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mardi 1 septembre 2015

Ne disais-tu pas que tu m'aimais ? - Chapitre 6


jardindesplantes.jpg VI

Il est midi. J'ai distribué la moitié de mon stock de marque-pages ; il faut que j'arrête où je n'en aurai plus pour tantôt. Si je n'ai pas oublié de pointer l'une ou l'autre, six personnes ont examiné mes livres d'un peu près, sur la cinquantaine qui est passée devant. Pas trop mal. J'en ai même vendu un, le dernier publié, « L'Indonésienne ». À quelqu'un qui a déjà voyagé par là-bas. Logique. J'espère qu'il ne sera pas déçu. La mémoire est un prisme sélectif et déformant. La sienne comme la mienne. Nos deux visions s'accorderont-elles ?

Je m'apprête à aller échanger mon bon pour un sandwich et une boisson à la buvette du salon, lorsqu'un événement imprévu se produit devant moi : une visiteuse vient de chuter sur le parquet en trébuchant sur une goulotte électrique mal positionnée qui traverse l'allée.

Je me précipite à sa rencontre et l'aide à se relever :

― Ça va ? Vous ne vous êtes pas fait mal ?

Elle a mis les mains en avant, pour protéger son visage dans la chute, et la gauche est un peu écorchée. Une goutte de sang perle. Une chance : j'ai, pour une fois, un paquet de mouchoirs en papier dans ma poche. J'en propose un qu'elle accepte en souriant.

C'est alors que je la reconnais : âge, stature, coiffure, visage, couleur des yeux : oui, tout concorde. C'est elle. Je me tais. Elle me remercie. S'époussette. Récupère son sac, resté au sol. C'est maintenant ou jamais.

― Votre visage ne m'est pas inconnu…

Ce n'est pas moi, mais elle qui vient de parler. Elle poursuit :

― Seriez-vous d'ici ?

J'enchaîne :

― Presque. J'ai habité quinze ans dans cette ville. Mes parents ont tenu un bureau de tabacs rue des Trois Rois de 1955 à 1970.

Elle rougit légèrement.

― Alors tu es… Julien ?
― Oui. Et toi, Anna, n'est-ce pas ?

Elle acquiesce. Nous mesurons en silence le passage du temps sur chacun, confrontant la dernière image en notre mémoire à la réalité qui nous fait face.

― Ça fait combien de temps ? Sous-entendu : qu'on ne s'est pas vus, dit-elle.
― Plus de trente ans, près de quarante, je pense, dis-je. La dernière fois que je t'ai vue, c'était à Saint-Gervais, un jour de Toussaint. J'étais avec ma mère. Nous nous sommes salués à la sortie.
― Peut-être bien. Alors, tu écris ? Mais, sous un autre nom, donc ?
― J'ai pris celui de ma mère comme nom de plume.

Elle feuillette mes ouvrages sur la table. J'aimerais autant qu'elle ne lise pas le premier dans lequel elle pourrait se reconnaître. Je l'oriente vers le dernier. Trop tard. Elle vient de lire le résumé du « Baiser de la Toussaint ».

― Mais, ça se passe ici, ça ?
― Ou...i, réponds-je en balbutiant.
― Alors, je vais te le prendre. Tu peux me le dédicacer ?
― Bien sûr, Anna. Avec grand plaisir.

J'ai deux minutes à peine pour trouver une formule, aussi allusive qu'imprécise, aussi chaleureuse que discrète. Une vraie gageure. Je commence :« Pour Anna…Mon stylo se relève. J'hésite, serait-ce encore compromettant d'écrire : « À mon premier amour. » ? En suis-je si sûr d'ailleurs ? J'opte pour une formule bien plus passe-partout : « En souvenir du temps béni où nous étions adolescents. »« Avec toute mon amitié. Julien. »

Je lui tends le livre. J'ai glissé à l'intérieur ma carte de visite professionnelle. Elle lit la dédicace et remercie d'un sourire difficile à interpréter. Nous nous embrassons. Quatre bises. Vais-je me lancer ?

― J'allais déjeuner. Veux-tu, peux-tu m'accompagner au restaurant d'à-côté ? Tu me raconteras ta vie et moi la mienne.

Elle marque un temps d'hésitation avant de dire :

― D'accord, Julien. Allons-y. Juste le temps de passer un coup de téléphone.

Quelques minutes plus tard, nous nous retrouvons en tête-à-tête, derrière les baies vitrées du « Jardin des Plantes ». La salle, au décor un peu suranné, est aux trois quarts pleine. D'autres collègues ont choisi d'y prendre également leur pause déjeuner. Je reconnais plusieurs têtes. Sans compter quelques touristes, déjà, et les travailleurs en déplacement habituels.

Je propose à Anna le menu du jour, mais elle veut se contenter d'un plat et d'un dessert. Soit. Pour moi, ce sera entrée et plat. Je lui explique que je suis interdit de dessert et pourquoi.

Une fois nos commandes passées, il y a comme un blanc, la conversation ne sachant pas très bien quelle direction prendre. Je décide d'entrer dans le vif du sujet :

― J'ai su par un de mes frères, qui vit toujours ici, que tu avais épousé Paul. Vous avez des enfants ?
― Oui, deux. Un garçon et une fille. Trente-cinq et trente-deux ans. L'aîné, Dominique, est photographe comme son père. C'est lui qui a repris notre affaire. La fille, elle, est kiné. Et trois petits-enfants : deux chez Dominique, un chez Céline.Je ne lui dis pas que je sais déjà tout cela ou presque par Internet. Il faut que je prenne garde à ne pas me couper.
― Quel âge ont-ils ?
― Ludo, l'aîné, sept ans, son frère, Victor, cinq et leur cousine, Emma, trois. Et toi ?
― Deux filles, de quarante-trois et quarante ans. L'aînée vit à l'étranger, en Asie, et l'autre à Nantes. Elles ont deux garçons chacune…

Et nous voilà partis à dévider l'écheveau de nos vies respectives, depuis toutes ces années : diplômes, travail, mariage, enfants, deuils, petits-enfants…Jusqu'à ce qu'un coup d'œil à la salle vide et un autre à ma montre me fasse sursauter : deux heures un quart. Nous n'avons pas vu le temps passer. Je règle l'addition. C'est l'heure des adieux. Sur le trottoir. Nous nous embrassons comme ce matin.

― Je suis contente de t'avoir revu, Julien. J'ai pensé à toi, quelquefois. Ne disais-tu pas que tu m'aimais ?

Je perçois comme une pointe d'ironie amère dans cette formulation. Je la regarde. M'en voudrait-elle de ne pas avoir insisté davantage ?

― C'était vrai, Anna. Mais j'étais bien trop timide pour te le dire en face.

J'aimerais ajouter : « J'ai pensé à toi longtemps, tu sais », mais les mots ne parviennent pas à sortir de ma bouche. Sans doute est-ce mieux ainsi.

Elle sort de la salle Victor Hugo ; je me rassois à ma place. Elle salue de la main. Adieu, Anna. Cette rencontre met enfin un point final à notre histoire.

À présent, je peux tourner la page.

©Pierre-Alain GASSE, août 2015.

lundi 24 août 2015

Ne disais-tu pas que tu m'aimais ? - Chapitre 5


jardindesplantes.jpg

V

Il existe en France des milliers de salons et festivals littéraires, du premier janvier au bout de l’an, de la capitale au dernier des chefs-lieux de canton.

Le petit peuple des écrivains auto-édités, des auteurs de plus ou moins grande notoriété, des maisons d’édition locales ou régionales, y a ses habitudes.

Les invités de prestige en ont d’autres.Les premiers classent ceux auxquels ils ont été acceptés selon plusieurs critères, outre le ticket d’entrée : la fréquentation, bien entendu, hélas très variable d’une édition à l’autre, mais aussi l’installation matérielle et l’accueil des organisateurs. Ils hésitent souvent entre un salon où les auteurs s’entassent par centaines et le public défile par milliers, mais n’a d’yeux que pour les têtes d’affiche et d’autres, plus petits, où on les bichonne davantage et où, faute de grives, le public consent à se rabattre sur les merles qu’ils sont. Question de survie.

Les seconds chipotent sur la qualité de leur hôtel, ou la classe de leur billet de train ou d’avion. Question de standing.

L’accueil tient la plupart du temps à la volonté d’un homme ou souvent d’une femme, entourés d’une petite équipe, qui se décarcasse pour mettre sur pied des manifestations toujours difficiles à pérenniser.

Connu ou pas, l’invité d’un salon apprécie un accueil un tant soit peu personnalisé. Certains arrivent quelques minutes avant l’ouverture au public, dans l’effervescence qui précède ; moi, ce matin, je préfère le calme d’une arrivée précoce qui me donne tout le temps de déballer, de faire le tour des lieux, bref de me préparer au mieux à cet exercice nouveau.

Ma timidité demeure ; malgré les années, je dois toujours accomplir un effort pour aller vers les autres. Et, bien entendu, je suis loin d’en être au stade où ce sont les autres qui viendraient vers moi !

Traînant ma valise, chargée d’une dizaine d’exemplaires de chacun des quatre ouvrages à mon catalogue, j’entre dans la grande salle Victor Hugo.

D’une capacité de 600 personnes, cette salle polyvalente des années 80 domine le Jardin des Plantes, sur son côté gauche, en arrière de l’Hôtel Restaurant du même nom. Pourquoi n’ai-je pas réservé là ? C’était à deux pas !

Des rangées de tables sont alignées dans le sens de la longueur de la salle. Deux choix se présentent à moi : ou la parcourir en zig zag pour lire les chevalets indiquant les noms des participants jusqu’à trouver ma place, ou recourir aux organisateurs pour m’y guider.

Je n'ai pas le temps de trancher : déjà on s’avance vers moi. Un listing et un plan de la salle en main, une accorte jeune femme marche d’un pas décidé dans ma direction.

― Bonjour ! Vous êtes…
― Julien Lodéon.
― Enchantée. Corinne, une des trois libraires du centre-ville à l’origine du Salon.
― Comment s'appelle votre librairie ?
― Librairie des Trois Rois. Pourquoi ?
― Ah, c'est drôle ! J'ai habité cette ville et votre rue pendant une quinzaine d'années, dans ma jeunesse. Je connaissais bien le libraire d'alors. Un vieux monsieur, toujours tiré à quatre épingles. J'ai oublié son nom, Verdier, je crois. À présent, je réside en Côtes d'Armor.
― C'est un retour aux sources, alors ?
― En quelque sorte. J'ai encore de la famille sur place. ― Vous vendez vos livres directement, je crois ?
― Oui, désolé, mon éditrice n’a pas encore de distributeur.
― Pas de souci. Nous avons aussi réservé des places pour les petites maisons et les indépendants. Venez. Je vais vous indiquer votre emplacement.

Je savais, pour l’avoir lu sur des forums de participants que, dans un salon du livre, le moment du placement est toujours empreint d’appréhension, car s’il y a quelques très bonnes places, en général dévolues aux invités d’honneur, et une majorité de correctes, certaines peuvent s’avérer mauvaises, voire impossibles, lorsqu’elles sont en plein courant d’air ou dans les coins, où presque personne ne passe. C’est une loterie, livrée au libre arbitre des organisateurs.

Pour cette première fois, bonne pioche, ma place est en tête d’allée dans la seconde rangée. Je remercie avant de commencer à m’installer.

D’abord, je dessangle et sors mon carton de la valise, puis mes chevalets, le parapheur avec ma documentation : coupures de presse, visuels de tous mes recueils, affiches.Dans le carton, s’empilent une boîte à chaussures où j’ai soigneusement rangé quelques exemplaires de chacun de mes ouvrages, d’autres livres encore emballés en paquets de cinq ou dix, des marque-pages et flyers, une boîte à thé ronde qui va me servir de caisse et quelques accessoires : ruban adhésif, ciseaux, pinces, au cas improbable où je disposerais d’une grille d’exposition. C’est rare et généralement payant.

Ah ! Deux choses encore : un sarong indonésien pour me servir de nappe, si c’est autorisé et un coussin, car les chaises empilables des salles sont souvent fort incommodes, trop basses, trop profondes pour moi. Je ne voudrais pas rentrer bredouille et en plus avec un lumbago !

Il s’agit maintenant d’organiser tout cela de la manière la plus harmonieuse possible, en fonction de l’espace qui m’est alloué. C’est correct, les tables, à piétement métallique repliable, mesurent un mètre soixante de long, l’espace n'est pas trop compté.

Autour de moi, mes collègues s’affairent pareillement. Quelques-uns, visiblement habitués de longue date, possèdent du matériel semi-professionnel : diable repliable pour transporter leurs caisses de plastique ou de bois, aux dimensions exactes de leurs ouvrages, roll-up ou totem à leur effigie ou celle de leur maison d’édition. Je fais pâle figure à côté !Mais la plupart jouent, peu ou prou, dans la même cour que moi : une valise, deux ou trois douzaines de livres et vogue la galère !

Dix heures ! Pratiquement tous les stands sont en place, mis à part ceux des sempiternels retardataires, venus de loin, difficiles à lever ou peu respectueux des consignes. Nous attendons le public de pied ferme, qui une boule au ventre, qui une fausse indifférence sur le visage, derrière nos piles d'ouvrages, nos chevalets, nos marque-pages, en sirotant notre énième café.

Pour avoir assez souvent fréquenté les salons littéraires, je sais que beaucoup de visiteurs procèdent en deux temps : d'abord un passage en revue rapide de tous les stands pour identifier ce qui les intéresse, quelques arrêts pour regarder, soupeser, feuilleter tel ou tel titre, s'enquérir d'un renseignement, voire dialoguer avec un auteur déjà connu ou carrément inconnu ; ensuite, en fonction de leur budget, de tel cadeau envisagé, de tel coup de cœur, revenir pour procéder aux achats et demander une dédicace.

La crise économique n'a fait que renforcer cette tendance. Rares sont ceux qui cèdent du premier coup à un élan du cœur pour un livre. De plus en plus rares.

Quelle attitude adopter ? Celle du camelot de foire, plein de gouaille, n'est pas trop dans mes cordes. Celle de l'écrivain désabusé, absorbé dans la lecture du journal en attendant le chaland, me paraît un brin méprisante.Je me résous à un entre-deux : une attente bienveillante et souriante, ponctuée de bonjours et d'invites discrètes. C'est parti pour neuf heures d'un parcours immobile.

Combien de personnes s'arrêteront devant mon éventaire ? Vendrai-je quelques livres ? Derrière ces questions pragmatiques, une autre se cache, insistante et encore incomplètement formulée : viendra-t-elle ?

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, août 2015.

lundi 17 août 2015

Ne disais-tu pas que tu m'aimais ? - Chapitre 4


jardindesplantes.jpg IV

J’ai mal dormi. À chaque fois que je change de lit, c’est pareil. Le sommeil me fuit. J’ai beau savoir que l’alarme de mon téléphone retentira à l’heure programmée et encore une fois dix minutes plus tard, au cas où, je passe la nuit sur le qui-vive et m’éveille fatigué.

Ma chambre donne sur la rue et, à travers le rideau, je devine la silhouette du Monument Patton, dans la grisaille du petit matin. Dans mon dos, sept heures sonnent à la basilique Saint-Gervais. Je me lève.Une demi-heure plus tard, je suis le premier dans la salle où sont servis les petits déjeuners. C’est un buffet, très correctement garni.

Jus de pamplemousse, yaourt brassé, thé earl grey, œuf dur et jambon blanc, toasts beurrés et un bout de baguette. C’est un peu plus que d’ordinaire, mais la restauration du midi dans les salons est souvent sommaire, paraît-il, il vaut mieux prendre ses précautions. J’ai délaissé la viennoiserie, pourtant appétissante, mais déconseillée par mon médecin.

J’avise La Manche Libre et Ouest-France sur une table près de l’entrée, les consulte pour vérifier que le Salon du Livre y est annoncé. C’est le cas. L’hebdomadaire manchois se contente d’une photo de la dernière édition, où l’on voit Monsieur le Sénateur maire en train de prononcer le discours d’ouverture, accompagnée de quelques lignes de présentation ; le quotidien rennais, qui sponsorise l’événement, se fend, lui, de trois questions aux organisateurs et d’un article de bas de page sur quatre colonnes. Bien joué, mesdames, messieurs les organisateurs !

Par la fenêtre, j’aperçois deux panneaux de fléchage aux couleurs du journal. Le travail de signalisation a été réalisé dans la nuit, car hier soir, je n’avais rien remarqué.

Huit heures. Encore une heure à tuer avant de me présenter pour l’installation des stands. J’hésite quelques instants, puis une décision s’impose à moi : empoignant mon vêtement, accroché au portemanteau, je sors de la salle à manger, remets ma clé à la réception et commence à descendre la « Constit' ». Arrivé Place Angot, je retrouve de vieux réflexes et utilise la vespasienne installée là, avant d’emprunter la rue Saint-Gervais en face.

Je me retrouve en un territoire si bien connu que je pourrais le parcourir les yeux fermés, passe devant la Poste, le Presbytère, l’ancienne droguerie Le Barbanchon et, à côté, la boutique du père de Paul, photographe à cet endroit depuis les années d’après-guerre. Dans ce studio furent prises toutes mes photos d’identité jusqu’à mes dix-huit ans et aussi celle de notre communion solennelle, à moi et mes frères.

La charcuterie Chapdelaine subsiste, mais a changé de nom. Me voilà place Saint Gervais, devant la basilique, puis, rue des Trois Rois. Elle est restée la même, à l’exception près qu’on a remis le caniveau au milieu, comme aux temps anciens, mais je ne reconnais aucun des commerces. En réalité, il n’y en a presque plus. À l’angle de la place et de la rue Saint-Gervais, la droguerie Tabur a disparu, la pharmacie Marquet aussi, l’épicerie Guillot depuis longtemps, comme le coiffeur Véron d’à côté. Le tabac, journaux, bimbeloterie où j’ai vécu quinze ans n’est plus un commerce, mais une façade aveugle, une entrée d’appartement sans doute.

Jusqu’au bas de la rue, c’est la même chanson. À gauche, plus de boucherie Pellerin, plus de marchand de cidre, vins et spiritueux Caillebotte. De l’autre côté, plus de boutique de chapellerie Pépin. Seule la poissonnerie tout en bas existe encore, avec la librairie qui fait le coin. En face, les meubles Batel conservent un magasin d’exposition et, le jouxtant, la boucherie Grouazel est toujours là. Enfin, un pôle de pérennité !

Rue du Tripot ; le nom et quelques maisons fleurent encore bon le Moyen Âge. Rue du Pot d’Étain : de son passé, la reconstruction d’après-guerre ne lui a laissé qu’une enseigne… Je débouche Place Littré, la mal nommée : c’est la Mairie qui s’y trouve et non le Lycée qui porte le nom de l’illustre grammairien, dont la famille était de la cité.

Je grimpe la rue du Docteur Gilbert, puis la rue Saint-Saturnin, passant sur le côté de la vieille église. Me voilà place du Petit Palet, devant la boulangerie pâtisserie où j’achetais des têtes de nègre ou des rochers à la noix de coco dont j’étais si friand. La rue du Collège est en face.

Je n’ose pas aller plus loin. Je regarde ma montre. Il est grand temps de regagner ma voiture, garée Place Patton avec mon matériel dedans ! Et de remonter le Boulevard du Maréchal Foch au pas de course.

Mes sentiments sont mitigés. La surprise d’avoir retrouvé intacts quelques vestiges de mon passé le dispute à la conscience douloureuse du temps enfui.

Mon entreprise n’est-elle pas vaine ?

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, 2015.

dimanche 9 août 2015

Ne disais-tu pas que tu m'aimais ? - Chapitre 3


jardindesplantes.jpg III
En ce temps-là, je faisais mystère d’un amour au secret éventé depuis longtemps pour une brunette prénommée Anna, qui habitait non loin de là, rampe d’Olbiche.

Cet amour datait de mes quinze ans, peut-être avant, j’en ai perdu le souvenir exact, et depuis je pensais avoir acquis auprès d’elle le statut de « petit ami », comme on disait alors.

Il n’en était rien. Tout juste tolérait-elle que je la raccompagne jusqu’à son domicile, le soir, après les cours, lorsqu’elle se séparait de son amie Laurence, qui habitait place Littré, quelques centaines de mètres plus haut.

Paralysé par le trac et la timidité, j’avais vécu dans cette illusion jusqu’à l’été de mes seize ans, où la frustration et l’éloignement m’avaient amené à me déclarer dans une missive enflammée.

Hélas, ma lettre était restée sans réponse. J’avais espéré encore, mais elle n’était pas venue au rendez-vous fixé, au Jardin des Plantes tout proche. Alors, pour exorciser cet échec, je m’étais amouraché d’autres filles, avec aussi peu de succès.

Puis, bac littéraire en poche, le jour de la rentrée universitaire, j’avais rencontré celle qui, trois ans plus tard, allait devenir mon épouse. Mais, pendant des années, et jusqu’il y a peu encore, cette fille que je n’avais embrassée que sur la joue et dont je ne savais plus trop si je lui avais tenu la main, avait peuplé mes rêves, par intermittence.

Mystérieuse persistance du premier amour.

Le jour baisse. Mon café est bu depuis longtemps. Je commande un cognac, pour me remettre d’une vérité qui vient de se révéler à moi : si j’ai sollicité mon inscription à ce salon, c’est avec l’espoir secret de la revoir !

Autant chercher une aiguille dans une botte de foin, me souffle ma raison.

Un autre fait récent me revient alors en mémoire, en guise d’avertissement : aux obsèques de l’épouse d’un de mes amis, décédée des suites d’une longue maladie, comme on dit pudiquement pour ne pas nommer ce mal si commun qu’est le cancer, une autre de mes amies de jeunesse est venue vers moi et… je ne l’ai pas reconnue !

─ Et pourtant, je l’avais déjà revue dix ou quinze ans auparavant, lors d’une journée de retrouvailles d’anciens moniteurs et monitrices de centre aéré.
─ Eh bien, ton Anna non plus, tu ne la reconnaîtrais pas !
─ Silence ! Moi, je te dis que je la reconnaîtrais, peut-être pas au premier regard, mais je la reconnaîtrai…
─ Chiche !

Je sors mon smartphone, ouvre le navigateur et tape son nom dans la fenêtre de recherche. Zut ! Je me suis trompé d’orthographe. Toujours cette confusion avec le nom d’un personnage de Balzac. Je rectifie. Plusieurs liens apparaissent.Le premier date de quatre ans et relate le décès d’un guitariste de jazz bien connu en Normandie et même au-delà. Je blêmis. C’était son frère. Dom et moi étions ensemble en Terminale. C’était déjà un formidable musicien, remarquable au piano et à la guitare.

Cela me fait un coup d’apprendre que quelqu’un de mon âge, à peine retraité, a trouvé la mort, de façon brutale, sans signes avant-coureurs.

J’ajoute le prénom d’Anna à ma recherche avec une appréhension secrète.

Deux liens apparaissent. L’un vient de ces sites qui recensent les photos de classe. Mais il n’y a pas de photo ! Le second émane d’un réseau social. Et cette fois, avec une photo de profil. Une photo de couple.

Eh, oui, elle est mariée. Un de mes frères, qui vit toujours sur place, me l’a appris incidemment plusieurs années en arrière. Avec Paul. J’ai joué au tennis de table avec lui, quelquefois, dans les anciennes halles, quand nous avions douze ou treize ans.

Ils sont là, sur cette photo de profil, Paul et Anna, tous les deux enlacés, chaudement vêtus, photographiés devant une architecture de style Baltard.

Curieusement, je ne ressens rien.

Je grossis le cliché, scrute les visages. Dans mon souvenir, Paul était petit et mince, Anna plus grande. C’est le contraire ! Non, je ne la reconnais pas vraiment. Elle me rappelle quelqu’un, c’est tout. Il faut dire que je ne l’ai pas vue depuis plus de quarante ans !

Et la seule photographie en ma possession, ce n’était pas elle qui me l’avait donnée ! Je l’avais achetée chez le professionnel qui couvrait chaque année le défilé de la Fête des Fleurs. Costumée d’une tunique courte en satin, elle fronçait le sourcil, à cause du soleil peut-être ou mécontente de sa tenue, tout en marchant au pas de la fanfare. Ce cliché figure toujours dans mon premier album photo.

Après que ma mère ait déménagé pour venir vivre auprès de moi, je ne suis revenu dans ma ville de jeunesse que pour la Toussaint, et jamais je n’ai croisé Anna, ni au cimetière où repose son père décédé brutalement quelques années après (ou avant ?) le mien, ni en ville, lors de mes brèves promenades.

Habite-t-elle toujours la ville, d’abord ? Un instinct mystérieux me dit que oui. J’ouvre l’application des pages jaunes. Passe à l’onglet des pages blanches. Tape son nom de femme mariée. Une adresse apparaît. J’hallucine. Drôle de coïncidence, tout de même !

Elle habite à quelques centaines de mètres de son ancienne adresse, toujours aux abords du Jardin des Plantes, à deux rues de là où doit se tenir le salon auquel je me rends. N’est-ce pas un signe ?

Sonné par cette découverte, je dîne rapidement dans l'établissement le plus proche, autrefois dépendance de la maison Bertheaume. Du museau vinaigrette, suivi d’une andouillette purée. Toutes choses habituellement bannies de mon régime.

La soirée est douce. On est fin avril et le printemps s’épanouit. À peine suis-je sorti de table que mes pas m’emmènent comme malgré moi vers le Jardin des Plantes.

Parvenu Place Carnot, j'entreprends de traverser les pelouses pour me diriger vers la salle Victor Hugo, mais soudain je bifurque pour regagner la Place du Petit Palet, emprunter la rue du Collège, avec l'intention de boucler par la rue Changeons, puis celle du Gué de l'Épine.

Cela a tout de l’acte manqué.

Devant la maison supposée d'Anna, ayant cru percevoir un mouvement de rideau, je me sens ridicule brusquement, rebrousse chemin et m’éloigne à grandes enjambées vers mon hôtel.

Dans quel guêpier me suis-je fourré ?

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, 2015.

jeudi 6 août 2015

Ne disais-tu pas que tu m'aimais ? - Chapitre 2

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II

J’ai quitté mon domicile de la Côte de Goëlo après déjeuner. Petit bagage. Carton de livres. Affiches. Marque-pages. J’espère n’avoir rien oublié.

Nationale 12, Saint-Brieuc, Lamballe, puis nationale 176, Dinan. Dol-de-Bretagne, Pontorson… Jadis, la traversée de chacune de ces villes allongeait la durée du trajet d’une bonne dizaine de minutes. À présent, une voie express les contourne toutes. Seule subsiste à double sens une portion dangereuse d’une quinzaine de kilomètres, jalonnée de macabres panneaux sur le nombre d’accidents et de morts. Et quelques goulots d’étranglement que la disposition des lieux n’a pas permis de résorber.

Si je connais bien cette route parce que c’est celle de ma Normandie natale, je ne l’ai pas empruntée depuis longtemps. Le Pays d’Auge, pour moi, ce ne sont plus que des souvenirs. De ma famille, il n’y a plus âme qui vive là-bas. Tout juste si j’y possède encore quelques hectares de terres héritées de ma mère. Sans grande valeur, au demeurant.

Je place Best of Sade dans le lecteur de CD et augmente un peu le volume. La voix chaude et veloutée de l’artiste envahit l’habitacle. Pourquoi cette fille est-elle devenue si rare ? On n’a rien enregistré de mieux dans le genre. Les orchestrations sont magistrales. Même si je crains un peu d’être déçu, il faut que j’achète d’urgence Soldier of Love, son dernier opus.Une heure et vingt minutes plus tard, je quitte la voie express pour monter la fameuse côte des M qui garde A. du côté Ouest. Je me souviens d’être venu y assister avec mon père à l’une des premières courses de côte qui y furent organisées. Pas le Tour de France, non, il ne devait y passer que beaucoup plus tard.

Le Monument au Général Patton, libérateur de la ville, dresse toujours sa massive obélisque en haut de la rue de la Constitution. Le char Sherman M4 qui trône au pied, avec son canon de 75 mm, aurait pu donner à la place un petit air inquiétant, n’était sa peinture toute fraîche.

La « Constit » ! C’était le principal terrain de chasse de ma bande, au temps béni de notre adolescence. Combien de fois avons-nous pu arpenter, de bas en haut et de haut en bas, ces quelques centaines de mètres de trottoirs, jalonnés d’arrêts incontournables ! La librairie Lasseron du bas de la rue pour acheter SLC ou l’Os à Moëlle, la galerie du Grand Passage pour nous réchauffer à moindres frais, les jours de froidure, l’un ou l’autre des bureaux de tabacs pour les Camel, les Pall Pall ou les Gauloises quand nous étions fauchés, le cinéma Star et sa cafeteria pour le billard… Des quatre coins de la ville, sous l’œil vigilant de boutiquiers et passants, garçons et filles venaient là pour s’observer, se rencontrer, se plaire, et plus si affinités. Mais alors, il fallait choisir d’autres lieux plus discrets, car, si vous étiez fils ou fille de commerçant, le moindre écart de conduite était observé et rapporté quasiment dans l’heure à qui de droit.

La rue a été mise en sens unique descendant. Les trottoirs élargis et redessinés. D’élégants candélabres jalonnent le trajet. J’arrive place de la Mairie où je trouve à me garer.

Du parking, toujours sommairement ombragé par des tilleuls amputés, les mêmes escaliers de granit descendent au Jardin de l’Évêché où trône la martiale statue de marbre du général Valhubert dont Charles X fit don à la ville natale du héros en 1828. Mais les grilles d’antan ont disparu.

Je revois soudain les tréteaux et les décors poussiéreux des compagnies théâtrales itinérantes qui s’installaient là pour des séances en plein air où se donnaient des drames classiques, des farces moyenâgeuses ou des opérettes dans leur âge d’or. Là, sur un banc inconfortable, j’avais entendu pour la première fois, avec ravissement, « Les Saltimbanques » de Louis Ganne dont mon père allait ensuite acheter le 33 tours que je conserve encore. Je me surprends à fredonner le naïf refrain de l’air vedette écrit par le prolifique Maurice Ordonneau en 1899, cet air qui convenait si bien aux années d’après-guerre :

C’est l’amour qui flotte dans l’air à la ronde
C’est l’amour qui console le pauvre monde
C’est l’amour qui rend chaque jour la gaîté
C’est l’amour qui nous rendra la liberté !

J’ai oublié les couplets, mais ça, c’est resté, paroles et musique !

Les pelouses où nous jouions au foot, mes copains et moi, quand le gardien n’était pas les parages, ont été transformées en parc de stationnement, mais l’allée majestueuse de grands tilleuls offre toujours ses ombrages fournis aux promeneurs. Le jardin a également conservé ses deux gradins auxquels on n’accède que par les extrémités. Trop long pour des gamins de douze ans.

Un jour, ne m’étais-je pas risqué à sauter du premier niveau en bas. Deux mètres cinquante environ. Arrivée en déséquilibre sur la souche d’un arbre coupé. Résultat : une entorse de la cheville gauche dont je m’étais bien gardé de révéler la vraie cause à mes parents. Vingt-quatre heures plus tard, je m’étais retrouvé de l’autre côté de la rue, dans la chambre d’un hôtel où un rebouteux donnait ses consultations deux fois par semaine. Tout juste si le bonhomme ne portait pas encore blaude et sabots, mais en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, il m’avait remis l’articulation en place. Moyennant un billet de 5 francs nouveaux.

Cela fait déjà beaucoup de souvenirs d’un coup ! Je ressens le besoin d’aller m’asseoir dans un des cafés que mes copains et moi avons assidûment fréquenté, en face de la Mairie, au temps de notre adolescence. La plupart d’entre nous fréquentaient l’Institut Notre-Dame, un petit séminaire de bonne réputation, qui présentait cependant un gros défaut à nos yeux : il n’était pas mixte ! C’est dire si nous enviions ceux dont les parents les avaient inscrits au Lycée, par conviction ou par économie. Ce café était plus ou moins à mi-chemin entre les deux établissements, sauf que du Lycée, cela descendait pour y venir, alors que de l’Institut, il fallait gravir un raidillon malaisé ! C’était l’un des premiers à installer une terrasse couverte moderne, avec de larges banquettes de moleskine, des tables couvertes de formica et surtout un juke-box avec les disques de toutes nos idoles : rock avant tout comme Eddy Cochran, Buddy Holly, Chuck Berry, Gene Vincent, Vince Taylor, Elvis Presley, Les Beatles, les Stones, Les Chaussettes Noires, Les Chats Sauvages, Johnny Halliday, mais folk aussi avec Pete Seeger, Woody Guthrie, Bob Dylan, Hugues Aufray, sans oublier les chanteurs à texte comme Gainsbourg, Georges Brassens, Bécaud, Brel, Ferré… plus quelques minettes françaises, Sylvie Vartan, Françoise Hardy, Sheila… C’était le début des années 60.

L’établissement existe toujours, mais a changé de nom, de look, et de multiples fois de propriétaires, bien entendu. Je m’assieds dans un coin et commande un café. Les visages de mes copains m’apparaissent alors : Christian, dont j’ai perdu la trace, Jean-Paul, parti trop tôt manger les pissenlits par la racine, Jean-Marie et Pierre, les deux frères, que je vois toujours, de temps à autre… Nous avions formé un groupe musical au nom révélateur : « Les Téméraires » ! Leur répertoire : du rock et du folk, surtout des reprises. Moi, incapable de tirer plus de trois accords de ma guitare et sans voix, j’avais dû me contenter du rôle de régisseur et présentateur. Puis apparaissent aussi ceux des filles qui gravitaient autour de nous ; pour l’essentiel, des monitrices du Gué de l’Épine, le centre aéré de la paroisse… Dominées par la figure emblématique de Martine, auréolée de son titre de miss locale et qui tournait toutes les têtes. Hélas, aucun d’entre nous n’avait réussi à la séduire. Mais un de nos autres copains, si. Grâce à ses deux ou trois ans de plus et son « titre » d’étudiant en médecine, il avait remporté la palme. Elle le dépassait d’une tête, mais sans doute trouvait-il de grandes compensations à cette petite humiliation !

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, 2015.

vendredi 31 juillet 2015

Ne disais-tu pas que tu m'aimais ? - Nouvelle

jardindesplantes.jpg ©B.V., 2014.

À la ville de ma jeunesse.

I

Je viens de publier mon premier roman à compte d’éditeur. Par hasard. Après trois recueils de nouvelles. Il y a quelques mois, j’ai découvert qu’une collègue d’atelier littéraire figurait au catalogue d’une petite maison du Sud de la France. Chose rare, ils acceptaient les manuscrits numériques ; c’est ainsi que j’ai tenté ma chance en envoyant mon dernier opus, à peine achevé. Quinze jours après, miracle, je recevais une réponse positive. C’était en juin. Neuf longs mois d’attente plus tard, l’objet de mes rêves est entre mes mains. Couverture élégante. Mise en page soignée. Un peu cher. Et me voilà qui m’apprête à me rendre à mon premier salon littéraire. À passer dans la lumière. Toujours sous pseudonyme, certes, mais exposé quand même. Cela m’angoisse un peu.

Cette fois, ce n’est pas le hasard qui a guidé mon choix, mais le souvenir. La ville de A. est en effet celle où j’ai vécu depuis l’âge de sept ans et trois mois jusqu’à mon départ pour l’Université.Les auteurs sont légion, pour ne pas dire pléthore, et il faut s’y prendre de plus en plus longtemps à l’avance pour trouver place dans un salon littéraire, m’avait-on dit. Le thème retenu : « Témoignages d’ailleurs », correspondait tout à fait à mon ouvrage intitulé « L'Indonésienne, Singapore maid », mais je n’avais reconnu aucun nom qui pût me parrainer parmi les responsables de l’association organisatrice. J’ai donc soumis ma candidature sans trop d’espoir. Elle a été acceptée. Deuxième coup de dés chanceux.

Dans cette cité provinciale, un demi-siècle plus tôt, je n’étais que le fils d’un petit commerçant de la vieille ville, un débitant de tabac, journaux, bimbeloterie, mercerie, installé au pied de la Basilique Saint-Gervais. Un « hors venu », arrivé le ler janvier 1955, depuis le Pays d’Auge, dans les bagages d’un père atteint d’une maladie incurable et d’une mère encombrée de quatre garçons dont j'étais l’aîné.

Y revenir en écrivain, même débutant, est donc, non pas encore une consécration, mais déjà une forme de revanche.

Je me revois, en culottes courtes, victime d’un eczéma purulent, la tête tondue coiffée d’un béret qu’on m’avait autorisé à garder en classe. En butte aux lazzi sur la cour de récréation de l’école primaire Saint-Joseph.

La consonance finale de mon nom m’avait fait surnommer « Napoléon » et on me serinait à tue-tête la scie bien connue : « Napoléon est mort à Sainte-Hélène/Son fils Léon lui a crevé l’bidon/On l’a r'trouvé, assis sur une baleine/En train d’sucer les fils de son cal’çon ». À force, ça lasse.

J’étais petit et malingre. Sur la cour, j’avais donc dû afficher profil bas. Mais je m’étais rattrapé en classe. Il me fallait réussir. À la fois pour répondre aux attentes de mes parents qui se saignaient aux quatre veines afin de nous assurer, à mes frères et moi, une bonne éducation, mais aussi pour retrouver suffisamment d’estime de moi-même. Cela avait été le cas, une fois passée une pénible période d’adaptation.

Les maîtres, en ce temps-là, n’étaient pas tendres. L’orthographe et les tables de multiplication rentraient souvent dans les têtes à coups de règle sur les doigts. Parfois même, on vous obligeait à vous agenouiller de longues minutes sur la vôtre. Malheur à ceux qui avaient cru bon d’en avoir une en métal !

À la maison aussi, calottes et fessées pouvaient pleuvoir. Nul ne s’en émouvait. C’était encore le temps des blouses grises, des encriers et porte-plume, des WC à la turque, du cidre et du vin à la tireuse, du tabac gris et des gitanes maïs. La France de l’après-guerre apprenait à manger du pain blanc et découvrait ébahie les appareils ménagers.

Je chasse d’un dodelinement de la tête ces quelques souvenirs d’enfance épars pour revenir à mon actualité et préparer mon déplacement du lendemain.

Mon premier problème est de composer ma tenue vestimentaire. Comment m’habiller ? Les nouvelles noires étant mon fonds de commerce, un camaïeu de noir et de gris s’impose-t-il ? Ou, au contraire, faut-il jouer le contraste, voire l’opposition ? Ma nature discrète me conduit à pencher pour la première solution. Je m’en convaincs bientôt. De toute manière, ma garde-robe est vraiment trop pauvre pour envisager sérieusement la seconde.

Une deuxième difficulté se présente, à peine celle-ci est-elle résolue. Combien d’ouvrages emporter ? Tout mon stock ou seulement deux ou trois douzaines ? D’après mon expérience récente dans ma commune de résidence, deux suffiront largement, pensé-je de prime abord. Mais, à cette voix de la raison s’oppose aussitôt celle de la vanité qui me souffle : « Tu aurais l’air fin, si des exemplaires venaient à te manquer ! » Prudence est mère de sûreté. Et puis, je ne possède qu'une centaine de livres, tout au plus.

Troisième souci et non des moindres. Quelles dédicaces ? C’est là un exercice que je ne maîtrise pas encore très bien. Entre le plat et banal « Pour Untel ou Machine. Cordialement » que je déteste et la prolixité pratiquée à l’occasion, il me faut réfléchir à quelques formules brèves mais bien senties définissant mon ouvrage. La qualité des dédicaces peut-elle être un outil de fidélisation du lecteur ? Moins que celle du livre, cela va sans dire, mais quand même…

Dernier point : vérifier les coordonnées du lieu où se tiendra le salon, les horaires et les moyens de m’y rendre en temps et heure. C’est le plus facile. Je connais la ville. Mais elle a dû bien changer en… quarante-cinq ans ! L’avoir traversée une fois ou l’autre dans l’intervalle ne me met pas à l’abri d’une surprise ou d’une déconvenue. Je consulte le site internet de l’association organisatrice, imprime le plan annexé. Salle Victor Hugo. Inconnue au bataillon. Place Carnot.

Devant le Jardin des Plantes ! Ça, je connais, plutôt deux fois qu’une ! Impeccable pour se garer. C’était sur cette place que s’installaient les cirques. Là que j’avais vu, les yeux ronds et le cœur au bord des lèvres, les Orsola monter aux tours de Notre-Dame-des-Champs, à pied et à moto sur leur filin. De toute manière, ce sera fléché, il y aura des affiches. Pourquoi est-ce que je m’inquiète ?

Je décide de partir la veille, tout en sachant que les organisateurs ne me rembourseront sans doute pas ma nuit d’hôtel, considérant que les 150 km à peine qui me séparent de la Cité des Abrincates ne justifient pas une telle dépense. On verra bien. C’est que je veux avoir le temps de prendre le pouls de la ville, de redécouvrir les lieux que j’ai fréquentés, les rues que j’ai arpentées. Retrouver des gens que j’ai connus est plus illusoire, cinquante ans après. Comment les reconnaîtrais-je ? Comment me reconnaîtraient-ils ? Le temps sur tous aura imprimé sa marque. Et je ne pense pas que dans le sexagénaire chenu au léger embonpoint que je suis devenu quiconque puisse reconnaître le gamin coiffé en brosse de mes douze ans ni même l’adolescent boutonneux de mes dix-sept !

Bien entendu, j’aimerais séjourner à l’Hôtel Restaurant de la Croix d'Or. Du temps du Monsieur Bertheaume père, c’était là que ma famille se réunissait les jours de fête. Trois fois seulement en quinze ans, en réalité, car c’était un gros sacrifice financier pour mes parents. Pour ma communion à moi, mon frère cadet et les jumeaux. Devenu l’établissement le plus renommé de la ville dans les années soixante, il l’était resté sous la direction du fils. Mais à présent que le petit-fils du fondateur vient de l’auréoler d’une troisième étoile, peut-être serait-ce un peu cher pour un écrivain encore sans recettes. Je me promets d’y prendre un repas, tout en me rabattant pour dormir sur l’Hôtel Patton, aussi central, mais plus abordable.

Ce vendredi soir d’avril, ayant tourné et retourné dans ma tête toutes ces questions, je finis par trouver un sommeil apaisé.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, 2015.

vendredi 26 avril 2013

Soliloques - Le Testament - Exégèse


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Le point final à cette nouvelle a été mis en octobre 2007, époque à laquelle j'ai passé le cap des soixante ans. En écrivant sa première partie, c'est en quelque sorte à un bilan personnel auquel je me livrais par procuration. Certains y retrouveront même ici ou là des éléments d'autofiction.

J'avais depuis plusieurs mois le corps de la nouvelle, mais pas ses ressorts.

Il m'a fallu du temps avant de trouver la perspective d'outre-tombe donnée par la première phrase : "Ainsi donc, moi, Pierre Lafarge, je suis mort", qui confère à ce texte son caractère irréaliste ou légèrement fantastique, comme on voudra.

Il m'a fallu du temps encore pour trouver une chute qui fasse contre-poids au bilan de vie quelque peu prétentieux opéré par le personnage.

Et puis un jour enfin est venue l'idée de l'analepse finale et le recours comme ressort dramatique au catastrophique vol Paris-Charm-El-Cheik du 3 janvier 2004.

Le lecteur qui croyait assister à un éloge funèbre rédigé par un défunt plutôt imbu de lui-même se retrouve confronté au drame d'un père anéanti par la tragique disparition de toute sa famille.

Le discours post-mortem n'était qu'un projet de testament moral pas encore expédié et devenu caduc.

L'élaboration difficile de ce texte fait que son succès m'étonne encore. En effet, en cinq ans, elle s'est hissée au troisième rang de toutes les nouvelles que j'ai écrites.

©Pierre-Alain GASSE, avril 2013.

dimanche 31 mars 2013

Lorem ipsum, nouvelle noire et immorale



« Neque porro quisquam est qui dolorem ipsum quia dolor sit amet, consectetur, adipisci velit... »
(Il n'existe personne qui aime la souffrance pour elle-même, ni qui la recherche ni qui la veuille pour ce qu'elle est... ).
Cicéron, De Finibus Bonorum et Malorum (Liber Primus, 32)

Avant-propos

Sur la route nationale 137 Nantes-Rennes, avant Nozay, une inscription à la peinture blanche sur le tablier d'un pont intrigue le voyageur. Cela pourrait être un graffiti revendicatif, mais ce semble être du latin. Il s'agit en fait d'un faux-texte (tous les graphistes savent de quoi il s'agit, pour les autres, voir (1), œuvre illégale, pleine d'humour et non signée d'un artiste plasticien nantais, Blaise Parmentier(2). Voilà l'origine du titre de cette nouvelle.

I

Dolorès sortit de la chambre. Dans le lit défait, au milieu des draps froissés, un jeune homme couché sur le ventre, fesses à l'air, semblait reposer paisiblement. Elle y jeta un dernier coup d'œil, connaisseur et vaguement humide. Allons, l'heure n'était plus aux étreintes ni épanchements. Ils avaient eu tout leur temps pour cela.

Aujourd'hui était un autre jour. Et ce soir, ou demain ou plus tard, selon son bon vouloir, elle succomberait dans d'autres bras. Du moins, le croirait-on.

Dans l'entrée, elle resserra son imper autour de sa taille, en releva le col et ajusta son chapeau au jugé. Elle ne voulait pas que la lumière pût éveiller quiconque. Ses mains, en tâtonnant dans l'obscurité, trouvèrent ses escarpins Pigalle, abandonnés là hier au soir.

Tirant le pêne de la serrure, elle fit tourner à demi la lourde porte de chêne sur ses gonds ; ceux-ci gémirent légèrement et elle grimaça d'insatisfaction. Se glissant alors dans l'entrebâillement, elle referma aussi discrètement que possible.

Puis, chaussures à la main, dévala d'un pas léger le tapis rouge de l'escalier jusqu'à la grille du hall.

Même pas veuve, joyeuse et fière de l'être. 

S'encanailler chez les bourgeois, un rêve !

II

"En lingerie fine sous mon seul imper, ça te dirait ?" Aucun homme n'avait encore refusé cette proposition. Enfin, elle n'en était qu'à son deuxième. Mais l'envie de recommencer la titillait déjà.

Pour l'instant, il fallait qu'elle se dépêche. Pas question d'arriver à l'agence dans cette tenue. Le temps de repasser à son domicile, d'effacer les miasmes de la nuit et d'avaler quelque chose, elle risquait d'arriver en retard une fois de plus. Alors que Didier, son patron, envisageait de la prendre bientôt comme associée, ce n'était pas vraiment le moment ! De plus, elle avait aujourd'hui un gros budget à conquérir. Sa marque de chaussures préférée venait de se séparer d'un partenaire historique et leur avait confié sa nouvelle campagne web. S'ils remportaient l'affaire, c'était la consécration pour DB WebComAgency.

Elle héla un taxi. Remarqua que le chauffeur fixait avec intérêt ses jambes assez haut découvertes lors de sa montée et rabattit aussitôt les pans de son imper :

— Regardez plutôt la route, s'il vous plaît.

L'homme détourna le regard en silence.

Dolorès sortit son poudrier, l'ouvrit et jeta un regard appréciateur au miroir. Puis extirpa de son fourre-tout Muraille de Chine un flacon d'eau micellaire et des lingettes de démaquillage pour occuper au mieux le temps du trajet. Elle se sentait en pleine forme. La journée allait être bonne.

III

Elle le fut. Au terme de deux auditions entrecoupées de longues attentes pour entendre leurs concurrents dans les locaux parisiens de la célèbre marque de chaussures à semelle rouge, DB WebComAgency fut sélectionnée et son projet retenu. Dolorès avait passé la soirée à fêter au champagne l'événement avec son patron et quelques proches collaborateurs.

Ce matin, au saut du lit, la bouche légèrement pâteuse, elle passait en revue, à son habitude, les éditions du matin sur sa tablette numérique, quand dans "60 minutes" elle put lire ceci : "Un fils de bonne famille du 16e arrondissement retrouvé mort dans son lit. Le décès est inexpliqué et la famille a demandé une autopsie. Une enquête préliminaire a été ouverte". Elle sursauta.

Bien entendu, il n'y avait pas d'adresse, mais le reste concordait. Vu le contexte, on allait sans doute "chercher la femme", c'est-à-dire elle. Et de nos jours, un seul cheveu suffit à identifier un suspect. Autant dire qu'elle risquait de se retrouver dans la base des ADN des affaires non résolues si la cause de la mort n'était pas reconnue comme naturelle. Heureusement qu'elle avait pris ses précautions. De toute façon, elle avait rendez-vous chez son coiffeur à 10 heures, pour changer de tête. C'était prévu de longue date, mais ça tombait bien.

IV

Après une période de chômage assez longue et plutôt mal vécue, Dolorès Ibarzola, bi-nationale franco-espagnole, avait retrouvé du travail dans sa spécialité, la conception graphique, deux ans auparavant.

Dans l'intervalle, elle avait dû accepter toutes sortes de petits boulots, depuis secrétaire médicale, jusqu'à vendeuse en boulangerie, en passant par gardienne d'enfants et même promeneuse de chiens !

Curieusement, toutes ces expériences l'avaient désocialisée. Par honte ou excès d'orgueil, elle avait fui sa famille et ses anciens amis, ne s'en était pas fait de nouveaux, avait commencé à mener une vie marquée du double sceau du mensonge et du mystère. Pour ses proches, elle était toujours designer web chez ABC Concept. Pour les autres, elle inventait au gré des circonstances.

Sans enfant, en délicatesse avec son mari depuis de longs mois déjà, elle avait demandé et obtenu le divorce à ses torts, car il avait eu l'inconscience de la tromper chez eux avec la femme de ménage, une philippine sans papiers. Depuis, elle naviguait à vue d'aventure en aventure, libre d'attaches, laissant exploser une sexualité jusque-là refoulée. Cette fausse blonde de trente-huit ans, sexy en diable, n'avait vu et n'avait eu aucun mal à trouver des partenaires plus jeunes qu'elle, parfois beaucoup plus jeunes !

L'air du temps lui était venu en aide. Les "couguars" s'affichaient à la une de tous les magazines, on leur consacrait des études, des livres par dizaines. Les boîtes de courrier électronique débordaient de messages racoleurs à leur sujet. La société ne voyait plus que par ces femmes libérées de 35 ans et plus.

Elle s'était donc sentie socialement légitimée. Pourtant, un vieux fond d'éducation religieuse catholique avait fini par remonter. Elle avait alors commencé à culpabiliser, à craindre de rencontrer par hasard l'un ou l'autre de ses jeunes amants d'occasion, de croiser leur regard, d'affronter leur jugement.

V

Un jour, une évidence s'était imposée. Puisqu'elle ne voulait pas ou ne pouvait plus renoncer à ses galipettes avec ces éphèbes, il fallait que, leur office terminé, ses amants disparaissent ! Oui, mais comment ? Foulant aux pieds toute morale et déontologie, une idée machiavélique avait alors germé dans son cerveau enfiévré.

Elle avait effectué quelques mois plus tôt un remplacement dans un cabinet de cardiologie, en tant que secrétaire standardiste. Comme trop souvent, les codes d'accès au système informatique et aux bases de données des patients étaient simplistes, facilement mémorisables ou décodables et trop rarement renouvelés. Il lui fut donc aisé d'opérer une intrusion sur le serveur du cabinet, d'accéder aux fichiers qui l'intéressaient, d'effectuer un tri des malades les plus jeunes et même de trouver leurs adresses et numéros de téléphone.

Il ne lui restait plus qu'à les contacter d'un message aguicheur enregistré par voix de synthèse sur un téléphone portable qu'elle changeait après coup, pour qu'une fois sur trois ou quatre, la proie morde à l'hameçon et soit à sa merci.

La première fois, tout s'était déroulé à merveille. C'était un blondinet de vingt ans à peine, beau comme un dieu et armé comme Priape, mais atteint d'une valvulopathie cardiaque sérieuse. Les excitants lui étaient interdits et un exercice modéré recommandé.

Ils avaient fait l'amour à deux reprises, sans aucune trêve. Elle l'avait alors vu essoufflé, près de demander grâce, mais avait su faire ce qu'il fallait pour qu'il passe outre à la prudence et, lorsqu'il avait porté sa main à sa poitrine, elle l'avait chevauché de plus belle, comme une furie, avant que dans un dernier geste pour se libérer, il ne la renverse sur le côté. Trop tard, hélas !

Mais, quelle belle mort, non ?

VI

Le médecin de famille avait délivré le permis d'inhumer sans broncher : "infarctus du myocarde". Affaire classée. Qu'est-ce qui avait foiré, cette fois-ci ? La première partie s'était déroulée sans anicroche. Elle et son nouveau partenaire avaient fait l'amour à mort, et c'était tombé sur lui, comme prévu. Alors ? La famille, suspicieuse, comme le sont tous les riches ! Elle n'aurait pas dû s'aventurer dans les beaux quartiers ni se risquer à forniquer sous le toit familial. À présent, elle était dans de beaux draps !

Les flics allaient s'en mêler. Retrouver ce chauffeur de taxi qui l'avait reluquée. Tracer ses appels téléphoniques et ceux du défunt. Explorer sa vie diurne et nocturne. Ça sentait le roussi. L'heure était venue de changer d'air.

Dolorès prépara une gentille lettre de démission pour l'agence : "Didier, je suis désolée, mais j'ai rencontré il y a quelques mois l'homme de ma vie et il m'a mise au défi de tout quitter pour aller vivre avec lui au soleil. J'ai choisi. Mille excuses pour la campagne L. que je ne pourrai pas conduire, merci pour tout et bonne chance pour la suite. Je t'embrasse. Dolorès."

Elle ouvrit le premier tiroir de sa commode, en sortit son passeport espagnol, vérifia sa validité, compara son aspect actuel avec la photo, sourit de satisfaction, le joignit à son passeport français, entassa dans un sac différents vêtements, téléphona à plusieurs garde-meubles jusqu'à en trouver un qui accepte de débarrasser son appartement pour la fin du mois et remit sa clé dans la boîte à lettres du gardien avec les instructions nécessaires. Puis, elle prit le métro en direction de la porte de Bagnolet où se trouvait le terminus parisien d'Eurolignes pour Madrid.

Trois heures plus tard, pour moins d'une centaine d'euros en espèces, elle roulait en direction de la capitale espagnole, où elle débarqua au petit matin.

VII

L'analyse du téléphone portable du trépassé ne donna rien puisque Dolorès, après avoir écrasé la carte SIM à coups de pierre, avait jeté dans une benne celui avec lequel elle avait passé et reçu les appels concernés. La motorisation de la caméra de surveillance de ce secteur de l'Avenue de la Grande Armée était défaillante et elle ne filmait plus qu'en plan fixe du mauvais côté. Pas de chance.

Mais la police, par routine devant un décès troublant, fit toutes les poubelles du quartier ce matin-là. Les gens jettent encore rarement leurs vieux mobiles ; celui qu'elle trouva fut donc passé au peigne fin. D'après le numéro IMEI, elle put remonter au lieu de fabrication, puis au grossiste et au revendeur et tracer l'achat que Dolorès avait réglé par... carte bancaire ! Fatale distraction. Son adresse fut bientôt trouvée et la coïncidence entre son appartement vidé du jour au lendemain, ce téléphone et le décès brutal du jeune homme ne tarda à sauter aux yeux des enquêteurs. On voulait l'entendre comme témoin assisté, dans un premier temps.

Didier montra la lettre qu'il avait reçue. Mais la police croit rarement aux coïncidences. Un fichier trouvé à l'agence sur son ordinateur, allait aider les enquêteurs lancés sur sa piste. Un jour, elle s'était amusée à l'aide d'un shareware et du lorem ipsum(1) le plus courant à générer un faux-texte à partir de sa photo d'identité. Les policiers n'eurent qu'à opérer la manœuvre inverse pour obtenir un cliché assez fidèle qu'ils purent montrer à tous ceux qu'ils interrogèrent.

C'est ainsi qu'elle fut reconnue par le chauffeur de taxi qui révéla donc le lieu et l'heure à laquelle il avait chargé cette cliente en tenue intrigante : devant le domicile du décédé, vers quatre heures du matin. L'autopsie montra que la mort était survenue entre trois et quatre heures. Le rapport de cause à effet se confirmait.

Huit jours plus tard, une commission rogatoire internationale était établie au nom de Dolorès Ibarzola et transmise par Interpol à tous ses états membres.

Épilogue

L'autopsie du défunt du 16e mit en évidence une cardiopathie déjà sévère. Le légiste, comme l'expert requis, confirmèrent que dans ces circonstances, un usage immodéré du sexe allait provoquer la mort par infarctus.

Mais en l'absence de rapprochement avec le premier décès, ils ne purent établir qu'il s'était agi d'une arme létale, maniée par un Machiavel en jupons.

Et, finalement, le parquet décida de clore sans suite l'enquête préliminaire ouverte. La famille ne tenait pas plus que ça à ce qu'on révélât dans la presse que son jeune fils fréquentait des femmes qui avaient l'âge d'être sa mère, car en effet l'analyse des cheveux féminins retrouvés dans le lit avait montré qu'ils appartenaient à une personne de sexe féminin d'une quarantaine d'années.

Dolorès Ibarzola devrait donc pouvoir couler des jours paisibles, à défaut d'être heureux, quelque part en Espagne, si elle sait conjurer ses démons.

À moins que le remords ne fasse son office...

©Pierre-Alain GASSE, mars 2013.
Photo originale : Luke Ford, 2006 - TextoPix B. Vauléon, 2013.
Licence Creative Commons Attribution-Share Alike 2.5 Generic

(1) Texte sans valeur sémantique, permettant de remplir des pages lors d'une mise en forme afin d'en calibrer le contenu en l'absence du texte définitif. Généralement, on utilise un texte en faux latin (le texte ne veut rien dire, il a été modifié), le Lorem ipsum ou Lipsum, qui permet donc de faire office de texte d'attente. L'opérateur sait au premier coup d'œil que la page contenant ces lignes n'est pas valide, et surtout l'attention du client n'est pas dérangée par le contenu, il demeure concentré seulement sur l'aspect graphique. Ce texte aurait originellement été tiré de l'ouvrage de Cicéron, De Finibus Bonorum et Malorum (Liber Primus, 32) d'après Wikipedia.
(2) Pour l'analyse de ce travail, voir ici : http://blaiseparmentier.com/more/texte-patrice-joly

mercredi 5 décembre 2012

Soliloques - ¡Adiós, Bienvenida! - Exégèse

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Cette nouvelle, a été écrite en août 1999.

C'était la première fois et la seule à ce jour que j'écrivais une "road story".

Le thème est présenté par un extrait de la chanson de Georges Brassens, d'après le poème "Les Passantes" d'Antoine Pol (1888-1971). Il s'agit des rencontres amoureuses avortées, ratées, inabouties.

La troisième strophe collait en effet au contexte choisi, celui d'une rencontre lors d'un voyage et, d'autre part, la sortie de la chanson se situait à l'époque des faits relatés, le début des années 1970.

Dans sa version française, cette nouvelle présente la particularité de fournir la traduction des dialogues en castillan qui interviennent entre Bienvenida et le narrateur.

Le titre retenu - en espagnol - m'avait séduit par son oxymore, qui en deux mots résumait cette "brève rencontre".

En France, Bienvenue est un prénom fort rare, mais dans le monde hispanique, il en va bien autrement. Et ce choix m'a été inspiré par la réelle rencontre d'une autostoppeuse cubaine ainsi prénommée.

Il y a donc, dans cette nouvelle, des éléments d'autofiction. Mais, écrite plus de vingt-cinq ans après les faits et alors qu'aujourd'hui quarante se sont écoulés, je suis à présent incapable de démêler le réel du fictionnel.

Bienvenida pour moi n'est plus que son personnage. La fiction a absorbé la réalité.

Telle est "la carpintería del oficio", dirait Gabriel García Márquez,

©Pierre-Alain GASSE, 6 décembre 2012.

vendredi 30 novembre 2012

Soliloques - Le Journal secret d'Alexandra - Exégèse


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L'association des mots "journal secret" avec un prénom féminin se terminant par A suffisant à beaucoup pour fantasmer, cette nouvelle a connu son heure de gloire sur Internet. Pour de mauvaises raisons.

En effet, ce journal secret n'a rien de sulfureux et j'ai donc dû en décevoir beaucoup. Mais s'ils ont persisté dans leur lecture, peut-être auront-ils trouvé quelque intérêt à cette peinture des mœurs des années soixante-dix.

L'histoire de cette nouvelle est curieuse.

Dans les années 1990, j'avais écrit un court roman en sept chapitres intitulé "La Double vie de Jérôme Beaufils" et sous-titré "Chronique provinciale".

Il s'agissait, à travers un récit narrant des amours extra-conjugales, de dépeindre la vie dans une petite ville de province manchoise des années soixante-dix.

Refusé par divers éditeurs parisiens auxquels j'avais eu l'audace de l'envoyer, il gisait dans un tiroir.

Lorsque j'ouvris,en 1998, le site Internet "Nouvelles, nouvelles...", l'idée me vint de démembrer l'ouvrage pour en extraire des nouvelles indépendantes.

C'est ainsi qu'après quelques remaniements le premier chapitre est devenu "La Vocation de Jérôme Beaufils", le troisième "Le Journal secret d'Alexandra" et les trois derniers "Les Amants du Square Thomas Beckett".

Et, cerise sur le gâteau, vingt ans après, le chapitre 2 vient de trouver une seconde vie sous la forme d'une nouvelle intitulée "Le Pensionnaire" !

Au 31 octobre dernier, et pour autant que les statistiques soient fiables, "Le Journal secret d'Alexandra" est la seule de mes nouvelles, avec "La Petite Culotte de soie", à avoir dépassé les 10000 consultations.

Et depuis le 19 mars dernier, elle occupe donc la seconde place dans le recueil "Soliloques", paru aux Éditions Kirographaires.

©Pierre-Alain GASSE, 30 novembre 2012.

lundi 26 juillet 2010

La Fille qui dormait les yeux ouverts (Journal d'un salaud ordinaire 1)

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À la mémoire de Mario Benedetti
écrivain insigne, conteur hors pair
avec toute mon admiration
et tout mon respect.

 I

Le régisseur lumière venait de diriger sur elle une poursuite blanche. C'était les instructions pour les danseurs qui sortaient du lot.

Elle portait des lunettes noires qui lui mangeaient la moitié du visage, mais de toute sa personne émanait une aura qui attirait les regards comme le soleil le tournesol. Danseuse solitaire au rythme de la musique du Twenty Four, à son alentour s'était formé un chœur d'admirateurs qui s'agitaient avec l'espoir d'entrer dans son cercle de lumière.

J'en faisais partie.

Sa robe courte, de toile écrue, sans manches et au discret décolleté mettait en valeur sa peau aux tons dorés ainsi que sa longue chevelure châtain clair. Entouré de corps masculins, le sien, menu, absorbait les ondes de la musique pour les traduire en mouvements, gestes et ondulations en parfaite harmonie avec le rythme proposé, qu'il fût latino ou rock.

La regarder était un enchantement.

Elle était venue avec une copine, qui, depuis leur arrivée, n'avait pas quitté des yeux un garçon blond - T-shirt et jean moulants - qu'elle draguait à présent sans plus se soucier de son amie.

Lorsque la musique a changé de rythme, elle est demeurée quelques instants sur la piste, comme désorientée, et moi, saisissant ma chance, je lui ai pris la main pour la ramener à la table où se étaient restés sa veste et son sac,

Nous nous sommes assis, j'ai appelé le garçon pour qu'il nous apporte à boire, nous avons opté pour une nouvelle bière et c'est alors qu'elle m'a dit :

— Je me demandais quand tu allais te décider à m'aborder.

Je n'en croyais pas mes oreilles !

Sur la banquette basse, sa robe courte dévoilait en grande partie des jambes fuselées admirables. Ma main la plus proche de son genou droit me brûlait, mais je n'ai pas osé, malgré le message assez clair qu'elle venait de m'adresser.

Nous avons bu nos bières assez vite, car entre la chaleur suffocante de la boîte et celle de la danse, nous avions à présent une soif d'éléphant. J'allais lui proposer de prendre un autre verre, lorsqu'elle a posé une main sur ma cuisse et m'a dit :

— Partons d'ici. Chez moi, ça te dit ?

Et comment ! ai-je pensé.

Fin du premier acte.

II

— Tu habites loin ?
— À deux pâtés de maisons d'ici. On peut y aller à pied.

Elle m'a pris le bras, comme si nous étions un vieux couple.

Il faisait nuit noire et les lampadaires éclairaient faiblement. Je la tenais par la taille et elle se laissait embrasser en marchant. Mais un peu distraite, comme si son attention était portée ailleurs.

Au bout de quelques centaines de mètres, elle m'a dit : "C'est ici" et a sorti de son sac à main deux clés reliées par un petit cordon. Puis m'en a tendu une :

— Tu veux bien ouvrir ? La serrure est un peu dure.

C'était un porche fermé par une grille dans un immeuble moderne, avec ascenseur.

— Deuxième droite.

Il était vide, à cette heure du petit matin et comme l'impatience nous était venue, nous avons commencé à nous dévêtir l'un l'autre en montant. Ses mains avaient glissé jusqu'à ma ceinture, les miennes cherchaient le bas de sa robe.

J'ai ouvert la porte du studio avec la seconde clé sans me rendre compte exactement de mes agissements, car la partie basse de mon individu, à présent, s'était emparée de moi et j'aurais été bien en peine d'aligner deux pensées étrangères à notre activité. Tout comme elle, je pense.

Sans allumer, la porte refermée d'un coup de pied, nous avons roulé sur la moquette jusqu'au bord de ce qui s'avéra être le lit. Je l'ai hissée dessus, nos derniers vêtements ont volé et... nous nous sommes perdus l'un dans l'autre.

Fin de l'acte deux.

III

Un marteau-piqueur me trouait les tempes. Trop de mélange d'alcools - gin-tonic, mojito, bière - La lumière qui filtrait des rideaux incomplètement tirés avait allure d'ennemie acharnée contre moi. Ma langue et ma gorge étaient aussi râpeuses que du papier de verre. Les digits phosphorescents du radio-réveil indiquaient onze heures dix.

Je me suis retourné et c'est alors que je l'ai vue.

Elle reposait sur le dos, les yeux ouverts dans la pénombre.

Mon cœur a fait un bond dans ma poitrine. Un instant, je l'ai crue morte. J'ai approché ma main et j'ai pu éprouver à nouveau le contact de sa chair tiède et ferme.

Je l'ai appelée doucement tout en parcourant des lèvres la pointe de ses seins maintenant assagis, son nombril minuscule, sa toison claire, les ongles de ses pieds laqués de carmin.

S'étirant avec lenteur, elle a remué doucement les hanches sous mes baisers. J'ai entrepris le parcours inverse, m'attardant sur son sexe tumescent jusqu'à ce qu'elle gémisse faiblement.

C'est à ce moment que j'ai allumé et l'ai regardée pour la première fois dans les yeux : d'un bleu quelque peu délavé, ils étaient restés ouverts, fixes, comme morts. J'ai pris peur, en silence.

Elle a dû le sentir et a dit :

— Tu t'en es aperçu, n'est-ce pas, chéri ?

Sans réponse de ma part, peu après, elle a allongé la main dans ma direction. Mais ses doigts n'ont rencontré que la soie noire de ses draps.

Malgré mes précautions, la porte a claqué légèrement. J'étais sur le palier, nu, mes fringues ramassées en toute hâte, dans les mains.

La fille qui dormait les yeux ouverts était... aveugle et s'appelait Cécilia*.

C'était trop pour moi.

FIN

  • du latín "cæcilia", féminin de "cæcilius", derivé de "cæcus", dont l'un des sens est "aveugle".

©Pierre-Alain GASSE, juillet 2010.

samedi 20 mars 2010

Ma soirée avec Emmanuelle Urien et Sylvie Granotier


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Toute une soirée avec elles, j'aurais bien aimé, mais, hélas, je n'étais pas tout seul.

Une quinzaine de réfractaires à la consommation télévisuelle avait fait le déplacement chez la Noiraude* pour assister à cette causerie sur le thème prétendument accrocheur "du Polar au féminin", dans le cadre d'une célébration des littératures de l'engagement.

L'une a gagné la célébrité par ses nouvelles noires, mais vient de commettre son premier roman. L'autre écrit des polars et dit redouter la nouvelle.

Une génération les sépare.

Elles sont toutes deux charmantes.

Alors ?

Voici ce qu'elles disent, passé à la moulinette de mes mots à moi.

Question du meneur de jeu de la soirée, Jean-Marc Imbert : Quelle différence faites-vous entre le polar et le roman noir ?

Sylvie Granotier : en simplifiant, on pourrait dire que dans le polar, on cherche à savoir qui a tué et que dans le roman noir, on s'intéresse davantage aux motivations du tueur. Mais dans les deux cas, il y a observation critique de la société.

Question : Faut-il avoir l'esprit noir pour écrire dans ce genre ?

Emmanuelle Urien : Je suis personnellement optimiste, mais j'exprime une vision d'un monde noir dont je suis le témoin. Et d'autre part, nous sommes tous des monstres en puissance. Nous avons tous notre côté sombre.

Sylvie Granotier : Je crois qu'effectivement, on peut écrire des choses très noires sans l'être soi-même.

Question : Y a-t-il un "regard noir" féminin spécifique ?

Sylvie Granotier : De multiples lectures à l'aveugle ont montré qu'on ne peut déterminer le sexe d'un auteur à la simple lecture de ses écrits.

Emmanuelle Urien : Je me souviens que des jurés de concours de nouvelles ont souvent été étonnés en découvrant que j'étais à la fois jeune et de sexe féminin.

Question : Précisément, quelle est la place des femmes dans cette littérature ?

Emmanuelle Urien : Je dirais qu'elle tend à s'équilibrer, dans ce milieu comme dans d'autres.

Sylvie Granotier : À mes débuts, j'ai ressenti pas mal de condescendance de la part de mes collègues masculins.

Question : Nouvelles ou roman ?

Sylvie Granotier : le rapport au temps est différent. Entreprendre un roman, c'est devenir quelqu'un d'autre pendant six mois, un an, voire plus. Cela réclame davantage d'implication. Ça bouleverse le quotidien.

Emmanuelle Urien : la nouvelle cela s'écrit vite ou lentement, cela dépend. En entier d'une seule traite, rarement. Après des temps de latence, souvent. Parce qu'en général, au départ, je ne sais pas où je vais. Une situation, un contexte, un personnage va m'emporter comme je veux que le lecteur le soit, mais je ne sais pas encore comment.

Sylvie Granotier : je crois que les écrivains comme les sportifs ont chacun leur distance de prédilection ; moi c'est le roman, parce que j'adore fouiller, entrer dans les détails, laisser vivre mes personnages.

Emmanuelle Urien : cela ne veut pas dire que la nouvelle soit superficielle. Pour moi, elle doit même avoir plusieurs niveaux de lecture et savoir mener le lecteur "en bateau", comme le polar. Dans mon roman, les personnages ont l'air d'être des clichés, mais ce qui m'intéresse, c'est ce qu'il y a derrière ces clichés.

Question : Dans votre dernier ouvrage, Emmanuelle, "Tu devrais voir quelqu'un" comme dans "Double Je" de Sylvie en 2002, l'intrigue part d'un trio amoureux bien classique, non ?

Sylvie Granotier : dans le polar comme dans la nouvelle, la règle de base, c'est de ne pas ennuyer le lecteur, de faire qu'il ouvre le livre et ne lâche plus avant le point final, avec si possible une surprise en prime. Le reste n'est que... littérature.

Question : Comment expliquez-vous le succès de cette littérature "noire", polar, nouvelles, romans noirs.

Sylvie Granotier : la littérature dite "blanche", par opposition, a un peu perdu son âme avec et après le "nouveau roman" où la forme a supplanté le fond. Le roman a dédaigné la description de la société - qu'il pratiqua avec tant de succès au XIXe - pour s'abîmer dans l'autofiction.

Emmanuelle Urien : Tandis que dans le polar, l'intrigue est prétexte a un regard sur la société.

Sylvie Granotier : Oui, l'auteur de "noir" a un point de vue sur le monde.

Quelques considérations plus tard, la conversation s'achève, un verre à la main, tandis que les deux auteures dédicacent leurs ouvrages.

Je me fais connaître et rappelle à Emmanuelle Urien nos participations aux mêmes concours de nouvelles, quelques années en arrière. Elle se souvient de m'avoir lu. Je l'en remercie. Une seule différence : ces concours, elle les a tous gagnés ou presque. Et moi, un seul.

La jeunesse est parfois désespérante, non ?

Mais sa dédicace est pleine d'encouragements.

  • La Noiraude : créé en 1999 à l'initiative de Frédéric Prilleux, « La Noiraude » est le fonds spécialisé de nouvelles noires et policières de la médiathèque de l'Ic à Pordic (Côtes-d'Armor).

jeudi 4 février 2010

Rétrospective 17 - Le Baiser de la Toussaint (1999)


Avec ce dernier texte, s'achève cette rétrospective de mes écrits depuis 1973 jusqu'au passage à l'an 2000.

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I

J’irai demain. Après tout, cela ne doit pas être si urgent. Il y a des années que les choses sont dans cet état. Elles peuvent bien le rester encore un peu, non ?

Je tourne et retourne entre mes doigts l’enveloppe administrative. La lettre a été postée il y a deux jours. L’oblitération, pour une fois, est bien nette et la date parfaitement lisible : Avranches, 15/10/99.

La lettre est là, sur le bureau, et je l’ai déjà lue et relue, je ne sais combien de fois :

Monsieur,

Votre famille était titulaire d’une concession de cinquante ans dans le cimetière de notre ville et selon les documents en notre possession, vous en êtes le dernier titulaire. Or cette concession est arrivée à son terme le 23 septembre dernier, et votre présence, ou celle d’une personne dûment habilitée par vous, est nécessaire pour procéder au transfert et à la réinhumation des ossements de votre caveau dans l’ossuaire perpétuel du cimetière afin de réattribuer la concession, à moins que vous ne souhaitiez la proroger pour trente ans, seule durée de prorogation admise à présent, (décision du CM du 31.12.98) moyennant la somme de...

La somme est coquette. Ils n’y vont pas avec le dos de la cuillère ! Je ne savais pas que les morts coûtaient encore si cher, si longtemps après leur décès.

Le transfert des restes des concessions échues ou abandonnées de la section F, qui vous concerne, aura lieu toute la semaine du 10 au 17 octobre prochain, de 9 à 12 h et de 14 h à 18 h. Veuillez :

- vous présenter au gardien du cimetière, muni de la présente convocation,
- mandater un tiers à cet effet en cas d’impossibilité de votre part,
- ou encore signer la procuration ci-jointe en faveur d’un officier d’état-civil de la Mairie.

Veuillez agréer, etc., etc...

Quand on n’a pas entendu parler de sa famille depuis je ne sais combien d’années, cela fait quand même un choc de se trouver tout d’un coup investi du pouvoir de les rayer définitivement de la mémoire des vivants.

J’ai, comme tout le monde je suppose, entendu parler de ces rumeurs selon lesquelles des employés de cimetière s’approprient les alliances, bijoux et autres objets de valeur trouvés dans les tombes à l’occasion de travaux de ce genre. Mais si personne de la famille n’est présent, et que le personnel est honnête, qu’en fait-on ?

Je suppose que ce caveau contient les cercueils de mes grands-parents paternels, décédés à deux ans d’intervalle dans les années 70, mais qui avaient pris leurs dispositions funéraires bien des années auparavant, en 1949, au décès brutal, en pleine guerre d’Indochine, du frère de mon père, l’oncle Romain. Et puis c’est là qu’ont dû être enterrés aussi, vingt ans après, mes parents, lors de ce terrible accident dont j’ai réchappé, moi, par je ne sais quel miracle. Mais je n’ai pas assisté à l’inhumation : je n’avais que trois ans ! Ce caveau, il doit être plein comme un œuf !

Sans parents ni grands-parents maternels (ma mère était orpheline), ni même un oncle pour me recueillir, j’ai été placé dans une famille d’accueil, loin de là et je ne suis donc jamais allé sur cette tombe. Bien entendu, j’avais conscience qu’elle devait exister, mais dans mon esprit, mes "parents" sont toujours vivants, ce sont Pierre et Madeleine, qui m’ont élevé, et d’ailleurs, à trente ans passés, je les appelle encore "papa" et "maman".

Oh ! on ne m’a pas caché la vérité, non, on a simplement décidé de ne pas m’en parler. Les cauchemars qui, les premières années, m’ont réveillé la nuit, ont été le sceau de ce passé si court et si lourd. Les gens de la D.D.A.S.S. et mes parents adoptifs ont cru bien faire. Et sans doute ont-ils eu raison puisque j’ai fini par oublier. L’histoire familiale ne m’est parvenue que longtemps après au travers des questions d’héritage dont j’ai eu à connaître à ma majorité, il y a douze ans de cela. Histoire aussitôt emmagasinée dans un coin de mémoire scellé d’une dalle d’oubli.

Et voilà qu’une simple lettre ébranle tout l’édifice de cette vie construite sur le sable.

J’ai trois ans à nouveau, tout à coup, et je suis à l’arrière d’une voiture, qui file à vive allure dans la nuit. La voix de ma mère et celle de mon père se répondent de plus en plus vite et de plus en plus fort. Leur bruit couvre les mots de la conversation que j’ai avec Sam, mon ours en peluche qui m’accompagne partout. A un moment donné, je me bouche même les oreilles pour ne plus les entendre. C’est alors qu’une lumière blanche m’aveugle, qu’un grand bruit me déchire les oreilles... puis plus rien.

Du 10 au 17. Et aujourd’hui, on est le... 14. Il faut que j’aille demain. Après, c’est le week-end, et j’ai promis de le passer avec Christine. Je ne peux quand même pas lui faire cela. Depuis le temps que je dois l’emmener voir la mer.

Pourquoi aussi ai-je pris ces quelques jours de congé ? Si j’avais été en mission, l’affaire était réglée. Retour à l’expéditeur. N’habite plus à l’adresse indiquée. Mais maintenant, c’est trop tard. Je ne peux pas faire comme si je ne savais pas. Si je le faisais, j’aurais des remords, c’est sûr et certain. Alors, autant y aller et régler le problème. Pour solde de tout compte, cette fois.

Je remets la lettre dans son enveloppe, que je glisse dans la poche intérieure de ma parka.

Oui, mais ce n’est pas la porte à côté, là-bas. J’en ai bien pour quatre ou cinq heures de route depuis Villeparisis, sans lambiner. Il faudrait que je parte aux aurores. Et que je rentre de nuit. Je ferais mieux d’y aller pour le week-end, c’est certain, mais cela m’ennuie pour Christine. Et je ne sais pas si elle va comprendre que je préfère des ossements, même familiaux, à elle, qui aimerait bien en faire partie, justement, de ma famille. Il faut que je trouve quelque chose...

Je vais aller faire un tour, pour m’éclaircir les idées. Il doit bien y avoir une solution. 

II

Le long du canal de l’Ourcq, les feuilles de châtaignier et d’érable sycomore du chemin de halage collent aux semelles, aux endroits les plus mouillés. Je donne des coups de pied dans les bogues entrouvertes. Je goûte un fruit, plus beau que les autres, dans l’espoir du goût sucré de mon enfance, mais c’est l’amertume d’un marron d’Inde qui m’envahit le palais, et je dois recracher le morceau avec dépit. Une péniche de plaisance passe (à cette époque de l’année, ce ne peut être que des Anglais) et son clapot résonne aux berges quelques instants, puis le silence retombe. Seul le bruit de mes pas dans la jonchée de feuilles trouble le calme de la matinée. Le jour est brumeux et le ciel ennuagé de gris.

Non, je ne peux pas faire cela à Christine. Notre relation est forcément épisodique, vu mon travail à MSF, mais je ressens davantage à chaque retour de mission le besoin d’un port d’attache affectif, pour panser les blessures du cœur et de l’âme (celles du corps, j’en fais mon affaire, et jusqu’ici j’ai eu de la chance).

Elle, comme un brave petit soldat, m’attend, m’ouvrant sa porte, ses bras et son lit dès que je rentre, sans poser de questions. Mais elle sait bien que nul ne peut vivre le stress permanent des situations d’urgence sans soutien affectif et que le corps, même exténué par des journées harassantes, tantôt au soleil, tantôt dans le froid et la neige, a besoin de s’abandonner de temps à autre.

Alors, puisque j’ai accepté cette semaine de congés avant de repartir en Ingouchie, je lui ai promis un week-end à Dinard, dont une exposition récente m’a révélé l’architecture fin de siècle au charme désuet. Car, bien entendu, à elle, il lui a été impossible d’obtenir une semaine, comme cela, à l’improviste. Ce week-end, c’est le minimum sur lequel nous nous sommes mis d’accord. Non. Je ne peux pas lui faire cela.

Tant pis, j’enverrai la procuration. Et s’il y avait quelque chose à récupérer, tant pis aussi. Et sinon, tant mieux. Mais je songe soudain que, dans quinze jours, c’est la Toussaint, et moi qui ai vu creuser tant de cimetières de par le monde, mais n’ai jamais mis les pieds dans un seul de mon pays, je prends tout à coup conscience que tant que l’on n’a pas une tombe devant laquelle se recueillir, on est de nulle part. Et la pensée de devoir passer cette journée de la Toussaint sans pouvoir lire le nom des miens et savoir que mes racines sont là, m’est alors insupportable.

C’est clair maintenant. Ma décision est prise : je vais prolonger la concession. Et j’irai là-bas pour la Toussaint. Tant pis, je repousserai mon départ pour le Caucase et rejoindrai mon équipe sur le terrain. Après tout, ils me doivent bien cela.

Je shoote d’un pied ferme dans une châtaigne qui s’en va faire des ronds dans l’eau du canal. La brume d’octobre s’entrouvre à un soleil pâle.

Il est temps de rentrer à l’appartement. 

III

La grand-messe de dix heures achève de sonner au clocher de Saint-Sulpice. Comme les autres retardataires, je monte à grandes enjambées les marches du parvis. Sous le narthex, un vieil homme tend la main. En contrepartie de l’aumône qu’il sollicite, il ouvre vers lui le battant gauche de la porte capitonnée, et je pousse le battant intérieur qui se referme avec ce bruit amorti caractéristique des portes à soufflet. Désolé, mon brave, je suis en retard et je n’ai pas de monnaie sous la main. Un mélange d’encens, d’encaustique, d’humidité, de parfums de fleurs, de vieille poussière compose une odeur complexe que mon odorat reconnaît. A ma droite, Une énorme coquille marine sert de bénitier. Je me rappelle alors que ma mère me prenait dans ses bras pour que je puisse y tremper la main avec laquelle elle me faisait faire ensuite le signe de croix. Je m’avance vers le bas-côté droit. Le sacristain, en grande tenue, bicorne et hallebarde ou quelque chose du genre, est là qui m’indique une place assise vacante au-delà du dernier confessionnal.

Saint-Sulpice est un vaste édifice néoclassique, froid et imposant, conçu pour abriter un Dieu dominateur et barbu, que l’on prie à genoux, sans trop relever la tête. Aujourd’hui, c’est la Toussaint, et l’événement a battu le rappel des paroissiens fidèles et moins fidèles. Même certains prie-Dieu ont été retournés pour servir de sièges. L’office suit son cours. Je tends l’oreille : c’est l’Epître : Apocalypse de Saint-Jean, 7.2-12 : "En ces jours-là, moi, Jean, je vis un autre ange monter de l’orient..."

Mon regard vagabonde sur les têtes qui m’entourent, et mon esprit recherche des bribes de souvenirs de l’année de mes trois ans, la seule où je sois venu à l’église avec ma mère. Mon père n’y venait qu’aux fêtes carillonnées comme celle-ci. A un moment ou un autre de la messe, il fallait que ma mère me prenne dans ses bras, et c’est l’odeur de son parfum que je retrouve soudain, comme par miracle.

Les clochettes tintent. A genoux donc. Et je me rends compte alors que ce parfum de chez Guerlain, dont on retrouva un petit flacon intact dans les tôles informes de l’accident, monte du cou gracile de la jeune femme qui se tient devant moi et qui s’agenouille avec un temps de retard.

Nous nous rasseyons. Je détaille cette élégante silhouette. Le profil que j’entrevois de temps à autre ne m’est pas inconnu...

La voix du prêtre se superpose à celle de mes pensées : "Mes bien chers frères, en signe de réconciliation, de fraternité et de pardon, donnons-nous le baiser de paix".

Et je vois mes voisins s’embrasser, se saluer ou se donner l’accolade à qui mieux mieux. Je serre des mains qui se tendent. Ma voisine de devant s’est retournée et nous nous reconnaissons à l’instant : 

- Jean !
- Justine !
Dire que nous tombons dans les bras l’un de l’autre serait exagéré. Et puis nous ne sommes pas seuls. Mais nous nous embrassons et elle me glisse au creux de l’oreille :

- On s’attend à la sortie ?
- D’accord.

Elle n’a pas changé. Juste embelli, la Justine de mes quinze ans, rencontrée en colonie de vacances sur la côte normande. Délurée, audacieuse, enjouée. Tous les garçons de la colo ou presque lui couraient après, mais c’était sur moi qu’elle avait jeté son dévolu pour abandonner son pucelage aux orties, je n’ai jamais su pourquoi. J’étais plutôt coincé à l’époque. Pas trop mal bâti, mais franchement il y avait mieux, plus entreprenant et plus expérimenté que moi. 

IV

Nous étions dans un centre U.F.C.V. de Douvres-la-Délivrande, pas très loin de Ouistreham. Garçons et filles avaient leurs quartiers réservés, mais les activités étaient communes. Cela s’était passé durant un grand jeu de piste. Nous étions par équipes de six, - trois garçons, trois filles - plus un moniteur ou une monitrice. A un carrefour, nous dûmes nous séparer pour explorer plus rapidement des directions différentes, car une énigme nous résistait. Immédiatement, elle s’était portée volontaire pour venir avec moi. Nous débouchâmes bientôt face à un ensemble de blockhaus, à demi-enterrés dans le sable des dunes. Nous avions couru, il faisait chaud et quelques minutes de repos à l’ombre n’étaient pas malvenues. Elle me prit par la main :

- On va voir ?
- T’es folle ? Ils vont nous attendre.
- Et alors ? On n’est pas aux pièces ! Allez, viens !

Je l’avais suivie. Les grandes marées avaient déposé là une couche de sable et de goémon, et on voyait bien qu’on l’avait écarté pour dégager une surface où visiblement des corps s’étaient allongés. Nous nous sommes assis pour boire à ma gourde. Sa poitrine palpitait sous le caraco échancré et ses jambes bronzées de gazelle attirèrent ma main.

La suite, je l’ai revue des milliers de fois. Elle avait pris ma main dans la sienne et l’avait posée sur son sein gauche, sous le caraco, tandis que nos bouches se cherchaient et qu’elle disait :
- T’en as mis du temps !

Justine ! Petite dévergondée, qui mordait la vie à pleines dents, avait déjà presque tout fait, et m’offrit à moi la fleur de ses quinze ans, qu’elle avait décidé de perdre cet été-là. Je fus maladroit et précipité. Elle eut un cri bref, et nous nous rajustâmes en baissant les yeux. Fine mouche, elle apparut au groupe en boitillant pour justifier notre retard.
Cet été-là, nous eûmes deux autres étreintes, à mon initiative et dans la précipitation, une fois dans les douches et une autre fois dans un placard à balais. Bonjour la poésie ! Il n’y eut pas de quatrième fois, parce que nous fûmes découverts avant et renvoyés dans nos foyers respectifs, pour l’exemple.

Nous avons correspondu quelque temps, alimentant cette liaison de vacances de souvenirs brûlants et de rêves échevelés. Mais l’éloignement et le temps avaient fait leur insidieux travail de sape. Au bout de quelque temps, les lettres ne furent plus que des cartes postales d’autres vacances, encore empreintes de nostalgie, puis vint le temps de l’oubli. Trois ans avaient passé et d’autres amours nous accaparaient. 

V

La foule emmitouflée s’égaille sur le parvis, la place et les rues environnantes, tandis que les cloches sonnent à toute volée. Et nous restons là, sur les marches, de longs instants, à nous regarder, étrangers au monde, le cœur rajeuni de quinze longues années, soudain envolées. C’est elle qui parle la première, comme jadis :

- Viens. Allons déjeuner.
- Où ?
- Je ne sais pas. Ah si ! J’ai une idée. Aux Treize Assiettes. Ce n’est plus ce que c’était, depuis que la route est déviée, mais nous serons tranquilles.
- Personne ne t’attend ?

Elle sourit, me montre sa main sans alliance, où l’on devine encore la trace d’un lien récent :

- Si, un fils. Mais il est chez son père depuis quelques jours. Et toi ?

Je mens :

- Non, personne. Avec mon boulot à MSF, ce n’est pas vraiment possible, tu sais. Mais toi, qu’est-ce que tu fais ?
- Journaliste à la Manche Libre. Tout le monde ne peut pas être médecin, n’est-ce pas ?

Elle a pris mon bras, sans se soucier du qu'en-dira-t-on, et nous nous dirigeons vers ma voiture, garée dans une petite rue adjacente. Je lui ouvre la portière. Sa jupe remonte haut sur ses jambes gainées de noir lorsqu’elle s’assied avec cet élégant mouvement que les femmes ont pour faire tourner les têtes. Je gagne la place du conducteur. Et j’actionne le démarreur, oubliant d’attacher ma ceinture. J’ai la tête bien ailleurs !

Elle me guide en dehors de la petite ville, en direction du Mont-Saint-Michel. Je l’observe à la dérobée : elle est restée étonnamment jeune d’allure ; seules quelques rides naissantes au coin des paupières marquent les ans passés, mais la bouche pulpeuse et moqueuse que j’aimais tant est toujours là, le nez légèrement retroussé aussi, et les cheveux blonds, coupés au carré.

Elle a surpris mon regard. Sa main se pose sur mon genou. Sa chaleur traverse l’étoffe et une onde de plaisir retrouvé me fait frissonner. Elle dit :

- J’ai l’impression que c’était hier. Toi, non plus, tu n’as pas changé.

Je ne réponds rien. Je sais que c’est faux. Ce fichu métier laisse des traces indélébiles pour qui sait regarder. Mais elle me voit avec les yeux du cœur, elle aussi.

- Tu as de la famille ici ?
- Non, plus maintenant.

Le silence se fait. Nous voici arrivés. A la réception de l’auberge, on nous salue comme un couple. Je réserve une chambre pour la nuit, car j’ai prévu de ne repartir que tôt demain après-midi, pour éviter les encombrements. Justine veut se repoudrer avant le repas et m’accompagne jusqu’à ma chambre. Dans l’ascenseur, nous ne nous touchons pas. Le garçon d’étage nous ouvre la porte et dépose mon mince bagage sur l’emplacement prévu à cet effet.
Justine me devance et lui tend un billet plié en quatre.

- Bon séjour chez nous, Messieurs-dames.

La porte se referme avec un bruit mat, et je la verrouille. Mais Justine est déjà pendue à mon cou et mes mains glissent sous ses vêtements. Je reconnais tous les contours aimés. Elle non plus n’est pas inactive. D’une secousse, je me débarrasse de mon pantalon, tombé sur mes chevilles. Nos vêtements volent aux quatre coins de la chambre et nos sous-vêtements sont arrachés. Mon sexe plonge en elle, alors que nous sommes encore debout, contre le battant de la porte refermée et qu’elle a replié ses jambes autour de mes hanches. Heureusement, j’ai appris à me contrôler, mais c’est avec difficulté que j’évite l’explosion. Il faut que je calme le jeu. Mais Justine ne l’entend pas ainsi. Et ce que femme veut... je le veux aussi ! 

VI

Longtemps plus tard, nous sommes étendus sur le lit, exténués, mais heureux. Justine dort encore, et nous n’avons pas mangé. Elle sommeille au creux de mon épaule, mais je n’ose pas bouger de peur de la réveiller. Les rideaux de la chambre laissent filtrer les derniers rayons du soleil de novembre. La bataille a été rude et nos draps froissés, nos vêtements épars en témoignent. Ses seins aux aréoles maintenant assagies se soulèvent au rythme régulier d’une respiration apaisée. Ainsi abandonnée, elle a encore davantage l’air d’une toute jeune fille. Mais le souvenir de nos ébats me rappelle que c’est avec une femme experte que j’ai fait l’amour. Justine ! Dans combien de bras m’as-tu oublié pour apprendre ainsi tous les tours et détours du plaisir ?

Les lueurs du couchant caressent son front. Et je sais tout à coup que c’est auprès d’elle que j’aurais dû être durant toutes ces années. J’ai cherché à l’oublier ou peut-être à la retrouver en Somalie, au Tchad, au Soudan, en Bosnie, en Croatie, au Kosovo. En vain. Je dépose un baiser sur ses paupières et elle s’éveille en souriant.

- J’ai dormi ? Quelle heure est-il ?
- Cinq heures et demie.
- Oh, la vache !

Elle m’embrasse, ébouriffe mes cheveux, court sous la douche et me crie :

- Je dois reprendre mon fils à six heures. Son père part en voyage pour une semaine. C’est pas de chance !

Ce n’est pas de chance en effet. Ou trop de chance, comme on voudra. Car je sens bien que nous sommes à un carrefour du destin et que celui-ci m’offre une porte de sortie inattendue. Si je la laisse partir maintenant, sans rien dire, le rideau de cet entracte s’écarte et ma vie reprend son cours comme avant. Avec quelques souvenirs en plus.

Mais est-ce vraiment ce que je veux ? Et que veut-elle, elle, mon petit soldat de l’amour, toujours prête à toutes les batailles ?

- Il a quel âge ?
- Qui ça ?
- Ton fils !
- Adrien ? Six ans. Tu verras, il est trop !

Je ne retiens que le "tu verras". Je ne suis donc pas exclu de son futur proche. Et cette bonne nouvelle me met en joie. Si ça continue comme ça, je suis bon pour la corde au cou. Et je m’imagine soudain, en complet-veston, accompagnant Justine et son fils, à l’office du dimanche, tandis que les bourgeois du cru me saluent : "Bonjour, Docteur. Belle journée, n’est-ce pas ?"

Tout ce dont j’ai toujours eu horreur. Une vie rangée, étriquée, dans le coton et la naphtaline d’une petite ville de province confite en dévotions. Merci bien. Cette partie-là du tableau est moins réjouissante !

Voilà Justine douchée, rhabillée, recoiffée. Efficace. Elle chausse ses escarpins, tout en se remaquillant devant la glace. J’imagine qu’elle aussi prépare sa sortie. Si elle me dit : "On se revoit quand ?" simple invite à une nouvelle partie de jambes en l’air, je lui réponds quoi ?

- "Non, désolé, c’était très bien, mais dans quelques jours, je pars pour trois mois en Ingouchie ; ma vie n’est pas faite pour la tienne. Il vaut mieux qu’on se sépare ici. Nous avons écrit le chapitre qui manquait à notre histoire. Il n’y manque plus que le mot FIN".

Cynique et froid à souhait. Tout à fait moi. Sauf que je n’ai pas du tout envie de dire ça. Tout faux. Ca, c’était bon avec les autres, les Lili, Mara, Natacha... Non, je ne peux pas dire ça à Justine, je ne veux pas le lui dire, je ne le dirai pas ! Mais si c’est elle qui me dit tout ça ? Il faut que je prenne les devants, que je lui dise...

- Jean ?
- Oui.

Nous sommes debout, face à face, elle sur le départ, moi, enveloppé dans un drap de lit, à la manière d’une toge romaine. Je dois être ridicule.

- Jean, il faut que j’y aille. Appelle-moi, ce soir, mais pas avant vingt heures. Il faut que je prenne des dispositions, tu comprends...

Elle me tend un bristol, sur lequel elle vient d’imprimer un baiser. Elle est déjà sur le seuil. La voilà partie.

- Justine... je t’aime !

Elle se retourne et dépose dans la paume de sa main ouverte un baiser qu’elle souffle dans ma direction. Mais que dois-je comprendre à ce message ambigu à souhait : "Adieu beau merle !" ou "Moi, aussi !" ? La langue des signes a des imprécisions fâcheuses.

 VII

Lundi de la Toussaint. Jour des morts. Il crachine sur la baie du Mont Saint-Michel et je quitte mon hôtel, après une nuit de repos solitaire. La nouvelle rocade me conduit jusqu’au cimetière de la ville, établi à mi-pente, pas très loin de l’hôpital (drôle de voisinage !). Un minuscule parking, aménagé à l’entrée des jardins ouvriers qui séparent ces deux institutions, permet de couper la pente abrupte de l’entrée principale. Au téléphone, le gardien m’a dit : "Devant le caveau provisoire qui est au bas de l’allée centrale, vous prenez à gauche, puis troisième travée sur votre droite."

C’est bien là. Section F. La quatrième tombe. Un caveau triple, couvert de trois dalles de granit rouge poli. Avec sur la dalle centrale, une inscription en lettres de bronze :

Romain Nouvel (1928-1949)
Mort pour la France
EN INDOCHINE

 Je découvre qu’à gauche, reposent mes grands-parents : Adèle Lec½ur et Joseph Nouvel, respectivement décédés en 1970 et 1972, à l’âge de soixante-dix-huit et quatre-vingts ans. C’est gravé dans le granit de la dalle et rehaussé de peinture noire.A droite, ce sont mes parents. "Pierre Nouvel et Sylvie Gaumont, décédés dans un tragique accident le 24 septembre 1969, à l’âge de trente ans. Requiescant in pace." Je ne sais qui a fait mettre cette inscription sur leur tombe. Et j’ignorais que mon père et ma mère étaient de la même année. 1939 ! Mais comme leurs dates de naissance ne sont pas indiquées, je ne saurai pas si c’étaient des enfants de la guerre ou de la paix !

Sous l’inscription de gauche, sur une plaque de marbre blanc, deux portraits de jeunes mariés, en buste : mes grands-parents à vingt ans : moustache fière et col dur pour mon grand-père, taille de guêpe, manches gigot, chignon apprêté et ruban autour du cou pour ma grand-mère.

Sous l’inscription de droite, il n’y a rien, et, dans mon esprit, l’image de mon père a disparu. Il n’est plus qu’une voix qui gronde, s’enfle et crie. Même l’image de ma mère est devenue floue. Il doit bien y avoir des photos quelque part, dans une valise chez Pierre et Madeleine, mais je ne l’ai jamais demandée et jamais ouverte.

Je dépose les deux premiers chrysanthèmes à petites fleurs que j’ai achetés sur la place ce matin. Il faut que je retourne chercher le dernier à ma voiture et que je prenne un outil pour enterrer à demi les pots afin que le vent ne les emporte pas.

L’un a des fleurs mordorées, le second d’un mauve profond, et le dernier d’un rouge tirant sur le grenat. Je les trouve bien plus beaux que les spécimens à grosses fleurs qui ont encore la faveur des anciens. Ils sont garnis de boutons non éclos et devraient tenir assez longtemps, si les gelées ne sont pas trop précoces. Le gardien m’a dit qu’ils procédaient à leur enlèvement, après le défleurissement complet.

Voilà. J’ai enterré les trois pots côte à côte, pour former une gerbe multicolore devant les trois tombes. Je trace un signe de croix pour une prière d’agnostique : "Seigneur, si tu existes, fais que je sois fidèle au souvenir de ceux qui m’ont aimé et ne sont plus. Amen !". A présent, je me sens tranquille, apaisé, avec le sentiment du devoir accompli.

Il crachine toujours sur Avranches. Je relève le col de mon imperméable et me dirige vers la sortie du cimetière après m’être lavé les mains au robinet le plus proche. Il faut que j’aille vers l’entrée principale, car j’ai un mot à dire au gardien.

Deux silhouettes conversent avec lui sur le pas de la loge. Un enfant que sa maman tient par la main. Je ne peux pas courir, parce c’est trop abrupt. Mais je presse le pas pour me rapprocher. Oui, c’est bien elle. Justine !

Le gardien m’a vu. Je lève la main. Tenez, doit-il dire, vous avez de la chance, voici justement Monsieur Nouvel qui remonte. Justine a lâché la main de son fils. Elle court vers moi et nous manquons tomber à la renverse en nous retrouvant dans les bras l’un de l’autre :

- J’ai eu si peur que tu sois parti !
- Moi aussi.
- Pourquoi tu n’as pas appelé ?
- J’avais aussi certaines choses à régler avant.
- Je sais maintenant. Je suis allée au Journal. J’ai regardé les archives. Tu ne m’avais jamais rien dit.
- J’avais oublié. Enfin, je croyais. Comme je croyais t’avoir oubliée, toi. Mais une petite braise couvait encore et il a suffi de souffler dessus pour le feu reprenne.

Un enfant de six ans, cheveux en brosse et regard déluré, nous a rejoints. Il lève vers moi ses yeux bleu ciel et dit :

- Alors, c’est toi le nouveau Monsieur de maman ?

Je regarde Justine, blottie contre moi. - Oui, définitivement oui.

Justine sourit. Le bonheur, ce doit être ça. Simple comme ce baiser de la Toussaint.

© Pierre-Alain GASSE, décembre 1999. Tous droits réservés.

jeudi 28 janvier 2010

Rétrospective 16 - ¡Adiós, Bienvenida! (1999)


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A la compagne de voyage
Dont les yeux, charmant paysage,
Font paraître court le chemin,
Qu'on est seul, peut-être, à comprendre
Et qu'on laisse pourtant descendre
Sans avoir effleuré sa main.

Georges Brassens - Les Passantes

  Son nom était Bienvenida
Jolie mulâtresse de Cuba,
Auto-stoppeuse de Jaca,
Étudiant je ne sais plus quoi.

  Elle était sortie de ma mémoire ; du moins le croyais-je, avant que son prénom, retrouvé au bout d’une ligne, au détour d’une page d’un roman de Zoé Valdés, sa compatriote, ne me ramène à l’esprit notre brève rencontre, à l’image de la chanson de Michel Fugain que les radios matraquaient à tour de bras cette année-là : "Elle descendait vers le soleil... il remontait vers le brouillard...". Sauf que nous remontions tous les deux vers le nord, moi vers les bruines d’Armorique et elle, vers les merveilles parisiennes.

Je revenais d'un court séjour à Barcelone, pour rencontrer un écrivain autodidacte sur lequel mon rédacteur en chef m'avait demandé de faire un papier, à la suite du scandale qu'avait provoqué la sortie de son dernier livre, Donde la ciudad cambia su nombre, qui venait d'être traduit en français chez François Maspéro.

J’avais fait les mille trois cents kilomètres du voyage aller d’une traite, sans autre rencontre que celle d’un malandrin qui, dans Toulouse, était monté à l’improviste dans ma voiture, à un feu rouge et, sous la menace d’un couteau, m’avait soutiré les trois cents francs d’argent français qui me restaient !

Après deux heures perdues à porter plainte au Commissariat le plus proche, où l’on me reprocha presque de n’avoir pas su maîtriser mon agresseur, j’étais reparti, bien décidé à n’ouvrir mes portières, dorénavant fermées de l’intérieur, à personne, et c’est dans cet état d’esprit que j’avais repris l’autoroute A7 puis la Nationale II Barcelone-Saragosse, une semaine plus tard. Après une nuit de repos chez des amis de dix ans, j’étais reparti, toutes portières verrouillées, pour la seconde étape de mon périple de retour.

Seulement voilà, à la sortie de la ville-garnison de Jaca, endormie au pied des Pyrénées, m’attendait Bienvenida, assise sur son sac à dos, en plein soleil, le pouce indolemment levé. La visière de sa casquette maintenait dans l’ombre tout le haut de son visage mais sous la salopette de jean délavé, on reconnaissait sur le tee-shirt la célèbre effigie d’Ernesto "Che" Guevara, le médecin argentin, passé au service de la révolution cubaine, que sa mort suspecte dans les maquis boliviens avait transformé en héros planétaire de tous les rebelles d’après 1968. Au pied du sac, une pancarte indiquait simplement : Paris.

Alors, j’avais déverrouillé la portière du passager avant et laissé approcher cette jolie silhouette.

— Hola, ¿ me puedes llevar ? 
— Bonjour. Vous pouvez m’emmener ?

J’avais vingt-six ans, autrement dit quelques années seulement de plus qu’elle. Et le tutoiement, si familier aux hispanophones, lui était venu naturellement. Mais sa traduction française dénoterait une familiarité de mauvais aloi, presque vulgaire, alors qu’en espagnol, il n’en est rien, enfin, en la circonstance, il n’en était rien.

— Claro, pero no voy a París. Hasta Burdeos si quiere, no hay problema.
— Bien sûr, mais je ne vais pas à Paris. Jusqu’à Bordeaux, si vous voulez, pas de problème.

Franchement, quel besoin avais-je de lui dire cela maintenant, au risque qu’elle me réponde : "dans ce cas désolé, je vais attendre une autre voiture. ?" En plus, moi, avec ma timidité habituelle, c’était la distanciation du vouvoiement qui m’était sortie de la bouche, et je le regrettais déjà. Quel imbécile, je faisais, décidément !

— Vale. Muchas gracias.
— D’accord. Merci beaucoup.

Sa réponse, à présent plus formelle, intégrait ma réserve : plus de tutoiement, mais un impératif passe-partout, impersonnel à souhait.

Et comment aurais-je pu faire marche arrière à présent, ainsi, tout à trac ? J’étais bien obligé de continuer dans la voie tracée, dans l’attente d’une occasion favorable pour retrouver la proximité qu’elle m’avait proposée d’emblée.

— Bueno, suba. Puede poner la mochila en el asiento trasero.
— Bien, montez. Vous pouvez mettre votre sac à dos sur la banquette arrière.

Il était évident que le plus intimidé des deux, c’était moi. J’avais beau tourner ma langue dans tous les sens en quête d’une phrase pour renouer le dialogue, rien ne sortait. Pas le moindre son. J’étais encore sous le choc. Qu’une belle inconnue monte ainsi dans ma voiture et m’offre sa compagnie pour plusieurs heures, voilà qui était inespéré. D’ordinaire, les seuls auto-stoppeurs que je ramassais, c’était des militaires ou des étudiants boutonneux. Et quand une fille levait le pouce sur le bord de la route, je conduisais toujours la voiture qui suivait celle où elle montait !

De loin, je l’avais crue française, remontant vers la capitale, puis espagnole lorsqu’elle m’avait abordé en castillan, mais je fus soufflé lorsqu’elle me tendit soudain la main en disant :

— Me llamo Bienvenida. Soy una cubana de Miami, de viaje por Europa. ¿ Y usted ?
— Je m’appelle Bienvenida. Je suis une Cubaine de Miami, en voyage en Europe. Et vous ?
— Pues bienvenida, Bienvenida. Yo soy Pedro, francés y catedrático.
— Eh bien, bienvenue, Bienvenue. Moi, c’est Pierre. Je suis français et professeur.

Avoir réussi ce jeu de mots téléphoné n’était pas glorieux et l'on avait dû le lui faire cent fois, mais au moins savait-elle que je n’étais pas idiot. Un sourire cordial éclaira son visage de métisse sous la visière rouge de sa casquette Coca-Cola. Le Che sur le cœur, et Coca-Cola sur le couvre-chef : le personnage s’annonçait complexe, provocateur ou irresponsable ! A moins qu’il ne soit le produit des deux cultures : la révolution cubaine côté cœur, le capitalisme américain côté tête.

— Lo siento, pero no hablo francés, sólo inglés y español, pero usted lo habla muy bien, ¿ es de origen hispánico también ?
— Désolé, mais je ne parle pas français, seulement anglais et espagnol, mais vous le parlez très bien, vous êtes d’origine hispanique vous aussi ?
— No, pero soy catedrático de lengua y literatura española.
— Non, mais j’enseigne la langue et la littérature espagnole.
— ¡ Ah bueno ! Pues, parece como si lo fuera, de verdad.
— Ah bon ! Eh bien, on s’y méprendrait, vraiment.
— Merci beaucoup.
— Ça, je comprends et aussi quelque autre petite chose. Bonjour... comment ça va... tout ça...

Évidemment, je ne pus éviter de lui sortir quelques platitudes, du genre : mais, c’est déjà très bien, et votre accent en français est très joli, alors que c’était un mélange assez surprenant entre l’accent appuyé des texans et celui, plus chantant, des Sud-américains. Mais j’enchaînai bientôt en espagnol, notre commun dénominateur :

— Y ¿ qué estudias, allá en Miami ?
— Et tu fais quoi comme études, là-bas à Miami ?

Comme vous le voyez, j’avais réussi à renouer le dialogue sur le mode familier, presque sans m’en rendre compte, la sympathie aidant, sans doute.

— Sigo la carrera de arquitecto. Mi padre era uno allá, en Santiago de Cuba, pero mi madre es americana y después del embargo del año 60, fuimos declarados "personae non gratae" y tuvimos que irnos.Yo, entonces, era muy pequeña todavía, pero me acuerdo muy bien de nuestra casa colonial, de su baranda, de sus ventiladores de aspas indolentas, de sus postigos azules desteñidos...
— Je fais des études d’architecte. C’est ce qu’était mon père là-bas, à Santiago de Cuba, mais ma mère est américaine, et après l’embargo de 1960, nous avons été déclarés indésirables et avons dû partir. J’étais encore toute petite à l’époque, mais je me souviens très bien de notre maison coloniale, de la terrasse couverte qui l’entourait, de ses ventilateurs aux pales indolentes, de ses volets d’un bleu délavé...
— Y ¿ qué hace tu padre ahora ?
— Et que fait ton père à présent ?
— Mi padre ha muerto hace dos años, de pura pena. Y mi madre ha vuelto a su antiguo oficio de profesora.
— Mon père est mort, il y a deux ans, à force de chagrin. Et ma mère a repris son ancien métier de professeur.
— Disculpa. ¿ Así que estás sola con ella ?
— Excuse-moi. Alors, tu es seule avec ta mère ?
— No, tengo un hermano mayor de veintisiete que vive con nosotros. Es jugador de béisbol profesional en el equipo de Miami.
— Non, j’ai un frère aîné, de vingt-sept ans, qui vit avec nous. Il est joueur professionnel de base-ball dans l’équipe de Miami.

Après avoir laissé derrière nous l’imposant édifice IIIe Empire de la gare internationale de Canfranc, nous venions de dépasser la station d’altitude de Candanchu aux sommets encore enneigés, et ma Renault 16 attaquait, d’un ronronnement régulier, la montée des derniers lacets du versant espagnol du col du Somport. J’expliquai à ma voyageuse qu’avec ses 1632 m d’altitude, c’était le seul col des Pyrénées centrales ouvert toute l’année et qu’il avait vu passer les légions romaines de Pompée, puis les hordes sarrasines que Charles Martel devait arrêter à Poitiers, et aussi des milliers de pèlerins de toute l’Europe du Nord en route vers Saint-Jacques de Compostelle. Renseignements que je venais de lire dans mon guide Michelin, tandis qu’on me refaisait le plein à Candanchu tout à l’heure (on brille comme on peut !). Dernière station avant la frontière. La différence de prix n’était pas à négliger. Quelques centaines de mètres avant les barrières de la douane, Bienvenida avait sorti son passeport, pour le cas où, mais le militaire espagnol, assis dans sa guérite, sans prêter attention aux documents que nous lui tendions, nous fit signe d’avancer, d’un geste las. Le franquisme vivait sans le savoir ses dernières années, mais, depuis longtemps déjà, le contrôle aux frontières n’était plus ce qu’il avait été. La manne touristique avait adouci les mœurs.

Le versant français, plus vert, plus abrupt, au ciel plus couvert aussi, nous attendait. Près de trente kilomètres de virages et d’épingles à cheveux sous les frondaisons d’une route étroite jusqu’à Bedous, où, depuis quelques années, s’étaient installées les douanes françaises, pour mieux gérer les files d’attente qui, auparavant, paralysaient le col au plus fort des mois de juillet et d’août.

Oloron-Ste-Marie. Pau. Aire-sur-Adour. A l’entrée dans les Landes, la route se fit plus monotone, et la conversation, qui jusque-là avait roulé sans encombre d’un sujet à l’autre commença aussi à se languir. Le soleil de cet après-midi de printemps nous assoupissait, malgré l’autoradio qui déversait en sourdine des variétés pas très variées. Les signes avant-coureurs de l’endormissement me donnèrent l’alerte :

— Me está entrando cansancio. Tengo que descabezar un sueño. Voy a pararme media hora, si no te molesta.
— Je commence à être fatigué. Il faut que je dorme un peu. Je vais m’arrêter une demi-heure, si ça ne t’ennuie pas.

Je bifurquai dans le premier chemin forestier un peu ombragé, et stoppai assez près de la route pour ne pas inquiéter Bienvenida, qui manifestait néanmoins une certaine tension. Je reculai mon siège et le mis en position inclinée et j’invitai ma passagère à en faire autant si elle le souhaitait, mais non, elle ne le souhaitait pas. Mains jointes entre ses genoux serrés, elle était sur le qui-vive. Il fallait la rassurer :

— Descuida. No te va a pasar nada. Descabezo un sueñecito y seguimos el camino. ¿ Vale ?
— Ne t’en fais pas. Il ne va rien t’arriver. Je fais un somme et on repart. D’accord ?
— Vale.

Malgré la somnolence d’après-déjeuner, je crois que nous ne dormîmes ni l’un ni l’autre, Bienvenida guettant un geste déplacé de ma part, et moi attendant d’elle le moindre signal qui m’eût autorisé un début de privauté. Cela n’eut pas lieu. Moi, j’avais promis, et elle ne me devait rien, ou si peu. En dépit de notre silence respectif sur notre situation sentimentale, révélateur d’une entrée tacite dans le jeu de la séduction, nos attaches personnelles à l’un comme à l’autre furent les plus fortes. Et pourtant, j’en suis convaincu, il aurait suffi d’une étincelle pour que d’une attirance physique certaine naisse une aventure de vacances. Mais le souvenir qu’une relation trop brève nous eût laissé aurait-il été plus beau que celui que je raconte aujourd’hui ? Un moment de plaisir contre des années de remords, peut-être. Je ne connaîtrai jamais la réponse à cette question.

C’est toujours avec un petit pincement au cœur que je repasse, de temps à autre, sur la route de l’Espagne, devant cette allée forestière que nous quittâmes une demi-heure plus tard, sans même que je lui aie pris la main.

Nous roulâmes tout le reste de l’après-midi. Et j’ai perdu le souvenir exact de nos propos. Je ne suis d’ordinaire guère bavard, quand je suis au volant. Mais, Bienvenida, désormais davantage portée à me faire confiance, retrouva sa spontanéité latine et assura l’essentiel de la conversation. Je me souviens quand même qu’elle compara les mérites du pont d’Atlantique, à Bordeaux, avec ceux du Golden Gate de San Francisco !

A Saint-André de Cubzac et son écheveau d’itinéraires, nos routes auraient dû se séparer, mais nous ne nous y résolûmes ni l’un ni l’autre, et lorsque je proposai à Bienvenida de faire un crochet pour l’emmener jusqu’à Poitiers, elle accepta tout de suite.

Il était tard déjà, lorsque nous nous arrêtâmes pour dîner dans cet hôtel-restaurant routier quasi-désert de Saint-Pierre-des Corps. Une salle toute en longueur et un serveur qui s’impatientait alors que je traduisais à grand-peine à Bienvenida les propositions du menu du jour. La nourriture française était une telle découverte pour elle ! Aussi loin des hot-dogs de Miami que des "tortillas" et des "frijoles" de son île natale.

Comme dans tous les restaurants de routiers, le menu du jour était roboratif à souhait : assiette de crudités et charcuterie, bœuf miroton, salade, plateau de fromages, tarte maison et un litre de vin rouge par table de deux.

Nous avons mangé machinalement, mentalement préoccupés par toute autre chose que la nourriture qu’il y avait dans nos assiettes.

Je dis à Bienvenida que la route était encore longue pour elle comme pour moi, et que j’envisageais de faire étape ici. Le patron me confirma qu’il lui restait des chambres. C’était une invite cousue de fil blanc. Et Bienvenida le comprit si bien qu’elle ne répondit pas tout de suite. Tout en échangeant des banalités, nous mangeâmes le dessert et bûmes un café. C’est alors qu’elle dit enfin :

— Prefiero seguir hasta París hoy mismo. Voy a tomar un tren de noche. Me puedes acercar hasta la estación ?
— Je préfère aller jusqu’à Paris aujourd’hui même. Je vais prendre un train de nuit. Tu peux m’emmener jusqu’à la gare ?

Je pensai que peut-être l’argent lui faisait défaut :

— No te vayas por el dinero, que te invito yo.
— Si c’est pour l’argent, ne t’en fais pas, tu es mon invitée.
— Lo siento, Pedro, pero est mejor que me vaya, y lo sabes.
— Je regrette, Pierre, mais il vaut mieux que je m’en aille, et tu le sais.
— Bueno, maja, me da pena, pero ¿ qué le puedo Hacer ?
— Cela me désole, tu sais, mais que puis-je y faire ?

Nous échangeâmes nos adresses sur des coins de calepin, et dix minutes plus tard, je la laissais dans un hall de gare vide. Le baiser sur les joues que nous échangeâmes fut le seul contact physique que nous eûmes, et dans notre regard, on aurait pu lire tout le regret que nous avions de nous quitter ainsi, suivant la voie de la raison.

Finalement, je ne pris pas de chambre. Et lorsque après avoir roulé toute la nuit, je regagnai mon appartement de Saint-Malo, à ma compagne qui m’interrogeait sur le déroulement de mon voyage, je répondis :

— A l’aller, j’ai perdu deux heures à Toulouse, après avoir été rançonné à un feu rouge par un type avec un couteau, mais au retour, rien à signaler. J’ai hésité à faire étape à Poitiers, hier soir, mais finalement j’ai préféré rentrer directement.

(Préférer n’était sans doute pas le terme adéquat, mais il y a des vérités qui ne sont jamais bonnes à dire pour la paix des ménages.)

Adieu, ma jolie passante !

© Pierre-Alain GASSE, août 1999. Tous droits réservés.

jeudi 25 juin 2009

Au fond du trou

Aujourd'hui, est mise en ligne ma dernière nouvelle, intitulée "Au fond du trou"
Voici le lien :
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