mercredi 10 janvier 2018

Statistiques 2017

Comme chaque année, voici le top 10 des nouvelles les plus consultées sur "Nouvelles, nouvelles..., le site HTML de l'auteur :

  1. Le Voyage de Clémentine 302
  2. Bénédicte et les Adorateurs de Priape 169
  3. Au fond du trou 163
  4. Le Testament 107
  5. La Prof 109
  6. Le Bracelet damasquiné 85
  7. Retour perdant 79
  8. Bonne nouvelle 78
  9. La Petite culotte de soie 76
  10. Monsieur Faber et moi 69

Par pays, sur un total de 1801 visites, en progression de 19 % par rapport à 2016, le classement est le suivant :

  1. France 704
  2. Canada 301
  3. Etats-Unis 267
  4. Maroc 74
  5. Belgique 61
  6. Algérie 58
  7. Tunisie 46
  8. Suisse 31
  9. Mexique 27
  10. Russie 25

représentant 88,5 % du total des visites.

Merci à tous !

Adieu 2017 ! Bienvenue 2018 !

Le temps des bilans est venu.

Littérairement parlant, l’année qui s’achève aura été pour votre serviteur une année de transition et de changements.

Une année de parution aussi, néanmoins.

Transition entre deux écritures : celle du tome 2 de L’Indonésienne, intitulé La Prisonnière de Rikers Island, qui cherchera éditeur en 2018 et celle, en cours, d’un road novel, qui devrait porter le titre de Voyage en Nostalgie, avec le sous-titre suivant : Le Vieux qui ne voulait pas oublier.

Changement, car j’ai récupéré les droits de L’Indonésienne, en raison d’une modification des statuts de la maison d’édition et de la révision à la baisse des contrats qui l’accompagnait.

Parution tout de même, d’un petit ouvrage édité par l’Association culturelle Un Livre pour Pordic, dans le cadre du centenaire de la Première Guerre Mondiale. Il s’agit de Mon dernier été ou La Courte guerre du soldat Louis Duchesne, un récit qui retrace la vie tronquée de ce soldat du rang d’un département qui s’appelait encore « Les Côtes-du-Nord ».

Au total, c’est donc une année en demi-teinte.

Puisse 2018 qui s’avance en confirmer les promesses !

Bonne année de lectures à toutes et tous.

mardi 3 novembre 2015

L'arbre à livres


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Sympathique inauguration mercredi dernier à St-Quay-Portrieux (Côtes d'Armor) : l'arbre à livres ou à lire, comme on voudra, du Parc de la Duchesse Anne. Une belle initiative de la nouvelle municipalité, à encourager et multiplier, sur le principe anglo-saxon du cross-booking.

Nous étions une poignée d'auteurs costarmoricains présents et près de deux cents personnes à assister au dévoilement de la fresque de la jeune et talentueuse artiste Anna Kropiowska.

mercredi 2 septembre 2015

Work in progress - Trois cyclistes si sexy... - Nouvelle noire

IMG_0187.JPG I

Côte de Goëlo

Je circulais sur la route côtière dites des falaises de Plouha, dans les Côtes d'Armor, à l'époque où ce département s'appelait encore "Côtes-du-Nord", pour le plus grand étonnement des étrangers, surpris de trouver le nord si à l'ouest !

Au volant d'un Range Rover Classic récemment acquis, je roulais à faible allure, afin de mieux apprécier la splendeur du paysage. Le jour déclinait et le ciel s'était déjà enflammé de rouge, d'orange, de carmin, de violine qui le disputaient à l'azur. Une farandole de nuages bas occultait à demi le disque rougeoyant du soleil.

Ramenant mon regard sur la route, je perçus un point mobile, là-bas tout devant. La curiosité me fit accélérer. Je me rapprochai bientôt.

C'était une jeune fille à vélo, jambes nues, jupe au vent, chevelure blonde sur les épaules, qui dodelinait de la tête en pédalant. Me rapprochant encore, je vis qu'elle écoutait un Walkman et ne m'avait pas entendu arriver.

De la main droite, j'attrapai mon Leica M3, toujours à côté de moi sur le siège avant, et lâchant le volant quelques instants, cadrai, à travers le pare-brise, la route avec la jeune fille dans le coin supérieur gauche, avant de déclencher.

Soixante mètres, quarante... Je mis mon clignotant et m'apprêtais à la dépasser. Nous étions proches d'un endroit où la route tutoie le vide. Un à-pic d'une centaine de mètres.

J'allais me déporter sur la gauche pour doubler quand, au dernier moment, je lâchai à nouveau le volant, laissant mon véhicule décider de sa trajectoire.

Il y eut un bruit sec lorsque l'extrémité droite de mon pare-buffles entra en collision avec le garde-boue arrière de la cycliste.

Sous le choc et l'énergie cinétique développée, celle-ci fut éjectée, décrivit dans les airs une élégante parabole de pantin articulé avant de rebondir sur un rocher en saillie et s'abîmer cent mètres plus bas dans les flots calmes de la mer étale, en créant deux séries de cercles concentriques : la première pour le corps, la seconde pour la bicyclette, à quelques fractions de seconde d'intervalle.

En panique, je réussis malgré tout à reprendre le contrôle du volant pour ramener mon automobile dans le droit chemin et éviter de suivre la cycliste dans sa chute,  mais je dus me garer un peu plus loin, sur la banquette, tant la poussée d'adrénaline avait été forte...

Ce 20 septembre 1980, à 19h 16 exactement, par un hasard quelque peu provoqué, je venais de renverser ma première cycliste. 

C'était pour moi, Grégoire Samzun, trente ans, célibataire, photographe ambulant, le début d'un étrange et horrible itinéraire du poids duquel je veux me libérer aujourd'hui.

II

Marais de Guérande

La deuxième fois que j'ai fauché le destin d'un d'autre, c'était dans les marais salants de Guérande, au petit matin, quelques années plus tard.

J'avais dormi dans mon véhicule, sommairement aménagé à cet effet, garé sur un placis gravillonné à côté d'une guérite de vente de sel, sur la route qui va de Batz-sur-Mer à la Turballe à travers les marais salants.

C'était la mi-août. Un jour radieux s'annonçait et les camions et camionnettes des livreurs circulaient affairés à porter leurs commandes dans les commerces des bourgades environnantes. La plupart avaient emprunté la grand-route, mais quelques-uns, comme moi, serpentaient entre les œillets des salines.J'avais embrayé derrière l'un d'eux pour me rendre à la première boulangerie acheter des croissants, quand, débouchant d'une voie latérale, une cycliste en cuissard et maillot jaune fluo assortis, me coupa la route, brûlant le stop pour ne pas briser sa vitesse.

Silhouette affûtée, vêtements moulants, son corps tendu par l'effort dégageait une impression de force facile et d'harmonieuse fluidité. Soudain, jaillit en moi la réminiscence de l'épisode de Plouha, aussi impérieuse qu'inattendue.

Je la suivis à distance pendant un kilomètre ou deux. Jusqu'au moment où la route présente une succession de virages serrés. Alors j'accélérai, tout en prenant un cliché superbe de l'ensemble que le paysage et elle formaient dans l'aube naissante. Elle coupait la troisième courbe lorsque je l'atteignis. L'instant d'avant le choc, elle a tourné la tête vers mes vitres teintées, inquiète de ce bruit qui se rapprochait et j'ai perçu un sourire qui se déformait.

Une onde de plaisir m'envahit au moment où je la percutai, l'envoyant voltiger dans la vase de l'étier, en contrebas du tas de sel d'un paludier, tandis que s'envolait dans le ciel bleuissant le petit peuple du marais, foulques, tadornes, spatules, et un héron cendré.

Nous arrivions à une fourche et nos destins se séparaient. Le mien filait vers Batz-sur-mer. Le sien venait de se briser.

III

Queyras

Furieux contre moi-même de n'avoir pas su résister à ce terrible instinct meurtrier, mais trop lâche pour en assumer les conséquences, dans les heures suivantes, j'ai traversé la France en diagonale, pour aller me cacher au fin fond du Queyras, à une portée de fusil de la frontière italienne.

À Guillestre, dans une agence qui s'est trouvée sur ma route, j'ai loué, sur la foi de quelques photographies, une fuste sommairement restaurée, plus haut dans la vallée, entre Molines et Saint-Véran.

De là, j'ai continué mon métier, allant de village en village photographier bêtes et gens, dans leur cadre de vie, la montagne toujours si belle.

Les débuts ont été difficiles. J'ai dû me contenter de peu. Mais ces lieux ont ceci de magique que, plus qu'ailleurs, on y apprend la valeur de l'essentiel.

On a fini par m'adopter, sans trop me questionner. Les gens d'ici, tradition protestante oblige, sont des taiseux à qui l'Histoire a appris à garder leur passé pour eux. C'est ainsi que le mien s'est estompé peu à peu dans ma tête.

Et puis, l'an dernier, j'ai réalisé une exposition de portraits géants des habitants d'un village voisin. Tirés sur toile, placardés sur les murs des maisons et bâtiments, outre réconcilier hommes, femmes et enfants, avec leur image sublimée par le noir et blanc, elle a finalement attiré la foule de toute la contrée et même au-delà.

Prévue au printemps pour un mois, elle a été prolongée jusqu'à l'arrivée des premiers frimas.

Le succès m'a rattrapé. Radios et télés sont arrivées. Vanité aidant, je me suis laissé interviewer. 

À la suite de la publication de ces reportages, j'ai reçu de divers coins de France, de la part de mairies en mal de publicité, des invitations à venir tirer le portrait de leurs administrés.

Et moi, comme un con, au lieu de continuer de vivre peinard dans ces montagnes qui m'avaient apporté l'oubli, j'ai repris la route. 

IV

Dernière ligne droite

Et ce qui devait arriver arriva.

C'était septembre. Je circulais alors sur la Côte d'Opale, entre Berck et la frontière belge, profitant d'une exceptionnelle semaine de beau temps, dans une région qui n'est pas réputée pour son soleil. 

J'avais écarté le restaurant panoramique vieillot du Mont d'Hubert pour déjeuner dans une avenante auberge du bourg d'Escalles et projetais de redescendre vers Le Tréport et ses falaises en suivant la côte au plus près. Ce parcours d'une centaine de kilomètres me prit l'après-midi entière, la lumière extraordinaire de cette fin d'été m'amenant à de nombreux arrêts en différents points de la côte pour des clichés qu'on ne réussit pas tous les jours.

Cela s'est produit entre Les Terrasses du Tréport et Criel-Plage, là où la route longe une zone vide d'habitations, au plus près des hautes falaises de craie.

J'avais dû abaisser le pare-soleil, pour ne pas être ébloui par les premières lueurs du couchant et tenter de conserver le cap plein ouest de la route. Mais l'astre était si bas que j'y parvenais avec peine et une fois déjà j'avais failli perdre ma trajectoire.

Soudain, je la perçus dans le halo de lumière qui m'éblouissait. Elle circulait en short et petit haut sur un vélo pliant, dont le développement réduit ne lui permettait pas d'avancer bien rapidement. Ses jambes fuselées avaient beau mouliner, par rapport à moi c'était presque comme si elle faisait du sur-place !

Je ne l'ai pas touchée. Juste serrée d'un peu trop près. Le déplacement d'air causé par la masse en mouvement de mon véhicule a suffi.

Déséquilibrée par le souffle, ses mains ont quitté son guidon pour faire balancier. C'est l'instant que j'ai saisi dans mon viseur.

Celui d'après, elle traversait la berme sans pouvoir s'arrêter et disparaissait de la route. Je n'ai perçu ensuite qu'un long cri réverbéré par la falaise.

Deux minutes plus tard, j'entrais dans le village de Criel.

V

Voyage intérieur

J'ai compris, par la suite, que c'est une conjonction de circonstances précises qui déclenche en moi cette irrépressible pulsion assassine : les couleurs de l'aube ou du crépuscule, tout d'abord, une route isolée ensuite, une silhouette féminine attirante enfin. À vélo.

Il m'a fallu du temps encore pour élucider ce dernier point. Pourquoi des cyclistes ? J'ai eu beau fouiller mes souvenirs, je n'y ai pas retrouvé beaucoup de femmes à bicyclette autres que ma mère. Première image : moi sur son porte-bagages, en amazone, accroché aux ressorts de la selle. Je devais avoir sept ans. C'était la fin des années cinquante.

Comment est né ce fantasme, alors ? Les livres ? Le cinéma peut-être ? J'ai conscience ensuite d'une couverture de livre d'une collection enfantine : Martine à bicyclette, je crois. Emprunté à la collection de ma défunte petite sœur. D'un autre aussi, bien plus tard, au début des années 80 : La Bicyclette bleue, de Régine Deforges. Et de Laetitia Casta, incarnant l'héroïne, dans les téléfilms éponymes. Je n'étais pas insensible à son charme. Serait-il possible, alors ...? Ah, une chanson aussi : l'incontournable À bicyclette, chantée par Yves Montand. C'est bien peu et le tout doit flotter dans l'imaginaire de bien des gens. Alors, pourquoi cela a-t-il entraîné cet horrible et cataclysmique passage à l'acte chez moi ? Serais-je donc d'une nature mauvaise et perverse ?

Peut-être ne sont-ce pas des raisons inconscientes de commettre ces actes qu'il faut que je cherche, mais bel et bien le contraire !

J'aurais pu, par exemple, écarter sciemment de renverser des conductrices au détriment de cyclistes parce que sur une automobile les traces d'impact sont bien plus importantes que sur un vélo ? Et donc, les probabilités d'être identifié plus grandes. Dans sa folie même, cette hypothèse m'apparut d'une logique certaine.

Mais non, je refusais de croire qu'il y avait en moi un instinct criminel. Tout juste voulais-je bien admettre que j'étais sujet à des pulsions malsaines.

À ce stade, je dus reconnaître que j'avais besoin d'aide, et au terme de longues tergiversations, je me décidai à consulter un psychanalyste.

Dans l'annuaire de la ville où j'étais, il y en avait deux : un homme et une femme. Devinez lequel j'ai choisi.

Je me suis donc présenté chez elle sous une fausse identité - mon nom maternel, en fait - et nous avons commencé une analyse, à raison d'une séance par semaine. J'ai plus ou moins refait sur son canapé le cheminement que j'avais entrepris en solitaire, dévidant l'écheveau embrouillé de mon passé. Jusqu'à ce jour lointain de ma petite enfance :

VI

Point de rupture

J'avais cinq ans. Mon père était menuisier-charpentier et je pénétrais avec un mélange de crainte et d'admiration dans l'atelier quand vrombissaient les machines. L'énorme scie à ruban, la dégauchisseuse-raboteuse et la mortaiseuse.

J'ai encore dans les oreilles le crescendo des lames, ciseaux et mèches progressant dans le sapin, le chêne ou le châtaignier des fermes, pannes, chevrons et voliges que mon père travaillait.

La scie à ruban avec ses deux volants de fonte était celle qui m'impressionnait le plus. La plus dangereuse aussi. À l'époque, la sécurité était encore balbutiante sur ces machines : il n'y avait aucun carter pour empêcher la lame de sortir de son axe. J'en ai vécu l'expérience, hélas. 

Ce jour-là, alors que je venais d'entrer, un nœud dans le bois, plus résistant que les autres, fit se cabrer la lame ; il y eut un bruit sec et, soudain libérée de son entraînement, une extrémité s'en alla faucher net la tête de mon père, penché sur son ouvrage pour guider la pièce en cours de sciage.

Des flots de sang rouge sombre avaient jailli des veines jugulaires et d'autres rouge vif des artères carotides, tandis que sa tête tombait dans la sciure et les copeaux odorants au pied de la machine, envoyant rouler un peu plus loin le béret qui le coiffait. Et son corps, toujours arc-bouté sur son ouvrage !

Après un temps indéterminé de stupeur tétanisée, je m'étais enfui vers la maison !

Épilogue

Jusqu'à ce jour, je n'avais pas conscience d'avoir assisté à cette scène d'horreur. Je restituais un récit édulcoré que je croyais fourni par mes proches, alors que c'était moi qui l'avait fabriqué.

Je ne suis pas retourné chez la psy. Je ne veux pas faire face au rapport immanquable entre ce drame refoulé et les événements postérieurs qui sont survenus.

Pourtant, il faut bien que tout cela s'arrête. 

Depuis longtemps, dans une enveloppe scellée, sur ma table de travail, il y avait trois photographies en noir et blanc. Je les ai postées il y a trois mois au Procureur de la République.

À présent, j'attends.

J'ai vendu mon vieux 4x4. Je ne circule plus qu'à bicyclette, le soir ou à l'aube, sans casque ni lumière.

La justice ou le destin me rendront bien un jour la monnaie de ma pièce.

©Pierre-Alain GASSE, août 2015.

mardi 1 septembre 2015

Ne disais-tu pas que tu m'aimais ? - Chapitre 6


jardindesplantes.jpg VI

Il est midi. J'ai distribué la moitié de mon stock de marque-pages ; il faut que j'arrête où je n'en aurai plus pour tantôt. Si je n'ai pas oublié de pointer l'une ou l'autre, six personnes ont examiné mes livres d'un peu près, sur la cinquantaine qui est passée devant. Pas trop mal. J'en ai même vendu un, le dernier publié, « L'Indonésienne ». À quelqu'un qui a déjà voyagé par là-bas. Logique. J'espère qu'il ne sera pas déçu. La mémoire est un prisme sélectif et déformant. La sienne comme la mienne. Nos deux visions s'accorderont-elles ?

Je m'apprête à aller échanger mon bon pour un sandwich et une boisson à la buvette du salon, lorsqu'un événement imprévu se produit devant moi : une visiteuse vient de chuter sur le parquet en trébuchant sur une goulotte électrique mal positionnée qui traverse l'allée.

Je me précipite à sa rencontre et l'aide à se relever :

― Ça va ? Vous ne vous êtes pas fait mal ?

Elle a mis les mains en avant, pour protéger son visage dans la chute, et la gauche est un peu écorchée. Une goutte de sang perle. Une chance : j'ai, pour une fois, un paquet de mouchoirs en papier dans ma poche. J'en propose un qu'elle accepte en souriant.

C'est alors que je la reconnais : âge, stature, coiffure, visage, couleur des yeux : oui, tout concorde. C'est elle. Je me tais. Elle me remercie. S'époussette. Récupère son sac, resté au sol. C'est maintenant ou jamais.

― Votre visage ne m'est pas inconnu…

Ce n'est pas moi, mais elle qui vient de parler. Elle poursuit :

― Seriez-vous d'ici ?

J'enchaîne :

― Presque. J'ai habité quinze ans dans cette ville. Mes parents ont tenu un bureau de tabacs rue des Trois Rois de 1955 à 1970.

Elle rougit légèrement.

― Alors tu es… Julien ?
― Oui. Et toi, Anna, n'est-ce pas ?

Elle acquiesce. Nous mesurons en silence le passage du temps sur chacun, confrontant la dernière image en notre mémoire à la réalité qui nous fait face.

― Ça fait combien de temps ? Sous-entendu : qu'on ne s'est pas vus, dit-elle.
― Plus de trente ans, près de quarante, je pense, dis-je. La dernière fois que je t'ai vue, c'était à Saint-Gervais, un jour de Toussaint. J'étais avec ma mère. Nous nous sommes salués à la sortie.
― Peut-être bien. Alors, tu écris ? Mais, sous un autre nom, donc ?
― J'ai pris celui de ma mère comme nom de plume.

Elle feuillette mes ouvrages sur la table. J'aimerais autant qu'elle ne lise pas le premier dans lequel elle pourrait se reconnaître. Je l'oriente vers le dernier. Trop tard. Elle vient de lire le résumé du « Baiser de la Toussaint ».

― Mais, ça se passe ici, ça ?
― Ou...i, réponds-je en balbutiant.
― Alors, je vais te le prendre. Tu peux me le dédicacer ?
― Bien sûr, Anna. Avec grand plaisir.

J'ai deux minutes à peine pour trouver une formule, aussi allusive qu'imprécise, aussi chaleureuse que discrète. Une vraie gageure. Je commence :« Pour Anna…Mon stylo se relève. J'hésite, serait-ce encore compromettant d'écrire : « À mon premier amour. » ? En suis-je si sûr d'ailleurs ? J'opte pour une formule bien plus passe-partout : « En souvenir du temps béni où nous étions adolescents. »« Avec toute mon amitié. Julien. »

Je lui tends le livre. J'ai glissé à l'intérieur ma carte de visite professionnelle. Elle lit la dédicace et remercie d'un sourire difficile à interpréter. Nous nous embrassons. Quatre bises. Vais-je me lancer ?

― J'allais déjeuner. Veux-tu, peux-tu m'accompagner au restaurant d'à-côté ? Tu me raconteras ta vie et moi la mienne.

Elle marque un temps d'hésitation avant de dire :

― D'accord, Julien. Allons-y. Juste le temps de passer un coup de téléphone.

Quelques minutes plus tard, nous nous retrouvons en tête-à-tête, derrière les baies vitrées du « Jardin des Plantes ». La salle, au décor un peu suranné, est aux trois quarts pleine. D'autres collègues ont choisi d'y prendre également leur pause déjeuner. Je reconnais plusieurs têtes. Sans compter quelques touristes, déjà, et les travailleurs en déplacement habituels.

Je propose à Anna le menu du jour, mais elle veut se contenter d'un plat et d'un dessert. Soit. Pour moi, ce sera entrée et plat. Je lui explique que je suis interdit de dessert et pourquoi.

Une fois nos commandes passées, il y a comme un blanc, la conversation ne sachant pas très bien quelle direction prendre. Je décide d'entrer dans le vif du sujet :

― J'ai su par un de mes frères, qui vit toujours ici, que tu avais épousé Paul. Vous avez des enfants ?
― Oui, deux. Un garçon et une fille. Trente-cinq et trente-deux ans. L'aîné, Dominique, est photographe comme son père. C'est lui qui a repris notre affaire. La fille, elle, est kiné. Et trois petits-enfants : deux chez Dominique, un chez Céline.Je ne lui dis pas que je sais déjà tout cela ou presque par Internet. Il faut que je prenne garde à ne pas me couper.
― Quel âge ont-ils ?
― Ludo, l'aîné, sept ans, son frère, Victor, cinq et leur cousine, Emma, trois. Et toi ?
― Deux filles, de quarante-trois et quarante ans. L'aînée vit à l'étranger, en Asie, et l'autre à Nantes. Elles ont deux garçons chacune…

Et nous voilà partis à dévider l'écheveau de nos vies respectives, depuis toutes ces années : diplômes, travail, mariage, enfants, deuils, petits-enfants…Jusqu'à ce qu'un coup d'œil à la salle vide et un autre à ma montre me fasse sursauter : deux heures un quart. Nous n'avons pas vu le temps passer. Je règle l'addition. C'est l'heure des adieux. Sur le trottoir. Nous nous embrassons comme ce matin.

― Je suis contente de t'avoir revu, Julien. J'ai pensé à toi, quelquefois. Ne disais-tu pas que tu m'aimais ?

Je perçois comme une pointe d'ironie amère dans cette formulation. Je la regarde. M'en voudrait-elle de ne pas avoir insisté davantage ?

― C'était vrai, Anna. Mais j'étais bien trop timide pour te le dire en face.

J'aimerais ajouter : « J'ai pensé à toi longtemps, tu sais », mais les mots ne parviennent pas à sortir de ma bouche. Sans doute est-ce mieux ainsi.

Elle sort de la salle Victor Hugo ; je me rassois à ma place. Elle salue de la main. Adieu, Anna. Cette rencontre met enfin un point final à notre histoire.

À présent, je peux tourner la page.

©Pierre-Alain GASSE, août 2015.

lundi 24 août 2015

Ne disais-tu pas que tu m'aimais ? - Chapitre 5


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V

Il existe en France des milliers de salons et festivals littéraires, du premier janvier au bout de l’an, de la capitale au dernier des chefs-lieux de canton.

Le petit peuple des écrivains auto-édités, des auteurs de plus ou moins grande notoriété, des maisons d’édition locales ou régionales, y a ses habitudes.

Les invités de prestige en ont d’autres.Les premiers classent ceux auxquels ils ont été acceptés selon plusieurs critères, outre le ticket d’entrée : la fréquentation, bien entendu, hélas très variable d’une édition à l’autre, mais aussi l’installation matérielle et l’accueil des organisateurs. Ils hésitent souvent entre un salon où les auteurs s’entassent par centaines et le public défile par milliers, mais n’a d’yeux que pour les têtes d’affiche et d’autres, plus petits, où on les bichonne davantage et où, faute de grives, le public consent à se rabattre sur les merles qu’ils sont. Question de survie.

Les seconds chipotent sur la qualité de leur hôtel, ou la classe de leur billet de train ou d’avion. Question de standing.

L’accueil tient la plupart du temps à la volonté d’un homme ou souvent d’une femme, entourés d’une petite équipe, qui se décarcasse pour mettre sur pied des manifestations toujours difficiles à pérenniser.

Connu ou pas, l’invité d’un salon apprécie un accueil un tant soit peu personnalisé. Certains arrivent quelques minutes avant l’ouverture au public, dans l’effervescence qui précède ; moi, ce matin, je préfère le calme d’une arrivée précoce qui me donne tout le temps de déballer, de faire le tour des lieux, bref de me préparer au mieux à cet exercice nouveau.

Ma timidité demeure ; malgré les années, je dois toujours accomplir un effort pour aller vers les autres. Et, bien entendu, je suis loin d’en être au stade où ce sont les autres qui viendraient vers moi !

Traînant ma valise, chargée d’une dizaine d’exemplaires de chacun des quatre ouvrages à mon catalogue, j’entre dans la grande salle Victor Hugo.

D’une capacité de 600 personnes, cette salle polyvalente des années 80 domine le Jardin des Plantes, sur son côté gauche, en arrière de l’Hôtel Restaurant du même nom. Pourquoi n’ai-je pas réservé là ? C’était à deux pas !

Des rangées de tables sont alignées dans le sens de la longueur de la salle. Deux choix se présentent à moi : ou la parcourir en zig zag pour lire les chevalets indiquant les noms des participants jusqu’à trouver ma place, ou recourir aux organisateurs pour m’y guider.

Je n'ai pas le temps de trancher : déjà on s’avance vers moi. Un listing et un plan de la salle en main, une accorte jeune femme marche d’un pas décidé dans ma direction.

― Bonjour ! Vous êtes…
― Julien Lodéon.
― Enchantée. Corinne, une des trois libraires du centre-ville à l’origine du Salon.
― Comment s'appelle votre librairie ?
― Librairie des Trois Rois. Pourquoi ?
― Ah, c'est drôle ! J'ai habité cette ville et votre rue pendant une quinzaine d'années, dans ma jeunesse. Je connaissais bien le libraire d'alors. Un vieux monsieur, toujours tiré à quatre épingles. J'ai oublié son nom, Verdier, je crois. À présent, je réside en Côtes d'Armor.
― C'est un retour aux sources, alors ?
― En quelque sorte. J'ai encore de la famille sur place. ― Vous vendez vos livres directement, je crois ?
― Oui, désolé, mon éditrice n’a pas encore de distributeur.
― Pas de souci. Nous avons aussi réservé des places pour les petites maisons et les indépendants. Venez. Je vais vous indiquer votre emplacement.

Je savais, pour l’avoir lu sur des forums de participants que, dans un salon du livre, le moment du placement est toujours empreint d’appréhension, car s’il y a quelques très bonnes places, en général dévolues aux invités d’honneur, et une majorité de correctes, certaines peuvent s’avérer mauvaises, voire impossibles, lorsqu’elles sont en plein courant d’air ou dans les coins, où presque personne ne passe. C’est une loterie, livrée au libre arbitre des organisateurs.

Pour cette première fois, bonne pioche, ma place est en tête d’allée dans la seconde rangée. Je remercie avant de commencer à m’installer.

D’abord, je dessangle et sors mon carton de la valise, puis mes chevalets, le parapheur avec ma documentation : coupures de presse, visuels de tous mes recueils, affiches.Dans le carton, s’empilent une boîte à chaussures où j’ai soigneusement rangé quelques exemplaires de chacun de mes ouvrages, d’autres livres encore emballés en paquets de cinq ou dix, des marque-pages et flyers, une boîte à thé ronde qui va me servir de caisse et quelques accessoires : ruban adhésif, ciseaux, pinces, au cas improbable où je disposerais d’une grille d’exposition. C’est rare et généralement payant.

Ah ! Deux choses encore : un sarong indonésien pour me servir de nappe, si c’est autorisé et un coussin, car les chaises empilables des salles sont souvent fort incommodes, trop basses, trop profondes pour moi. Je ne voudrais pas rentrer bredouille et en plus avec un lumbago !

Il s’agit maintenant d’organiser tout cela de la manière la plus harmonieuse possible, en fonction de l’espace qui m’est alloué. C’est correct, les tables, à piétement métallique repliable, mesurent un mètre soixante de long, l’espace n'est pas trop compté.

Autour de moi, mes collègues s’affairent pareillement. Quelques-uns, visiblement habitués de longue date, possèdent du matériel semi-professionnel : diable repliable pour transporter leurs caisses de plastique ou de bois, aux dimensions exactes de leurs ouvrages, roll-up ou totem à leur effigie ou celle de leur maison d’édition. Je fais pâle figure à côté !Mais la plupart jouent, peu ou prou, dans la même cour que moi : une valise, deux ou trois douzaines de livres et vogue la galère !

Dix heures ! Pratiquement tous les stands sont en place, mis à part ceux des sempiternels retardataires, venus de loin, difficiles à lever ou peu respectueux des consignes. Nous attendons le public de pied ferme, qui une boule au ventre, qui une fausse indifférence sur le visage, derrière nos piles d'ouvrages, nos chevalets, nos marque-pages, en sirotant notre énième café.

Pour avoir assez souvent fréquenté les salons littéraires, je sais que beaucoup de visiteurs procèdent en deux temps : d'abord un passage en revue rapide de tous les stands pour identifier ce qui les intéresse, quelques arrêts pour regarder, soupeser, feuilleter tel ou tel titre, s'enquérir d'un renseignement, voire dialoguer avec un auteur déjà connu ou carrément inconnu ; ensuite, en fonction de leur budget, de tel cadeau envisagé, de tel coup de cœur, revenir pour procéder aux achats et demander une dédicace.

La crise économique n'a fait que renforcer cette tendance. Rares sont ceux qui cèdent du premier coup à un élan du cœur pour un livre. De plus en plus rares.

Quelle attitude adopter ? Celle du camelot de foire, plein de gouaille, n'est pas trop dans mes cordes. Celle de l'écrivain désabusé, absorbé dans la lecture du journal en attendant le chaland, me paraît un brin méprisante.Je me résous à un entre-deux : une attente bienveillante et souriante, ponctuée de bonjours et d'invites discrètes. C'est parti pour neuf heures d'un parcours immobile.

Combien de personnes s'arrêteront devant mon éventaire ? Vendrai-je quelques livres ? Derrière ces questions pragmatiques, une autre se cache, insistante et encore incomplètement formulée : viendra-t-elle ?

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, août 2015.

lundi 17 août 2015

Ne disais-tu pas que tu m'aimais ? - Chapitre 4


jardindesplantes.jpg IV

J’ai mal dormi. À chaque fois que je change de lit, c’est pareil. Le sommeil me fuit. J’ai beau savoir que l’alarme de mon téléphone retentira à l’heure programmée et encore une fois dix minutes plus tard, au cas où, je passe la nuit sur le qui-vive et m’éveille fatigué.

Ma chambre donne sur la rue et, à travers le rideau, je devine la silhouette du Monument Patton, dans la grisaille du petit matin. Dans mon dos, sept heures sonnent à la basilique Saint-Gervais. Je me lève.Une demi-heure plus tard, je suis le premier dans la salle où sont servis les petits déjeuners. C’est un buffet, très correctement garni.

Jus de pamplemousse, yaourt brassé, thé earl grey, œuf dur et jambon blanc, toasts beurrés et un bout de baguette. C’est un peu plus que d’ordinaire, mais la restauration du midi dans les salons est souvent sommaire, paraît-il, il vaut mieux prendre ses précautions. J’ai délaissé la viennoiserie, pourtant appétissante, mais déconseillée par mon médecin.

J’avise La Manche Libre et Ouest-France sur une table près de l’entrée, les consulte pour vérifier que le Salon du Livre y est annoncé. C’est le cas. L’hebdomadaire manchois se contente d’une photo de la dernière édition, où l’on voit Monsieur le Sénateur maire en train de prononcer le discours d’ouverture, accompagnée de quelques lignes de présentation ; le quotidien rennais, qui sponsorise l’événement, se fend, lui, de trois questions aux organisateurs et d’un article de bas de page sur quatre colonnes. Bien joué, mesdames, messieurs les organisateurs !

Par la fenêtre, j’aperçois deux panneaux de fléchage aux couleurs du journal. Le travail de signalisation a été réalisé dans la nuit, car hier soir, je n’avais rien remarqué.

Huit heures. Encore une heure à tuer avant de me présenter pour l’installation des stands. J’hésite quelques instants, puis une décision s’impose à moi : empoignant mon vêtement, accroché au portemanteau, je sors de la salle à manger, remets ma clé à la réception et commence à descendre la « Constit' ». Arrivé Place Angot, je retrouve de vieux réflexes et utilise la vespasienne installée là, avant d’emprunter la rue Saint-Gervais en face.

Je me retrouve en un territoire si bien connu que je pourrais le parcourir les yeux fermés, passe devant la Poste, le Presbytère, l’ancienne droguerie Le Barbanchon et, à côté, la boutique du père de Paul, photographe à cet endroit depuis les années d’après-guerre. Dans ce studio furent prises toutes mes photos d’identité jusqu’à mes dix-huit ans et aussi celle de notre communion solennelle, à moi et mes frères.

La charcuterie Chapdelaine subsiste, mais a changé de nom. Me voilà place Saint Gervais, devant la basilique, puis, rue des Trois Rois. Elle est restée la même, à l’exception près qu’on a remis le caniveau au milieu, comme aux temps anciens, mais je ne reconnais aucun des commerces. En réalité, il n’y en a presque plus. À l’angle de la place et de la rue Saint-Gervais, la droguerie Tabur a disparu, la pharmacie Marquet aussi, l’épicerie Guillot depuis longtemps, comme le coiffeur Véron d’à côté. Le tabac, journaux, bimbeloterie où j’ai vécu quinze ans n’est plus un commerce, mais une façade aveugle, une entrée d’appartement sans doute.

Jusqu’au bas de la rue, c’est la même chanson. À gauche, plus de boucherie Pellerin, plus de marchand de cidre, vins et spiritueux Caillebotte. De l’autre côté, plus de boutique de chapellerie Pépin. Seule la poissonnerie tout en bas existe encore, avec la librairie qui fait le coin. En face, les meubles Batel conservent un magasin d’exposition et, le jouxtant, la boucherie Grouazel est toujours là. Enfin, un pôle de pérennité !

Rue du Tripot ; le nom et quelques maisons fleurent encore bon le Moyen Âge. Rue du Pot d’Étain : de son passé, la reconstruction d’après-guerre ne lui a laissé qu’une enseigne… Je débouche Place Littré, la mal nommée : c’est la Mairie qui s’y trouve et non le Lycée qui porte le nom de l’illustre grammairien, dont la famille était de la cité.

Je grimpe la rue du Docteur Gilbert, puis la rue Saint-Saturnin, passant sur le côté de la vieille église. Me voilà place du Petit Palet, devant la boulangerie pâtisserie où j’achetais des têtes de nègre ou des rochers à la noix de coco dont j’étais si friand. La rue du Collège est en face.

Je n’ose pas aller plus loin. Je regarde ma montre. Il est grand temps de regagner ma voiture, garée Place Patton avec mon matériel dedans ! Et de remonter le Boulevard du Maréchal Foch au pas de course.

Mes sentiments sont mitigés. La surprise d’avoir retrouvé intacts quelques vestiges de mon passé le dispute à la conscience douloureuse du temps enfui.

Mon entreprise n’est-elle pas vaine ?

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, 2015.

dimanche 9 août 2015

Ne disais-tu pas que tu m'aimais ? - Chapitre 3


jardindesplantes.jpg III
En ce temps-là, je faisais mystère d’un amour au secret éventé depuis longtemps pour une brunette prénommée Anna, qui habitait non loin de là, rampe d’Olbiche.

Cet amour datait de mes quinze ans, peut-être avant, j’en ai perdu le souvenir exact, et depuis je pensais avoir acquis auprès d’elle le statut de « petit ami », comme on disait alors.

Il n’en était rien. Tout juste tolérait-elle que je la raccompagne jusqu’à son domicile, le soir, après les cours, lorsqu’elle se séparait de son amie Laurence, qui habitait place Littré, quelques centaines de mètres plus haut.

Paralysé par le trac et la timidité, j’avais vécu dans cette illusion jusqu’à l’été de mes seize ans, où la frustration et l’éloignement m’avaient amené à me déclarer dans une missive enflammée.

Hélas, ma lettre était restée sans réponse. J’avais espéré encore, mais elle n’était pas venue au rendez-vous fixé, au Jardin des Plantes tout proche. Alors, pour exorciser cet échec, je m’étais amouraché d’autres filles, avec aussi peu de succès.

Puis, bac littéraire en poche, le jour de la rentrée universitaire, j’avais rencontré celle qui, trois ans plus tard, allait devenir mon épouse. Mais, pendant des années, et jusqu’il y a peu encore, cette fille que je n’avais embrassée que sur la joue et dont je ne savais plus trop si je lui avais tenu la main, avait peuplé mes rêves, par intermittence.

Mystérieuse persistance du premier amour.

Le jour baisse. Mon café est bu depuis longtemps. Je commande un cognac, pour me remettre d’une vérité qui vient de se révéler à moi : si j’ai sollicité mon inscription à ce salon, c’est avec l’espoir secret de la revoir !

Autant chercher une aiguille dans une botte de foin, me souffle ma raison.

Un autre fait récent me revient alors en mémoire, en guise d’avertissement : aux obsèques de l’épouse d’un de mes amis, décédée des suites d’une longue maladie, comme on dit pudiquement pour ne pas nommer ce mal si commun qu’est le cancer, une autre de mes amies de jeunesse est venue vers moi et… je ne l’ai pas reconnue !

─ Et pourtant, je l’avais déjà revue dix ou quinze ans auparavant, lors d’une journée de retrouvailles d’anciens moniteurs et monitrices de centre aéré.
─ Eh bien, ton Anna non plus, tu ne la reconnaîtrais pas !
─ Silence ! Moi, je te dis que je la reconnaîtrais, peut-être pas au premier regard, mais je la reconnaîtrai…
─ Chiche !

Je sors mon smartphone, ouvre le navigateur et tape son nom dans la fenêtre de recherche. Zut ! Je me suis trompé d’orthographe. Toujours cette confusion avec le nom d’un personnage de Balzac. Je rectifie. Plusieurs liens apparaissent.Le premier date de quatre ans et relate le décès d’un guitariste de jazz bien connu en Normandie et même au-delà. Je blêmis. C’était son frère. Dom et moi étions ensemble en Terminale. C’était déjà un formidable musicien, remarquable au piano et à la guitare.

Cela me fait un coup d’apprendre que quelqu’un de mon âge, à peine retraité, a trouvé la mort, de façon brutale, sans signes avant-coureurs.

J’ajoute le prénom d’Anna à ma recherche avec une appréhension secrète.

Deux liens apparaissent. L’un vient de ces sites qui recensent les photos de classe. Mais il n’y a pas de photo ! Le second émane d’un réseau social. Et cette fois, avec une photo de profil. Une photo de couple.

Eh, oui, elle est mariée. Un de mes frères, qui vit toujours sur place, me l’a appris incidemment plusieurs années en arrière. Avec Paul. J’ai joué au tennis de table avec lui, quelquefois, dans les anciennes halles, quand nous avions douze ou treize ans.

Ils sont là, sur cette photo de profil, Paul et Anna, tous les deux enlacés, chaudement vêtus, photographiés devant une architecture de style Baltard.

Curieusement, je ne ressens rien.

Je grossis le cliché, scrute les visages. Dans mon souvenir, Paul était petit et mince, Anna plus grande. C’est le contraire ! Non, je ne la reconnais pas vraiment. Elle me rappelle quelqu’un, c’est tout. Il faut dire que je ne l’ai pas vue depuis plus de quarante ans !

Et la seule photographie en ma possession, ce n’était pas elle qui me l’avait donnée ! Je l’avais achetée chez le professionnel qui couvrait chaque année le défilé de la Fête des Fleurs. Costumée d’une tunique courte en satin, elle fronçait le sourcil, à cause du soleil peut-être ou mécontente de sa tenue, tout en marchant au pas de la fanfare. Ce cliché figure toujours dans mon premier album photo.

Après que ma mère ait déménagé pour venir vivre auprès de moi, je ne suis revenu dans ma ville de jeunesse que pour la Toussaint, et jamais je n’ai croisé Anna, ni au cimetière où repose son père décédé brutalement quelques années après (ou avant ?) le mien, ni en ville, lors de mes brèves promenades.

Habite-t-elle toujours la ville, d’abord ? Un instinct mystérieux me dit que oui. J’ouvre l’application des pages jaunes. Passe à l’onglet des pages blanches. Tape son nom de femme mariée. Une adresse apparaît. J’hallucine. Drôle de coïncidence, tout de même !

Elle habite à quelques centaines de mètres de son ancienne adresse, toujours aux abords du Jardin des Plantes, à deux rues de là où doit se tenir le salon auquel je me rends. N’est-ce pas un signe ?

Sonné par cette découverte, je dîne rapidement dans l'établissement le plus proche, autrefois dépendance de la maison Bertheaume. Du museau vinaigrette, suivi d’une andouillette purée. Toutes choses habituellement bannies de mon régime.

La soirée est douce. On est fin avril et le printemps s’épanouit. À peine suis-je sorti de table que mes pas m’emmènent comme malgré moi vers le Jardin des Plantes.

Parvenu Place Carnot, j'entreprends de traverser les pelouses pour me diriger vers la salle Victor Hugo, mais soudain je bifurque pour regagner la Place du Petit Palet, emprunter la rue du Collège, avec l'intention de boucler par la rue Changeons, puis celle du Gué de l'Épine.

Cela a tout de l’acte manqué.

Devant la maison supposée d'Anna, ayant cru percevoir un mouvement de rideau, je me sens ridicule brusquement, rebrousse chemin et m’éloigne à grandes enjambées vers mon hôtel.

Dans quel guêpier me suis-je fourré ?

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, 2015.

jeudi 6 août 2015

Ne disais-tu pas que tu m'aimais ? - Chapitre 2

jardindesplantes.jpg

II

J’ai quitté mon domicile de la Côte de Goëlo après déjeuner. Petit bagage. Carton de livres. Affiches. Marque-pages. J’espère n’avoir rien oublié.

Nationale 12, Saint-Brieuc, Lamballe, puis nationale 176, Dinan. Dol-de-Bretagne, Pontorson… Jadis, la traversée de chacune de ces villes allongeait la durée du trajet d’une bonne dizaine de minutes. À présent, une voie express les contourne toutes. Seule subsiste à double sens une portion dangereuse d’une quinzaine de kilomètres, jalonnée de macabres panneaux sur le nombre d’accidents et de morts. Et quelques goulots d’étranglement que la disposition des lieux n’a pas permis de résorber.

Si je connais bien cette route parce que c’est celle de ma Normandie natale, je ne l’ai pas empruntée depuis longtemps. Le Pays d’Auge, pour moi, ce ne sont plus que des souvenirs. De ma famille, il n’y a plus âme qui vive là-bas. Tout juste si j’y possède encore quelques hectares de terres héritées de ma mère. Sans grande valeur, au demeurant.

Je place Best of Sade dans le lecteur de CD et augmente un peu le volume. La voix chaude et veloutée de l’artiste envahit l’habitacle. Pourquoi cette fille est-elle devenue si rare ? On n’a rien enregistré de mieux dans le genre. Les orchestrations sont magistrales. Même si je crains un peu d’être déçu, il faut que j’achète d’urgence Soldier of Love, son dernier opus.Une heure et vingt minutes plus tard, je quitte la voie express pour monter la fameuse côte des M qui garde A. du côté Ouest. Je me souviens d’être venu y assister avec mon père à l’une des premières courses de côte qui y furent organisées. Pas le Tour de France, non, il ne devait y passer que beaucoup plus tard.

Le Monument au Général Patton, libérateur de la ville, dresse toujours sa massive obélisque en haut de la rue de la Constitution. Le char Sherman M4 qui trône au pied, avec son canon de 75 mm, aurait pu donner à la place un petit air inquiétant, n’était sa peinture toute fraîche.

La « Constit » ! C’était le principal terrain de chasse de ma bande, au temps béni de notre adolescence. Combien de fois avons-nous pu arpenter, de bas en haut et de haut en bas, ces quelques centaines de mètres de trottoirs, jalonnés d’arrêts incontournables ! La librairie Lasseron du bas de la rue pour acheter SLC ou l’Os à Moëlle, la galerie du Grand Passage pour nous réchauffer à moindres frais, les jours de froidure, l’un ou l’autre des bureaux de tabacs pour les Camel, les Pall Pall ou les Gauloises quand nous étions fauchés, le cinéma Star et sa cafeteria pour le billard… Des quatre coins de la ville, sous l’œil vigilant de boutiquiers et passants, garçons et filles venaient là pour s’observer, se rencontrer, se plaire, et plus si affinités. Mais alors, il fallait choisir d’autres lieux plus discrets, car, si vous étiez fils ou fille de commerçant, le moindre écart de conduite était observé et rapporté quasiment dans l’heure à qui de droit.

La rue a été mise en sens unique descendant. Les trottoirs élargis et redessinés. D’élégants candélabres jalonnent le trajet. J’arrive place de la Mairie où je trouve à me garer.

Du parking, toujours sommairement ombragé par des tilleuls amputés, les mêmes escaliers de granit descendent au Jardin de l’Évêché où trône la martiale statue de marbre du général Valhubert dont Charles X fit don à la ville natale du héros en 1828. Mais les grilles d’antan ont disparu.

Je revois soudain les tréteaux et les décors poussiéreux des compagnies théâtrales itinérantes qui s’installaient là pour des séances en plein air où se donnaient des drames classiques, des farces moyenâgeuses ou des opérettes dans leur âge d’or. Là, sur un banc inconfortable, j’avais entendu pour la première fois, avec ravissement, « Les Saltimbanques » de Louis Ganne dont mon père allait ensuite acheter le 33 tours que je conserve encore. Je me surprends à fredonner le naïf refrain de l’air vedette écrit par le prolifique Maurice Ordonneau en 1899, cet air qui convenait si bien aux années d’après-guerre :

C’est l’amour qui flotte dans l’air à la ronde
C’est l’amour qui console le pauvre monde
C’est l’amour qui rend chaque jour la gaîté
C’est l’amour qui nous rendra la liberté !

J’ai oublié les couplets, mais ça, c’est resté, paroles et musique !

Les pelouses où nous jouions au foot, mes copains et moi, quand le gardien n’était pas les parages, ont été transformées en parc de stationnement, mais l’allée majestueuse de grands tilleuls offre toujours ses ombrages fournis aux promeneurs. Le jardin a également conservé ses deux gradins auxquels on n’accède que par les extrémités. Trop long pour des gamins de douze ans.

Un jour, ne m’étais-je pas risqué à sauter du premier niveau en bas. Deux mètres cinquante environ. Arrivée en déséquilibre sur la souche d’un arbre coupé. Résultat : une entorse de la cheville gauche dont je m’étais bien gardé de révéler la vraie cause à mes parents. Vingt-quatre heures plus tard, je m’étais retrouvé de l’autre côté de la rue, dans la chambre d’un hôtel où un rebouteux donnait ses consultations deux fois par semaine. Tout juste si le bonhomme ne portait pas encore blaude et sabots, mais en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, il m’avait remis l’articulation en place. Moyennant un billet de 5 francs nouveaux.

Cela fait déjà beaucoup de souvenirs d’un coup ! Je ressens le besoin d’aller m’asseoir dans un des cafés que mes copains et moi avons assidûment fréquenté, en face de la Mairie, au temps de notre adolescence. La plupart d’entre nous fréquentaient l’Institut Notre-Dame, un petit séminaire de bonne réputation, qui présentait cependant un gros défaut à nos yeux : il n’était pas mixte ! C’est dire si nous enviions ceux dont les parents les avaient inscrits au Lycée, par conviction ou par économie. Ce café était plus ou moins à mi-chemin entre les deux établissements, sauf que du Lycée, cela descendait pour y venir, alors que de l’Institut, il fallait gravir un raidillon malaisé ! C’était l’un des premiers à installer une terrasse couverte moderne, avec de larges banquettes de moleskine, des tables couvertes de formica et surtout un juke-box avec les disques de toutes nos idoles : rock avant tout comme Eddy Cochran, Buddy Holly, Chuck Berry, Gene Vincent, Vince Taylor, Elvis Presley, Les Beatles, les Stones, Les Chaussettes Noires, Les Chats Sauvages, Johnny Halliday, mais folk aussi avec Pete Seeger, Woody Guthrie, Bob Dylan, Hugues Aufray, sans oublier les chanteurs à texte comme Gainsbourg, Georges Brassens, Bécaud, Brel, Ferré… plus quelques minettes françaises, Sylvie Vartan, Françoise Hardy, Sheila… C’était le début des années 60.

L’établissement existe toujours, mais a changé de nom, de look, et de multiples fois de propriétaires, bien entendu. Je m’assieds dans un coin et commande un café. Les visages de mes copains m’apparaissent alors : Christian, dont j’ai perdu la trace, Jean-Paul, parti trop tôt manger les pissenlits par la racine, Jean-Marie et Pierre, les deux frères, que je vois toujours, de temps à autre… Nous avions formé un groupe musical au nom révélateur : « Les Téméraires » ! Leur répertoire : du rock et du folk, surtout des reprises. Moi, incapable de tirer plus de trois accords de ma guitare et sans voix, j’avais dû me contenter du rôle de régisseur et présentateur. Puis apparaissent aussi ceux des filles qui gravitaient autour de nous ; pour l’essentiel, des monitrices du Gué de l’Épine, le centre aéré de la paroisse… Dominées par la figure emblématique de Martine, auréolée de son titre de miss locale et qui tournait toutes les têtes. Hélas, aucun d’entre nous n’avait réussi à la séduire. Mais un de nos autres copains, si. Grâce à ses deux ou trois ans de plus et son « titre » d’étudiant en médecine, il avait remporté la palme. Elle le dépassait d’une tête, mais sans doute trouvait-il de grandes compensations à cette petite humiliation !

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, 2015.

vendredi 31 juillet 2015

Ne disais-tu pas que tu m'aimais ? - Nouvelle

jardindesplantes.jpg ©B.V., 2014.

À la ville de ma jeunesse.

I

Je viens de publier mon premier roman à compte d’éditeur. Par hasard. Après trois recueils de nouvelles. Il y a quelques mois, j’ai découvert qu’une collègue d’atelier littéraire figurait au catalogue d’une petite maison du Sud de la France. Chose rare, ils acceptaient les manuscrits numériques ; c’est ainsi que j’ai tenté ma chance en envoyant mon dernier opus, à peine achevé. Quinze jours après, miracle, je recevais une réponse positive. C’était en juin. Neuf longs mois d’attente plus tard, l’objet de mes rêves est entre mes mains. Couverture élégante. Mise en page soignée. Un peu cher. Et me voilà qui m’apprête à me rendre à mon premier salon littéraire. À passer dans la lumière. Toujours sous pseudonyme, certes, mais exposé quand même. Cela m’angoisse un peu.

Cette fois, ce n’est pas le hasard qui a guidé mon choix, mais le souvenir. La ville de A. est en effet celle où j’ai vécu depuis l’âge de sept ans et trois mois jusqu’à mon départ pour l’Université.Les auteurs sont légion, pour ne pas dire pléthore, et il faut s’y prendre de plus en plus longtemps à l’avance pour trouver place dans un salon littéraire, m’avait-on dit. Le thème retenu : « Témoignages d’ailleurs », correspondait tout à fait à mon ouvrage intitulé « L'Indonésienne, Singapore maid », mais je n’avais reconnu aucun nom qui pût me parrainer parmi les responsables de l’association organisatrice. J’ai donc soumis ma candidature sans trop d’espoir. Elle a été acceptée. Deuxième coup de dés chanceux.

Dans cette cité provinciale, un demi-siècle plus tôt, je n’étais que le fils d’un petit commerçant de la vieille ville, un débitant de tabac, journaux, bimbeloterie, mercerie, installé au pied de la Basilique Saint-Gervais. Un « hors venu », arrivé le ler janvier 1955, depuis le Pays d’Auge, dans les bagages d’un père atteint d’une maladie incurable et d’une mère encombrée de quatre garçons dont j'étais l’aîné.

Y revenir en écrivain, même débutant, est donc, non pas encore une consécration, mais déjà une forme de revanche.

Je me revois, en culottes courtes, victime d’un eczéma purulent, la tête tondue coiffée d’un béret qu’on m’avait autorisé à garder en classe. En butte aux lazzi sur la cour de récréation de l’école primaire Saint-Joseph.

La consonance finale de mon nom m’avait fait surnommer « Napoléon » et on me serinait à tue-tête la scie bien connue : « Napoléon est mort à Sainte-Hélène/Son fils Léon lui a crevé l’bidon/On l’a r'trouvé, assis sur une baleine/En train d’sucer les fils de son cal’çon ». À force, ça lasse.

J’étais petit et malingre. Sur la cour, j’avais donc dû afficher profil bas. Mais je m’étais rattrapé en classe. Il me fallait réussir. À la fois pour répondre aux attentes de mes parents qui se saignaient aux quatre veines afin de nous assurer, à mes frères et moi, une bonne éducation, mais aussi pour retrouver suffisamment d’estime de moi-même. Cela avait été le cas, une fois passée une pénible période d’adaptation.

Les maîtres, en ce temps-là, n’étaient pas tendres. L’orthographe et les tables de multiplication rentraient souvent dans les têtes à coups de règle sur les doigts. Parfois même, on vous obligeait à vous agenouiller de longues minutes sur la vôtre. Malheur à ceux qui avaient cru bon d’en avoir une en métal !

À la maison aussi, calottes et fessées pouvaient pleuvoir. Nul ne s’en émouvait. C’était encore le temps des blouses grises, des encriers et porte-plume, des WC à la turque, du cidre et du vin à la tireuse, du tabac gris et des gitanes maïs. La France de l’après-guerre apprenait à manger du pain blanc et découvrait ébahie les appareils ménagers.

Je chasse d’un dodelinement de la tête ces quelques souvenirs d’enfance épars pour revenir à mon actualité et préparer mon déplacement du lendemain.

Mon premier problème est de composer ma tenue vestimentaire. Comment m’habiller ? Les nouvelles noires étant mon fonds de commerce, un camaïeu de noir et de gris s’impose-t-il ? Ou, au contraire, faut-il jouer le contraste, voire l’opposition ? Ma nature discrète me conduit à pencher pour la première solution. Je m’en convaincs bientôt. De toute manière, ma garde-robe est vraiment trop pauvre pour envisager sérieusement la seconde.

Une deuxième difficulté se présente, à peine celle-ci est-elle résolue. Combien d’ouvrages emporter ? Tout mon stock ou seulement deux ou trois douzaines ? D’après mon expérience récente dans ma commune de résidence, deux suffiront largement, pensé-je de prime abord. Mais, à cette voix de la raison s’oppose aussitôt celle de la vanité qui me souffle : « Tu aurais l’air fin, si des exemplaires venaient à te manquer ! » Prudence est mère de sûreté. Et puis, je ne possède qu'une centaine de livres, tout au plus.

Troisième souci et non des moindres. Quelles dédicaces ? C’est là un exercice que je ne maîtrise pas encore très bien. Entre le plat et banal « Pour Untel ou Machine. Cordialement » que je déteste et la prolixité pratiquée à l’occasion, il me faut réfléchir à quelques formules brèves mais bien senties définissant mon ouvrage. La qualité des dédicaces peut-elle être un outil de fidélisation du lecteur ? Moins que celle du livre, cela va sans dire, mais quand même…

Dernier point : vérifier les coordonnées du lieu où se tiendra le salon, les horaires et les moyens de m’y rendre en temps et heure. C’est le plus facile. Je connais la ville. Mais elle a dû bien changer en… quarante-cinq ans ! L’avoir traversée une fois ou l’autre dans l’intervalle ne me met pas à l’abri d’une surprise ou d’une déconvenue. Je consulte le site internet de l’association organisatrice, imprime le plan annexé. Salle Victor Hugo. Inconnue au bataillon. Place Carnot.

Devant le Jardin des Plantes ! Ça, je connais, plutôt deux fois qu’une ! Impeccable pour se garer. C’était sur cette place que s’installaient les cirques. Là que j’avais vu, les yeux ronds et le cœur au bord des lèvres, les Orsola monter aux tours de Notre-Dame-des-Champs, à pied et à moto sur leur filin. De toute manière, ce sera fléché, il y aura des affiches. Pourquoi est-ce que je m’inquiète ?

Je décide de partir la veille, tout en sachant que les organisateurs ne me rembourseront sans doute pas ma nuit d’hôtel, considérant que les 150 km à peine qui me séparent de la Cité des Abrincates ne justifient pas une telle dépense. On verra bien. C’est que je veux avoir le temps de prendre le pouls de la ville, de redécouvrir les lieux que j’ai fréquentés, les rues que j’ai arpentées. Retrouver des gens que j’ai connus est plus illusoire, cinquante ans après. Comment les reconnaîtrais-je ? Comment me reconnaîtraient-ils ? Le temps sur tous aura imprimé sa marque. Et je ne pense pas que dans le sexagénaire chenu au léger embonpoint que je suis devenu quiconque puisse reconnaître le gamin coiffé en brosse de mes douze ans ni même l’adolescent boutonneux de mes dix-sept !

Bien entendu, j’aimerais séjourner à l’Hôtel Restaurant de la Croix d'Or. Du temps du Monsieur Bertheaume père, c’était là que ma famille se réunissait les jours de fête. Trois fois seulement en quinze ans, en réalité, car c’était un gros sacrifice financier pour mes parents. Pour ma communion à moi, mon frère cadet et les jumeaux. Devenu l’établissement le plus renommé de la ville dans les années soixante, il l’était resté sous la direction du fils. Mais à présent que le petit-fils du fondateur vient de l’auréoler d’une troisième étoile, peut-être serait-ce un peu cher pour un écrivain encore sans recettes. Je me promets d’y prendre un repas, tout en me rabattant pour dormir sur l’Hôtel Patton, aussi central, mais plus abordable.

Ce vendredi soir d’avril, ayant tourné et retourné dans ma tête toutes ces questions, je finis par trouver un sommeil apaisé.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, 2015.

vendredi 5 juin 2015

Une récompense pour "Amours de papier"

Le 9 mai dernier, à Servon sur Vilaine, dynamique commune de la banlieue rennaise, l'Association "Les Ateliers d'Art", présidée Émile Audigier, remettait les prix de son concours, désormais bisannuel.

Dans la catégorie "Recueil de nouvelles", "Amours de papier" se voyait remettre une médaille de bronze, ex aequo avec Paul Vallin (72) pour « Histoire de Bretagne ».

On peut retrouver "Amours de papier" ci-dessous, en version libre broché ou numérique, toutes plateformes. Cliquez sur l'image pour accéder au site de vente en ligne.

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©Pierre-Alain GASSE, juin 2015.

lundi 18 mai 2015

Oveja que bala...


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Está lloviznando sobre Nantes. Un sirimiri ligero, casi tan frío como los pies de una mujer viuda, envuelve la ciudad y en la parada de la calle Copernic, desborda la marquesina.

Va a terminar el vigésimo quinto festival de cine español y vuelvo de una sesión en el Katorza. Una película de las más deprimentes sobre los migrantes latinos que a toda costa intentan realizar su sueño : entrar en los Estados Unidos. Es un "rail-movie" un poco maníqueo con tres personajes : al indio tzotzil lo matan de un tiro como un conejo, a la chica disfrazada de tío, la raptan extorsionadores de migrantes para engordar su batallón de putas y el héroe guatemalteco acaba como obrero en un matadero de Chicago o cualquier otra ciudad de clima parecido. Nada nuevo, pero uno se deja conmover a pesar de todo.

En estos pensamientos estoy cuando llega un autobús articulado. Línea C1 Haluchère-Batignolles-Estación de Chantenay. Es el mío.

Vamos subiendo, en tropel apresurado. Cojo asiento enfrente de una señora de edad, vestida a lo pijo, con abrigo azul claro, sombrero cloché a juego y bufanda rosa. De repente, una tropa de colegiales toma por asalto al autobús, empujando delante de sí y hasta nosotros a un anciano, tocado con un sombrero que semeja el del Inspector Gadget y vestido con un impermeable de un pardo indefinido. No le falta sino un bigote lápiz para tener pinta de militar jubilado.

La vieja señora, sentada del lado del pasillo, se desliza hacia la ventana en el asiento libre.

— Ahora que Vd ma ha cedido asiento tan amablemente, no puedo sino cogerlo, dice el señor, con una ligera inclinación del busto, antes de tomar sitio.

Y tras echar una mirada de desengaño sobre la tropa desordenada que lo rodea, sin preocuparse lo más mínimo por si desa conversar con él su vecina, prosigue de inmediato:

—¡Tantos jóvenes! ¿Qué va a ser de ellos, me pregunto yo, dentro de cuatro seis o diez años? Si no tienen diploma, irán a fichar a la Oficina de Empleo y si, por casualidad, tienen varios, ¡les dirán que van de sobra! Y mientras tanto se buscan carniceros, fontaneros, caldereros, pasteleros, carpinteros... ¡y no se encuentran! El gilipollas ese de Giscard, hace cuarenta años, quería revalorizar el trabajo manual, ya se ve lo que ha sido de ello. ¡Y el menda votó por él!

La señora, por no parecer descortés, intenta contestar, con toda la cautela posible:

— ¿Le parece que hay muchos jóvenes en esta ciudad?
— Basta con darse una vuelta por la Plaza Real a la noche, ya verá, ahí están apiñados, zumbando como abejorros.
— Sabe algo: ya tengo yo a cuatro nietos en edad de trabajar y uno de ellos está en el paro desde hace un año. Le oigo decir: me han dado cita la semana que viene, tengo entrevista con mi consejero laboral el mes próximo, pero nunca hasta ahora le he oído decir, ya está, se fían de mí, me toman con contrato indefinido. Les piden experiencia antes de empezar, ¡qué disparate!

Las cristaleras del autobús se han cubierto de vaho y viajamos a ciegas, tanto más cuanto que no funciona la visualización de las paradas o no la puso en marcha el chófer.

— Y no va a mejorar con el gobierno ese que tenemos, se lo digo yo. Bueno, ¡tampoco iba mejor con el de antes!

Mi vecina levanta una mirada suspicaz sobre su interlocutor, antes de continuar, con diplomacia:

— Le doy la razón, pero a mí lo que me inquieta más es el número de ancianos. No veo más que personas de mi edad. Ahora vive la gente tan vieja y hay tan poca ocupación que no veo cómo la juventud va a poder con ello. Dispense, que me voy explayando mientras me bajo en la próxima.

— ¿Y dónde estamos?
— Acabamos de pasar por Mellinet, me parece.

El señor se levanta de un brinco:

— Jolín, si ahí me apeaba yo, voy a la calle Chaptal; en Saint-Aignan, me cae mucho más largo. ¡Qué mala pata!

Y oigo a la elegante señora vestida de azul decir sotto voce, mientras se levanta a su vez:

— ¡Bien merecido! Oveja que bala, bocado que pierde.

©Pierre-Alain GASSE, mayo de 2015.

mardi 21 avril 2015

Quelques mots sur "L'Indonésienne"


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L'Indonésienne, roman court ou novella, est une tentative de traitement romanesque d'un phénomène social, connu en France de la seule communauté des expatriés dans le sud-est asiatique : la condition enviée, mais néanmoins misérable, des employées de maison à Singapour.

De la nouvelle, dont elle n'est que la version longue, la « novella » tire son nombre de personnages réduit : ici, la protagoniste et sa famille proche, fille et parents, ses employeurs et leur chauffeur, l'étranger rencontré en fin de roman.

Au roman, elle emprunte la précision des descriptions.

A la nouvelle encore, l'unité de temps, limitée ici à une année de la vie de la protagoniste, mais au roman la multiplicité des lieux de l'action, avec en l'occurrence, une structure circulaire : départ d'Indonésie, séjour à Singapour, retour au pays natal.

Le personnage n'est pas exemplaire. Il n'est qu'un avatar des multiples cas de figure que l'on peut rencontrer parmi ces expatriées volontaires.

Son niveau d'éducation est meilleur que celui de beaucoup d'entre elles. Elle est plus âgée aussi. Divorcée, alors que la plupart n'ont pas encore bâti leur vie sentimentale. Avec une adolescente à charge. Ses préoccupations sont légèrement différentes de celles de ses consœurs. Alors que la plupart n'ambitionnent que de pouvoir faire vivre leur famille, restée au pays, elle, rêve d'une réalisation toute personnelle.

Ceci pour dire que L'Indonésienne n'est pas un reportage ethnographique, mais un vrai roman, avec une intrigue, des rebondissements, un climax et un dénouement.

©Pierre-Alain GASSE, avril 2015.

vendredi 3 avril 2015

Interview à l'auteur de L'Indonésienne


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Q. : Pierre-Alain GASSE, on vous connaît mieux à Pordic et Saint-Brieuc sous votre véritable identité , Bernard VAULÉON, comme professeur et co-auteur d'ouvrages d'histoire locale, mais vous êtes aussi un nouvelliste depuis de longues années et vous publiez ces jours-ci, aux Éditions de la Rémanence, votre premier roman. Vous pouvez nous en parler un peu ?

R. : Volontiers. Je m'étais essayé au roman, au début de ma carrière, d'abord dans les années 80, puis à la fin des années 90, mais sans doute étaient-ils mauvais, toujours est-il qu'aucun éditeur ne m'avait donné sa confiance et j'avais abandonné cette forme au profit de la nouvelle. Il y a cinq ans, une de mes filles a accepté un poste à Singapour et à l'occasion d'un premier séjour là-bas, j'ai découvert la condition et les problèmes des « maids » asiatiques, ces employées de maison étrangères qui travaillent pour les riches locaux et les nombreux expatriés. J'ai d'abord songé à une nouvelle et puis, de chapitre en chapitre, j'en suis arrivé à un roman court, après une gestation qui a duré trois ans. Et Mathilde Palfroy, fondatrice des Éditions de la Rémanence, a tout de suite adhéré à ce projet, qui voit aujourd'hui sa concrétisation.

Q. : Sans dévoiler l'intrigue, que pouvez-vous nous dire de L'Indonésienne ?

R. : Eh bien, Ratih, l'héroïne, une jeune indonésienne divorcée avec une ado à charge, gagne péniblement sa vie dans un « food court » (espace de restauration rapide) de Bandung Pinang, sur l'île de Bintan. Passionnée de cuisine, son rêve, c'est d'avoir un jour un petit restaurant bien à elle. Alors, elle s'engage comme « maid » (employée de maison) chez une famille chinoise de Singapour, pour quelques années, pense-t-elle, le temps de réunir les économies nécessaires. Ses riches patrons sont très exigeants, son travail exténuant, sa vie privée et familiale inexistante. Cependant, elle fait face à toutes ces difficultés, jusqu'à ce qu'un grain de sable vienne changer la donne… Voilà le point de départ.

Q. : Vous vous situez donc dans la lignée du roman social ?

R. : C'est vrai, la dénonciation de l'injustice m'a toujours importé, mais dans le cas présent, c'est à la fois un témoignage, inspiré d'une réalité, et une fiction sentimentale. J'ai d'ailleurs modifié la fin, à la demande de mon éditrice, qui souhaitait présenter une vision des choses d'où l'espoir ne serait pas absent.

Q. : Après cette publication, allez-vous persévérer dans la voie du roman ou revenir à la nouvelle ?

R. : Cela dépendra en partie de l'accueil du public. La nouvelle est mon fonds de commerce. Certes, j'aimerais beaucoup réussir à écrire un roman de trois cents pages, mais cela impose de forcer mon naturel qui me pousse toujours à la concision. Cependant, je remarque que, depuis quelques années, j'ai écrit un certain nombre de nouvelles longues, entre cinquante et cent pages. Alors, pourquoi pas ? Ceci dit, pour l'auteur comme pour son entourage, l'écriture d'un roman est beaucoup plus contraignante. C'est aussi un critère à prendre en compte. Franchement, à ce jour, je ne sais pas, car pour l'instant, je n'ai pas de sujet.

Q. : Pierre-Alain GASSE, merci.

R. : Merci à vous.

©Pierre-Alain GASSE, avril 2015.

jeudi 19 mars 2015

Rencontre avec l'auteur de l'Indonésienne


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vendredi 6 mars 2015

Route du Livre 2015 - Dimanche 15 mars - Salle des Fêtes - 22100 Saint-Carné

Un rendez-vous littéraire organisé par plusieurs communes de l'agglomération dinannaise.

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J'y présenterai mon dernier roman "L'Indonésienne", ainsi que les trois recueils de nouvelles précédents, "Noir à l'Ouest", "Soliloques" et "Amours de papier".

jeudi 5 février 2015

Sortie prochaine de L'Indonésienne, version finale.


Aux Éditions de la Rémanence

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dimanche 25 janvier 2015

D'hier et d'aujourd'hui - Nouvelles et chroniques 2011-2014

samedi 24 janvier 2015

Je suis Charlie, mais...

Billet d'humeur :

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©Charles Daussat, 2015.

Fais pas le con, Charlie, on tient à toi !
Il ne faudrait pas que d'autres illuminés réussissent à te faire la peau pour de bon !

Mais quelle idée aussi de mettre ainsi de l'huile sur le feu justement cette semaine ! Ton humour jusqu'auboutiste, au second degré, comment pouvais-tu croire qu'il ne ferait pas de vagues incontrôlées ?

La douleur, le chagrin, la colère n'autorisent pas tout, Charlie. Tu es lu dans le monde entier aujourd'hui, et la culture des mosquées n'est pas très portée sur l'humour. Après tout, ta liberté s'arrête là où tu heurtes les convictions des autres, Charlie, pas seulement aux frontières de la loi.

Je te le dis, Charlie, on ne peut combattre l'intégrisme par un autre intégrisme.

Alors, retrouve vite l'esprit de Cabu et Wolinski.

Fais pas le con, Charlie !

©Pierre-Alain GASSE, 18 janvier 2015.

jeudi 8 janvier 2015

Quand le vin est tiré... Nouvelle policière - Chapitre 8

 
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Tribulations policières et amoureuses 

L'aéroport de Jinan avec les superstructures apparentes de ses halls a un peu le look d'un hangar de foire-exposition. Rien à voir avec le luxe parfois tapageur de certains autres de par le monde. Situé à 33 km de la capitale, au nord de la ville de Yaoquiang, il voit arriver deux Français, un peu déphasés après une vingtaine d'heures de vol et deux escales. 

Julien et Bénédicte récupèrent leurs bagages sans encombre et, leur fiche d'immigration soigneusement remplie, se dirigent avec un légère appréhension vers la file des étrangers au contrôle de la police des frontières.

Passeport et fiche en main, stationnés derrière la ligne jaune peinte au sol, le hasard des postes qui se libèrent plus ou moins vite et une injonction policière sans équivoque les séparent soudain. Julien, à gauche, tend son passeport à une jeune femme aux yeux très bridés, tandis qu'à droite, Bénédicte présente le sien à un fonctionnaire au visage impassible. On leur enjoint de retirer coiffure et lunettes. Une caméra les filme et un logiciel compare le cliché avec la photographie de leur document d'identité. De longues secondes s'écoulent. La crainte d'un nom mal orthographié, d'une date oubliée, les étreint, mais ils se forcent à sourire. Puis Bénédicte entend divers coups de tampon donnés sur le passeport de Julien qu'on lui rend bientôt. Le voilà qui franchit la barrière.

Son policier à elle, semble plus suspicieux. Sur sa fiche, comme sur sa demande de visa, elle a indiqué comme profession : agent spécialisé. Et voilà la question qui fâche :

— What is your administration, miss ?

Le temps s'accélère. Pas d'échappatoire. Il faut répondre. 

— Police laboratories, sir.

Bénédicte a opté pour une demi-vérité.

— You should have mentioned it !
— I'm sorry. I'm not on duty, just on engagement holiday.

La dernière partie de la phrase s'est formulée toute seule, indépendamment de sa volonté consciente. La main qui tient le tampon fatidique est suspendue en l'air depuis une vingtaine de secondes qui semblent s'éterniser. Finalement celui-ci s'abat sur son passeport, suivi de plusieurs autres et on lui enjoint d'avancer en lui rendant son sauf-conduit. Ouf ! 

De l'autre côté de la barrière, Julien ouvre de grands yeux en signe d'interrogation. Bénédicte le rejoint en courant et lui tombe dans les bras. Il ne demande pas mieux. Et les voilà en train d'échanger leur premier baiser depuis dix ans.

Mais Bénédicte ne veut pas encore totalement lâcher prise.

— Oh, la vache ! J'ai bien cru que je n'allais pas passer, ajoute-t-elle bientôt, détachant ses lèvres de celles de Julien. Bon, on y va ?

Scrutant la foule des visages et les multiples pancartes qui lui font face, elle remarque bientôt un écriteau avec son prénom, brandi un peu en arrière des autres par une jeune femme brune en jean et T-shirt siglé Breizh. Pas de doute, c'est leur hôte !

— Bonjour Mathilde !
— Bienvenue à Jinan, Bénédicte. Tu as fait bon voyage ?

Aux deux bretonnes, le tutoiement est venu naturellement et elles s'embrassent comme du bon pain, les trois bises rituelles. Julien, en retrait, attend. Bénédicte se tourne vers lui, puis vers Mathilde :

— Mathilde, je te présente Julien, mon fiancé.

Cela fait partie de leur couverture, mais Julien est quand même bien content d'entendre ces mots dans la bouche de Bénédicte.

— Enchanté, Julien.

Ils se donnent une poignée de main, puis finissent par s'embrasser, eux aussi.

Trois quarts d'heure plus tard, dans le centre de Jinan, près du Lycée des langues étrangères, la Toyota Prius de Mathilde se gare sous un immeuble de brique et béton tout neuf. C'est la résidence dévolue aux professeurs étrangers.

L'appartement, au deuxième étage, est petit, à l'image de l'habitat chinois en général, mais bien agencé et confortable. Dans le salon, un canapé blanc fait face à un écran plat fixé au mur, devant une table basse aux lignes épurées.

Le mari de Mathilde, Lin Gao, parle un français châtié, appris en partie ici et en partie en France durant ses études supérieures, mais toujours avec ce phrasé saccadé si reconnaissable.

Ce sont les vacances scolaires et Mathilde s'offre à servir de guide à nos deux "touristes". Ça tombe bien, car ici le permis international n'est pas reconnu et on ne peut pas louer de voiture sans chauffeur. De plus, la conduite chinoise est "particulière", assez peu respectueuse de la signalisation.

Pour leur première soirée en Chine, leurs hôtes ont prévu un dîner typique de la cuisine de leur région, l'une des huit principales de Chine : des raviolis en bouillon, une carpe à l'aigre-douce, du maïs avec des crevettes séchées, du concombre de mer frit aux oignons et en dessert des poires en boule au miel. Le tout accompagné de riz blanc et de thé vert et d'une bouteille de Chardonnay pour faire honneur à leurs invités.

Sur la table ronde de la salle à manger, un carrousel central accueille les différents plats et chacun de le faire tourner pour se servir dans les différents bols garnis de nourriture le plus souvent pré-découpée.Tous ces mets mêlent habilement l'aigre, l'épicé, l'amer, le sucré et le salé ainsi que les textures : moelleux, croquant, juteux, grillé.

Le tout est excellent. Bénédicte et Julien se régalent sous l'œil amusé de leurs hôtes qui sourient gentiment de leur maladresse dans le maniement des baguettes.

— C'est toi qui as préparé tout ça, Mathilde ? demande Bénédicte admirative.
— Moi et Lin Gao, oui, avec l'aide de ma belle-mère qui est venue ce matin. Mes beaux-parents n'habitent pas très loin.

La conversation roule sans encombre sur la vie des uns et des autres, l'évolution si rapide de la Chine, la situation inquiétante de la France...

Le repas terminé, alors que les lumières de la ville s'emparent du paysage, leurs hôtes décident bientôt de se retirer, une fois la table desservie.

Lin Gao montre à Julien le mécanisme du canapé-lit, la table basse est poussée sur le côté, on leur indique la salle de bains et les toilettes.

— Vous devez être fatigués. Nous allons vous laisser vous reposer. À demain. Dormez bien.

Julien s'essaie bien à quelques manœuvres sous la couette, mais Bénédicte, par un reste de pruderie, le repousse - "Pas ici, t'es fou, et puis je suis crevée. Allez, bonne nuit." - avant de se pelotonner en chien de fusil contre lui.

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, janvier 2015.

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