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samedi 11 mai 2013

Soliloques - La Fille qui dormait les yeux ouverts -Exégèse


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Voici venu le temps de clore cette série de billets sur les nouvelles qui composent le recueil "Soliloques".

Une série en forme d'épitaphe probablement puisque son éditeur vient de mettre la clé sous la porte, le 23 avril dernier.

Avec cette disparition prématurée, "Soliloques", dans cette première édition papier, n'aura donc vécu qu'une année, un mois et huit jours.

Fin mai, nous saurons si un repreneur s'est manifesté. Très improbable, vu le passif de l'entreprise. Alors, si un éditeur, papier/numérique, passe par ici, qu'il sache que "Soliloques" est de nouveau disponible.

Mais venons-en à cette dernière nouvelle du recueil.

Il s'agit, comme l'indique l'exergue, d'un hommage au grand et prolifique écrivain uruguayen Mario Benedetti, décédé en 2009. Hommage inspiré par sa nouvelle intitulée "La noche de los feos", "la nuit des laids" (1966) qui raconte la rédemption mutuelle, si je puis dire, d'un jeune homme enlaidi par une brulure au visage et d'une jeune fille défigurée à la suite de l'ablation d'une tumeur.

C'est une situation inverse que décrit celle-ci.

Cela commence par une rencontre amoureuse, classique de nos jours, dans laquelle c'est la fille qui mène la manœuvre. Sauf que l'héroïne est aveugle et que, regard caché derrière ses lunettes noires, l'obscurité de la boîte de nuit, puis celle de la chambre aidant, le garçon ne s'en rendra compte que le lendemain matin.

Ce seul handicap aurait pu suffire à provoquer la fuite du héros. Mais vient s'y ajouter un trait d'étrangeté paradoxal qui donne à la nouvelle son titre intrigant : "La Fille qui dormait les yeux ouverts".

Ce détail troublant, ajouté à la peur de la différence, va provoquer le départ lâche et empreint de ridicule du personnage.

Que chaque lecteur s'interroge : qu'aurait-il fait dans une situation pareille ?

©Pierre-Alain GASSE, mai 2013.

mercredi 5 septembre 2012

Alfred, le cyclope - Histoires d'hier pour enfants d'aujourd'hui 1


C'est la rentrée ! Alors, pour petits et grands, la version écrite d'une histoire imaginée cet été, à la demande de l'aîné de mes petits-enfants.

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©Dr. Patch.ca

Cette histoire s'est passée chez moi, dans ma petite école de campagne, mais il m'est avis que cela pourrait aussi bien se produire chez vous. Aussi vais-je vous la raconter pour que vous ne commettiez pas la même bêtise que nous.

Dans cette école, il y avait un garçon, qui, pour des raisons que j'ignore, ne voyait que d'un œil, le gauche. Son œil droit restait obstinément fermé.Naturellement, dès son arrivée, cela attira notre attention à mes copains et moi et bientôt, sans trop savoir pourquoi, nous le surnommâmes "le cyclope".

Mon père, qui un jour, m'entendit mentionner ce surnom, me fit lui raconter la chose et déclara que c'était idiot, car premièrement, les cyclopes étaient des personnages légendaires et, deuxièmement, ces géants n'avaient qu'un œil au milieu du front, ce qui, bien entendu, n'était pas le cas d'Alfred.

Néanmoins, le surnom lui resta.

Notre maître de CM2 s'appelait M. Jean. C'était un bon maître, qui utilisait parfois de surprenantes méthodes pour parvenir à ses fins.

En ce temps-là, le ramassage scolaire n'existait pas encore et peu de parents avaient une automobile. Les plus chanceux venaient à l'école en bicyclette et la plupart "pedibus cum jambis" comme disait mon père, ce qui voulait dire tout bonnement "à pied". Pour ceux qui habitaient des hameaux éloignés, cela représentait parfois plus d'une heure de marche, matin et soir.

Mais cela nous paraissait normal, nul ne s'en plaignait. Au contraire, le chemin était source de mille jeux et distractions et souvent aussi, il faut bien le dire, de retards coupables, pour avoir fabriqué des sifflets en sureau, cueilli des mûres ou chipé quelques pommes dans un verger.

Cette semaine-là, nous avions été particulièrement vindicatifs envers Alfred, qui avait même pleuré, de son seul œil valide.

Nos chaussures n'étaient pas comme les vôtres. Si plus personne ne venait en sabots, avec de la paille dedans, la plupart d'entre nous usaient des galoches : des chaussures à semelles de bois, pas très confortables. C'est pourquoi nous les ôtions en classe pour mettre des chaussons de feutre, chauds et douillets.

Ce jour-là, sur le chemin du retour, j'eus mal aux pieds et pourtant mes galoches étaient "faites" depuis longtemps, mais, peu doué pour les boucles de lacets, devant la corvée d'avoir à les refaire, je me contentai de marcher un peu comme sur des "œufs".

À la maison, en me déchaussant, quelle ne fut pas ma surprise de trouver à l'intérieur, trois petits cailloux blancs, de ceux que l'on remettait sur les routes goudronnées, de temps à autre.

Le lendemain matin, la cour de l'école, ne bruissait que d'une rumeur : "le cyclope' pour se venger de nos brimades, avait placé des cailloux dans toutes les chaussures de la classe ! Et nous avions, qui une ampoule, qui une coupure, que nos mères avaient dû soigner.

La classe criait en sourdine : "Vengeance !" Alors, ce jour-là, pendant la récré, échappant à la surveillance de Monsieur Jean, je pissai dans l'encrier du "cyclope", un autre noua ensemble les lacets de ses chaussures, et l'un de nous poussa même dans le fond de chacune... une crotte de chien ramassée sur la cour !

Le lendemain, Alfred, n'était pas à l'école : nous pensâmes qu'il s'était "dégonflé", craignant une seconde journée de représailles, plus rude encore que la première.

Mais, ce soir-là, à peine avions-nous fait quelques centaines de mètres sur le chemin du retour à la maison que nos pieds nous faisaient mal. Il nous fallut nous déchausser au bord de la route pour découvrir à nouveau trois petits cailloux blancs dans chacune de nos godasses !

Ce ne pouvait pas être le cyclope le responsable de cette malveillance puisqu'il n'était pas à l'école ! Mais alors, la première fois, peut-être n'était-ce pas lui, non plus ?

Nous dormîmes la tête pleine de questions et de soupçons.

Le lendemain matin, Alfred était revenu et, à peine étions-nous assis à nos pupitres que Monsieur Jean nous tint ce discours :

"Ce matin, vous vous demandez bien qui a pu mettre des cailloux dans vos chaussures hier, vu qu'Alfred n'était pas à l'école, n'est-ce pas ?"

Nous acquiesçâmes bruyamment.

"Eh bien, je vais vous le dire, c'est moi !"

Un cri de stupeur et de réprobation nous échappa.

"Mais pourquoi ai-je fait cela ? Tout simplement, pour vous prouver que vous aviez eu tort d'accuser Alfred, la première fois. Car cette fois-là, c'était moi aussi."

Un second cri de stupeur et d'indignation se fit entendre.

"Et pourquoi accusiez-vous Alfred de cette mauvaise plaisanterie, plutôt que Pierre, Marcel, Jeanne ou Catherine, qui toutes et tous ont l'âme farceuse, vous le savez bien ? Simplement, parce qu'il est différent de vous et que cette différence vous inquiète à tel point que vous l'avez affublé d'un surnom ridicule. Et pour couronner le tout, vous avez imaginé qu'il était responsable de tous vos désagréments. Eh bien, non "!

Un silence gêné s'établit sur la classe.

"Ce que je voudrais que vous reteniez de tout ceci, c'est qu'il ne faut jamais accuser sans preuves, sous peine de commettre de grandes injustices et qu'il faut respecter les différences de chacun. Comprenez-vous cela ?

Nous répondîmes "oui" tous en chœur, plus ou moins convaincus par cette démonstration à nos dépens.

Rassurez-vous, termina Monsieur Jean, par mégarde, hier, j'ai aussi mis des cailloux dans mes chaussures, rangées à côté des vôtres !

Alors, nous avons ri avec lui, aux éclats, de toute cette aventure...

Le "cyclope" est resté le "cyclope", mais à présent il en est presque fier !

©Pierre-Alain GASSE, août 2012.

lundi 26 juillet 2010

La Fille qui dormait les yeux ouverts (Journal d'un salaud ordinaire 1)

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À la mémoire de Mario Benedetti
écrivain insigne, conteur hors pair
avec toute mon admiration
et tout mon respect.

 I

Le régisseur lumière venait de diriger sur elle une poursuite blanche. C'était les instructions pour les danseurs qui sortaient du lot.

Elle portait des lunettes noires qui lui mangeaient la moitié du visage, mais de toute sa personne émanait une aura qui attirait les regards comme le soleil le tournesol. Danseuse solitaire au rythme de la musique du Twenty Four, à son alentour s'était formé un chœur d'admirateurs qui s'agitaient avec l'espoir d'entrer dans son cercle de lumière.

J'en faisais partie.

Sa robe courte, de toile écrue, sans manches et au discret décolleté mettait en valeur sa peau aux tons dorés ainsi que sa longue chevelure châtain clair. Entouré de corps masculins, le sien, menu, absorbait les ondes de la musique pour les traduire en mouvements, gestes et ondulations en parfaite harmonie avec le rythme proposé, qu'il fût latino ou rock.

La regarder était un enchantement.

Elle était venue avec une copine, qui, depuis leur arrivée, n'avait pas quitté des yeux un garçon blond - T-shirt et jean moulants - qu'elle draguait à présent sans plus se soucier de son amie.

Lorsque la musique a changé de rythme, elle est demeurée quelques instants sur la piste, comme désorientée, et moi, saisissant ma chance, je lui ai pris la main pour la ramener à la table où se étaient restés sa veste et son sac,

Nous nous sommes assis, j'ai appelé le garçon pour qu'il nous apporte à boire, nous avons opté pour une nouvelle bière et c'est alors qu'elle m'a dit :

— Je me demandais quand tu allais te décider à m'aborder.

Je n'en croyais pas mes oreilles !

Sur la banquette basse, sa robe courte dévoilait en grande partie des jambes fuselées admirables. Ma main la plus proche de son genou droit me brûlait, mais je n'ai pas osé, malgré le message assez clair qu'elle venait de m'adresser.

Nous avons bu nos bières assez vite, car entre la chaleur suffocante de la boîte et celle de la danse, nous avions à présent une soif d'éléphant. J'allais lui proposer de prendre un autre verre, lorsqu'elle a posé une main sur ma cuisse et m'a dit :

— Partons d'ici. Chez moi, ça te dit ?

Et comment ! ai-je pensé.

Fin du premier acte.

II

— Tu habites loin ?
— À deux pâtés de maisons d'ici. On peut y aller à pied.

Elle m'a pris le bras, comme si nous étions un vieux couple.

Il faisait nuit noire et les lampadaires éclairaient faiblement. Je la tenais par la taille et elle se laissait embrasser en marchant. Mais un peu distraite, comme si son attention était portée ailleurs.

Au bout de quelques centaines de mètres, elle m'a dit : "C'est ici" et a sorti de son sac à main deux clés reliées par un petit cordon. Puis m'en a tendu une :

— Tu veux bien ouvrir ? La serrure est un peu dure.

C'était un porche fermé par une grille dans un immeuble moderne, avec ascenseur.

— Deuxième droite.

Il était vide, à cette heure du petit matin et comme l'impatience nous était venue, nous avons commencé à nous dévêtir l'un l'autre en montant. Ses mains avaient glissé jusqu'à ma ceinture, les miennes cherchaient le bas de sa robe.

J'ai ouvert la porte du studio avec la seconde clé sans me rendre compte exactement de mes agissements, car la partie basse de mon individu, à présent, s'était emparée de moi et j'aurais été bien en peine d'aligner deux pensées étrangères à notre activité. Tout comme elle, je pense.

Sans allumer, la porte refermée d'un coup de pied, nous avons roulé sur la moquette jusqu'au bord de ce qui s'avéra être le lit. Je l'ai hissée dessus, nos derniers vêtements ont volé et... nous nous sommes perdus l'un dans l'autre.

Fin de l'acte deux.

III

Un marteau-piqueur me trouait les tempes. Trop de mélange d'alcools - gin-tonic, mojito, bière - La lumière qui filtrait des rideaux incomplètement tirés avait allure d'ennemie acharnée contre moi. Ma langue et ma gorge étaient aussi râpeuses que du papier de verre. Les digits phosphorescents du radio-réveil indiquaient onze heures dix.

Je me suis retourné et c'est alors que je l'ai vue.

Elle reposait sur le dos, les yeux ouverts dans la pénombre.

Mon cœur a fait un bond dans ma poitrine. Un instant, je l'ai crue morte. J'ai approché ma main et j'ai pu éprouver à nouveau le contact de sa chair tiède et ferme.

Je l'ai appelée doucement tout en parcourant des lèvres la pointe de ses seins maintenant assagis, son nombril minuscule, sa toison claire, les ongles de ses pieds laqués de carmin.

S'étirant avec lenteur, elle a remué doucement les hanches sous mes baisers. J'ai entrepris le parcours inverse, m'attardant sur son sexe tumescent jusqu'à ce qu'elle gémisse faiblement.

C'est à ce moment que j'ai allumé et l'ai regardée pour la première fois dans les yeux : d'un bleu quelque peu délavé, ils étaient restés ouverts, fixes, comme morts. J'ai pris peur, en silence.

Elle a dû le sentir et a dit :

— Tu t'en es aperçu, n'est-ce pas, chéri ?

Sans réponse de ma part, peu après, elle a allongé la main dans ma direction. Mais ses doigts n'ont rencontré que la soie noire de ses draps.

Malgré mes précautions, la porte a claqué légèrement. J'étais sur le palier, nu, mes fringues ramassées en toute hâte, dans les mains.

La fille qui dormait les yeux ouverts était... aveugle et s'appelait Cécilia*.

C'était trop pour moi.

FIN

  • du latín "cæcilia", féminin de "cæcilius", derivé de "cæcus", dont l'un des sens est "aveugle".

©Pierre-Alain GASSE, juillet 2010.