Le Fourgon

I

Denis gamberge

"Denis Popovič" - né de parents serbes dans la Krajina - pour tout le monde ici est Denis Popovich, fils d'émigrés russes de la troisième génération, et on lui fiche la paix. C'est lors de son passage à la Légion Étrangère qu'il a pu faire ajouter ce h à la fin de son patronyme. Seuls son employeur et quelques amis connaissent ses véritables origines. Il ne s'en vante pas, car pour les gens tout ce qui vient de l'ex-Yougoslavie, c'est plus ou moins racaille et compagnie. Mais il enrage de ce mépris généralisé.

Ce matin-là, Denis se réveille plus tôt que prévu, malgré le somnifère léger pris la veille au soir. Les digits luminescents du radio-réveil marquent cinq heures. Sous le volet roulant incomplètement baissé, la lueur d'un gyrophare filtre. Sa couleur orangée le tranquillise. Ce ne sont pas les flics. Il écoute quelques instants les bruits familiers des éboueurs. Puis se tourne vers le mur, essayant de se rendormir pour une demi-heure encore. Mais rien à faire.

Il tend le bras à la recherche d'un corps chaud contre lequel se serrer, voire plus si affinités, mais se souvient aussitôt qu'il n'y a plus personne dans sa vie depuis quelque temps déjà. Il aurait peut-être dû appeler une fille. Pour le mental, c'eût été tout bon, mais pour la sécurité, cela laisse trop à redire. Il n'a voulu prendre aucun risque.

Côté imprévus, il a déjà été bien servi. Obligé d'aller se pointer chez les flics parce que sa bagnole avait été accidentée. Des petits cons qui s'étaient défoulés sur cette tire de riche qu'ils ne pouvaient voler ! Pneus crevés, carrosserie rayée, pare-brise enfoncé. Seulement, l'assurance, pour casquer, voulait un papier officiel. Pas moyen d'y couper. Du coup, toutes les caméras du commissariat ont pu le retapisser pendant une plombe au moins. De toute façon, avec son boulot, il est marron de ce côté-là, depuis le début. Alors, inutile de se monter le bourrichon avec ça. Plus facile à dire qu'à faire !

Cinq heures et demie. Ce matin, il embauche à sept. Il va être temps qu'il décanille du lit. Il a résilié ses abonnements depuis plusieurs jours, mais, comme en principe, il n'y a plus de coupure effective entre deux locations, il sait qu'il aura de l'eau chaude. Heureusement, parce que les douches froides, merci bien ! À la Légion, il a assez donné.

Cette nuit, il a rêvé en serbo-croate. Il était dans son village et se faisait engueuler par sa mère qui lui reprochait d'être encore rentré à pas d'heure. Ça faisait longtemps ! Sa mère ; après, sa femme ; sa dernière copine même. Que des emmerdes avec les meufs ! Alors, maintenant, plus de fil à la patte. Denis veut être libre. Et pour être libre, faut être riche.

Eh bien, c'est pour aujourd'hui. Assez longtemps qu'il attend ça. Il a tout préparé. Minutieusement. Ça ne peut pas foirer ! Allez, debout !

II

À l'embauche

Vestiaires des transporteurs, société de transport de fonds Funds Co, centre fort de Rennes.

— Salut Denis.

— Salut, Jos, salut, Paul, y'a quoi au planning ce matin ?

— La BF et le circuit habituel, itinéraire C, je crois. Briefing dans cinq minutes, a dit le boss. On est les derniers à partir.

Les trois hommes finissent de revêtir leur uniforme de travail, assez semblable à celui de la police, question forme et couleur. Mais, y'a l'inscription de la boîte dans le dos et la casquette cubaine en plus. Sans oublier le gilet pare-balles, depuis 2000 (merci Monsieur Chevènement !).

Denis lace avec soin ses rangers. Il se campe en position de tireur debout pour vérifier sa stabilité. Impec. C'est super-important d'être bien dans ses godasses.

Les trois hommes se rendent au stand d'armement. Le préposé ouvre le coffre, sort et vérifie trois revolvers 9 mm MR 73 chambrés en .38 spécial, avec leurs munitions et 3 pistolets-mitrailleurs Micro Uzi et leurs chargeurs ; ils signent les bons de remise, ajustent leurs ceinturons. Chargent le barillet des revolvers des six balles réglementaires et vérifient la sécurité de leur arme avant de la ranger dans son étui. Ils placent également un chargeur de 20 cartouches dans les Uzi. Vérifient là aussi les mécanismes de sécurité.

Dans la salle de préparation, l'horloge digitale affiche 7:30. Au rapport !

Ils entrent dans le bureau du chef de centre. Un colonel en retraite, pas porté sur la rigolade. Pour un peu, faudrait faire le salut militaire et tout le toutim. Mais par chance, la norme imposée par la boîte, c'est position repos, jambes écartées, mains dans le dos.

Avec ses dix ans d'ancienneté, Denis est le plus chevronné du trio. Il est le chauffeur du fourgon. Il y a deux mois à peine que les deux autres font équipe avec lui. Jos sécurise le véhicule. Et Paul fait entrer et sortir les fonds. À quatre, ce serait mieux, mais pour ça, il faudrait qu'il aient de la route à faire, pas que de la ville. Comme si y'avait moins de risques, tu parles ! 

Les convoyeurs de fonds qui n'ont pas le droit de fumer dans l'exercice de leur mission, sont avec les flics les plus grands consommateurs de chewing-gum que Denis connaisse. Il faut bien distraire la peur d'une manière ou d'une autre ! Et y'a pas intérêt à arriver au boulot chargé. Sinon, c'est la porte illico. Normal. C'est pourquoi Denis s'est acheté une conduite. Eau gazeuse, jus de fruit et bière sans alcool. Mais dès qu'il aura palpé et sera en sécurité, il a bien l'intention de rattraper le temps perdu. "Cigarettes, whisky et petites pépées", comme disait cette chanson à la télé dans une émission rétro. À lui la belle vie !

III

Denis joue la fille de l'air

 Jos est déjà à son poste dans le compartiment arrière qui lui est réservé. Denis vérifie qu'il a ses badges en poche, déverrouille la portière conducteur du fourgon et embarque. Paul monte à ses côtés, puis verrouille la sienne. Denis fait de même.

La check-list se déroule sans encombre sur son écran de contrôle : la grille du centre fort coulisse sur son rail. Denis embraye. Il est huit heures quarante-cinq. À cette heure-là, avec la circulation, ça va leur prendre un petit quart d'heure pour se rendre sur place.

Paul surveille les rétroviseurs, Denis conduit en souplesse, attentif au moindre mouvement de tous les véhicules qui l'entourent. Il a déjà été braqué une fois. Ce serait bien le moment !

Neuf heures pile. Denis se gare sur l'emplacement réservé aux transport de fonds devant la succursale de la Banque de France, rue de la Visitation. Il déverrouille les portes du fourgon. Paul, pistolet-mitrailleur au poing, sécurise l'entrée, Jos va chercher onze paquets filmés de noir qu'il ramène sur un chariot de la Banque. En un rien de temps, ils sont entreposés dans le compartiment sécurisé qui est bouclé à double tour.

Denis rend compte au P. C. de la première partie de leur mission. R.A.S. !

Le prochain arrêt se trouve de l'autre côté du pâté de maisons, dans une annexe de la B.F. rue Vivier. À la lecture du planning, Denis n'a pas compris pourquoi il n'avait pas été prévu de tout réceptionner au même endroit. Enfin, ce n'est plus son problème à présent. Tout ce qu'il sait, c'est qu'il y a encore six sacs de pièces à prendre.

Neuf heures quinze. Jos entre dans l'annexe. Là, il n'y a pas de chariot. Et les pièces, ça pèse un max. Paul appelle Jos en renfort, comme Denis l'avait prévu.

Les deux hommes disparaissent de sa vue. Le moteur du fourgon continue de tourner. Il a toujours en poche la clé du compartiment arrière. Paul n'a pas tiqué quand il l'a ouvert à sa place tout à l'heure.

Denis respire un bon coup, met son clignotant et démarre, direction la ZUP Sud. S'il a bien calculé, le voilà "dépositaire" de plus de onze millions d'euros. Mais concentré sur sa conduite, il s'interdit toute manifestation d'euphorie. La partie ne fait que commencer !

Il ne verra pas Paul et Jos laisser tomber de stupeur leurs sacs de pièces sur le trottoir :

Plus de fourgon, plus de Denis, plus de fric !

Oh, putain ! C'est quoi ce pastis ?

IV

 

Des longueurs d'avance

 

Au commissariat, ce jeudi matin, c'est la routine habituelle : de la viande saoule en cellule de dégrisement, dans la cage, deux ou trois putes surprises à racoler du côté de la Gare et, dans mon bureau, un petit dealer ramassé à l'entrée de son lycée. Rien que du menu fretin. C'est moi qui suis de permanence et le Commissaire n'est pas encore arrivé. Comme dab !

À neuf heures trente, l'une des lignes directes avec les établissements sensibles sous surveillance continue se met à clignoter. Moi, qui sirotais un café en laissant moisir mon client sur sa chaise, je jette un coup d'œil sur le voyant : Banque de France ! Allons bon ! Encore une alerte à la bombe. Depuis l'entrée en vigueur du plan Vigipirate, niveau rouge, ça n'arrête pas. Le clignotement s'accélère. Merde ! Un braquage ?

Je vide mon café d'un trait, en me brûlant la langue au passage, et j'appuie sur deux boutons du standard téléphonique : une sonnerie stridente retentit dans le commissariat et bientôt le planton entre dans le bureau :

— Christelle, mettez-moi cet oiseau en cage et tout le monde sur le pont. On sort.

Dans les bureaux, chacun ouvre les tiroirs pour récupérer son arme et la mettre dans son holster.

Je suis déjà dans le hall, portable à l'oreille, cherchant à joindre le directeur de la Banque de France. Je m'adresse à mes hommes :

— Alerte à la Banque de France. C'est tout ce qu'on sait pour l'instant. Trois équipes sur place : Sim et moi. Duvauchelle et Lamy. Poitrenaud et Samzun. Les autres en standby. Gilet pare-balles pour tout le monde.

Sa mutation à Rennes, après son exil lannionnais*, avait valu à la Briochine Bénédicte Plassard de retrouver à la P.J. rennaise, un collègue avec qui elle avait fait ses premières armes* : Simon Le Lagadec, surnommé Sim sans autre raison que la commodité.

Le Commissaire Dutertre n'avait pas tardé à comprendre qu'il fallait reformer une équipe qui avait jadis donné entière satisfaction à son collègue de promotion Le Puil, jusqu'à la mutation disciplinaire de Bénédicte dans le Trégor.

Et c'est ainsi que l'on avait vu renaître ce duo improbable d'une belle plante brune de près d'un mètre quatre-vingt en jean, T-shirt moulant et blouson de cuir, aux côtés d'un petit gros affublé d'un informe costard en velours côtelé, hiver comme été. Sans compter le bout de bois de réglisse que le bonhomme mâchonnait à longueur de journée pour tenter de se désintoxiquer de son paquet quotidien de gitanes maïs sans creuser davantage le trou abyssal de la Sécu.

Dans la Mégane du service, gyrophare bleu sur le toit et pare-soleil rabattu pour faire apparaître la mention "POLICE", Sim conduit pied au plancher, surfant sur la vague du trafic matinal encore dense à cette heure, à travers la ville de Rennes. Ça lui rappelle ses années de pilote de rallye. Comme quoi, rien ne se perd. Derrière, les autres tentent de suivre. Moi, accrochée de la main droite à la poignée de maintien, je téléphone de la gauche. Pas moyen de joindre la Banque de France. Ni le standard, ni le portable du Directeur. Ça sonne occupé de partout. Je m'apprête à laisser un message quand finalement, le dirlo décroche :

— Capitaine Plassard, Police Judiciaire. Nous avons reçu un code 3. On est en route. Que se passe-t-il ?

— C'est une guichetière qui a actionné l'alerte sur demande de deux convoyeurs de la Funds. Ils commençaient à charger des sacs de pièces. Leur collègue les attendait au volant du fourgon, moteur en marche. À leur premier voyage, plus de fourgon. Évanoui, volatilisé. Sans un bruit. Sans une détonation.

— Vous pensez à quoi ?

— Ou le chauffeur a déverrouillé une portière parce qu'il connaissait celui qui le lui a demandé (usurpation d'uniforme, complicité interne...) ou il s'est fait la malle tout seul avec son fourgon.

— Et...

— Et on est dans la merde, parce qu'ils venaient de charger onze millions d'euros avant les pièces.

— Waouh ! Mais le fourgon est traçable, non ?

— Le fourgon va être abandonné très rapidement.

Mon téléphone clignote pour un double appel.

— Bon, je vous rappelle, j'ai le Directeur de la Funds en ligne.

— Allô, oui ?

— Nous venons de localiser notre fourgon dans la ZUP Sud, à l'arrêt, rue Mathurin Méheut, en face du n° 35. Le GPS a été déconnecté, mais nous avons un mouchard traceur qui a parlé.

— Bien reçu. Nous y allons de suite.

Je préviens par radio mes deux voitures suiveuses et elles modifient aussitôt leur itinéraire, pour arriver, moi par le haut de la rue, une autre par le bas et la dernière par une rue transversale. C'est un sens unique, mais on ne sait jamais.

J'ai fait taire les sirènes, enlever les gyrophares et relever les pare-soleil. Mais les hommes ont passé leur brassard de police et enfilé leur gilet pare-balles.

Les trois voitures stoppent en crabe autour du fourgon. Les hommes descendent et progressent, arme à la main, à l'abri des carrosseries des véhicules en stationnement.

Hélas, le fourgon est vide. Vide devant : pas de chauffeur. Vide derrière : porte déverrouillée et compartiment délesté des onze millions d'euros de billets neufs aux numéros non encore répertoriés. De rage, j'en donne un violent coup de pied dans un bas de caisse qui ne m'a rien fait.

— Putain ! Il nous a bien eus, ce petit con ! Bon, une équipe pour les constatations : Duvauchelle et Lamy. Vous sécurisez le périmètre et attendez les gars du labo. Les autres, on rentre.

V

Remue-méninges

Comme on pouvait s'y attendre, les seules empreintes que l'on a trouvées sur le fourgon étaient celles des différents personnels de la Funds Co qui avaient été en contact avec le véhicule depuis son dernier lavage, l'avant-veille.

De toute manière, en l'absence de demande de rançon comme de découverte de cadavre, la seule hypothèse de départ à retenir est celle du chauffeur voyou. Après, qu'il ait des complices ou pas, est un autre aspect de l'affaire.

Des complices à l'intérieur ou à l'extérieur de l'entreprise de transport de fonds, ou de la banque, ou des deux ?

L'examen des procédures de travail propres aux deux établissements, dans un premier temps, ne révèle rien d'anormal. Avant que l'un des deux collègues de Denis, longuement interrogé, ne lâche que ce n'est pas lui qui a ouvert le compartiment arrière, lors du premier chargement, mais le chauffeur, contrairement à la règle.

Un soupçon sérieux de préméditation se fait jour. 

Comme je le supposais, à mon retour au bureau, nous sommes convoqués, moi et Simon, chez le divisionnaire, que le Préfet a déjà sommé "de se remuer le train", je cite, (décidément, où allons-nous si même les énarques se foutent de la politesse !).

Dutertre nous attend debout derrière son bureau, arpentant les six mètres de large de la pièce en allers-retours visiblement énervés. Je tente d'affronter le gros temps en parlant la première, mais il me devance d'un théâtral :

— Alors, Plassard, c'est la Bérésina ou quoi ?

— Comme vous y allez, Patron, il y a à peine une heure qu'on est sur le coup !

— Peut-être, mais là-haut, ils sont déjà sur les dents, et vous savez pourquoi?

— J'ai ma petite idée, oui, réponds-je avec impertinence : le montant du vol, la cible, et le mode opératoire.

— Je vous écoute...

— Eh bien, un casse de onze millions d'euros, sans violence aucune, au détriment de la Banque de France, il n'est pas tellement étonnant que ça fasse grincer des dents, en haut lieu, comme vous dites, Patron.

— OK, Plassard, convient le Commissaire, mais vous en êtes où ?

C'est Simon, avec sa diplomatie habituelle, qui prend le relais :

— Les collègues du chauffeur, en première analyse, sont dans le noir complet. Le gars, selon eux, est très fiable, de l'ancienneté, du sérieux. On a vérifié : en effet, pas un écart en dix ans, mais... il aurait néanmoins commis une entorse à la procédure, en conservant les clés du compartiment arrière du fourgon, à l'issue du premier chargement, rue de la Visitation.

— Et pourquoi ce conditionnel, Le Lagadec ?

— À cause de la très faible distance entre les deux lieux de chargement : deux cents mètres à peine. On pourrait prendre cela comme une simple négligence, volontaire ou pas, de sa part. De plus, ses deux équipiers étant novices (ils ont été embauchés il y a moins de six mois), il ne craignait pas trop un rappel au règlement de leur part. 

— Sa hiérarchie aurait formé un trinôme bancal pour un transport d'un tel montant ? Cela m'étonne de la part du Colonel. Vérifiez qui était sur le listing qu'il a validé. Et puis, faites-moi la totale sur ce gars : famille, amis, études, train de vie, etc.

— C'est comme si c'était fait, patron, s'empresse de répondre Simon, histoire de mettre un peu d'huile dans les rouages.

Manque de chance, le Commissaire n'est vraiment pas dans un bon jour :

— Gardez votre brosse à reluire pour un autre jour, Le Lagadec. Plassard, je vous donne une semaine, pas un jour de plus, pour me retrouver ce fuyard. Et le fric ! Rompez !

— Bien, patron.

Nous sortons du bureau, sans autre forme de procès. L'heure n'est pas aux discussions.

VI

Tenants et aboutissants

Simon et moi avons pris l'habitude, depuis nos retrouvailles professionnelles, de discuter stratégie devant le jeu de fléchettes d'un pub irlandais qui a remplacé l'antique bistrot où se retrouvaient jadis les représentants de la rousse. Habitude certes répréhensible que le Commissaire ne voit pas d'un bon oeil, même si le niveau de l'ambiance sonore de l'établissement semble garantir la confidentialité de ces conciliabules publics. Mais Simon s'est mis le tenancier dans la poche, en échange de quelques contraventions de stationnement passées à l'as, et celui-ci lui a déjà refilé un ou deux tuyaux pas crevés du tout sur des affaires en cours. La chose est donc tolérée, jusqu'au premier couac.

Aux fléchettes, la hauteur canonique du cœur de la cible a été fixée par des irlandais grands et costauds à 68 pouces. À ce jeu, j'ai l'avantage de la taille, car celle de Simon, inférieure de 12 bons centimètres, l'oblige à des lancers légèrement ascendants, plus difficiles à régler. Mais il compense ce petit handicap par une concentration supérieure, autre reste de sa carrière de pilote de rallye, sans doute. Par ailleurs, ici comme au stand de tir, notre adresse est égale. Autant dire que les parties seraient acharnées, si elles pouvaient se dérouler normalement. Hélas, d'une part, elles ont lieu sur le temps de service et ne peuvent donc s'éterniser et, d'autre part, elles sont généralement interrompues par d'intempestifs coups de téléphone (ah ! ce maudit portable, qui vous relance jusque dans les toilettes !).

Les deux premiers lancers de Simon ont atteint le cœur de la cible et il faut un coup de maître pour que ma fléchette aille se ficher entre ces deux-là.

Le jeu se déroule sans commentaires. Ceux-ci sont réservés à l'enquête en cours : 

— Bon, alors, on commence par quoi ? demande Simon.

— Comme dab', récupérer nos commissions rogatoires chez le proc. Ensuite, par son patron, on va récupérer les premières infos sur notre client, tu t'occupes de la partie finances et communications, comptes, mouvements, destinataires, moi je vais voir côté études, famille et amis. On se retrouve à la cantine, à midi, sauf imprévu, OK ?

— OK, boss.

Ma fléchette suivante va se perdre dans le bord extérieur de la cible. Mon poignet a tourné. C'était la dernière de ma volée. Simon me doit une revanche.

Nous vidons le fond de notre tasse de café, faisons signe à Doherty, le patron, d'allonger notre ardoise et sortons dans le froid encore pénétrant de ce matin d'avril.

À midi, au restaurant administratif auquel ont droit les agents du commissariat, comme tous les fonctionnaires de la Préfecture, nous avons aussi nos habitudes. Pour moi, c'est directement viande grillée ou poisson, la garniture qui va bien et un dessert ; pour Simon, pas de question de sauter l'entrée, de charcuterie de préférence - quoiqu'il se laisse convaincre par les crudités de temps à autre, pour se donner bonne conscience -, plat de résistance, fromage ET dessert. À chacun sa nature.

C'est donc devant ces deux plateaux-types que nous mettons en commun les informations glanées au cours de la matinée. Que je vous résume ci-après, au plus court (inutile de vous retranscrire les borborygmes d'approbation, étonnement ou dénégation de Simon en pleine activité masticatoire ni mes comptes d'apothicaire depuis que je me suis mis en tête de perdre deux kilos, plaqués sur mes hanches). Voici donc :

Le suspect Denis Popovič, est né dans la Krajina de parents serbes. Réfugié en France après la guerre de 91, s'était engagé dans la Légion à Aubagne. Contrat de cinq ans. Comportement irréprochable selon ses supérieurs, mais ceux-ci ayant un esprit de corps surdéveloppé, je me méfie quand même un peu. À l'issue de son engagement, s'est recyclé comme beaucoup dans la surveillance, d'abord vigile dans un hypermarché en région lyonnaise, puis employé de la Funds Co, à l'agence de Rennes, depuis dix ans.

Les informations bancaires sont plus surprenantes. Comptes multiples, mouvements importants, bien supérieurs à ses revenus officiels. Et, surprise, le fichier des plaques d'immatriculation a révélé une Ferrari Testarossa inscrite à son nom depuis plusieurs années, en plus de la Honda 1000 qu'il utilise pour ses déplacements habituels. Son ex-épouse, restée en banlieue lyonnaise où elle tient un café-bar, semble regretter à présent leur séparation. Là-bas, il est toujours recensé par les services fiscaux comme co-propriétaire d'une petite entreprise d'importation de pièces détachées pour motos. Sans trace d'activité récente.

Enfin, cerise sur le gâteau, la perquisition à son domicile déclaré - un deux pièces banal dans la ZUP sud  - n'a absolument rien donné, car l'appartement est propre comme un sou neuf, vidé de tout objet personnel.

Tout cela confirme les soupçons de préméditation, d'une part, et infère l'existence de revenus occultes, voire d'une double vie, d'autre part.

VII

Cap sur l'Italie

Denis ne s'est plus senti dans cet état d'excitation depuis ses opérations avec la Légion, à Chypre et au Liban.

Il sait qu'à partir de l'instant où il a abandonné le fourgon, il s'est transformé en ennemi public numéro un. Il songe un instant à Mesrine et à sa triste fin, criblé de balles par des policiers qui voulaient sa peau à tout prix. Puis se rassérène à la pensée que lui n'a braqué, tué, violé personne. Que risque-t-il ? Il s'est documenté sur Internet : trois  ans, pas plus. Le jeu en vaut bien la chandelle, non ?

Il doute que quelqu'un l'ait vu transférer les onze millions d'euros du fourgon blindé dans la camionnette de location qu'il avait garée dans cette rue de la zone commerciale de la ZUP Sud. Par précaution, il avait changé les plaques, avant de l'utiliser. À présent, il file vers le box de Chantepie loué au nom de sa société lyonnaise.

Arrivé là-bas, il bascule le vantail du box, met le fourgon à cul,  puis le rentre à demi à l'intérieur, ouvre les portes arrière et décharge les onze paquets filmés de noir. Cela fait quand même un sacré tas de fric !

Excès de cartésianisme ou TOC naissant, les onze paquets ne forment pas un tas régulier sous la bâche dont il les recouvre, aussi décide-t-il d'en retirer le dernier. Il s'était pourtant promis de ne pas toucher à cet argent avant six mois au moins, le temps que l'affaire se tasse. Mais il se souvient aussi d'un conseil de sa grand-mère, pendant la guerre, qui cachait de l'argent un peu partout dans la maison et dans le jardin : "ne jamais mettre tous ses oeufs dans le même panier, mon garçon". Sauf que, elle, à la fin, elle avait oublié la moitié de ses cachettes ! 

Il enfourne le onzième million dans un sac de sport, qu'il fixe sur sa seconde moto (montée à partir de pièces détachées et d'un bloc moteur fauché dans une casse), et sort l'engin du box, ferme celui-ci à double tour, coiffe son casque intégral et actionne le kick. Le ronronnement harmonieux du moteur parvient à peine à ses oreilles. Il enfourche l'engin et et passe en revue son plan. 

Depuis des vacances dans le Queyras, il sait pouvoir passer en Italie par le col Agnel, sans voir le moindre képi. Et connaît une bergerie accueillante dans les parages. La clé est toujours au-dessus de la porte et les provisions élémentaires dans les placards. Elle appartient à un corse qu'il a connu à Aubagne et à qui il a sauvé la vie au Liban. Une dette dont l'homme pour l'instant n'a pu se libérer. 

Parce que, il faut s'y attendre, sa photo va être placardée dans tous les commissariats, les aéroports de France et même d'Europe et on finira bien par le rattraper. Mais, au moins, qu'il ait le temps de prendre quelques vacances avant de payer son dû à la société !

Il met en marche le GPS, entre un nom dans la fenêtre de recherche du navigateur : Molines. Il choisit parmi la dizaine d'homonymes proposés. Ajoute un critère : éviter les autoroutes, où des barrages peuvent être dressés ! L'appareil rend bientôt son verdict : 916 km par nationales et départementales. Il y sera tard dans la nuit, en respectant les limitations de vitesse ; pas question de se faire prendre aussi bêtement !

C'est dans cet état d'esprit que Denis Popovič met le cap au sud-est. Un instant, il caresse l'idée de s'arrêter à Lyon, puis pense que les enquêteurs auront peut-être déjà trouvé son pied-à terre là-bas et y renonce.

Il enclenche la musique dans son casque et s'applique, à partir de cet instant, à suivre la meilleure courbe possible, comme s'il était en course et que la victoire en dépendait. L'asphalte défile sous ses roues, le vent siffle autour de lui, la musique d'Emir Kusturica lui emplit les oreilles : il a l'impression fugace que c'est cela la liberté !

Son poignet droit donne un quart de tour et sa machine vrombit d'aise à la libération de ses chevaux entravés.

Attrape-moi, si tu peux ! lance-t-il enfin à un ennemi, encore invisible, mais qu'il sait à ses trousses, déjà.

VIII

Piste serbe et eau de boudin

Au commissariat, on ne chôme pas ! Le signalement du suspect a été transmis à toutes les frontières de l'Europe Communautaire, à la Police de l'Air et des Frontières, des Chemins de Fer, de la RATP, au cas où il serait monté à Paris, aux autorités portuaires... Bref, un filet est tendu au-dessus du fuyard. Reste à savoir si, en le refermant, ses mailles retiendront celui-ci ou pas.

Car, en essayant de me mettre à la place du fugitif, j'incline à penser qu'il tentera de sortir au plus vite de France, sans doute pour rejoindre sa Krajina natale. N'est-ce pas le rêve de tout émigré de rentrer riche au pays ? Le problème est de savoir par où et comment ? Onze millions d'euros, ça ne se cache pas dans une valise. Il faut au moins une malle cabine pour ça ! La voie des airs semble donc improbable. Sa moto, restée sur son lieu de travail, peut être écartée aussi. Sa Ferrari est au garage après des dégâts litigieux. Le plus simple serait un fourgon de livraison, avec la marchandise dissimulée dans la cargaison, comme pour la drogue. Mais aucun loueur de la ville n'a enregistré de location au nom du suspect. Peut-être dispose-t-il de faux papiers ? Ou bien utilise-t-il un véhicule volé ? Là encore, aucun signalement ne correspond. L'affaire s'annonce ardue. Il a déjà plus de six heures d'avance sur nous.

Après avoir fixé sur le tableau mural tous les éléments dont nous disposons, Simon et moi décidons de privilégier, dans un premier temps, la piste serbe : c'est le pays natal du fugitif, on y trouve armes et faux papiers facilement depuis la fin de la guerre. Un pays gagnable par la route, en prenant des précautions. Nous activons un contact que nous avons là-bas, depuis certaine mission de formation de la police serbe.

Au handicap horaire, un second - et d'importance - vient s'ajouter dès la fin de ce premier jour : la médiatisation. Le hold-up n'a pas échappé à la télévision locale et est repris dans l'édition du soir de la 2, puis par toutes les chaînes généralistes. Le lendemain matin, s'y ajoute la presse quotidienne. Rapidement, flairant le bon coup, les hebdomadaires relayent le buzz internet qui transforme Denis Popovič en une espèce de Robin des Bois moderne aux exploits duquel applaudit toute la France populiste. Faucher onze millions d'euros à la Banque de France ou au fisc, c'est tout comme, et le faire sans violence aucune, la cerise sur le gâteau ! Lorsque cette France d'en bas sait que l'audacieux criminel ne risque que trois ans en tout et pour tout, elle exulte ! Un héros est né.

Nous ne trouvons qu'un seul avantage à ce déferlement : la photo de notre client s'étale partout en Europe : il lui sera difficile de passer inaperçu longtemps. À moins de changer de tête, ce qui n'est pas à exclure.

Notre contact serbe, hélas ne ramène pas grand-chose : aucune trace du suspect dans son village natal, pas plus que dans la capitale ; ses proches, interrogés, se disent sans contact avec lui. Il n'a plus aucun compte bancaire dans le pays. On le croit toujours dans la Légion, c'est dire si les nouvelles sont fraîches !

Je dois reconnaître que mon idée était une mauvaise pioche ; mais au moins peut-on refermer cette piste.

Le divisionnaire donne alors son accord pour un appel à témoins avec récompense, fait rarissime dans la police française : 50 000 € ! Il a fallu pour cela remonter jusqu'au Ministre. Dès lors, les coups de téléphone affluent et la petite cellule mise en place pour gérer les appels est rapidement débordée. Commence ensuite un long et fastidieux travail de vérification et recoupement. On a vu le nouvel ennemi numéro un aux six coins de l'hexagone, dans la moitié des aéroports et nombre de gares. Un sosie, pourtant bien imparfait, est même interpellé et retenu plusieurs heures. Mais, de renseignements concrets et fiables, pas la queue d'un !

Au final, après 48 heures de ce traitement, il nous faut bien admettre, avec le divisionnaire, que nous avons fait chou blanc ! Celui-ci tourne en rond dans son bureau comme un lion en cage et n'est pas à prendre avec des pincettes. La presse commence à se gausser de la police de façon appuyée et fort déplaisante.

C'est alors que se produit le premier rebondissement de l'affaire : un téléspectateur rennais se souvient avoir vu, le jour du vol, un fourgon reculer dans un box, où il n'avait jamais vu entrer et sortir qu'une Ferrari et une moto. L'association de ces trois éléments, Ferrari, moto, fourgon, dans le reportage télévisé a fait tilt dans sa tête et il a appelé le numéro vert mis en place.

Et là, bingo, ma brigade de P. J., devant les yeux ébahis du serrurier appelé en urgence, découvre, sagement rangés dans le fond du box, les dix millions d'euros, encore emballés dans leur film plastique, à peine recouverts par une bâche automobile bleue. Ne manque qu'un million.

L'oiseau s'est envolé sans l'essentiel du magot. Cela confond toutes les hypothèses émises jusqu'alors.

Décidément, ce Denis Popovič est un drôle de paroissien ! Qui commet un hold-up inédit, seul et sans armes, et laisse derrière lui dix millions d'euros sur les onze dérobés ! J'enrage de mon impuissance, Simon mâchouille deux fois plus de bois de réglisse que d'ordinaire. Pour un peu, il recommencerait à fumer ses infâmes Gitanes maïs ! Il faut que cela cesse. Mais, que faire de plus ?

La presse populaire a un peu rabattu son caquet depuis la découverte de la quasi-totalité du butin. On taxe à présent plus volontiers d'amateurisme ce voleur parti en cavale les mains vides ! Exagération encore ! Un million d'euros, ça permet quand même de voir venir.

L'actualité galopante aidant, Denis Popovič disparaît au quatrième matin de la une des quotidiens, puis des hebdomadaires. "Sic transit gloria mundi".

On va enfin pouvoir travailler tranquilles !

IX

Refuge italien 

Denis traverse la France en diagonale sans autre incident qu'une petite panne mécanique (un gicleur bouché) qu'il peut identifier et réparer lui-même. Après avoir laissé derrière lui Moutiers et une fois passé le goulet d'étranglement de Château Queyras, guetteur millénaire perché sur son rocher, il parvient enfin à Molines quelques centaines de mètres plus haut. Là, il songe d'abord à passer la nuit à l'auberge de Gaudissard, une bonne adresse qu'il a déjà appréciée. Mais, lors d'un arrêt dans une station-service à l'entrée de la Tarentaise, il a entrevu furtivement son image sur les écrans de télévision et dû sortir pour remettre  précipitamment son casque. Il pense donc plus prudent de franchir la frontière sans plus attendre et attaque les lacets du col Agnel à la lumière de son phare à iode. 

On est début avril, et si la route est au noir, les bas-côtés et le paysage environnant sont encore bien enneigés. Au fur et à mesure qu'il s'élève, l'air devient plus sec et piquant. Arrivé au sommet, il s'arrête un instant dans l'espèce de blizzard qui balaie les cimes alentour pour contempler les lumières de la vallée, puis entreprend la descente sur Chianale, le premier village italien sur sa route.

La bergerie est à deux kilomètres en amont de celui-ci, adossée à un adret ; son toit de lauzes dépasse à peine du mouvement de terrain où elle est implantée. Il trouve la clé à son emplacement de toujours et le bûcher rempli. 

Mais il est trop fatigué pour allumer un feu qu'il ne pourrait surveiller. Il s'enroule tout habillé dans son duvet de montagne et s'écroule de sommeil sur le châlit en pin.

Il est près de midi lorsque le froid le réveille enfin. Il a dormi douze heures d'un sommeil agité, rempli de rêves contradictoires - gains colossaux au Casino et poursuites infernales avec la Police - ! Son estomac crie famine et ses membres sont endoloris de froid et de fatigue encore. Il se lève néanmoins pour explorer son refuge.

Dehors, une amenée d'eau en bois conduit par gravitation le filet d'une source proche jusqu'à un abreuvoir en pierre qui trône dans la cour. Le trop-plein retourne au ruisseau qui coule en contrebas, gonflé par la fonte des neiges. L'enclos des bêtes, affaissé par endroits, révèle que la destination première a cessé d'être.

À l'intérieur, murs de pierres sèches, sol de terre battue ; un seul et unique fenestron, à gauche de la porte, une cheminée sur le côté droit ; une petite table de bois brut, à peine équarri, un banc, deux tabourets de part et d'autre de l'âtre et un châlit en planches, au fond de la pièce. Voilà tout le mobilier de l'ancienne bergerie. Sur l'étagère au-dessus de la cheminée, des pots de faïence - café, sel, sucre, farine et, plus inattendu, tabac. Un minimum de vaisselle dépareillée et quelques provisions dans des boîtes en fer dans un petit placard encastré dans le mur à gauche du foyer. De quoi tenir 48 heures sans aller au ravitaillement.

De l'eau, du sel, des pâtes, une boîte de sauce tomate. Il se prépare un dîner substantiel, dans la marmite qui pend à sa crémaillère dans la cheminée. Et mange, à la lumière du rougeoiement du foyer, mastiquant aussi lentement qu'il rumine ses plans pour le lendemain. 

Réchauffé, nourri, il se rendort apaisé sur un lit de fougères trouvées dans la remise attenante. Au soir, pour étudier sa carte, il entame la provision de bougies du propriétaire.

Denis est né à la campagne, mais une campagne peuplée, pas ces parages désolés. Pas question donc de s'attarder ici plus du strict nécessaire. Une étrange sensation d'étouffement l'envahit déjà. Le dénuement, il a déjà connu, la solitude, non.

Il songerait bien à gagner Vaduz, la capitale du Liechtenstein, pour s'informer de la possibilité d'y ouvrir un compte. Mais, il faut franchir une douane, le pays ne fait pas partie de l'espace européen. La Suisse, c'est le même problème, et de plus, depuis la livraison d'une liste de trois mille détenteurs de comptes à la France par un espion à sa solde, il n'a plus confiance dans le secret bancaire helvétique. Pour le Luxembourg, c'est un peu trop tard, vu la direction qu'il a prise. Ne reste plus que Monaco ou Saint-Marin. Un petit séjour sur la Riviera, depuis le temps que les nouveaux riches russes le font baver d'envie... Pourquoi pas lui ?

Il réétudie la carte. Bien sûr, le plus court serait de descendre jusqu'à Cuneo, puis de rentrer en France par le col de Tende et Sospel pour gagner le Rocher, mais il ne préfère pas. Trop risqué. Par contre, il pourrait se diriger vers Savona, puis longer la côte ligure jusqu'à la Principauté, toujours en évitant les autoroutes et les sections à péage. Il calcule : par ces nationales et départementales, il faudra compter dans les six heures pour couvrir à peine trois cents kilomètres. Peu importe ; si ses jours de liberté sont comptés, à présent tout son temps lui appartient.

Ce matin, il s'est dessiné en se rasant une fine moustache et un petit bouc, afin de se différencier un tant soit peu du portrait diffusé dans les media. Bagages faits, il rend la bergerie à sa quiétude montagnarde, remet la clé entre deux pierres, au-dessus du linteau de la porte et enfourche sa moto. Cap au sud-est à nouveau.

X

Course poursuite

C'est sans encombre que Denis approche de la Principauté par la route côtière, en fin de matinée. Un camping ouvert toute l'année l'accueille, juste avant la frontière symbolique entre les deux pays. Ce n'est pas ce qui manque par ici. Un peu trop désert à cette période, craignait-il, mais la Riviera ne désemplit pas  ; du premier janvier au trente-et-un décembre, il y a toujours du monde. Plus facile de passer inaperçu. D'autres motards sont là. Quinze minutes plus tard, sa Kawa 750 est garée au pied d'un bungalow tout confort, réglé d'avance en liquide pour une semaine, et son million planqué dans le faux-plafond de la chambre. Il faut qu'il aille faire des courses.

À la BRB rennaise, toute mon équipe continue à dépouiller les renseignements reçus, à solliciter Interpol. En vain. Tous les proches identifiés ont été mis sous surveillance. Sans résultat. Aucun péage d'autoroute n'a enregistré le passage du fugitif. Les aéroports, encore moins. Les listes d'embarquement d'un nombre impressionnant de vols ont été passées à la moulinette des ordinateurs. Mais aucun passager du nom de Popovič n'a quitté le territoire français depuis le vol du fourgon et aucun ne correspond non plus à son signalement.

C'est alors que j'ai une inspiration : une cavale, si elle a été préparée - et il semble que ce soit le cas - fait généralement appel aux parentés et amitiés anciennes. En examinant le passé du suspect, j'en viens à penser que, pour nous à présent, la zone la moins claire est celle de ses années de légionnaire.

Simon et moi prenons donc un TGV pour nous rendre à Aubagne et rencontrer personnellement le chef de corps, dûment munis d'une commission rogatoire nous autorisant à consulter les archives du régiment.

C'est ainsi que nous identifions ses compagnons de chambrée et de mission les plus proches, six hommes dont nous étudions les profils avec soin. Pour remonter bientôt jusqu'à Paolo Roccaserra. Puis à sa bergerie de Chianale. On l'interroge. Il nie toute implication, fournit un alibi en béton, mais confirme son amitié avec Denis et se félicite par avance d'avoir pu, le cas échéant, acquitter sa dette d'honneur envers celui-ci.

Maintenant, un drôle de problème se pose à Denis. Il dispose de plus d'argent qu'il ne lui en faut, mais comment le dépenser sans se faire repérer ? Le recycler au Casino ? Outre le risque d'en perdre une bonne partie, il sera filmé dès l'entrée et le physionomiste capable de le reconnaître entre plusieurs milliers de personnes ensuite. Déposer de l'argent sur un de ses comptes dans une agence et régler ses dépenses avec sa carte bleue ? La police le suivra à la trace très rapidement, c'est certain. En ouvrir un à Monaco serait le mieux, mais il faut qu'il attende quelques jours pour retrouver le look qu'il a sur son passeport serbe. De plus, il a à présent une adresse, mais pas de justificatif de domicile et craint toujours autant les caméras de surveillance des sas d'entrée.

Les cinquante mille euros retirés au total avant de partir lui permettent de voir venir, mais il ne peut pas continuer à se trimballer comme ça avec une brique et quelques dans son sac. Il ne faut pas tenter le diable. Finalement, il regrette presque d'être parti avec ce paquet. Quel con, il aurait dû l'enterrer dans la bergerie. Bien malin qui serait allé le chercher là-bas. 

Il ne va quand même pas y retourner maintenant ?

Quelques heures supplémentaires nous sont nécessaires pour régler la coopération franco-italienne sur l'affaire avant que nous puissions franchir le col Agnel et rejoindre nos collègues italiens sur place. Il est aisé de constater le passage d'un motard, qui apparemment n'a séjourné qu'une nuit, à en juger par les reliefs de repas. Au village, il ne s'est pas arrêté et personne ne peut fournir de renseignements supplémentaires. La piste est mince, mais c'est la seule dont nous disposons.

Simon  et moi nous regardons en chiens de faïence, passant en revue mentalement tous les fils ténus de cette affaire qui tourne de plus en plus en eau de boudin. Comment retrouver la piste interrompue du fugitif ? 

Soudain, Simon se frappe le front du plat de la main en proférant une réplique célèbre : "Bon sang, mais c'est bien sûr !"  Il y a eu  des arrêts obligés auxquels Denis Popovič n'a pu se soustraire dans sa fuite : les ravitaillements en carburant !

Partant de l'hypothèse probable qu'il est parti réservoir plein, et retenant l'itinéraire le plus direct, hors autoroutes, puisqu'il n'a été enregistré à aucun péage, compte tenu de la vitesse moyenne de la machine et du kilométrage à parcourir jusqu'à la bergerie, nous déterminons les stations-service où il a pu se ravitailler. Une petite quarantaine. Et, dans le tas, il s'en trouve une, en cette morte-saison, où le motard a été remarqué par l'employée de service : un grand gaillard d'1,80m et cent kilos au yeux bleus, n'importe quelle fille normalement constituée s'en souvient, non ?

C'est ainsi que nous apprenons que la moto est une Kawasaki 750, immatriculée 35, ça, on s'en doutait bien, que son  conducteur a réglé son plein en espèces et acheté un peu de nourriture et de boisson. à l'entrée de la Tarentaise. Malheureusement, avec ce carburant, il peut parcourir à nouveau près d'un millier de kilomètres et gagner la Riviera, comme la Suisse, l'Autriche, la Croatie, etc...!

Le résultat est mince et Denis Popovič nous nargue toujours !

Casquette de base-ball sur la tête et lunettes fumées sur les yeux, une fois ses achats effectués sans encombre, Denis achète la presse dans divers kiosques et librairies. Il a extrait une liasse du paquet compromettant, mais pas moyen de tendre une coupure de cent au moindre commerçant. Au-delà de cinquante euros, les billets sont automatiquement refusés par beaucoup s'ils ne peuvent les tester. Ceux-ci sont clean, d'après ce qu'a dit la presse, mais si c'était un piège ? 

S'emparer du fric n'était pas si compliqué que ça, réussir à le blanchir s'annonce plus coton.

Il s'assied à une terrasse devant un café crème. La température est fraîche, mais y'a plus moyen de fumer à l'intérieur et il a recommencé depuis hier ! Il feuillette avec angoisse les journaux achetés à la recherche de ce qu'on sait de sa cavale et là, les bras lui en tombent ! À la une de deux hebdomadaires s'étale la photo d'une jeune femme brune prénommée Zara qui déclare être sa fille et s'avoue plutôt fière de lui !!! Il dévore ses déclarations.

C'est à un retour en arrière de vingt ans qu'elle l'oblige. Il avait dix-neuf ans, sa mère dix-sept et elle, la dernière fois qu'il l'a vue, pas tout à fait douze mois. Une boule au ventre l'assaille tout d'un coup, pire que si les flics étaient au coin de la rue. Des images lui reviennent en pagaille d'un coin oublié de sa mémoire. Elle ressemble à sa mère comme deux gouttes d'eau. Bouge, se dit-il, ou tu vas te mettre à chialer.

Il rentre rapidos au camping.

X

22 noir, pair et passe

C'était bien le dernier truc qu'il lui fallait, que son passé vienne embrouiller un présent déjà pas très clair. Cette fille, elle ne porte même pas son nom, il ne l'a pas reconnue. Sa mère ne voulait pas qu'il pratique un test de paternité. Tu parles ! Alors, il s'est barré. Et maintenant qu'il a du fric, tout le monde rapplique. Sa femme regrette d'avoir divorcé, cette fille réapparaît, et puis quoi encore !

Mais l'image si troublante de ce premier amour ne veut pas s'effacer comme ça. Allongé sur son lit, Denis tente de se concentrer sur la manière de se sortir du bourbier dans lequel il se trouve. Rien à faire. Le visage de Maruschka revient sans cesse. Il faudrait qu'il puisse dormir sans risquer de se faire cueillir en plein sommeil. Et là, ce n'est pas vraiment le cas !

Allongé sur son lit double, les bras sous la nuque, Denis rumine, les yeux ouverts dans le noir, l'oreille aux aguets, jusqu'à ce que ses paupières se ferment malgré lui pour quelques instants d'un repos haché, avant le sursaut provoqué par le vent dans les branches, des pas sur le gravier ou un klaxon lointain. Au petit matin, néanmoins, il sombre  dans un sommeil plus réparateur.

C'est un rai de soleil sous la porte qui le fait s'éveiller finalement. Neuf heures ! La douche brûlante le stimule douloureusement.

Dans le miroir, sa barbe de plusieurs jours lui donne un air de repris de justice qu'il n'est pas encore. Il se rase en laissant moustache et collier comme les jours précédents. Sa nouvelle physionomie colle à présent avec la photo de son passeport serbe, vieux d'il y a dix ans. Il pourrait peut-être passer à travers un contrôle de police pas trop serré. Mais s'il peut éviter l'expérience, il préfère.

Sa moto planquée derrière le bungalow, sous une bâche plastique laissée là, il part à pied vers le centre ville. Son blouson de motard, un peu voyant avec son aigle rouge dans le dos, a fait place à un sweat à capuche, un peu plus discret. Il cherche pour prendre son petit déjeuner un bar-tabac, mais sans vente de presse, de peur qu'un client accoudé au zinc devant son journal ne le reconnaisse soudain. Putain, il en marre de flipper tout le temps comme ça !

Un grand noir et deux croissants. Ça a du mal à passer. D'autant qu'il avale trop vite et se brûle la langue au café trop amer.

Il ressort, capuche sur la tête et lunettes noires sur les yeux, mais rien à faire, l'impression que tout le monde le dévisage est toujours là, de plus en plus pesante, de plus en plus pressante ; il sent son pouls s'accélérer et sa vue se brouiller légèrement. Il chancelle un instant. Une dame âgée s'inquiète :

— Ça va, monsieur ?

— Oui, oui, madame, merci.

Elle s'éloigne en se demandant ce qu'à pu faire de sa nuit un grand gaillard comme ça pour avoir l'air si mal en point ce matin.

Soudain, un bâtiment se dresse devant lui, la façade barrée du mot "POLICE" en lettres capitales rouges. Sans plus réfléchir, il entre et déclare au planton de service :

— Bonjour, je m'appelle Denis Popovič, je suis recherché pour braquage et je viens me rendre.

Il cherche du regard un siège. On lui en désigne un sur sa gauche. Une infinie fatigue l'a envahi.

XI

Transfert éclair

Je tombe des nues lorsqu'on me passe le chef de la Sûreté monégasque :

— Allô, oui ? Ici, le capitaine Plassard, chargé de l'enquête sur Denis Popovič. Vous avez un renseignement pour nous ?

— Mieux que ça, capitaine, nous avons votre homme. Il s'est constitué prisonnier ce matin. Mais il y a un petit problème...

— Lequel ?

— Nous ne pouvons pas le retenir ni a fortiori l'extrader. Il n'a rien commis de répréhensible sur notre territoire et Interpol n'a pas lancé de mandat à son encontre. Seulement une "note bleue" de demande de renseignements.

Je mâche intérieurement une bordée d'injures bien senties à l'adresse des bureaucrates d'Interpol, qui, une fois de plus, ne nous ont pas aidés.

— Il est où, alors ?

— Toujours chez nous, de son plein gré. Mais s'il décide de partir, nous ne pouvons le retenir.

— Put... pardon, vous proposez quoi ? On ne va quand même pas le laisser s'évanouir dans la nature une deuxième fois ?

— Écoutez, si vos hommes se présentent avant la fin de cette matinée à la frontière, disons au Jardin exotique, par exemple, et s'il en est d'accord, nous pouvons vous le remettre.

— S'il en est d'accord..., c'est quand même le monde à l'envers, non ? 

— Non, Madame, c'est la loi ! Et elle s'applique à Rennes, comme à Monaco, je pense.

— OK. c'est d'accord. Mais midi, c'est trop juste, disons quatorze heures, au jardin exotique, nous le réceptionnons.

— Accordé.

Maintenant, il faut faire avaler au dirlo la dépense d'un transport en hélicoptère Rennes-Monaco en urgence. Mais, trop content d'épingler à son palmarès l'arrestation du Robin des Bois de l'année, il ne fait aucune difficulté.

Et c'est ainsi qu'à 13 h 45, l'Écureuil AS350B de la Police Nationale, parti de Toussus-le Noble et venu nous chercher sur l'aire du CHU de PontChaillou,  après une escale technique à Lyon, nous dépose sur l'Héliport de Fontvieille, Sim et moi.

Une voiture banalisée de la P.J. de Nice nous attend. Il ne nous reste que quatre kilomètres à parcourir, mais si vous connaissez un peu le tracé du Grand Prix de Monaco, vous savez que c'est loin d'être en ligne droite. En pleine ville, avec le trafic et les limitations de vitesse, il nous faut quatorze minutes pour atteindre le Jardin exotique et nous garer devant la grille d'entrée.

Il est donc quatorze heures sonnantes lorsque nous voyons sortir d'une voiture de police monégasque un mec baraqué en jeans et sweat, l'air fatigué de chez fatigué, que nous transférons dans notre véhicule sans plus de discours, vérification d'identité opérée, avant de franchir fissa la frontière, de peur qu'il ne se ravise en cours de route. Notre hélico nous attend à l'héliport de Nice-Côte d'Azur.

C'est bien la première fois en dix ans de carrière que j'arrête un délinquant de son plein gré ! À ce compte-là, on peut supposer qu'il va se montrer coopératif, non ?

Eh bien, pas du tout !

XII

Prise en main

Je suis derrière la glace sans tain de la salle de retapissage. En ce moment, c'est Simon, assis au bureau, qui interroge le prévenu, bien calé, menottes au poignets, sur une chaise  métallique, devant lui. Un petit somme dans l'hélico et quelques cafés semblent lui avoir redonné un peu de tonus.

— Vous reconnaissez les faits ?

— Ça dépend.

— Comment ça, ça dépend ?

— Je reconnais être parti avec le fourgon, rue Vivier, sans attendre mes collègues.

— Popovič, il faudrait arrêter de vous foutre de ma gueule. On a retrouvé le fourgon vide et dix millions d'euros entreposés dans le box où vous gariez votre Ferrari. On a relevé vos empreintes sur les paquets de billets.

— Ça m'étonnerait !

— Pourquoi ? Vous portiez des gants ?

— Ce n'est pas moi qui les ai chargés dans le fourgon, c'est Paul.

— Mais c'est vous qui les avez déchargés.

— Vous les avez retrouvés, non ? Alors, pourquoi tout ce cinéma ?

— Parce qu'il manque un million, ducon, qu'on veut savoir où il est, et comment tu as fait et ce que tu as foutu durant ta cavale, ça te va comme ça ?

— OK, OK, pas la peine de vous énerver. Je veux voir mon avocat.

— Monsieur a un avocat ? 

— Oui, ce n'est pas interdit que je sache ?

— Non, non, mais qu'un mec accusé de braquage, qui gagne péniblement 1500 € euros par mois, déclare avoir un avocat, c'est quand même un peu louche !

— J'ai un avocat depuis mon divorce, ça vous va comme ça ?

— C'est bon, vous pouvez l'appeler. Vous aurez droit à une demie-heure d'entretien. Mais il n'aura pas accès au dossier et ne pourra pas assister aux interrogatoires. C'est la loi.

Simon pousse vers Popovič le téléphone qui se trouve sur le bureau.

Celui-ci prend son larfeuille dans la poche arrière de son jean, en sort une carte de visite et compose dix chiffres. Plusieurs sonneries retentissent :

— Cabinet de Maître Pierrafeu, avocat à la Cour de Rennes, j'écoute...

Je crois qu'il est temps que je prenne la relève.  J'ai dans l'idée que ça ne va pas être facile de faire parler ce gaillard. Si j'allais me remaquiller un peu...

Aux lavabos, je défais un, puis finalement deux boutons de mon cardigan. Mon Wonderbra fait toujours son effet. Je vérifie l'ordre de mon carré garçonne et me passe un peu de gloss sur les lèvres. Ça devrait suffire comme ça.

XIII

À nous deux...

— Lieutenant Le Lagadec, le Divisionnaire veut vous voir. Je vous remplace.

— Bien, mon capitaine.

Sim, qui ne m'a pas vue en look amazone depuis un moment, plisse les yeux en sortant pour me faire comprendre qu'il apprécie le paysage.

— Monsieur Popovič, en attendant votre avocat, qui ne devrait plus tarder, si on reprenait depuis le début ? Nom, prénom, date et lieu de naissance, domicile, etc...

— Écoutez, ma jolie, j'ai déjà dit tout ça à votre collègue au moins deux fois, ça commence à...

— Primo, je suis le Capitaine Plassard, point barre, compris  ? Deuxio, lui, c'est lui, et moi, c'est moi. J'ai besoin que vous me redonniez ces renseignements pour me faire une idée de qui vous êtes, OK ? Ce n'est pas trop compromettant pour vous, vous pouvez me le dire sans consulter votre avocat, non ? Ou alors, c'est qu'il y a déjà anguille sous roche...

— Popovič Denis, né le 30 janvier 1975 à Plitvice (Croatie), domicilié 4, Square de l'Orléanais à Rennes (35). Conducteur de fonds. Divorcé, sans enfant. Ça vous va, comme ça ?

— Nous verrons. Vous voyagiez avec un passeport serbe. Vous avez la double nationalité ?

— C'est exact. Mes parents sont serbes.

— Pourquoi êtes-vous allé vous livrer à la police à Monaco ?

— À votre avis ?

— Je l'ignore précisément, mais je pense que vous avez peut-être paniqué en voyant votre portrait à la une de tous les média, en France comme à l'étranger. Vous aviez sous-estimé l'impact que votre acte allait avoir. Le costume de "nouveau Robin des Bois" est trop grand pour vous. Et malgré votre barbe naissante, vous étiez encore trop reconnaissable. Où que vous alliez, impossible de relâcher votre vigilance, de baisser la garde, de dormir sur vos deux oreilles. C'est usant à la fin, n'est-ce pas ?

— Peut-être. Et alors ?

— Et alors vous aviez le choix entre la fuite en avant, quitte à commettre une grosse connerie ou vous rendre et payer votre dette à la société. Vous avez opté pour la seconde solution.

— Si vous le dites...

— Et comme dernier pied de nez à la police, vous vous êtes rendu à Monaco, sachant qu'on ne pourrait vous arrêter et que c'est donc en citoyen libre que de vous-même vous accepteriez de mettre fin à votre aventure.

— Je n'y aurais pas pensé, mais l'idée est plaisante.

— Mais avant de vous rendre, vous avez caché quelque part le million manquant. Vous pensez sans doute pouvoir le récupérer à l'issue des trois ans dont vous allez certainement écoper (dix-huit mois à deux ans avec les remises de peine), mais détrompez-vous, Popovič, je serai là à votre sortie et je ne vous quitterai pas d'une semelle. Vous ne pourrez jamais profiter de cet argent.

— Je suis parti avec les cinquante mille euros que j'ai retirés de mes comptes. J'aurais été fou de toucher à cet argent tout de suite. 

— C'était fou surtout de le laisser entreposé dans ce box à la merci de la première perquisition venue. Amateurisme total. Il ne nous a pas fallu cinq jours pour mettre la main dessus.

— Alors, débrouillez-vous pour retrouver le reste. Je ne vous dirai plus rien.

— Vous êtes trop susceptible, Popovič, et sentimental aussi. Vous voulez que je vous dise ce qui vous a déstabilisé et amené à vous rendre : la nouvelle que vous aviez une grande fille que l'on a menacée. La presse people l'a retrouvée. Ça a dû vous faire un choc, hein ?

Denis Popovič a blêmi sous l'outrage. Sa mâchoire se crispe un instant. Mais il se maîtrise et se contente de baisser les yeux sur la photo de Zara.

— Ce n'est pas ma fille, je ne l'ai pas reconnue !

— Bien. Revenons à nos moutons. Denis Popovič, vous êtes inculpé du délit de vol simple, sans effraction ni violence. Je vais vous déférer au Parquet. Ensuite, vous serez incarcéré en préventive jusqu'à votre procès en correctionnelle, dans quelques mois. Vous risquez trois ans de privation de liberté, 45000 € d'amende et une interdiction d'exercer pouvant aller jusqu'à 5 ans.

— Vous ne retrouverez jamais ce fric. J'ai bien compris qu'il me gâcherait la vie jusqu'à la fin de mes jours. Alors, je l'ai semé au vent, billet par billet, de ma moto, entre la Suisse et l'Italie, histoire de faire quelques heureux quand même.

— Je ne vous crois pas, Popovič, mais on va vérifier, bien entendu. On a le temps, d'ici que vous ne sortiez, n'est-ce pas ?

— Bon courage, capitaine Plassard.

Je sors de la salle. Ce type m'énerve. Trop bleus, ses yeux. Il nous mène en bateau. Mais on va bien être obligés de ratisser tous les itinéraires possibles entre la bergerie et Monaco pour savoir s'il a dit vrai. Putain de sa m...!

Il y a des jours où je regretterais presque d'être entrée dans la Police !

Dans le couloir de retapissage, Sim se marre :

— Alors, t'as fait chou blanc ? Il aime pas les brunes ou quoi ? On reprend les bonnes vieilles méthodes ? Marinade, interrogatoire musclé et chantage à la remise de peine ?

— Laisse tomber. On l'envoie au proc.

— Eh ben, ça alors !

Je ne peux pas lui dire que je le trouve mignon.

En plus, si ça se trouve, dans trois ans, ce sera un homme riche !

Épilogue

Il y a quelques semaines, j'ai acheté aux enchères sur Internet un mobil-home d'occasion pour mettre sur un bout de terrain dont j'ai hérité d'une vieille tante, tout près du Camp Vert, au Val André. Je ne l'ai pas payé cher, moins de 5000 €, mais il fallait que je le ramène jusqu'ici ! Heureusement que j'ai un tonton transporteur. Ce sera parfait pour aller pratiquer la planche à voile et le kite-surf, pendant les week-ends, les récup et les vacances.

 En redonnant un coup de jeune à cet équipement, qui a servi une dizaine d'années dans un camping de la Côte d'Azur, quelle n'a pas été ma surprise de voir un sac plastique noir tomber du faux-plafond que je tentais de démonter !

Et lorsque j'eus ouvert et vidé ce sac sur la table du séjour de la caravane, ce sont cent liasses de billets de deux cents euros tout neufs qui se sont étalées à ma vue. Un million d'euros ! Une fois recomptées, il s'avéra qu'il manquait un billet dans une des liasses. Un seul.

Hélas, impossible d'ignorer l'origine de ces fonds : la bande de scellement à demi-arrachée était marquée d'une série de B. F. trop révélateurs ! Le fric de Denis Popovič peut-être, celui d'un casse en tout cas, planqué naguère sur la Riviera et qui a voyagé incognito jusqu'à moi ! Je me pince pour le croire !!!

Denis, lui, est sorti de prison, il y a un mois. J'étais là à sa levée d'écrou, on l'a suivi de près, mais rien à signaler, à part... un voyage sur la Côte, justement. Et en camping ! Tout s'éclaire à présent. Mais il est rentré bredouille !!!

J'ai précipitamment remballé les liasses et replacé le sac dans sa cachette d'origine, le temps de me remettre de mon émotion et d'envisager la conduite à tenir.

Ça m'a pris une semaine.

Qu'est-ce que j'ai fait, finalement ?

J'ai rendu l'argent, vous pensez bien, sinon, je ne serais pas en train de vous raconter ça, mais quelque part au soleil, les doigts de pied en éventail, non ? 

Pourquoi ? Pour continuer à me regarder dans la glace sans honte, on ne se refait pas ! Et puis aussi, parce j'ai eu peur de m'em... quiquiner, à la longue, à dépenser cette petite fortune tombée d'un toit.

Saleté de conscience, hein ! 

Mais j'ai laissé Denis Popovič tranquille ! Il a payé sa dette à la société. À quoi bon lui pourrir la vie davantage !

©Pierre-Alain GASSE, janvier 2011.

*cf. Quand Mam Goz s'en mêle, 2008.

 

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