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vendredi 31 juillet 2015

Ne disais-tu pas que tu m'aimais ? - Nouvelle

jardindesplantes.jpg ©B.V., 2014.

À la ville de ma jeunesse.

I

Je viens de publier mon premier roman à compte d’éditeur. Par hasard. Après trois recueils de nouvelles. Il y a quelques mois, j’ai découvert qu’une collègue d’atelier littéraire figurait au catalogue d’une petite maison du Sud de la France. Chose rare, ils acceptaient les manuscrits numériques ; c’est ainsi que j’ai tenté ma chance en envoyant mon dernier opus, à peine achevé. Quinze jours après, miracle, je recevais une réponse positive. C’était en juin. Neuf longs mois d’attente plus tard, l’objet de mes rêves est entre mes mains. Couverture élégante. Mise en page soignée. Un peu cher. Et me voilà qui m’apprête à me rendre à mon premier salon littéraire. À passer dans la lumière. Toujours sous pseudonyme, certes, mais exposé quand même. Cela m’angoisse un peu.

Cette fois, ce n’est pas le hasard qui a guidé mon choix, mais le souvenir. La ville de A. est en effet celle où j’ai vécu depuis l’âge de sept ans et trois mois jusqu’à mon départ pour l’Université.Les auteurs sont légion, pour ne pas dire pléthore, et il faut s’y prendre de plus en plus longtemps à l’avance pour trouver place dans un salon littéraire, m’avait-on dit. Le thème retenu : « Témoignages d’ailleurs », correspondait tout à fait à mon ouvrage intitulé « L'Indonésienne, Singapore maid », mais je n’avais reconnu aucun nom qui pût me parrainer parmi les responsables de l’association organisatrice. J’ai donc soumis ma candidature sans trop d’espoir. Elle a été acceptée. Deuxième coup de dés chanceux.

Dans cette cité provinciale, un demi-siècle plus tôt, je n’étais que le fils d’un petit commerçant de la vieille ville, un débitant de tabac, journaux, bimbeloterie, mercerie, installé au pied de la Basilique Saint-Gervais. Un « hors venu », arrivé le ler janvier 1955, depuis le Pays d’Auge, dans les bagages d’un père atteint d’une maladie incurable et d’une mère encombrée de quatre garçons dont j'étais l’aîné.

Y revenir en écrivain, même débutant, est donc, non pas encore une consécration, mais déjà une forme de revanche.

Je me revois, en culottes courtes, victime d’un eczéma purulent, la tête tondue coiffée d’un béret qu’on m’avait autorisé à garder en classe. En butte aux lazzi sur la cour de récréation de l’école primaire Saint-Joseph.

La consonance finale de mon nom m’avait fait surnommer « Napoléon » et on me serinait à tue-tête la scie bien connue : « Napoléon est mort à Sainte-Hélène/Son fils Léon lui a crevé l’bidon/On l’a r'trouvé, assis sur une baleine/En train d’sucer les fils de son cal’çon ». À force, ça lasse.

J’étais petit et malingre. Sur la cour, j’avais donc dû afficher profil bas. Mais je m’étais rattrapé en classe. Il me fallait réussir. À la fois pour répondre aux attentes de mes parents qui se saignaient aux quatre veines afin de nous assurer, à mes frères et moi, une bonne éducation, mais aussi pour retrouver suffisamment d’estime de moi-même. Cela avait été le cas, une fois passée une pénible période d’adaptation.

Les maîtres, en ce temps-là, n’étaient pas tendres. L’orthographe et les tables de multiplication rentraient souvent dans les têtes à coups de règle sur les doigts. Parfois même, on vous obligeait à vous agenouiller de longues minutes sur la vôtre. Malheur à ceux qui avaient cru bon d’en avoir une en métal !

À la maison aussi, calottes et fessées pouvaient pleuvoir. Nul ne s’en émouvait. C’était encore le temps des blouses grises, des encriers et porte-plume, des WC à la turque, du cidre et du vin à la tireuse, du tabac gris et des gitanes maïs. La France de l’après-guerre apprenait à manger du pain blanc et découvrait ébahie les appareils ménagers.

Je chasse d’un dodelinement de la tête ces quelques souvenirs d’enfance épars pour revenir à mon actualité et préparer mon déplacement du lendemain.

Mon premier problème est de composer ma tenue vestimentaire. Comment m’habiller ? Les nouvelles noires étant mon fonds de commerce, un camaïeu de noir et de gris s’impose-t-il ? Ou, au contraire, faut-il jouer le contraste, voire l’opposition ? Ma nature discrète me conduit à pencher pour la première solution. Je m’en convaincs bientôt. De toute manière, ma garde-robe est vraiment trop pauvre pour envisager sérieusement la seconde.

Une deuxième difficulté se présente, à peine celle-ci est-elle résolue. Combien d’ouvrages emporter ? Tout mon stock ou seulement deux ou trois douzaines ? D’après mon expérience récente dans ma commune de résidence, deux suffiront largement, pensé-je de prime abord. Mais, à cette voix de la raison s’oppose aussitôt celle de la vanité qui me souffle : « Tu aurais l’air fin, si des exemplaires venaient à te manquer ! » Prudence est mère de sûreté. Et puis, je ne possède qu'une centaine de livres, tout au plus.

Troisième souci et non des moindres. Quelles dédicaces ? C’est là un exercice que je ne maîtrise pas encore très bien. Entre le plat et banal « Pour Untel ou Machine. Cordialement » que je déteste et la prolixité pratiquée à l’occasion, il me faut réfléchir à quelques formules brèves mais bien senties définissant mon ouvrage. La qualité des dédicaces peut-elle être un outil de fidélisation du lecteur ? Moins que celle du livre, cela va sans dire, mais quand même…

Dernier point : vérifier les coordonnées du lieu où se tiendra le salon, les horaires et les moyens de m’y rendre en temps et heure. C’est le plus facile. Je connais la ville. Mais elle a dû bien changer en… quarante-cinq ans ! L’avoir traversée une fois ou l’autre dans l’intervalle ne me met pas à l’abri d’une surprise ou d’une déconvenue. Je consulte le site internet de l’association organisatrice, imprime le plan annexé. Salle Victor Hugo. Inconnue au bataillon. Place Carnot.

Devant le Jardin des Plantes ! Ça, je connais, plutôt deux fois qu’une ! Impeccable pour se garer. C’était sur cette place que s’installaient les cirques. Là que j’avais vu, les yeux ronds et le cœur au bord des lèvres, les Orsola monter aux tours de Notre-Dame-des-Champs, à pied et à moto sur leur filin. De toute manière, ce sera fléché, il y aura des affiches. Pourquoi est-ce que je m’inquiète ?

Je décide de partir la veille, tout en sachant que les organisateurs ne me rembourseront sans doute pas ma nuit d’hôtel, considérant que les 150 km à peine qui me séparent de la Cité des Abrincates ne justifient pas une telle dépense. On verra bien. C’est que je veux avoir le temps de prendre le pouls de la ville, de redécouvrir les lieux que j’ai fréquentés, les rues que j’ai arpentées. Retrouver des gens que j’ai connus est plus illusoire, cinquante ans après. Comment les reconnaîtrais-je ? Comment me reconnaîtraient-ils ? Le temps sur tous aura imprimé sa marque. Et je ne pense pas que dans le sexagénaire chenu au léger embonpoint que je suis devenu quiconque puisse reconnaître le gamin coiffé en brosse de mes douze ans ni même l’adolescent boutonneux de mes dix-sept !

Bien entendu, j’aimerais séjourner à l’Hôtel Restaurant de la Croix d'Or. Du temps du Monsieur Bertheaume père, c’était là que ma famille se réunissait les jours de fête. Trois fois seulement en quinze ans, en réalité, car c’était un gros sacrifice financier pour mes parents. Pour ma communion à moi, mon frère cadet et les jumeaux. Devenu l’établissement le plus renommé de la ville dans les années soixante, il l’était resté sous la direction du fils. Mais à présent que le petit-fils du fondateur vient de l’auréoler d’une troisième étoile, peut-être serait-ce un peu cher pour un écrivain encore sans recettes. Je me promets d’y prendre un repas, tout en me rabattant pour dormir sur l’Hôtel Patton, aussi central, mais plus abordable.

Ce vendredi soir d’avril, ayant tourné et retourné dans ma tête toutes ces questions, je finis par trouver un sommeil apaisé.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, 2015.

jeudi 19 mars 2015

Rencontre avec l'auteur de l'Indonésienne


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samedi 11 mai 2013

Soliloques - La Fille qui dormait les yeux ouverts -Exégèse


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Voici venu le temps de clore cette série de billets sur les nouvelles qui composent le recueil "Soliloques".

Une série en forme d'épitaphe probablement puisque son éditeur vient de mettre la clé sous la porte, le 23 avril dernier.

Avec cette disparition prématurée, "Soliloques", dans cette première édition papier, n'aura donc vécu qu'une année, un mois et huit jours.

Fin mai, nous saurons si un repreneur s'est manifesté. Très improbable, vu le passif de l'entreprise. Alors, si un éditeur, papier/numérique, passe par ici, qu'il sache que "Soliloques" est de nouveau disponible.

Mais venons-en à cette dernière nouvelle du recueil.

Il s'agit, comme l'indique l'exergue, d'un hommage au grand et prolifique écrivain uruguayen Mario Benedetti, décédé en 2009. Hommage inspiré par sa nouvelle intitulée "La noche de los feos", "la nuit des laids" (1966) qui raconte la rédemption mutuelle, si je puis dire, d'un jeune homme enlaidi par une brulure au visage et d'une jeune fille défigurée à la suite de l'ablation d'une tumeur.

C'est une situation inverse que décrit celle-ci.

Cela commence par une rencontre amoureuse, classique de nos jours, dans laquelle c'est la fille qui mène la manœuvre. Sauf que l'héroïne est aveugle et que, regard caché derrière ses lunettes noires, l'obscurité de la boîte de nuit, puis celle de la chambre aidant, le garçon ne s'en rendra compte que le lendemain matin.

Ce seul handicap aurait pu suffire à provoquer la fuite du héros. Mais vient s'y ajouter un trait d'étrangeté paradoxal qui donne à la nouvelle son titre intrigant : "La Fille qui dormait les yeux ouverts".

Ce détail troublant, ajouté à la peur de la différence, va provoquer le départ lâche et empreint de ridicule du personnage.

Que chaque lecteur s'interroge : qu'aurait-il fait dans une situation pareille ?

©Pierre-Alain GASSE, mai 2013.

jeudi 31 mai 2012

Rencontre à la Médiathèque de Pordic le 9 juin prochain


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samedi 12 mars 2011

Se souvenir de Malvarrosa (Hommage à Joaquín Sorolla)


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Joaquín Sorolla - La Bata Rosa (1916)

Valencia, 1916-1976

La plage de Malvarrosa luisait sous le soleil d'avril et le fracas de la guerre rugissait bien loin de Valence. Il fallait prêter l'oreille aux crieurs de journaux pour connaître l'évolution du conflit. La bataille de Verdun barrait la une des quotidiens en capitales de cinq centimètres de haut et les vendeurs s'égosillaient à tue-tête. Vaguement coupable de ne pas être là où j'aurais dû, je ressentais dans cette atmosphère une bizarre impression. Mais la caresse du soleil printanier, ajoutée au parfum de fleur d'oranger venu des plantations proches, était plus forte que ce sentiment et tout en sirotant mon vermouth quotidien à la terrasse de mon hôtel, j'étirais mes jambes sous ma table tout à mon aise. En ce temps-là, je fumais des Pall Mall avec un fume-cigarettes et j'arborais une fine moustache à la Kaiser.

Ce que je remarquai d'abord chez elle, en la voyant traverser la rue, ce fut son port de tête. Altier, mais sans le moindre soupçon de mépris pour ce genre humain dont elle ne semblait pas faire partie. Puis, je ne pus faire autrement que de m'extasier devant sa silhouette élancée, de statue grecque. Comme si on lui avait appliqué le nombre d'or des architectes, dans tous ses détails et avec un total succès. Ma troisième observation de chasseur novice, ce fut sa démarche : cette allure dégagée de femme sublime qui non seulement assume les risques auxquels sa beauté l'expose, mais qui va au-devant, à ce qu'on dirait.

Ce à quoi j'étais tout à fait disposé, cela ne faisait aucun doute !

Je laissai en hâte le prix de ma consommation dans la soucoupe avec quelque pourboire, mis mon canotier, empoignai ma canne et me levai pour la suivre. Elle portait une robe à la mode, à taille resserrée, qui lui moulait les hanches et les fesses, auxquelles dans sa marche elle imprimait un va et vient très suggestif. Sous l'ample capeline chargée de fleurs et de fruits, apparaissaient ses cheveux châtains ramassés en un impeccable chignon. Elle marchait à petits pas, à cause de l'étroitesse de sa robe, et celle-ci laissait voir des pieds menus dans des bottines de daim à talon haut. Pour l'instant, j'en étais réduit à imaginer son visage, mais une telle silhouette ne pouvait être démentie.

J'avais mordu à l'hameçon et elle me ramenait à ses trousses sans se retourner le moins du monde, consciente de son incroyable pouvoir d'attraction. Elle me promena ainsi de par la ville pendant une demi-heure et j'avais l'impression que tout le monde nous observait. Nous arrivâmes sous les arcades de la Plaza Mayor et l'espace de quelques secondes, avalée par l'ombre qui règne du côté nord le matin et par la foule de midi, je la perdis de vue.

Je décidai alors de traverser la place pour la devancer et me trouver nez à nez avec elle.

— Enfin ! me dit sa bouche cramoisie avec un exquis sourire tandis que je m'excusais de cette brutale rencontre.

Je sus alors que j'avais affaire avec une femme de caractère, qui devait faire valser les hommes au propre comme au figuré et, durant une fraction de seconde, je ne sus s'il valait mieux rester ou disparaître. Mais elle ne me laissa pas le temps de prendre une décision.

— Vous me suivez à la trace comme un chien de chasse et vous ne m'offrez rien ? C'est bien discourtois !
— Que diriez-vous d'une promenade à la plage de Malvarrosa par ce temps ? lui répondis-je d'une voix assourdie par l'émotion.

C'est ce que nous fîmes, dans le vieux tram jaune et bleu dont les brinqueballements faisaient se toucher nos corps en alerte, assis sur le bois rude des banquettes de l'impériale. À notre arrivée, le soleil tombait à la verticale sur nos têtes : il était une heure de l'après-midi et le temps venu de nous réfugier à l'ombre tentante de la guinguette de Marceline.

J'étais alors un fils à papa des plus ressemblants et venir ainsi déjeuner sous des canisses de plage, c'était me compromettre en tous points, aurait dit ma mère qui me voyait toujours comme un petit ange coiffé d'une auréole. Mais, ce jour-là, quel plaisir n'avais-je pas à m'encanailler sous la lumière dorée de la plage de Malvarrosa !

Nous commandâmes des encornets à l'encre et une marmite de fruits de mer que nous arrosâmes de vin rouge et de limonade, comme n'importe quel couple d'amoureux venu du village voisin, même si notre tenue démentait cette origine.

Elle trempait et retrempait son pain dans la sauce des plats et se léchait les doigts avec un plaisir presque enfantin, indice de modestes origines, peut-être pas, mais au moins d'une longue pratique des us populaires.

Moi, je l'imitais, la buvant des yeux, tout en me pourléchant les babines des savoureux crustacés et coquillages du Levant.

De temps à autre, entre un demi-verre de vin et deux bouchées de fruits de mer, elle remettait en place une mèche échappée de ses cheveux ramassés.

Elle s'appelait Mathilde et me déclara être fille de marchands de légumes, avoir poursuivi quelques études chez les Frères des Écoles Pies de la ville et chercher situation dans les parages des hôtels étoilés.

On pouvait difficilement être plus directe !

Nous terminâmes notre repas par une crème renversée maison, comme il fallait s'y attendre. Et comme sa rencontre marquait d'une pierre blanche cette journée, je l'invitai selon l'usage à prendre un café, boire un digestif et fumer un cigare. Elle me prit au mot, riant à gorge déployée devant mon étonnement. Hélas, la maison n'était pas du genre à vendre des Partagas et nous dûmes nous contenter de cigares bon marché.

Sa fine bouche au rouge un peu effacé par la nourriture rejetait des anneaux de fumée aussi petits que parfaits et la lueur verte de ses yeux brillait devant moi, comme une muette invitation.

C'est ainsi que je louai pour l'après-midi une tente de plage sur la Malvarrosa qui nous faisait face et là je donnai mon premier combat contre le mystérieux harnachement des femmes de l'époque : les tout-petits boutons de la robe, le laçage compliqué du corset, les élastiques des jarretières, la culotte bouffante...

Finalement, ma maladresse l'impatienta quelque peu, elle décida de venir à mon aide et en deux temps trois mouvements, nous nous retrouvâmes dans la tenue qui nous vit venir au monde.

Ce fut tout d'abord une lutte inégale: elle avait pour elle l'expérience, moi, je n'avais que mon désir, mais au fil des heures qui s'écoulèrent, la situation changea ; grâce à elle, j'acquis un premier capital amoureux et, grâce à moi, elle put satisfaire un appétit hors du commun, à tel point que je dus lui demander de modérer ses transports, de crainte que quelqu'un n'appelât les Autorités.

Les cheveux défaits à présent, elle reposait sur mon sein, une main sur mon sexe dans l'espoir de le réveiller une fois encore, mais moi, éreinté par nos ébats, je me levai de nos serviettes étendues sur le sable pour fuir vers la mer brasillante.

— Dis, Joseph, je ne peux pas me baigner en petite tenue, moi.
— C'est vrai, Mathilde, attends un moment, je reviens tout de suite !

Je suis monté jusqu'aux quelques boutiques qui bordaient la plage. Il y en avait une d'articles de plage, des joujoux pour les petits aux voiliers de bonne taille en passant par des costumes de bain pour les deux sexes. C'est là que j'achetai une tenue de bain, de fine batiste, rose saumon.

— Qu'est-ce que tu es vieux jeu ! a-t-elle raillé en voyant que mon achat la couvrait jusqu'aux pieds. Ne sais-tu donc pas que la mode est aux costumes de bain ajustés qui découvrent bras et mollets ?

Main dans la main, nous avons couru vers les vagues d'écume, moi en caleçon blanc, elle dans sa tenue de bain saumon et nous nous sommes baignés longuement, entre jeux et baisers. Le soleil couchant dorait les eaux et allongeait nos ombres sur le sable. La lumière prenait des teintes roses et mauves et pour la première fois, j'ai compris le nom de la plage. Mais de toutes les surprises de ce jour miraculeux, la plus grande sans doute aucun et celle qui reste gravée à jamais dans mon esprit, c'est Mathilde sortant de l'eau, telle une nymphe océanique, sa tenue de bain rose trempée collée à la peau, plus indécente que si elle était toute nue.

— Quelle jolie histoire ! Je ne la connaissais pas. Vous ne me l'aviez pas racontée.
— Je ne te l'ai pas racontée parce que, cette histoire, c'est nous deux qui l'avons vécue, Mathilde, il y aura soixante ans en avril.
— Je vous ai connu avant aujourd'hui ? Je ne crois pas.
— Regarde ce que je t'ai apporté, la tenue de bain rose saumon, ne la reconnais-tu pas ?

Dans la lumière du soir, sur la terrasse de la résidence, les yeux châtain clair de Mathilde brillèrent un instant d'un éclat vert. Elle palpa le fin tissu couleur saumon.

— Comment ce vêtement est-il venu entre vos mains ?
— C'est moi qui te l'ai offert pour que tu puisses te baigner ce jour-là, Mathilde.
— C'était vous ?
— Moi-même. Ne t'en souviens-tu pas ?
— Plusieurs parties de mon corps se souviennent d'un homme jeune et novice et de bien des audaces, mais je n'arrive pas à croire que c'était vous. Et, de toute manière, il serait inconvenant que je vous raconte ce que j'ai vécu le jour où j'ai reçu cette tenue rose.
— Ne vous tourmentez pas, Mathilde. Il fait beau, que diriez-vous d'un petit tour à la Malvarrosa, avant le dîner ? Voici le tram qui arrive. 

©Pierre-Alain GASSE, mars 2011.