La Dame de Gargilesse

ou

La Délectable Histoire de Sylvestre Courtecuisse

 

Au sud du Berry, « protégé des vents froids par plusieurs étages de collines et blotti au fond d’un bassin masqué par la verdure », se trouve un village nommé Gargilesse-Dampierre. La première partie de son nom, il la tire du modeste affluent de la Creuse qui coule à ses pieds, la seconde d’un petit bourg situé à cinq kilomètres de là.

Sur son piton schisteux, Gargilesse a vu, depuis l’époque gallo-romaine, plusieurs châteaux successifs édifiés, détruits, reconstruits. Celui qui subsiste aujourd’hui date de 1750 et on le doit à Olympe Rozée de Chevigny, veuve du capitaine de cavalerie Louis-Charles du Breuil du Bost.

C’est un gros manoir dix-huitième, accolé à l’église du village et encore protégé par la porte flanquée de deux tours rondes du château fort d’antan.

Pour sa part, l’église Saint-Laurent-et-Notre-Dame, du XIIe siècle, qui le jouxte, mêle un style roman prédominant à quelques prémices du gothique. Un clocher aveugle, court et carré la couronne. Sous le chevet et le transept, une crypte romane, ornée de fresques remarquables, compense la déclivité du terrain. On dit qu’autrefois château et église communiquaient secrètement par là.

Le village, de trois cents et quelques habitants, est connu pour abriter une des demeures de prédilection de George Sand, aujourd’hui transformée en petit musée.

Algira, ou la Villa Manceau, comme l’appelait encore la romancière, du nom de son compagnon de l’époque, a été aménagée pour l’écrivaine en 1858 et réaménagée par ses descendants, un siècle plus tard, pour accueillir le public.

En dépit de sa taille, le village, qui figure sur la liste des plus beaux de France depuis des lustres, reçoit plusieurs manifestations culturelles de renom. Des concerts de musique classique à l’initiative d’un harpiste de renommée internationale venu s’installer ici. De nombreuses expositions de peinture aussi, car depuis deux siècles, les peintres ont fait de cette contrée de la Creuse une sorte de « vallée-atelier ». Sans compter les multiples animations touristiques habituelles dans ces endroits de villégiature privilégiés : marchés artisanaux, spectacles de rue, journées du livre, etc.

Tout ceci pour dire que Gargilesse-Dampierre, avec ses hauts toits de tuiles plates, ses maisons de schiste et calcaire colonisées par la vigne vierge, sa rivière serpentine, est un de ces villages où il fait bon vivre, si l’on est sensible à la tranquillité, à la beauté simple, à la nature sans apprêt.

Avec des nuances cependant. Depuis l’avènement des vacances et du tourisme, de juin à fin septembre, c’était l’agitation, certains disaient l’envahissement. D’octobre à mai, un calme pénétrant, que d’aucuns qualifiaient de morne ennui.

Sylvestre Courtecuisse, en dépit de son intérêt bien compris, comme nous le verrons, appartenait aux premiers et vivait au bas du village, dans la modeste demeure léguée par sa famille.

Quarante-cinq années avant celle-ci, il était annoncé pour le 28 décembre ; il n’arriva que le 31. Ses parents, respectueux d’une tradition fainéante qui voulait que l’on donne au nouveau-né le prénom du saint ou de la sainte du jour, l’avaient donc appelé Sylvestre, au lieu d’Innocent !

S’il se félicitait de cet heureux coup du sort, il se lamentait par contre de porter le patronyme de Courtecuisse. Il est des noms de famille de toutes sortes, des plus ronflants aux plus terre-à-terre, des plus nobles aux plus plébéiens, et tous ne sont pas bien portés, cela va sans dire. Mais dans le cas de Sylvestre, il était d’une évidence irrémédiable que le sien ne lui allait pas ! Il avait toujours été le plus grand partout où il était passé, de la maternelle au collège, du dispensaire au service militaire, des enfants de chœur à la chorale paroissiale.

Vous l’avez compris, Sylvestre Courtecuisse, avait été élevé dans la religion, « catholique, apostolique et romaine » par une mère bigote et un père indifférent, mais soucieux de lui inculquer une éducation à principes.

Tout confit en religion qu’il fût, il n’en restait pas moins un grand « dépendeur d’andouilles » et un pécheur invétéré, surtout contre le dixième commandement, celui qui prescrit, entre autres, de ne convoiter ni la femme d’autrui ni sa servante.

Car la nature avait pourvu Sylvestre d’un appendice en rapport avec sa taille et les femmes ne s’y trompaient pas. Le bruit courait au village que pas une entre seize et soixante ans ne lui aurait fait défaut. Pucelle, mariée, veuve, nonne même, aucune qui rechignât à « voir le loup » en sa compagnie !

L’abbé qui le confessait s’en arrachait les rares cheveux qui lui restaient et bien qu’il le soupçonnât de vantardise, il recevait généralement confirmation de ses méfaits de la bouche même de ses paroissiennes !

Sylvestre était brocanteur. Après des études décousues chez les bons pères de La Châtre, ayant raté son brevet plusieurs fois, le sien l’avait placé en tant que commis chez un professionnel de ses amis. C’est là qu’il s’était pris d’amour pour les vieilleries de tous acabits et avait développé une habileté manuelle sans pareille pour toutes sortes de réparations et remises en état. Avant son décès, son patron lui avait cédé son commerce, un pas-de-porte constitué d’une ancienne boutique de quincaillerie, suivie d’une cour, d’une remise et d’un garage, tous pleins à craquer.

Sylvestre avait une passion curieuse : il accumulait les vases de nuit, pots de chambre et autres seaux hygiéniques dont il possédait une collection de plus de trois cents pièces, suspendues par l’anse à des crochets vissés aux poutres et solives de son magasin.

Étant donné sa taille, qui dépassait le mètre quatre-vingt-dix, il lui fallait circuler avec précaution dans la boutique sous peine de se retrouver le nez dans un de ces ustensiles ! Mais, par une sorte de mémoire du corps étonnante, il donnait de manière inconsciente les mouvements de tête nécessaires au moment opportun et jamais on ne l’avait vu ni entendu s’y cogner.

Tout l’été, il se terrait dans sa demeure voisine, épiant la vie à travers les petits carreaux de ses croisées, pestant contre les tenues débraillées des envahisseurs et refusant de commercer avec eux. À la boutique, un écriteau délavé pendait au bec-de-cane : « En course – Réouverture :... heures ». Mais l’espace réservé pour inscrire à la craie l’heure du retour restait désespérément vide et les éventuels clients étrangers se cassaient le nez sur une porte fermée à toute heure de la journée.

Les autres, ceux du cru, savaient qu’il fallait attendre septembre pour que Sylvestre fasse prendre l’air à ses possessions, astique ses cuivres, nettoie ses miroirs, encaustique ses armoires et daigne recevoir le public.

Ses parents lui avaient légué, outre la maison où il habitait, un bas de laine bien garni, fruit de décennies d’économies et de placements judicieux ; Sylvestre Courtecuisse ne travaillait pas par besoin, mais par désœuvrement et pour son plaisir. Il était donc un bon parti, dans tous les sens du terme.

Hélas, si bien des filles et femmes des environs avaient réussi à le mettre dans leur lit, ou plutôt lui dans le sien, encore que bien souvent ce Casanova exécutât la chose en des lieux qui en étaient dépourvus, aucune n’avait pu jusqu’ici lui passer la corde au cou. Hormis quelques heures de plaisir, il n’avait jamais rien promis à aucune et toutes s’étaient contentées de ce qu’il leur avait donné.

Restait un cas à part : celui de la « Dame de Gargilesse ».

Éléonore de Montmirail, d’une noblesse obscure, mais argentée, ce qui n’est pas si courant de nos jours, s’était installée au Château sept ou huit ans avant les faits racontés, après l’avoir racheté aux héritiers descendants de Louis-Charles du Bost et d’Olympe de Chevigny. Pour échapper à un père tyrannique, elle s’était mariée jeune à un financier parisien plus vieux qu’elle qui lui avait donné deux enfants coup sur coup avant de la laisser veuve avec un capital qui se comptait en dizaines de millions.

Âgée d’une trentaine d’années, c’était une femme en tous points singulière : grande, racée, rousse incendiaire, cavalière émérite, athée notoire. Au village, on l’appelait « La Châtelaine », à l’extérieur : « La Dame de Gargilesse ». Il y avait déjà là de quoi intriguer et faire jaser le plus grand nombre. Elle n’en avait cure, vivait à sa guise, donnait au château des fêtes somptueuses auxquelles elle conviait tout le gratin de la contrée et collectionnait les amants comme d’autres les toilettes ou les paires de chaussures.

Sylvestre Courtecuisse ambitionnait de devenir un de ceux-là, mais n’y était pas encore parvenu et cet objectif occupait le plus clair de ses pensées.

Comme tous les Casanova, ce qu’il aimait, c’était la conquête et, comme beaucoup de chasseurs, la prise, une fois capturée l’intéressait assez peu. Mais cette fois, c’était différent. Éléonore de Montmirail opposait de la résistance. Elle voulait choisir, pas être choisie. Et cela changeait la donne.

Il avait déjà été invité au Château à l’occasion de plusieurs fêtes et n’avait pas manqué « d’entreprendre » Éléonore. Sans plus de résultat qu’un regard hautain et un refus poli de toutes ses avances.

Sylvestre, entre autres qualités, possédait celle de la persévérance. Les rebuffades de sa belle rousse ne le désespéraient donc pas, pas plus qu’elles ne l’incitaient à renoncer. Entre deux rencontres, il allait se consoler ailleurs, ce qui bien évidemment ne plaidait pas beaucoup en sa faveur auprès de la Châtelaine, si celle-ci apprenait que la liste des conquêtes de notre brocanteur s’était encore allongée.

Les choses allaient ainsi depuis bientôt deux ans lorsque se produisit un fait nouveau.

C’était arrivé lors de la dernière fête donnée au château : un bal vénitien en l’honneur du 33e anniversaire de la flamboyante maîtresse des lieux.

La Châtelaine n’avait pas lésiné sur la dépense : au soir du jour anniversaire, des flambeaux de résine brûlaient dans un alignement parfait sur l’allée qui, une fois franchi l’ancien pont-levis, conduisait à l’huis de la demeure. Là, des laquais en livrée aux couleurs préférées d’Éléonore, bleu et or, annonçaient les invités d’une voix de stentor, avant leur entrée dans la salle de bal.

Masqués, emperruqués, poudrés, les conviés à la fête, en costumes grand siècle, de location pour les plébéiens ou sortis de la naphtaline des armoires pour les nobles encore argentés, glissaient à petits pas sur les parquets au point de Hongrie du château, chacun au bras de sa chacune.

Sur l’estrade dressée au fond de la salle de bal, devant un miroir qui dédoublait la pièce en profondeur et révélait la face cachée des musiciens, se tenait un mini-orchestre de chambre : clavecin, violoncelle, violon, alto, clarinette, hautbois, flûte et contrebasse.

Ils jouaient la musique baroque qui convenait : Charpentier, Couperin, Purcell, Haendel, Albinoni, Vivaldi... et les danses se succédaient sans discontinuer : chaconnes, pavanes, passacailles, gavottes, gigues, menuets, rigodons et sarabandes remplissaient la soirée de leurs rythmes lents ou rapides, enjoués ou guindés.

De nouveaux valets en livrée bleu et or s’occupaient d’abreuver et nourrir cette  assistance nombreuse. Ils circulaient les bras chargés de plateaux où les invités venaient se servir en coupes de champagne et petits fours chauds et froids, sucrés et salés.

Sylvestre était arrivé alors que la fête battait presque son plein. On allait découper le gâteau d’anniversaire. Celui-ci apparut porté avec précaution sur un pavois par deux laquais poudrés. Ils le disposèrent sur une desserte installée le long d’un des grands côtés de la salle. C’était une pièce montée à étages, comme il convient, tout de génoise, crème pâtissière, crème mousseline et crème Chantilly, surmontée d’un buste réduit en chocolat blanc de l’Amphytrionne, couronné d’une extraordinaire chevelure de sucre filé aux spectaculaires boucles et torsades rousses. Du grand art qui arracha des « Oh ! » et des « Ah ! » de surprise et d’admiration à toute l’assistance. Le pâtissier, un Meilleur Ouvrier de France reconnaissable à son col tricolore, suivait, toque en tête, le couteau à la main. Les applaudissements redoublèrent.

Des piles d’assiettes à dessert reposaient sur d’autres dessertes vers lesquelles convergèrent les convives. La musique à présent jouait en sourdine. Le pâtissier se dirigea vers Éléonore qui donnait encore le bras à son cavalier de la dernière danse, lui tendit le couteau et s’avança avec elle vers son chef-d’œuvre. La « Châtelaine » commença alors le découpage, sous les conseils du maître, tandis que les couples, assiette en main, approchaient pour recevoir leur portion de pâtisserie, leur ration de crème et leurs fragments de chevelure en sucre filé.

Vint le tour de Sylvestre, tricorne en tête, bas de soie blancs, veste à basques et culotte à la française aux couleurs de sa belle, un loup de velours noir sur le visage.

— Ah, vous voilà, Monsieur Sylvestre. Vous avez fière allure, ma foi.

— Pas tant que vous, Éléonore. M’accorderez-vous une danse, après que nous ayons dégusté ce somptueux dessert ?

— Je ne sais si vous la méritez, pendard que vous êtes !

— Je suis le plus fidèle de vos dévots, vous le savez bien...

— Fidèle, comme vous y allez, ce n’est pas ce qu’on me dit.

— Fidèle en pensée, je vous le jure ; pour le reste, le corps a ses exigences, ce n’est pas vous qui me contredirez...

— Certes non, j’aurais mauvaise grâce à le faire, mais, quand même, Marie-Madeleine, une novice, vous auriez pu vous abstenir, non ?

— On jase beaucoup, vous savez.

— Sans doute.

— Alors, cette danse ?

— Peut-être, nous verrons...

Sur ces paroles dilatoires d’Éléonore, Sylvestre s’était incliné et retiré de la file qui s’impatientait derrière lui, pour aller consommer son dessert à l’écart.

Tandis qu’il savourait, à petites bouchées, sa part de gâteau, l’onctuosité des crèmes lui rappela celle de la peau laiteuse d’Éléonore et les cheveux de sucre la senteur inégalée de sa longue chevelure bouclée, dans laquelle il rêvait de plonger ses doigts et enfouir sa tête. L’effet ne tarda pas à se faire sentir. Une excroissance douloureuse et peu décente vint gonfler sa culotte. « Palsambleu ! Cette diablesse m’échauffe trop les sangs ! Il faut que cela cesse ».

Sylvestre ambitionnait donc un tête-à-tête, un cinq à sept et pour tout dire même une nuit entière avec Éléonore.

L’orchestre entamait un menuet. Sylvestre se plaça dans le rang des hommes et, au fil des figures, à un moment donné, fut ramené en face d’Éléonore.

— Vous voyez que vous n’avez pas besoin de ma permission ?

— Vous vous gaussez. C’est à peine si nous avons le temps d’échanger trois phrases, entre deux changements de cavalier.

— Et cette métaphore de votre vie amoureuse ne vous plaît pas ?

— En l’occurrence, non, Madame.

Et, alors qu’ils frôlaient une tenture, Sylvestre fit un pas de côté, entraînant sa cavalière dans le passage qu’elle dissimulait. Elle allait crier quand la bouche de Sylvestre vint se plaquer sur la sienne.

Les lèvres d’Éléonore se défendirent d’abord, puis s’adoucirent lentement avant de se livrer finalement pour épouser celles de Sylvestre en un fougueux baiser. Lorsqu’ils reprirent leur souffle, elle susurra juste :

— Enfin ! Vous en avez mis du temps. Je me demandais si vous vous décideriez jamais !

— Vous ne me donniez aucun espace propice, méchante !

Le reste de la conversation fut remis à plus tard, car il se trouve que ce passage menait à la chambre d’Éléonore et c’est elle qui entraîna Sylvestre par la main jusqu’à l’alcôve qui s’y trouvait.

Et là se déroula le plus joli des combats amoureux que l’on ait vu depuis longtemps. La passion contenue a de ces débordements que l’on ne saurait exprimer entièrement. Les préliminaires furent bâclés, c’est certain, et le premier assaut livré sans ménagements, à l’initiative des deux affamés. Le second fut moins emporté. À l’issue de quoi, un autre appétit leur vint.

Par bonheur, la chambre d’Éléonore disposait de ressources insoupçonnées. Elle y avait fait intégrer un réfrigérateur table-top, comme dans un hôtel, et se levant pour l’ouvrir, comme la Vénus de Botticelli, elle en ressortit une bouteille de Dom Pérignon, un poulet froid et un sachet de pommes chips.

La scène fut sans témoins et c’est heureux, car l’image de la « Dame de Gargilesse », dans le plus simple appareil, allongée sur le ventre, les fesses en l’air, un pilon de poulet à la bouche, ses boucles rousses dans les yeux, aux côtés d’un Sylvestre assis, dont le sexe tardait à s’assagir, n’aurait pas manqué d’enflammer les esprits.

Ils firent ripaille et s’aimèrent encore.

À quoi bon vous en dire plus ? Ces deux-là étaient faits pour se comprendre, dans un lit j’entends, et cette nuit-là, ils s’entendirent si bien que la fête s’acheva sans que l’on ait revu la Châtelaine, et si débordements sonores il y eut, ils furent couverts par les notes et les accords de l’orchestre.

Au matin, dans le désordre de leurs draps, aussi curieux que cela paraisse, ils se vouvoyaient encore, bien qu’ils n’ignorassent plus rien de leurs intimités respectives. Ce verrou-là n’avait pas sauté.

Faut-il y voir le signe qu’aucun des deux n’entendait aliéner sa liberté chérie au-delà de corps à corps amoureux, aussi passionnés fussent-ils ? Sans doute.

Toujours est-il que chacun continua à mener sa vie comme par le passé, à l’exception de trois soirs par semaine, où l’on voyait Sylvestre franchir le pont-levis du Château.

Tant et si bien qu’à Gargilesse, on ne vous le dira pas, mais c’est un secret de Polichinelle, si je puis dire, et un polichinelle justement, Éléonore finit par en ramasser un dans le tiroir, comme on dit vulgairement.

Cette grossesse délia les langues comme jamais. La paix des ménages s’en trouva altérée. Qu’un mâle du village couche à l’occasion avec cette diablesse de Châtelaine, passe encore, mais lui faire un enfant, ça non ! Les conjectures allaient bon train. Mais il fallut attendre de voir le poupon et ses soixante centimètres à la naissance pour savoir qui était le père.

Roux comme sa mère, grand comme son géniteur, ici tous l’appellent « le fils du brocanteur » alors qu’il se nomme en réalité Louis-Armand de Montmirail. Sylvestre désirait ardemment le reconnaître, mais les deux amants convinrent que le patronyme de Courtecuisse ne pouvait seoir à quiconque et surtout pas à leur fils. Louis-Armand s’en est trouvé anobli.

La plaisanterie la plus commune au village est la suivante : Monsieur et Madame Courtecuisse ont un fils, comment s’appelle-t-il ? De Montmirail !

Je vous parle d’un temps....

Sylvestre et Éléonore ont tous les deux des cheveux blancs à présent. Hier, on a mis le château en vente. Éléonore est partie habiter chez sa fille à Paris.

C’est « le fils du brocanteur » qui tient la boutique. Il vient d’avoir trente ans. Toujours célibataire. Son père l’aide encore un peu. Mais, depuis le départ d’Éléonore, Sylvestre s’est assombri. Il erre dans la brocante, entre les pots de chambre suspendus au plafond et marmonne des litanies de prénoms féminins. Le dernier de la liste est toujours le même : Éléonore.

©Pierre-Alain GASSE, novembre 2016.

 (1) Les Plus beaux villages de France, Sélection du Reader's Digest, 1981.

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