Maximilien Ier Françoise de Dinan Anne de Bretagne Jean des Rieux Charles VIII

En l'an de grâce 1488...*

 

AVERTISSEMENT

Ceci est une fiction littéraire. Si les personnages sont historiques, les propos qui leur sont prêtés relèvent de l'invention de l'auteur. Ils ne visent pas à la vérité, mais simplement à une sorte de vraisemblance.

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    ... alors que s'annonçait un automne de frimas, au château ducal de Nantes, dans la salle haute du Grand Logis, devant l'immense cheminée où brûlait une solide flambée, se tenait un cosmopolite aréopage. Autour d'une femme et deux fillettes en robes de deuil et coiffe assortie, étaient rassemblés dix hommes, en haut de chausses et pourpoint ou tunique de velours, chaussures plates à bride et chapeau ou béret de feutre pour les laïcs et soutanes rehaussées de fourrure pour les clercs. 

Il y avait là, réunis autour de la jeune Anne de Bretagne et sa sœur cadette Isabeau, leur gouvernante à toutes les deux, Françoise de Dinan, comtesse consort de Laval, le maréchal Jean IV des Rieux, le futur comte de Castres Alain d'Albret, le Comte François Ier de Dunois, le sire de Lescun, Comte de Comminges, le chancelier Philippe de Montauban, le poète et nouveau maître de l'hôtel ducal, Jean Meschinot,  et quatre ecclésiastiques, dont le confesseur d'Anne, Yves Mahyeuc et l'archidiacre de Penthièvre, Guillaume Guéguen, secrétaire de la nouvelle duchesse.

On venait de porter en terre, le 13 de ce mois de septembre, avec grand faste en dépit de caisses plutôt vides, le duc François II, dont Anne était à présent l'héritière, comme les états de 1486 l'avaient reconnu. Et cela ne plaisait pas à Charles VIII, roi de France depuis cinq ans déjà, qui aurait préféré cependant s'ôter cette épine du pied par mariage plutôt que par conquête. "La guerre folle" venait à peine de s'achever qu'elle menaçait déjà de reprendre !

Las, la tâche s'avérait ardue car la petite Anne, la boiteuse, comme disaient ses ennemis, en dépit de sa légère infirmité congénitale et d'une beauté trop discrète, avait nombre de prétendants depuis son plus jeune âge. C'est que la dot était belle ! Le duché de Bretagne n'était-il pas, à défaut d'être des plus riches, l'un des quatre plus importants de France ?

Elle n'avait encore que onze ans et par trois fois déjà avait failli être mariée.

Le tout récent traité du Verger, par lequel avait été scellée la cuisante défaite bretonne de Saint-Aubin-du-Cormier interdisait à présent aux filles de François II de prendre époux sans le consentement du Roi de France. Mais ces Bretons et cette "brette"-là avaient la tête bien dure !

Le duc François, en mourant à Couëron des suites d'un accident de chasse, avait confié à Des Rieux la tutelle de sa fille aînée avec pour mission expresse de la marier dès que possible en préservant au mieux l'autonomie du duché. 

Si Anne baignait dans l'exercice du pouvoir depuis sa naissance et si toute son éducation ces dernières années avait visé à lui donner la capacité de gouverner après son père, elle n'était pas encore nubile et trouvait en face d'elle une théorie de courtisans madrés et rompus aux promesses, revirements et trahisons de toutes sortes. 

Outre le sire d'Albret déjà rejeté par Anne, deux prétendants sérieux restaient en lice en cette année 1488 : le duc Louis d'Orléans, vingt-six ans, tout marié qu'il fût déjà à Jeanne, sœur du roi de France, et Maximilien, roi des Romains, âgé de vingt-huit ans et veuf depuis six ans. En face d'eux, un roi de France de dix-sept ans, Charles VIII, déjà fiancé à la petite Marguerite d'Autriche, mais que sa sœur Anne de Beaujeu, ex-régente, poussait en direction d'Anne.

En ce jour de fin septembre 1488, tout ce beau monde, à l'exception du roi de France, cela va sans dire, était réuni pour tâcher de faire prendre un parti à la nouvelle duchesse et chacun de manœuvrer au mieux de ses intérêts :

— Permettez, Madame, que je vous rappelle la mission que m'a confié Monseigneur le Duc, votre père, sur son lit de mort, osa enfin prononcer Des Rieux, agacé de voir la conversation languir sur des sujets anodins.

— Je ne la connais que trop, Monsieur, car j'étais présente, je vous le rappelle, mais je consens. Dites ce que vous avez à dire, je vous écoute.

Anne, redressée de toute sa taille, dardait ses prunelles châtain foncé sur le  maréchal, qui la dépassait presque d'une coudée. Trente ans les séparaient.

— Puisque vous ne voulez pas du sire d'Albret, qui eût pourtant été un fort bon parti pour vos intérêts, il vous faut, Madame, adopter une autre position.

Madame de Dinan s'empressa de voler au secours de son demi-frère :

— Songez, Duchesse, qu'en épousant Monsieur d'Albret, le roi de France n'aurait su trouver à redire à une union qui l'eût préservé de l'étranger.

— Monsieur d'Albret n'est pas de mon goût, il le sait, je le lui ai dit et je n'y reviendrai pas. Je ne veux pas épouser quelqu'un de presque aussi vieux que mon défunt père.

Alain d'Albret tordit le museau, mais ne pipa mot. Anne poursuivit :

— Jusqu'à présent, je n'étais pas en condition d'être mariée, vous le savez. Cela vient de changer et je vais réfléchir à prendre un parti, comme vous dites, dans mon intérêt et celui du duché que m'ont confié mon père et les États de Bretagne.

— Vous ferez fort bien, Duchesse, mais laissez-nous vous aider à démêler l'écheveau de vos prétendants, poursuivit Madame de Dinan, avec l'assentiment du maréchal.

Anne se tourna vers Guillaume Guéguen, retiré dans un coin, debout devant son écritoire :

— Messire Guillaume, ne notez point tout ceci. Je vous dirai quand ce sera nécessaire.

Le secrétaire de la duchesse s'inclina en signe d'obéissance. Madame de Dinan reprit la parole. De toute sa personne émanait un air de sévérité dont on disait qu'il avait déjà déteint sur Anne. Les vêtements de deuil renforçaient encore cette impression.

— Votre duché, Madame, est en grand péril, vous le savez. Les appétits du roi de France sont de plus en plus grands. La défaite de Saint-Aubin nous a coûté cher. Nous avons perdu plusieurs places fortes, outre notre indépendance, et ne voilà-t-il pas qu'Anne de Beaujeu songerait à marier son frère avec vous, à ce qu'on dit. C'en serait fait de la Bretagne.

— Assurément, s'empressèrent de renchérir Montauban, Dunois et Lescun à l'unisson.

Ils se regardèrent tous les trois et Montauban poursuivit :

— Aussi convient-il de nous tourner vers des alliés qui ne soient pas à la botte du roi de France. Parmi les jeunes princes qui pourraient en s'alliant avec vous faire obstacle à l'hégémonie française, nous en voyons un tout particulièrement : Maximilien d'Autriche, futur héritier du Saint Empire Germanique, est sans conteste le plus prestigieux. Il est jeune encore, plutôt bien de sa personne et veuf depuis six ans bientôt. Avec lui, c'est un puissant époux que vous trouveriez et la couronne de France n'aurait qu'à bien se tenir !

— À l'opposé de cette solution, poursuivit Comminges, il est un autre parti qui nous semble offrir également de bonnes garanties : c'est Louis d'Orléans. Il est sûr qu'il garde une dent contre le Roi et sa sœur qui l'ont fait arrêter et emprisonner. L'ennui, c'est que le voilà au cachot pour trois ans pour avoir fomenté la "guerre folle" et nous convient-il d'attendre tout ce temps, c'est douteux. Si Charles VIII venait à décéder sans héritier, la couronne pourrait retomber sur la tête de son cousin. Vous seriez alors reine consort de France, et pas dans les mêmes humiliantes conditions qu'en épousant le Roi, qui conteste jusqu'à votre titre de duchesse de Bretagne et masse à nouveau des troupes contre nous. 

— Oui, mais en épousant Maximilien 1er de Habsbourg, vous seriez d'ores et déjà reine consort des Romains, renchérit Montauban.

— Il me plairait bien d'être Reine des Romains et d'aller voir les ciels d'Italie, que me vantent tant de personnages de la Cour, prononça Anne à mi-voix, d'un ton rêveur. Mais ce Maximilien, d'après la peinture qu'on m'en a faite, a un bien grand nez d'aigle qui me plaît moins.

— Songez plutôt à ce qui vous réjouit en lui, Madame, et tâchez d'oublier ce qui vous fâche, c'est là un principe de sagesse, par lequel vous vous devriez gouverner avec l'aide du Tout-Puissant, si m'en croyez.

C'était le confesseur d'Anne, Yves Mahyeuc, qui venait de prendre la parole.

— Et puis ce prénom prétentieux de Maximilien m'indispose. 

— Vous vous méprenez, Madame, intervint Jean Meschinot. D'abord, il n'en est pas responsable ; ensuite, c'est parce qu'il était le  premier-né de la famille que ses parents l'ont prénommé de la sorte, ainsi qu'en est l'usage. Il n'y a là aucune prétention ni forfanterie. Et depuis le début de son règne, il apparaît qu'il le porte assez bien, pour ce qui nous concerne, en menant la vie dure à la Couronne de France.

— Vous aurez beau dire, messire, il ne me plaît guère.

— Guère, cela devrait suffire, Madame, car c'est du duché qu'il vous faut vous soucier d'abord, reprit Philippe de Montauban.

— Vous m'ennuyez tous, savez-vous, à vouloir me marier si promptement, mon père à peine en terre.

— C'est que le temps presse, duchesse, si nous voulons éviter le pire...

— Anne, Anne, nous vous en conjurons, ne balancez pas davantage ou il n'y aura bientôt plus de Bretagne.

— Maximilien...

— Quoi, qu'y a-t-il, Anne ? Réveille-toi, chérie, tu fais un mauvais rêve.

— J'étais duchesse de Bretagne et on voulait me marier contre mon gré à Maximilien 1er.

— Tu es déjà mariée à un Maximilien, mais tu as dit oui de bon cœur, je m'en souviens encore ! Rendormons-nous. Demain, il faut nous lever tôt pour les cérémonies du 500e anniversaire de la mort d'Anne de Bretagne au Château des Ducs. Tu seras parfaite, dans le rôle, ne t'en fais pas.

©Pierre-Alain GASSE, février 2014.

*Cette nouvelle a été écrite dans le cadre du concours initié par l'Association des Écrivains Bretons pour célébrer le 500e anniversaire de la mort d'Anne de Bretagne, le 9 janvier 1514.

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