Alfred, le cyclope

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                                                                                                                                                            Pour Thomas, Lucas, Melvil et Camille

Cette histoire s'est passée chez moi, dans ma petite école de campagne, mais il m'est avis que cela pourrait aussi bien se produire chez vous. Aussi vais-je vous la raconter pour que vous ne commettiez pas la même bêtise que nous.

Dans cette école, il y avait un garçon, qui, pour des raisons que j'ignore, ne voyait que d'un œil, le gauche. Son œil droit restait obstinément fermé.

Naturellement, dès son arrivée, cela attira notre attention à mes copains et moi et bientôt, sans trop savoir pourquoi, nous le surnommâmes "le cyclope".

Mon père, qui un jour, m'entendit mentionner ce surnom, me fit lui raconter la chose et déclara que c'était  idiot, car premièrement, les cyclopes étaient des personnages légendaires et, deuxièmement, ces géants n'avaient qu'un œil au milieu du front, ce qui, bien entendu, n'était pas le cas d'Alfred.

Néanmoins, le surnom lui resta.

Notre maître de CM2 s'appelait M. Jean. C'était un bon maître, qui utilisait parfois de surprenantes méthodes pour parvenir à ses fins.

En ce temps-là, le ramassage scolaire n'existait pas encore et peu de parents avaient une automobile. Les plus chanceux venaient à l'école en bicyclette et la plupart "pedibus cum jambis" comme disait mon père, ce qui voulait dire tout bonnement "à pied". Pour ceux qui habitaient des hameaux éloignés, cela représentait parfois plus d'une heure de marche, matin et soir.

Mais cela nous paraissait normal, nul ne s'en plaignait. Au contraire, le chemin était source de mille jeux et distractions et souvent aussi, il faut bien le dire, de retards coupables, pour avoir fabriqué des sifflets en sureau, cueilli des mûres ou chipé quelques pommes dans un verger.

Cette semaine-là, nous avions été particulièrement vindicatifs envers Alfred, qui avait même pleuré, de son seul œil valide.

Nos chaussures n'étaient pas comme les vôtres. Si plus personne ne venait en sabots, avec de la paille dedans, la plupart d'entre nous usaient des galoches : des chaussures à semelles de bois, pas très confortables. C'est pourquoi nous les ôtions en classe pour mettre des chaussons de feutre, chauds et douillets.

Ce jour-là, sur le chemin du retour, j'eus mal aux pieds et pourtant mes galoches étaient "faites" depuis longtemps, mais, peu doué pour les boucles de lacets, devant la corvée d'avoir à les refaire, je me contentai de marcher un peu comme sur des "œufs".

À la maison, en me déchaussant, quelle ne fut pas ma surprise de trouver à l'intérieur, trois petits cailloux blancs, de ceux que l'on remettait sur les routes goudronnées, de temps à autre.

Le lendemain matin, la cour de l'école, ne bruissait que d'une rumeur : "le cyclope' pour se venger de nos brimades, avait placé des cailloux dans toutes les chaussures de la classe ! Et nous avions, qui une ampoule, qui une coupure, que nos mères avaient dû soigner.

La classe criait en sourdine : "Vengeance !"

Alors, ce jour-là, pendant la récré, échappant à la surveillance de Monsieur Jean, je pissai dans l'encrier du "cyclope", un autre noua ensemble les lacets de ses chaussures, et l'un de nous poussa même dans le fond de chacune... une crotte de chien ramassée sur la cour !

Le lendemain, Alfred, n'était pas à l'école : nous pensâmes qu'il s'était "dégonflé", craignant une seconde journée de représailles, plus rude encore que la première.

Mais, ce soir-là, à peine avions-nous fait quelques centaines de mètres sur le chemin du retour à la maison que nos pieds nous faisaient mal. Il nous fallut nous déchausser au bord de la route pour découvrir à nouveau trois petits cailloux blancs dans chacune de nos godasses !

Ce ne pouvait pas être le cyclope le responsable de cette malveillance puisqu'il n'était pas à l'école !

Mais alors, la première fois, peut-être n'était-ce pas lui, non plus ?

Nous dormîmes la tête pleine de questions et de soupçons.

Le lendemain matin, Alfred était revenu et, à peine étions-nous assis à nos pupitres que Monsieur Jean nous tint ce discours :

"Ce matin, vous vous demandez bien qui a pu mettre des cailloux dans vos chaussures hier, vu qu'Alfred n'était pas à l'école, n'est-ce pas ?"

Nous acquiesçâmes bruyamment.

"Eh bien, je vais  vous le dire, c'est moi !"

Un cri de stupeur et de réprobation nous échappa.

"Mais pourquoi ai-je fait cela ? Tout simplement, pour vous prouver que vous aviez eu tort d'accuser Alfred, la première fois. Car cette fois-là, c'était moi aussi."

Un second cri de stupeur et d'indignation se fit entendre.

"Et pourquoi accusiez-vous Alfred de cette mauvaise plaisanterie, plutôt que Pierre, Marcel, Jeanne ou Catherine, qui toutes et tous ont l'âme farceuse, vous le savez bien ? Simplement, parce qu'il est différent de vous et que cette différence vous inquiète à tel point que vous l'avez affublé d'un surnom ridicule." Et pour couronner le tout, vous avez imaginé qu'il était responsable de tous vos désagréments. Eh bien, non !

Un silence gêné s'établit sur la classe.

"Ce que je voudrais que vous reteniez de tout ceci, c'est qu'il ne faut jamais accuser sans preuves, sous peine de commettre de grandes injustices et qu'il faut respecter les différences de chacun. Comprenez-vous cela ?

Nous répondîmes "oui" tous en chœur, plus ou moins convaincus par cette démonstration à nos dépens.

Rassurez-vous, termina Monsieur Jean, par mégarde, hier, j'ai aussi mis des cailloux dans mes chaussures, rangées à côté des vôtres !

Alors, nous avons ri avec lui, aux éclats, de toute cette aventure...

Le "cyclope" est resté le "cyclope", mais à présent il en est presque fier !

Pierre-Alain GASSE, août 2012.

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