L'Indonésienne

Singapore maid

Novella

I

Le ferry croisait dans Singapore Strait en direction du terminal de Tanah Merah. Décembre s'achevait sous des nuages poussés par les vents de sud-est. Accoudée au bastingage, une jolie indonésienne aux cheveux courts, vêtue à l'européenne, observait l'horizon, sa valise à ses pieds, cherchant du regard les gratte-ciel de la cité-état. La brume matinale ne permettait pas encore de distinguer la côte. Le navire était poussif. De  multiples couches de peinture bleue et blanche tentaient de tenir la rouille en respect, mais celle-ci pointait partout. Il n'y avait pas beaucoup plus de quarante mille nautiques entre son port d'embarquement et sa destination ; pourtant, c'est un autre univers qu'elle s'apprêtait à découvrir, le cœur à la fois oppressé d'angoisse et gonflé d'espoir.

Partir avait été si difficile !

Tout laisser, maison, famille, patrie, sans espoir de retour avant deux ans, peut-être, dans son lointain village natal de Java. Tel était le contrat signé avec l'agence qui lui avait trouvé ses futurs employeurs. Quand on est sans attaches, célibataire encore, c'est déjà difficile de tout laisser ainsi. Mais divorcée avec une adolescente à charge qu'elle avait dû mettre en pension, cela devenait un nœud au ventre quasi-permanent. Elle n'avait pas fermé l'œil la nuit dernière. Et bien peu dormi depuis la réception de son contrat, une semaine auparavant. Mais pour l'instant, l'excitation de l'inconnu l'empêchait encore de ressentir la fatigue.

Finies pour elle les interminables journées de travail dans la restauration. La cuisine, c'était sa vocation, mais ce métier n'avait pas d'horaires et sur les sites touristiques, c'était pire encore qu'ailleurs. Le client devait pouvoir s'alimenter à toute heure. Et à Tanjung Pinang, pas question d'une équipe de jour et d'une équipe de nuit, non. Dans le "food court" où elle travaillait, il fallait assurer fabrication et service de  sept heures du matin jusqu'à minuit. Dix-sept longues heures debout dans la chaleur des fourneaux ou la promiscuité de la salle et du trottoir, c'était selon. Travailler chez des particuliers, cela ne pouvait être que mieux, pensait-elle.

Elle aurait souhaité entrer au service d'expatriés européens, mais on lui avait fait comprendre qu'il fallait d'abord faire ses preuves chez des Chinois quand on était comme elle sans expérience en tant que "maid". Hélas, c'étaient de loin les employeurs les plus intraitables : exigeants au dernier degré, méprisants voire carrément racistes, mauvais payeurs, et le pire pour elle, toujours à vous crier dessus, surtout les femmes, de leur voix haut perchée. Elle n'aimait pas beaucoup les Chinois. 

Le ferry avait infléchi sa course en direction de la côte sud-est de Singapour. La houle de travers tapait contre la coque et soulevait des gerbes d'embruns. Elle en sentait le sel sur sa peau. Un léger mal au cœur dû à ce roulis l'avait saisie. Son estomac était trop vide et elle n'avait jamais eu le pied très marin. Seulement voilà, le ferry coûtait plus de trente dollars singapouriens et en roupies cela représentait déjà une petite fortune pour elle, alors l'avion, hors de question ! Elle opéra un bref calcul de tête : un million cinq cent mille au bas mot ! Deux mois et demi de son salaire passé ! 

Puis elle songea qu'avec les quatre cents dollars mensuels, nourrie logée, qu'elle allait gagner à présent, ses conditions d'existence et celles de sa famille allaient changer du tout au tout ! Le sourire revint sur son visage. Allons ! Cela valait bien quelques désagréments : ce mal de mer, ces Chinois... Elle imagina le sourire de ses parents lorsqu'ils recevraient les mandats qu'elle leur enverrait. Elle n'aurait plus à mendier des délais de paiement pour le pensionnat de sa fille. Sans compter les économies qu'elle comptait bien mettre de côté pour un jour rentrer au pays et réaliser son rêve : tenir son propre restaurant !

Un doute la saisit soudain. Avait-elle bien tous les papiers nécessaires à son entrée dans le pays ? Elle ouvrit son sac, y cherchant avec fièvre son passeport international et le visa qu'elle avait mis si longtemps à obtenir, son contrat de travail, sa carte d'embarquement. Ouf ! Tout était là. Elle referma avec soin la fermeture à glissière.

La côte se dessinait à présent dans un ciel rosissant. Elle voulut y voir un signe et se retourna. Les silhouettes  menaçantes des tankers et porte-conteneurs dont ils avaient coupé la route avec appréhension, s'alignaient dans le lointain.

À l'approche du Terminal, le capitaine du ferry fit retentir sa sirène.

Le navire manœuvra lentement pour s'approcher du quai. Lorsque les bouées de caoutchouc entrèrent en contact avec la jetée, deux marins sautèrent à terre pour passer les aussières autour des bittes d'amarrage.

Dix minutes encore, le temps qu'on abaisse les passerelles, et elle mettrait le pied sur sa nouvelle terre. Elle empoigna sa valise et se prépara à descendre avec la foule des touristes où se mêlaient quelques immigrants comme elle.

Prenant une longue inspiration, elle tenta de se rassurer d'un souhait murmuré : "Good luck, Ratih !"

...

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©Pierre-Alain GASSE, décembre 2014.

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