Julie, cette pimbêche

 

©1949 Isabelle Marie Yvonne Malézieux

 

                                                                                                                                                            Pour Thomas, Lucas, Melvil et Camille

Bonjour, les gars.

Je m'appelle Pierrot. J'ai neuf ans.

Je sais pas vous, mais moi, j'aime pas trop les filles.

Elles savent même pas taper dans un ballon. Elles croivent que les pieds, c'est pour sauter à la corde ou jouer à la marelle, n'importe quoi !

Bon, des fois, à la balle au prisonnier, elles sont pas si mauvaises que ça. Mais, dans notre bande, Momo, Lulu et moi, on n'en veut pas.

Ça tombe bien, dans mon école, y'en a pas.

Enfin, si, mais on est séparés : une classe de filles, une classe de garçons et, à la récré, un grillage sépare la cour en deux.

Nous, on dit qu'on serait au parc zoologique et on leur jette des cacahuètes, comme aux singes. Elles font des grimaces ou elles pleurent. C'est rigolo. Mais interdit.

Certains, comme Maurice, ont leur sœur de l'autre côté. La sienne, elle s'appelle Julie. Elle est plus grande que moi. Et c'est une rapporteuse à quatre chandelles. Alors, le soir, Momo, des fois, il se fait sonner les cloches !

Moi, heureusement, j'ai pas de sœur.

Ça n'empêche pas que je me fasse sonner les cloches aussi, surtout quand j'ai fait des taches d'encre plein ma blouse ou plein mon cahier ou plein les deux ! Si vous croyez que c'est facile d'écrire au porte-plume sur du papier qui gratte !

La semaine dernière, le maître m'a accroché mon cahier tout ouvert dans le dos, après l'avoir barré d'un "SALE" en grosses lettres, et j'ai dû rentrer comme ça à la maison !

Ç'a été ma fête. Privé d'argent de poche pendant quinze jours. J'ai secoué mon âne-tirelire. Y'a pas grand-chose dedans depuis quelque temps. C'est la vie !

Enfin, passons.

Maurice, il dit que sa sœur, c'est une pimbêche. Je sais pas où il a entendu ce mot-là. Personne à l'école le connaît. Mais ça nous plaît bien. Alors, on a fait une petite chanson :

"C'est Julie la pimbêche
qui s'en va à la pêche ;
avec ses gros sabots,
dérape et tombe à l'eau."

Le début, c'est Momo qui l'a trouvé, la fin, c'est moi. Lulu était mort de rire. Dommage qu'on puisse pas la chanter sur la cour, c'est un peu risqué. Déjà que Maurice et moi, le maître, il nous a à l'œil, on peut pas se permettre.

Alors, hier soir, à la sortie de l'école, un peu loin du bourg déjà, on s'est cachés derrière une haie, et quand Julie est passée avec ses copines Amélie et Coralie, on leur a fait peur et on leur a chanté notre comptine.

Elles ont ramassé des cailloux. Nous aussi, forcément. Manque de chance, on n'a pas le droit d'emporter nos frondes à l'école, sinon elles auraient détalé vite fait. Mais là, on s'est retrouvés dans un pré qui est au bord de la route ; la barrière était mal fermée.

On les a coursées autour de la mare. Et je sais pas comment, à un moment, Julie a glissé et est tombée dedans.

"Au secours ! Je sais pas nager !"

Nous non plus, on barbote, c'est tout.

Tout le monde s'était arrêté. Julie, couverte de lentilles d'eau, ces trucs verts que mangent les canards, s'enfonçait, remontait, s'enfonçait, remontait... Elle a crié.

Alors, j'ai sauté. Momo m'a lancé un bâton qui traînait par là, je l'ai tendu à Julie qui a réussi à l'attraper et les autres nous ont aidés à remonter.

Obligés d'aller frapper à la porte de la femme du menuisier qui nous a séchés et réconfortés. Le lendemain à l'école, j'étais un héros. Puni à la maison, mais ça valait le coup.

Finalement, Julie, elle est pas si "pimbêche" que ça. Et les couettes, ça lui va drôlement bien.

Une dernière chose : oubliez ce que j'ai dit au début.

Allez. À plus.

Pierre-Alain GASSE, septembre 2012.

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