et froide. Les études, les événements, nos goûts, nos loisirs. Pied à pied, pas à pas, chacun se laissait découvrir par l’autre. Nos regards se fuyaient, puis se croisaient, invinciblement attirés.

— Françoise, nous n’allons pas nous quitter comme ça. Venez, je vous emmène dîner dans un petit restaurant, du côté des Halles ; vous m’en direz des nouvelles.

Elle ne répondit pas tout de suite. Toute honte bue, moi de mes avances, elle de son plaisir, nous n’avions plus envie de nous quitter.

Elle me regarda en souriant pour la première fois :

— Bon d’accord.

C’était le mois de mai et un vent nouveau soufflait sur la ville.

Je vivais ma première aventure amoureuse. Elle devait être sans lendemain, mais demain était si loin encore !

Pendant leur repas en tête-à-tête, Julien dévisagea Françoise. Elle n’était pas vraiment jolie ; les traits étaient réguliers, mais sans être beaux ; les lèvres sensuelles, mais un peu trop épaisses, les cheveux blonds, mais décolorés. Non, elle n’était pas vraiment jolie, mais « sexy » comme on dit ; elle le savait et en vivait peut-être plus ou moins. Bien des étudiantes arrondissaient ainsi leurs fins de mois, à ce qu’on disait.

« Après dîner, nous retournâmes au cinéma, en amoureux sages, cette fois, mais j’appréhendais la fin du film. C’est que je ne pouvais pas l’emmener chez ma mégère de propriétaire, sans risquer de me faire mettre à la rue le lendemain. Prendre une chambre d’hôtel. Il fallait remplir une fiche. Jamais je n’oserais affronter les regards réprobateurs ou complices des gens.

Et puis, je n’avais plus que quarante francs en poche. Ma voiture, une R4, pas question, à moins d’être acrobate.

Nous montâmes en voiture et je roulai un moment au hasard. Bientôt, les maisons s’éclaircirent. Nous étions à la sortie de la ville. J’arrêtai la voiture à l’entrée du premier chemin creux qui se présenta. Il faisait doux et la nuit était étoilée.

Nous marchons dans l’ombre. Un chien aboie et nous fait tressaillir. Un vieux mur nous offre son appui. Debout l’un contre l’autre, j’essaie maladroitement de la déshabiller.

— Non, pas ici, Julien.

Nous traversons le chemin pour entrer dans un champ de blé en herbe dans lequel nous tombons enlacés.

Dans une étreinte, maladroite et trop brève, c’est ce soir-là que je découvris l’amour, par le petit bout de la lorgnette, celui qui ne laisse voir que le moment du plaisir.

Alors que nous réajustions le désordre de nos vêtements, le tutoiement nous vint naturellement.

Bien qu’il n’y ait eu entre nous qu’un accord physique, je garde intact le souvenir de mon initiatrice, fille-fleur trop vite effeuillée dans la chaleur des feux de mai.

 

VI

Le Tableau Noir

 

Cette année-là, en septembre, Julien Nouvel passa sa licence avec succès. Puis, l’année suivante la toute nouvelle maîtrise, puis, le CAPES et l’Agrégation.

Dans le rang, sans éclat, mais sans faux-pas. Les deux premières années de licence n’étaient pas très difficiles.

De la promotion de Julien – soixante-dix filles pour dix garçons – tous ou presque avaient franchi avec succès les deux premières étapes. C’est au cours des deux suivantes que ce peloton s’égrena. En licence, Julien avait retrouvé des gens entrés à l’Université un an avant lui, mais qu’un sort contraire avait retardés. En maîtrise, l’éventail s’était encore élargi ; et durant son année de préparation des concours, il avait côtoyé des aînés de dix et vingt ans. Et dans cette dernière longueur du parcours, on aurait pu compter sur les doigts de la main ceux qui étaient entrés avec lui à l’Université. De cette petite poignée, un ou deux seulement avaient passé avec succès à leur première tentative ces difficiles concours de recrutement. La plupart ont dû s’y reprendre à plusieurs fois et le temps des vaches maigres venu, le dérisoire nombre de places offert aux autres les a réduits à 1'auxiliariat, ce purgatoire de l’enseignement, ou condamnés à changer de cap ; ils sont aujourd’hui représentants, assureurs, hôtesses d’accueil, gérants de magasins, ou sont entrés dans l’administration.

« Au hasard de réunions, sessions d’examens ou de congrès, il m’arrive de retrouver certains de mes compagnons d’étude d’alors. Certains ne me reconnaissent pas, ne veulent pas me reconnaître, croyant avoir démérité sans doute, et m’évitent. D’autres viennent évoquer quelques souvenirs, assortis de justifications ;

— Froideval ! Ça alors ! Qu’est-ce que tu fais là ?

— Eh bien, tu vois, mon vieux, j’organise ; je suis attaché d’intendance ici. C’est mon deuxième poste.

— Mais, c’est très bien cela. Tu es content ?

— Oui, je n’ai pas à me plaindre. Et puis, tu sais, les concours, il n’y a plus moyen, je me suis fait étaler deux fois, alors j’ai compris. Et toi, qu’est-ce que tu deviens ?

— Toujours pareil. Le Lycée. Le même depuis dix ans. J’ai été nommé là-bas juste après mon agrégation. Je n’en ai pas bougé. Par les temps qui courent, tu sais, mieux vaut tenir que courir.

— Tu as raison. Ah, dis donc, j’ai revu Duculot, il n’y a pas longtemps, tu te souviens de Duculot ?

— Si tu sais, celui qui se peignait à la Giscard pour cacher sa tonsure. Tu ne devineras pas ce qu’il fait ; il est représentant dans une boîte d’extincteurs. Comme tu vois, l’espagnol, ça mène à tout.

— En effet.

— Dis donc, tu te souviens de notre banquet annuel, et du coup où Panissard avait montré ses fesses ? À l’apéritif, dis donc. Il était drôlement remonté !

— Oui, c’est vrai, je m’en souviens, mais tu sais, Panissard, dès qu’il avait un verre de trop, il fallait qu’il se déculotte.

— Bon, dis donc, c’est pas tout ça, mais l’heure c’est l’heure, il faut que j’y aille. Allez, salut, Nouvel, et bonjour aux copains si tu as l’occasion d’en revoir.

— D’accord, vieux, allez, au revoir !

C’était pas pour rien qu’on l’avait surnommé « Dis donc », Froideval !

À vingt-trois ans, Julien sortait de l’université, après cinq années d’études, et sa première affectation – alors qu’on lui prédisait le Nord ou l’Est, Armentières ou Maubeuge – l’amena à Saint-Brieuc, chef-lieu des Côtes-du-Nord, entre Penthièvre et Goëlo. Enserrée entre ses vallées, la vieille cité commençait à peine à sortir de sa torpeur. « Quelques usines y maintenaient la tradition ouvrière, mais c’était surtout le chef-lieu, siège de toutes les administrations, et des commerces de tous genres, gros-demi-gros-détail.

Signe du changement, l’armée venait d’abandonner la place, une caserne croulait sous les coups de bulldozers et l’autre accueillait bureaux et services administratifs auparavant disséminés aux quatre coins de la ville.

L’ancien lycée de garçons n’était plus qu’un collège et le Lycée de Jeunes Filles était devenu mixte ! Il avait même fallu ouvrir un nouveau lycée dans des locaux prévus initialement pour un collège technique. En ces années d’expansion, il fallait faire vite et l’administration, comme l’intendance, avait du mal à suivre.

Situé à ce qui était autrefois la sortie de la ville, en bordure de la zone industrielle et des quartiers récents – HLM grisâtres et pavillons blancs aux toits d’ardoises –, le nouveau lycée accueillait surtout des élèves de milieu modeste – ouvriers, petits employés, agriculteurs des alentours – et l’absence de district scolaire accentuait encore un déséquilibre déjà sensible avec le lycée du centre – le lycée Carnot – que fréquentaient les rejetons de la bonne société de la ville.

C’est le 19 septembre 1970 que Julien a été placé devant cette réalité qu’il allait désormais devoir affronter chaque jour pendant trente-sept ans et demi ; les élèves.

L’inspection générale avait jugé le jeune agrégé qu’il était trop frais émoulu pour lui confier les quelques élèves de lettres supérieures du lycée Carnot, mais assez expérimenté néanmoins pour lui donner la responsabilité de 127 élèves de quinze à vingt ans, de la seconde à la terminale du lycée J. Prévert. Il y avait dans le tas quelques fortes têtes comme toujours et le nuage de révolte soulevé par le remue-ménage de mai 68 n’était pas encore totalement retombé. L’autoritarisme n’était pas de mise. Il lui fallait trouver un ton, une attitude qui lui gagnent sinon la sympathie des élèves, du moins leur respect, mais l’un va-t-il sans l’autre ?

« Le Lycée était un ensemble de bâtiments en béton industrialisé, aux panneaux de façade de mosaïque rose, posé au milieu de pelouses entourées d’arbustes encore frêles. Les salles de cours occupaient le bâtiment le plus éloigné de l’entrée sur deux étages. Le couloir central, bas de plafond et sombre, s’enfumait comme une taverne irlandaise à chaque récréation. La salle qui m’avait été attribuée – chance insigne – était la première du premier étage ; elle était vaste, claire, bien chauffée par quatre radiateurs et je disposais d’une armoire de rangement, que mon prédécesseur avait d’ailleurs laissée pleine à ras bord d’affiches, de polycopiés, de cartes postales et d’un magnifique botijo.

Après avoir inventorié rapidement ces trésors, mon premier travail fut de disposer les tables en fer à cheval, au lieu de l’alignement traditionnel, et d’en installer une pour moi devant le double U que je venais de dessiner. C’était encore chose peu courante alors et lorsqu’ils pénétrèrent dans la classe, les premiers élèves se dévisagèrent avec surprise et quelque inquiétude – surtout ceux qui avaient l’habitude de se réfugier vers les tables du fond – Seconde surprise que ce « prof » qui dédaignait l’estrade et le bureau pour venir s’asseoir aux mêmes tables qu’eux, à quelques dizaines de centimètres des premiers.

Tout ceci s’était passé en silence, ou du moins dans le brouhaha habituel. Par la force du nombre, les places de devant s’étaient trouvées occupées. Je fermai la porte. Il fallait y aller. J’avais soigneusement répété une courte introduction, mais les mots se mélangeaient dans ma tête et à présent j’avais l’impression de bredouiller horriblement. Je m’entendis dire ;

« Bonjour à tous. Je m’appelle Julien Nouvel. J’ai 23 ans et je suis agrégé d’espagnol. Nous allons nous retrouver ensemble ici trois heures par semaine pour étudier cette langue. Voici de quelle manière nous allons travailler…

Je vais maintenant faire passer parmi vous un plan de la classe : vous écrirez vos nom et prénom dans la case correspondant à l’endroit où vous vous trouvez. Je vous demande de ne pas changer de place d’ici une quinzaine de jours, le temps que je mette un nom et un prénom, sur vos têtes, ou de le faire maintenant. Bien ! Vous allez également me remplir les fiches que je vous distribue à présent avec les renseignements d’usage : nom, prénoms, date et lieu de naissance, adresse, profession des parents, frères et sœurs, etc.

J’examinais les têtes penchées sur les cartes de bristol blanc que je venais de leur remettre : une forte proportion de filles et des garçons aux cheveux presque aussi longs que ces demoiselles. Allons ! Cela ne se passait pas trop mal. »

Si Julien se sentait bien armé sur le plan linguistique – du moins autant qu’on peut l’être après dix ans d’études d’une langue étrangère – il en allait tout autrement sur le plan pédagogique. Les quelques dizaines d’heures de stage accomplies dans des classes où la présence du conseiller pédagogique titulaire de la classe assurait une tranquillité surfaite, n’étaient certes pas suffisantes pour lui permettre d’envisager l’avenir avec sérénité. Cette année de stage lui avait bien permis d’acquérir une méthode d’enseignement – celle que l’Inspection Générale préconisait à l’époque – (priorité à la langue et recherche de la spontanéité), mais comme des générations d’enseignants du secondaire, c’était sur le tas et empiriquement qu’il allait devoir découvrir la psychologie des adolescents en groupe, et tenter d’y adapter sa pratique débutante.

« J’optai tout d’abord pour le tutoiement des élèves que je justifiai par le fait qu’outre Pyrénées, il est beaucoup plus spontané que chez nous et afin de lever les derniers soupçons de familiarité des plus réticents, j’autorisai même ceux que le souhaiteraient à me tutoyer. C’était m’exposer à des déconvenues, mais deux élèves seulement devaient relever le défi et encore en privé seulement.

Je décidai ensuite de ne pas faire de discipline, au sens habituel du terme (zéros de conduite, mise à la porte, consignes…), mais d’essayer d’aboutir à un consensus de travail, variable selon les classes et les circonstances, qui serait facilité par le fait que nous n’avions pas de programme strict à respecter.

Par contre, je refusai de laisser les élèves choisir les thèmes d’étude, et c’est un point sur lequel il y eut quelques accrochages. Mais, pour intéresser autrui à ce qu’on fait, il faut soi-même l’être et je me voyais mal présenter et faire étudier des textes ou des documents que je n’aurais pas aimés. Je restai donc ferme sur ce point, et finalement la plupart des élèves souscrivirent à ce que je leur proposai. »

Muni de ces quelques principes et dans le contexte décrit plus haut, cette première année qui fut éprouvante à plus d’un titre – par le travail de préparation, la tension nerveuse – laissa à Julien, au bout du compte, l’impression qu’il n’avait pas raté son entrée dans l’enseignement.

C’était compter sans la force insidieuse de la routine.

 

VII

Vanessa

 

C’est à la rentrée suivante que Julien devait rencontrer celle qui allait devenir sa femme. Une maîtresse auxiliaire, nommée là pour suppléer un professeur en congé de longue maladie. Dès le premier jour, il fut attiré par ce visage ingénu d’écolière, d’une douceur un peu étrange. Le matin, en salle des professeurs, le midi, à la cantine, puis au café, il l’observait à la dérobée. Dans l’enseignement, la tradition veut qu’on se tutoie entre collègues de la même génération, ce qui arrangea bien les affaires de Julien dont les approches étaient toujours laborieuses. Un trimestre entier se passa néanmoins avant que ne s’établissent entre eux des relations personnelles.

« J’y pensais le jour ; j’en rêvais la nuit ; lorsqu’elle s’approchait de moi, j’avais le cœur qui battait la chamade. Il n’y avait plus de doute ; j’étais amoureux de Vanessa. De ses cheveux blonds, de ses yeux verts pailletés de roux, de son visage d’enfant sage aux flamboiements soudains, de son corps svelte aux courbes prometteuses. »

Et cela devait se voir à en juger par les clins d’yeux amusés de certains collègues du lycée. Il lui fallait sauter le pas sans tarder sous peine de passer pour un benêt d’amoureux transi.

Curieusement, c’est au cours d’une sortie en groupe au cinéma que cela se fit. Il lui prit la main, elle se laissa faire ; je crois même qu’il l’embrassa lorsqu’elle laissa aller sa tête au creux de son épaule. Bientôt, ils sortirent seuls. Julien la raccompagnait sagement jusqu’au studio qu’elle occupait avec une amie. De collègue, il avait acquis à présent le statut de petit ami. Les bouleversements de la rentrée allaient lui faire franchir l’étape suivante : celle des fiançailles officielles.

En effet, Vanessa fut nommée à cent kilomètres de là, et la séparation leur prouva qu’ils tenaient l’un à l’autre. Pendant une année entière, ils firent à tout de rôle, chaque dimanche, le trajet qui les séparait, échangeant dans la semaine, une correspondance aussi minutieuse que banale, aujourd’hui soigneusement conservée dans une boîte à gâteaux. Retrouvailles sages, qui ne dépassèrent jamais le stade du flirt un peu poussé. L’éducation reçue, la crainte d’une grossesse inopinée, l’inexpérience et la timidité furent les garants de ce qui-vive permanent qui devint cependant si lourd à supporter que des incidents éclatèrent : fâcheries d’amoureux, vite oubliées, mais révélatrices des frustrations que leur causait leur retenue. Au printemps suivant, Vanessa se rendit chez le gynécologue, pour se faire prescrire la « pilule » qui commençait à se vulgariser. Celui-ci lui conseilla une période probatoire de trois mois sans relations sexuelles ; Julien et Vanessa décidèrent alors de se marier au terme de cet ultime « délai ».

Ce fut un mariage de province, par une chaude journée de juillet, dans les traditions d’une petite commune d’Argoat, d’où était originaire Vanessa. Invitations à toute la kyrielle des petits cousins, tournée des cafés du bourg après la cérémonie, chants en breton dans l’église poussiéreuse. Banquet interminable. Bal au son de l’accordéon.

« Ce samedi-là, il faisait un soleil de plomb lorsque vers trois heures se forma en bas du bourg le cortège de la noce. Vanessa donnait le bras à son père, en tête, et moi je fermais la marche au bras de ma mère ; les villageois assemblés applaudissaient au passage de la mariée. J’avais eu la malencontreuse idée d’acheter un costume de demi-saison dans lequel j’étouffais et mes souliers de chevreau me faisaient mal aux pieds. De plus, le coiffeur ne m’avait pas assez laqué et une mèche rebelle me tombait sur le front. Cela commençait bien.

La mairie était minuscule et le décorum réduit à, sa plus simple expression : une table couverte de drap rouge devant le portrait du Président de la République. Le maire, rougeaud, ceint de son écharpe tricolore, la secrétaire de mairie, visage mange par des lunettes d’écaille. Mots d’accueil. Lectures des articles du Code Civil relatifs aux droits et aux devoirs des époux. Seuls les témoins et les parents proches avaient pu entrer dans le réduit ; le reste de la noce attendait dehors. Puis vint l’instant solennel des formules consacrées. Deux regards qui se croisent ; deux oui qui scellent deux vies désormais unies devant les hommes. Crépitement de quelques flashes. Le Maire leur remet leur livret de famille. Signatures enfin. Meilleurs vœux de bonheur M. et Mme Nouvel !

De la mairie à l’église, il n’y a qu’une centaine de mètres, et le petit cimetière à traverser. Massive et trapue, elle dresse son clocher-mur au-dessus du village. Le sacristain, vieil ivrogne aux sabots de bois et aux mains tremblotantes est pendu à la corde de la cloche qu’il lance à toute volée. Le sol de la nef est au-dessous du niveau du cimetière alentour, et les dalles de granit suintent l’humidité. Il fait frais. On a commencé à gratter les plâtrages successifs et les vieilles peintures de la voûte et des murs pour faire réapparaître l’appareil de la charpente, des piliers et de la maçonnerie, et l’on a l’impression d’entrer dans un chantier. Le maître-autel continue d’arborer le retable baroque dont le XIXe a doté toutes nos églises.

Les chaises sont extraordinairement basses, comme des prie-Dieu. Cette église de campagne respire l’abandon et Dieu doit s’y sentir seul certains jours derrière la lampe rouge qui tremblote sur le maître-autel. Le sacristain pédale à présent sur un vieil harmonium poussif : tout à l’heure, il entonnera d’une voix éraillée un chant en breton qui amènera des sourires sur les visages de l’assistance.

“Je suis soudain pris d’un doute : ai-je bien mis dans ma poche l’écrin des alliances ; je porte la main à mon veston. Oui,” il est bien là, je respire. Dans quelques instants, le prêtre viendra me le réclamer. À mes côtés, Vanessa fixe l’autel, devine mon regard, me sourit ; des gouttelettes de sueur perlent sur son visage ; moi, je me suis déjà essuyé le front en entrant.

Voici que le prêtre s’avance vers nous, isolés au milieu de la nef, offerts aux regards de la foule assemblée :

— Julien Nouvel, consentez-vous à prendre pour légitime épouse, selon le rite de Notre Sainte Mère l’Église, Vanessa Sanguinet, ici présente ?

J’avale ma salive, et je réponds d’une voix aussi ferme que possible :

— Oui.

Il se tourne à présent vers Vanessa qui rougit légèrement ;

— Vanessa Sanguinet, consentez-vous à prendre pour légitime époux, selon le rite de Notre Sainte Mère l’Église, Julien Nouvel, ici présent ?

— Oui.

— Ego conjungo vos in matrimonium, in nomine Patris, et Filii et Spiritus Sancti. Amen.

Voilà, c’est fait ; devant Dieu et les hommes, nous sommes à présent mari et femme. C’est maintenant la bénédiction, puis la remise des anneaux.

Avec la chaleur, nos doigts ont gonflé, et nous avons du mal à les passer.

La messe commence. Le curé, dont les rondeurs n’ont rien de mystique, vraisemblablement habitué à célébrer 1'office devant une assistance clairsemée et muette, fait lui-même les répons, un ton au-dessus de la normale.

Il semble pressé d’en finir. Sans doute un autre mariage 1'attend-il dans une commune voisine. Ici, il n’y a plus de prêtre titulaire ; simplement une messe dominicale une fois par mois…

… Signatures, félicitations, embrassades. L’apéritif servi dans chacun des quatre cafés de la localité. Impossible de ne pas trinquer à notre bonheur. La tête nous tourne déjà. Nous laissons nos verres à moitié pleins. Jusqu’à l’heure du banquet, la noce va maintenant tournoyer au son de l’accordéon, dans la salle des fêtes voisine. »

Repas classique de mariage, traînant en longueur, entrecoupé de chants, sketches et plaisanteries. Gaieté un peu factice des convives. À demi cachés par la pièce montée couronnée de son couple en porcelaine, Julien et Vanessa surveillent les serveurs et serveuses afin qu’ils ne remplissent pas trop leurs verres : il faut tenir jusqu’à deux ou trois heures du matin par ici, les mariés n’ont le droit de s’éclipser que fort tard dans la nuit. Après la langue de bœuf, ils n’ont déjà plus faim ; sous la table Julien a délacé ses souliers et fait prendre l’air à ses pieds échauffés. La succession de vins différents, la chaleur de la salle commencent à tourner les têtes ; les grivoiseries fusent, la noce s’amuse, sous l’œil impatient des mariés.

Passé minuit, on pousse les tables le long des murs ; l’accordéoniste égrène les premières notes du bal sur son piano à bretelles ; le père de la mariée, le teint un peu apoplectique, fait valser sa fille, le marié, sa belle-mère.

Vers deux heures, profitant de l’ouverture du bal aux villageois, les mariés s’échappent par la porte de service.

« J’avais rêvé que Vanessa franchirait le seuil de notre chambre dans mes bras, mais je suis entré à sa suite, sur la pointe des pieds, pour ne pas faire craquer le parquet de 1'hôtel. Dix fois, vingt fois, cent fois, j’avais répété ce qui suivrait : debout derrière elle, en l’embrassant dans le cou, j’aurais dégrafé sa robe, corolle blanche sur la moquette, libéré ses seins aux pointes dressées, puis, à genoux, j’aurais fait tomber le jupon empesé, ôté le porte-jarretelles et roulé les bas de soie jusqu’à ses chevilles, glissé mes mains sous le satin de sa culotte… Alors, elle se serait retournée et aurait commencé à me dévêtir, à son tour. Puis, je l’aurais portée sur le lit… Mais nous nous sommes simplement assis sur le couvre-lit blanc pour ôter nos chaussures ; pour cacher notre appréhension, nous avons, comme un vieux couple, commenté les incidents de la journée. Vanessa s’est démaquillée devant le lavabo, puis nous avons sagement disposé nos vêtements sur les cintres de l’armoire : du fond du lit, dans mon pyjama rose, j’ai regardé Vanessa, bras levés, enfiler une chemise de nuit à fleurs, avant d’ôter son slip et de se glisser à mes côtés… J’avais rêvé d’un feu d’artifice ; il n’y eut qu’un pétard mouillé. Une étreinte maladroite et laborieuse. Douleur et délivrance. Avec au matin, sur le drap froissé, le désolant spectacle laissé par un flot de sang ambigu. Flux menstruel qui devait devenir ma hantise pour de longues années, et allait réduire notre première semaine de vie commune à une semaine supplémentaire de fiançailles. »

Julien et Vanessa s’étaient installés dans un petit deux-pièces qui donnait sur une rue passante, à quelques centaines de mètres du centre-ville. L’immeuble était neuf, l’appartement impersonnel et les pièces de dimensions incommodes, mais pour 700 F par mois, il ne fallait pas demander le Pérou. Vanessa avait obtenu son rapprochement et travaillait maintenant à vingt kilomètres de là. Elle prenait la voiture et Julien se rendait à pied au Lycée, en vingt minutes de marche à travers la ville. Le dimanche, ils allaient au cinéma, ou recevaient des amis, quand il ne fallait pas sacrifier à la famille, ce qui n’allait pas sans tensions entre eux ; la mère de Vanessa se plaignait de ne pas les voir souvent, ne comprenait pas leur désir d’échapper aux repas de famille ni qu’ils se refusent à passer une partie de leurs vacances chez elle. Et Julien commença, malgré lui, à manifester une certaine agressivité à l’approche du week-end ; chez ses beaux-parents, puis à la maison, il devint sombre et taciturne. Au lycée, les choses se détériorèrent aussi.

Julien se sentait étranger dans le cadre où il travaillait. Lui qui avait fait ses études dans une école primaire, un pensionnat et une faculté plus que centenaires, aux couloirs hauts et sonores, où l’on respirait la même odeur indéfinissable qui donne une âme aux bâtiments, se sentait mal à l’aise dans ces murs de béton, ces classes fonctionnelles, ces couloirs bas et sombres. Sur chaque porte, laquée de rouge sang, un simple numéro. La sienne, c’était la salle numéro huit. Cela faisait trois ans maintenant qu’il y venait quinze heures par semaine enseigner la langue de Cervantès à des têtes de plus en plus vides. Et la seule idée qu’il pourrait en être ainsi pendant trente ans encore le terrifiait chaque jour davantage. Il avait déjà ses tics, ses habitudes et ses manies. Il faisait toujours entrer les élèves de la même phrase, d’une politesse vieillotte, qui les amusait : « Veuillez entrer, s’il vous plaît ». Il ne supportait pas de papiers sur le sol et les ramassait lui-même, pendant les intercours. Il rectifiait l’alignement des tables chaque fois qu’il n’était pas conforme au plan qu’il avait dessiné, le jour de son arrivée. Ce conditionnement lui faisait peur. Et puis, il y avait la trilogie de l’enseignement : préparations, cours, corrections ; les corrections surtout, fastidieuses et abrutissantes au possible, qu’il s’administrait à doses homéopathiques – deux copies par ici, trois par là – jusqu’au moment où il fallait impérativement les rendre ; alors d’un élan superbe, il corrigeait le reste du paquet en quelques heures qui le laissaient hébété, ne distinguant plus très bien la forme correcte de l’erreur, mais fort du devoir accompli.

Julien n’aimait pas non plus la ville, ses bruits, ses odeurs, ses cohues, son animation, mais seulement l’agencement de ses rues et de ses places, la mosaïque des façades et des toits de ses immeubles, les perspectives soignées de ses jardins. Tous ces feux, ces files de voitures, ces motos pétaradantes, ces gens se bousculant pour traverser dans l’intervalle rayé des passages pour piétons le mettaient de plus en plus mal à l’aise : il respirait mal soudain et je ne sais quelle angoisse l’étreignait qui l’empêchait d’aller plus loin. Il cherchait alors refuge dans le jardin public ou le square le plus proche jusqu’à ce que sa gorge se desserrât et qu’il pût reprendre son chemin, attentif à ne pas se laisser frôler par les passants, comme si ces simples contacts avaient pu le contaminer.

Bientôt, une idée s’imposa à lui comme une évidence : il fallait quitter la ville dès que possible, fuir cette atmosphère empuantie par les gaz d’échappement, cette poussière d’escarbilles noires qui recouvrait les meubles dès qu’on ouvrait les fenêtres, ce bruit incessant de véhicules de toutes sortes, qui vous martelait les tympans des petites heures du matin jusqu’à une heure avancée de » la nuit. Le dimanche seulement, la ville redevenait vivable, mais le dimanche ne pouvait suffire à supporter la semaine. Partir. Retrouver la quiétude des prairies de Valdauge, l’odeur de la terre qui fume après l’orage, les mille senteurs des herbes folles, du foin coupé, des fleurs sauvages, les bourdonnements des insectes dans la touffeur de l’été, la palette de l’automne et du printemps, le silence cristallin des matins de neige et de glace.

Partir !

Vanessa acquiesça tout de suite à ce projet, mais y mit des limites : la campagne, oui, mais pas question d’un trou perdu, ni de vivre éloignés de tout et de tous. Elle avait trop connu cela. Et puis, c’était bien joli, mais il allait falloir deux voitures pour venir au travail. Et l’argent, où allait-on le trouver ?

Mais Julien balayait d’un revers de main tous les obstacles ; il avait consulté son banquier et à un couple de fonctionnaires, on ne refusait pas de prêter : les rentrées étaient assurées. Alors tout alla très vite. Après deux mois passés à visiter les communes de la campagne à vingt kilomètres à la ronde, les terrains à vendre et les lotissements qui sortaient de terre un peu partout, leur choix se porta sur une parcelle bordée d’arbres à trois cents mètres du clocher d’une commune côtière. Six cents mètres carrés à peine, un talus d’ajoncs et deux tilleuls au bord d’une route.

La maison, Julien la découvrit un matin en allant au lycée, dans la vitrine d’un pavillonneur récemment installé sur la place. À ce premier client, le vendeur offrait la maquette, si l’affaire se faisait, et Julien la ramena à Vanessa, le soir même pour emporter sa décision : une maquette, c’est tout de même plus parlant qu’un plan, et puis elle avait fière allure cette maison, moderne avec son toit jusqu’à terre et son grand balcon, et traditionnelle à la fois par ses matériaux, l’ardoise et le granit.

Pendant une année entière, Julien et Vanessa connurent les mille et un soucis des candidats à la propriété ; les exigences tracassières des prêteurs, les conditions léonines des contrats, les révisions de prix, les retards des entrepreneurs, les erreurs d’exécution, les malfaçons, les suppléments inévitables, les fins de mois difficiles des premières échéances.

Mais, à la rentrée suivante, ils emménageaient dans leur nouvelle demeure, encore inachevée, mais déjà tellement plus confortable aux yeux de Julien que l’appartement de la rue des Martyrs – la bien nommée. Quoique, les premières nuits, Julien ne pût y dormir : le silence inhabituel du logis (plus de voisins au-dessus ni au-dessous), le vent dans les branches des tilleuls, le réveillaient comme le bruit de l’ascenseur ou du vide-ordures de l’appartement, mais ce n’était qu’un simple problème d’accoutumance, et au bout d’une quinzaine de jours, il n’y parut plus.

La vie poursuivit son cours. Julien consacrait tous ses loisirs à sa maison : en quelques mois, il avait abattu le talus, semé la pelouse, gravillonné les allées. Puis il fit faire une terrasse et un mur de clôture, mettre un portail. À l’intérieur, il mit des étagères dans les placards, posa les tapisseries.

Moins d’un an plus tard, un enfant allait venir remplir cette maison sous les tilleuls de ses cris et de ses sourires.

Vanessa ressentit les premières douleurs un samedi après dîner et, dans l’affolement compréhensible des parents novices, Julien la conduisit aussitôt à la Maternité. À leur arrivée, on lui confirma, après avoir examiné Vanessa, que le temps était bien venu, mais pas encore l’heure. Et on installa Vanessa dans une chambre du rez-de-chaussée, près des salles de travail où officiaient les sages-femmes. Toute la nuit, entre la veille et le sommeil, mal assis sur une chaise de moleskine, Julien attendit le moment fatidique ; mais ce n’est qu’à neuf heures du matin que Vanessa fut conduite en salle d’accouchement. Elle demanda que Julien l’y accompagnât.

« Le chariot silencieux roula dans le large couloir, tourna à droite et entra dans une salle froide, aux murs de faïence blanche. Au centre de la salle, un lit de métal chromé avec des appareils pour maintenir les bras et les jambes, des vis, des courroies, des leviers. On y étendit Vanessa, recouverte d’un simple drap blanc. Les contractions étaient maintenant plus rapprochées et elle gémissait fréquemment. La sage-femme entra, me jeta un regard surpris, expliqua à Vanessa ce qu’elle devait faire et ressortit. C’était dimanche et elle était seule pour trois accouchements en même temps.

À un moment donné, un cri perçant traversa la cloison, et peu de temps après, la sage-femme entra à nouveau. L’accouchement dura presque trois quarts d’heure. Debout à côté de Vanessa, je lui tenais la main, essayant de lui faire garder le rythme respiratoire qu’on lui avait enseigné ; mais les contractions diminuaient maintenant et deux injections pour les renforcer en fréquence n’y firent rien : alors je vis avec effroi comment de deux grands coups de ciseaux, la sage-femme entailla la chair de Vanessa pour laisser passage à la tête du bébé, dont on voyait les cheveux noirs. De ses deux mains, elle tira sur le crâne qui pointait et une petite chose toute ridée, gluante et violacée lança un cri… »

C’était une fille, qui pesait trois kilos, avait les yeux bleus, les cheveux bruns et mesurait cinquante centimètres. Julien et Vanessa la prénommèrent Julie.

 

VIII

Orages

 

Julie venait de fêter son premier anniversaire. C’était la fin du mois d’août, et les ailettes dorées des tilleuls donnaient à la pelouse un petit air d’automne ; le ciel charriait au vent d’ouest quelques nuages de pluie.

La journée s’annonçait grise, une de ces journées d’avant-rentrée, quand on ne se sent plus tout à fait en vacances, à demi libre, et ne sachant quoi faire.

Assis sur le banc, devant la maison, Julien attendait le facteur ; en été, à cause des estivants, il ne passait que vers onze heures, mais Julien avait pris l’habitude de ne rien entreprendre avant de savoir quelles bonnes ou mauvaises nouvelles lui apporterait le courrier ; aussi consacrait-il le temps d’après le petit déjeuner à la lecture du journal qu’on lui livrait vers six heures et à réfléchir – Vanessa disait « rêvasser » – à Dieu sait quoi, qu’il notait parfois sur un petit carnet noir, qu’il gardait caché dans son bureau.

Ce matin-là, Julien – c’est le carnet noir qui nous le révèle – mesurait le chemin parcouru depuis le premier tournant de sa vie ; la mort de son père ; la licence, la maîtrise, l’agrégation, son mariage, la maison, Julie, autant d’étapes implicites d’un ensemble dont la cohérence lui apparaissait maintenant avec la conscience soudaine d’être parvenu à un second tournant, après lequel il ne distinguait plus qu’une longue, immense ligne droite au bout de laquelle s’inscrivait le mot « retraite ». Un métier. Une famille. Une maison. Un métier qui lasse et casse.; des enfants qui grandissent et s’en vont ; une maison qui vieillit avec vous. La vie quoi ! Mais justement, Julien ne parvenait pas à croire que son avenir pût tenir en si peu de mots, que tout fût tracé d’avance, heurs et malheurs y compris…

Le facteur était en avance, lui aussi, et remit à Julien une enveloppe à en-tête, adressée à Vanessa. D’ordinaire, Julien n’ouvrait pas le courrier au nom de sa femme, mais, saisi d’un pressentiment subit, il déchira l’enveloppe à la hâte, survolant d’un regard inquiet les formules administratives : « Madame… j’ai l’honneur de vous informer que vous êtes reçue… en stage à Paris… à compter du 1er octobre prochain… pour une durée d’un an… »

Julien tombait des nues. Ainsi donc, Vanessa avait passé en secret ce fameux concours interne, et maintenant elle allait devoir partir pour un an. Et lui ? Et Julie ? Et la maison ?

« Sur le moment, j’eus envie de faire un éclat, mais un temps de réflexion me fit bientôt comprendre que c’eut été la preuve la plus éclatante de 1'égoïsme phallocrate que Vanessa mie reprochait souvent. J’optai donc pour un silence désapprobateur, et je remis à Vanessa le pli décacheté sans mot dire, attendant sa réaction. Elle eut d’abord un regard mécontent de voir que j’avais ouvert son courrier, puis une expression de soulagement apparut sur son visage en même temps que la joie du succès. Carré dans un des fauteuils du salon, je m’étais replongé dans la lecture du journal, mais les lignes imprimées sautaient devant mes yeux. Après avoir essuyé une larme d’émotion au coin de ses yeux, Vanessa, s’avançant vers moi, se décida à parler… »

Vanessa eut réponse à tout : oui, elle avait passé ce concours sans rien lui dire, pour s’éviter l’humiliation d’un échec supplémentaire.

Mais une année c’était vite passé ! Et puis, tous les vendredis soir, elle serait à la maison. Et lui, Julien, ne serait sans doute pas mécontent de mener à nouveau une vie de célibataire. Et puis, il aurait à s’occuper de Julie.

Julien, abasourdi par tant de désinvolture, acquiesça vaguement à tout cela : le moyen de faire autrement ; : de quel droit, lui, l’agrégé, le nanti, se serait-il opposé au déroulement de la carrière de Vanessa ? Mais, au fond de lui, une petite voix insidieuse criait à la trahison.

Les derniers jours de vacances furent gâchés par ce coup de tonnerre dans l’horizon jusque-là limpide de Julien et Vanessa. En public, celui-ci se félicitait de l’événement, mais ruminait de sombres pensées. Vanessa, radieuse, lui soumettait ses projets, organisait sa vie de père célibataire, lui disait : « mon pauvre chéri, sauras-tu te débrouiller avec Julie et tes quatorze heures de cours ? »

Julien, insensible à l’ironie du propos, répondait d’un air distrait ; « mais bien entendu, ne t’en fais pas pour ça ».

Vanessa prit le train de nuit pour Paris le 29 septembre. La rentrée avait apporté à Julien son contingent de têtes nouvelles, de changements d’horaires et déjà les premiers paquets de copies. Ce soir-là, il conduisit sa femme à la gare, l’aida à placer ses deux valises dans le filet à bagages de son compartiment – voiture 4 b, place 212 – l’embrassa sur les deux joues et au coin des lèvres, et partit sans attendre le démarrage du train ; Julien avait horreur des adieux de gare, et il ne voulait pas laisser Julie seule trop longtemps.

« La maison dormait dans le noir. Julie, poings fermés, souriait à ses rêves, dans son petit lit bleu et blanc. Je ressentais une impression bizarre, seul, dans cette maison, avec ma fille, veuf, brusquement de la présence de Vanessa. De ses allées et venues silencieuses, de son parfum qui flottait encore dans la salle de bains, de la tiédeur de son corps à mes côtés dans le lit. Je me tournai et retournai longtemps avant de m’endormir, pelotonné comme un enfant, d’un sommeil entrecoupé de rêves cauchemardesques. Julie cria vers deux heures du matin. D’habitude, c’était Vanessa qui se levait, au premier cri, je n’entendais jamais. Ses gencives lui faisaient mal et je dus les masser avec du baume, puis la bercer pour qu’elle se rendorme…

Cette première semaine fut tout un apprentissage : chaque jour, avant d’aller au lycée, je déposais Julie chez la gardienne, Mme Mouiche, pour la reprendre à cinq ou six heures, selon mon emploi du temps. Le premier jour, intriguée, – jusqu’alors, c’était Vanessa qui déposait la petite –, elle me tint la jambe un moment et j’arrivai en retard en cours. Le soir, il fallait que je prépare notre repas à tous les deux, mais pour Julien c’était vite fait, car il y avait de la purée de légumes au réfrigérateur pour la semaine. La baigner, la changer, la coucher laver ses vêtements sales, tout cela me prenait pas mal de temps. Le midi, je déjeunais à la cantine du lycée et le soir, je dînais devant la télévision, un plateau sur les genoux (Vanessa avait cela en horreur) je m’étais aussi autorisé à boire du vin pendant tout le repas, au lieu du seul verre habituel avec le fromage. Souvent, je laissais les casseroles sales et la vaisselle qui n’allait pas dans la machine, tremper dans l’évier jusqu’au lendemain matin. Pour les menus, j’avais établi une liste type, caractérisée surtout par la grande rapidité d’exécution des plats qui y figuraient. Le potage Vanessa en faisait pour la semaine, en même temps que la purée de Julie. Le lundi était le jour des œufs, le mardi celui du steak haché et des conserves ; le mercredi, j’avais plus de temps ; alors, je me faisais un petit plat ; un gratin quelconque. Le jeudi, des pâtes.

Le vendredi soir, j’allais chercher Vanessa au train de dix heures et nous dînions en rentrant : alors je mettais un rôti au four, avant d’aller à la gare. Le samedi et le dimanche, je lui rendais son tablier. J’avais résolu le problème du ménage en demandant à Mme Mouiche de venir, le vendredi, garder Julie à la maison ; elle passait l’aspirateur, faisait les carreaux, le repassage et époussetait de façon que Vanessa, trouve la maison en ordre en rentrant ».

Les premières semaines se passèrent ainsi, réglées comme du papier à musique, et Julien semblait s’adapter sans trop de peine à sa nouvelle vie.

Lorsqu’elle arrivait, Vanessa racontait sa semaine, faisait à Julie ses quatre volontés et refusait de sortir, pour profiter un peu de la maison. Julien se soumettait sans plaisir à ces week-ends domestiques. Certes, leurs retrouvailles hebdomadaires avaient redonné à leurs relations amoureuses la fougue des premiers mois, mais Julien en voulait à Vanessa de le tenir enfermé, la semaine durant par la présence de Julie, exclusive et accaparante, et le week-end par la sienne, enjôleuse et tendre. Alors, un beau jour que des amis l’avaient invité au spectacle, après avoir hésité, il fit venir une de ses élèves à la maison pour garder Julie. Elle s’appelait Rosa, portait des jeans délavés, des boucles brunes et de son regard profond, d’une eau bleu intense, faisait ce qu’elle voulait.

Ce qui devait s’ensuivre est banal, mais ne fut pas prémédité. Julien n’était certes pas insensible au charme de Rosa, mais c’est le hasard qui amena la jeune fille à la maison sous les – tilleuls. Julien s’était contenté de placarder son offre de baby-sitting sur les panneaux du lycée et Rosa s’était manifestée la première. Heureux et inquiet à la, fois, Julien s’était rassuré en se disant qu’ils ne feraient que se croiser. À Vanessa, il se garda bien de dire que c’était une de ses élèves, et comme le couple avec qui Julien sortait avait toute sa confiance, celle-ci accepta l’arrangement sans réticence apparente.

Julien sortait ainsi une à deux fois par mois et Rosa s’acquittait au mieux de sa tache auprès de Julie, s’éclipsant sur son vélomoteur dès qu’il rentrait. Mais, un soir de mars, il pleuvait tellement qu’il s’offrit à la raccompagner pour ne pas prolonger un tête-à-tête qu’il redoutait. Sous l’orage, ils chargèrent le vélomoteur dans le coffre de la voiture de Julien. Il faisait nuit noire et la pluie cinglait le pare-brise de la R.16. Arrivés devant l’immeuble où habitait Rosa, les cataractes du ciel redoublaient d’intensité, et ils prirent le parti d’attendre une accalmie pour sortir : le temps de descendre le vélomoteur du coffre et d’aller jusqu’au porche, ils étaient sûrs d’être trempés jusqu’aux os autrement.

« J’étais garé devant son immeuble. Une voiture qui venait en face me fit un appel de phares et j’éteignis mes lumières. Ni moi ni Rosa ne savions que dire. Immobiles dans le noir, nous écoutions la pluie tambouriner sur le toit et le battement de nos cœurs résonner dans nos poitrines. Elle voulut sortir sous l’averse. Je la retins. Sur la portière, ma main avait rencontré la sienne. Elle ne la retira pas. Je la pris et la portai à mes lèvres.

J’allais dire quelque chose, mais elle mit un doigt sur ma bouche. Et voilà qu’entre nous, tout était dit, sans le moindre mot. Qu’elle me plaisait, depuis longtemps, infiniment. Que nous étions bien ensemble. Que j’avais très envie d’elle et qu’elle disait oui. Qu’elle aussi attendait depuis longtemps cet instant. Le temps n’existait plus. Nous nous sommes embrassés. La pluie avait plaqué ses boucles sur son front et collé son jean sur sa peau. Nous avons fait l’amour dans la voiture, comme des amants pressés, dans une explosion des sens, exacerbés par cette pluie d’orage, dense et lourde. » 

Ce fut Rosa, à la pensée de Julie, seule dans la maison sous les tilleuls, qui rompit le charme et leur bonheur tout neuf, alors que la pluie avait cessé depuis longtemps déjà. Julien lui en sut gré, et l’ayant déposée sur le trottoir, faillit manquer un virage sur la route mouillée, dans sa précipitation pour rentrer au logis : « si jamais il était arrivé quelque chose à Julie.. ! », Mais Julie dormait, sa girafe serrée contre elle, ignorante des orages de la nuit.

« Je n’ai jamais su mentir, et la pensée de devoir inventer des mensonges pour Vanessa m’était aussi insupportable que celle de ne plus revoir Rosa, ce qui, de toute manière, m’était matériellement impossible puisqu’elle était mon élève pour trois mois encore. Nous étions convenus de ne rien modifier à notre comportement au lycée, mais le cœur a ses raisons que la raison ignore et malgré notre vigilance, notre romance fut bientôt un secret de polichinelle. Je retrouvais Rosa, dans sa chambre, plusieurs fois par semaine, pour de trop brèves amours qui nous laissaient meurtris et insatisfaits. Je ne voulais pas qu’elle revienne à la maison. Tromper Vanessa sous son propre toit, dans notre lit, c’eut été trop. J’étais inquiet et fortement culpabilisé, car j’aimais toujours Vanessa. Par réaction et besoin de justification, j’étais plus empressé qu’auparavant auprès d’elle, et elle le remarqua sans doute, car elle était fine mouche, mais ne fit aucun commentaire.

C’est, vers la même époque, que je remarquai qu’elle me parlait beaucoup moins de son stage, de ses collègues, des incidents de la semaine, pour s’empresser, elle aussi, auprès de moi et de Julie encore plus qu’à l’ordinaire.

Cette similitude de réactions, au même moment, me fit réfléchir. Et si Vanessa aussi… L’horrible doute venait de germer et la violence de mon émoi, à cette seule pensée me figea de stupeur : mari adultère, suborneur d’une de mes élèves, j’étais jaloux à la simple pensée que ma femme put avoir un amant ! »

Cette situation et ces sentiments vaudevillesques devaient avoir le dénouement qu’ils méritaient. Julien fit suivre Vanessa, apprit qu’elle avait répondu aux assiduités du directeur de stage – la quarantaine, sportif, divorcé, sans enfant – et l’attendit vainement au train du vendredi soir, quinze jours plus tard. Au courrier du lendemain matin, un pli recommandé d’un cabinet d’avocats parisiens lui signifiait que sa femme demandait le divorce, suggérant que la formule du consentement mutuel leur éviterait de désagréables formalités à tous les deux. Ainsi donc, Vanessa savait aussi ! Tout s’écroulait pour Julien.

 

IX

Épilogue provisoire

 

Un an plus tard, le 18 mars 1975, le Tribunal de Versailles prononçait le divorce par consentement mutuel de Julien et Vanessa, confiait la garde de Julie à sa mère et donnait à Julien un droit de visite tous les quinze jours et durant la moitié des périodes de vacances scolaires. La contribution financière de Julien à l’entretien de sa fille était fixée à 600 F par mois. Pour en arriver là, il avait fallu suivre le lent dédale de la justice, subir la verbosité rapace des avocats, 1'épreuve inutile de la conciliation, le déchirement du partage du patrimoine. La maison sous les tilleuls fut mise en vente et Julien ne put obtenir en temps utile les crédits nécessaires pour la racheter. Il en fut à la fois soulagé – car tout ici rappelait Vanessa – et blessé d’une blessure profonde qui aujourd’hui encore saigne au moindre souvenir, car cette maison était le premier et le seul de ses rêves d’enfant qu’il avait pu réaliser. Julien installa sa part de mobilier – la chambre, le bureau et quelques petits meubles dans un trois-pièces qu’il loua avec Rosa, dans une résidence du centre-ville. Tous les quinze jours, le samedi matin, il prenait le train pour Paris, et allait chercher Julie à la sortie de l’école maternelle. Il passait avec elle le week-end, et rentrait fatigué dans la nuit du dimanche au lundi. Rosa venait parfois le conduire et le chercher à la gare. Bientôt, il eut ses habitudes dans les trains de nuit, ses connaissances dans les petits hôtels restaurants de Versailles, ses entrées dans les parcs d’attractions et les jardins zoologiques. Julie s’émerveillait de toute cette nouveauté, de ce paradis bimensuel, de ce papa-Noël qu’elle avait maintenant en plus de son papa-tonton, le monsieur de maman.

« Je me souviens de mon premier départ pour Versailles. Rosa était venue m’accompagner à la gare. Appuyée à mon bras, la tête sur mon épaule, elle ne disait rien, mais au fond du bleu de son regard perçait comme un reproche. Moi j’attendais qu’elle me dise “je pars avec toi”. J’attends ces quatre mots un samedi sur deux. Mais il faut laisser faire le temps, ne rien brusquer. Je suis déchiré entre deux amours pareillement forts pour un petit bout de femme de trois ans bientôt, qui ressemble déjà tellement à sa mère, et une lycéenne de vingt ans qui cherche encore sa vie dans la mienne. Chacune veut me faire oublier l’autre, l’une par sa candeur amoureuse et cruelle d’enfant, l’autre de tous ses atouts de femme au parfum sucré. Tous les quinze jours, je vis une double déchirure, à chaque fois un peu plus profonde. Chacune me parle de l’autre, à petits mots déguisés et jusque dans ses silences. 

─ Papa, emmène-moi avec toi, chez toi.

─ Bientôt ma chérie, aux grandes vacances.

─ Julien, partons en weekend, les Duchemin nous invitent.

─ Chérie, tu sais bien que cette semaine je dois prendre Julie. 

─ Ah, oui, j’oubliais… Julie…

Durant les longues heures que je passe dans les trains, je retourne les pièces du puzzle dans tous les sens. Je demande Rosa en mariage ; elle accepte ; nous obtenons la garde de Julie, parce que Vanessa a encore changé d’amant. Je rachète la maison sous les tilleuls. Scénario optimiste, dont chaque ligne bute sur la réalité. Rosa à presque dix ans de moins de moi. Sa vie de femme commence ; la mienne, faite et défaite, est toute à refaire. Et chaque dimanche soir, quand je rentre et qu’elle n’est pas au train, j’ai peur, atrocement peur de ne trouver qu’un mot sur l’oreiller. L’épouser ? – Oui, bien sûr, mais le voudra-t-elle ? Mais, si je ne me remarie pas, je n’ai aucune chance d’obtenir la garde de Julie. Pour un juge, un enfant est toujours mieux aux côtés de sa mère. Et puis Vanessa file le parfait amour avec son directeur. Elle a toutes les chances de se faire épouser par ce bellâtre, elle. Quant à la maison, n’en parlons pas. À moins de gagner au Loto. Lamentablement, mon château de cartes s’écroule, et inlassablement, bercé par le rythme assourdi des boggies, j’essaie d’en remonter les étages. »

Tous les vendredis matin, Julien se rendait à la salle de culture physique de Giorgio, un ancien boxeur recyclé dans la musculation, toujours entouré d’un escadron de jolies femmes qu’il faisait souffrir pour qu’elles restent minces. Les cours étaient mixtes et le rythme soutenu, mais les résultats étaient probants.

« Ce matin-là, j’avais bu mon verre de jus d’orange, ma tasse de café, mangé mes deux biscottes comme d’habitude, et m’étais acheté un pain au chocolat en prévision du coup de pompe de onze heures. Mais, dès 1'échauffement, je me sentis des jambes en coton. La séance du vendredi matin était toujours difficile. Et puis la veille, nous étions sortis, Rosa et moi, et je m’étais couché tard. J’avais une barre de 15 kilos sur les épaules et je commençais la dixième des 25 flexions commandées lorsque les lumières de la salle commencèrent à tournoyer devant mes yeux, comme des soleils de Van Gogh. Je m’entendis dire au moniteur : “Giorgio, ça ne va pas, je vais m’allonger à côté”. Mes deux voisins m’aidèrent à m’étendre sur un transat dans la salle voisine ; ce genre d’incident était fréquent aux séances du matin : hypoglycémie. On nous faisait alors croquer une ou deux pastilles de glucose et ça repartait, mais justement le tube était presque vide : il n’en restait plus qu’une. On me la donna et j’essayai de la croquer, mais devant mes yeux, un halo de brouillard s’épaississait… »

Julien se réveilla, quelques heures plus tard, sur un lit d’hôpital, une perfusion au bras gauche, la tête vide et la bouche sèche. Une infirmière lui apprit qu’il était tombé dans le coma et que les analyses pratiquées d’urgence avaient révélé une glycémie plus de cinq fois supérieure à la normale. Elle était ressortie avant qu’il ait eu le temps de lui poser d’autres questions. Il se souvenait à présent ; la barre de fonte, les flexions, les soleils, la chaise longue, puis le noir…

La chambre où il se trouvait semblait neuve. Le revêtement de sol était orange et sur les murs alternaient un papier vinylique dans les tons beige et des peintures allant de l’ivoire au marron tête de nègre. C’était une chambre à deux lits et Julien occupait le côté fenêtre. L’autre lit était inoccupé pour l’instant. Un fauteuil et deux chaises de moleskine marron, une petite table. Le lit, la table de chevet, une table adaptable pour les repas : formica et acier inoxydable. À la tête du lit, une rampe d’aluminium anodisé comportait diverses installations : prise d’alarme, lumière, radio, des témoins lumineux vert et rouge, un interphone, des prises électriques et les arrivées d’oxygène et de vide.

C’était neuf, propre, fonctionnel et presque confortable, n’eut été le lit trop haut et trop dur. Sur la chaise, Julien vit son sac de sport. On lui avait passé un pyjama bleu délavé. Il chercha du regard ses vêtements ils devaient être dans la penderie.

Vers le milieu de l’après-midi, le Professeur, chef de service, passa.

« Il était entré en même temps qu’il frappait, selon l’habitude hospitalière, alors que j’essayais de mettre en marche la radio du chevet.

— Alors, monsieur Nouvel, vous vous demandez ce qui vous est arrivé ? Rassurez-vous, vous êtes sorti d’affaire maintenant, mais je vais quand même devoir vous garder quelque temps.

— Mais qu’est-ce que j’ai eu docteur ?

— Avant de vous répondre, laissez-moi vous demander si ces derniers temps, vous vous sentiez en parfaite santé.

— Euh, oui. Enfin, c’est-à-dire que j’ai maigri de plusieurs kilos et que je me sentais fatigué, mais comme j’ai eu ion certain nombre de soucis…

— Aviez-vous particulièrement soif ?

— Oui, depuis quelque temps, il fallait même que je me lève la nuit pour boire et aussi pour uriner.

— Tout concorde, d’ailleurs les analyses nous l’ont confirmé, c’est une sécrétion insuffisante d’insuline qui est à l’origine de votre chute dans le coma.

Brusquement, tout s’éclairait d’une clarté violente ; je me sentis pâlir :

— Alors, je suis…

— Diabétique, sans aucun doute. Mais vous réagissez très bien à l’insuline et vous n’avez que deux choses à faire pour continuer à vivre normalement : suivre un régime approprié et apprendre à vous faire des injections d’insuline. Ce n’est pas difficile, vous verrez. Je vous laisse. Je repasserai demain matin, nous discuterons de tout cela. Faites prévenir votre famille et votre employeur que je vous garde une huitaine de jours.

Diabétique ! Le ciel venait de me tomber sur la tête. Certes, il y a plus grave, mais j’étais si loin de me douter. Et puis, une maladie incurable, même efficacement combattue, cela fait toujours peur. Je passai le reste de la soirée abîmé dans des pensées où revenait l’image de mon père, incurable lui aussi, et 1' obligation de me faire deux piqûres par jour, jusqu’à la fin de ma vie.

J’étais tellement abattu qu’il était plus de six heures lorsque je me décidai à téléphoner à Rosa. Elle n’était pas à la maison. J’appelai au lycée. L’hôpital avait prévenu le Proviseur de mon malaise, mais bien que Rosa fût devenue ma compagne légitime, il n’avait pas cru devoir la prévenir ! Nous étions vendredi. Je me souvins qu’elle avait prévu d’aller chez une amie et m’avait demandé de ne pas l’attendre. Je devais dîner chez ma mère. Et moi qui avais tellement besoin d’elle, en ce moment !

Julie !!! Je fis à la hâte le numéro de Vanessa 16.1.624.24.13. J’appelais toujours le vendredi soir, la semaine où je n’allais pas à Paris.

Elle attendait mon appel et décrochait elle-même. 

— Allô, papa, c’est toi ?

— Oui, Julie, c’est moi, tu ne peux pas savoir comme je suis content d’entendre ta voix. Tu vas bien ? Tu as bien travaillé à l’école ? Raconte-moi.

Julie me raconte, de sa petite voix aux inflexions chantantes, et moi, comme un idiot, je pleure soudain toutes les larmes de mon corps, tous mes chagrins accumulés m’inondent le visage.

— Mais qu’est-ce que tu as, papa, tu pleures ? C’est Rosa qui est méchante avec toi ?

— Non, ma chérie, ce n’est rien, c’est parce que j’ai eu très peur, mais c’est passé maintenant. La semaine prochaine, je vais te chercher pour les vacances, d’accord ? Ce sera super, tu verras !

Je t’embrasse, Julie.

Pordic, 22 octobre 1982.

© Pierre-Alain GASSE, 1982-2016.

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