mercredi 2 septembre 2015

Work in progress - Trois cyclistes si sexy... - Nouvelle noire

IMG_0187.JPG I

Côte de Goëlo

Je circulais sur la route côtière dites des falaises de Plouha, dans les Côtes d'Armor, à l'époque où ce département s'appelait encore "Côtes-du-Nord", pour le plus grand étonnement des étrangers, surpris de trouver le nord si à l'ouest !

Au volant d'un Range Rover Classic récemment acquis, je roulais à faible allure, afin de mieux apprécier la splendeur du paysage. Le jour déclinait et le ciel s'était déjà enflammé de rouge, d'orange, de carmin, de violine qui le disputaient à l'azur. Une farandole de nuages bas occultait à demi le disque rougeoyant du soleil.

Ramenant mon regard sur la route, je perçus un point mobile, là-bas tout devant. La curiosité me fit accélérer. Je me rapprochai bientôt.

C'était une jeune fille à vélo, jambes nues, jupe au vent, chevelure blonde sur les épaules, qui dodelinait de la tête en pédalant. Me rapprochant encore, je vis qu'elle écoutait un Walkman et ne m'avait pas entendu arriver.

De la main droite, j'attrapai mon Leica M3, toujours à côté de moi sur le siège avant, et lâchant le volant quelques instants, cadrai, à travers le pare-brise, la route avec la jeune fille dans le coin supérieur gauche, avant de déclencher.

Soixante mètres, quarante... Je mis mon clignotant et m'apprêtais à la dépasser. Nous étions proches d'un endroit où la route tutoie le vide. Un à-pic d'une centaine de mètres.

J'allais me déporter sur la gauche pour doubler quand, au dernier moment, je lâchai à nouveau le volant, laissant mon véhicule décider de sa trajectoire.

Il y eut un bruit sec lorsque l'extrémité droite de mon pare-buffles entra en collision avec le garde-boue arrière de la cycliste.

Sous le choc et l'énergie cinétique développée, celle-ci fut éjectée, décrivit dans les airs une élégante parabole de pantin articulé avant de rebondir sur un rocher en saillie et s'abîmer cent mètres plus bas dans les flots calmes de la mer étale, en créant deux séries de cercles concentriques : la première pour le corps, la seconde pour la bicyclette, à quelques fractions de seconde d'intervalle.

En panique, je réussis malgré tout à reprendre le contrôle du volant pour ramener mon automobile dans le droit chemin et éviter de suivre la cycliste dans sa chute,  mais je dus me garer un peu plus loin, sur la banquette, tant la poussée d'adrénaline avait été forte...

Ce 20 septembre 1980, à 19h 16 exactement, par un hasard quelque peu provoqué, je venais de renverser ma première cycliste. 

C'était pour moi, Grégoire Samzun, trente ans, célibataire, photographe ambulant, le début d'un étrange et horrible itinéraire du poids duquel je veux me libérer aujourd'hui.

II

Marais de Guérande

La deuxième fois que j'ai fauché le destin d'un d'autre, c'était dans les marais salants de Guérande, au petit matin, quelques années plus tard.

J'avais dormi dans mon véhicule, sommairement aménagé à cet effet, garé sur un placis gravillonné à côté d'une guérite de vente de sel, sur la route qui va de Batz-sur-Mer à la Turballe à travers les marais salants.

C'était la mi-août. Un jour radieux s'annonçait et les camions et camionnettes des livreurs circulaient affairés à porter leurs commandes dans les commerces des bourgades environnantes. La plupart avaient emprunté la grand-route, mais quelques-uns, comme moi, serpentaient entre les œillets des salines.J'avais embrayé derrière l'un d'eux pour me rendre à la première boulangerie acheter des croissants, quand, débouchant d'une voie latérale, une cycliste en cuissard et maillot jaune fluo assortis, me coupa la route, brûlant le stop pour ne pas briser sa vitesse.

Silhouette affûtée, vêtements moulants, son corps tendu par l'effort dégageait une impression de force facile et d'harmonieuse fluidité. Soudain, jaillit en moi la réminiscence de l'épisode de Plouha, aussi impérieuse qu'inattendue.

Je la suivis à distance pendant un kilomètre ou deux. Jusqu'au moment où la route présente une succession de virages serrés. Alors j'accélérai, tout en prenant un cliché superbe de l'ensemble que le paysage et elle formaient dans l'aube naissante. Elle coupait la troisième courbe lorsque je l'atteignis. L'instant d'avant le choc, elle a tourné la tête vers mes vitres teintées, inquiète de ce bruit qui se rapprochait et j'ai perçu un sourire qui se déformait.

Une onde de plaisir m'envahit au moment où je la percutai, l'envoyant voltiger dans la vase de l'étier, en contrebas du tas de sel d'un paludier, tandis que s'envolait dans le ciel bleuissant le petit peuple du marais, foulques, tadornes, spatules, et un héron cendré.

Nous arrivions à une fourche et nos destins se séparaient. Le mien filait vers Batz-sur-mer. Le sien venait de se briser.

III

Queyras

Furieux contre moi-même de n'avoir pas su résister à ce terrible instinct meurtrier, mais trop lâche pour en assumer les conséquences, dans les heures suivantes, j'ai traversé la France en diagonale, pour aller me cacher au fin fond du Queyras, à une portée de fusil de la frontière italienne.

À Guillestre, dans une agence qui s'est trouvée sur ma route, j'ai loué, sur la foi de quelques photographies, une fuste sommairement restaurée, plus haut dans la vallée, entre Molines et Saint-Véran.

De là, j'ai continué mon métier, allant de village en village photographier bêtes et gens, dans leur cadre de vie, la montagne toujours si belle.

Les débuts ont été difficiles. J'ai dû me contenter de peu. Mais ces lieux ont ceci de magique que, plus qu'ailleurs, on y apprend la valeur de l'essentiel.

On a fini par m'adopter, sans trop me questionner. Les gens d'ici, tradition protestante oblige, sont des taiseux à qui l'Histoire a appris à garder leur passé pour eux. C'est ainsi que le mien s'est estompé peu à peu dans ma tête.

Et puis, l'an dernier, j'ai réalisé une exposition de portraits géants des habitants d'un village voisin. Tirés sur toile, placardés sur les murs des maisons et bâtiments, outre réconcilier hommes, femmes et enfants, avec leur image sublimée par le noir et blanc, elle a finalement attiré la foule de toute la contrée et même au-delà.

Prévue au printemps pour un mois, elle a été prolongée jusqu'à l'arrivée des premiers frimas.

Le succès m'a rattrapé. Radios et télés sont arrivées. Vanité aidant, je me suis laissé interviewer. 

À la suite de la publication de ces reportages, j'ai reçu de divers coins de France, de la part de mairies en mal de publicité, des invitations à venir tirer le portrait de leurs administrés.

Et moi, comme un con, au lieu de continuer de vivre peinard dans ces montagnes qui m'avaient apporté l'oubli, j'ai repris la route. 

IV

Dernière ligne droite

Et ce qui devait arriver arriva.

C'était septembre. Je circulais alors sur la Côte d'Opale, entre Berck et la frontière belge, profitant d'une exceptionnelle semaine de beau temps, dans une région qui n'est pas réputée pour son soleil. 

J'avais écarté le restaurant panoramique vieillot du Mont d'Hubert pour déjeuner dans une avenante auberge du bourg d'Escalles et projetais de redescendre vers Le Tréport et ses falaises en suivant la côte au plus près. Ce parcours d'une centaine de kilomètres me prit l'après-midi entière, la lumière extraordinaire de cette fin d'été m'amenant à de nombreux arrêts en différents points de la côte pour des clichés qu'on ne réussit pas tous les jours.

Cela s'est produit entre Les Terrasses du Tréport et Criel-Plage, là où la route longe une zone vide d'habitations, au plus près des hautes falaises de craie.

J'avais dû abaisser le pare-soleil, pour ne pas être ébloui par les premières lueurs du couchant et tenter de conserver le cap plein ouest de la route. Mais l'astre était si bas que j'y parvenais avec peine et une fois déjà j'avais failli perdre ma trajectoire.

Soudain, je la perçus dans le halo de lumière qui m'éblouissait. Elle circulait en short et petit haut sur un vélo pliant, dont le développement réduit ne lui permettait pas d'avancer bien rapidement. Ses jambes fuselées avaient beau mouliner, par rapport à moi c'était presque comme si elle faisait du sur-place !

Je ne l'ai pas touchée. Juste serrée d'un peu trop près. Le déplacement d'air causé par la masse en mouvement de mon véhicule a suffi.

Déséquilibrée par le souffle, ses mains ont quitté son guidon pour faire balancier. C'est l'instant que j'ai saisi dans mon viseur.

Celui d'après, elle traversait la berme sans pouvoir s'arrêter et disparaissait de la route. Je n'ai perçu ensuite qu'un long cri réverbéré par la falaise.

Deux minutes plus tard, j'entrais dans le village de Criel.

V

Voyage intérieur

J'ai compris, par la suite, que c'est une conjonction de circonstances précises qui déclenche en moi cette irrépressible pulsion assassine : les couleurs de l'aube ou du crépuscule, tout d'abord, une route isolée ensuite, une silhouette féminine attirante enfin. À vélo.

Il m'a fallu du temps encore pour élucider ce dernier point. Pourquoi des cyclistes ? J'ai eu beau fouiller mes souvenirs, je n'y ai pas retrouvé beaucoup de femmes à bicyclette autres que ma mère. Première image : moi sur son porte-bagages, en amazone, accroché aux ressorts de la selle. Je devais avoir sept ans. C'était la fin des années cinquante.

Comment est né ce fantasme, alors ? Les livres ? Le cinéma peut-être ? J'ai conscience ensuite d'une couverture de livre d'une collection enfantine : Martine à bicyclette, je crois. Emprunté à la collection de ma défunte petite sœur. D'un autre aussi, bien plus tard, au début des années 80 : La Bicyclette bleue, de Régine Deforges. Et de Laetitia Casta, incarnant l'héroïne, dans les téléfilms éponymes. Je n'étais pas insensible à son charme. Serait-il possible, alors ...? Ah, une chanson aussi : l'incontournable À bicyclette, chantée par Yves Montand. C'est bien peu et le tout doit flotter dans l'imaginaire de bien des gens. Alors, pourquoi cela a-t-il entraîné cet horrible et cataclysmique passage à l'acte chez moi ? Serais-je donc d'une nature mauvaise et perverse ?

Peut-être ne sont-ce pas des raisons inconscientes de commettre ces actes qu'il faut que je cherche, mais bel et bien le contraire !

J'aurais pu, par exemple, écarter sciemment de renverser des conductrices au détriment de cyclistes parce que sur une automobile les traces d'impact sont bien plus importantes que sur un vélo ? Et donc, les probabilités d'être identifié plus grandes. Dans sa folie même, cette hypothèse m'apparut d'une logique certaine.

Mais non, je refusais de croire qu'il y avait en moi un instinct criminel. Tout juste voulais-je bien admettre que j'étais sujet à des pulsions malsaines.

À ce stade, je dus reconnaître que j'avais besoin d'aide, et au terme de longues tergiversations, je me décidai à consulter un psychanalyste.

Dans l'annuaire de la ville où j'étais, il y en avait deux : un homme et une femme. Devinez lequel j'ai choisi.

Je me suis donc présenté chez elle sous une fausse identité - mon nom maternel, en fait - et nous avons commencé une analyse, à raison d'une séance par semaine. J'ai plus ou moins refait sur son canapé le cheminement que j'avais entrepris en solitaire, dévidant l'écheveau embrouillé de mon passé. Jusqu'à ce jour lointain de ma petite enfance :

VI

Point de rupture

J'avais cinq ans. Mon père était menuisier-charpentier et je pénétrais avec un mélange de crainte et d'admiration dans l'atelier quand vrombissaient les machines. L'énorme scie à ruban, la dégauchisseuse-raboteuse et la mortaiseuse.

J'ai encore dans les oreilles le crescendo des lames, ciseaux et mèches progressant dans le sapin, le chêne ou le châtaignier des fermes, pannes, chevrons et voliges que mon père travaillait.

La scie à ruban avec ses deux volants de fonte était celle qui m'impressionnait le plus. La plus dangereuse aussi. À l'époque, la sécurité était encore balbutiante sur ces machines : il n'y avait aucun carter pour empêcher la lame de sortir de son axe. J'en ai vécu l'expérience, hélas. 

Ce jour-là, alors que je venais d'entrer, un nœud dans le bois, plus résistant que les autres, fit se cabrer la lame ; il y eut un bruit sec et, soudain libérée de son entraînement, une extrémité s'en alla faucher net la tête de mon père, penché sur son ouvrage pour guider la pièce en cours de sciage.

Des flots de sang rouge sombre avaient jailli des veines jugulaires et d'autres rouge vif des artères carotides, tandis que sa tête tombait dans la sciure et les copeaux odorants au pied de la machine, envoyant rouler un peu plus loin le béret qui le coiffait. Et son corps, toujours arc-bouté sur son ouvrage !

Après un temps indéterminé de stupeur tétanisée, je m'étais enfui vers la maison !

Épilogue

Jusqu'à ce jour, je n'avais pas conscience d'avoir assisté à cette scène d'horreur. Je restituais un récit édulcoré que je croyais fourni par mes proches, alors que c'était moi qui l'avait fabriqué.

Je ne suis pas retourné chez la psy. Je ne veux pas faire face au rapport immanquable entre ce drame refoulé et les événements postérieurs qui sont survenus.

Pourtant, il faut bien que tout cela s'arrête. 

Depuis longtemps, dans une enveloppe scellée, sur ma table de travail, il y avait trois photographies en noir et blanc. Je les ai postées il y a trois mois au Procureur de la République.

À présent, j'attends.

J'ai vendu mon vieux 4x4. Je ne circule plus qu'à bicyclette, le soir ou à l'aube, sans casque ni lumière.

La justice ou le destin me rendront bien un jour la monnaie de ma pièce.

©Pierre-Alain GASSE, août 2015.

mardi 1 septembre 2015

Ne disais-tu pas que tu m'aimais ? - Chapitre 6


jardindesplantes.jpg VI

Il est midi. J'ai distribué la moitié de mon stock de marque-pages ; il faut que j'arrête où je n'en aurai plus pour tantôt. Si je n'ai pas oublié de pointer l'une ou l'autre, six personnes ont examiné mes livres d'un peu près, sur la cinquantaine qui est passée devant. Pas trop mal. J'en ai même vendu un, le dernier publié, « L'Indonésienne ». À quelqu'un qui a déjà voyagé par là-bas. Logique. J'espère qu'il ne sera pas déçu. La mémoire est un prisme sélectif et déformant. La sienne comme la mienne. Nos deux visions s'accorderont-elles ?

Je m'apprête à aller échanger mon bon pour un sandwich et une boisson à la buvette du salon, lorsqu'un événement imprévu se produit devant moi : une visiteuse vient de chuter sur le parquet en trébuchant sur une goulotte électrique mal positionnée qui traverse l'allée.

Je me précipite à sa rencontre et l'aide à se relever :

― Ça va ? Vous ne vous êtes pas fait mal ?

Elle a mis les mains en avant, pour protéger son visage dans la chute, et la gauche est un peu écorchée. Une goutte de sang perle. Une chance : j'ai, pour une fois, un paquet de mouchoirs en papier dans ma poche. J'en propose un qu'elle accepte en souriant.

C'est alors que je la reconnais : âge, stature, coiffure, visage, couleur des yeux : oui, tout concorde. C'est elle. Je me tais. Elle me remercie. S'époussette. Récupère son sac, resté au sol. C'est maintenant ou jamais.

― Votre visage ne m'est pas inconnu…

Ce n'est pas moi, mais elle qui vient de parler. Elle poursuit :

― Seriez-vous d'ici ?

J'enchaîne :

― Presque. J'ai habité quinze ans dans cette ville. Mes parents ont tenu un bureau de tabacs rue des Trois Rois de 1955 à 1970.

Elle rougit légèrement.

― Alors tu es… Julien ?
― Oui. Et toi, Anna, n'est-ce pas ?

Elle acquiesce. Nous mesurons en silence le passage du temps sur chacun, confrontant la dernière image en notre mémoire à la réalité qui nous fait face.

― Ça fait combien de temps ? Sous-entendu : qu'on ne s'est pas vus, dit-elle.
― Plus de trente ans, près de quarante, je pense, dis-je. La dernière fois que je t'ai vue, c'était à Saint-Gervais, un jour de Toussaint. J'étais avec ma mère. Nous nous sommes salués à la sortie.
― Peut-être bien. Alors, tu écris ? Mais, sous un autre nom, donc ?
― J'ai pris celui de ma mère comme nom de plume.

Elle feuillette mes ouvrages sur la table. J'aimerais autant qu'elle ne lise pas le premier dans lequel elle pourrait se reconnaître. Je l'oriente vers le dernier. Trop tard. Elle vient de lire le résumé du « Baiser de la Toussaint ».

― Mais, ça se passe ici, ça ?
― Ou...i, réponds-je en balbutiant.
― Alors, je vais te le prendre. Tu peux me le dédicacer ?
― Bien sûr, Anna. Avec grand plaisir.

J'ai deux minutes à peine pour trouver une formule, aussi allusive qu'imprécise, aussi chaleureuse que discrète. Une vraie gageure. Je commence :« Pour Anna…Mon stylo se relève. J'hésite, serait-ce encore compromettant d'écrire : « À mon premier amour. » ? En suis-je si sûr d'ailleurs ? J'opte pour une formule bien plus passe-partout : « En souvenir du temps béni où nous étions adolescents. »« Avec toute mon amitié. Julien. »

Je lui tends le livre. J'ai glissé à l'intérieur ma carte de visite professionnelle. Elle lit la dédicace et remercie d'un sourire difficile à interpréter. Nous nous embrassons. Quatre bises. Vais-je me lancer ?

― J'allais déjeuner. Veux-tu, peux-tu m'accompagner au restaurant d'à-côté ? Tu me raconteras ta vie et moi la mienne.

Elle marque un temps d'hésitation avant de dire :

― D'accord, Julien. Allons-y. Juste le temps de passer un coup de téléphone.

Quelques minutes plus tard, nous nous retrouvons en tête-à-tête, derrière les baies vitrées du « Jardin des Plantes ». La salle, au décor un peu suranné, est aux trois quarts pleine. D'autres collègues ont choisi d'y prendre également leur pause déjeuner. Je reconnais plusieurs têtes. Sans compter quelques touristes, déjà, et les travailleurs en déplacement habituels.

Je propose à Anna le menu du jour, mais elle veut se contenter d'un plat et d'un dessert. Soit. Pour moi, ce sera entrée et plat. Je lui explique que je suis interdit de dessert et pourquoi.

Une fois nos commandes passées, il y a comme un blanc, la conversation ne sachant pas très bien quelle direction prendre. Je décide d'entrer dans le vif du sujet :

― J'ai su par un de mes frères, qui vit toujours ici, que tu avais épousé Paul. Vous avez des enfants ?
― Oui, deux. Un garçon et une fille. Trente-cinq et trente-deux ans. L'aîné, Dominique, est photographe comme son père. C'est lui qui a repris notre affaire. La fille, elle, est kiné. Et trois petits-enfants : deux chez Dominique, un chez Céline.Je ne lui dis pas que je sais déjà tout cela ou presque par Internet. Il faut que je prenne garde à ne pas me couper.
― Quel âge ont-ils ?
― Ludo, l'aîné, sept ans, son frère, Victor, cinq et leur cousine, Emma, trois. Et toi ?
― Deux filles, de quarante-trois et quarante ans. L'aînée vit à l'étranger, en Asie, et l'autre à Nantes. Elles ont deux garçons chacune…

Et nous voilà partis à dévider l'écheveau de nos vies respectives, depuis toutes ces années : diplômes, travail, mariage, enfants, deuils, petits-enfants…Jusqu'à ce qu'un coup d'œil à la salle vide et un autre à ma montre me fasse sursauter : deux heures un quart. Nous n'avons pas vu le temps passer. Je règle l'addition. C'est l'heure des adieux. Sur le trottoir. Nous nous embrassons comme ce matin.

― Je suis contente de t'avoir revu, Julien. J'ai pensé à toi, quelquefois. Ne disais-tu pas que tu m'aimais ?

Je perçois comme une pointe d'ironie amère dans cette formulation. Je la regarde. M'en voudrait-elle de ne pas avoir insisté davantage ?

― C'était vrai, Anna. Mais j'étais bien trop timide pour te le dire en face.

J'aimerais ajouter : « J'ai pensé à toi longtemps, tu sais », mais les mots ne parviennent pas à sortir de ma bouche. Sans doute est-ce mieux ainsi.

Elle sort de la salle Victor Hugo ; je me rassois à ma place. Elle salue de la main. Adieu, Anna. Cette rencontre met enfin un point final à notre histoire.

À présent, je peux tourner la page.

©Pierre-Alain GASSE, août 2015.

lundi 24 août 2015

Ne disais-tu pas que tu m'aimais ? - Chapitre 5


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V

Il existe en France des milliers de salons et festivals littéraires, du premier janvier au bout de l’an, de la capitale au dernier des chefs-lieux de canton.

Le petit peuple des écrivains auto-édités, des auteurs de plus ou moins grande notoriété, des maisons d’édition locales ou régionales, y a ses habitudes.

Les invités de prestige en ont d’autres.Les premiers classent ceux auxquels ils ont été acceptés selon plusieurs critères, outre le ticket d’entrée : la fréquentation, bien entendu, hélas très variable d’une édition à l’autre, mais aussi l’installation matérielle et l’accueil des organisateurs. Ils hésitent souvent entre un salon où les auteurs s’entassent par centaines et le public défile par milliers, mais n’a d’yeux que pour les têtes d’affiche et d’autres, plus petits, où on les bichonne davantage et où, faute de grives, le public consent à se rabattre sur les merles qu’ils sont. Question de survie.

Les seconds chipotent sur la qualité de leur hôtel, ou la classe de leur billet de train ou d’avion. Question de standing.

L’accueil tient la plupart du temps à la volonté d’un homme ou souvent d’une femme, entourés d’une petite équipe, qui se décarcasse pour mettre sur pied des manifestations toujours difficiles à pérenniser.

Connu ou pas, l’invité d’un salon apprécie un accueil un tant soit peu personnalisé. Certains arrivent quelques minutes avant l’ouverture au public, dans l’effervescence qui précède ; moi, ce matin, je préfère le calme d’une arrivée précoce qui me donne tout le temps de déballer, de faire le tour des lieux, bref de me préparer au mieux à cet exercice nouveau.

Ma timidité demeure ; malgré les années, je dois toujours accomplir un effort pour aller vers les autres. Et, bien entendu, je suis loin d’en être au stade où ce sont les autres qui viendraient vers moi !

Traînant ma valise, chargée d’une dizaine d’exemplaires de chacun des quatre ouvrages à mon catalogue, j’entre dans la grande salle Victor Hugo.

D’une capacité de 600 personnes, cette salle polyvalente des années 80 domine le Jardin des Plantes, sur son côté gauche, en arrière de l’Hôtel Restaurant du même nom. Pourquoi n’ai-je pas réservé là ? C’était à deux pas !

Des rangées de tables sont alignées dans le sens de la longueur de la salle. Deux choix se présentent à moi : ou la parcourir en zig zag pour lire les chevalets indiquant les noms des participants jusqu’à trouver ma place, ou recourir aux organisateurs pour m’y guider.

Je n'ai pas le temps de trancher : déjà on s’avance vers moi. Un listing et un plan de la salle en main, une accorte jeune femme marche d’un pas décidé dans ma direction.

― Bonjour ! Vous êtes…
― Julien Lodéon.
― Enchantée. Corinne, une des trois libraires du centre-ville à l’origine du Salon.
― Comment s'appelle votre librairie ?
― Librairie des Trois Rois. Pourquoi ?
― Ah, c'est drôle ! J'ai habité cette ville et votre rue pendant une quinzaine d'années, dans ma jeunesse. Je connaissais bien le libraire d'alors. Un vieux monsieur, toujours tiré à quatre épingles. J'ai oublié son nom, Verdier, je crois. À présent, je réside en Côtes d'Armor.
― C'est un retour aux sources, alors ?
― En quelque sorte. J'ai encore de la famille sur place. ― Vous vendez vos livres directement, je crois ?
― Oui, désolé, mon éditrice n’a pas encore de distributeur.
― Pas de souci. Nous avons aussi réservé des places pour les petites maisons et les indépendants. Venez. Je vais vous indiquer votre emplacement.

Je savais, pour l’avoir lu sur des forums de participants que, dans un salon du livre, le moment du placement est toujours empreint d’appréhension, car s’il y a quelques très bonnes places, en général dévolues aux invités d’honneur, et une majorité de correctes, certaines peuvent s’avérer mauvaises, voire impossibles, lorsqu’elles sont en plein courant d’air ou dans les coins, où presque personne ne passe. C’est une loterie, livrée au libre arbitre des organisateurs.

Pour cette première fois, bonne pioche, ma place est en tête d’allée dans la seconde rangée. Je remercie avant de commencer à m’installer.

D’abord, je dessangle et sors mon carton de la valise, puis mes chevalets, le parapheur avec ma documentation : coupures de presse, visuels de tous mes recueils, affiches.Dans le carton, s’empilent une boîte à chaussures où j’ai soigneusement rangé quelques exemplaires de chacun de mes ouvrages, d’autres livres encore emballés en paquets de cinq ou dix, des marque-pages et flyers, une boîte à thé ronde qui va me servir de caisse et quelques accessoires : ruban adhésif, ciseaux, pinces, au cas improbable où je disposerais d’une grille d’exposition. C’est rare et généralement payant.

Ah ! Deux choses encore : un sarong indonésien pour me servir de nappe, si c’est autorisé et un coussin, car les chaises empilables des salles sont souvent fort incommodes, trop basses, trop profondes pour moi. Je ne voudrais pas rentrer bredouille et en plus avec un lumbago !

Il s’agit maintenant d’organiser tout cela de la manière la plus harmonieuse possible, en fonction de l’espace qui m’est alloué. C’est correct, les tables, à piétement métallique repliable, mesurent un mètre soixante de long, l’espace n'est pas trop compté.

Autour de moi, mes collègues s’affairent pareillement. Quelques-uns, visiblement habitués de longue date, possèdent du matériel semi-professionnel : diable repliable pour transporter leurs caisses de plastique ou de bois, aux dimensions exactes de leurs ouvrages, roll-up ou totem à leur effigie ou celle de leur maison d’édition. Je fais pâle figure à côté !Mais la plupart jouent, peu ou prou, dans la même cour que moi : une valise, deux ou trois douzaines de livres et vogue la galère !

Dix heures ! Pratiquement tous les stands sont en place, mis à part ceux des sempiternels retardataires, venus de loin, difficiles à lever ou peu respectueux des consignes. Nous attendons le public de pied ferme, qui une boule au ventre, qui une fausse indifférence sur le visage, derrière nos piles d'ouvrages, nos chevalets, nos marque-pages, en sirotant notre énième café.

Pour avoir assez souvent fréquenté les salons littéraires, je sais que beaucoup de visiteurs procèdent en deux temps : d'abord un passage en revue rapide de tous les stands pour identifier ce qui les intéresse, quelques arrêts pour regarder, soupeser, feuilleter tel ou tel titre, s'enquérir d'un renseignement, voire dialoguer avec un auteur déjà connu ou carrément inconnu ; ensuite, en fonction de leur budget, de tel cadeau envisagé, de tel coup de cœur, revenir pour procéder aux achats et demander une dédicace.

La crise économique n'a fait que renforcer cette tendance. Rares sont ceux qui cèdent du premier coup à un élan du cœur pour un livre. De plus en plus rares.

Quelle attitude adopter ? Celle du camelot de foire, plein de gouaille, n'est pas trop dans mes cordes. Celle de l'écrivain désabusé, absorbé dans la lecture du journal en attendant le chaland, me paraît un brin méprisante.Je me résous à un entre-deux : une attente bienveillante et souriante, ponctuée de bonjours et d'invites discrètes. C'est parti pour neuf heures d'un parcours immobile.

Combien de personnes s'arrêteront devant mon éventaire ? Vendrai-je quelques livres ? Derrière ces questions pragmatiques, une autre se cache, insistante et encore incomplètement formulée : viendra-t-elle ?

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, août 2015.

lundi 17 août 2015

Ne disais-tu pas que tu m'aimais ? - Chapitre 4


jardindesplantes.jpg IV

J’ai mal dormi. À chaque fois que je change de lit, c’est pareil. Le sommeil me fuit. J’ai beau savoir que l’alarme de mon téléphone retentira à l’heure programmée et encore une fois dix minutes plus tard, au cas où, je passe la nuit sur le qui-vive et m’éveille fatigué.

Ma chambre donne sur la rue et, à travers le rideau, je devine la silhouette du Monument Patton, dans la grisaille du petit matin. Dans mon dos, sept heures sonnent à la basilique Saint-Gervais. Je me lève.Une demi-heure plus tard, je suis le premier dans la salle où sont servis les petits déjeuners. C’est un buffet, très correctement garni.

Jus de pamplemousse, yaourt brassé, thé earl grey, œuf dur et jambon blanc, toasts beurrés et un bout de baguette. C’est un peu plus que d’ordinaire, mais la restauration du midi dans les salons est souvent sommaire, paraît-il, il vaut mieux prendre ses précautions. J’ai délaissé la viennoiserie, pourtant appétissante, mais déconseillée par mon médecin.

J’avise La Manche Libre et Ouest-France sur une table près de l’entrée, les consulte pour vérifier que le Salon du Livre y est annoncé. C’est le cas. L’hebdomadaire manchois se contente d’une photo de la dernière édition, où l’on voit Monsieur le Sénateur maire en train de prononcer le discours d’ouverture, accompagnée de quelques lignes de présentation ; le quotidien rennais, qui sponsorise l’événement, se fend, lui, de trois questions aux organisateurs et d’un article de bas de page sur quatre colonnes. Bien joué, mesdames, messieurs les organisateurs !

Par la fenêtre, j’aperçois deux panneaux de fléchage aux couleurs du journal. Le travail de signalisation a été réalisé dans la nuit, car hier soir, je n’avais rien remarqué.

Huit heures. Encore une heure à tuer avant de me présenter pour l’installation des stands. J’hésite quelques instants, puis une décision s’impose à moi : empoignant mon vêtement, accroché au portemanteau, je sors de la salle à manger, remets ma clé à la réception et commence à descendre la « Constit' ». Arrivé Place Angot, je retrouve de vieux réflexes et utilise la vespasienne installée là, avant d’emprunter la rue Saint-Gervais en face.

Je me retrouve en un territoire si bien connu que je pourrais le parcourir les yeux fermés, passe devant la Poste, le Presbytère, l’ancienne droguerie Le Barbanchon et, à côté, la boutique du père de Paul, photographe à cet endroit depuis les années d’après-guerre. Dans ce studio furent prises toutes mes photos d’identité jusqu’à mes dix-huit ans et aussi celle de notre communion solennelle, à moi et mes frères.

La charcuterie Chapdelaine subsiste, mais a changé de nom. Me voilà place Saint Gervais, devant la basilique, puis, rue des Trois Rois. Elle est restée la même, à l’exception près qu’on a remis le caniveau au milieu, comme aux temps anciens, mais je ne reconnais aucun des commerces. En réalité, il n’y en a presque plus. À l’angle de la place et de la rue Saint-Gervais, la droguerie Tabur a disparu, la pharmacie Marquet aussi, l’épicerie Guillot depuis longtemps, comme le coiffeur Véron d’à côté. Le tabac, journaux, bimbeloterie où j’ai vécu quinze ans n’est plus un commerce, mais une façade aveugle, une entrée d’appartement sans doute.

Jusqu’au bas de la rue, c’est la même chanson. À gauche, plus de boucherie Pellerin, plus de marchand de cidre, vins et spiritueux Caillebotte. De l’autre côté, plus de boutique de chapellerie Pépin. Seule la poissonnerie tout en bas existe encore, avec la librairie qui fait le coin. En face, les meubles Batel conservent un magasin d’exposition et, le jouxtant, la boucherie Grouazel est toujours là. Enfin, un pôle de pérennité !

Rue du Tripot ; le nom et quelques maisons fleurent encore bon le Moyen Âge. Rue du Pot d’Étain : de son passé, la reconstruction d’après-guerre ne lui a laissé qu’une enseigne… Je débouche Place Littré, la mal nommée : c’est la Mairie qui s’y trouve et non le Lycée qui porte le nom de l’illustre grammairien, dont la famille était de la cité.

Je grimpe la rue du Docteur Gilbert, puis la rue Saint-Saturnin, passant sur le côté de la vieille église. Me voilà place du Petit Palet, devant la boulangerie pâtisserie où j’achetais des têtes de nègre ou des rochers à la noix de coco dont j’étais si friand. La rue du Collège est en face.

Je n’ose pas aller plus loin. Je regarde ma montre. Il est grand temps de regagner ma voiture, garée Place Patton avec mon matériel dedans ! Et de remonter le Boulevard du Maréchal Foch au pas de course.

Mes sentiments sont mitigés. La surprise d’avoir retrouvé intacts quelques vestiges de mon passé le dispute à la conscience douloureuse du temps enfui.

Mon entreprise n’est-elle pas vaine ?

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, 2015.

dimanche 9 août 2015

Ne disais-tu pas que tu m'aimais ? - Chapitre 3


jardindesplantes.jpg III
En ce temps-là, je faisais mystère d’un amour au secret éventé depuis longtemps pour une brunette prénommée Anna, qui habitait non loin de là, rampe d’Olbiche.

Cet amour datait de mes quinze ans, peut-être avant, j’en ai perdu le souvenir exact, et depuis je pensais avoir acquis auprès d’elle le statut de « petit ami », comme on disait alors.

Il n’en était rien. Tout juste tolérait-elle que je la raccompagne jusqu’à son domicile, le soir, après les cours, lorsqu’elle se séparait de son amie Laurence, qui habitait place Littré, quelques centaines de mètres plus haut.

Paralysé par le trac et la timidité, j’avais vécu dans cette illusion jusqu’à l’été de mes seize ans, où la frustration et l’éloignement m’avaient amené à me déclarer dans une missive enflammée.

Hélas, ma lettre était restée sans réponse. J’avais espéré encore, mais elle n’était pas venue au rendez-vous fixé, au Jardin des Plantes tout proche. Alors, pour exorciser cet échec, je m’étais amouraché d’autres filles, avec aussi peu de succès.

Puis, bac littéraire en poche, le jour de la rentrée universitaire, j’avais rencontré celle qui, trois ans plus tard, allait devenir mon épouse. Mais, pendant des années, et jusqu’il y a peu encore, cette fille que je n’avais embrassée que sur la joue et dont je ne savais plus trop si je lui avais tenu la main, avait peuplé mes rêves, par intermittence.

Mystérieuse persistance du premier amour.

Le jour baisse. Mon café est bu depuis longtemps. Je commande un cognac, pour me remettre d’une vérité qui vient de se révéler à moi : si j’ai sollicité mon inscription à ce salon, c’est avec l’espoir secret de la revoir !

Autant chercher une aiguille dans une botte de foin, me souffle ma raison.

Un autre fait récent me revient alors en mémoire, en guise d’avertissement : aux obsèques de l’épouse d’un de mes amis, décédée des suites d’une longue maladie, comme on dit pudiquement pour ne pas nommer ce mal si commun qu’est le cancer, une autre de mes amies de jeunesse est venue vers moi et… je ne l’ai pas reconnue !

─ Et pourtant, je l’avais déjà revue dix ou quinze ans auparavant, lors d’une journée de retrouvailles d’anciens moniteurs et monitrices de centre aéré.
─ Eh bien, ton Anna non plus, tu ne la reconnaîtrais pas !
─ Silence ! Moi, je te dis que je la reconnaîtrais, peut-être pas au premier regard, mais je la reconnaîtrai…
─ Chiche !

Je sors mon smartphone, ouvre le navigateur et tape son nom dans la fenêtre de recherche. Zut ! Je me suis trompé d’orthographe. Toujours cette confusion avec le nom d’un personnage de Balzac. Je rectifie. Plusieurs liens apparaissent.Le premier date de quatre ans et relate le décès d’un guitariste de jazz bien connu en Normandie et même au-delà. Je blêmis. C’était son frère. Dom et moi étions ensemble en Terminale. C’était déjà un formidable musicien, remarquable au piano et à la guitare.

Cela me fait un coup d’apprendre que quelqu’un de mon âge, à peine retraité, a trouvé la mort, de façon brutale, sans signes avant-coureurs.

J’ajoute le prénom d’Anna à ma recherche avec une appréhension secrète.

Deux liens apparaissent. L’un vient de ces sites qui recensent les photos de classe. Mais il n’y a pas de photo ! Le second émane d’un réseau social. Et cette fois, avec une photo de profil. Une photo de couple.

Eh, oui, elle est mariée. Un de mes frères, qui vit toujours sur place, me l’a appris incidemment plusieurs années en arrière. Avec Paul. J’ai joué au tennis de table avec lui, quelquefois, dans les anciennes halles, quand nous avions douze ou treize ans.

Ils sont là, sur cette photo de profil, Paul et Anna, tous les deux enlacés, chaudement vêtus, photographiés devant une architecture de style Baltard.

Curieusement, je ne ressens rien.

Je grossis le cliché, scrute les visages. Dans mon souvenir, Paul était petit et mince, Anna plus grande. C’est le contraire ! Non, je ne la reconnais pas vraiment. Elle me rappelle quelqu’un, c’est tout. Il faut dire que je ne l’ai pas vue depuis plus de quarante ans !

Et la seule photographie en ma possession, ce n’était pas elle qui me l’avait donnée ! Je l’avais achetée chez le professionnel qui couvrait chaque année le défilé de la Fête des Fleurs. Costumée d’une tunique courte en satin, elle fronçait le sourcil, à cause du soleil peut-être ou mécontente de sa tenue, tout en marchant au pas de la fanfare. Ce cliché figure toujours dans mon premier album photo.

Après que ma mère ait déménagé pour venir vivre auprès de moi, je ne suis revenu dans ma ville de jeunesse que pour la Toussaint, et jamais je n’ai croisé Anna, ni au cimetière où repose son père décédé brutalement quelques années après (ou avant ?) le mien, ni en ville, lors de mes brèves promenades.

Habite-t-elle toujours la ville, d’abord ? Un instinct mystérieux me dit que oui. J’ouvre l’application des pages jaunes. Passe à l’onglet des pages blanches. Tape son nom de femme mariée. Une adresse apparaît. J’hallucine. Drôle de coïncidence, tout de même !

Elle habite à quelques centaines de mètres de son ancienne adresse, toujours aux abords du Jardin des Plantes, à deux rues de là où doit se tenir le salon auquel je me rends. N’est-ce pas un signe ?

Sonné par cette découverte, je dîne rapidement dans l'établissement le plus proche, autrefois dépendance de la maison Bertheaume. Du museau vinaigrette, suivi d’une andouillette purée. Toutes choses habituellement bannies de mon régime.

La soirée est douce. On est fin avril et le printemps s’épanouit. À peine suis-je sorti de table que mes pas m’emmènent comme malgré moi vers le Jardin des Plantes.

Parvenu Place Carnot, j'entreprends de traverser les pelouses pour me diriger vers la salle Victor Hugo, mais soudain je bifurque pour regagner la Place du Petit Palet, emprunter la rue du Collège, avec l'intention de boucler par la rue Changeons, puis celle du Gué de l'Épine.

Cela a tout de l’acte manqué.

Devant la maison supposée d'Anna, ayant cru percevoir un mouvement de rideau, je me sens ridicule brusquement, rebrousse chemin et m’éloigne à grandes enjambées vers mon hôtel.

Dans quel guêpier me suis-je fourré ?

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, 2015.

jeudi 6 août 2015

Ne disais-tu pas que tu m'aimais ? - Chapitre 2

jardindesplantes.jpg

II

J’ai quitté mon domicile de la Côte de Goëlo après déjeuner. Petit bagage. Carton de livres. Affiches. Marque-pages. J’espère n’avoir rien oublié.

Nationale 12, Saint-Brieuc, Lamballe, puis nationale 176, Dinan. Dol-de-Bretagne, Pontorson… Jadis, la traversée de chacune de ces villes allongeait la durée du trajet d’une bonne dizaine de minutes. À présent, une voie express les contourne toutes. Seule subsiste à double sens une portion dangereuse d’une quinzaine de kilomètres, jalonnée de macabres panneaux sur le nombre d’accidents et de morts. Et quelques goulots d’étranglement que la disposition des lieux n’a pas permis de résorber.

Si je connais bien cette route parce que c’est celle de ma Normandie natale, je ne l’ai pas empruntée depuis longtemps. Le Pays d’Auge, pour moi, ce ne sont plus que des souvenirs. De ma famille, il n’y a plus âme qui vive là-bas. Tout juste si j’y possède encore quelques hectares de terres héritées de ma mère. Sans grande valeur, au demeurant.

Je place Best of Sade dans le lecteur de CD et augmente un peu le volume. La voix chaude et veloutée de l’artiste envahit l’habitacle. Pourquoi cette fille est-elle devenue si rare ? On n’a rien enregistré de mieux dans le genre. Les orchestrations sont magistrales. Même si je crains un peu d’être déçu, il faut que j’achète d’urgence Soldier of Love, son dernier opus.Une heure et vingt minutes plus tard, je quitte la voie express pour monter la fameuse côte des M qui garde A. du côté Ouest. Je me souviens d’être venu y assister avec mon père à l’une des premières courses de côte qui y furent organisées. Pas le Tour de France, non, il ne devait y passer que beaucoup plus tard.

Le Monument au Général Patton, libérateur de la ville, dresse toujours sa massive obélisque en haut de la rue de la Constitution. Le char Sherman M4 qui trône au pied, avec son canon de 75 mm, aurait pu donner à la place un petit air inquiétant, n’était sa peinture toute fraîche.

La « Constit » ! C’était le principal terrain de chasse de ma bande, au temps béni de notre adolescence. Combien de fois avons-nous pu arpenter, de bas en haut et de haut en bas, ces quelques centaines de mètres de trottoirs, jalonnés d’arrêts incontournables ! La librairie Lasseron du bas de la rue pour acheter SLC ou l’Os à Moëlle, la galerie du Grand Passage pour nous réchauffer à moindres frais, les jours de froidure, l’un ou l’autre des bureaux de tabacs pour les Camel, les Pall Pall ou les Gauloises quand nous étions fauchés, le cinéma Star et sa cafeteria pour le billard… Des quatre coins de la ville, sous l’œil vigilant de boutiquiers et passants, garçons et filles venaient là pour s’observer, se rencontrer, se plaire, et plus si affinités. Mais alors, il fallait choisir d’autres lieux plus discrets, car, si vous étiez fils ou fille de commerçant, le moindre écart de conduite était observé et rapporté quasiment dans l’heure à qui de droit.

La rue a été mise en sens unique descendant. Les trottoirs élargis et redessinés. D’élégants candélabres jalonnent le trajet. J’arrive place de la Mairie où je trouve à me garer.

Du parking, toujours sommairement ombragé par des tilleuls amputés, les mêmes escaliers de granit descendent au Jardin de l’Évêché où trône la martiale statue de marbre du général Valhubert dont Charles X fit don à la ville natale du héros en 1828. Mais les grilles d’antan ont disparu.

Je revois soudain les tréteaux et les décors poussiéreux des compagnies théâtrales itinérantes qui s’installaient là pour des séances en plein air où se donnaient des drames classiques, des farces moyenâgeuses ou des opérettes dans leur âge d’or. Là, sur un banc inconfortable, j’avais entendu pour la première fois, avec ravissement, « Les Saltimbanques » de Louis Ganne dont mon père allait ensuite acheter le 33 tours que je conserve encore. Je me surprends à fredonner le naïf refrain de l’air vedette écrit par le prolifique Maurice Ordonneau en 1899, cet air qui convenait si bien aux années d’après-guerre :

C’est l’amour qui flotte dans l’air à la ronde
C’est l’amour qui console le pauvre monde
C’est l’amour qui rend chaque jour la gaîté
C’est l’amour qui nous rendra la liberté !

J’ai oublié les couplets, mais ça, c’est resté, paroles et musique !

Les pelouses où nous jouions au foot, mes copains et moi, quand le gardien n’était pas les parages, ont été transformées en parc de stationnement, mais l’allée majestueuse de grands tilleuls offre toujours ses ombrages fournis aux promeneurs. Le jardin a également conservé ses deux gradins auxquels on n’accède que par les extrémités. Trop long pour des gamins de douze ans.

Un jour, ne m’étais-je pas risqué à sauter du premier niveau en bas. Deux mètres cinquante environ. Arrivée en déséquilibre sur la souche d’un arbre coupé. Résultat : une entorse de la cheville gauche dont je m’étais bien gardé de révéler la vraie cause à mes parents. Vingt-quatre heures plus tard, je m’étais retrouvé de l’autre côté de la rue, dans la chambre d’un hôtel où un rebouteux donnait ses consultations deux fois par semaine. Tout juste si le bonhomme ne portait pas encore blaude et sabots, mais en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, il m’avait remis l’articulation en place. Moyennant un billet de 5 francs nouveaux.

Cela fait déjà beaucoup de souvenirs d’un coup ! Je ressens le besoin d’aller m’asseoir dans un des cafés que mes copains et moi avons assidûment fréquenté, en face de la Mairie, au temps de notre adolescence. La plupart d’entre nous fréquentaient l’Institut Notre-Dame, un petit séminaire de bonne réputation, qui présentait cependant un gros défaut à nos yeux : il n’était pas mixte ! C’est dire si nous enviions ceux dont les parents les avaient inscrits au Lycée, par conviction ou par économie. Ce café était plus ou moins à mi-chemin entre les deux établissements, sauf que du Lycée, cela descendait pour y venir, alors que de l’Institut, il fallait gravir un raidillon malaisé ! C’était l’un des premiers à installer une terrasse couverte moderne, avec de larges banquettes de moleskine, des tables couvertes de formica et surtout un juke-box avec les disques de toutes nos idoles : rock avant tout comme Eddy Cochran, Buddy Holly, Chuck Berry, Gene Vincent, Vince Taylor, Elvis Presley, Les Beatles, les Stones, Les Chaussettes Noires, Les Chats Sauvages, Johnny Halliday, mais folk aussi avec Pete Seeger, Woody Guthrie, Bob Dylan, Hugues Aufray, sans oublier les chanteurs à texte comme Gainsbourg, Georges Brassens, Bécaud, Brel, Ferré… plus quelques minettes françaises, Sylvie Vartan, Françoise Hardy, Sheila… C’était le début des années 60.

L’établissement existe toujours, mais a changé de nom, de look, et de multiples fois de propriétaires, bien entendu. Je m’assieds dans un coin et commande un café. Les visages de mes copains m’apparaissent alors : Christian, dont j’ai perdu la trace, Jean-Paul, parti trop tôt manger les pissenlits par la racine, Jean-Marie et Pierre, les deux frères, que je vois toujours, de temps à autre… Nous avions formé un groupe musical au nom révélateur : « Les Téméraires » ! Leur répertoire : du rock et du folk, surtout des reprises. Moi, incapable de tirer plus de trois accords de ma guitare et sans voix, j’avais dû me contenter du rôle de régisseur et présentateur. Puis apparaissent aussi ceux des filles qui gravitaient autour de nous ; pour l’essentiel, des monitrices du Gué de l’Épine, le centre aéré de la paroisse… Dominées par la figure emblématique de Martine, auréolée de son titre de miss locale et qui tournait toutes les têtes. Hélas, aucun d’entre nous n’avait réussi à la séduire. Mais un de nos autres copains, si. Grâce à ses deux ou trois ans de plus et son « titre » d’étudiant en médecine, il avait remporté la palme. Elle le dépassait d’une tête, mais sans doute trouvait-il de grandes compensations à cette petite humiliation !

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, 2015.

vendredi 31 juillet 2015

Ne disais-tu pas que tu m'aimais ? - Nouvelle

jardindesplantes.jpg ©B.V., 2014.

À la ville de ma jeunesse.

I

Je viens de publier mon premier roman à compte d’éditeur. Par hasard. Après trois recueils de nouvelles. Il y a quelques mois, j’ai découvert qu’une collègue d’atelier littéraire figurait au catalogue d’une petite maison du Sud de la France. Chose rare, ils acceptaient les manuscrits numériques ; c’est ainsi que j’ai tenté ma chance en envoyant mon dernier opus, à peine achevé. Quinze jours après, miracle, je recevais une réponse positive. C’était en juin. Neuf longs mois d’attente plus tard, l’objet de mes rêves est entre mes mains. Couverture élégante. Mise en page soignée. Un peu cher. Et me voilà qui m’apprête à me rendre à mon premier salon littéraire. À passer dans la lumière. Toujours sous pseudonyme, certes, mais exposé quand même. Cela m’angoisse un peu.

Cette fois, ce n’est pas le hasard qui a guidé mon choix, mais le souvenir. La ville de A. est en effet celle où j’ai vécu depuis l’âge de sept ans et trois mois jusqu’à mon départ pour l’Université.Les auteurs sont légion, pour ne pas dire pléthore, et il faut s’y prendre de plus en plus longtemps à l’avance pour trouver place dans un salon littéraire, m’avait-on dit. Le thème retenu : « Témoignages d’ailleurs », correspondait tout à fait à mon ouvrage intitulé « L'Indonésienne, Singapore maid », mais je n’avais reconnu aucun nom qui pût me parrainer parmi les responsables de l’association organisatrice. J’ai donc soumis ma candidature sans trop d’espoir. Elle a été acceptée. Deuxième coup de dés chanceux.

Dans cette cité provinciale, un demi-siècle plus tôt, je n’étais que le fils d’un petit commerçant de la vieille ville, un débitant de tabac, journaux, bimbeloterie, mercerie, installé au pied de la Basilique Saint-Gervais. Un « hors venu », arrivé le ler janvier 1955, depuis le Pays d’Auge, dans les bagages d’un père atteint d’une maladie incurable et d’une mère encombrée de quatre garçons dont j'étais l’aîné.

Y revenir en écrivain, même débutant, est donc, non pas encore une consécration, mais déjà une forme de revanche.

Je me revois, en culottes courtes, victime d’un eczéma purulent, la tête tondue coiffée d’un béret qu’on m’avait autorisé à garder en classe. En butte aux lazzi sur la cour de récréation de l’école primaire Saint-Joseph.

La consonance finale de mon nom m’avait fait surnommer « Napoléon » et on me serinait à tue-tête la scie bien connue : « Napoléon est mort à Sainte-Hélène/Son fils Léon lui a crevé l’bidon/On l’a r'trouvé, assis sur une baleine/En train d’sucer les fils de son cal’çon ». À force, ça lasse.

J’étais petit et malingre. Sur la cour, j’avais donc dû afficher profil bas. Mais je m’étais rattrapé en classe. Il me fallait réussir. À la fois pour répondre aux attentes de mes parents qui se saignaient aux quatre veines afin de nous assurer, à mes frères et moi, une bonne éducation, mais aussi pour retrouver suffisamment d’estime de moi-même. Cela avait été le cas, une fois passée une pénible période d’adaptation.

Les maîtres, en ce temps-là, n’étaient pas tendres. L’orthographe et les tables de multiplication rentraient souvent dans les têtes à coups de règle sur les doigts. Parfois même, on vous obligeait à vous agenouiller de longues minutes sur la vôtre. Malheur à ceux qui avaient cru bon d’en avoir une en métal !

À la maison aussi, calottes et fessées pouvaient pleuvoir. Nul ne s’en émouvait. C’était encore le temps des blouses grises, des encriers et porte-plume, des WC à la turque, du cidre et du vin à la tireuse, du tabac gris et des gitanes maïs. La France de l’après-guerre apprenait à manger du pain blanc et découvrait ébahie les appareils ménagers.

Je chasse d’un dodelinement de la tête ces quelques souvenirs d’enfance épars pour revenir à mon actualité et préparer mon déplacement du lendemain.

Mon premier problème est de composer ma tenue vestimentaire. Comment m’habiller ? Les nouvelles noires étant mon fonds de commerce, un camaïeu de noir et de gris s’impose-t-il ? Ou, au contraire, faut-il jouer le contraste, voire l’opposition ? Ma nature discrète me conduit à pencher pour la première solution. Je m’en convaincs bientôt. De toute manière, ma garde-robe est vraiment trop pauvre pour envisager sérieusement la seconde.

Une deuxième difficulté se présente, à peine celle-ci est-elle résolue. Combien d’ouvrages emporter ? Tout mon stock ou seulement deux ou trois douzaines ? D’après mon expérience récente dans ma commune de résidence, deux suffiront largement, pensé-je de prime abord. Mais, à cette voix de la raison s’oppose aussitôt celle de la vanité qui me souffle : « Tu aurais l’air fin, si des exemplaires venaient à te manquer ! » Prudence est mère de sûreté. Et puis, je ne possède qu'une centaine de livres, tout au plus.

Troisième souci et non des moindres. Quelles dédicaces ? C’est là un exercice que je ne maîtrise pas encore très bien. Entre le plat et banal « Pour Untel ou Machine. Cordialement » que je déteste et la prolixité pratiquée à l’occasion, il me faut réfléchir à quelques formules brèves mais bien senties définissant mon ouvrage. La qualité des dédicaces peut-elle être un outil de fidélisation du lecteur ? Moins que celle du livre, cela va sans dire, mais quand même…

Dernier point : vérifier les coordonnées du lieu où se tiendra le salon, les horaires et les moyens de m’y rendre en temps et heure. C’est le plus facile. Je connais la ville. Mais elle a dû bien changer en… quarante-cinq ans ! L’avoir traversée une fois ou l’autre dans l’intervalle ne me met pas à l’abri d’une surprise ou d’une déconvenue. Je consulte le site internet de l’association organisatrice, imprime le plan annexé. Salle Victor Hugo. Inconnue au bataillon. Place Carnot.

Devant le Jardin des Plantes ! Ça, je connais, plutôt deux fois qu’une ! Impeccable pour se garer. C’était sur cette place que s’installaient les cirques. Là que j’avais vu, les yeux ronds et le cœur au bord des lèvres, les Orsola monter aux tours de Notre-Dame-des-Champs, à pied et à moto sur leur filin. De toute manière, ce sera fléché, il y aura des affiches. Pourquoi est-ce que je m’inquiète ?

Je décide de partir la veille, tout en sachant que les organisateurs ne me rembourseront sans doute pas ma nuit d’hôtel, considérant que les 150 km à peine qui me séparent de la Cité des Abrincates ne justifient pas une telle dépense. On verra bien. C’est que je veux avoir le temps de prendre le pouls de la ville, de redécouvrir les lieux que j’ai fréquentés, les rues que j’ai arpentées. Retrouver des gens que j’ai connus est plus illusoire, cinquante ans après. Comment les reconnaîtrais-je ? Comment me reconnaîtraient-ils ? Le temps sur tous aura imprimé sa marque. Et je ne pense pas que dans le sexagénaire chenu au léger embonpoint que je suis devenu quiconque puisse reconnaître le gamin coiffé en brosse de mes douze ans ni même l’adolescent boutonneux de mes dix-sept !

Bien entendu, j’aimerais séjourner à l’Hôtel Restaurant de la Croix d'Or. Du temps du Monsieur Bertheaume père, c’était là que ma famille se réunissait les jours de fête. Trois fois seulement en quinze ans, en réalité, car c’était un gros sacrifice financier pour mes parents. Pour ma communion à moi, mon frère cadet et les jumeaux. Devenu l’établissement le plus renommé de la ville dans les années soixante, il l’était resté sous la direction du fils. Mais à présent que le petit-fils du fondateur vient de l’auréoler d’une troisième étoile, peut-être serait-ce un peu cher pour un écrivain encore sans recettes. Je me promets d’y prendre un repas, tout en me rabattant pour dormir sur l’Hôtel Patton, aussi central, mais plus abordable.

Ce vendredi soir d’avril, ayant tourné et retourné dans ma tête toutes ces questions, je finis par trouver un sommeil apaisé.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, 2015.

dimanche 25 janvier 2015

D'hier et d'aujourd'hui - Nouvelles et chroniques 2011-2014

jeudi 8 janvier 2015

Quand le vin est tiré... Nouvelle policière - Chapitre 8

 
IMG_2519.JPG

Tribulations policières et amoureuses 

L'aéroport de Jinan avec les superstructures apparentes de ses halls a un peu le look d'un hangar de foire-exposition. Rien à voir avec le luxe parfois tapageur de certains autres de par le monde. Situé à 33 km de la capitale, au nord de la ville de Yaoquiang, il voit arriver deux Français, un peu déphasés après une vingtaine d'heures de vol et deux escales. 

Julien et Bénédicte récupèrent leurs bagages sans encombre et, leur fiche d'immigration soigneusement remplie, se dirigent avec un légère appréhension vers la file des étrangers au contrôle de la police des frontières.

Passeport et fiche en main, stationnés derrière la ligne jaune peinte au sol, le hasard des postes qui se libèrent plus ou moins vite et une injonction policière sans équivoque les séparent soudain. Julien, à gauche, tend son passeport à une jeune femme aux yeux très bridés, tandis qu'à droite, Bénédicte présente le sien à un fonctionnaire au visage impassible. On leur enjoint de retirer coiffure et lunettes. Une caméra les filme et un logiciel compare le cliché avec la photographie de leur document d'identité. De longues secondes s'écoulent. La crainte d'un nom mal orthographié, d'une date oubliée, les étreint, mais ils se forcent à sourire. Puis Bénédicte entend divers coups de tampon donnés sur le passeport de Julien qu'on lui rend bientôt. Le voilà qui franchit la barrière.

Son policier à elle, semble plus suspicieux. Sur sa fiche, comme sur sa demande de visa, elle a indiqué comme profession : agent spécialisé. Et voilà la question qui fâche :

— What is your administration, miss ?

Le temps s'accélère. Pas d'échappatoire. Il faut répondre. 

— Police laboratories, sir.

Bénédicte a opté pour une demi-vérité.

— You should have mentioned it !
— I'm sorry. I'm not on duty, just on engagement holiday.

La dernière partie de la phrase s'est formulée toute seule, indépendamment de sa volonté consciente. La main qui tient le tampon fatidique est suspendue en l'air depuis une vingtaine de secondes qui semblent s'éterniser. Finalement celui-ci s'abat sur son passeport, suivi de plusieurs autres et on lui enjoint d'avancer en lui rendant son sauf-conduit. Ouf ! 

De l'autre côté de la barrière, Julien ouvre de grands yeux en signe d'interrogation. Bénédicte le rejoint en courant et lui tombe dans les bras. Il ne demande pas mieux. Et les voilà en train d'échanger leur premier baiser depuis dix ans.

Mais Bénédicte ne veut pas encore totalement lâcher prise.

— Oh, la vache ! J'ai bien cru que je n'allais pas passer, ajoute-t-elle bientôt, détachant ses lèvres de celles de Julien. Bon, on y va ?

Scrutant la foule des visages et les multiples pancartes qui lui font face, elle remarque bientôt un écriteau avec son prénom, brandi un peu en arrière des autres par une jeune femme brune en jean et T-shirt siglé Breizh. Pas de doute, c'est leur hôte !

— Bonjour Mathilde !
— Bienvenue à Jinan, Bénédicte. Tu as fait bon voyage ?

Aux deux bretonnes, le tutoiement est venu naturellement et elles s'embrassent comme du bon pain, les trois bises rituelles. Julien, en retrait, attend. Bénédicte se tourne vers lui, puis vers Mathilde :

— Mathilde, je te présente Julien, mon fiancé.

Cela fait partie de leur couverture, mais Julien est quand même bien content d'entendre ces mots dans la bouche de Bénédicte.

— Enchanté, Julien.

Ils se donnent une poignée de main, puis finissent par s'embrasser, eux aussi.

Trois quarts d'heure plus tard, dans le centre de Jinan, près du Lycée des langues étrangères, la Toyota Prius de Mathilde se gare sous un immeuble de brique et béton tout neuf. C'est la résidence dévolue aux professeurs étrangers.

L'appartement, au deuxième étage, est petit, à l'image de l'habitat chinois en général, mais bien agencé et confortable. Dans le salon, un canapé blanc fait face à un écran plat fixé au mur, devant une table basse aux lignes épurées.

Le mari de Mathilde, Lin Gao, parle un français châtié, appris en partie ici et en partie en France durant ses études supérieures, mais toujours avec ce phrasé saccadé si reconnaissable.

Ce sont les vacances scolaires et Mathilde s'offre à servir de guide à nos deux "touristes". Ça tombe bien, car ici le permis international n'est pas reconnu et on ne peut pas louer de voiture sans chauffeur. De plus, la conduite chinoise est "particulière", assez peu respectueuse de la signalisation.

Pour leur première soirée en Chine, leurs hôtes ont prévu un dîner typique de la cuisine de leur région, l'une des huit principales de Chine : des raviolis en bouillon, une carpe à l'aigre-douce, du maïs avec des crevettes séchées, du concombre de mer frit aux oignons et en dessert des poires en boule au miel. Le tout accompagné de riz blanc et de thé vert et d'une bouteille de Chardonnay pour faire honneur à leurs invités.

Sur la table ronde de la salle à manger, un carrousel central accueille les différents plats et chacun de le faire tourner pour se servir dans les différents bols garnis de nourriture le plus souvent pré-découpée.Tous ces mets mêlent habilement l'aigre, l'épicé, l'amer, le sucré et le salé ainsi que les textures : moelleux, croquant, juteux, grillé.

Le tout est excellent. Bénédicte et Julien se régalent sous l'œil amusé de leurs hôtes qui sourient gentiment de leur maladresse dans le maniement des baguettes.

— C'est toi qui as préparé tout ça, Mathilde ? demande Bénédicte admirative.
— Moi et Lin Gao, oui, avec l'aide de ma belle-mère qui est venue ce matin. Mes beaux-parents n'habitent pas très loin.

La conversation roule sans encombre sur la vie des uns et des autres, l'évolution si rapide de la Chine, la situation inquiétante de la France...

Le repas terminé, alors que les lumières de la ville s'emparent du paysage, leurs hôtes décident bientôt de se retirer, une fois la table desservie.

Lin Gao montre à Julien le mécanisme du canapé-lit, la table basse est poussée sur le côté, on leur indique la salle de bains et les toilettes.

— Vous devez être fatigués. Nous allons vous laisser vous reposer. À demain. Dormez bien.

Julien s'essaie bien à quelques manœuvres sous la couette, mais Bénédicte, par un reste de pruderie, le repousse - "Pas ici, t'es fou, et puis je suis crevée. Allez, bonne nuit." - avant de se pelotonner en chien de fusil contre lui.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, janvier 2015.

samedi 27 décembre 2014

Quand le vin est tiré - Nouvelle policière - Chapitre 7


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VII

Chine, nous voilà !

Le patron vient de m’annoncer la mauvaise nouvelle.

Officiellement, je suis toujours en congés et absolument pas chargée de suivre Saintilan. Mais ni moi ni lui n’aimons qu’on fasse notre boulot à notre place. Personnellement, je garde un mauvais souvenir d’une enquête où j’ai été doublée par une mamie pas ordinaire, du temps où j’étais affectée au Commissariat de Lannion (cf. Quand Mam Goz s’en mêle). Enfin, là, c’est un peu différent puisque la pièce rapportée, je la connais, très bien même. N’empêche, maintenant que notre client est en passe de s’envoler pour la Chine, on fait quoi, Julien et moi ? Est-ce que son budget pour ce boulot lui permet d’aller enquêter à l’étranger ? Je lui pose la question :

— T’as de quoi suivre Saintilan jusque là-bas ?

Il sourit jaune.

— C’était pas vraiment prévu dans le devis, mais, bon, si tu m’accompagnais… ça nous ferait des vacances pendant lesquelles nous pourrions joindre l’utile à l’agréable, dit-il avec un petit clin d’œil en coin.

Julien vient de se souvenir qu’au Lycée Louis Guilloux, à Saint-Brieuc, j’ai fait partie des pionniers qui, dans les années 90, ont étudié le chinois 3e langue. J’ai même réalisé un voyage de quinze jours là-bas, en Terminale. C’est loin, mais je devrais pouvoir me débrouiller sur place. Je cherchais une destination de villégiature : en voilà une, toute trouvée ! Oui, mais c’est grand, la Chine. Ils venaient d’où, les Chinois arrêtés à Roissy ? La province de Shandong. C’est quoi, la capitale, là-bas ?

— Jinan, je crois.
— Première nouvelle. Il faut combien de temps pour obtenir un visa ?
— Un à deux jours, en urgence, si le dossier est complet, au lieu de cinq normalement.
— Quand ils vont voir nos professions, journaliste et flic, ça va pas être simple d’obtenir un visa de tourisme.
— T’es en vacances, non ? Et je peux être ton… fiancé, par exemple.
— Mais bien sûr. On peut aussi prendre deux vols différents, tu sais. Voyons d’abord ce que ça coûte.

Je pianote comme une malade sur mon smartphone. Paris-Jinan : 15 heures de vol, au minimum avec une ou deux escales. Meilleur prix autour de 800 €, moyenne autour de 1000 €. C’est pas donné quand même !

— Qu’est-ce qu’on fait ?, je demande à Julien.

Il me regarde et sourit :

— On lance les demandes de visa en express et on réserve deux places sur un vol en partance dans trois jours. On essaiera de changer si ça va plus vite.

Je réfléchis un instant. Toutes mes économies vont y passer. Bah, tant pis :

— OK, c’est parti.

Nous remplissons les demandes de visa en ligne. Quatre pages assez détaillées. Prudemment, j’indique comme profession : fonctionnaire. Eh oui, mais ils demandent la fonction : agent spécialisé ? Résidence en Chine : je mentionne le nom d’un hôtel de moyenne gamme trouvé sur la Toile. Motif du déplacement : voyage de fiançailles ? Traitement express de la demande. C’est vingt euros de plus. Julien demande un visa de tourisme également, mais sans cacher son activité. Ah ! J’ai failli oublier le formulaire médical. Deux pleines pages à faire remplir et signer par un médecin. Pourvu qu’on puisse transmettre le tout par e-mail ! Va falloir faire vite.

Ensuite, après exploration des comparateurs de prix sur le web, nous jetons notre dévolu sur un vol aller assez rapide (17h 55), malgré deux escales à Istanbul et Urumqi, assuré conjointement par Air France et China Southern. Seconde escale à Urumqi, c’est où ça ? Ah ! En Chine aussi ? Capitale du Xinjiang ? Première nouvelle !

Par contre, le vol retour, une semaine plus tard, bonjour ! Il passe par la Russie avec dix heures d’escale. Autrement dit, une nuit à Moscou, quoi !

Départ dans trois jours, Roissy, 18 h 55. Cool ! De Rennes, il y a un TGV direct qui arrive à 17 h 11. Il ne reste plus qu’à attendre nos visas électroniques. Je croise les doigts.

Nous rentrons aux “Mouettes” prendre congé de Dame Jeannine avant de regagner nos domiciles respectifs. Ou pas ? Je n’ai pas encore tranché. J’ai tout le trajet pour y réfléchir.

… Finalement, ce soir-là, je suis revenue seule chez moi, pour achever les préparatifs de ce voyage imprévu. Trop de trucs dans la tête.

Hier lundi, en me renseignant sur le climat à Jinan, j’ai découvert que la ville est jumelée avec Rennes depuis 2002 ! Un contact téléphonique avec le Comité de Jumelage m’a renvoyé vers le Président de l’Association, qui m’a accueillie à bras ouverts en tant que sinisante. Quelques échanges de mails plus tard, je me retrouve pourvue d’adresses de divers points de chute dans la capitale du Shandong.

Mon choix se porte sur une famille sino-française dont le mari a fait ses études à l’Université de Rennes, dans les mêmes années que moi. Son épouse est une Bretonne de Quimperlé. Ils ont deux petites filles. Elle, enseigne le français au Lycée des langues étrangères de Jinan et lui est ingénieur en informatique. Je raconte une salade pour justifier ce voyage improvisé. Cela semble passer. Ils ont une chambre double à mettre à notre disposition pour l’équivalent de 25 € la nuit. Payable en dollars américains. C’est inespéré. Ce doit être le signe que j’attendais. J’ai quitté Julien il y a quarante-huit heures maintenant et il me manque terriblement.

Nos deux premières étapes dans les zones viticoles du Shandong seront pour Yantai et Quingdao, respectivement à 445 et 350 kilomètres de notre point d’arrivée. C’est un peu loin, à notre échelle française et tout proche à l’aune chinoise. L’échelle des valeurs n’est pas la même dans ce pays grand comme dix-huit fois la France. Notre logeuse mettra son véhicule à notre disposition. En bons fiancés français gastronomes, n’est-il pas logique que nous fassions du tourisme et visitions les plus grandes caves de la région ? Il y a quelques années encore, seuls les groupes dûment encadrés pouvaient pratiquer ce type de tourisme, mais l’émergence d’une « middle class » chinoise a créé un immense marché que le régime s’est donc résolu à ouvrir aux particuliers.

Julien m’a appris que les deux principaux domaines vinicoles de la province, Chang Yu Winery et Hua Dong Winery, en dépit de leur importance, ou justement à cause de leur croissance à deux chiffres, ne produisent pas eux-mêmes tous les raisins qu’ils vinifient et ont recours à des achats de moûts de producteurs indépendants, chinois et étrangers. C’est dans ces filières qu’une partie de la contrefaçon se cacherait aisément. En parcourant les sites internet de ces deux maisons de négoce, il a également eu la surprise de retrouver sur des clichés d'invités de marque... Jacques Saintilan ! D'où notre décision d'aller faire nos curieux de ce côté-là.

Hourra, mon visa électronique vient de tomber dans ma boîte mail ! Je n’ai plus qu’à l’imprimer et l’insérer dans mon passeport.

Il faut que j’appelle Julien pour savoir s’il a reçu le sien aussi. C’est moins sûr. En dépit de sa spectaculaire ouverture commerciale, la Chine est encore politiquement verrouillée et se méfie toujours un peu des journalistes, freelance ou pas. Qu’est-ce que je fais, s’il ne l’a pas ? Je pars seule ? Ce serait la tuile ! C’est tout moi, ça, envisager le pire avant l’heure. Appelle donc, idiote !

… Pas eu le temps. La réponse est tombée dans ma boîte mail. Positive. Mais je suis déçue. Je voulais entendre sa voix. J’envoie un texto. Professionnel : « Super ! J’ai le mien aussi. On se retrouve à l’aéroport demain 16 h ? ». J’aimerais qu’il me dise : « Non. Viens maintenant, 35 rue Vasselot, 2e gauche. Le code c’est… ». J’ai fait ma curieuse pour trouver son adresse. Mais moi non plus je ne me décide pas à faire le premier pas. J’ai peur. Sa réponse ne tarde pas : « Ça marche ! A demain. Je t’embrasse xxx. Julien ». Une bouffée d’espoir me remonte le moral. Allez, un petit bourbon et au lit. Ma valise est quasiment prête.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, octobre 2014.

jeudi 16 octobre 2014

Quand le vin est tiré... Nouvelle policière - Chapitre 6



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VI

Filatures

La berline noire file sur la départementale en direction de Pleurtuit. À l'approche de l'aérodrome de Dinard, elle oblique vers la zone où sont implantées les entreprises de maintenance aéronautique, puis repique vers les pistes. Simon, toujours à distance, s'arrête et sort son appareil photo et un téléobjectif d'une des sacoches arrière de sa moto. Il comprend lorsqu'il repère sur le tarmac un grand H blanc : l'héliport ! Bientôt, Saintilan ressort des bâtiments en compagnie d'un pilote. Tous deux se dirigent vers un Eurocopter EC 145, garé à proximité. Le dernier né de la coopération franco-allemande, habillé par Mercedes-Benz, à ce qu'on dit. Du haut de gamme. Ce client, ou son commanditaire, ont les moyens ! Pas de doute : un départ s'annonce. Sans commission rogatoire, impossible d'obtenir le plan de vol ! Il mitraille l'appareil et tout le personnel au sol.

Un quart d'heure plus tard, l'appareil décolle et met le cap à l'Est. Simon parierait qu'il va prendre la direction de la capitale. À destination d'un aéroport parisien ? Il fait son rapport à Bénédicte, laquelle, après avoir tergiversé un peu, se décide à appeler le Commissaire Dutertre, son supérieur.

Celui-ci contemple les plantes verres de son bureau qu'il vient d'arroser comme chaque lundi matin, à son arrivée. C'est un rituel, avant son second café de la journée. Ensuite seulement, l'expédition des affaires courantes peut commencer. C'est alors précisément que le téléphone sonne :

— Commissaire ?
— Plassard ? Qu'est-ce qui vous arrive encore ? Cela fait à peine trois jours que vous êtes partie en congés...
— Désolée, patron, je donne un coup de main à un ami journaliste d'investigation et on est tombés sur un type bizarre.
— Et...
— Si on pouvait vérifier ce qu'on a sur lui au sommier, ça nous aiderait beaucoup.
— Et pourquoi, je ferais ça, Plassard ?
— Parce qu'il semble que les Douanes soient déjà sur le coup.

Bénédicte n'oublie pas la vieille rivalité qui oppose son commissaire divisionnaire au service des Douanes, qui lui a plusieurs fois mis des bâtons dans les roues lors d'enquêtes sur du trafic de drogue.

L'argument semble peser son poids.

— Bon, expliquez-moi tout ça, Plassard, que j'y voie plus clair.

Bénédicte relate succinctement les informations en sa possession. Le commissaire est d'accord pour demander l'ouverture d'une information judiciaire au procureur si un lien s'avère entre les deux chinois retenus à Roissy et Saintilan. Il convient donc de filer ce dernier et pour cela d'avoir connaissance de la destination de son hélicoptère, s'il en est encore temps.

Bénédicte se prend à regretter d'avoir hésité avant d'appeler.

L'engin a une vitesse de croisière de 250 km/h environ. Dans une heure, il sera en région parisienne. Il convient de faire vite.

La machinerie judiciaire se met en branle. Une fois reçu le fax du procureur qu'il transmet aussitôt à la tour de contrôle de Pleurtuit, le Commissaire Dutertre se fait remettre le plan de vol de l'hélicoptère qui venait de décoller une demie-heure plus tôt.

Surprise : sa destination est un petit aérodrome de l'est parisien : Meaux Esbly. En matière d'aviation d'affaires, cela n'a rien d'exceptionnel, mais en l'occurrence, demeure intrigant.
  Un coup de téléphone au Commissariat local permet, en un quart d'heure, de positionner deux inspecteurs à la sortie passagers de l'aéroport, munis de la photocopie du passeport de Saintilan que Dinard a également transmise.

Mais l'homme est sur ses gardes. À peine a-t-il repéré derrière les vitres deux silhouettes scrutant alternativement les visages et une feuille de papier, qu'il rebrousse chemin au pas de course pour emprunter la sortie réservée au personnel navigant, au milieu d'un petit groupe de pilotes et hôtesses.Le temps que les deux fonctionnaires de police réagissent, l'oiseau s'est envolé. Tout juste les deux policiers peuvent-ils relever la plaque d'immatriculation du véhicule qui l'emporte. Pas de chance, un appel au service des cartes grises révèle qu'il doit s'agir d'un VTC clandestin. Impossible d'obtenir la destination de la course auprès de la centrale de réservation.

Par chance, l'informatique aidant, trente minutes plus tard, le propriétaire est identifié. Arrêté en douceur par deux policiers déguisés en clients, il ne tarde pas à révéler la destination de sa course récente : un commerce dans une rue du triangle de Choisy. Le commissaire Dutertre, bientôt informé, demande la collaboration de la BRI parisienne.

Une équipe met aussitôt la rue sous surveillance. Hélas, le milieu asiatique parisien est très bien structuré, les multiples commerçants ayant pignon sur rue font office d'informateurs et toutes les allées et venues inhabituelles sont rapportées à qui de droit.

C'est ainsi que dans l'arrière-salle d'un restaurant chinois de la rue Baudricourt, alors que Saintilan est en pleine conversation avec deux plénipotentiaires des Triades, un guetteur vient prévenir que deux véhicules suspects sont stationnés depuis plus d'une heure aux entrée et sortie de la rue. Aussitôt, des gardes du corps évacuent les trois hommes par les arrières-cours. Une grosse Mercedes les prend en charge rue de Tolbiac.

Miracle, la voiture de police banalisée stationnée à l'entrée de la rue Baudricourt repère ce véhicule dans lequel on tente de faire baisser la tête à un passager arrière. Avec deux feux de retard, une filature s'engage alors. La consultation, par les policiers, du système de contrôle automatisé, couplé avec le fichier des plaques d'immatriculation révèle bientôt qu'il s'agit de l'automobile d'un restaurateur de la rue. Bingo !

Le capitaine de police Martin et sa collègue hésitent : mettre le gyrophare, s'affranchir des règles de circulation et tenter une interpellation manu militari à deux contre trois ou se fondre dans le trafic et laisser leur proie les guider vers sa destination ? La réponse de leur hiérarchie crépite dans l'habitacle :

— Autorité à Delta One. N'intervenez pas. On met en place des véhicules de relève. Suivez vos clients sans vous faire remarquer. Code opération : POISSON PILOTE.
— Delta One à Autorité. Bien reçu.

La Mégane des deux policiers, insérée dans le trafic, progresse sans encombre derrière la Mercedes poursuivie jusqu'à la porte de Choisy. Là, un second véhicule la prend en chasse sur le périphérique. Elle se dirige vers le Nord.

Porte de la Chapelle. Une troisième voiture intervient. Autoroute A1. Plus de doute. La Mercedes se dirige vers Roissy. Saintilan a décidé de filer. Qu'a-t-il donc de si grave à se reprocher ?

Le Commissaire Dutertre n'a pas assez d'éléments pour lancer un mandat d'arrêt contre lui. Pas d'autre solution que de le laisser partir.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, octobre 2014.

jeudi 2 octobre 2014

Quand le vin est tiré... Nouvelle policière - Chapitre 5

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V

Le retour de Simon Le Lagadec

Tous les fils de notre enquête sont brisés. Mais une certitude nous habite à présent, Julien et moi : les vignerons du Mont Garrot, tout comme Jacques Saintilan, nous cachent quelque chose. Quoi ? Telle est la question.

— Qu'est-ce qu'on fait ? me demande Julien.
— Je vais faire appel à un ami, dis-je, parodiant un célèbre jeu télévisé, pour qu'il nous rencarde sur Saintilan et les deux autres. Ils ne me semblent pas très nets.

Simon Le Lagadec, dit Sim, par commodité et sans autre ressemblance avec le défunt comique qu'une calvitie précoce, avait rendu sa carte et son arme, pour s'occuper de sa vieille mère, à cinquante et quelques balais, à mon grand dam, car je regrettais beaucoup cet équipier débonnaire et sûr. Depuis son départ, je ne manque aucune occasion de faire appel à lui - à l'insu de ma hiérarchie, cela va sans dire - pour des travaux de renseignement dont je ne peux me charger moi-même.

Aussitôt dit, aussitôt fait.

Une sonnerie de téléphone antique se fait bientôt entendre :

— Allô, oui ?
— Salut vieille branche ! Alors, ça boume ? Et ta mère, ça va ?

Simon le Lagadec utilise encore des expressions des années soixante que je m'amuse à lui resservir.

— Salut, Béné. Ouais, la routine, quoi. T'as du taf pour moi, on dirait ?
— Tu l'as dit, bouffi. J'aimerais que tu te rencardes sur un trio qui nous interpelle, Julien et moi, surtout un.
— Julien, c'est qui, celui-là ?
— Un ex à moi, du temps de la fac. Je suis en vacances et je l'aide dans une enquête sur le pinard. Tu vois si c'est sérieux !
— Et t'as mis ton nez là où il fallait pas, comme d'habitude.
— Ça se pourrait. Bon, voilà. Il faudrait suivre incognito un certain Jacques Saintilan, qui habite 35, rue du Garot, à la Ville ès Nonais, près de Saint-Suliac. C'est pas loin de chez toi, ça ?
— Vingt bornes à peu près.
— Il semble qu'on l'ait inquiété et il se pourrait qu'il bouge d'ici peu, mais, nous, on est grillés.
— Je peux être sur place dans une demie-heure. Le temps d'appeler la mamie-sitter.
— Super. On reste en planque, S'il sort, je t'appelle. Sa bagnole, c'est une Laguna noire, 255 FX 35. T'as toujours ta Kawa 750 ?
— Plus que jamais, tu penses !

Je hoche la tête : avec son passé de pilote de rallye, c'est pas demain que l'amour des grosses cylindrées va abandonner Simon.

— Alors, parfait ! Mais fais-toi discret. À plus.

Julien a écouté toute la scène d'une oreille admirative. Bénédicte est diablement efficace. Sa réputation n'est pas usurpée. Les souvenirs d'une étudiante brillante mais dissipée lui reviennent en mémoire. Elle était capable de faire trois choses en même temps : jouer au morpion, prendre des notes, lui faire du genou et souvent plus, pendant que lui, à ses côtés, avait bien du mal à se concentrer sur quoi que ce soit !

Il revient sur terre.

— On reste dans les parages, si j'ai bien compris ?
— Je viens de vérifier sur Woogle Maps. Saintilan habite dans un cul-de-sac. S'il sort en voiture, il passera par ce carrefour. Planquons-nous dans ce chemin creux, on le verra forcément passer.

Julien, que cette perspective réjouit visiblement, formule un accord enthousiaste.

Trop. Je m'empresse de réfréner ses ardeurs :

— Ne crois pas que tu vas en profiter, Juju. On n'est pas là pour ça.
— Dommage !
— Chaque chose en son temps !

Sur ces mots d'espoir (ou pas !), Julien gare son Alfa Romeo Giuletta 940 dans le chemin creux, prête à embrayer dans les roues de la Laguna Éxécutive de Saintilan.

Mon pressentiment est le bon : quinze minutes plus tard, après quelques mains baladeuses, facilement contrôlées, et un baiser volé à la sauvette par Juju, la Laguna noire croise notre cachette. J'ai demandé à mon ex de suivre le véhicule à bonne distance. Au bout d'un kilomètre, une grosse Kawasaki argent émet des appels de phare dans notre dos. C'est Simon. Je lui fais signe de nous doubler et de poursuivre la filature à notre place. Nous décrochons. Je lui transmets par téléphone tout ce que je n'ai pas eu le temps de lui communiquer lors de mon appel. Il crachote dans le casque-micro relié à son téléphone :

— Ben, dis donc, c'est quoi, ce binz ?
— Je ne sais pas encore très bien : simple espionnage économique ou entreprise mafieuse. Pour l'instant, seuls des délits sont avérés : sortie frauduleuse de marchandises sous embargo, infractions douanières. Mais ce qui intéresse Julien pour son article, c'est de remonter la filière jusqu'aux commanditaires, d'exposer à ses lecteurs le pourquoi et le comment.
— Si les triades chinoises sont là-dedans, faites gaffe où vous mettez les pieds, leurs méthodes sont expéditives, à ce qu'on dit.
— T'inquiète ! Tu me connais.
— Ouais, justement ! Je te conseille, si vous trouvez quoi que ce soit qui s'apparente à un crime, de prévenir procureur et commissaire aussitôt !
— OK, Simon. Tu vois bien que j'ai besoin de toi. Quand est-ce que tu reviens ?
 — Arrête avec ça, tu sais bien que je ne peux pas.
— OK, d'accord. Bon, tu me tiens au courant ?
— Ça marche !

Je raccroche.

Fini le bon temps ! L'ennui, avec des co-équipiers plus jeunes, c'est qu'ils me draguent tous, qu'une fois sur deux, je finis par coucher avec et que ça se termine toujours en eau de boudin, par une demande de mutation de leur part ou de la mienne ! La vie de couple dans la police, c'est pas de la tarte ! Et à ceux qui sont pas de la maison, "flic" ça fait peur, encore plus au féminin ! Alors, Julien ou pas Julien ? J'hésite à replonger. Le réchauffé, c'est pas trop mon truc. Pourtant, lorsque je le regarde, il se passe quelque chose, là, dans mon bas-ventre, que je n'ai pas ressenti depuis longtemps.

Fin de la minute d'auto-commisération.

Fin du chapitre aussi, tiens, pendant qu'on y est.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, octobre 2014.

mercredi 24 septembre 2014

Quand le vin est tiré.... - Nouvelle policière - Chapitre 4

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IV

Un homme de science intrigant

Julien avait encore deux noms dans son carnet d'adresses : la fille du "Syndicat d'Initiative" comme avait dit le vigneron du mont Garrot et un universitaire du CNRS, spécialisé dans la vigne et le vin, domicilié sur une commune voisine. Rendez-vous est pris avec le second et une visite impromptue rendue à la première.

Celle-ci, une jolie brunette, fille de mareyeurs du cru, devant Julien, sort avec plaisir son relevé de fréquentation de l'année en cours et de l'année précédente : deux douzaines d'Asiatiques, la plupart chinois, ont franchi le seuil de son établissement en quête de renseignements touristiques, mais les vignes du Mont Garrot n'apparaissent pas dans les questions posées. C'est logique. Des espions de l'empire du Milieu un tant soit peu professionnels ne vont pas éventer leur présence aussi bêtement. Bénédicte, victime d'une survivance de jalousie aussi subite qu'inattendue, se hâte de tirer Julien hors de portée de cette rivale potentielle.

Après un déjeuner en terrasse d'huîtres, palourdes et bulots, gentiment arrosés d'une fillette de muscadet pas meilleur que le Clos Garrot, ils prenent le chemin voisin de la Ville ès Nonais.

Là, dans une longère habilement restaurée, sous une treille aux raisins encore à peine formés, les attend Jacques Saintilan, qui les invite à partager le café avec son épouse.

Julien, dans le cadre de la préparation de son enquête, a lu plusieurs articles de vulgarisation scientifique sur les cépages, leur obtention et les enjeux économiques qui s'y rattachent dont Saintilan est l'auteur. Mais il souhaite l'entendre de vive voix, pour confirmer ce qu'il a compris et sonder un peu le personnage. L'homme est avenant et disert. Il suffit à Julien de tirer un bout de fil pour que se dévide, sans le moindre effort de sa part, une pelote entière. Un client comme ça, c'est du pain béni pour le journaliste ! Micro ouvert, il laisse donc son Nagra officier en silence.

"Vous savez, l'histoire des cépages, je ferais mieux de dire la science des cépages, autrement dit l'ampélographie, n'est pas quelque chose de récent. Ce sont les Romains, grands diffuseurs de la culture de la vigne, qui, avec Columelle, nous ont laissé les premières descriptions. Ensuite, si les Croisades ont notablement concouru à la diffusion de cette liane, aucun auteur ne semble s'être penché sur la question. Puis, à la Renaissance, Olivier de Serres n'a fait que traiter de la culture de la plante et ses modalités, mais ne s'est pas intéressé aux cépages proprement dits.

C'est le XIXe qui marquera le début réel de la science ampélographique avec la découverte des cépages américains, leur hybridation avec les nôtres, qui allait provoquer, hélas, l'importation du phylloxera, ce minuscule insecte qui ruina l'économie de la vigne en France, à partir de 1864, pour trente longues années, jusqu'à la découverte de variétés naturellement résistantes à ce nuisible.

Les travaux de classification les plus importants des temps modernes, on les doit au Français Pierre Viala, puis au russe Alexandre Negrul et à un autre Français, Louis Levadoux.

Mais finalement, c'est de la législation viticole, que va naître, après-guerre, la description la plus complète des différents cépages, et surtout de leurs appellations synonymes, grâce à une méthode mise au point par Pierre Galet. Et, aujourd'hui, au domaine de Vassal, dans l'Hérault, plus de 2300 variétés sont répertoriées.

Depuis la fin du XXe siècle, la génétique est venue au secours de l'ampélographie, comme pour la connaissance de tous les organismes vivants, et il il faudrait citer les travaux de Jean-Michel Boursiquot dans ce domaine.

Mais, trêve de considérations historiques, venons-en à une définition ; l'ampélographie consiste à décrire et classer les cépages en fonction d'un ensemble de descripteurs que l'Organisation Internationale de la Vigne et du Vin a fixé au nombre de 88 ! Pas moins ! Appliqués aux bourgeons, aux feuilles jeunes, aux rameaux, feuilles adultes, grappes et baies.

Figurez-vous qu'en appliquant ces critères, on recense aujourd'hui près de 5000 cépages dans le monde , connus sous 40000 noms différents. C'est vous dire l'importance de la culture de la vigne pour nos sociétés."

Bénédicte, que ces doctes considérations commencent à ennuyer quelque peu, titillée par son instinct d'enquêtrice en mal d'efficacité, vient soudain rompre le fil de ce discours avec une question basique, mais bienvenue :

— Dites-moi, cher monsieur, l'arrivée des Chinois, sur le marché mondial du vin, a-t-elle, peu ou prou, à voir avec cette science ampélographique moderne ?

Julien en reste bouché bée, mais ne pipe mot, par crainte d'étouffer dans l'œuf la réponse attendue. Jacques Saintilan, pas le moins du monde perturbé, embraye aussitôt dans le sens indiqué par Bénédicte :

— Bien entendu. Les Chinois disposent, depuis la nuit des temps ou presque, d'un vin de céréales (riz ou millet), proche du saké japonais. L'importation de la vigne, elle, venue d'Ouzbékistan, date, à ce qu'on sait, du premier siècle avant notre ère, au temps de l'empire Parthe. Mais, pendant longtemps, si le raisin de table et les raisins secs étaient très appréciés, le vin lui-même, pourtant connu, est resté une boisson exotique, presque un médicament.Et il faudra attendre les missionnaires occidentaux du XIXe pour que se développe en Chine une vinification de masse, d'assez piètre qualité, par ailleurs !

Mais, depuis l'ouverture vers l'Occident des années 1980, c'est une croissance exponentielle que cette culture a connu. Avec des progrès immenses !

À tel point que l'on trouve à présent des vignobles étendus dans les provinces du Xinjiang, Gansu, Ningxia, Shandong, Hebei, Tianjin, Jilin, des régions du Nord de la Chine à pluviométrie limitée, entre les 35e et 42e parallèles. 

Et deux cépages européens sont présents dans presque toutes ces zones de productions : le merlot et le cabernet sauvignon. Ce sont eux qui ont permis la création des premiers vins de qualité chinois, qui rivalisent aujourd'hui avec ceux de Californie, d'Australie, d'Afrique du Sud, d'Argentine et prétendent le faire demain, pour ne pas dire déjà, avec ceux du Bordelais !

À ces mots, Bénédicte et Julien se tournent l'un vers l'autre pour échanger un regard complice qui n'échappe pas à leur interlocuteur. Il interrompt son propos pour poser cette question :

— Dites-moi, jeunes gens, ce qui vous amène exactement, plutôt que de me laisser pérorer dans le vide, que je voie si je peux vous être utile ou pas.

Après un nouvel échange de regards, nos deux amis décident alors de jouer cartes sur table et Julien prend la parole :

— Voilà : Je travaille pour la revue viticole La Vigne. On m'a chargé de réaliser une enquête sur les agissements des Chinois. Outre la contrefaçon qu'ils pratiquent à grande échelle, ils tenteraient, également, de cloner des cépages français, pour reproduire des crus bordelais classés sans payer les royalties prévues par les accords de l'OMC.
— Excusez-moi, mais on est bien loin du Bordelais et de ses grands crus classés ici. Si vous me disiez tout ?
— Bon, d'accord, il se trouve que les Douanes ont saisi récemment, dans des valises de touristes chinois rentrant au pays, des greffons de chenin blanc et de magdeleine noire, provenant d'ici, le tout sans facture, bien entendu.
— Très improbable. Et comment sauriez-vous cela ?
— Un contact bien placé, rien de plus.
— Et...
— Et nous aimerions savoir quel peut être l'enjeu économique d'une telle manœuvre. Ses tenants et aboutissants.
— Vous me faites trop d'honneur. Je l'ignore complètement.
— Mais vous avez bien une petite idée...?
— Pas la moindre !

La réponse a fusé, courte et sèche. Bénédicte et Julien se regardent en silence. Pas de doute, il y a baleine sous gravier, comme on dit dans les chaumières.

— Dommage ! Dans ce cas, nous allons vous laisser en vous remerciant pour le café et... le petit cours sur l'ampélographie, dit Julien d'un ton insidieux.

Jacques Saintilan s'est levé et leur indique d'une main ferme la sortie de sa propriété.

— À une autre fois, peut-être, ne peut s'empêcher d'ajouter Bénédicte, qui n'aime pas être congédiée avant l'heure.

Une fois remontés dans leur voiture, nos deux enquêteurs confèrent quelques instants :

— Bilan des courses : ce monsieur a quelque à voir avec les échantillons retrouvés à Roissy ou je veux bien entrer à la Trappe, dit Bénédicte.
— Ne parle pas de malheur, dit Julien, mi-figue mi-raisin...

Cette réponse énigmatique marquera la fin de cet épisode, si vous le voulez bien.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE,, septembre 2014.

lundi 2 juin 2014

Quand le vin est tiré... nouvelle policière

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Prologue et chapitre 1

Retrouvailles

Chapitre 2

Vingt-quatre heures plus tard, à Saint-Suliac (Ille-et-Vilaine)

Chapitre 3

Sur les pentes du Mont Garrot

En dépit d'une euphorie due sans nul doute au cidre du Val de Rance, ce soir-là, Bénédicte ne fait don de son corps qu'à Morphée, car à peine a-t-elle posé la tête sur l'oreiller qu'elle s'endort comme une bienheureuse. Et Julien, sur la béquille, comme le chante Lastic, ce"chanteur paillard et dépressif", bien de chez nous.

Le lendemain matin, des ribambelles de nuages blancs courent dans le ciel de la ria, poussés par un vent frais qui ébouriffe les cheveux et pique les narines. À neuf heures, Julien, pense qu'il est grand temps de secouer sa coéquipière, qui dort toujours du sommeil du juste, pelotonnée, son oreiller dans les bras. Des souvenirs oubliés lui reviennent en mémoire. Il se revoit, dans sa chambre de la cité U, déshabillé par une Bénédicte entreprenante en diable. Elle s'est bien assagie, dirait-on. Il avance la main vers le lit voisin et lui secoue l'épaule :

— Béné, réveille-toi, il est neuf heures. Je te rappelle qu'on a rendez-vous à dix !

Moi, les yeux encore ensommeillés, je saute du lit, rabattant ma nuisette sur mes cuisses, et cours m'enfermer dans la salle de bains.

Trois quarts d'heure plus tard, nous entreprenons l'ascension du modeste promontoire, guidés par le GPS de notre téléphone : à peine 1,5 km nous sépare du sommet où on a donné rendez-vous à Julien. Bientôt, nous voilà devant les vestiges du moulin à vent de la Chaise. Sa toiture envolée, on l'a affublé d'affreux créneaux, à présent recouverts de lierre.

Du Mont Garrot, le regard embrasse toute la ria de la Rance depuis, me dit Julien, au sud-ouest, les superstructures du camp viking de l'anse de Vigneux qui abrita, paraît-il, deux dizaines de drakkars, au temps des Vikings, jusqu'à l'oratoire de N. D. de Grainfollet, au nord-est, d'où les femmes de marins guettaient le retour des bateaux, à l'époque de la Grande Pêche.

Passé ce moment culturel, nous commençons à redescendre le versant sud et soudain, au détour du chemin, sous les frondaisons des chênes et châtaigniers du talus, nous apparaît un vignoble de près d'un hectare, qui aligne ses échalas, dans le sens de la pente. Un peu plus loin, une vieille barrière ferme une entrée de champ. C'est le lieudit 'La Vigne Blanche". Comme on dit, y'a pas de fumée sans feu !

Les deux hommes qui nous attendent là, ont des airs de conspirateurs : ils ne veulent ni être filmés, ni qu'apparaissent leurs noms dans la presse. Soit, dit Julien, qui a mis son Nagra en route et pose sa première question :

— Comment tout cela a-t-il commencé ?

Le premier de nos interlocuteurs, un homme grisonnant et râblé, prend la parole :

—Voilà dix-huit ans bientôt, nous avons, Marcel et moi, débusqué dans un taillis lors d'une balade, un plant de vigne de raisin noir que nous avons fait analyser. Il était inconnu et il nous a fallu attendre presque dix ans pour apprendre que c'était un cépage de cuve, originaire de Saintonge, appelé Madeleine noire des Charentes, (il mûrit précocement vers la Ste Madeleine, le 22 juillet). D'autres études ont montré que ce cépage était la maman du célèbre merlot, dont le père n'est autre que le cabernet franc.

Julien opine du chef, mais pour moi tout cela reste plus obscur que du marc de café.

Le compère du premier vigneron, plus élancé et un peu plus jeune, poursuit :

— Entre-temps, avec un petit groupe de passionnés, on avait fondé une Association et entrepris de remettre sur pied une vigne sur les pentes du Mont Garrot, là où nous avions trouvé le premier plant. Ça n'a pas été sans mal. Entre les tracasseries de l'Administration et notre inexpérience, les premières années ont été rudes.

— Il a fallu trouver les terrains, défricher, planter, attendre, palisser, tailler... attendre encore. Et apprendre ! Les premières récoltes ont donné une horrible piquette, à peine buvable. Une fois, nous avons mis en bouteille avant la fin de la fermentation. Elles ont toutes explosé ! Mais à présent, nous produisons quelques centaines de bouteilles d'un vin blanc très honorable. D'ailleurs, le voici.

De la gibecière de sa veste de chasse, il vient de sortir une bouteille bourguignonne, humoristiquement étiquetée "Le Clos de Garo, Appellation bord d'eau non contrôlée". Au-dessous, on reconnaît la silhouette crénelée du Moulin de la Chaise. C'est une bouteille de la cuvée 2011. Un cépage chenin, titrant 14°, toujours d'après l'étiquette.

Je m'exclame :

— Mais, alors, vous n'avez pas planté de madeleine noire ?
— Hé, non. Il aurait fallu attendre trop longtemps, et la tradition n'attestait pas franchement de la culture de raisins noirs de cuve par ici. On se demande toujours comment ce pied est arrivé là. On s'est dégonflés. Pour l'instant. Car, avec le réchauffement climatique, si ça se trouve, on pourrait tenter le coup, maintenant. (ça, vous coupez, s'il vous plaît).
— Et celui-ci, vous en vendez ? demande Julien d'un air innocent.
— Taisez-vous, malheureux, c'est strictement interdit. Non, il est réservé à notre consommation personnelle. D'ailleurs, comme nous sommes une vingtaine de membres, la production ne nous le permettrait pas. Mais on peut vous le faire goûter, si vous voulez.

Nous nous regardons en silence, puis je risque :

— C'est un peu tôt pour l'apéro, mais c'est si gentiment proposé qu'on ne peut pas refuser.

Alors, le premier vigneron tend au second un couteau suisse. La bouteille n'a pas de capsule-congé, bien entendu. Celui-ci ouvre le tire-bouchon et bientôt un sympathique "plop" vient troubler le gazouillis printanier des oiseaux.

De sa gibecière, l'homme a tiré quatre verres à dégustation, enveloppés dans un linge blanc. Il les répartit entre les présents et commence à les remplir.

Nous faisons tourner le vin dans nos verres, humons, puis attrapons une première goulée, pardon, gorgée. Bientôt, j'entends Julien dire :

— Belle fraîcheur en bouche, avec juste ce qu'il faut d'acidité. Ça me rappelle certains muscadets sur lie. Il n'est pas mal du tout, dites donc.

Je regarde Julien ébahie. Quand je l'avais connu, il ne buvait que du Coca et croyait que le pineau et le cognac, c'était pareil. Quels progrès !

— On ne vous le fait pas dire, reprennent en chœur nos deux interlocuteurs. On en est assez fiers, il faut bien l'avouer.

Au bout de la deuxième tournée, bouteille et verres vidés, mon naturel d'enquêtrice reprend le dessus et je questionne, avec une volubilité accrue :

— Bon, pour tout vous dire, on n'est pas venus seulement déguster "Le Clos de Garo" et vous entendre raconter son histoire, on est là aussi dans le cadre d'une enquête sur la pénétration des Chinois sur le marché du vin en France.

Nos interlocuteurs ouvrent des yeux comme des soucoupes.

— Le mois dernier, à Roissy, les douaniers ont intercepté un couple de chinois, de retour d'un voyage touristique dans notre pays. Leur périple les avait menés dans les principales régions viticoles du pays et dans leurs valises, pas la moindre bouteille de vin, mais... des greffons de nos cépages les plus réputés, sans la moindre facture d'achat et des échantillons de sol, soigneusement étiquetés.
— Mais, qu'est-ce qu'ils veulent faire de tout ça ?
— On suppose qu'ils veulent implanter de la vigne dans des terroirs ressemblant aux nôtres et à terme obtenir des cultivars adaptés à leurs climats.
— Mais c'est du brigandage pur et simple.
— Aujourd'hui, on appelle ça "espionnage économique", mais c'est la même chose.
— Et quel rapport avec Saint-Suliac ?
— Curieusement, il y avait un échantillon de sol et un futur greffon provenant de votre vigne !

Les deux vignerons tombent des nues :

— Pas possible !
— Du chenin blanc, implanté avec succès dans des régions aussi septentrionales, il ne doit pas y en avoir beaucoup, alors ça peut les intéresser.
— Ah ben, merde alors, ça, ça me la coupe, sauf votre respect, Madame.

Je fais signe que j'en ai entendu d'autres. Julien enchaîne :

— Auriez-vous déjà vu des Chinois circuler par ici, vous ?

Le premier vigneron se tourne vers son collègue :

— T'as déjà vu des Chinois par ici, toi, Marcel ?
— Dame, on n'est pas là à regarder la tête des touristes, nous ; des Asiatiques, il en vient surtout pour Saint-Malo par ici. Mais, des Chinois, je saurais pas dire. Faudrait voir avec le Syndicat d'Initiative, peut-être.
— Tu retardes, Marcel, c'est Office de Tourisme qu'il faut dire à présent.
— Ouais, j'm'en fous, c'est pareil.
— Est-ce qu'on peut vous demander quelque chose ? dis-je tout à trac :
— Mais faites donc, ma petite dame.
— Si jamais vous voyiez des Chinois rôder auprès de votre vigne, vous pourriez me faire signe ? fais-je en montrant ma carte de police et en tendant une carte de visite.

Mauvaise idée. L'homme se ferme comme une huître :

— Ça, je sais pas. On n'aime pas trop la police par ici.

Nous sentons qu'on n'apprendra rien de plus aujourd'hui et d'un regard décidons de remercier nos hôtes.

— Merci pour tout, l'histoire et l'apéro, et bon... vin pour cet automne !

Les deux hommes nous saluent d'un rapide coup de casquette, tandis que nous nous éloignons sur le sentier qui rejoint la baie.

Dès que nous sommes hors de portée de voix, Julien m'engueule :

— Mais qu'est-ce qui t'a pris de sortir ta carte bleu blanc rouge ?
— Je sais pas, un réflexe, l'habitude...
— Ouais, hé bien, tu vas me faire le plaisir de la ranger au fond de ton portefeuille illico. Tu n'es pas en service, je te rappelle. Et tu viens de foutre notre couverture en l'air.

J'obtempère sans demander mon reste, car je sais bien que j'ai merdé grave.

Ce jour-là, Julien fait la gueule à Bénédicte jusqu'au soir. Leur voyage sur la Carte du Tendre s'annonce plein d'embûches et leur enquête est mal engagée.

Sauront-ils redresser la barre ?

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, juin 2014

samedi 2 novembre 2013

Le Jour où... (nouvelle oubliée)


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Petit Jean prépare son petit déjeuner en écoutant la radio. D'habitude, c'est maman, mais ce matin, il s'est levé le premier. Ce n'est pas grave, il y a longtemps qu'il a mémorisé tous ses gestes et il sait comment faire.

D'abord, ouvrir le Frigidaire, prendre la bouteille de lait. Du placard à casseroles, sortir la plus petite. Verser le lait, mais pas jusqu'en haut, sinon après le bol est trop plein et quand il boit, il en renverse et maman gronde.

Ensuite, prendre l'allume-gaz qui est pendu à côté de la gazinière, tourner vers... la fenêtre le bouton en bas du côté où... enfin, il se comprend, et en même temps faire sortir la petite lumière au bout du tube en appuyant sur le manche.

La flamme bleue dessine un rond sur lequel il faut poser la casserole bien au milieu, sinon la queue brûle un petit peu et ça sent très mauvais. La bakélite, dit Maman.

Alors, il faut se dépêcher de mettre sur la table le bol, la cuillère et le couteau, le chocolat, le pain, le beurre et la confiture, sortir son rond de serviette du tiroir de la table et retourner surveiller le lait, parce que sinon, quand la peau du lait commence à faire des vagues, il veut sortir tout seul de la casserole, et ça peut éteindre le gaz et ça sent le brûlé et Maman doit frotter avec le tampon Gex. Mais Petit Jean a bien fait attention et ce matin il a éteint le gaz juste quand le lait commençait à monter.
  Maintenant, il essaie avec du mal de beurrer une tartine qu'il a coupée sur la planche à pain avec le couteau-scie. Le beurre est trop dur. Maman dit tout le temps : "Mets bien le couvercle du beurrier", mais il oublie toujours.

Une autre fois, il y a longtemps déjà, quand il a encore demandé pourquoi il n'avait pas autant de doigts que les autres enfants, Maman, les yeux rouges, a enfin répondu : "C'est parce que, quand tu étais dans mon ventre, j'ai pris un mauvais médicament". Petit Jean l'a regardée sans bien comprendre ; quand il avait mal quelque part et que Maman lui en donnait un, après il était guéri ! Puis, il a demandé s'il existait un médicament qui faisait pousser les doigts quand il en manquait, mais Maman a dit que non. Alors, Petit Jean a compris qu'il faudrait qu'il apprenne bien à se servir de ce qu'il avait de main droite.

Petit Jean, par-dessus le beurre, étale une bonne couche de confiture d'abricots. Il ne sait pas encore s'il va tremper ou pas sa tartine dans son bol de Banania. Maman dit : "C'est écœurant", mais Petit Jean aime bien le mélange du goût du chocolat avec l'abricot. Petit Jean est content : il a réussi à préparer son petit déjeuner, tout seul comme un grand. Avec son unique main gauche. Enfin, pas tout à fait, car maintenant, il sait bien se servir de son petit pouce droit et de son moignon, pour pousser et maintenir les choses.

Petit Jean a fini de déjeuner. Il met son bol, sa cuillère et son couteau dans l'évier. Pour montrer à Maman qu'il peut l'aider maintenant, il décide de les laver. C'est facile quand la petite flamme bleue du chauffe-eau est allumée : il suffit de tourner le robinet avec un point bleu, du côté de sa bonne main, puis le robinet avec un point rouge et surtout pas le contraire, parce qu'il pourrait se brûler ! Ça fait « Vlouf ! » et bientôt de l'eau tiède coule. Il a mis le petit couvercle en caoutchouc au fond de l'évier et versé du Mir dans l'eau. Ça fait des bulles. Le bol flotte et il s'amuse un petit peu à le faire naviguer sur la mousse.

Il ne peut pas essuyer. Avec une seule main, c'est trop dur. Alors, il renverse le bol sur l'égouttoir et pose à côté la cuillère et le couteau. Il ôte la bonde et ça fait glou-glou, puis un drôle de bruit à la fin. Petit Jean regarde son ouvrage. Maman sera contente, c'est sûr.

Mais pourquoi elle n'est pas encore descendue ce matin, Maman ? 

Petit Jean monte l'escalier. Il entre-baille la porte de la chambre et voit Maman dans le lit défait. Elle dort encore. Sur la table de nuit, le verre et le petit tube avec ses pilules. Petit Jean s'approche. Les deux sont vides.

Une des mains de Maman pend au bord du lit. Petit Jean se penche pour la toucher.

Elle est froide.

Alors, Petit Jean s'assied au bord du lit et prend cette main dans les siennes pour la réchauffer. Il embrasse Maman pour la réveiller, l'appelle longtemps, longtemps...

Mais rien.

Lui aussi veut dormir avec elle.

©Pierre-Alain GASSE, juillet 2008.

jeudi 26 septembre 2013

La Madone des librairies

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Photo Espace Tajan

AVERTISSEMENT

Cette nouvelle évoque des faits qui devraient réserver sa lecture à un public adulte.

I

Depuis une vingtaine de minutes, elle tourne autour des présentoirs, examinant les couvertures, parcourant les présentations, soupesant les ouvrages, sans en retenir aucun. Très vite, son physique et ce comportement retiennent son attention.

Jolie, hâlée, cheveux châtains mi-longs, elle est vêtue d’une mini-robe corolle à motif imprimé mêlant le brun et l’orange et chausse des bottes à tige courte en cuir retourné noir. Curieux assemblage, qui pour autant, ne défigure pas sa silhouette gracieuse et sexy.

Il est venu retirer en magasin Bonita Avenue de Peter Buwalda, commandé une semaine auparavant. La vendeuse est occupée depuis un bon moment avec une cliente qui lui expose en long et en large ses préférences de lecture. Il attend donc au pied du comptoir et dispose de tout le temps d’examiner l’inconnue.

Son manège l’intrigue. Il est le seul homme dans les parages. En même temps, difficile de croire que c’est de lui dont elle veut se faire remarquer. Il a probablement le double de son âge !

Le voilà qui entreprend un tour des tables d’exposition dans le sens opposé au sien. Ils se croisent une première fois. Des effluves d'un parfum fleuri lui parviennent. Poursuivant son examen des ouvrages à l’étal, elle semble tout à son occupation quand un jeune homme vient lui tenir quelques propos à l’oreille.

Évidemment, une aussi jolie fille ne pouvait pas être seule ! Bien jeune cependant ce garçon, lui semble-t-il, pour être son compagnon, mari ou amant. Son petit frère alors ? Cette supposition l’arrange.

À peine arrivé, le jeune homme repart vers les rayons des CD et DVD et l’inconnue reprend sa lente pérégrination autour des tables chargées de livres. De plus en plus curieux. S'il osait…

Il vient de récupérer son ouvrage et se décide à opérer un second tour de table. Malheureusement, c'est celle des nouveautés et il n'a encore lu aucun des volumes qui s'y empilent. Impossible donc de donner négligemment un conseil de lecture, pour engager la conversation.

À présent, c'est le dernier d'Ormesson qu'elle a en mains Un jour, je m'en irai sans en avoir tout dit. Voilà un auteur qu'il pourrait tout de même lui conseiller en confiance, pense-t-il alors.

Soudain, l'ouvrage tombe des mains de l'inconnue. Sur ses basques, il le ramasse et le lui tend avec un sourire et une question :

— Comment comprenez-vous ce titre ? Le "en" est intrigant, non ?

Ses yeux clairs le fixent un instant, glissent sur le titre du livre et reviennent sur lui :

— Vous trouvez ? Pour moi, c'est limpide. On ne dit jamais tout de sa vie, à personne, pas même à ses lecteurs.

— Vous avez sans doute raison.

Les doigts de la belle effleurent les siens en reprenant l'ouvrage. Une onde électrique lui parcourt l'épine dorsale.

Voilà comment ils se sont connus, Ève et lui.

II

Ce jour-là, ils vont boire un café, préférant la fraîcheur, l'intimité et la discrétion de l'arrière-salle à la fournaise et l'exposition de la terrasse.

Au final, elle n'a pas acheté le d'Ormesson, mais le dernier opus de l'islandais Arnaldur Indridason, Étranges rivages. Et celui-là, il l'a lu quelques semaines plus tôt. Facile de lui dire tout le bien qu'il en pense. Ce n'est pas original. La critique ne tarit pas d'éloges à son sujet.

Quand ils se quittent, d'un signe de la main, il se rend compte qu'elle l'a laissé parler et s'est très peu livrée. Le jeune homme qui lui a susurré quelque chose n'a pas reparu et il n'a pas osé la questionner.

Il lui a dit qu'il passait souvent à la librairie le lundi après-midi. Elle a répondu : "Moi aussi. C'est mon jour de congé. C'est curieux que nous ne soyons pas encore rencontrés".

Ils en sont restés là.

Et puis, sa bonne étoile...

Du moins, l'a-t-il cru, au début.

Le lundi suivant, dès quatorze heures, il arpente les rayons de la librairie, en quête de sa silhouette singulière.

Lorsqu'elle arrive, tout d'abord, il ne la reconnaît pas. Combinaison moulante de cuir noir, bottes de moto et casque à la main, avec ses gants dedans. Une motarde ! Quel changement ! Mais toujours autant de charme.

Dès qu'elle le voit, elle s'approche d'une démarche chaloupée.

— Bonjour, vous allez bien ?

Ils échangent une poignée de main ferme. Un bon point de plus. Il a en horreur les poignées de main mollassonnes.

— Beaucoup mieux, depuis que vous êtes là, mais j'ai failli ne pas vous reconnaître. Je m'attendais si peu...

— Je suis une fille pleine d'imprévus, vous verrez. Venez, aujourd'hui, c'est moi qui vous invite.

Ce futur est plein de promesses. Il en accepte l'augure avec bonheur.

Ni l'un ni l'autre ne portent d'alliance. Seule une tourmaline rose et verte orne le majeur de la main gauche de la jeune femme.

Ils ressortent de la librairie sans le moindre livre. Bien mieux à faire.

L'été touche à sa fin, mais le soleil n'en a cure. Une brasserie se trouve là.

— Au soleil, je vais crever de chaud avec ma combinaison. Allons à l'intérieur. Vous buvez quoi ?

— Une blanche, peut-être.

Elle hèle le garçon tandis qu'ils se glissent côte à côte sur une banquette de moleskine dans le fond de la salle :

— Deux blanches, s'il vous plaît. Avec une rondelle de citron.

Il craint qu'elle ne mette son casque entre eux deux, mais elle le pose au pied de la table et se rapproche de lui. Le cuir souple de son pantalon touche à peine le jean du sien qu'il ressent la chaleur de sa peau. C'est absolument délicieux.

On leur apporte leurs verres et ils trinquent.

— À nous !

Se tournant vers lui, elle le regarde dans les yeux et dit sans sourciller :

— On fait quoi ? On va chez toi ou chez moi ?

C'est si direct qu'il ne sait quoi répondre :

— Je ne sais pas. Comme vous... tu veux.

— Alors, chez moi. Ce n'est pas loin. Je t'emmène.

Il n'a pas enfourché de moto depuis des années.

III

Chez elle, c'est un ancien garage, transformé en loft. Le portail de métal a été conservé, avec sa petite porte de service, le tout repeint en gris souris.

Elle y rentre sa Kawasaki 500.

À l'intérieur, c'est une symphonie tricolore : les murs d'agglos ont été passés au noir, le sol est en béton ciré naturel, tandis que tout l'empoutrellement métallique est laqué de rouge. Un bloc cuisine central rouge et un énorme coin salon blanc occupent l'espace. Elle l'entraîne dans un escalier sonore qui conduit à une mezzanine sans rambarde :

— C'est un peu dangereux chez toi, dis donc.

— Oui, c'est vrai, ce n'est pas vraiment fini. Mais ce n'est pas tout à fait chez moi, non plus. C'est à mon père. Il est photographe et vit en ce moment aux États-Unis. Alors, je squatte ici avec mon frère.

— Alors, tu es... célibataire ?

— On peut dire ça, oui.

Réponse sibylline qui le satisfait pour l'instant.

Un lit, protégé par des paravents en laque de chine, se trouve devant eux.

Après avoir ôté ses bottes, elle fait glisser la fermeture-éclair de sa combinaison :

— Tu veux bien m'aider, c'est tellement ajusté, ce truc !

Et comment qu'il veut bien l'aider !

Il s'en est un peu douté, à son contact, sur la moto : elle est nue dessous. Enfin, presque : un minuscule string rouge, marqué d'une étoile en strass, voilà son seul sous-vêtement.

Des épaules fines, des omoplates délicates, des seins ronds et fermes, aux pointes fièrement dressées, une peau uniformément hâlée, au goût de vanille et monoï, un nombril discrètement renfoncé dans un ventre plat, des hanches étroites, un triangle odorant. Il n'y tient plus. Elle le voit et entreprend de sortir elle-même ses jambes fuselées de leur gangue de cuir, avant de l'attirer à elle.

Ils n'ont pas dit un mot depuis son invitation à la dévêtir. À quoi bon ?

Il se dépouille à son tour de ses oripeaux. Dans la précipitation.

— Tu as ce qu'il faut, au moins ?

Il se souvient qu'un préservatif doit traîner dans son portefeuille depuis... trop longtemps. Une chance.

— Oui, oui, attends.

— Donne, je vais te le mettre.

Ensuite, en motarde émérite, elle entreprend de le chevaucher.

Tant de détermination devraient retenir son attention.

Mais son esprit ne cherche qu'à retarder une explosion à laquelle tout son corps aspire déjà...

IV

Lorsqu'il rouvre les yeux, toute la chambre est dans la pénombre. Sauf lui.

En effet, deux projecteurs de studio sont braqués sur son individu. Il a le geste réflexe de vouloir cacher sa nudité. Impossible !

Il est attaché par les poignets aux barreaux métalliques du lit à l'aide de menottes ! Et deux paires d'yeux le fixent.

Ève, à présent couverte d'un peignoir à motifs chinois, et son frère, en tenue de motard, se tiennent au pied de la couche.

— Ça y est, il sort des vapes. Pas trop tôt. J'ai bien cru qu'il allait falloir lui jeter un seau d'eau.

— Pour niquer mon pieu. T'es pas dingue ?

— Alors, mon joli, on se réveille ? C'est l'heure de passer à la caisse, maintenant.

Il tente d'articuler un "Quoi?" ahuri, mais rien ne sort de sa bouche. Un large sparadrap la recouvre. Ève poursuit, toujours avec le plus grand calme :

— Eh, oui, il faut bien vivre et, comme tu l'as vu, je suis soutien de famille.

— Alors, tu nous files ta carte bleue avec le code. On te la rend dans une heure ou deux, si tout va bien, et on te libère ensuite.

Le débit de son frère est plus nerveux, saccadé, impatient :

— T'auras pas tout perdu, hein, mon salaud ? grimace-t-il.

— Bon, ta carte bleue, on l'a déjà, mais pas le code. Une fois sur deux, il suffit de bien fouiller pour le trouver, mais toi, t'es pas si con, tu ne l'as noté nulle part. Alors, il va falloir nous le donner maintenant !

Le visage d'Ève reste impassible. Mais, dans les yeux de son frère brille une lueur maligne qui le fait frissonner de la tête aux pieds. Ève s'approche, lui met un doigt sur la bouche, puis, d'un coup sec, arrache la bande adhésive qui le bâillonne. Il pousse un hurlement de douleur.

— Ta gueule ! glapit son frère. Alors, ce code, ça vient ?

— Vous pouvez toujours courir !

— Ils disent tous ça, au début, mais quand je me serai bien amusé avec toi, tu chanteras une autre chanson, crois-moi...

— Vous êtes complètement dingues !

— On nous l'a déjà dit, mais jusqu'ici personne n'a pu le répéter à qui que ce soit...

V

Un homme nu, lacéré de coups de fouet et la gorge tranchée, baigne dans une mare de sang, sur les draps d'un lit défait.

Clap de fin.

— Excellent. On garde tout. Igor, tu montes ça, fissa. Je veux que ce soit en ligne lundi. Et tu trouves un titre bien dégueu ! Les autres, vous remballez le matériel et faites le ménage.

— Et pour le "colis", chef ?

— Chaux vive et béton, comme d'habitude.

©Pierre-Alain GASSE, septembre 2013.

dimanche 31 mars 2013

Lorem ipsum, nouvelle noire et immorale



« Neque porro quisquam est qui dolorem ipsum quia dolor sit amet, consectetur, adipisci velit... »
(Il n'existe personne qui aime la souffrance pour elle-même, ni qui la recherche ni qui la veuille pour ce qu'elle est... ).
Cicéron, De Finibus Bonorum et Malorum (Liber Primus, 32)

Avant-propos

Sur la route nationale 137 Nantes-Rennes, avant Nozay, une inscription à la peinture blanche sur le tablier d'un pont intrigue le voyageur. Cela pourrait être un graffiti revendicatif, mais ce semble être du latin. Il s'agit en fait d'un faux-texte (tous les graphistes savent de quoi il s'agit, pour les autres, voir (1), œuvre illégale, pleine d'humour et non signée d'un artiste plasticien nantais, Blaise Parmentier(2). Voilà l'origine du titre de cette nouvelle.

I

Dolorès sortit de la chambre. Dans le lit défait, au milieu des draps froissés, un jeune homme couché sur le ventre, fesses à l'air, semblait reposer paisiblement. Elle y jeta un dernier coup d'œil, connaisseur et vaguement humide. Allons, l'heure n'était plus aux étreintes ni épanchements. Ils avaient eu tout leur temps pour cela.

Aujourd'hui était un autre jour. Et ce soir, ou demain ou plus tard, selon son bon vouloir, elle succomberait dans d'autres bras. Du moins, le croirait-on.

Dans l'entrée, elle resserra son imper autour de sa taille, en releva le col et ajusta son chapeau au jugé. Elle ne voulait pas que la lumière pût éveiller quiconque. Ses mains, en tâtonnant dans l'obscurité, trouvèrent ses escarpins Pigalle, abandonnés là hier au soir.

Tirant le pêne de la serrure, elle fit tourner à demi la lourde porte de chêne sur ses gonds ; ceux-ci gémirent légèrement et elle grimaça d'insatisfaction. Se glissant alors dans l'entrebâillement, elle referma aussi discrètement que possible.

Puis, chaussures à la main, dévala d'un pas léger le tapis rouge de l'escalier jusqu'à la grille du hall.

Même pas veuve, joyeuse et fière de l'être. 

S'encanailler chez les bourgeois, un rêve !

II

"En lingerie fine sous mon seul imper, ça te dirait ?" Aucun homme n'avait encore refusé cette proposition. Enfin, elle n'en était qu'à son deuxième. Mais l'envie de recommencer la titillait déjà.

Pour l'instant, il fallait qu'elle se dépêche. Pas question d'arriver à l'agence dans cette tenue. Le temps de repasser à son domicile, d'effacer les miasmes de la nuit et d'avaler quelque chose, elle risquait d'arriver en retard une fois de plus. Alors que Didier, son patron, envisageait de la prendre bientôt comme associée, ce n'était pas vraiment le moment ! De plus, elle avait aujourd'hui un gros budget à conquérir. Sa marque de chaussures préférée venait de se séparer d'un partenaire historique et leur avait confié sa nouvelle campagne web. S'ils remportaient l'affaire, c'était la consécration pour DB WebComAgency.

Elle héla un taxi. Remarqua que le chauffeur fixait avec intérêt ses jambes assez haut découvertes lors de sa montée et rabattit aussitôt les pans de son imper :

— Regardez plutôt la route, s'il vous plaît.

L'homme détourna le regard en silence.

Dolorès sortit son poudrier, l'ouvrit et jeta un regard appréciateur au miroir. Puis extirpa de son fourre-tout Muraille de Chine un flacon d'eau micellaire et des lingettes de démaquillage pour occuper au mieux le temps du trajet. Elle se sentait en pleine forme. La journée allait être bonne.

III

Elle le fut. Au terme de deux auditions entrecoupées de longues attentes pour entendre leurs concurrents dans les locaux parisiens de la célèbre marque de chaussures à semelle rouge, DB WebComAgency fut sélectionnée et son projet retenu. Dolorès avait passé la soirée à fêter au champagne l'événement avec son patron et quelques proches collaborateurs.

Ce matin, au saut du lit, la bouche légèrement pâteuse, elle passait en revue, à son habitude, les éditions du matin sur sa tablette numérique, quand dans "60 minutes" elle put lire ceci : "Un fils de bonne famille du 16e arrondissement retrouvé mort dans son lit. Le décès est inexpliqué et la famille a demandé une autopsie. Une enquête préliminaire a été ouverte". Elle sursauta.

Bien entendu, il n'y avait pas d'adresse, mais le reste concordait. Vu le contexte, on allait sans doute "chercher la femme", c'est-à-dire elle. Et de nos jours, un seul cheveu suffit à identifier un suspect. Autant dire qu'elle risquait de se retrouver dans la base des ADN des affaires non résolues si la cause de la mort n'était pas reconnue comme naturelle. Heureusement qu'elle avait pris ses précautions. De toute façon, elle avait rendez-vous chez son coiffeur à 10 heures, pour changer de tête. C'était prévu de longue date, mais ça tombait bien.

IV

Après une période de chômage assez longue et plutôt mal vécue, Dolorès Ibarzola, bi-nationale franco-espagnole, avait retrouvé du travail dans sa spécialité, la conception graphique, deux ans auparavant.

Dans l'intervalle, elle avait dû accepter toutes sortes de petits boulots, depuis secrétaire médicale, jusqu'à vendeuse en boulangerie, en passant par gardienne d'enfants et même promeneuse de chiens !

Curieusement, toutes ces expériences l'avaient désocialisée. Par honte ou excès d'orgueil, elle avait fui sa famille et ses anciens amis, ne s'en était pas fait de nouveaux, avait commencé à mener une vie marquée du double sceau du mensonge et du mystère. Pour ses proches, elle était toujours designer web chez ABC Concept. Pour les autres, elle inventait au gré des circonstances.

Sans enfant, en délicatesse avec son mari depuis de longs mois déjà, elle avait demandé et obtenu le divorce à ses torts, car il avait eu l'inconscience de la tromper chez eux avec la femme de ménage, une philippine sans papiers. Depuis, elle naviguait à vue d'aventure en aventure, libre d'attaches, laissant exploser une sexualité jusque-là refoulée. Cette fausse blonde de trente-huit ans, sexy en diable, n'avait vu et n'avait eu aucun mal à trouver des partenaires plus jeunes qu'elle, parfois beaucoup plus jeunes !

L'air du temps lui était venu en aide. Les "couguars" s'affichaient à la une de tous les magazines, on leur consacrait des études, des livres par dizaines. Les boîtes de courrier électronique débordaient de messages racoleurs à leur sujet. La société ne voyait plus que par ces femmes libérées de 35 ans et plus.

Elle s'était donc sentie socialement légitimée. Pourtant, un vieux fond d'éducation religieuse catholique avait fini par remonter. Elle avait alors commencé à culpabiliser, à craindre de rencontrer par hasard l'un ou l'autre de ses jeunes amants d'occasion, de croiser leur regard, d'affronter leur jugement.

V

Un jour, une évidence s'était imposée. Puisqu'elle ne voulait pas ou ne pouvait plus renoncer à ses galipettes avec ces éphèbes, il fallait que, leur office terminé, ses amants disparaissent ! Oui, mais comment ? Foulant aux pieds toute morale et déontologie, une idée machiavélique avait alors germé dans son cerveau enfiévré.

Elle avait effectué quelques mois plus tôt un remplacement dans un cabinet de cardiologie, en tant que secrétaire standardiste. Comme trop souvent, les codes d'accès au système informatique et aux bases de données des patients étaient simplistes, facilement mémorisables ou décodables et trop rarement renouvelés. Il lui fut donc aisé d'opérer une intrusion sur le serveur du cabinet, d'accéder aux fichiers qui l'intéressaient, d'effectuer un tri des malades les plus jeunes et même de trouver leurs adresses et numéros de téléphone.

Il ne lui restait plus qu'à les contacter d'un message aguicheur enregistré par voix de synthèse sur un téléphone portable qu'elle changeait après coup, pour qu'une fois sur trois ou quatre, la proie morde à l'hameçon et soit à sa merci.

La première fois, tout s'était déroulé à merveille. C'était un blondinet de vingt ans à peine, beau comme un dieu et armé comme Priape, mais atteint d'une valvulopathie cardiaque sérieuse. Les excitants lui étaient interdits et un exercice modéré recommandé.

Ils avaient fait l'amour à deux reprises, sans aucune trêve. Elle l'avait alors vu essoufflé, près de demander grâce, mais avait su faire ce qu'il fallait pour qu'il passe outre à la prudence et, lorsqu'il avait porté sa main à sa poitrine, elle l'avait chevauché de plus belle, comme une furie, avant que dans un dernier geste pour se libérer, il ne la renverse sur le côté. Trop tard, hélas !

Mais, quelle belle mort, non ?

VI

Le médecin de famille avait délivré le permis d'inhumer sans broncher : "infarctus du myocarde". Affaire classée. Qu'est-ce qui avait foiré, cette fois-ci ? La première partie s'était déroulée sans anicroche. Elle et son nouveau partenaire avaient fait l'amour à mort, et c'était tombé sur lui, comme prévu. Alors ? La famille, suspicieuse, comme le sont tous les riches ! Elle n'aurait pas dû s'aventurer dans les beaux quartiers ni se risquer à forniquer sous le toit familial. À présent, elle était dans de beaux draps !

Les flics allaient s'en mêler. Retrouver ce chauffeur de taxi qui l'avait reluquée. Tracer ses appels téléphoniques et ceux du défunt. Explorer sa vie diurne et nocturne. Ça sentait le roussi. L'heure était venue de changer d'air.

Dolorès prépara une gentille lettre de démission pour l'agence : "Didier, je suis désolée, mais j'ai rencontré il y a quelques mois l'homme de ma vie et il m'a mise au défi de tout quitter pour aller vivre avec lui au soleil. J'ai choisi. Mille excuses pour la campagne L. que je ne pourrai pas conduire, merci pour tout et bonne chance pour la suite. Je t'embrasse. Dolorès."

Elle ouvrit le premier tiroir de sa commode, en sortit son passeport espagnol, vérifia sa validité, compara son aspect actuel avec la photo, sourit de satisfaction, le joignit à son passeport français, entassa dans un sac différents vêtements, téléphona à plusieurs garde-meubles jusqu'à en trouver un qui accepte de débarrasser son appartement pour la fin du mois et remit sa clé dans la boîte à lettres du gardien avec les instructions nécessaires. Puis, elle prit le métro en direction de la porte de Bagnolet où se trouvait le terminus parisien d'Eurolignes pour Madrid.

Trois heures plus tard, pour moins d'une centaine d'euros en espèces, elle roulait en direction de la capitale espagnole, où elle débarqua au petit matin.

VII

L'analyse du téléphone portable du trépassé ne donna rien puisque Dolorès, après avoir écrasé la carte SIM à coups de pierre, avait jeté dans une benne celui avec lequel elle avait passé et reçu les appels concernés. La motorisation de la caméra de surveillance de ce secteur de l'Avenue de la Grande Armée était défaillante et elle ne filmait plus qu'en plan fixe du mauvais côté. Pas de chance.

Mais la police, par routine devant un décès troublant, fit toutes les poubelles du quartier ce matin-là. Les gens jettent encore rarement leurs vieux mobiles ; celui qu'elle trouva fut donc passé au peigne fin. D'après le numéro IMEI, elle put remonter au lieu de fabrication, puis au grossiste et au revendeur et tracer l'achat que Dolorès avait réglé par... carte bancaire ! Fatale distraction. Son adresse fut bientôt trouvée et la coïncidence entre son appartement vidé du jour au lendemain, ce téléphone et le décès brutal du jeune homme ne tarda à sauter aux yeux des enquêteurs. On voulait l'entendre comme témoin assisté, dans un premier temps.

Didier montra la lettre qu'il avait reçue. Mais la police croit rarement aux coïncidences. Un fichier trouvé à l'agence sur son ordinateur, allait aider les enquêteurs lancés sur sa piste. Un jour, elle s'était amusée à l'aide d'un shareware et du lorem ipsum(1) le plus courant à générer un faux-texte à partir de sa photo d'identité. Les policiers n'eurent qu'à opérer la manœuvre inverse pour obtenir un cliché assez fidèle qu'ils purent montrer à tous ceux qu'ils interrogèrent.

C'est ainsi qu'elle fut reconnue par le chauffeur de taxi qui révéla donc le lieu et l'heure à laquelle il avait chargé cette cliente en tenue intrigante : devant le domicile du décédé, vers quatre heures du matin. L'autopsie montra que la mort était survenue entre trois et quatre heures. Le rapport de cause à effet se confirmait.

Huit jours plus tard, une commission rogatoire internationale était établie au nom de Dolorès Ibarzola et transmise par Interpol à tous ses états membres.

Épilogue

L'autopsie du défunt du 16e mit en évidence une cardiopathie déjà sévère. Le légiste, comme l'expert requis, confirmèrent que dans ces circonstances, un usage immodéré du sexe allait provoquer la mort par infarctus.

Mais en l'absence de rapprochement avec le premier décès, ils ne purent établir qu'il s'était agi d'une arme létale, maniée par un Machiavel en jupons.

Et, finalement, le parquet décida de clore sans suite l'enquête préliminaire ouverte. La famille ne tenait pas plus que ça à ce qu'on révélât dans la presse que son jeune fils fréquentait des femmes qui avaient l'âge d'être sa mère, car en effet l'analyse des cheveux féminins retrouvés dans le lit avait montré qu'ils appartenaient à une personne de sexe féminin d'une quarantaine d'années.

Dolorès Ibarzola devrait donc pouvoir couler des jours paisibles, à défaut d'être heureux, quelque part en Espagne, si elle sait conjurer ses démons.

À moins que le remords ne fasse son office...

©Pierre-Alain GASSE, mars 2013.
Photo originale : Luke Ford, 2006 - TextoPix B. Vauléon, 2013.
Licence Creative Commons Attribution-Share Alike 2.5 Generic

(1) Texte sans valeur sémantique, permettant de remplir des pages lors d'une mise en forme afin d'en calibrer le contenu en l'absence du texte définitif. Généralement, on utilise un texte en faux latin (le texte ne veut rien dire, il a été modifié), le Lorem ipsum ou Lipsum, qui permet donc de faire office de texte d'attente. L'opérateur sait au premier coup d'œil que la page contenant ces lignes n'est pas valide, et surtout l'attention du client n'est pas dérangée par le contenu, il demeure concentré seulement sur l'aspect graphique. Ce texte aurait originellement été tiré de l'ouvrage de Cicéron, De Finibus Bonorum et Malorum (Liber Primus, 32) d'après Wikipedia.
(2) Pour l'analyse de ce travail, voir ici : http://blaiseparmentier.com/more/texte-patrice-joly

lundi 11 mars 2013

Les Trois Lettres

La nuit dernière, alors que je ne dormais pas, trois épisodes oubliés de mes jeunes années me sont soudain revenus en mémoire, je ne sais comment, reliés entre eux par un fil conducteur qui ne m'était encore jamais apparu.

Il s'agit de trois lettres.

Pas de celles de l'alphabet, non. Celles-là ne m'ont jamais posé de problèmes.

Je veux parler de trois missives, écrites entre dix et dix-huit ans ans, dans des circonstances et à des destinataires bien différents.

Lettre cachée à une toquade.

La première fut écrite à la veille des grandes vacances de l'été 1957. J'allais avoir dix ans à la rentrée suivante et, du mariage d'un de mes oncles, j'étais revenu ébloui par ma cavalière. Elle habitait la petite commune du bassin de Rennes où s'était célébrée la cérémonie. Ce n'était pas mon premier mariage. J'avais déjà connu celui en secondes noces de mon grand-père maternel, alors que j'avais trois ans à peine. Cette fois-ci, c'était différent. Elle était fille de commerçants comme moi et sans doute cela nous avait-il rapprochés. J'ai perdu le souvenir exact de son prénom, encore que ce soit Marie-Thé qui me trotte par la tête, tout comme la notion précise de nos actes ce jour-là. Les jeux encore innocents de l'enfance, je présume. J'étais bien trop timide pour tenter quoi que ce soit. C'était la première fois que j'avais une fille pour moi seul toute une journée !

Bref, rentré de la noce, je ne pensais plus qu'à elle. Manque de chance, cette année-là, on m'envoyait en vacances dans le Pays d'Auge, quand je n'aspirais qu'à retrouver Marie-Thé dans le village de mon grand-père paternel. Alors, à la veille du départ, je n'y tins plus. Je pris mon stylo-plume et, dans un élan lyrique, rédigeai ma première lettre d'amour.

Oui, mais, dans mon enthousiasme amoureux, j'avais perdu le sens pratique, et au moment de glisser le feuillet dans son enveloppe, je m'aperçus que je connaissais pas l'adresse postale exacte de ma belle. En ce temps-là, point encore de Minitel, d'annuaire électronique, ne parlons pas d'Internet ! Le bourg n'était pas bien grand et le facteur aurait sans doute remis sans mal mon billet à sa destinataire, mais c'est surtout une appréhension soudaine qui m'arrêta. Qu'allaient dire ses parents et les miens ?Tout d'un coup, mon audace m'apparut démesurée et je n'eus plus qu'une obsession : où cacher cette lettre compromettante avant qu'on ne la trouve ?

Finalement, je me souviens que je dissimulai l'écrit dans mon armoire, sous une pile de linge, en attente d'une adresse à trouver et d'une décision difficile à prendre.

Ne me demandez pas le contenu de la lettre. Je n'en ai plus le moindre souvenir ; de la prose à l'eau de rose, j'imagine ; les premiers émois d'un jeune garçon encore coiffé en brosse.

Je suis parti pour les foins dans le pays d'Auge et à mon retour, devinez quoi, accaparé par la rentrée prochaine, j'ai oublié et mon amour et cette lettre. Je ne m'en suis souvenu que quelques mois plus tard et, au moment de la récupérer pour la détruire... elle avait disparu !

Sans doute ma mère était-elle passée par là, à moins qu'un de mes frères ne se soit aperçu de quelque chose et ne m'ait joué un tour de cochon. Je n'ai jamais cherché à connaître le fin mot de l'histoire.

J'ai, par la suite, écrit d'autres lettres d'amour, que j'ai envoyées celles-là, sans être payé de retour jusqu'à ce qu'un jour, je comprenne que des actes valent souvent mieux qu'un long discours...

Lettre à des parents bien-pensants 

La seconde de ces trois lettres date de 1964, si je me souviens bien. Elle est née d'une révolte, d'un emportement contre une injustice. J'encadrais alors un groupe de préadolescents le jeudi-après-midi, dans le cadre de l'ACE, du "patro", comme on disait. Une vieille bâtisse, reçue en legs par l'Évêché, nous accueillait dans un de ses greniers que nous avions colonisé. Ils étaient une poignée de "Cœurs Vaillants", de tous horizons et de toutes conditions. Jeux d'intérieur et d'extérieur, travaux manuels, lecture, dessin, les enfants d'alors étaient plus faciles à occuper que ceux d'aujourd'hui.

Tout allait bien. Jusqu'à ce qu'une famille de la bonne société de la localité inscrive ses deux garçons de 7 et 9 ans. Deux enfants charmants et bien élevés, au profil d'ange. Qui bientôt rapportèrent à la maison le nom de famille de quelques-uns de leurs condisciples. C'étaient les années de la décolonisation et les HLM de la localité accueillaient toute une kyrielle de rapatriés d'Algérie, d'anciens harkis... Des noms qui commençaient souvent par "Ben" quelque chose. Des familles christianisées pour beaucoup, certes, mais qui ne parlaient pas le même langage et avaient d'autres manières.

Que n'avaient-ils pas dit là ? La même semaine, je recevais un billet (nous n'avions pas le téléphone à la maison) me faisant savoir que la famille (appelons-là Dupont, ce n'est pas loin de la réalité) se trouvait dans l'obligation de retirer ses enfants de l'activité.

Mon sang ne fit qu'un tour. Le soir même, je postais une missive dans laquelle j'avouais mon incompréhension et sollicitais une entrevue pour éclaircir la situation et tenter de persuader les parents de ne pas retirer leurs rejetons. Entrevue qui me fut accordée. Un peu à ma surprise, car je n'en avais référé à personne et la famille n'avait pas d'obligation envers moi. Je n'étais qu'un animateur bénévole.

Toujours est-il qu'un soir, à quelques jours de là, je fus reçu par un papa et une maman, un peu déstabilisés par ma démarche. C'est la première fois que j'étais introduit dans le salon d'une maison cossue : tapis, velours et bois sombres. Table basse, cheminée, jus de fruits et gâteaux secs. Chez moi, nous étions six autour d'une table en formica de 1,20 m de long et nous n'avions pas la télévision. Alors, être reçu au salon était une expérience si nouvelle que c'est à peine si je sus m'asseoir dans le fauteuil profond que l'on m'indiqua.

Je ne sais comment j'avais pu dominer ma timidité pour effectuer cette démarche. Une sacrée dose d'adrénaline, sans doute. Bref, poliment, reprenant les termes de ma lettre, je demandai aux parents ce qu'ils avaient à me reprocher à moi et au groupe dans lequel figuraient leurs enfants.

Silence gêné. "À vous, rien, vraiment, mais peut-être sont-ils encore un peu jeunes pour être confrontés à certaines réalités..."

Ayant tiré les vers du nez des deux garçons, je savais pertinemment ce qu'il en était. Mais dissimulant mon sentiment, je tentai une sortie honorable pour les deux parties : "Ce serait dommage de les priver du résultat de leurs efforts, car nous sommes en train de construire une barre de navire, qui est l'emblème de notre petit groupe. Inspirés par la lecture des albums de Tintin, notre vaisseau-amiral s'appelle "La Licorne" et nous projetons de bâtir autour de ce thème un petit spectacle, auquel les parents seront invités au mois de juin prochain. Laissez-les terminer l'année. À la rentrée prochaine, vous aviserez. Vous savez, vos enfants, par leur comportement et leur éducation, ont une excellente influence sur le groupe. 

Les parents se regardèrent un instant en silence, puis le papa prit la parole : "C'est davantage pour récompenser l'investissement dont vous faites preuve dans cette affaire que par conviction personnelle, mais c'est d'accord. Nous vous faisons confiance.

Aujourd'hui, avec le recul, tout cela me paraît improbable et pourtant, cela a été.

Lettre à un prof au bord de la crise de nerfs

La dernière de ces trois lettres, j'ai dû l'écrire en Première, au cours de l'année 1963-1964 également. Cette année-là nous était échu un nouvel arrivant, le Père M., chargé de nous dispenser les cours de Français, Latin, Enseignement Religieux et Instruction civique.Comment était-il arrivé là, je l'ignore ? Quelle expérience avait-il de l'enseignement ? Je ne sais. Je n'ai pas le souvenir que ses cours eussent été particulièrement ennuyeux. Mais très rapidement, ils ne furent tout simplement pas écoutés de la plupart des élèves de la classe. Au mieux, son cours s'adressait aux deux rangées de devant, au milieu d'un brouhaha qu'il devait se résoudre à tempérer en s'emportant de temps à autre.

N'ayant pas su prendre le taureau par les cornes à temps, il s'enferra bientôt dans ce système ingérable, quittant de plus en plus souvent la classe sur un coup de colère pour nous confier à un pion que nous faisions tourner en bourrique également.

Il finit par se porter pâle de plus en plus souvent, toujours couvert par sa hiérarchie. Si les cours d'Enseignement religieux et d'Instruction Civique ne me manquaient pas trop, j'enrageais de rater des cours de Français et Latin, qui étaient mes matières de prédilection.

Si bien que cette année-là, je pris encore ma plume pour déplorer l'enseignement en pointillés que nous avions eu, lui conseiller de rénover ses pratiques pédagogiques poussiéreuses et l'exhorter à faire preuve de plus d'autorité, s'il ne voulait pas sombrer dans la dépression. Ayant glissé le pli dans une enveloppe, un soir après la classe, sur la pointe des pieds, le cœur battant, je montai jusqu'à l'étage des professeurs et passai ma diatribe sous la porte marquée : Père M.

C'était à la veille des grandes vacances. Si j'étais audacieux, je n'étais pas téméraire et je ne tenais pas à rencontrer ce professeur avant un certain temps après tous ces reproches.

Mais par justice immanente, sanction hiérarchique ou décision personnelle, je l'ignore, à la rentrée suivante, le Père M. ne faisait plus partie du corps professoral de l'établissement et je n'eus donc pas à affronter son regard de myope.

Lorsque je réfléchis à tout cela, j'y trouve un certain fonds de lâcheté masculine allié à une timidité indéniable, mais aussi les prémices d'une vie tout entière marquée par l'écriture et de modestes mais constants combats contre l'injustice et la médiocrité.

La vie nous change, certes, mais on ne se refait pas vraiment.

©Pierre-Alain GASSE, mars 2013.

mercredi 16 janvier 2013

Le Pensionnaire


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Accrochée au flanc du coteau, à la sortie est de la ville, la sombre bâtisse de l’Institut Saint-Vincent de Paul dominait l'estuaire de la Sée et les polders environnants de sa masse imposante.

Transformée en hôpital pendant la dernière guerre, les Allemands l'avaient badigeonnée d'un bitume qui s'était révélé indélébile - ou trop cher à effacer - et qui enlaidissait sa silhouette austère.

C'était un ensemble de bâtiments qui, vu du ciel, dessinait un E majuscule. On y circulait dans de grands couloirs hauts et sonores. Dans le corps de logis principal, se trouvaient, au rez-de-chaussée, la Conciergerie, le Parloir et des salles de classe. En face de l'entrée, de l'autre côté du vestibule, d'où partaient des escaliers à tapis rouges, c'était la chapelle. Sous l'escalier de droite de cachait la Procure, aux odeurs de bibliothèque, et sous celui de gauche une petite porte conduisait à la chaufferie.

Les deux escaliers d'honneur conduisaient aux bureaux et appartements du Directeur et du Préfet des Études. Après, il n'y avait plus de tapis. C'étaient les chambres des différents prêtres du corps professoral, et au deuxième étage, celles des surveillants et des quelques laïcs qui enseignaient et logeaient dans l'établissement.

Dans l'aile gauche, en bas, le réfectoire et les cuisines, dans les étages des dortoirs. Dans l'aile droite, au rez-de-chaussée des salles d'étude ; à l'étage d'autres dortoirs.

Et dans l'espace double délimité par la chapelle, deux cours de récréation, avec leurs préaux de style Baltard : la première pour les classes de la sixième à la troisième ; l'autre pour les grands de seconde, première et terminale.

Toute la bonne société de la ville et de l'arrondissement envoyait là ses rejetons, y compris beaucoup de non-pratiquants, car la vieille maison avait la réputation d'assurer de bons résultats. Mais n'y entrait pas qui voulait, et surtout on n'y redoublait pas - le lycée était là pour ça - à moins de se destiner à la prêtrise, auquel cas l’Évêché fermait les yeux.

Jérôme Beaufils n'avait fréquenté "la boîte" qu'en tant qu'externe ; il découvrait tout d'un coup les multiples obligations de la vie de pensionnaire et ce n'était pas vraiment drôle : il fallait se sortir du lit à six heures, se laver à l'eau froide devant des lavabos collectifs qui avaient l'air d'abreuvoirs et puis entendre ou servir une messe basse à la chapelle avant d'avoir le droit d'aller déjeuner. À la maison, il déjeunait en robe de chambre, aussitôt levé, avant de faire sa toilette, et il n'était donc pas étonnant qu'il ait souvent des "grenouilles" dans l'estomac à la Chapelle.

Et puis l'ambiance non plus n'était pas terrible ! Au lieu de France-Inter ou d'Europe 1, c'était la voix monocorde du lecteur de service égrenant la vie du saint du jour qu'il fallait écouter, et en silence s'il vous plaît ! Tout cela sous l'œil sévère du Préfet de Discipline, perché sur son estrade avec les surveillants de semaine. Heureusement que le petit déjeuner était copieux et le pain frais ! Son premier moment de satisfaction au cours de ces longues journées d'étude, c'était le café, thé ou chocolat fumant dans les bols, les grandes tartines de pain blanc, et le beurre ou la confiture à volonté. L’Évêché ne lésinait pas sur la nourriture. La lecture terminée, le silence était rompu et un brouhaha de conversations emplissait le réfectoire : on se hélait, s'invectivait, se saluait à qui mieux mieux, sans cesser d'engloutir l'ordinaire, car à sept heures et demie pile, terminé ou pas, il fallait abandonner la place pour regagner les salles d’étude, où jusqu'à huit heures les internes étaient censés revoir les leçons du jour.

Ensuite, c'était la première récréation de la journée : dix minutes mises à profit pour aller fumer une première cigarette dans les WC du fond de la cour ou pour récupérer auprès des externes qui envahissaient cours et couloirs, les marchandises commandées la veille et qu'ils délivraient sous le manteau, au nez et à la barbe des surveillants.

À huit heures dix, des cohortes plus ou moins rangées partaient vers les salles de cours, à la porte desquelles les abandonnaient des surveillants plus ou moins débonnaires. Debout à la droite de sa table, mains jointes ou bras croisés, il fallait alors réciter la prière dont le choix était laissé à l'initiative de chaque professeur, puis on s'asseyait et commençait la première heure de cours de la matinée. Il y en aurait quatre comme cela, jusqu'à midi et demi, avec l'intervalle d'un quart d'heure de récréation de dix heures et quart à dix heures et demie.

Mais Jérôme connaissait déjà tout cela et s'en était fait des habitudes auxquelles il ne prêtait plus guère attention. Le seul changement qui lui parut vraiment important, ce fut d'abandonner sa chambre sous les combles, ses photos, ses livres, et son carré de ciel pour un lit de fer au bout d'une rangée dans un dortoir de cinquante pensionnaires, aux murs nus, et aux plafonds craquelés d'où pendaient à intervalles réguliers de grosses ampoules à la lumière crue. Entre deux lits, d'un côté une armoire à deux compartiments, de l'autre deux tables de nuit métalliques. Des couvertures grises, vertes ou marron. Et au bout du dortoir, près de la porte qui communiquait avec les sanitaires, le réduit du "pion", fermé d'un rideau, pour que rien de la vie nocturne du dortoir ne lui échappe.

C'était sinistre lorsqu'on y entrait seul, à la lumière du jour, comme il le fit ce matin-là, pour y déposer ses affaires sur le lit 48 du dortoir B ; mais le soir, dans le halo des lampes de chevet et les conversations feutrées d'avant l'extinction des feux, cela devenait vivable. Hormis les soirs de tempête et les nuits de grand froid quand d'insidieux vents coulis parcouraient les travées, vous sifflaient aux oreilles et vous glaçaient des pieds à la tête. Car les dortoirs n'étaient pas chauffés. Mais sa chambre non plus.

L'étude du soir terminait à neuf heures et l'extinction des feux avait lieu à dix heures. Mais la vie du dortoir se prolongeait souvent jusque minuit ou une heure du matin, entre les rondes du pion ou du Préfet de Discipline.

Les premiers mois, Jérôme constata avec effarement les trafics divers qui s'y opéraient ; on se revendait, s'échangeait, se partageait, se volait toutes sortes de marchandises : des cigarettes d'abord, que l'on fumait dans les toilettes, en se rinçant la bouche ou en mâchant du chewing-gum ensuite, pour déjouer les contrôles éventuels. Certains même fumaient sous leurs draps au risque d'y mettre le feu. Les fauchés de contentaient de P4 ou de High Life, blondes bon marché en paquet de dix, les endurcis affirmaient préférer les Gitanes ou les Gauloises, mais le fin du fin, le nec plus ultra, c'était de pouvoir sortir de sa poche une boite métallique noire de Black and White ou encore des Benson and Hedge.

Venaient ensuite diverses "douceurs" : de l'anodin paquet de caramels jusqu'à la mini-bouteille de whisky, passaient sous le manteau toutes sortes de victuailles qui donnaient lieu à des "bâfrées" nocturnes, silencieuses et précipitées, à base de chocolat, de camembert, de saucisson et de pâté, arrosées de toutes sortes de liquides, passés en fraude eux aussi. Circulaient également des nourritures plus intellectuelles, si l'on peut dire, sous la forme de livres interdits ou de revues qualifiées d'osées à l'époque, lus ou feuilletés sous les draps, à la lumière d'une lampe de poche. Mais d'un lit à l'autre s'échangeaient et se partageaient aussi des choses qu'il n'aurait jamais soupçonné voir dans un tel lieu.

C'était le mois suivant son arrivée. Les huit premiers jours, il avait trouvé son lit en portefeuille chaque soir, mais depuis plus rien. Le bizutage semblait terminé ; après tout, il n'était pas vraiment un nouveau. Au dortoir, à sa gauche, les deux derniers lits étaient vides. Quant à son voisin de droite, c'était un blondinet dont tout le monde connaissait la mère sous le nom de "la belle Eva". Lorsqu'elle venait chercher son fils, son parfum et ses toilettes provocantes mettaient en révolution cours et couloirs. On racontait même qu'une fois, Monsieur Bruchet; le préposé à la procure, dans son réduit, n'avait pu se contrôler et avait eu envers elle un geste... déplacé. Avec ses boucles blondes et son sourire de chérubin, Emmanuel - c’était son nom - avait aussi du succès, surtout auprès de quelques grands de Terminale dont le dortoir se trouvait de l'autre côté du palier.

Détail insolite, ce soir-là, Vergès, un grand de Terminale justement, s'était glissé dans la chambre de "la Bourrique", le surveillant d'internat, pendant la toilette. Jérôme l'avait vu en ressortir, en longeant les murs. Vers minuit, la porte palière grinça et le cercle lumineux d'une lampe-torche avança sur le parquet. En pareil cas et si l'on n'était pas concerné, l'habitude et la prudence voulaient que l'on fît semblant de dormir comme une souche. Le nez dans son oreiller, un œil entrouvert, il voyait une forme s'avancer vers lui et tremblait déjà de peur, quand le visiteur s'arrêta devant le lit d'Emmanuel, secoua celui-ci pour le réveiller, avant de se glisser avec lui dans les draps, non sans avoir laissé glisser sur le parquet... son pantalon de pyjama.

C'étaient maintenant des froissements, des soupirs... Effaré, enfoui sous ses couvertures, Jérôme retenait son souffle, essayant de calmer les battements de son cœur affolé. Si jamais Vergès apprenait qu'il l'avait vu, il était bon comme la romaine ! Il réfléchissait. La Bourrique, qui avait le sommeil léger, n'avait rien entendu. Il se souvint qu'il disposait toujours un verre d'eau sur sa table de nuit, le soir avant de se coucher ; Vergès avait dû y verser un somnifère quelconque. Sans oser relever le nez, il entendit Vergès repartir, quelque temps après, mais il mit bien plus longtemps à retrouver le sommeil. Ce sabbat nocturne l’avait fortement impressionné et plusieurs semaines durant, il fit d’étranges rêves dans lesquels Vergès venait se glisser dans le lit d’Emmanuel, mais le trouvait, lui, Jérôme, à sa place...

À la Toussaint, cette année-là, un séminariste de dernière année, du nom de Victor Lemasson, fut détaché auprès de l’Institut pour assurer les cours d’Instruction Religieuse aux élèves du second cycle. Il terminait son diaconat et l’Évêché avait pensé que l'exemple d'un jeune de six ou sept ans leur aîné pouvait mieux inciter ces jeunes têtes à s'engager dans la voie du sacerdoce que les radotages d'un vieux curé, déchargé de paroisse.

C'était vrai, sans doute, mais cela présentait d'autres inconvénients, car Victor Lemasson n'avait rien du séminariste que l'on se plaît à imaginer dans les salons et les chaumières. Grand, athlétique, distingué, issu d'une bonne famille du chef-lieu, c'était surtout un sportif de premier ordre qui n'hésitait pas à laisser tomber la soutane pour le short, le maillot et le survêtement à la première occasion venue.

Il devint rapidement l'entraîneur de l'équipe de football juniors de la "Boîte", équipe que Jérôme venait d'intégrer. Avant-centre doué, éblouissant dans ses dribbles, doté d'un excellent jeu de tête, tirant indifféremment du pied droit ou du pied gauche et d'une grande clairvoyance dans la conduite du jeu, Victor fit bientôt l'admiration de tous les élèves. Ayant su s'imposer à eux, sur un de leurs terrains d'élection, le sport, il lui fut facile de leur en imposer sur le sien, l'enseignement, et jamais on ne vit cours d'Instruction Religieuse mieux suivi. Victor Lemasson "avait le contact" avec ses élèves. Ils étaient quelques-uns à qui il prêtait livres et disques, les recevant volontiers dans sa chambre.

Entraîné par un camarade de classe, Jérôme faisait partie de ceux-là. Dans leurs conversations à bâtons rompus, une question revenait souvent, sous une forme ou sous une autre : comment un garçon aussi doué que lui sur tous les plans, pouvait-il envisager de renoncer aux filles qui auraient été folles de lui, au public qui l'aurait acclamé sur les stades, à l'argent qu'il aurait pu gagner à sa guise ? "La foi, mon vieux Jérôme.... comme à toi Dieu m'a donné la foi et je veux le servir", répondait-il avec un clair sourire. "Dans quelques mois, je serai ordonné prêtre, et je ferai le plus beau métier du monde : soulager la misère des autres en portant témoignage de ma foi". Jérôme acquiesçait, dubitatif, pas vraiment convaincu.

Curieusement, cet exemple le décourageait plutôt de sa toute jeune vocation : ses qualités à lui étaient tellement moindres que celles de Victor qu'il se trouvait complètement indigne de l'imiter.

C'est le cinéma qui devait le rapprocher encore davantage de Victor. Depuis quelques mois en effet, s'était ouvert en ville un ciné-club, en collaboration avec tous les établissements scolaires secondaires de la cité, au rythme de deux séances par mois. Cela se passait le lundi soir généralement. Une sortie nocturne et la possibilité de rencontrer les filles du Lycée ou de l'École de la Providence, quelle aubaine ! Tous les internes voulaient en être. Et c'est ainsi que tous les quinze jours une colonne bon enfant d'une centaine de garçons montait en ville accompagnée par quelques professeurs. Victor fut chargé plus particulièrement des secondes. Et Jérôme, qui depuis deux ans déjà, se confectionnait patiemment, à l'aide de toute la documentation qu'il pouvait amasser, un fichier par film et par auteur, trouva en Victor un interlocuteur attentif que ses connaissances cinématographiques étonnèrent, mais aussi un mentor qui sut lui faire partager sa passion pour le septième art et lui en faire découvrir les chefs-d'œuvre.

Ses premiers souvenirs cinématographiques c'étaient "Le Grand Pavois", "Marcelino, pan y vino", "Le Ballon Rouge", des films vus au Patronage, quand il avait une dizaine d'années. Depuis, il notait scrupuleusement, sur un petit carnet noir tous ceux qu'il allait voir le jeudi après-midi, le dimanche en famille ou pendant les vacances. Tout, il aimait tout : "Le monde du silence" du Commandant Cousteau comme les films de cape et d'épée de Jean Marais, et les exploits guerriers comme "Le Jour le plus long" ou "Les canons de Navarone". Et puis "West Side Story" qu'il avait déjà vu trois fois. Et tant d'autres déjà. Il était vraiment bon public. Et il aimait l'ambiance de la salle du "Star" : ses fauteuils confortables de velours rouge, ses lumières tamisées et jusqu'au couleurs criardes de son rideau de publicité peinte vantant les mérites des commerçants aisés de la ville, sans oublier le gavroche de Jean Mineur Publicité lançant son pic dans le mille et annonçant l'entracte avec la vendeuse d'esquimaux dans sa minijupe de skaï noir.

Victor lui raconta les grands films, les classiques de cinémathèque qu'il n'avait pu voir encore. La comédie musicale américaine. L’expressionnisme allemand. Les grandes stars du muet. Sans oublier Carné, Renoir, Truffaut... Ils se retrouvaient souvent dans sa chambre de professeur pour de longues conversations passionnées sur les mérites de tel acteur, les audaces de telle mise en scène, le génie d'un Orson Welles, d'un Hitchcock, d'un Minelli ou d'un Chaplin. Ils se voyaient trop déjà, mais l'arbre magique du cinéma cachait encore à leurs yeux la forêt de leurs sentiments.

Pour le regard sans pitié de ses condisciples, plus préoccupés par les choses de la vie que par les beautés des chambres obscures, cette amitié exclusive eut tôt fait de devenir "particulière". Ce furent d'abord des allusions perfides au livre de Roger Peyrefitte et à son adaptation à l'écran, puis des gestes équivoques, enfin des graffiti qui apparurent sur les tables et les couloirs. Jusqu’à - lui a-t-on dit plus tard- la lettre anonyme, glissée un soir sous la porte du Directeur : "Jusqu'à quand laisserez-vous le beau Victor pervertir les petits secondes ?" En lettres capitales grossièrement découpées dans un journal et collées sur une feuille de papier bleu. Classique, mais efficace.

Certes, ce ne devait pas être la première fois que ce genre de correspondance parvenait sur le bureau de l'Abbé Ramel et l'expérience lui avait sans doute appris qu'il ne fallait généralement pas prendre très au sérieux de telles missives, plus souvent dictées par la jalousie et la rancune que par des griefs sérieux, Néanmoins il décida d'ouvrir une enquête, à toutes fins utiles.

C'est ainsi que Victor fut convoqué dans le bureau ovale du Directeur quelques jours plus tard. Grand, maigre, presque décharné, les cheveux blancs taillés en brosse, l'Abbé Ramel était assis à son bureau Directoire, devant les lourdes tentures de brocart carmin qui encadraient la baie principale de la pièce. Le Mont Saint-Michel pointait son triangle de pierre à l'horizon. Les grèves et les polders s'étiraient devant les grasses prairies ou zigzaguait la Sée.

— Vous m'avez fait demander, Père Directeur ?
— En effet, mais veuillez vous asseoir Victor, dit-il d'un ton affable.

Victor s'assit donc, dans un des deux fauteuils qui se faisaient face, au centre de la pièce.

— Mon cher Victor, vous êtes parmi nous depuis quatre mois et j'ai tout lieu de me féliciter de votre présence ici : les cours d'Instruction Religieuse sont mieux suivis que jamais, notre équipe juniors de football est en passe de gagner le championnat UGSEL, grâce à vous, et vous prenez également une part active, m'a-t-on dit, à l'animation du ciné-club qui s'est mis en place à cette rentrée. À ce sujet, précisément, je voudrais vous donner un petit conseil, mon cher Victor. Si vous voulez être respecté de vos élèves, ne vous commettez pas trop avec eux. Sans compter que trop de familiarité pourrait à la longue vous valoir des désagréments.
— Mais, Père Directeur, je vous assure...
— Croyez-moi, Victor, gardez vos distances. Et tout ira pour le mieux. Mais, vous avez cours dans cinq minutes, je vous libère. À bientôt, mon cher Victor.

Il s'était levé et le raccompagnait vers la porte. Pendant toute la durée de ce bref entretien, il avait gardé une main bien à plat sur une feuille de papier bleu, retournée sur le maroquin de son bureau.

C'était on ne pouvait plus clair. Cette mise en garde nette et répétée. Pour l'instant, on ne l'accusait de rien, mais ce papier bleu sur le bureau, c'était sans doute une dénonciation. Mais de quoi, grand Dieu ? Une phrase à demi-entendue sur son passage la veille, avait soudain fait avalanche dans son esprit : "Ça défile drôlement les minets chez Victor ; Jérôme va finir par être jaloux !" Les salauds ! C'était donc ça ! Une foule de détails curieux s'éclairait maintenant d'une lumière crue et violente : ces sourires, ces voix de fausset sur son passage, qu'il prenait pour des lazzi traditionnels d'élèves à professeur, et ce cœur avec des initiales entrelacées J. V., gravé sur sa porte, il y a huit jours. Comment n'y avait-il pas songé plus tôt ! Il fallait qu'il prévienne Jérôme au plus vite...

Ils s'étaient retrouvés pour de trop courts instants, le midi même, dans les jardins à la française qui bordaient l'esplanade où Victor avait l'habitude d'aller réciter son bréviaire. Il était arrivé en courant, essoufflé, averti par le Concierge : "Le Père Lemasson vous demande". D'un ton grave, Victor lui avait asséné le récit de l'entrevue du matin, conseillé de ne plus chercher à le voir et demandé de prier pour leurs calomniateurs : "Jamais ! Qu'ils crèvent !" s’était-il écrié les larmes aux yeux. "Jérôme, lui avait-il dit en posant sa main sur mon épaule, ils ne savent pas ce qu'ils font. Il faut leur pardonner".

Jérôme alors en était bien incapable et devait le rester longtemps encore. Jusqu'à ce que la lumière se fasse en lui et qu'il découvre la nature ambiguë de ses sentiments pour Victor. La séparation que ces événements leur imposèrent - car ils s'appliquèrent à éviter tout tête-à-tête jusqu'aux grandes vacances - fut peut être révélatrice pour lui aussi. Toujours est-il qu'à la rentrée suivante, ne voyant pas son nom sur la liste des professeurs, il apprit par une indiscrétion que Victor avait demandé et obtenu son retour au Grand Séminaire.

Jérôme en voulait à ses condisciples malveillants ; il en voulait à l'administration de lui avoir enlevé un ami innocent alors qu'elle fermait plus ou moins les yeux sur les bassesses de Vergès et de ses émules ; il s'en voulait à lui-même de la faiblesse et de l’aveuglement qui avaient été les siens. Et il en voulait à Dieu finalement de lui avoir envoyé cette épreuve. Et cela finit par l'écarter de Lui. Il commença à mentir à son confesseur, puis à espacer ses confessions : il ne voulait pas avouer qu'il pensait toujours à Victor. Il devint plus évasif sur son avenir. Il ambitionnait en priorité d'obtenir une Licence de Lettres…

Sa période mystique était révolue.

©Pierre-Alain GASSE, 1993-2012.

mardi 30 octobre 2012

Quand le vin est tiré... - Chapitre 2


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Chapitre II

Vingt-quatre heures plus tard, à Saint-Suliac (Ille-et-Vilaine)

Les chambres d'hôtes "Les Mouettes" se situent dans une pimpante bâtisse du bourg même de Saint-Suliac. L'une d'entre elles, au rez-de-chaussée, possède des lits jumeaux. Julien n'en a pas trouvé d'autre sur la commune et il préfère loger au cœur de son champ d'investigation.

Nos deux nouveaux équipiers, habitués l'un comme l'autre à un minimalisme d'inspiration nordique très en vogue chez les gens de leur génération, à leur arrivée dans les lieux, trouvent le décor un peu suranné. Polis, ils n'en disent cependant rien à leur hôtesse, une veuve de marin, dans la soixantaine, plus vraie que nature. Peut-être en rajoute-t-elle un peu pour les touristes (accent du terroir, tablier bleu). La couleur locale, ça plaît bien. La propreté est impeccable, la literie modernisée et de plus, le rez-de-jardin leur convient tout à fait : ils pourront ainsi aller et venir à leur aise en toute discrétion. L'affaire est donc conclue : 58 € la nuit, petit déjeuner compris, durée à leur convenance ; en ce début juin, Dame Jeannine n'a rien de réservé avant le 15 prochain.

Sur la table de bois peint de la chambre, Julien a posé son ordinateur et sorti d'une chemise cartonnée divers articles de presse. Il se tourne vers Bénédicte assise en tailleur sur son lit et plongée dans un examen attentif des fleurettes de la tapisserie.

— Bon, tu m'écoutes Béné ? Voilà. J'ai été mandaté par une grande revue viticole pour enquêter sur les agissements des Chinois. Ils tenteraient, entre autres, de cloner à leur profit des cépages français protégés, pour reproduire des grands crus bordelais sans payer les royalties prévues par les accords de l'OMC. Et la piste m'amène ici.
— À Saint-Suliac ? De la vigne ? Tu rigoles ou quoi ?
— Pas du tout, ma chère. Figure-toi que jusqu'au siècle dernier, on y produisait du vin, rouge et blanc, et ce, depuis l'Antiquité !
— Alors, là, tu m'en bouches un coin ! Ça devait être de la piquette, en tout cas.
— Même pas. Au début, du temps des Romains, oui, mais ensuite la culture de la vigne a fait de tels progrès qu'au XVIe, il paraît même qu'un marquis de Quintin venait s'approvisionner sur la quinzaine d'hectares de vignoble qu'il y avait alors.
— Bon, d'accord, mais aujourd'hui à part quelques treilles, et encore ! y'a pas plus de raisin par ici que de beurre en broche !
— Détrompe-toi ! Il y a même une association pour le renouveau du vin breton, et les bonnes années, les vignerons suliaçais produisent dans les quatre cents litres de vin. Qu'ils ont le droit de boire ou de donner, mais pas de vendre. C'est là le hic. Officiellement, les quatre départements bretons ne sont plus région viticole et l'Administration tolère, mais ne veut pas officialiser cette résurrection.
— Et pendant ce temps-là, les Chinois rachètent à tour de bras les domaines viticoles mis en vente ou dont les propriétaires ne peuvent résister à des offres de rachat mirobolantes. Ils ont commencé par des petits châteaux dans le Bordelais et l'Anjou, mais j'ai lu la semaine dernière que Gevrey-Chambertin venait de tomber dans leur escarcelle ! Mon bourgogne préféré ! Ça commence à bien faire !
— Madame donne dans le patriotisme à tout crin et boit du Gevrey-Chambertin ? Je ne savais pas que la Police payait aussi bien ! Rassure-toi. Nos exportations de vin représentent encore plus de la moitié du marché chinois, mais il est vrai que les choses bougent très vite. L'an dernier, la progression du secteur a dépassé les 2O % ! L'engouement pour le vin est devenu un phénomène de société. Les financiers se sont emparés du créneau et la Chine est en passe de devenir le 5e pays consommateur au monde, mais elle est déjà le sixième producteur !
— Tu me récites Wikipédia par cœur ou quoi ?
— J'ai fait mon boulot. Je me suis documenté. Mais, tu as raison, revenons à notre sujet. Je vais t'emmener voir les deux inventeurs de la vigne de Saint-Suliac. Nous avons rendez-vous demain matin à dix heures sur les pentes du Mont Garrot.
— Les inventeurs de la vigne ? Sur les pentes du Mont Garrot ? C'est quoi, ce délire ?
— En 1996 on a retrouvé un vieux cep de vigne dans un taillis inextricable sur les pentes sud du Mont Garrot, un escarpement qui culmine à 73 m au-dessus du niveau de la mer, tout près d'ici. Mais, on verra ça demain. Si on se faisait une crêperie en attendant ? Je commence à avoir la dalle, moi, pas toi ?
— En voilà une idée qu'elle est bonne, moi, je dis.
— Alors, vendu !

Ils se retrouvent bientôt, à deux pas de leur logis, sur la terrasse du Galichon, l'unique crêperie du bourg, installée dans une vieille maison décorée avec goût.

Deux galettes "complètes", deux "andouille de Guéméné", deux crêpes "caramel au beurre salé" et six bolées de cidre plus tard, nos protagonistes ont l'estomac calé et l'humeur gaie. Bras dessus, bras dessous, ils entreprennent alors une petite promenade digestive par les ruelles du village jusqu'au port. C'est une belle soirée de fin de printemps. Le fond de l'air est doux. Le ciel, légèrement ennuagé, laisse le soleil déployer ses ors sur les eaux de la ria. Au Nord-ouest, l'oratoire de Notre Dame de Grainfollet, se découpe en ombre chinoise sur un horizon enflammé. Romantique à souhait, n'est-il pas ?

Julien en profitera-t-il pour tenter de ranimer les cendres du passé ? Bénédicte enterrera-t-elle ce soir sa vie de célibataire à corps défendant ? Vous le saurez peut-être dans le chapitre qui vient.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, octobre 2012.

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