Le Disparu de la Rue du Four


Merci à L.M. et salut à N.B.

Au fond de la rue du Four, qui n’était qu’une impasse de quelques maisons, mal éclairée par un lampadaire de guingois, se trouvait dans les années cinquante le "Garage Archambault, père et fils, mécanique, toutes marques". L’inscription, en cursive de l’époque, se devinait encore sur les battants délavés du portail double de l’atelier. Celui-ci, étroit et profond, contraignait souvent les propriétaires à encombrer la rue de Traction, Juvaquatre, et autres 2 CV, réparées ou en attente de réparation, au grand dam des riverains.

De dispute en altercation, de constat en plainte, de procès en verdict, ceux-ci, regroupés en Comité de Défense, avaient fini par avoir la peau du père Archambault, décédé d’une crise cardiaque, en plein tribunal, le jour de l’ouverture de Salon de l’Auto 1960, à l’audition du jugement ultime qui lui interdisait définitivement de garer les véhicules de ses clients sur la voie publique.

Le lendemain de l’enterrement, Guillaume, son fils, tout juste âgé de vingt ans, avait fermé le garage et mis la clé sous la porte. Aux rideaux de leurs fenêtres, les vainqueurs, qui affichaient profil bas depuis le décès, car la presse avait fait ses choux gras du drame, l’avaient vu s’éloigner, à pied, une valise en carton bouilli à la main. On ne l’avait plus revu. Et la pluie, portée par les vents d’ouest, avait battu les planches disjointes du portail pendant des années. Jusqu’à ce dimanche après-midi du mois dernier...

Une grosse Bentley noire s’était garée devant le portail, un homme d’une quarantaine d’années, portant moustache, en était descendu, et avec une mince tige métallique qu’il avait glissée sous les battants, il avait ramené à lui la clé abandonnée, qui grinça dans la serrure rouillée, mais ouvrit néanmoins l’atelier. La Bentley était rentrée à l’intérieur, puis les portes avaient été refermées, mais on n’avait vu ressortir personne par le portillon du battant gauche.

Vingt ans après, la plupart des maisons de l’impasse avaient changé de propriétaires. Deux seulement étaient là à l’époque des faits. Mercier, un marchand de cycles, qui abominait l’automobile, responsable selon lui de tous les maux de la société et Dufour, un employé des contributions indirectes, comme on disait à l’époque, tête de fouine et langue de vipère, qui avait été le Deus ex machina du Comité de Défense. Ils habitaient l’un en face de l’autre et étaient les plus proches voisins du garage.

En train d’astiquer son fusil de chasse en vue de l’ouverture prochaine, Mercier avait jeté un œil à sa fenêtre lorsque le ronronnement de la Bentley était venu troubler sa quiétude dominicale. Et ce qu’il avait vu l’avait fait se précipiter chez son voisin, qu’il dérangea en pleine sieste peuplée de rêves inavouables.

— Euh ! ... Bonjour, Dufour. Vous avez vu ? - dit-il, le souffle court.

— Bonjour Mercier. Vu quoi, je vous prie ?

— Il est revenu.

— Qui ça ?

— Archambault fils, le garagiste ! .

— Et alors, qu’est-ce-que vous voulez que ça me fasse, Mercier ?

— En Bentley !

— Quoi ?

— Et ce n’est pas tout...

— Bon, calmez-vous Mercier, asseyez-vous et racontez-moi tout ça.

Mercier avait installé un bout de fesse sur le canapé anglais de Dufour :

— Il est arrivé en Bentley, je l’ai bien reconnu, il a récupéré la clé de l’atelier, a ouvert, a rentré sa voiture et refermé.

— C’est qu’il préfère la mettre à l’abri. Ça peut se comprendre, une voiture de ce prix-là.

— Mais lui non plus n’est pas ressorti.

— Et alors. Il est chez lui, non ?

— Vous croyez qu’il va rouvrir le garage ?

— Vous voulez rire ? Vingt ans après ?

— Et s’il était revenu pour se venger ?

— Se venger ? De nous ? Vous lisez trop de romans policiers, mon cher. Rentrez chez vous, Mercier. Je vais me renseigner. J’ai quelques amis bien placés. Dans quarante-huit heures, nous saurons le pourquoi et le comment de ce retour, je vous l’assure.

— Alors, j’ai bien fait de venir vous prévenir ? .

— Vous avez fait ce qu’il fallait faire, mon ami et vous pouvez à présent vous en remettre à moi. Je prends les choses en main.

— Merci, cher ami, merci. Je vous laisse.

Dufour téléphona au commissaire Flamant, auquel il était apparenté par sa femme, née Flamant, mais d’une branche éloignée. Et quarante-huit heures plus tard, celui-ci lui communiquait que la police des frontières avait enregistré huit jours plus tôt l’arrivée de Guillaume Archambault en provenance de Toronto (Canada), qu’il avait loué la Bentley depuis le stand Avis d’Orly pour un mois, et avait mentionné comme adresse en France : Rue du Four, s/n, 22000 Saint-Brieuc. Son passeport, qui avait été photographié, comme tous les autres, mentionnait comme profession : trappeur et chercheur d’or.

Si ces informations semblaient confirmer la position enviable de Guillaume Archambault, elles n'éclaircissaient en rien ses desseins. Et il y avait quand même un paradoxe pour un homme apparemment fortuné à présent à s’installer au garage, dont le logement, situé au-dessus de l’atelier, devait être dans un état plus que pitoyable. Mais, après tout, peut-être était-il tout simplement venu solder un passé lointain : récupérer quelques souvenirs, vendre quelques meubles, se débarrasser et les débarrasser de cette demi-ruine qui bouchait leur horizon. Cela faisait bientôt dix ans que la Mairie voulait acheter l’immeuble pour créer un passage piétonnier qui relierait leur impasse au Centre Ville, mais nul n’avait pu dire où se trouvait Guillaume Archambault, et le courrier administratif glissé dans la fente du portail s’était accumulé derrière, où les souris l’avaient peu à peu réduit en miettes. Et voilà pourquoi, depuis dix ans, ils devaient faire un détour de cinq cent mètres pour gagner les commerces de la rue principale.

Parvenu à ce stade de ces réflexions, Dufour reprit son téléphone, pour appeler un ancien camarade de classe, devenu Directeur du Service Immobilier de la Ville :

— Allô ! Janvier ? . Oui, c’est Dufour, tu me reconnais ? Bon. Excuse-moi de te déranger, mais je viens d’avoir une info qui pourrait t’intéresser. Tes services recherchent toujours à joindre Guillaume Archambault, le fils du garagiste de la rue du Four ? Parfait. Eh bien, il vient de rentrer du Canada. Je l’ai vu dimanche. Domicilié où ? Apparemment, au garage. Oui, comme tu dis. Je t’en prie, il faut bien s’entraider, non ? Allez, au revoir.

Dufour se frotta les mains. Il n’y avait plus qu’à attendre quelques semaines. Plus vite le fils Archambault repartirait d’ici, mieux ça vaudrait, pour tout le monde. Il reposa la main sur le combiné pour apprendre la bonne nouvelle à Mercier, mais se ravisa en songeant que ce balourd, bavard comme une pie, allait répandre la nouvelle comme une traînée de poudre et qu’il y avait peut-être mieux à faire.

Les portes du garage refermées, Guillaume Archambault, avait monté une à une les marches de l’escalier qui barrait le mur du fond et donnait accès au logement de l’étage. En haut de l’escalier, sur une petite étagère qui servait à ranger la clé, il ne trouva qu’un nid d’oiseau et en ramena trois œufs qu’il reconnut aussitôt : des œufs de rouge-gorge. Erithacus rubecula. Dénicher les oiseaux, c’était sa passion, quand il était môme. Et peut-être serait-il devenu ornithologue si son père avait pu lui payer des études ! Il remit les œufs en place. Lorsqu’il tourna la poignée, celle-ci lui resta dans la main, mais d’une bourrade de l’épaule, il fit s’ouvrir la porte pour découvrir, sous vingt années de poussière, l’intérieur qu’il avait quitté au lendemain de l’inhumation paternelle.

Rien n’avait bougé, mais tout ce qui était de papier ou de tissu avait été rongé. Les rideaux aux fenêtres n’étaient plus que lambeaux, et la première chaise sur laquelle il voulut s’asseoir pour encaisser le choc, céda sous son poids, vermoulue qu’elle était. Il parcourut à pas lents les pièces de l’étage, de la cuisine à la chambre du père, revint dans la salle, puis se décida à entrer dans sa chambre d’alors. L’électricité était coupée, mais on y voyait encore assez. Une odeur de moisi le saisit à la gorge. Partout la même usure du temps, la même poussière accumulée, les mêmes toiles d’araignées accrochées en moustiquaires épaisses aux angles des meubles, aux encoignures de la pièce, aux abat-jour des lampes. A côté du maroquin vert de son petit bureau, une photo jaunie dans un cadre rouillé : sa mère, décédée en le mettant au monde, et que son père n’avait jamais voulu remplacer. Après avoir grossièrement épousseté l’objet, il sortit la photo du cadre et la mit dans son portefeuille. Dans l’armoire, sous une pile de draps jaunis et mités, il retrouva un billet de mille francs, oublié là, et qui n’avait plus cours. Mais pourquoi était-il revenu ? Il aurait bien dû savoir que rien ne serait récupérable, après tant de temps.

Dans le buffet de la cuisine, il trouva une grande boîte métallique, dans laquelle il entreprit de réunir quelques souvenirs : la montre de gousset de son père, trois bagues ayant appartenu à sa mère, quelques photos aux visages encore identifiables, un service à café en porcelaine de chine, une ménagère de douze couverts en argent, presque noirs d’oxydation. C’était là tout ce qu’il y avait de précieux, à un titre ou à un autre. Le reste de la vaisselle était dépareillé, les meubles vermoulus, le linge piqué et mité. Il redescendit avec ses trésors, ne mangea pas ce soir-là, et s’endormit d’un sommeil agité sur les coussins arrière de sa Bentley, après avoir ruminé longtemps les détails de son plan.

Au matin, avant que la rue ne s’éveille, il quitta le garage en voiture pour une destination inconnue et ne revint qu’à la nuit tombée.

Les jours suivants, on vit aller et venir. Un camion des chiffonniers d’Emmaüs vint débarrasser matériel et mobilier, mais à vrai dire, il ne restait déjà plus grand-chose lorsque le père Archambault était mort : les frais de justice avaient eu depuis longtemps raison de ses économies et il avait dû vendre une partie de son matériel pour engager le dernier procès, celui qui lui fut fatal. Puis une entreprise de nettoyage fit place nette. Un autre camion vint livrer du mobilier neuf. Un troisième livra de la nourriture.

Le voisinage crut alors qu’Archambault fils allait s’installer là pour de bon. Et il n’avait pas tort, mais d’autres livraisons se firent nuitamment, phares éteints et moteurs coupés, qui échappèrent à l’observation de tous : un marteau piqueur, un compresseur insonorisé, des madriers par dizaines, un équipement complet de mineur, du matériel de bricolage dans divers corps de métier. On aurait dit les préparatifs d’une expédition. Mais pour où ?

Avec le treuil et le palan du garage, Guillaume Archambault descendit le compresseur au fond de la fosse de vidange, et en raccorda le tuyau d’échappement sur le conduit du poêle qui, jadis, donnait un peu de chauffage dans l’atelier en hiver. Puis il raccorda le marteau-piqueur et fit un essai après avoir recouvert la fosse de ses bastaings d’origine, maculés et noircis, mais préservés par les taches d’huile et de graisse accumulées. Cela devrait aller. Le bruit périodique du climatiseur qu’il allait faire installer pour l’appartement couvrirait le léger ronronnement qui montait encore de la fosse.

Au cours des six semaines qui suivirent, ses voisins le virent sortir, toujours en voiture, trois ou quatre fois par jour, comme qui s’en va faire ses courses. Davantage aurait été imprudent. S’ils avaient eu la curiosité de le suivre, ils se seraient rendus compte qu’à chaque fois, il sortait de la ville par la RN 12 pour prendre au Pont Noir la direction d’une carrière abandonnée, dans la vallée du Gouët, et qu’arrivé là, il descendait du coffre de la Bentley plusieurs sacs de gravats, qu’il déversait au pied des tas de déchets de carrière abandonnés par des exploitants peu soucieux de réhabiliter le site après exploitation. Mais personne ne le suivit et donc nul ne sut que Guillaume Archambault était en train de creuser, le jour seulement à cause des vibrations, une galerie d’un mètre quarante de haut et quatre-vingt centimètres de large, qu’il étayait au fur et à mesure, comme il avait appris à le faire, là-bas dans le Klondike, dans la mine d’or qui avait fait sa fortune. Au premier étage du garage, sur la table neuve de la salle à manger, était étalé un plan cadastral du quartier, ainsi qu’une carte géologique du sous-sol. Deux traits parallèles au crayon rouge indiquaient sa progression et partaient en direction du nord.

En six semaines, la cinquantaine de mètres qui le séparait de son premier objectif fut franchie, sans autre encombre qu’une canalisation d’égout de fort diamètre qui l’obligea à descendre un peu plus bas qu’il ne l’avait prévu. Le lundi de la septième semaine, il donna du pic, non dans la roche friable et l’argile qu’il avait rencontrés jusqu’alors, mais dans les fondations qu’il recherchait. Les maisons du quartier, construites dans l’entre-deux guerres, étaient des demeures de meulière, toutes pourvues d’une cave à soupirail, par lequel on déversait autrefois le charbon. Il descella soigneusement plusieurs moellons, suffisamment pour permettre le passage aisé d’un homme courbé. Il savait la maison vide à cette heure et put travailler dans la cave sans être inquiété. La chance voulut qu’à cinquante centimètres de son point de chute, une armoire ancienne serve à entreposer divers objets de rebut. Il la vida de son contenu, puis la fit glisser devant le trou d’homme par lequel il était entré. Ensuite, il déposa deux planches du fond, qu’il rabota de façon à pouvoir les enlever et les remettre en un tournemain. Enfin, il recréa aussi soigneusement qu’il put, le désordre du bric-à-brac qu’il avait sorti du haut de l’armoire. Il avait pris soin d’étaler par terre une bâche plastique afin de ne pas laisser de traces sur le sol en terre battue. Alors, battants refermés et rentrant à reculons dans son tunnel, il remit en place les objets du bas de l’armoire, entreposés dans la galerie, en s’arrangeant pour qu’il puisse passer entre sans trop de mal. Il ne lui restait plus qu’à replacer les deux planches du fond de l’armoire pour que s’achève la première partie de son plan machiavélique.

Il était temps, car du rez-de-chaussée lui parvenaient des bruits de pas. Il battit donc en retraite, et s’accorda ce midi-là la moitié d’une bouteille de Château-Latour 1947, soustraite à la cave, fort bien pourvue, de son voisin. Ce vin prestigieux dérobé avait déjà un goût de victoire et un arrière-goût de vengeance, mais ce n’était pourtant qu’un tout petit début !

Ghislaine Dufour était une fort jolie personne, au temps de sa jeunesse, dont elle avait gardé un port altier, l’habitude de s’habiller court, et une poitrine qui ne passait pas inaperçue. Elle était à présent propriétaire d’un salon de coiffure et beauté, qui employait six salariées dont une esthéticienne à plein temps, et depuis quelque temps la patronne avait pris parmi ses clients un amant du nom d’Eric Lenoir. Eric Lenoir avait trente-huit ans, et Ghislaine Dufour la cinquantaine passée, mais qu’on s’intéresse à elle plutôt qu’à ses jolies employées, lui fit bientôt perdre la tête et s’éprendre follement de ce client si poli, si bien élevé, si prévenant, qui la changeait tant de cette face de carême-prenant qu’était devenu son mari.

Au-dessus du salon, il y avait un studio, qui servait principalement de réserve, et auquel on accédait du salon, par un escalier en colimaçon et de l’extérieur, par l’escalier de l’immeuble. Cette disposition des lieux s’était révélée on ne peut plus commode pour les amants : Eric Lenoir entrait par l’immeuble à l’heure convenue et les clients et clientes du salon entendaient alors ceci :

— Myriam, (c’était le nom de la première coiffeuse, chargée des œuvres délicates et des missions de confiance) je monte un moment au studio. J’ai de la comptabilité à faire. S’il y a besoin de moi, vous sonnez.

— Très bien, Madame.

Mais si, quelques minutes plus tard, une oreille indiscrète s’était collée à la porte intérieure du studio, elle aurait entendu ceci, : - Eric, Eric chéri, je n’ai pas arrêté de penser à toi, tu sais, depuis l’autre jour. J’ai bien cru que cette heure n’arriverait jamais. Il faut qu’on se voie plus souvent. Je ne peux plus me passer de toi.

Et si un oeil curieux l’avait secondée, il aurait découvert Ghislaine Dufour, en train de déshabiller fébrilement... Guillaume Archambault, qui avait à peine eu le temps de refermer la porte, tandis qu’ils s’embrassaient à bouche que-veux-tu, essayant d’atteindre le lit.

Il faut dire qu’en tenue de ville, de chez le meilleur faiseur, Guillaume Archambault avait belle allure, que son épopée canadienne lui avait forgé une musculature qu’on ne pouvait que lui envier et que la nature l’avait doté d’un tempérament exceptionnel, selon les dames. Il ne lui avait donc pas fallu longtemps pour séduire la patronne, et s’il avait voulu, la petite manucure n’aurait pas dit non, non plus. Mais la deuxième partie de son plan s’arrêtait à Ghislaine Dufour, et il sut s’en tenir à ce qu’il avait décidé.

Ces deux entreprises avaient été menées de front, ou presque et sans la moindre anicroche. C’était trop beau pour durer. En effet, le coup de fil de Dufour à son camarade d’enfance Janvier, avait permis de réactiver le projet de création d’une liaison piétonnière de la rue du Four vers le Centre Ville ; et c’est ainsi qu’un lundi matin, dans les comptes rendus du Conseil Municipal du vendredi précédent, Guillaume Archambault apprit que M. le Maire était mandaté pour engager une procédure d’expropriation à son encontre. C’est ce qui précipita les choses et le détermina à mettre à exécution, sans plus attendre, la dernière partie de son plan. Et pourtant, Archambault fils ignorait tout de la relation de cause à effet qu’il y avait entre le coup de fil de Dufour et le projet d’expropriation dont il était victime. Mais parfois, le hasard fait bien les choses...

Ce matin-là, dès potron-minet, Dufour était allé sonner chez son voisin Mercier, qui l’accueillit en bonnet de nuit et pantoufles :

— Bonjour, Mercier. Je peux entrer deux minutes ? J’ai une bonne nouvelle à vous annoncer.

— Une bonne nouvelle ? A cette heure ? Quelle bonne nouvelle ?

— Vous n’avez pas lu le journal ?

— Pas encore, non. Je dormais, figurez-vous.

— Archambault fils va être exproprié par la Mairie pour faire le passage piéton. C’est moi qui ai signalé son retour et la procédure interrompue, il y a dix ans, a repris son cours. Dans quelques semaines, quelques mois tout au plus, nous serons débarrassés de lui.

— Dufour, je savais que l’on pouvait compter sur vous. Merci !.

— Bonne journée, Mercier.

Par sa maîtresse, Eric Lenoir savait que Ghislaine et son mari faisaient chambre à part depuis plusieurs années, sauf en de rares occasions où celle-ci acceptait qu’il lui rende visite, mais en ce moment on devait pouvoir écarter cette hypothèse, pensa-t-il, amusé, au souvenir de leurs galipettes répétées.

Tout d’abord, en l’absence de ses occupants, il s’introduisit dans la maison, par la voie qu’il s’était créée, pour diluer un somnifère dans la bouteille de vin entamée de la cuisine. Aloxe-Corton 75. Il goûta. Dommage de gâcher un tel nectar. Mais, il n’avait pas le choix. Car c’était pour ce soir.

Cette nuit-là, alors que le quartier avait sombré dans l’obscurité, après l’extinction de l’éclairage public, Guillaume Archambault, descendit dans la fosse de son garage, emprunta la galerie qu’il avait patiemment creusée et étayée, et dans laquelle il pouvait circuler courbé, déboucha dans l’armoire de la cave des Dufour, en sortit et monta sur la pointe des pieds au premier étage de la maison. Trois chambres et une salle de bains. Mais les Dufour n’avaient pas d’enfant. Il songea que les deux chambres les plus proches de la salle de bains devaient être celles utilisées par le couple. Il ouvrit la porte de gauche : Ghislaine Dufour souriait à ses rêves. Eric Lenoir espéra qu’il n’en était pas absent, mais Guillaume Archambault referma sans bruit la porte pour aller ouvrir la chambre de droite. Anthelme Dufour y ronflait sous un gros édredon rouge. Guillaume le secoua. Il dormait comme un sonneur et ne broncha pas. Mais, par précaution, il lui fit une piqûre d’un puissant hypnotique, lui ôta son pyjama et lui remit ses sous-vêtements, puis fit un paquet de ses habits de la veille et le descendit sur son dos à la cave, lui fit passer le sas de l’armoire, et le ramena en ahanant au garage, où il l’entreposa dans le coffre de la Bentley, après avoir fini de le rhabiller. Il était deux heures du matin quand celle-ci prit la direction du barrage de Saint-Barthélémy, et au viaduc qui enjambe la retenue, cette nuit-là un homme endormi se noya.

Guillaume Archambault, rentré au logis, retourna resceller les moellons de la cave des Dufour, retira tous les étançons du tunnel et combla la fosse à vidange avec les déblais d’une cloison qu’il avait abattue dans le garage. Puis s’en alla dormir de son premier sommeil sans cauchemars depuis vingt ans.

L’enquête du commissaire Flamant piétina longtemps. D’abord, il n’y eut pas de cadavre, puis un pêcheur repéra le corps, flottant entre deux eaux. Et la presse titra sur le "suicide" d’Anthelme Dufour. Guillaume Archambault fut interrogé comme tout le voisinage. Mais, on ne l’avait jamais vu en compagnie de Dufour. Et nul ne fit le rapprochement entre l’amant de Mme Dufour, que la police finit par identifier, et Guillaume Archambault. Ghislaine en aurait été bien incapable. Pour elle, Eric Lenoir et Guillaume Archambault avaient toujours été deux personnes différentes, qui se ressemblaient peut-être un peu, mais sans plus : Guillaume Archambault portait moustache, avait les cheveux assez longs et les yeux bleus et son Eric était glabre, avait le cheveu court et les yeux marron.

La veuve était éplorée, moins à cause de la disparition de son mari, qu’en raison de celle de son amant, car Eric Lenoir s’était comme volatilisé. Son portrait-robot, diffusé aux six coins de l’hexagone jaunissait en vain dans les commissariats. Et le juge chargé de l’affaire Dufour finit par se désintéresser de ce gigolo en déroute. Il avait Ghislaine sous la main, qui avait un mobile et même deux : se débarrasser d’un mari gênant, et toucher la galette d’une coquette assurance-vie souscrite à son profit. De plus, on trouva dans son armoire à pharmacie un flacon du somnifère qui avait servi à endormir son mari, et bien entendu, personne ne put justifier de son emploi du temps la nuit du crime.

Aussi, malgré les zones d’ombre de l’affaire, fut-elle condamnée à dix ans de réclusion criminelle le 2 novembre 1987 par la Cour d’Assises de Saint-Brieuc. Entre temps, les bulldozers avaient rasé le garage de la rue du Four, faisant disparaître les dernières traces de la vengeance froide du fils Archambault.

Le commissaire Flamant, qui, à l’époque des faits, s’était fortement impliqué dans l’élucidation de la disparition de son camarade de lycée, comprit enfin toute l’affaire une douzaine d’années plus tard lorsque, retraite prise, il voulut jeter une vieille collection de Ouest-France, entreposée depuis des années dans la cave de son pavillon et qu’il tomba sur l’exemplaire du 15 octobre 1960, relatant la dernière condamnation et le décès du garagiste : la photo d’Archambault père et fils, à côté de celle de Dufour, leader du Comité de Défense, fut le révélateur : il comprit que la vengeance avait été le mobile du crime et que Ghislaine Dufour avait sans doute payé pour un autre. Un soir, il vint voir Guillaume Archambault dans sa gentilhommière de Quessoy.

— C’est vous qui avez tué Anthelme Dufour, pour venger votre père, n’est-ce pas ? Allez, vous pouvez bien me le dire à présent, Archambault, il y a prescription, non ?

Guillaume Archambault, qui ressemblait de plus en plus à son père, avec l’âge, était en train de tailler ses rosiers, et accompagnant sa phrase d’un geste de sécateur sans équivoque, il avait eu ce seul commentaire : "Morte la bête, mort le venin".

©Pierre-Alain GASSE, avril 2000.

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©Pierre-Alain GASSE, avril 2000. Tous droits réservés.

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