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jeudi 8 janvier 2015

Quand le vin est tiré... Nouvelle policière - Chapitre 8

 
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Tribulations policières et amoureuses 

L'aéroport de Jinan avec les superstructures apparentes de ses halls a un peu le look d'un hangar de foire-exposition. Rien à voir avec le luxe parfois tapageur de certains autres de par le monde. Situé à 33 km de la capitale, au nord de la ville de Yaoquiang, il voit arriver deux Français, un peu déphasés après une vingtaine d'heures de vol et deux escales. 

Julien et Bénédicte récupèrent leurs bagages sans encombre et, leur fiche d'immigration soigneusement remplie, se dirigent avec un légère appréhension vers la file des étrangers au contrôle de la police des frontières.

Passeport et fiche en main, stationnés derrière la ligne jaune peinte au sol, le hasard des postes qui se libèrent plus ou moins vite et une injonction policière sans équivoque les séparent soudain. Julien, à gauche, tend son passeport à une jeune femme aux yeux très bridés, tandis qu'à droite, Bénédicte présente le sien à un fonctionnaire au visage impassible. On leur enjoint de retirer coiffure et lunettes. Une caméra les filme et un logiciel compare le cliché avec la photographie de leur document d'identité. De longues secondes s'écoulent. La crainte d'un nom mal orthographié, d'une date oubliée, les étreint, mais ils se forcent à sourire. Puis Bénédicte entend divers coups de tampon donnés sur le passeport de Julien qu'on lui rend bientôt. Le voilà qui franchit la barrière.

Son policier à elle, semble plus suspicieux. Sur sa fiche, comme sur sa demande de visa, elle a indiqué comme profession : agent spécialisé. Et voilà la question qui fâche :

— What is your administration, miss ?

Le temps s'accélère. Pas d'échappatoire. Il faut répondre. 

— Police laboratories, sir.

Bénédicte a opté pour une demi-vérité.

— You should have mentioned it !
— I'm sorry. I'm not on duty, just on engagement holiday.

La dernière partie de la phrase s'est formulée toute seule, indépendamment de sa volonté consciente. La main qui tient le tampon fatidique est suspendue en l'air depuis une vingtaine de secondes qui semblent s'éterniser. Finalement celui-ci s'abat sur son passeport, suivi de plusieurs autres et on lui enjoint d'avancer en lui rendant son sauf-conduit. Ouf ! 

De l'autre côté de la barrière, Julien ouvre de grands yeux en signe d'interrogation. Bénédicte le rejoint en courant et lui tombe dans les bras. Il ne demande pas mieux. Et les voilà en train d'échanger leur premier baiser depuis dix ans.

Mais Bénédicte ne veut pas encore totalement lâcher prise.

— Oh, la vache ! J'ai bien cru que je n'allais pas passer, ajoute-t-elle bientôt, détachant ses lèvres de celles de Julien. Bon, on y va ?

Scrutant la foule des visages et les multiples pancartes qui lui font face, elle remarque bientôt un écriteau avec son prénom, brandi un peu en arrière des autres par une jeune femme brune en jean et T-shirt siglé Breizh. Pas de doute, c'est leur hôte !

— Bonjour Mathilde !
— Bienvenue à Jinan, Bénédicte. Tu as fait bon voyage ?

Aux deux bretonnes, le tutoiement est venu naturellement et elles s'embrassent comme du bon pain, les trois bises rituelles. Julien, en retrait, attend. Bénédicte se tourne vers lui, puis vers Mathilde :

— Mathilde, je te présente Julien, mon fiancé.

Cela fait partie de leur couverture, mais Julien est quand même bien content d'entendre ces mots dans la bouche de Bénédicte.

— Enchanté, Julien.

Ils se donnent une poignée de main, puis finissent par s'embrasser, eux aussi.

Trois quarts d'heure plus tard, dans le centre de Jinan, près du Lycée des langues étrangères, la Toyota Prius de Mathilde se gare sous un immeuble de brique et béton tout neuf. C'est la résidence dévolue aux professeurs étrangers.

L'appartement, au deuxième étage, est petit, à l'image de l'habitat chinois en général, mais bien agencé et confortable. Dans le salon, un canapé blanc fait face à un écran plat fixé au mur, devant une table basse aux lignes épurées.

Le mari de Mathilde, Lin Gao, parle un français châtié, appris en partie ici et en partie en France durant ses études supérieures, mais toujours avec ce phrasé saccadé si reconnaissable.

Ce sont les vacances scolaires et Mathilde s'offre à servir de guide à nos deux "touristes". Ça tombe bien, car ici le permis international n'est pas reconnu et on ne peut pas louer de voiture sans chauffeur. De plus, la conduite chinoise est "particulière", assez peu respectueuse de la signalisation.

Pour leur première soirée en Chine, leurs hôtes ont prévu un dîner typique de la cuisine de leur région, l'une des huit principales de Chine : des raviolis en bouillon, une carpe à l'aigre-douce, du maïs avec des crevettes séchées, du concombre de mer frit aux oignons et en dessert des poires en boule au miel. Le tout accompagné de riz blanc et de thé vert et d'une bouteille de Chardonnay pour faire honneur à leurs invités.

Sur la table ronde de la salle à manger, un carrousel central accueille les différents plats et chacun de le faire tourner pour se servir dans les différents bols garnis de nourriture le plus souvent pré-découpée.Tous ces mets mêlent habilement l'aigre, l'épicé, l'amer, le sucré et le salé ainsi que les textures : moelleux, croquant, juteux, grillé.

Le tout est excellent. Bénédicte et Julien se régalent sous l'œil amusé de leurs hôtes qui sourient gentiment de leur maladresse dans le maniement des baguettes.

— C'est toi qui as préparé tout ça, Mathilde ? demande Bénédicte admirative.
— Moi et Lin Gao, oui, avec l'aide de ma belle-mère qui est venue ce matin. Mes beaux-parents n'habitent pas très loin.

La conversation roule sans encombre sur la vie des uns et des autres, l'évolution si rapide de la Chine, la situation inquiétante de la France...

Le repas terminé, alors que les lumières de la ville s'emparent du paysage, leurs hôtes décident bientôt de se retirer, une fois la table desservie.

Lin Gao montre à Julien le mécanisme du canapé-lit, la table basse est poussée sur le côté, on leur indique la salle de bains et les toilettes.

— Vous devez être fatigués. Nous allons vous laisser vous reposer. À demain. Dormez bien.

Julien s'essaie bien à quelques manœuvres sous la couette, mais Bénédicte, par un reste de pruderie, le repousse - "Pas ici, t'es fou, et puis je suis crevée. Allez, bonne nuit." - avant de se pelotonner en chien de fusil contre lui.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, janvier 2015.

samedi 27 décembre 2014

Quand le vin est tiré - Nouvelle policière - Chapitre 7


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VII

Chine, nous voilà !

Le patron vient de m’annoncer la mauvaise nouvelle.

Officiellement, je suis toujours en congés et absolument pas chargée de suivre Saintilan. Mais ni moi ni lui n’aimons qu’on fasse notre boulot à notre place. Personnellement, je garde un mauvais souvenir d’une enquête où j’ai été doublée par une mamie pas ordinaire, du temps où j’étais affectée au Commissariat de Lannion (cf. Quand Mam Goz s’en mêle). Enfin, là, c’est un peu différent puisque la pièce rapportée, je la connais, très bien même. N’empêche, maintenant que notre client est en passe de s’envoler pour la Chine, on fait quoi, Julien et moi ? Est-ce que son budget pour ce boulot lui permet d’aller enquêter à l’étranger ? Je lui pose la question :

— T’as de quoi suivre Saintilan jusque là-bas ?

Il sourit jaune.

— C’était pas vraiment prévu dans le devis, mais, bon, si tu m’accompagnais… ça nous ferait des vacances pendant lesquelles nous pourrions joindre l’utile à l’agréable, dit-il avec un petit clin d’œil en coin.

Julien vient de se souvenir qu’au Lycée Louis Guilloux, à Saint-Brieuc, j’ai fait partie des pionniers qui, dans les années 90, ont étudié le chinois 3e langue. J’ai même réalisé un voyage de quinze jours là-bas, en Terminale. C’est loin, mais je devrais pouvoir me débrouiller sur place. Je cherchais une destination de villégiature : en voilà une, toute trouvée ! Oui, mais c’est grand, la Chine. Ils venaient d’où, les Chinois arrêtés à Roissy ? La province de Shandong. C’est quoi, la capitale, là-bas ?

— Jinan, je crois.
— Première nouvelle. Il faut combien de temps pour obtenir un visa ?
— Un à deux jours, en urgence, si le dossier est complet, au lieu de cinq normalement.
— Quand ils vont voir nos professions, journaliste et flic, ça va pas être simple d’obtenir un visa de tourisme.
— T’es en vacances, non ? Et je peux être ton… fiancé, par exemple.
— Mais bien sûr. On peut aussi prendre deux vols différents, tu sais. Voyons d’abord ce que ça coûte.

Je pianote comme une malade sur mon smartphone. Paris-Jinan : 15 heures de vol, au minimum avec une ou deux escales. Meilleur prix autour de 800 €, moyenne autour de 1000 €. C’est pas donné quand même !

— Qu’est-ce qu’on fait ?, je demande à Julien.

Il me regarde et sourit :

— On lance les demandes de visa en express et on réserve deux places sur un vol en partance dans trois jours. On essaiera de changer si ça va plus vite.

Je réfléchis un instant. Toutes mes économies vont y passer. Bah, tant pis :

— OK, c’est parti.

Nous remplissons les demandes de visa en ligne. Quatre pages assez détaillées. Prudemment, j’indique comme profession : fonctionnaire. Eh oui, mais ils demandent la fonction : agent spécialisé ? Résidence en Chine : je mentionne le nom d’un hôtel de moyenne gamme trouvé sur la Toile. Motif du déplacement : voyage de fiançailles ? Traitement express de la demande. C’est vingt euros de plus. Julien demande un visa de tourisme également, mais sans cacher son activité. Ah ! J’ai failli oublier le formulaire médical. Deux pleines pages à faire remplir et signer par un médecin. Pourvu qu’on puisse transmettre le tout par e-mail ! Va falloir faire vite.

Ensuite, après exploration des comparateurs de prix sur le web, nous jetons notre dévolu sur un vol aller assez rapide (17h 55), malgré deux escales à Istanbul et Urumqi, assuré conjointement par Air France et China Southern. Seconde escale à Urumqi, c’est où ça ? Ah ! En Chine aussi ? Capitale du Xinjiang ? Première nouvelle !

Par contre, le vol retour, une semaine plus tard, bonjour ! Il passe par la Russie avec dix heures d’escale. Autrement dit, une nuit à Moscou, quoi !

Départ dans trois jours, Roissy, 18 h 55. Cool ! De Rennes, il y a un TGV direct qui arrive à 17 h 11. Il ne reste plus qu’à attendre nos visas électroniques. Je croise les doigts.

Nous rentrons aux “Mouettes” prendre congé de Dame Jeannine avant de regagner nos domiciles respectifs. Ou pas ? Je n’ai pas encore tranché. J’ai tout le trajet pour y réfléchir.

… Finalement, ce soir-là, je suis revenue seule chez moi, pour achever les préparatifs de ce voyage imprévu. Trop de trucs dans la tête.

Hier lundi, en me renseignant sur le climat à Jinan, j’ai découvert que la ville est jumelée avec Rennes depuis 2002 ! Un contact téléphonique avec le Comité de Jumelage m’a renvoyé vers le Président de l’Association, qui m’a accueillie à bras ouverts en tant que sinisante. Quelques échanges de mails plus tard, je me retrouve pourvue d’adresses de divers points de chute dans la capitale du Shandong.

Mon choix se porte sur une famille sino-française dont le mari a fait ses études à l’Université de Rennes, dans les mêmes années que moi. Son épouse est une Bretonne de Quimperlé. Ils ont deux petites filles. Elle, enseigne le français au Lycée des langues étrangères de Jinan et lui est ingénieur en informatique. Je raconte une salade pour justifier ce voyage improvisé. Cela semble passer. Ils ont une chambre double à mettre à notre disposition pour l’équivalent de 25 € la nuit. Payable en dollars américains. C’est inespéré. Ce doit être le signe que j’attendais. J’ai quitté Julien il y a quarante-huit heures maintenant et il me manque terriblement.

Nos deux premières étapes dans les zones viticoles du Shandong seront pour Yantai et Quingdao, respectivement à 445 et 350 kilomètres de notre point d’arrivée. C’est un peu loin, à notre échelle française et tout proche à l’aune chinoise. L’échelle des valeurs n’est pas la même dans ce pays grand comme dix-huit fois la France. Notre logeuse mettra son véhicule à notre disposition. En bons fiancés français gastronomes, n’est-il pas logique que nous fassions du tourisme et visitions les plus grandes caves de la région ? Il y a quelques années encore, seuls les groupes dûment encadrés pouvaient pratiquer ce type de tourisme, mais l’émergence d’une « middle class » chinoise a créé un immense marché que le régime s’est donc résolu à ouvrir aux particuliers.

Julien m’a appris que les deux principaux domaines vinicoles de la province, Chang Yu Winery et Hua Dong Winery, en dépit de leur importance, ou justement à cause de leur croissance à deux chiffres, ne produisent pas eux-mêmes tous les raisins qu’ils vinifient et ont recours à des achats de moûts de producteurs indépendants, chinois et étrangers. C’est dans ces filières qu’une partie de la contrefaçon se cacherait aisément. En parcourant les sites internet de ces deux maisons de négoce, il a également eu la surprise de retrouver sur des clichés d'invités de marque... Jacques Saintilan ! D'où notre décision d'aller faire nos curieux de ce côté-là.

Hourra, mon visa électronique vient de tomber dans ma boîte mail ! Je n’ai plus qu’à l’imprimer et l’insérer dans mon passeport.

Il faut que j’appelle Julien pour savoir s’il a reçu le sien aussi. C’est moins sûr. En dépit de sa spectaculaire ouverture commerciale, la Chine est encore politiquement verrouillée et se méfie toujours un peu des journalistes, freelance ou pas. Qu’est-ce que je fais, s’il ne l’a pas ? Je pars seule ? Ce serait la tuile ! C’est tout moi, ça, envisager le pire avant l’heure. Appelle donc, idiote !

… Pas eu le temps. La réponse est tombée dans ma boîte mail. Positive. Mais je suis déçue. Je voulais entendre sa voix. J’envoie un texto. Professionnel : « Super ! J’ai le mien aussi. On se retrouve à l’aéroport demain 16 h ? ». J’aimerais qu’il me dise : « Non. Viens maintenant, 35 rue Vasselot, 2e gauche. Le code c’est… ». J’ai fait ma curieuse pour trouver son adresse. Mais moi non plus je ne me décide pas à faire le premier pas. J’ai peur. Sa réponse ne tarde pas : « Ça marche ! A demain. Je t’embrasse xxx. Julien ». Une bouffée d’espoir me remonte le moral. Allez, un petit bourbon et au lit. Ma valise est quasiment prête.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, octobre 2014.

jeudi 16 octobre 2014

Quand le vin est tiré... Nouvelle policière - Chapitre 6



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VI

Filatures

La berline noire file sur la départementale en direction de Pleurtuit. À l'approche de l'aérodrome de Dinard, elle oblique vers la zone où sont implantées les entreprises de maintenance aéronautique, puis repique vers les pistes. Simon, toujours à distance, s'arrête et sort son appareil photo et un téléobjectif d'une des sacoches arrière de sa moto. Il comprend lorsqu'il repère sur le tarmac un grand H blanc : l'héliport ! Bientôt, Saintilan ressort des bâtiments en compagnie d'un pilote. Tous deux se dirigent vers un Eurocopter EC 145, garé à proximité. Le dernier né de la coopération franco-allemande, habillé par Mercedes-Benz, à ce qu'on dit. Du haut de gamme. Ce client, ou son commanditaire, ont les moyens ! Pas de doute : un départ s'annonce. Sans commission rogatoire, impossible d'obtenir le plan de vol ! Il mitraille l'appareil et tout le personnel au sol.

Un quart d'heure plus tard, l'appareil décolle et met le cap à l'Est. Simon parierait qu'il va prendre la direction de la capitale. À destination d'un aéroport parisien ? Il fait son rapport à Bénédicte, laquelle, après avoir tergiversé un peu, se décide à appeler le Commissaire Dutertre, son supérieur.

Celui-ci contemple les plantes verres de son bureau qu'il vient d'arroser comme chaque lundi matin, à son arrivée. C'est un rituel, avant son second café de la journée. Ensuite seulement, l'expédition des affaires courantes peut commencer. C'est alors précisément que le téléphone sonne :

— Commissaire ?
— Plassard ? Qu'est-ce qui vous arrive encore ? Cela fait à peine trois jours que vous êtes partie en congés...
— Désolée, patron, je donne un coup de main à un ami journaliste d'investigation et on est tombés sur un type bizarre.
— Et...
— Si on pouvait vérifier ce qu'on a sur lui au sommier, ça nous aiderait beaucoup.
— Et pourquoi, je ferais ça, Plassard ?
— Parce qu'il semble que les Douanes soient déjà sur le coup.

Bénédicte n'oublie pas la vieille rivalité qui oppose son commissaire divisionnaire au service des Douanes, qui lui a plusieurs fois mis des bâtons dans les roues lors d'enquêtes sur du trafic de drogue.

L'argument semble peser son poids.

— Bon, expliquez-moi tout ça, Plassard, que j'y voie plus clair.

Bénédicte relate succinctement les informations en sa possession. Le commissaire est d'accord pour demander l'ouverture d'une information judiciaire au procureur si un lien s'avère entre les deux chinois retenus à Roissy et Saintilan. Il convient donc de filer ce dernier et pour cela d'avoir connaissance de la destination de son hélicoptère, s'il en est encore temps.

Bénédicte se prend à regretter d'avoir hésité avant d'appeler.

L'engin a une vitesse de croisière de 250 km/h environ. Dans une heure, il sera en région parisienne. Il convient de faire vite.

La machinerie judiciaire se met en branle. Une fois reçu le fax du procureur qu'il transmet aussitôt à la tour de contrôle de Pleurtuit, le Commissaire Dutertre se fait remettre le plan de vol de l'hélicoptère qui venait de décoller une demie-heure plus tôt.

Surprise : sa destination est un petit aérodrome de l'est parisien : Meaux Esbly. En matière d'aviation d'affaires, cela n'a rien d'exceptionnel, mais en l'occurrence, demeure intrigant.
  Un coup de téléphone au Commissariat local permet, en un quart d'heure, de positionner deux inspecteurs à la sortie passagers de l'aéroport, munis de la photocopie du passeport de Saintilan que Dinard a également transmise.

Mais l'homme est sur ses gardes. À peine a-t-il repéré derrière les vitres deux silhouettes scrutant alternativement les visages et une feuille de papier, qu'il rebrousse chemin au pas de course pour emprunter la sortie réservée au personnel navigant, au milieu d'un petit groupe de pilotes et hôtesses.Le temps que les deux fonctionnaires de police réagissent, l'oiseau s'est envolé. Tout juste les deux policiers peuvent-ils relever la plaque d'immatriculation du véhicule qui l'emporte. Pas de chance, un appel au service des cartes grises révèle qu'il doit s'agir d'un VTC clandestin. Impossible d'obtenir la destination de la course auprès de la centrale de réservation.

Par chance, l'informatique aidant, trente minutes plus tard, le propriétaire est identifié. Arrêté en douceur par deux policiers déguisés en clients, il ne tarde pas à révéler la destination de sa course récente : un commerce dans une rue du triangle de Choisy. Le commissaire Dutertre, bientôt informé, demande la collaboration de la BRI parisienne.

Une équipe met aussitôt la rue sous surveillance. Hélas, le milieu asiatique parisien est très bien structuré, les multiples commerçants ayant pignon sur rue font office d'informateurs et toutes les allées et venues inhabituelles sont rapportées à qui de droit.

C'est ainsi que dans l'arrière-salle d'un restaurant chinois de la rue Baudricourt, alors que Saintilan est en pleine conversation avec deux plénipotentiaires des Triades, un guetteur vient prévenir que deux véhicules suspects sont stationnés depuis plus d'une heure aux entrée et sortie de la rue. Aussitôt, des gardes du corps évacuent les trois hommes par les arrières-cours. Une grosse Mercedes les prend en charge rue de Tolbiac.

Miracle, la voiture de police banalisée stationnée à l'entrée de la rue Baudricourt repère ce véhicule dans lequel on tente de faire baisser la tête à un passager arrière. Avec deux feux de retard, une filature s'engage alors. La consultation, par les policiers, du système de contrôle automatisé, couplé avec le fichier des plaques d'immatriculation révèle bientôt qu'il s'agit de l'automobile d'un restaurateur de la rue. Bingo !

Le capitaine de police Martin et sa collègue hésitent : mettre le gyrophare, s'affranchir des règles de circulation et tenter une interpellation manu militari à deux contre trois ou se fondre dans le trafic et laisser leur proie les guider vers sa destination ? La réponse de leur hiérarchie crépite dans l'habitacle :

— Autorité à Delta One. N'intervenez pas. On met en place des véhicules de relève. Suivez vos clients sans vous faire remarquer. Code opération : POISSON PILOTE.
— Delta One à Autorité. Bien reçu.

La Mégane des deux policiers, insérée dans le trafic, progresse sans encombre derrière la Mercedes poursuivie jusqu'à la porte de Choisy. Là, un second véhicule la prend en chasse sur le périphérique. Elle se dirige vers le Nord.

Porte de la Chapelle. Une troisième voiture intervient. Autoroute A1. Plus de doute. La Mercedes se dirige vers Roissy. Saintilan a décidé de filer. Qu'a-t-il donc de si grave à se reprocher ?

Le Commissaire Dutertre n'a pas assez d'éléments pour lancer un mandat d'arrêt contre lui. Pas d'autre solution que de le laisser partir.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, octobre 2014.

jeudi 2 octobre 2014

Quand le vin est tiré... Nouvelle policière - Chapitre 5

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V

Le retour de Simon Le Lagadec

Tous les fils de notre enquête sont brisés. Mais une certitude nous habite à présent, Julien et moi : les vignerons du Mont Garrot, tout comme Jacques Saintilan, nous cachent quelque chose. Quoi ? Telle est la question.

— Qu'est-ce qu'on fait ? me demande Julien.
— Je vais faire appel à un ami, dis-je, parodiant un célèbre jeu télévisé, pour qu'il nous rencarde sur Saintilan et les deux autres. Ils ne me semblent pas très nets.

Simon Le Lagadec, dit Sim, par commodité et sans autre ressemblance avec le défunt comique qu'une calvitie précoce, avait rendu sa carte et son arme, pour s'occuper de sa vieille mère, à cinquante et quelques balais, à mon grand dam, car je regrettais beaucoup cet équipier débonnaire et sûr. Depuis son départ, je ne manque aucune occasion de faire appel à lui - à l'insu de ma hiérarchie, cela va sans dire - pour des travaux de renseignement dont je ne peux me charger moi-même.

Aussitôt dit, aussitôt fait.

Une sonnerie de téléphone antique se fait bientôt entendre :

— Allô, oui ?
— Salut vieille branche ! Alors, ça boume ? Et ta mère, ça va ?

Simon le Lagadec utilise encore des expressions des années soixante que je m'amuse à lui resservir.

— Salut, Béné. Ouais, la routine, quoi. T'as du taf pour moi, on dirait ?
— Tu l'as dit, bouffi. J'aimerais que tu te rencardes sur un trio qui nous interpelle, Julien et moi, surtout un.
— Julien, c'est qui, celui-là ?
— Un ex à moi, du temps de la fac. Je suis en vacances et je l'aide dans une enquête sur le pinard. Tu vois si c'est sérieux !
— Et t'as mis ton nez là où il fallait pas, comme d'habitude.
— Ça se pourrait. Bon, voilà. Il faudrait suivre incognito un certain Jacques Saintilan, qui habite 35, rue du Garot, à la Ville ès Nonais, près de Saint-Suliac. C'est pas loin de chez toi, ça ?
— Vingt bornes à peu près.
— Il semble qu'on l'ait inquiété et il se pourrait qu'il bouge d'ici peu, mais, nous, on est grillés.
— Je peux être sur place dans une demie-heure. Le temps d'appeler la mamie-sitter.
— Super. On reste en planque, S'il sort, je t'appelle. Sa bagnole, c'est une Laguna noire, 255 FX 35. T'as toujours ta Kawa 750 ?
— Plus que jamais, tu penses !

Je hoche la tête : avec son passé de pilote de rallye, c'est pas demain que l'amour des grosses cylindrées va abandonner Simon.

— Alors, parfait ! Mais fais-toi discret. À plus.

Julien a écouté toute la scène d'une oreille admirative. Bénédicte est diablement efficace. Sa réputation n'est pas usurpée. Les souvenirs d'une étudiante brillante mais dissipée lui reviennent en mémoire. Elle était capable de faire trois choses en même temps : jouer au morpion, prendre des notes, lui faire du genou et souvent plus, pendant que lui, à ses côtés, avait bien du mal à se concentrer sur quoi que ce soit !

Il revient sur terre.

— On reste dans les parages, si j'ai bien compris ?
— Je viens de vérifier sur Woogle Maps. Saintilan habite dans un cul-de-sac. S'il sort en voiture, il passera par ce carrefour. Planquons-nous dans ce chemin creux, on le verra forcément passer.

Julien, que cette perspective réjouit visiblement, formule un accord enthousiaste.

Trop. Je m'empresse de réfréner ses ardeurs :

— Ne crois pas que tu vas en profiter, Juju. On n'est pas là pour ça.
— Dommage !
— Chaque chose en son temps !

Sur ces mots d'espoir (ou pas !), Julien gare son Alfa Romeo Giuletta 940 dans le chemin creux, prête à embrayer dans les roues de la Laguna Éxécutive de Saintilan.

Mon pressentiment est le bon : quinze minutes plus tard, après quelques mains baladeuses, facilement contrôlées, et un baiser volé à la sauvette par Juju, la Laguna noire croise notre cachette. J'ai demandé à mon ex de suivre le véhicule à bonne distance. Au bout d'un kilomètre, une grosse Kawasaki argent émet des appels de phare dans notre dos. C'est Simon. Je lui fais signe de nous doubler et de poursuivre la filature à notre place. Nous décrochons. Je lui transmets par téléphone tout ce que je n'ai pas eu le temps de lui communiquer lors de mon appel. Il crachote dans le casque-micro relié à son téléphone :

— Ben, dis donc, c'est quoi, ce binz ?
— Je ne sais pas encore très bien : simple espionnage économique ou entreprise mafieuse. Pour l'instant, seuls des délits sont avérés : sortie frauduleuse de marchandises sous embargo, infractions douanières. Mais ce qui intéresse Julien pour son article, c'est de remonter la filière jusqu'aux commanditaires, d'exposer à ses lecteurs le pourquoi et le comment.
— Si les triades chinoises sont là-dedans, faites gaffe où vous mettez les pieds, leurs méthodes sont expéditives, à ce qu'on dit.
— T'inquiète ! Tu me connais.
— Ouais, justement ! Je te conseille, si vous trouvez quoi que ce soit qui s'apparente à un crime, de prévenir procureur et commissaire aussitôt !
— OK, Simon. Tu vois bien que j'ai besoin de toi. Quand est-ce que tu reviens ?
 — Arrête avec ça, tu sais bien que je ne peux pas.
— OK, d'accord. Bon, tu me tiens au courant ?
— Ça marche !

Je raccroche.

Fini le bon temps ! L'ennui, avec des co-équipiers plus jeunes, c'est qu'ils me draguent tous, qu'une fois sur deux, je finis par coucher avec et que ça se termine toujours en eau de boudin, par une demande de mutation de leur part ou de la mienne ! La vie de couple dans la police, c'est pas de la tarte ! Et à ceux qui sont pas de la maison, "flic" ça fait peur, encore plus au féminin ! Alors, Julien ou pas Julien ? J'hésite à replonger. Le réchauffé, c'est pas trop mon truc. Pourtant, lorsque je le regarde, il se passe quelque chose, là, dans mon bas-ventre, que je n'ai pas ressenti depuis longtemps.

Fin de la minute d'auto-commisération.

Fin du chapitre aussi, tiens, pendant qu'on y est.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, octobre 2014.

mercredi 24 septembre 2014

Quand le vin est tiré.... - Nouvelle policière - Chapitre 4

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IV

Un homme de science intrigant

Julien avait encore deux noms dans son carnet d'adresses : la fille du "Syndicat d'Initiative" comme avait dit le vigneron du mont Garrot et un universitaire du CNRS, spécialisé dans la vigne et le vin, domicilié sur une commune voisine. Rendez-vous est pris avec le second et une visite impromptue rendue à la première.

Celle-ci, une jolie brunette, fille de mareyeurs du cru, devant Julien, sort avec plaisir son relevé de fréquentation de l'année en cours et de l'année précédente : deux douzaines d'Asiatiques, la plupart chinois, ont franchi le seuil de son établissement en quête de renseignements touristiques, mais les vignes du Mont Garrot n'apparaissent pas dans les questions posées. C'est logique. Des espions de l'empire du Milieu un tant soit peu professionnels ne vont pas éventer leur présence aussi bêtement. Bénédicte, victime d'une survivance de jalousie aussi subite qu'inattendue, se hâte de tirer Julien hors de portée de cette rivale potentielle.

Après un déjeuner en terrasse d'huîtres, palourdes et bulots, gentiment arrosés d'une fillette de muscadet pas meilleur que le Clos Garrot, ils prenent le chemin voisin de la Ville ès Nonais.

Là, dans une longère habilement restaurée, sous une treille aux raisins encore à peine formés, les attend Jacques Saintilan, qui les invite à partager le café avec son épouse.

Julien, dans le cadre de la préparation de son enquête, a lu plusieurs articles de vulgarisation scientifique sur les cépages, leur obtention et les enjeux économiques qui s'y rattachent dont Saintilan est l'auteur. Mais il souhaite l'entendre de vive voix, pour confirmer ce qu'il a compris et sonder un peu le personnage. L'homme est avenant et disert. Il suffit à Julien de tirer un bout de fil pour que se dévide, sans le moindre effort de sa part, une pelote entière. Un client comme ça, c'est du pain béni pour le journaliste ! Micro ouvert, il laisse donc son Nagra officier en silence.

"Vous savez, l'histoire des cépages, je ferais mieux de dire la science des cépages, autrement dit l'ampélographie, n'est pas quelque chose de récent. Ce sont les Romains, grands diffuseurs de la culture de la vigne, qui, avec Columelle, nous ont laissé les premières descriptions. Ensuite, si les Croisades ont notablement concouru à la diffusion de cette liane, aucun auteur ne semble s'être penché sur la question. Puis, à la Renaissance, Olivier de Serres n'a fait que traiter de la culture de la plante et ses modalités, mais ne s'est pas intéressé aux cépages proprement dits.

C'est le XIXe qui marquera le début réel de la science ampélographique avec la découverte des cépages américains, leur hybridation avec les nôtres, qui allait provoquer, hélas, l'importation du phylloxera, ce minuscule insecte qui ruina l'économie de la vigne en France, à partir de 1864, pour trente longues années, jusqu'à la découverte de variétés naturellement résistantes à ce nuisible.

Les travaux de classification les plus importants des temps modernes, on les doit au Français Pierre Viala, puis au russe Alexandre Negrul et à un autre Français, Louis Levadoux.

Mais finalement, c'est de la législation viticole, que va naître, après-guerre, la description la plus complète des différents cépages, et surtout de leurs appellations synonymes, grâce à une méthode mise au point par Pierre Galet. Et, aujourd'hui, au domaine de Vassal, dans l'Hérault, plus de 2300 variétés sont répertoriées.

Depuis la fin du XXe siècle, la génétique est venue au secours de l'ampélographie, comme pour la connaissance de tous les organismes vivants, et il il faudrait citer les travaux de Jean-Michel Boursiquot dans ce domaine.

Mais, trêve de considérations historiques, venons-en à une définition ; l'ampélographie consiste à décrire et classer les cépages en fonction d'un ensemble de descripteurs que l'Organisation Internationale de la Vigne et du Vin a fixé au nombre de 88 ! Pas moins ! Appliqués aux bourgeons, aux feuilles jeunes, aux rameaux, feuilles adultes, grappes et baies.

Figurez-vous qu'en appliquant ces critères, on recense aujourd'hui près de 5000 cépages dans le monde , connus sous 40000 noms différents. C'est vous dire l'importance de la culture de la vigne pour nos sociétés."

Bénédicte, que ces doctes considérations commencent à ennuyer quelque peu, titillée par son instinct d'enquêtrice en mal d'efficacité, vient soudain rompre le fil de ce discours avec une question basique, mais bienvenue :

— Dites-moi, cher monsieur, l'arrivée des Chinois, sur le marché mondial du vin, a-t-elle, peu ou prou, à voir avec cette science ampélographique moderne ?

Julien en reste bouché bée, mais ne pipe mot, par crainte d'étouffer dans l'œuf la réponse attendue. Jacques Saintilan, pas le moins du monde perturbé, embraye aussitôt dans le sens indiqué par Bénédicte :

— Bien entendu. Les Chinois disposent, depuis la nuit des temps ou presque, d'un vin de céréales (riz ou millet), proche du saké japonais. L'importation de la vigne, elle, venue d'Ouzbékistan, date, à ce qu'on sait, du premier siècle avant notre ère, au temps de l'empire Parthe. Mais, pendant longtemps, si le raisin de table et les raisins secs étaient très appréciés, le vin lui-même, pourtant connu, est resté une boisson exotique, presque un médicament.Et il faudra attendre les missionnaires occidentaux du XIXe pour que se développe en Chine une vinification de masse, d'assez piètre qualité, par ailleurs !

Mais, depuis l'ouverture vers l'Occident des années 1980, c'est une croissance exponentielle que cette culture a connu. Avec des progrès immenses !

À tel point que l'on trouve à présent des vignobles étendus dans les provinces du Xinjiang, Gansu, Ningxia, Shandong, Hebei, Tianjin, Jilin, des régions du Nord de la Chine à pluviométrie limitée, entre les 35e et 42e parallèles. 

Et deux cépages européens sont présents dans presque toutes ces zones de productions : le merlot et le cabernet sauvignon. Ce sont eux qui ont permis la création des premiers vins de qualité chinois, qui rivalisent aujourd'hui avec ceux de Californie, d'Australie, d'Afrique du Sud, d'Argentine et prétendent le faire demain, pour ne pas dire déjà, avec ceux du Bordelais !

À ces mots, Bénédicte et Julien se tournent l'un vers l'autre pour échanger un regard complice qui n'échappe pas à leur interlocuteur. Il interrompt son propos pour poser cette question :

— Dites-moi, jeunes gens, ce qui vous amène exactement, plutôt que de me laisser pérorer dans le vide, que je voie si je peux vous être utile ou pas.

Après un nouvel échange de regards, nos deux amis décident alors de jouer cartes sur table et Julien prend la parole :

— Voilà : Je travaille pour la revue viticole La Vigne. On m'a chargé de réaliser une enquête sur les agissements des Chinois. Outre la contrefaçon qu'ils pratiquent à grande échelle, ils tenteraient, également, de cloner des cépages français, pour reproduire des crus bordelais classés sans payer les royalties prévues par les accords de l'OMC.
— Excusez-moi, mais on est bien loin du Bordelais et de ses grands crus classés ici. Si vous me disiez tout ?
— Bon, d'accord, il se trouve que les Douanes ont saisi récemment, dans des valises de touristes chinois rentrant au pays, des greffons de chenin blanc et de magdeleine noire, provenant d'ici, le tout sans facture, bien entendu.
— Très improbable. Et comment sauriez-vous cela ?
— Un contact bien placé, rien de plus.
— Et...
— Et nous aimerions savoir quel peut être l'enjeu économique d'une telle manœuvre. Ses tenants et aboutissants.
— Vous me faites trop d'honneur. Je l'ignore complètement.
— Mais vous avez bien une petite idée...?
— Pas la moindre !

La réponse a fusé, courte et sèche. Bénédicte et Julien se regardent en silence. Pas de doute, il y a baleine sous gravier, comme on dit dans les chaumières.

— Dommage ! Dans ce cas, nous allons vous laisser en vous remerciant pour le café et... le petit cours sur l'ampélographie, dit Julien d'un ton insidieux.

Jacques Saintilan s'est levé et leur indique d'une main ferme la sortie de sa propriété.

— À une autre fois, peut-être, ne peut s'empêcher d'ajouter Bénédicte, qui n'aime pas être congédiée avant l'heure.

Une fois remontés dans leur voiture, nos deux enquêteurs confèrent quelques instants :

— Bilan des courses : ce monsieur a quelque à voir avec les échantillons retrouvés à Roissy ou je veux bien entrer à la Trappe, dit Bénédicte.
— Ne parle pas de malheur, dit Julien, mi-figue mi-raisin...

Cette réponse énigmatique marquera la fin de cet épisode, si vous le voulez bien.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE,, septembre 2014.

lundi 2 juin 2014

Quand le vin est tiré... nouvelle policière

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Prologue et chapitre 1

Retrouvailles

Chapitre 2

Vingt-quatre heures plus tard, à Saint-Suliac (Ille-et-Vilaine)

Chapitre 3

Sur les pentes du Mont Garrot

En dépit d'une euphorie due sans nul doute au cidre du Val de Rance, ce soir-là, Bénédicte ne fait don de son corps qu'à Morphée, car à peine a-t-elle posé la tête sur l'oreiller qu'elle s'endort comme une bienheureuse. Et Julien, sur la béquille, comme le chante Lastic, ce"chanteur paillard et dépressif", bien de chez nous.

Le lendemain matin, des ribambelles de nuages blancs courent dans le ciel de la ria, poussés par un vent frais qui ébouriffe les cheveux et pique les narines. À neuf heures, Julien, pense qu'il est grand temps de secouer sa coéquipière, qui dort toujours du sommeil du juste, pelotonnée, son oreiller dans les bras. Des souvenirs oubliés lui reviennent en mémoire. Il se revoit, dans sa chambre de la cité U, déshabillé par une Bénédicte entreprenante en diable. Elle s'est bien assagie, dirait-on. Il avance la main vers le lit voisin et lui secoue l'épaule :

— Béné, réveille-toi, il est neuf heures. Je te rappelle qu'on a rendez-vous à dix !

Moi, les yeux encore ensommeillés, je saute du lit, rabattant ma nuisette sur mes cuisses, et cours m'enfermer dans la salle de bains.

Trois quarts d'heure plus tard, nous entreprenons l'ascension du modeste promontoire, guidés par le GPS de notre téléphone : à peine 1,5 km nous sépare du sommet où on a donné rendez-vous à Julien. Bientôt, nous voilà devant les vestiges du moulin à vent de la Chaise. Sa toiture envolée, on l'a affublé d'affreux créneaux, à présent recouverts de lierre.

Du Mont Garrot, le regard embrasse toute la ria de la Rance depuis, me dit Julien, au sud-ouest, les superstructures du camp viking de l'anse de Vigneux qui abrita, paraît-il, deux dizaines de drakkars, au temps des Vikings, jusqu'à l'oratoire de N. D. de Grainfollet, au nord-est, d'où les femmes de marins guettaient le retour des bateaux, à l'époque de la Grande Pêche.

Passé ce moment culturel, nous commençons à redescendre le versant sud et soudain, au détour du chemin, sous les frondaisons des chênes et châtaigniers du talus, nous apparaît un vignoble de près d'un hectare, qui aligne ses échalas, dans le sens de la pente. Un peu plus loin, une vieille barrière ferme une entrée de champ. C'est le lieudit 'La Vigne Blanche". Comme on dit, y'a pas de fumée sans feu !

Les deux hommes qui nous attendent là, ont des airs de conspirateurs : ils ne veulent ni être filmés, ni qu'apparaissent leurs noms dans la presse. Soit, dit Julien, qui a mis son Nagra en route et pose sa première question :

— Comment tout cela a-t-il commencé ?

Le premier de nos interlocuteurs, un homme grisonnant et râblé, prend la parole :

—Voilà dix-huit ans bientôt, nous avons, Marcel et moi, débusqué dans un taillis lors d'une balade, un plant de vigne de raisin noir que nous avons fait analyser. Il était inconnu et il nous a fallu attendre presque dix ans pour apprendre que c'était un cépage de cuve, originaire de Saintonge, appelé Madeleine noire des Charentes, (il mûrit précocement vers la Ste Madeleine, le 22 juillet). D'autres études ont montré que ce cépage était la maman du célèbre merlot, dont le père n'est autre que le cabernet franc.

Julien opine du chef, mais pour moi tout cela reste plus obscur que du marc de café.

Le compère du premier vigneron, plus élancé et un peu plus jeune, poursuit :

— Entre-temps, avec un petit groupe de passionnés, on avait fondé une Association et entrepris de remettre sur pied une vigne sur les pentes du Mont Garrot, là où nous avions trouvé le premier plant. Ça n'a pas été sans mal. Entre les tracasseries de l'Administration et notre inexpérience, les premières années ont été rudes.

— Il a fallu trouver les terrains, défricher, planter, attendre, palisser, tailler... attendre encore. Et apprendre ! Les premières récoltes ont donné une horrible piquette, à peine buvable. Une fois, nous avons mis en bouteille avant la fin de la fermentation. Elles ont toutes explosé ! Mais à présent, nous produisons quelques centaines de bouteilles d'un vin blanc très honorable. D'ailleurs, le voici.

De la gibecière de sa veste de chasse, il vient de sortir une bouteille bourguignonne, humoristiquement étiquetée "Le Clos de Garo, Appellation bord d'eau non contrôlée". Au-dessous, on reconnaît la silhouette crénelée du Moulin de la Chaise. C'est une bouteille de la cuvée 2011. Un cépage chenin, titrant 14°, toujours d'après l'étiquette.

Je m'exclame :

— Mais, alors, vous n'avez pas planté de madeleine noire ?
— Hé, non. Il aurait fallu attendre trop longtemps, et la tradition n'attestait pas franchement de la culture de raisins noirs de cuve par ici. On se demande toujours comment ce pied est arrivé là. On s'est dégonflés. Pour l'instant. Car, avec le réchauffement climatique, si ça se trouve, on pourrait tenter le coup, maintenant. (ça, vous coupez, s'il vous plaît).
— Et celui-ci, vous en vendez ? demande Julien d'un air innocent.
— Taisez-vous, malheureux, c'est strictement interdit. Non, il est réservé à notre consommation personnelle. D'ailleurs, comme nous sommes une vingtaine de membres, la production ne nous le permettrait pas. Mais on peut vous le faire goûter, si vous voulez.

Nous nous regardons en silence, puis je risque :

— C'est un peu tôt pour l'apéro, mais c'est si gentiment proposé qu'on ne peut pas refuser.

Alors, le premier vigneron tend au second un couteau suisse. La bouteille n'a pas de capsule-congé, bien entendu. Celui-ci ouvre le tire-bouchon et bientôt un sympathique "plop" vient troubler le gazouillis printanier des oiseaux.

De sa gibecière, l'homme a tiré quatre verres à dégustation, enveloppés dans un linge blanc. Il les répartit entre les présents et commence à les remplir.

Nous faisons tourner le vin dans nos verres, humons, puis attrapons une première goulée, pardon, gorgée. Bientôt, j'entends Julien dire :

— Belle fraîcheur en bouche, avec juste ce qu'il faut d'acidité. Ça me rappelle certains muscadets sur lie. Il n'est pas mal du tout, dites donc.

Je regarde Julien ébahie. Quand je l'avais connu, il ne buvait que du Coca et croyait que le pineau et le cognac, c'était pareil. Quels progrès !

— On ne vous le fait pas dire, reprennent en chœur nos deux interlocuteurs. On en est assez fiers, il faut bien l'avouer.

Au bout de la deuxième tournée, bouteille et verres vidés, mon naturel d'enquêtrice reprend le dessus et je questionne, avec une volubilité accrue :

— Bon, pour tout vous dire, on n'est pas venus seulement déguster "Le Clos de Garo" et vous entendre raconter son histoire, on est là aussi dans le cadre d'une enquête sur la pénétration des Chinois sur le marché du vin en France.

Nos interlocuteurs ouvrent des yeux comme des soucoupes.

— Le mois dernier, à Roissy, les douaniers ont intercepté un couple de chinois, de retour d'un voyage touristique dans notre pays. Leur périple les avait menés dans les principales régions viticoles du pays et dans leurs valises, pas la moindre bouteille de vin, mais... des greffons de nos cépages les plus réputés, sans la moindre facture d'achat et des échantillons de sol, soigneusement étiquetés.
— Mais, qu'est-ce qu'ils veulent faire de tout ça ?
— On suppose qu'ils veulent implanter de la vigne dans des terroirs ressemblant aux nôtres et à terme obtenir des cultivars adaptés à leurs climats.
— Mais c'est du brigandage pur et simple.
— Aujourd'hui, on appelle ça "espionnage économique", mais c'est la même chose.
— Et quel rapport avec Saint-Suliac ?
— Curieusement, il y avait un échantillon de sol et un futur greffon provenant de votre vigne !

Les deux vignerons tombent des nues :

— Pas possible !
— Du chenin blanc, implanté avec succès dans des régions aussi septentrionales, il ne doit pas y en avoir beaucoup, alors ça peut les intéresser.
— Ah ben, merde alors, ça, ça me la coupe, sauf votre respect, Madame.

Je fais signe que j'en ai entendu d'autres. Julien enchaîne :

— Auriez-vous déjà vu des Chinois circuler par ici, vous ?

Le premier vigneron se tourne vers son collègue :

— T'as déjà vu des Chinois par ici, toi, Marcel ?
— Dame, on n'est pas là à regarder la tête des touristes, nous ; des Asiatiques, il en vient surtout pour Saint-Malo par ici. Mais, des Chinois, je saurais pas dire. Faudrait voir avec le Syndicat d'Initiative, peut-être.
— Tu retardes, Marcel, c'est Office de Tourisme qu'il faut dire à présent.
— Ouais, j'm'en fous, c'est pareil.
— Est-ce qu'on peut vous demander quelque chose ? dis-je tout à trac :
— Mais faites donc, ma petite dame.
— Si jamais vous voyiez des Chinois rôder auprès de votre vigne, vous pourriez me faire signe ? fais-je en montrant ma carte de police et en tendant une carte de visite.

Mauvaise idée. L'homme se ferme comme une huître :

— Ça, je sais pas. On n'aime pas trop la police par ici.

Nous sentons qu'on n'apprendra rien de plus aujourd'hui et d'un regard décidons de remercier nos hôtes.

— Merci pour tout, l'histoire et l'apéro, et bon... vin pour cet automne !

Les deux hommes nous saluent d'un rapide coup de casquette, tandis que nous nous éloignons sur le sentier qui rejoint la baie.

Dès que nous sommes hors de portée de voix, Julien m'engueule :

— Mais qu'est-ce qui t'a pris de sortir ta carte bleu blanc rouge ?
— Je sais pas, un réflexe, l'habitude...
— Ouais, hé bien, tu vas me faire le plaisir de la ranger au fond de ton portefeuille illico. Tu n'es pas en service, je te rappelle. Et tu viens de foutre notre couverture en l'air.

J'obtempère sans demander mon reste, car je sais bien que j'ai merdé grave.

Ce jour-là, Julien fait la gueule à Bénédicte jusqu'au soir. Leur voyage sur la Carte du Tendre s'annonce plein d'embûches et leur enquête est mal engagée.

Sauront-ils redresser la barre ?

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, juin 2014

mardi 30 octobre 2012

Quand le vin est tiré... - Chapitre 2


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Chapitre II

Vingt-quatre heures plus tard, à Saint-Suliac (Ille-et-Vilaine)

Les chambres d'hôtes "Les Mouettes" se situent dans une pimpante bâtisse du bourg même de Saint-Suliac. L'une d'entre elles, au rez-de-chaussée, possède des lits jumeaux. Julien n'en a pas trouvé d'autre sur la commune et il préfère loger au cœur de son champ d'investigation.

Nos deux nouveaux équipiers, habitués l'un comme l'autre à un minimalisme d'inspiration nordique très en vogue chez les gens de leur génération, à leur arrivée dans les lieux, trouvent le décor un peu suranné. Polis, ils n'en disent cependant rien à leur hôtesse, une veuve de marin, dans la soixantaine, plus vraie que nature. Peut-être en rajoute-t-elle un peu pour les touristes (accent du terroir, tablier bleu). La couleur locale, ça plaît bien. La propreté est impeccable, la literie modernisée et de plus, le rez-de-jardin leur convient tout à fait : ils pourront ainsi aller et venir à leur aise en toute discrétion. L'affaire est donc conclue : 58 € la nuit, petit déjeuner compris, durée à leur convenance ; en ce début juin, Dame Jeannine n'a rien de réservé avant le 15 prochain.

Sur la table de bois peint de la chambre, Julien a posé son ordinateur et sorti d'une chemise cartonnée divers articles de presse. Il se tourne vers Bénédicte assise en tailleur sur son lit et plongée dans un examen attentif des fleurettes de la tapisserie.

— Bon, tu m'écoutes Béné ? Voilà. J'ai été mandaté par une grande revue viticole pour enquêter sur les agissements des Chinois. Ils tenteraient, entre autres, de cloner à leur profit des cépages français protégés, pour reproduire des grands crus bordelais sans payer les royalties prévues par les accords de l'OMC. Et la piste m'amène ici.
— À Saint-Suliac ? De la vigne ? Tu rigoles ou quoi ?
— Pas du tout, ma chère. Figure-toi que jusqu'au siècle dernier, on y produisait du vin, rouge et blanc, et ce, depuis l'Antiquité !
— Alors, là, tu m'en bouches un coin ! Ça devait être de la piquette, en tout cas.
— Même pas. Au début, du temps des Romains, oui, mais ensuite la culture de la vigne a fait de tels progrès qu'au XVIe, il paraît même qu'un marquis de Quintin venait s'approvisionner sur la quinzaine d'hectares de vignoble qu'il y avait alors.
— Bon, d'accord, mais aujourd'hui à part quelques treilles, et encore ! y'a pas plus de raisin par ici que de beurre en broche !
— Détrompe-toi ! Il y a même une association pour le renouveau du vin breton, et les bonnes années, les vignerons suliaçais produisent dans les quatre cents litres de vin. Qu'ils ont le droit de boire ou de donner, mais pas de vendre. C'est là le hic. Officiellement, les quatre départements bretons ne sont plus région viticole et l'Administration tolère, mais ne veut pas officialiser cette résurrection.
— Et pendant ce temps-là, les Chinois rachètent à tour de bras les domaines viticoles mis en vente ou dont les propriétaires ne peuvent résister à des offres de rachat mirobolantes. Ils ont commencé par des petits châteaux dans le Bordelais et l'Anjou, mais j'ai lu la semaine dernière que Gevrey-Chambertin venait de tomber dans leur escarcelle ! Mon bourgogne préféré ! Ça commence à bien faire !
— Madame donne dans le patriotisme à tout crin et boit du Gevrey-Chambertin ? Je ne savais pas que la Police payait aussi bien ! Rassure-toi. Nos exportations de vin représentent encore plus de la moitié du marché chinois, mais il est vrai que les choses bougent très vite. L'an dernier, la progression du secteur a dépassé les 2O % ! L'engouement pour le vin est devenu un phénomène de société. Les financiers se sont emparés du créneau et la Chine est en passe de devenir le 5e pays consommateur au monde, mais elle est déjà le sixième producteur !
— Tu me récites Wikipédia par cœur ou quoi ?
— J'ai fait mon boulot. Je me suis documenté. Mais, tu as raison, revenons à notre sujet. Je vais t'emmener voir les deux inventeurs de la vigne de Saint-Suliac. Nous avons rendez-vous demain matin à dix heures sur les pentes du Mont Garrot.
— Les inventeurs de la vigne ? Sur les pentes du Mont Garrot ? C'est quoi, ce délire ?
— En 1996 on a retrouvé un vieux cep de vigne dans un taillis inextricable sur les pentes sud du Mont Garrot, un escarpement qui culmine à 73 m au-dessus du niveau de la mer, tout près d'ici. Mais, on verra ça demain. Si on se faisait une crêperie en attendant ? Je commence à avoir la dalle, moi, pas toi ?
— En voilà une idée qu'elle est bonne, moi, je dis.
— Alors, vendu !

Ils se retrouvent bientôt, à deux pas de leur logis, sur la terrasse du Galichon, l'unique crêperie du bourg, installée dans une vieille maison décorée avec goût.

Deux galettes "complètes", deux "andouille de Guéméné", deux crêpes "caramel au beurre salé" et six bolées de cidre plus tard, nos protagonistes ont l'estomac calé et l'humeur gaie. Bras dessus, bras dessous, ils entreprennent alors une petite promenade digestive par les ruelles du village jusqu'au port. C'est une belle soirée de fin de printemps. Le fond de l'air est doux. Le ciel, légèrement ennuagé, laisse le soleil déployer ses ors sur les eaux de la ria. Au Nord-ouest, l'oratoire de Notre Dame de Grainfollet, se découpe en ombre chinoise sur un horizon enflammé. Romantique à souhait, n'est-il pas ?

Julien en profitera-t-il pour tenter de ranimer les cendres du passé ? Bénédicte enterrera-t-elle ce soir sa vie de célibataire à corps défendant ? Vous le saurez peut-être dans le chapitre qui vient.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, octobre 2012.

samedi 27 octobre 2012

Quand le vin est tiré... - Prologue et chapitre 1

Voici en version probatoire le début de la nouvelle aventure de Bénédicte Plassard, héroïne récurrente de sept nouvelles policières déjà (les premières réunies dans "Passe de quatre", les dernières dans "Le Triangle de Mlle B.", deux recueils téléchargeables gratuitement sur le site d'Alexandrie Online.

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Prologue

Bénédicte Plassard, OPJ à la BRI de Rennes Centre, célibataire malgré elle depuis plusieurs mois, n'avait pas trouvé le moyen d'épuiser ses jours de récupération du premier semestre. Ainsi se retrouve-t-elle, un lundi matin de juin, convoquée par son commissaire qui lui signifie que les affaires étant un peu plus calmes, elle est en vacances à compter de cette minute.

— C'est un ordre, Plassard, il n'y a plus que vous qui n'avez pas pris toutes vos récup'. Ça fait désordre et ça complique la vie du service, alors, exécution !
— Bien, Commissaire. Et je reviens quand ?
— Commencez d'abord par partir, on vous rappellera si on a besoin de vous.

D'abord renfrogné, le joli minois de la policière tente de s'éclairer d'un sourire :

— Vous savez bien qu'au bout de deux jours de vacances, je m'em... quiquine, Commissaire.
— Peut-être, mais votre crédit RTT déborde et vos RPS aussi. Je n'ai plus de quoi vous les payer et on ne peut pas les verser sur votre compte épargne-temps. Alors, il faut m'utiliser tout ça avant vos congés annuels. Vous pouvez disposer, capitaine.

Bénédicte Plassard salue et sort du bureau.

Chapitre I

Retrouvailles

Selon un bref calcul de tête, cela l'oblige à deux semaines d'inactivité, au bas mot. Vacances ! Elle a le mot en horreur. Pas la chose, non ! Faut pas pousser. Mais décidément, en ce moment dans sa vie, tout est vacuité ! À commencer par son lit, vide de chez vide depuis... Elle renonce à compter. Trop longtemps, en tout cas ! Ensuite, son équipier Simon Le Lagadec dit Sim, qui a fait valoir ses droits à une retraite anticipée pour s'occuper de sa vieille mère ! À cinquante-deux ans ! Quelle misère ! Obligée de supporter des petits jeunes, nerveux comme des pur-sang, (dé)formés à la culture du résultat et à la déontologie trop souvent douteuse. Alors si maintenant, en plus, on la prive de boulot, c'est la totale ! Le vide sur toute la ligne.

Elle retourne mettre un semblant d'ordre sur son bureau, transmet à ses équipiers les instructions pour les affaires en cours et sort d'un pas désabusé sur le Boulevard de la Tour d'Auvergne. Qu'est-ce qu'elle va bien pouvoir faire de tout ce temps ?

Elle a donné son mobile-home de Pléneuf Val André en location jusque début juillet. Impossible d'aller se dorer la pilule là-bas. Et de toute façon, la météo annoncée n'est pas terrible ! Le soleil dans les îles, elle réserve cela pour cet été. Alors, quoi ? Une petite croisière en catamaran ? Elle consulte son compte en banque sur son smartphone. Il n'est pas dans le rouge, mais à marée basse quand même. Sa dernière virée au Casino lui a coûté cher. C'était pour le service, mais elle n'aurait pas dû jouer son propre fric, après avoir perdu les 200 € que lui avait octroyés le Commissaire ! Total : la cagnotte du service est à sec et elle sur le sable !

Elle s'attable à la première terrasse qui se présente sur le Boulevard et commande un un café-crème. Là, touillant distraitement un expresso bientôt froid, elle s'abîme dans des pensées aussi grises que le ciel plombé de cette matinée, lorsqu'une voix mâle la hèle depuis le trottoir opposé :

— Bénédicte ?

Un homme brun élancé agite le bras dans sa direction. Arquant les sourcils, elle tend les mains, paumes ouvertes, pour signifier son ignorance. Le quidam prend cela pour une invite et traverse aussitôt la chaussée. Pendant les quelques secondes que cela prend, sa procédure d'identification s'accélère dans l'esprit aiguisé de la policière et lorsque qu'il s'arrête devant elle, un prénom jaillit des lèvres de Bénédicte :

— Julien !

Gagné. Rennes. Licence en Droit. Cela remonte à dix ans maintenant. Elle avait passé le Concours d'Inspecteur de Police et l'avait obtenu. Leurs chemins s'étaient séparés. Il a pris dix ans. Elle moins, apparemment, puisqu'il l'a reconnue et elle pas. Ils s'embrassent comme de vieilles connaissances qu'ils sont.

— Alors, qu'est-ce que tu deviens ? Toujours dans la Police ? demande Julien en la détaillant du regard tandis que Bénédicte lui fait signe de s'asseoir à sa table.
— Oui, oui, capitaine à la BRI d'en face. Et toi, avocat ? Magistrat du siège ? Ou du parquet ?
— Non, non, journaliste d'investigation, free lance.
— Ah bon ? On fait presque le même métier, alors ?
— On dirait bien. Mais pas avec les mêmes outils. À toi le flingue, à moi le stylo, enfin, le clavier et la souris. Bénédicte voit là un raccourci journalistique aussi typique qu'erroné, mais s'abstient de le relever.
— Et tu travailles sur quoi en ce moment ?
— Je ne peux pas te donner les détails, tu t'en doutes, mais là, je pars sur une enquête très près d'ici, à Saint-Suliac. Tu connais ?
— Ouais, un peu, c'est sur les bords de Rance, non ?
— Exact. Et toi, t'es sur quoi ?
— Que dalle. Mon boss vient de me mettre en congé pour quinze jours. Chômage technique. Des jours à récupérer avant la date fatidique. Ça m'emmerde. J'ai rien de prévu. Je sais pas trop quoi faire.
— Ça te dirait de m'accompagner ? Tu me servirais de couverture. Un couple, vrai ou faux, ça attire moins l'attention qu'un solitaire.

Bénédicte regarde Julien. Julien regarde Bénédicte. Dans quoi va-t-elle se fourrer encore ? Les non-dits restent sous cape. Finalement, la paume de sa main droite va frapper celle de Julien :

— Tope-là, Juju !

Juju c'était le surnom de Julien, au temps de la Fac. Elle, c'était Béné.

— Mais on fait lit à part, OK ?

Julien écarte les mains, paumes ouvertes et levées, comme pour signifier : "Si tel est ton choix, d'accord".

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, octobre 2012.

jeudi 24 février 2011

Le Fourgon - Nouvelle policière - Épilogue


Épilogue

Il y a quelques semaines, j'ai acheté aux enchères sur Internet un mobile home d'occasion pour mettre sur un bout de terrain dont j'ai hérité d'une vieille tante, tout près du Camp Vert, au Val André. Je ne l'ai pas payé cher, moins de 5000 €, mais il fallait que je le ramène jusqu'ici ! Heureusement que j'ai un tonton transporteur. Ce sera parfait pour aller pratiquer la planche à voile et le kite-surf, pendant les weekends, les récup et les vacances.

En redonnant un coup de jeune à cet équipement, qui a servi une dizaine d'années dans un camping de la Côte d'Azur, quelle n'a pas été ma surprise de voir un sac plastique noir tomber du faux-plafond que je tentais de démonter !

Et lorsque j'eus ouvert et vidé ce sac sur la table du séjour de la caravane, ce sont cent liasses de billets de deux cents euros tout neufs qui se sont étalées à ma vue. Un million d'euros ! Une fois recomptées, il s'avéra qu'il manquait un billet dans une des liasses. Un seul.

Hélas, impossible d'ignorer l'origine de ces fonds : la bande de scellement à demi-arrachée était marquée d'une série de B. F. trop révélateurs ! Le fric de Denis Popovič peut-être, celui d'un casse en tout cas, planqué naguère sur la Riviera et qui a voyagé incognito jusqu'à moi ! Je me pince pour le croire !!!

Denis, lui, est sorti de prison, il y a un mois. J'étais là à sa levée d'écrou, on l'a suivi de près, mais rien à signaler, à part... un voyage sur la Côte, justement. Et en camping ! Tout s'éclaire à présent. Mais il est rentré bredouille !!!

J'ai précipitamment remballé les liasses et replacé le sac dans sa cachette d'origine, le temps de me remettre de mon émotion et d'envisager la conduite à tenir.

Ça m'a pris une semaine.

Qu'est-ce que j'ai fait, finalement ?

J'ai rendu l'argent, vous pensez bien, sinon, je ne serais pas en train de vous raconter ça, mais quelque part au soleil, les doigts de pied en éventail, non ? 

Pourquoi ? Pour continuer à me regarder dans la glace sans honte, on ne se refait pas ! Et puis aussi, parce j'ai eu peur de m'em... quiquiner, à la longue, à dépenser cette petite fortune tombée d'un toit.

Saleté de conscience, hein ! 

Mais j'ai laissé Denis Popovič tranquille ! Il a payé sa dette à la société. À quoi bon lui pourrir la vie davantage !

©Pierre-Alain GASSE, janvier 2011.

mardi 22 février 2011

Le Fourgon - Nouvelle policière - Chapitre 13


À nous deux...

— Lieutenant Le Lagadec, le Divisionnaire veut vous voir. Je vous remplace.
— Bien, mon capitaine.

Sim, qui ne m'a pas vue en look amazone depuis un moment, plisse les yeux en sortant pour me faire comprendre qu'il apprécie le paysage.

— Monsieur Popovič, en attendant votre avocat, qui ne devrait plus tarder, si on reprenait depuis le début ? Nom, prénom, date et lieu de naissance, domicile, etc...
— Écoutez, ma jolie, j'ai déjà dit tout ça à votre collègue au moins deux fois, ça commence à...
— Primo, je suis le Capitaine Plassard, point barre, compris ? Deuxio, lui, c'est lui, et moi, c'est moi. J'ai besoin que vous me redonniez ces renseignements pour me faire une idée de qui vous êtes, OK ? Ce n'est pas trop compromettant pour vous, vous pouvez me le dire sans consulter votre avocat, non ? Ou alors, c'est qu'il y a déjà anguille sous roche...
— Popovič Denis, né le 30 janvier 1975 à Plitvice (Croatie), domicilié 4, Square de l'Orléanais à Rennes (35). Conducteur de fonds. Divorcé, sans enfant. Ça vous va, comme ça ?
— Nous verrons. Vous voyagiez avec un passeport serbe. Vous avez la double nationalité ?
— C'est exact. Mes parents sont serbes.
— Pourquoi êtes-vous allé vous livrer à la police à Monaco ?
— À votre avis ?
— Je l'ignore précisément, mais je pense que vous avez peut-être paniqué en voyant votre portrait à la une de tous les média, en France comme à l'étranger. Vous aviez sous-estimé l'impact que votre acte allait avoir. Le costume de "nouveau Robin des Bois" est trop grand pour vous. Et malgré votre barbe naissante, vous étiez encore trop reconnaissable. Où que vous alliez, impossible de relâcher votre vigilance, de baisser la garde, de dormir sur vos deux oreilles. C'est usant à la fin, n'est-ce pas ?
— Peut-être. Et alors ?
— Et alors vous aviez le choix entre la fuite en avant, quitte à commettre une grosse connerie ou vous rendre et payer votre dette à la société. Vous avez opté pour la seconde solution.
— Si vous le dites...
— Et comme dernier pied de nez à la police, vous vous êtes rendu à Monaco, sachant qu'on ne pourrait vous arrêter et que c'est donc en citoyen libre que de vous-même vous accepteriez de mettre fin à votre aventure.
— Je n'y aurais pas pensé, mais l'idée est plaisante.
— Mais avant de vous rendre, vous avez caché quelque part le million manquant. Vous pensez sans doute pouvoir le récupérer à l'issue des trois ans dont vous allez certainement écoper (dix-huit mois à deux ans avec les remises de peine), mais détrompez-vous, Popovič, je serai là à votre sortie et je ne vous quitterai pas d'une semelle. Vous ne pourrez jamais profiter de cet argent.
— Je suis parti avec les cinquante mille euros que j'ai retirés de mes comptes. J'aurais été fou de toucher à cet argent tout de suite. 
— C'était fou surtout de le laisser entreposé dans ce box à la merci de la première perquisition venue. Amateurisme total. Il ne nous a pas fallu cinq jours pour mettre la main dessus.
— Alors, débrouillez-vous pour retrouver le reste. Je ne vous dirai plus rien.
— Vous êtes trop susceptible, Popovič, et sentimental aussi. Vous voulez que je vous dise ce qui vous a déstabilisé et amené à vous rendre : la nouvelle que vous aviez une grande fille que l'on a menacée. La presse people l'a retrouvée. Ça a dû vous faire un choc, hein ?

Denis Popovič a blêmi sous l'outrage. Sa mâchoire se crispe un instant. Mais il se maîtrise et se contente de baisser les yeux sur la photo de Zara.

— Ce n'est pas ma fille, je ne l'ai pas reconnue !
— Bien. Revenons à nos moutons. Denis Popovič, vous êtes inculpé du délit de vol simple, sans effraction ni violence. Je vais vous déférer au Parquet. Ensuite, vous serez incarcéré en préventive jusqu'à votre procès en correctionnelle, dans quelques mois. Vous risquez trois ans de privation de liberté, 45000 € d'amende et une interdiction d'exercer pouvant aller jusqu'à 5 ans.
— Vous ne retrouverez jamais ce fric. J'ai bien compris qu'il me gâcherait la vie jusqu'à la fin de mes jours. Alors, je l'ai semé au vent, billet par billet, de ma moto, entre la Suisse et l'Italie, histoire de faire quelques heureux quand même.
— Je ne vous crois pas, Popovič, mais on va vérifier, bien entendu. On a le temps, d'ici que vous ne sortiez, n'est-ce pas ?
— Bon courage, capitaine Plassard.

Je sors de la salle. Ce type m'énerve. Trop bleus, ses yeux. Il nous mène en bateau. Mais on va bien être obligés de ratisser tous les itinéraires possibles entre la bergerie et Monaco pour savoir s'il a dit vrai. Putain de sa m...!

Il y a des jours où je regretterais presque d'être entrée dans la Police !

Dans le couloir de retapissage, Sim se marre :

— Alors, t'as fait chou blanc ? Il aime pas les brunes ou quoi ? On reprend les bonnes vieilles méthodes ? Marinade, interrogatoire musclé et chantage à la remise de peine ?
— Laisse tomber. On l'envoie au proc.
— Eh ben, ça alors !

Je ne peux pas lui dire que je le trouve mignon.

En plus, si ça se trouve, dans trois ans, ce sera un homme riche !

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, février 2011.

lundi 14 février 2011

Le Fourgon - Nouvelle policière - Chapitre 12


Transfert éclair

Je tombe des nues lorsqu'on me passe le chef de la Sûreté monégasque :

— Allô, oui ? Ici, le capitaine Plassard, chargé de l'enquête sur Denis Popovič. Vous avez un renseignement pour nous ?
— Mieux que ça, capitaine, nous avons votre homme. Il s'est constitué prisonnier ce matin. Mais il y a un petit problème...
— Lequel ?
— Nous ne pouvons pas le retenir ni a fortiori l'extrader. Il n'a rien commis de répréhensible sur notre territoire et Interpol n'a pas lancé de mandat à son encontre. Seulement une "note bleue" de demande de renseignements.

Je mâche intérieurement une bordée d'injures bien senties à l'adresse des bureaucrates d'Interpol, qui, une fois de plus, ne nous ont pas aidés.

— Il est où, alors ?
— Toujours chez nous, de son plein gré. Mais s'il décide de partir, nous ne pouvons le retenir.
— Put... pardon, vous proposez quoi ? On ne va quand même pas le laisser s'évanouir dans la nature une deuxième fois ?
— Écoutez, si vos hommes se présentent avant la fin de cette matinée à la frontière, disons au Jardin exotique, par exemple, et s'il en est d'accord, nous pouvons vous le remettre.
— S'il en est d'accord..., c'est quand même le monde à l'envers, non ? 
— Non, Madame, c'est la loi ! Et elle s'applique à Rennes, comme à Monaco, je pense.
— OK. c'est d'accord. Mais midi, c'est trop juste, disons quatorze heures, au jardin exotique, nous le réceptionnons.
— Accordé.

Maintenant, il faut faire avaler au dirlo la dépense d'un transport en hélicoptère Rennes-Monaco en urgence. Mais, trop content d'épingler à son palmarès l'arrestation du Robin des Bois de l'année, il ne fait aucune difficulté.

Et c'est ainsi qu'à 13 h 45, l'Écureuil AS350B de la Police Nationale, parti de Toussus-le Noble et venu nous chercher sur l'aire du CHU de PontChaillou, après une escale technique à Lyon, nous dépose sur l'Héliport de Fontvieille, Sim et moi.

Une voiture banalisée de la P.J. de Nice nous attend. Il ne nous reste que quatre kilomètres à parcourir, mais si vous connaissez un peu le tracé du Grand Prix de Monaco, vous savez que c'est loin d'être en ligne droite. En pleine ville, avec le trafic et les limitations de vitesse, il nous faut quatorze minutes pour atteindre le Jardin exotique et nous garer devant la grille d'entrée.

Il est donc quatorze heures sonnantes lorsque nous voyons sortir d'une voiture de police monégasque un mec baraqué en jeans et sweat, l'air fatigué de chez fatigué, que nous transférons dans notre véhicule sans plus de discours, vérification d'identité opérée, avant de franchir fissa la frontière, de peur qu'il ne se ravise en cours de route. Notre hélico nous attend à l'héliport de Nice-Côte d'Azur.

C'est bien la première fois en dix ans de carrière que j'arrête un délinquant de son plein gré ! À ce compte-là, on peut supposer qu'il va se montrer coopératif, non ?

Eh bien, pas du tout !

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, février 2011.

mercredi 2 février 2011

Le Fourgon - Nouvelle policière - Chapitre 11


22 noir, pair et passe

C'était bien le dernier truc qu'il lui fallait, que son passé vienne embrouiller un présent déjà pas très clair. Cette fille, elle ne porte même pas son nom, il ne l'a pas reconnue. Sa mère ne voulait pas qu'il pratique un test de paternité. Tu parles ! Alors, il s'est barré. Et maintenant qu'il a du fric, tout le monde rapplique. Sa femme regrette d'avoir divorcé, cette fille réapparaît, et puis quoi encore !

Mais l'image si troublante de ce premier amour ne veut pas s'effacer comme ça. Allongé sur son lit, Denis tente de se concentrer sur la manière de se sortir du bourbier dans lequel il se trouve. Rien à faire. Le visage de Maruschka revient sans cesse. Il faudrait qu'il puisse dormir sans risquer de se faire cueillir en plein sommeil. Et là, ce n'est pas vraiment le cas !

Allongé sur son lit double, les bras sous la nuque, Denis rumine, les yeux ouverts dans le noir, l'oreille aux aguets, jusqu'à ce que ses paupières se ferment malgré lui pour quelques instants d'un repos haché, avant le sursaut provoqué par le vent dans les branches, des pas sur le gravier ou un klaxon lointain. Au petit matin, néanmoins, il sombre dans un sommeil plus réparateur.

C'est un rai de soleil sous la porte qui le fait s'éveiller finalement. Neuf heures ! La douche brûlante le stimule douloureusement.

Dans le miroir, sa barbe de plusieurs jours lui donne un air de repris de justice qu'il n'est pas encore. Il se rase en laissant moustache et collier comme les jours précédents. Sa nouvelle physionomie colle à présent avec la photo de son passeport serbe, vieux d'il y a dix ans. Il pourrait peut-être passer à travers un contrôle de police pas trop serré. Mais s'il peut éviter l'expérience, il préfère.

Sa moto planquée derrière le bungalow, sous une bâche plastique laissée là, il part à pied vers le centre ville. Son blouson de motard, un peu voyant avec son aigle rouge dans le dos, a fait place à un sweat à capuche, un peu plus discret. Il cherche pour prendre son petit déjeuner un bar-tabac, mais sans vente de presse, de peur qu'un client accoudé au zinc devant son journal ne le reconnaisse soudain. Putain, il en marre de flipper tout le temps comme ça !

Un grand noir et deux croissants. Ça a du mal à passer. D'autant qu'il avale trop vite et se brûle la langue au café trop amer.

Il ressort, capuche sur la tête et lunettes noires sur les yeux, mais rien à faire, l'impression que tout le monde le dévisage est toujours là, de plus en plus pesante, de plus en plus pressante ; il sent son pouls s'accélérer et sa vue se brouiller légèrement. Il chancelle un instant. Une dame âgée s'inquiète
: — Ça va, monsieur ?
— Oui, oui, madame, merci.

Elle s'éloigne en se demandant ce qu'à pu faire de sa nuit un grand gaillard comme ça pour avoir l'air si mal en point ce matin.

Soudain, un bâtiment se dresse devant lui, la façade barrée du mot "POLICE" en lettres capitales rouges. Sans plus réfléchir, il entre et déclare au planton de service :

— Bonjour, je m'appelle Denis Popovič, je suis recherché pour braquage et je viens me rendre.

Il cherche du regard un siège. On lui en désigne un sur sa gauche. Une infinie fatigue l'a envahi.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, janvier 2011.

samedi 29 janvier 2011

Le Fourgon - Nouvelle policière - Chapitre 10


Course poursuite

C'est sans encombre que Denis approche de la Principauté par la route côtière, en fin de matinée. Un camping ouvert toute l'année l'accueille, juste avant la frontière symbolique entre les deux pays. Ce n'est pas ce qui manque par ici. Un peu trop désert à cette période, craignait-il, mais la Riviera ne désemplit pas ; du premier janvier au trente-et-un décembre, il y a toujours du monde. Plus facile de passer inaperçu. D'autres motards sont là. Quinze minutes plus tard, sa Kawa 750 est garée au pied d'un bungalow tout confort, réglé d'avance en liquide pour une semaine, et son million planqué dans le faux-plafond de la chambre. Il faut qu'il aille faire des courses.

À la BRB rennaise, toute mon équipe continue à dépouiller les renseignements reçus, à solliciter Interpol. En vain. Tous les proches identifiés ont été mis sous surveillance. Sans résultat. Aucun péage d'autoroute n'a enregistré le passage du fugitif. Les aéroports, encore moins. Les listes d'embarquement d'un nombre impressionnant de vols ont été passées à la moulinette des ordinateurs. Mais aucun passager du nom de Popovič n'a quitté le territoire français depuis le vol du fourgon et aucun ne correspond non plus à son signalement.

C'est alors que j'ai une inspiration : une cavale, si elle a été préparée - et il semble que ce soit le cas - fait généralement appel aux parentés et amitiés anciennes. En examinant le passé du suspect, j'en viens à penser que, pour nous à présent, la zone la moins claire est celle de ses années de légionnaire.

Simon et moi prenons donc un TGV pour nous rendre à Aubagne et rencontrer personnellement le chef de corps, dûment munis d'une commission rogatoire nous autorisant à consulter les archives du régiment.

C'est ainsi que nous identifions ses compagnons de chambrée et de mission les plus proches, six hommes dont nous étudions les profils avec soin. Pour remonter bientôt jusqu'à Paolo Roccaserra. Puis à sa bergerie de Chianale. On l'interroge. Il nie toute implication, fournit un alibi en béton, mais confirme son amitié avec Denis et se félicite par avance d'avoir pu, le cas échéant, acquitter sa dette d'honneur envers celui-ci.

Maintenant, un drôle de problème se pose à Denis. Il dispose de plus d'argent qu'il ne lui en faut, mais comment le dépenser sans se faire repérer ? Le recycler au Casino ? Outre le risque d'en perdre une bonne partie, il sera filmé dès l'entrée et le physionomiste capable de le reconnaître entre plusieurs milliers de personnes ensuite. Déposer de l'argent sur un de ses comptes dans une agence et régler ses dépenses avec sa carte bleue ? La police le suivra à la trace très rapidement, c'est certain. En ouvrir un à Monaco serait le mieux, mais il faut qu'il attende quelques jours pour retrouver le look qu'il a sur son passeport serbe. De plus, il a à présent une adresse, mais pas de justificatif de domicile et craint toujours autant les caméras de surveillance des sas d'entrée.

Les cinquante mille euros retirés au total avant de partir lui permettent de voir venir, mais il ne peut pas continuer à se trimballer comme ça avec une brique et quelques dans son sac. Il ne faut pas tenter le diable. Finalement, il regrette presque d'être parti avec ce paquet. Quel con, il aurait dû l'enterrer dans la bergerie. Bien malin qui serait allé le chercher là-bas.

Il ne va quand même pas y retourner maintenant ?

Quelques heures supplémentaires nous sont nécessaires pour régler la coopération franco-italienne sur l'affaire avant que nous puissions franchir le col Agnel et rejoindre nos collègues italiens sur place. Il est aisé de constater le passage d'un motard, qui apparemment n'a séjourné qu'une nuit, à en juger par les reliefs de repas. Au village, il ne s'est pas arrêté et personne ne peut fournir de renseignements supplémentaires. La piste est mince, mais c'est la seule dont nous disposons. Simon et moi nous regardons en chiens de faïence, passant en revue mentalement tous les fils ténus de cette affaire qui tourne de plus en plus en eau de boudin. Comment retrouver la piste interrompue du fugitif ? 

Soudain, Simon se frappe le front du plat de la main en proférant une réplique célèbre : "Bon sang, mais c'est bien sûr !" Il y a eu des arrêts obligés auxquels Denis Popovič n'a pu se soustraire dans sa fuite : les ravitaillements en carburant !Partant de l'hypothèse probable qu'il est parti réservoir plein, et retenant l'itinéraire le plus direct, hors autoroutes, puisqu'il n'a été enregistré à aucun péage, compte tenu de la vitesse moyenne de la machine et du kilométrage à parcourir jusqu'à la bergerie, nous déterminons les stations-service où il a pu se ravitailler. Une petite quarantaine. Et, dans le tas, il s'en trouve une, en cette morte-saison, où le motard a été remarqué par l'employée de service : un grand gaillard d'1,80m et cent kilos au yeux bleus, n'importe quelle fille normalement constituée s'en souvient, non ?C'est ainsi que nous apprenons que la moto est une Kawasaki 750, immatriculée 35, ça, on s'en doutait bien, que son conducteur a réglé son plein en espèces et acheté un peu de nourriture et de boisson. à l'entrée de la Tarentaise. Malheureusement, avec ce carburant, il peut parcourir à nouveau près d'un millier de kilomètres et gagner la Riviera, comme la Suisse, l'Autriche, la Croatie, etc...!

Le résultat est mince et Denis Popovič nous nargue toujours !

Casquette de base-ball sur la tête et lunettes fumées sur les yeux, une fois ses achats effectués sans encombre, Denis achète la presse dans divers kiosques et librairies. Il a extrait une liasse du paquet compromettant, mais pas moyen de tendre une coupure de cent au moindre commerçant. Au-delà de cinquante euros, les billets sont automatiquement refusés par beaucoup s'ils ne peuvent les tester. Ceux-ci sont clean, d'après ce qu'a dit la presse, mais si c'était un piège ? S'emparer du fric n'était pas si compliqué que ça, réussir à le blanchir s'annonce plus coton.

Il s'assied à une terrasse devant un café crème. La température est fraîche, mais y'a plus moyen de fumer à l'intérieur et il a recommencé depuis hier ! Il feuillette avec angoisse les journaux achetés à la recherche de ce qu'on sait de sa cavale et là, les bras lui en tombent ! À la une de deux hebdomadaires s'étale la photo d'une jeune femme brune prénommée Zara qui déclare être sa fille et s'avoue plutôt fière de lui !!! Il dévore ses déclarations.

C'est à un retour en arrière de vingt ans qu'elle l'oblige. Il avait dix-neuf ans, sa mère dix-sept et elle, la dernière fois qu'il l'a vue, pas tout à fait douze mois. Une boule au ventre l'assaille tout d'un coup, pire que si les flics étaient au coin de la rue. Des images lui reviennent en pagaille d'un coin oublié de sa mémoire. Elle ressemble à sa mère comme deux gouttes d'eau. Bouge, se dit-il, ou tu vas te mettre à chialer.

Il rentre rapidos au camping.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, janvier 2011.

jeudi 27 janvier 2011

Le Fourgon - Nouvelle policière - Chapitre 9


Refuge italien 

Denis traverse la France en diagonale sans autre incident qu'une petite panne mécanique (un gicleur bouché) qu'il peut identifier et réparer lui-même. Après avoir laissé derrière lui Moutiers et une fois passé le goulet d'étranglement de Château Queyras, guetteur millénaire perché sur son rocher, il parvient enfin à Molines quelques centaines de mètres plus haut. Là, il songe d'abord à passer la nuit à l'auberge de Gaudissard, une bonne adresse qu'il a déjà appréciée. Mais, lors d'un arrêt dans une station-service à l'entrée de la Tarentaise, il a entrevu furtivement son image sur les écrans de télévision et dû sortir pour remettre précipitamment son casque. Il pense donc plus prudent de franchir la frontière sans plus attendre et attaque les lacets du col Agnel à la lumière de son phare à iode.

On est début avril, et si la route est au noir, les bas-côtés et le paysage environnant sont encore bien enneigés. Au fur et à mesure qu'il s'élève, l'air devient plus sec et piquant. Arrivé au sommet, il s'arrête un instant dans l'espèce de blizzard qui balaie les cimes alentour pour contempler les lumières de la vallée, puis entreprend la descente sur Chianale, le premier village italien sur sa route.

La bergerie est à deux kilomètres en amont de celui-ci, adossée à un adret ; son toit de lauzes dépasse à peine du mouvement de terrain où elle est implantée. Il trouve la clé à son emplacement de toujours et le bûcher rempli. 

Mais il est trop fatigué pour allumer un feu qu'il ne pourrait surveiller. Il s'enroule tout habillé dans son duvet de montagne et s'écroule de sommeil sur le châlit en pin.

Il est près de midi lorsque le froid le réveille enfin. Il a dormi douze heures d'un sommeil agité, rempli de rêves contradictoires - gains colossaux au Casino et poursuites infernales avec la Police ! Son estomac crie famine et ses membres sont endoloris de froid et de fatigue encore. Il se lève néanmoins pour explorer son refuge.

Dehors, une amenée d'eau en bois conduit par gravitation le filet d'une source proche jusqu'à un abreuvoir en pierre qui trône dans la cour. Le trop-plein retourne au ruisseau qui coule en contrebas, gonflé par la fonte des neiges. L'enclos des bêtes, affaissé par endroits, révèle que la destination première a cessé d'être.

À l'intérieur, murs de pierres sèches, sol de terre battue ; un seul et unique fenestron, à gauche de la porte, une cheminée sur le côté droit ; une petite table de bois brut, à peine équarri, un banc, deux tabourets de part et d'autre de l'âtre et un châlit en planches, au fond de la pièce. Voilà tout le mobilier de l'ancienne bergerie. Sur l'étagère au-dessus de la cheminée, des pots de faïence - café, sel, sucre, farine et, plus inattendu, tabac. Un minimum de vaisselle dépareillée et quelques provisions dans des boites en fer dans un petit placard encastré dans le mur à gauche du foyer. De quoi tenir 48 heures sans aller au ravitaillement.

De l'eau, du sel, des pâtes, une boite de sauce tomate. Il se prépare un dîner substantiel, dans la marmite qui pend à sa crémaillère dans la cheminée. Et mange, à la lumière du rougeoiement du foyer, mastiquant aussi lentement qu'il rumine ses plans pour le lendemain. 

Réchauffé, nourri, il se rendort apaisé sur un lit de fougères trouvées dans la remise attenante. Au soir, pour étudier sa carte, il entame la provision de bougies du propriétaire.

Denis est né à la campagne, mais une campagne peuplée, pas ces parages désolés. Pas question donc de s'attarder ici plus du strict nécessaire. Une étrange sensation d'étouffement l'envahit déjà. Le dénuement, il a déjà connu, la solitude, non.

Il songerait bien à gagner Vaduz, la capitale du Liechtenstein, pour s'informer de la possibilité d'y ouvrir un compte. Mais, il faut franchir une douane, le pays ne fait pas partie de l'espace européen. La Suisse, c'est le même problème, et de plus, depuis la livraison d'une liste de trois mille détenteurs de comptes à la France par un espion à sa solde, il n'a plus confiance dans le secret bancaire helvétique. Pour le Luxembourg, c'est un peu trop tard, vu la direction qu'il a prise. Ne reste plus que Monaco ou Saint-Marin. Un petit séjour sur la Riviera, depuis le temps que les nouveaux riches russes le font baver d'envie... Pourquoi pas lui ?

Il réétudie la carte. Bien sûr, le plus court serait de descendre jusqu'à Cuneo, puis de rentrer en France par le col de Tende et Sospel pour gagner le Rocher, mais il ne préfère pas. Trop risqué. Par contre, il pourrait se diriger vers Savona, puis longer la côte ligure jusqu'à la Principauté, toujours en évitant les autoroutes et les sections à péage. Il calcule : par ces nationales et départementales, il faudra compter dans les six heures pour couvrir à peine trois cents kilomètres. Peu importe ; si ses jours de liberté sont comptés, à présent tout son temps lui appartient.

Ce matin, il s'est dessiné en se rasant une fine moustache et un petit bouc, afin de se différencier un tant soit peu du portrait diffusé dans les media. Bagages faits, il rend la bergerie à sa quiétude montagnarde, remet la clé entre deux pierres, au-dessus du linteau de la porte et enfourche sa moto. Cap au sud-est à nouveau.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, janvier 2011.

mardi 18 janvier 2011

Le Fourgon - Nouvelle policière - Chapitre 8


Piste serbe et eau de boudin

Au commissariat, on ne chôme pas ! Le signalement du suspect a été transmis à toutes les frontières de l'Europe Communautaire, à la Police de l'Air et des Frontières, des Chemins de Fer, de la RATP, au cas où il serait monté à Paris, aux autorités portuaires... Bref, un filet est tendu au-dessus du fuyard. Reste à savoir si, en le refermant, ses mailles retiendront celui-ci ou pas.

Car, en essayant de me mettre à la place du fugitif, j'incline à penser qu'il tentera de sortir au plus vite de France, sans doute pour rejoindre sa Krajina natale. N'est-ce pas le rêve de tout émigré de rentrer riche au pays ? Le problème est de savoir par où et comment ? Onze millions d'euros, ça ne se cache pas dans une valise. Il faut au moins une malle cabine pour ça ! La voie des airs semble donc improbable. Sa moto, restée sur son lieu de travail, peut être écartée aussi. Sa Ferrari est au garage après des dégâts litigieux. Le plus simple serait un fourgon de livraison, avec la marchandise dissimulée dans la cargaison, comme pour la drogue. Mais aucun loueur de la ville n'a enregistré de location au nom du suspect. Peut-être dispose-t-il de faux papiers ? Ou bien utilise-t-il un véhicule volé ? Là encore, aucun signalement ne correspond. L'affaire s'annonce ardue. Il a déjà plus de six heures d'avance sur nous.

Après avoir fixé sur le tableau mural tous les éléments dont nous disposons, Simon et moi décidons de privilégier, dans un premier temps, la piste serbe : c'est le pays natal du fugitif, on y trouve armes et faux papiers facilement depuis la fin de la guerre. Un pays gagnable par la route, en prenant des précautions. Nous activons un contact que nous avons là-bas, depuis certaine mission de formation de la police serbe.

Au handicap horaire, un second - et d'importance - vient s'ajouter dès la fin de ce premier jour : la médiatisation. Le hold-up n'a pas échappé à la télévision locale et est repris dans l'édition du soir de la 2, puis par toutes les chaînes généralistes. Le lendemain matin, s'y ajoute la presse quotidienne. Rapidement, flairant le bon coup, les hebdomadaires relayent le buzz internet qui transforme Denis Popovič en une espèce de Robin des Bois moderne aux exploits duquel applaudit toute la France populiste. Faucher onze millions d'euros à la Banque de France ou au fisc, c'est tout comme, et le faire sans violence aucune, la cerise sur le gâteau ! Lorsque cette France d'en bas sait que l'audacieux criminel ne risque que trois ans en tout et pour tout, elle exulte ! Un héros est né.

Nous ne trouvons qu'un seul avantage à ce déferlement : la photo de notre client s'étale partout en Europe : il lui sera difficile de passer inaperçu longtemps. À moins de changer de tête, ce qui n'est pas à exclure.

Notre contact serbe, hélas ne ramène pas grand-chose : aucune trace du suspect dans son village natal, pas plus que dans la capitale ; ses proches, interrogés, se disent sans contact avec lui. Il n'a plus aucun compte bancaire dans le pays. On le croit toujours dans la Légion, c'est dire si les nouvelles sont fraîches !

Je dois reconnaître que mon idée était une mauvaise pioche ; mais au moins peut-on refermer cette piste.

Le divisionnaire donne alors son accord pour un appel à témoins avec récompense, fait rarissime dans la police française : 50 000 € ! Il a fallu pour cela remonter jusqu'au Ministre. Dès lors, les coups de téléphone affluent et la petite cellule mise en place pour gérer les appels est rapidement débordée. Commence ensuite un long et fastidieux travail de vérification et recoupement. On a vu le nouvel ennemi numéro un aux six coins de l'hexagone, dans la moitié des aéroports et nombre de gares. Un sosie, pourtant bien imparfait, est même interpellé et retenu plusieurs heures. Mais, de renseignements concrets et fiables, pas la queue d'un !

Au final, après 48 heures de ce traitement, il nous faut bien admettre, avec le divisionnaire, que nous avons fait chou blanc ! Celui-ci tourne en rond dans son bureau comme un lion en cage et n'est pas à prendre avec des pincettes. La presse commence à se gausser de la police de façon appuyée et fort déplaisante.

C'est alors que se produit le premier rebondissement de l'affaire : un téléspectateur rennais se souvient avoir vu, le jour du vol, un fourgon reculer dans un box, où il n'avait jamais vu entrer et sortir qu'une Ferrari et une moto. L'association de ces trois éléments, Ferrari, moto, fourgon, dans le reportage télévisé a fait tilt dans sa tête et il a appelé le numéro vert mis en place.

Et là, bingo, ma brigade de P. J., devant les yeux ébahis du serrurier appelé en urgence, découvre, sagement rangés dans le fond du box, les dix millions d'euros, encore emballés dans leur film plastique, à peine recouverts par une bâche automobile bleue. Ne manque qu'un million.

L'oiseau s'est envolé sans l'essentiel du magot. Cela confond toutes les hypothèses émises jusqu'alors.

Décidément, ce Denis Popovič est un drôle de paroissien ! Qui commet un hold-up inédit, seul et sans armes, et laisse derrière lui dix millions d'euros sur les onze dérobés ! J'enrage de mon impuissance, Simon mâchouille deux fois plus de bois de réglisse que d'ordinaire. Pour un peu, il recommencerait à fumer ses infâmes Gitanes maïs ! Il faut que cela cesse. Mais, que faire de plus ?

La presse populaire a un peu rabattu son caquet depuis la découverte de la quasi-totalité du butin. On taxe à présent plus volontiers d'amateurisme ce voleur parti en cavale les mains vides ! Exagération encore ! Un million d'euros, ça permet quand même de voir venir.

L'actualité galopante aidant, Denis Popovič disparaît au quatrième matin de la une des quotidiens."Sic transit gloria mundi".

On va enfin pouvoir travailler tranquilles !

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, janvier 2011.

lundi 10 janvier 2011

Le Fourgon - Nouvelle policière - Chapitre 7


Cap sur l'Italie

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Denis ne s'est plus senti dans cet état d'excitation depuis ses opérations avec la Légion, à Chypre et au Liban.

Il sait qu'à partir de l'instant où il a abandonné le fourgon, il s'est transformé en ennemi public numéro un. Il songe un instant à Mesrine et à sa triste fin, criblé de balles par des policiers qui voulaient sa peau à tout prix. Puis se rassérène à la pensée que lui n'a braqué, tué, violé personne. Que risque-t-il ? Il s'est documenté sur Internet : trois ans, pas plus. Le jeu en vaut bien la chandelle, non ?

Il doute que quelqu'un l'ait vu transférer les onze millions d'euros du fourgon blindé dans la camionnette de location qu'il avait garée dans cette rue de la zone commerciale de la ZUP Sud. Par précaution, il avait changé les plaques, avant de l'utiliser. À présent, il file vers le box de Chantepie loué au nom de sa société lyonnaise.

Arrivé là-bas, il bascule le vantail du box, met le fourgon à cul, puis le rentre à demi à l'intérieur, ouvre les portes arrière et décharge les onze paquets filmés de noir. Cela fait quand même un sacré tas de fric !

Excès de cartésianisme ou TOC naissant, les onze paquets ne forment pas un tas régulier sous la bâche dont il les recouvre, aussi décide-t-il d'en retirer le dernier. Il s'était pourtant promis de ne pas toucher à cet argent avant six mois au moins, le temps que l'affaire se tasse. Mais il se souvient aussi d'un conseil de sa grand-mère, pendant la guerre, qui cachait de l'argent un peu partout dans la maison et dans le jardin : "ne jamais mettre tous ses œufs dans le même panier, mon garçon". Sauf que, elle, à la fin, elle avait oublié la moitié de ses cachettes ! 

Il enfourne le onzième million dans un sac de sport, qu'il fixe sur sa seconde moto (montée à partir de pièces détachées et d'un bloc moteur fauché dans une casse), et sort l'engin du box, ferme celui-ci à double tour, coiffe son casque intégral et actionne le kick. Le ronronnement harmonieux du moteur parvient à peine à ses oreilles. Il enfourche l'engin et et passe en revue son plan. 

Depuis des vacances dans le Queyras, il sait pouvoir passer en Italie par le col Agnel, sans voir le moindre képi. Et connaît une bergerie accueillante dans les parages. La clé est toujours au-dessus de la porte et les provisions élémentaires dans les placards. Elle appartient à un corse qu'il a connu à Aubagne et à qui il a sauvé la vie au Liban. Une dette dont l'homme pour l'instant n'a pu se libérer.

Parce que, il faut s'y attendre, sa photo va être placardée dans tous les commissariats, les aéroports de France et même d'Europe et on finira bien par le rattraper. Mais, au moins, qu'il ait le temps de prendre quelques vacances avant de payer son dû à la société.

Il met en marche le GPS, entre un nom dans la fenêtre de recherche du navigateur : Molines. Il choisit parmi la dizaine d'homonymes proposés. Ajoute un critère : éviter les autoroutes, où des barrages peuvent être dressés ! L'appareil rend bientôt son verdict : 916 km par nationales et départementales. Il y sera tard dans la nuit, en respectant les limitations de vitesse ; pas question de se faire prendre aussi bêtement !

C'est dans cet état d'esprit que Denis Popovič met le cap au sud-est. Un instant, il caresse l'idée de s'arrêter à Lyon, puis pense que les enquêteurs auront peut-être déjà trouvé son pied-à-terre là-bas et y renonce.Il enclenche la musique dans son casque et s'applique, à partir de cet instant, à suivre la meilleure courbe possible, comme s'il était en course et que la victoire en dépendait. L'asphalte défile sous ses roues, le vent siffle autour de lui, la musique d'Emir Kusturica lui emplit les oreilles : il a l'impression fugace que c'est cela la liberté !

Son poignet droit donne un quart de tour et sa machine vrombit d'aise à la libération de ses chevaux entravés.

Attrape-moi, si tu peux ! lance-t-il enfin à un ennemi, encore invisible, mais qu'il sait à ses trousses, déjà.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, 2011.

mardi 4 janvier 2011

Le Fourgon - Nouvelle policière -Chapitre 6


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Tenants et aboutissants

Simon et moi avons pris l'habitude, depuis nos retrouvailles professionnelles, de discuter stratégie devant le jeu de fléchettes d'un pub irlandais qui a remplacé l'antique bistrot où se retrouvaient jadis les représentants de la rousse. Habitude certes répréhensible que le Commissaire ne voit pas d'un bon œil, même si le niveau de l'ambiance sonore de l'établissement semble garantir la confidentialité de ces conciliabules publics. Mais Simon s'est mis le tenancier dans la poche, en échange de quelques contraventions de stationnement passées à l'as, et celui-ci lui a déjà refilé un ou deux tuyaux pas crevés du tout sur des affaires en cours. La chose est donc tolérée, jusqu'au premier couac.

Aux fléchettes, la hauteur canonique du cœur de la cible a été fixée par des irlandais grands et costauds à 68 pouces. À ce jeu, j'ai l'avantage de la taille, car celle de Simon, inférieure de 12 bons centimètres, l'oblige à des lancers légèrement ascendants, plus difficiles à régler. Mais il compense ce petit handicap par une concentration supérieure, autre reste de sa carrière de pilote de rallye, sans doute. Par ailleurs, ici comme au stand de tir, notre adresse est égale. Autant dire que les parties seraient acharnées, si elles pouvaient se dérouler normalement. Hélas, d'une part, elles ont lieu sur le temps de service et ne peuvent donc s'éterniser et, d'autre part, elles sont généralement interrompues par d'intempestifs coups de téléphone (ah! ce maudit portable, qui vous relance jusque dans les toilettes !).

Les deux premiers lancers de Simon ont atteint le cœur de la cible et il faut un coup de maître pour que ma fléchette aille se ficher entre ces deux-là.Le jeu se déroule sans commentaires. Ceux-ci sont réservés à l'enquête en cours : 

— Bon, alors, on commence par quoi ? demande Simon.
— Comme dab', récupérer nos commissions rogatoires chez le proc, Ensuite, par son patron, on va récupérer les premières infos sur notre client, tu t'occupes de la partie finances et communications, comptes, mouvements, destinataires, moi je vais voir côté études, famille et amis. On se retrouve à la cantine, à midi, sauf imprévu, OK ?
— OK, boss.

Ma fléchette suivante va se perdre dans le bord extérieur de la cible. Mon poignet a tourné. C'était la dernière de ma volée. Simon me doit une revanche.

Nous vidons le fond de notre tasse de café, faisons signe à Doherty, le patron, d'allonger notre ardoise et sortons dans le froid encore pénétrant de ce matin d'avril.

À midi, au restaurant administratif auquel ont droit les agents du commissariat, comme tous les fonctionnaires de la Préfecture, nous avons aussi nos habitudes. Pour moi, c'est directement viande grillée ou poisson, la garniture qui va bien et un dessert ; pour Simon, pas de question de sauter l'entrée, de charcuterie de préférence - quoiqu'il se laisse convaincre par les crudités de temps à autre, pour se donner bonne conscience -, plat de résistance, fromage ET dessert. À chacun sa nature.

C'est donc devant ces deux plateaux-types que nous mettons en commun les informations glanées au cours de la matinée. Que je vous résume ci-après, au plus court (inutile de vous retranscrire les borborygmes d'approbation, étonnement ou dénégation de Simon en pleine activité masticatoire ni mes comptes d'apothicaire depuis que je me suis mis en tête de perdre deux kilos, plaqués sur mes hanches). Voici donc :

Le suspect Denis Popovič, est né dans la Krajina de parents serbes. Réfugié en France après la guerre de 91, s'était engagé dans la Légion à Aubagne. Contrat de cinq ans. Comportement irréprochable selon ses supérieurs, mais ceux-ci ayant un esprit de corps surdéveloppé, je me méfie quand même un peu. À l'issue de son engagement, s'est recyclé comme beaucoup dans la surveillance, d'abord vigile dans un hypermarché en région lyonnaise, puis employé de la Funds Co, à l'agence de Rennes, depuis dix ans.

Les informations bancaires sont plus surprenantes. Comptes multiples, mouvements importants, bien supérieurs à ses revenus officiels. Et, surprise, le fichier des plaques d'immatriculation a révélé une Ferrari Testarossa inscrite à son nom depuis plusieurs années, en plus de la Honda 1000 qu'il utilise pour ses déplacements habituels. Son ex-épouse, restée en banlieue lyonnaise où elle tient un café-bar, semble regretter à présent leur séparation. Là-bas, il est toujours recensé par les services fiscaux comme co-propriétaire d'une petite entreprise d'importation de pièces détachées pour motos. Sans trace d'activité récente.

Enfin, cerise sur le gâteau, la perquisition à son domicile déclaré - un deux pièces banal dans la ZUP sud - n'a absolument rien donné, car l'appartement est propre comme un sou neuf, vidé de tout objet personnel.

Tout cela confirme les soupçons de préméditation, d'une part, et infère l'existence de revenus occultes, voire d'une double vie, d'autre part.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, 2011.

mardi 28 décembre 2010

Le Fourgon - Nouvelle policière - Chapitre 5


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Remue-méninges

Comme on pouvait s'y attendre, les seules empreintes que l'on a trouvées sur le fourgon sont celles des différents personnels de la Funds Co qui ont été en contact avec le véhicule depuis son dernier lavage, l'avant-veille.

De toute manière, en l'absence de demande de rançon comme de découverte de cadavre, la seule hypothèse de départ à retenir est celle du chauffeur voyou. Après, qu'il ait des complices ou pas, est un autre aspect de l'affaire.

Des complices à l'intérieur ou à l'extérieur de l'entreprise de transport de fonds, ou de la banque, ou des deux ?

L'examen des procédures de travail propres aux deux établissements, dans un premier temps, ne révèle rien d'anormal. Avant que l'un des deux collègues de Denis, longuement interrogé, ne lâche que ce n'est pas lui qui a ouvert le compartiment arrière, lors du premier chargement, mais le chauffeur, contrairement à la règle.

Un soupçon sérieux de préméditation se fait jour. 

Comme je le supposais, à mon retour au bureau, nous sommes convoqués, moi et Simon, chez le divisionnaire, que le Préfet a déjà sommé "de se remuer le train", je cite, (décidément, où allons-nous si même les énarques se foutent de la politesse !).

Dutertre nous attend debout derrière son bureau, arpentant les six mètres de large de la pièce en allers-retours visiblement énervés. Je tente d'affronter le gros temps en parlant la première, mais il me devance d'un théâtral :

— Alors, Plassard, c'est la Bérésina ou quoi ?
— Comme vous y allez, Patron, il y a à peine une heure qu'on est sur le coup !
— Peut-être, mais là-haut, ils sont déjà sur les dents, et vous savez pourquoi ?
— J'ai ma petite idée, oui, réponds-je avec impertinence : le montant du vol, la cible, et le mode opératoire.
— Je vous écoute...
— Eh bien, un casse de onze millions d'euros, sans violence aucune, au détriment de la Banque de France, il n'est pas tellement étonnant que ça fasse grincer des dents, en haut lieu, comme vous dites, Patron.
— OK, Plassard, convient le Commissaire, mais vous en êtes où ?

C'est Simon, avec sa diplomatie habituelle, qui prend le relais :

— Les collègues du chauffeur, en première analyse, sont dans le noir complet. Le gars, selon eux, est très fiable, de l'ancienneté, du sérieux. On a vérifié : en effet, pas un écart en dix ans, mais... il aurait néanmoins commis une entorse à la procédure, en conservant les clés du compartiment arrière du fourgon, à l'issue du premier chargement, rue de la Visitation.
— Et pourquoi ce conditionnel, Le Lagadec ?
— À cause de la très faible distance entre les deux lieux de chargement : deux cents mètres à peine. On pourrait prendre cela comme une simple négligence, volontaire ou pas, de sa part. De plus, ses deux équipiers étant novices (ils ont été embauchés il y a moins de six mois), il ne craignait pas trop un rappel au règlement de leur part. 
— Sa hiérarchie aurait formé un trinôme bancal pour un transport d'un tel montant ? Cela m'étonne de la part du Colonel. Vérifiez qui était sur le listing qu'il a validé. Et puis, faites-moi la totale sur ce gars : famille, amis, études, train de vie, etc.
— C'est comme si c'était fait, patron, s'empresse de répondre Simon, histoire de mettre un peu d'huile dans les rouages.

Manque de chance, le Commissaire n'est vraiment pas dans un bon jour :

— Gardez votre brosse à reluire pour un autre jour, Le Lagadec. Plassard, je vous donne une semaine, pas un jour de plus, pour me retrouver ce fuyard. Et le fric ! Rompez !
— Bien, patron.

Nous sortons du bureau, sans autre forme de procès. L'heure n'est pas aux discussions.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, 2010.

mercredi 22 décembre 2010

Le Fourgon - Nouvelle policière - Chapitre 4


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Des longueurs d'avance

Au commissariat, ce jeudi matin, c'est la routine habituelle : de la viande saoule en cellule de dégrisement, dans la cage, deux ou trois putes surprises à racoler du côté de la Gare et, dans mon bureau, un petit dealer ramassé à l'entrée de son lycée. Rien que du menu fretin. C'est moi qui suis de permanence et le Commissaire n'est pas encore arrivé. Comme dab' !

À neuf heures trente, l'une des lignes directes avec les établissements sensibles sous surveillance continue se met à clignoter. Moi, qui sirotais un café en laissant moisir mon client sur sa chaise, je jette un coup d'œil sur le voyant : Banque de France ! Allons bon ! Encore une alerte à la bombe. Depuis l'entrée en vigueur du plan Vigipirate, niveau rouge, ça n'arrête pas. Le clignotement s'accélère. Merde ! Un braquage ?Je vide mon café d'un trait, en me brûlant la langue au passage, et j'appuie sur deux boutons du standard téléphonique : une sonnerie stridente retentit dans le commissariat et bientôt le planton entre dans le bureau :

— Christelle, mettez-moi cet oiseau en cage et tout le monde sur le pont. On sort.

Dans les bureaux, chacun ouvre les tiroirs pour récupérer son arme et la mettre dans son holster. Je suis déjà dans le hall, portable à l'oreille, cherchant à joindre le directeur de la Banque de France. Je m'adresse à mes hommes :

— Alerte à la Banque de France. C'est tout ce qu'on sait pour l'instant. Trois équipes sur place : Sim et moi. Duvauchelle et Lamy. Poitrenaud et Samzun. Les autres en standby. Gilet pare-balles pour tout le monde.

Sa mutation à Rennes, après son exil lannionnais*, avait valu à la Briochine Bénédicte Plassard de retrouver à la P.J. rennaise, un collègue avec qui elle avait fait ses premières armes* : Simon Le Lagadec, surnommé Sim sans autre raison que la commodité.

Le Commissaire Dutertre n'avait pas tardé à comprendre qu'il fallait reformer une équipe qui avait jadis donné entière satisfaction à son collègue de promotion Le Puil, jusqu'à la mutation disciplinaire de Bénédicte dans le Trégor.

Et c'est ainsi que l'on avait vu renaître ce duo improbable d'une belle plante brune de près d'un mètre quatre-vingt en jean, T-shirt moulant et blouson de cuir, aux côtés d'un petit gros affublé d'un informe costard en velours côtelé, hiver comme été. Sans compter le bout de bois de réglisse que le bonhomme mâchonnait à longueur de journée pour tenter de se désintoxiquer de son paquet quotidien de gitanes maïs sans creuser davantage le trou abyssal de la Sécu.

Dans la Mégane du service, gyrophare bleu sur le toit et pare-soleil rabattu pour faire apparaître la mention "POLICE", Sim conduit pied au plancher, surfant sur la vague du trafic matinal encore dense à cette heure, à travers la ville de Rennes. Ça lui rappelle ses années de pilote de rallye. Comme quoi, rien ne se perd. Derrière, les autres tentent de suivre. Moi, accrochée de la main droite à la poignée de maintien, je téléphone de la gauche. Pas moyen de joindre la Banque de France. Ni le standard, ni le portable du Directeur. Ça sonne occupé de partout. Je m'apprête à laisser un message quand finalement, le dirlo décroche :

— Capitaine Plassard, Police Judiciaire. Nous avons reçu un code 3. On est en route. Que se passe-t-il ?
— C'est une guichetière qui a actionné l'alerte sur demande de deux convoyeurs de la Funds. Ils commençaient à charger des sacs de pièces. Leur collègue les attendait au volant du fourgon, moteur en marche. À leur premier voyage, plus de fourgon. Évanoui, volatilisé. Sans un bruit. Sans une détonation.
— Vous pensez à quoi ?
— Ou le chauffeur a déverrouillé une portière parce qu'il connaissait celui qui le lui a demandé (usurpation d'uniforme, complicité interne...) ou il s'est fait la malle tout seul avec son fourgon.
— Et...
— Et on est dans la merde, parce qu'ils venaient de charger onze millions d'euros avant les pièces.
— Waouh ! Mais le fourgon est traçable, non ?
— Le fourgon va être abandonné très rapidement.Mon téléphone clignote pour un double appel. — Bon, je vous rappelle, j'ai le Directeur de la Funds en ligne.
— Allô, oui ?
— Nous venons de localiser notre fourgon dans la ZUP Sud, à l'arrêt, rue Mathurin Méheut, en face du n° 35. Le GPS a été déconnecté, mais nous avons un mouchard traceur qui a parlé.
— Bien reçu. Nous y allons de suite.Je préviens par radio mes deux voitures suiveuses et elles modifient aussitôt leur itinéraire, pour arriver, moi par le haut de la rue, une autre par le bas et la dernière par une rue transversale. C'est un sens unique, mais on ne sait jamais.

J'ai fait taire les sirènes, enlever les gyrophares et relever les pare-soleil. Mais les hommes ont passé leur brassard de police et enfilé leur gilet pare-balles.

Les trois voitures stoppent en crabe autour du fourgon. Les hommes descendent et progressent, arme à la main, à l'abri des carrosseries des véhicules en stationnement.

Hélas, le fourgon est vide. Vide devant : pas de chauffeur. Vide derrière : porte déverrouillée et compartiment délesté des onze millions d'euros de billets neufs aux numéros non encore répertoriés. De rage, j'en donne un violent coup de pied dans un bas de caisse qui ne m'a rien fait.

— Putain ! Il nous a bien eus, ce petit con ! Bon, une équipe pour les constatations : Duvauchelle et Lamy. Vous sécurisez le périmètre et attendez les gars du labo. Les autres, on rentre.

  • Cf.Quand Mam Goz s'en mêle, 2008.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, 2010.

dimanche 19 décembre 2010

Le Fourgon - nouvelle policière - Chapitre 3


Denis joue la fille de l'air

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 Jos est déjà à son poste dans le compartiment arrière qui lui est réservé. Denis vérifie qu'il a ses badges en poche, déverrouille la portière conducteur du fourgon et embarque. Paul monte à ses côtés, puis verrouille la sienne. Denis fait de même.

La check-list se déroule sans encombre sur son écran de contrôle : la grille du centre fort coulisse sur son rail. Denis embraye. Il est huit heures quarante-cinq. À cette heure-là, avec la circulation, ça va leur prendre un petit quart d'heure pour se rendre sur place.

Paul surveille les rétroviseurs, Denis conduit en souplesse, attentif au moindre mouvement de tous les véhicules qui l'entourent. Il a déjà été braqué une fois. Ce serait bien le moment !

Neuf heures pile. Denis se gare sur l'emplacement réservé aux transport de fonds devant la succursale de la Banque de France, rue de la Visitation. Il déverrouille les portes du fourgon. Paul, pistolet-mitrailleur au poing, sécurise l'entrée, Jos va chercher onze paquets filmés de noir qu'il ramène sur un chariot de la Banque. En un rien de temps, ils sont entreposés dans le compartiment sécurisé qui est bouclé à double tour.

Denis rend compte au P.C de la première partie de leur mission. R.A.S. !

Le prochain arrêt se trouve de l'autre côté du pâté de maisons, dans une annexe de la B.F. rue Vivier. À la lecture du planning, Denis n'a pas compris pourquoi il n'avait pas été prévu de tout réceptionner au même endroit. Enfin, ce n'est plus son problème à présent. Tout ce qu'il sait, c'est qu'il y a encore six sacs de pièces à prendre.

Neuf heures quinze. Jos entre dans l'annexe. Là, il n'y a pas de chariot. Et les pièces, ça pèse un max. Paul appelle Jos en renfort, comme Denis l'avait prévu.

Les deux hommes disparaissent de sa vue. Le moteur du fourgon continue de tourner. Il a toujours en poche la clé du compartiment arrière. Paul n'a pas tiqué quand il l'a ouvert à sa place tout à l'heure.

Denis respire un bon coup, met son clignotant et démarre, direction la ZUP Sud. S'il a bien calculé, le voilà "dépositaire" de plus de onze millions d'euros. Mais concentré sur sa conduite, il s'interdit toute manifestation d'euphorie. La partie ne fait que commencer !

Il ne verra pas Paul et Jos, laisser tomber de stupeur leurs sacs de pièces sur le trottoir : Plus de fourgon, plus de Denis, plus de fric !

Oh, putain ! C'est quoi ce pastis ?

(à suivre)

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